On n'est pas des moutons

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Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010

Benoî­te Groult, à la Comé­die du Livre de Mont­pel­lier en 2010. Ph. Esby.

La roman­ciè­re et fémi­nis­te Benoî­te Groult est mor­te hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyè­res (Var) où elle rési­dait. Benoî­te Groult fut la pre­miè­re à avoir dénon­cé publi­que­ment les muti­la­tions géni­ta­les fémi­ni­nes dans son livre Ain­si soit-elle, publié en 1975. « Elle est mor­te dans son som­meil com­me elle l’a vou­lu, sans souf­frir », a indi­qué sa fille, Blan­di­ne de Cau­nes.

J’avais eu un grand plai­sir à la ren­con­trer en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sexua­li­té et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cen­dre (Éd. Phé­bus). Livre aujourd’hui épui­sé, ce qui m’autorise à publier ici cet entre­tien.

Éga­le­ment jour­na­lis­te, Benoî­te Groult a notam­ment tra­vaillé à Elle et Marie-Clai­re, et a long­temps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord publié, avec sa sœur Flo­ra, des livres com­me Jour­nal à qua­tre mains (1958). Plu­sieurs best-sel­lers avaient sui­vi, com­me La Part des cho­ses (1972) et plus récem­ment La Tou­che étoi­le (2006).

Un mot la repré­sen­te, qu’elle fait d’ailleurs sien : curio­si­té. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoî­te Groult a les yeux mêmes de la curio­si­té,  pim­pan­te qua­li­té qui gar­de l’être debout par­ce que dési­rant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empê­cher devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les fai­tes pas ! » Elle ne s’en excu­se pas, non, sauf en met­tant cet­te chan­ce sur le dos de la géné­ti­que. Enfin, un peu seule­ment, par modes­tie en som­me, alors que son secret plus vrai sans dou­te rési­de dans un art consom­mé de pren­dre la vie : en actri­ce de son deve­nir. Benoî­te n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pel­le en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais bais­ser la gar­de car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois dégui­sé en hom­me. En hom­me ? À dis­cu­ter, s’agissant de cet­te sous-varié­té de gyno­pho­bes dont le regard-phal­lus tra­ver­se la fem­me – sur­tout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoî­te Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les fem­mes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trom­pe ! Tant de cho­se ont chan­gé : les œstro­gè­nes, les hor­mo­nes et même la chi­rur­gie esthé­ti­que.

• La vieilles­se est bien désor­mais une notion rela­ti­ve, mais qui bute quand même sur des réa­li­tés…

– Elle bute sur les mala­dies : rhu­ma­tis­mes, his­toi­res car­dia­ques, etc., L’âge rend plus vul­né­ra­ble. Ce qui n’exclut pas une vie sexuel­le qui puis­se attein­dre la plé­ni­tu­de. Je fais par­tie de la pre­miè­re géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstro­gè­nes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mili­té dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oublier que la méno­pau­se, par exem­ple, était enco­re un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des méde­cins en Fran­ce disaient : mais lais­sez fai­re la natu­re ! De même pour la contra­cep­tion. La sexua­li­té envi­sa­gée après la méno­pau­se, ça deve­nait quel­que cho­se d’un peu dégoû­tant, obs­cè­ne – pour une fem­me, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez enco­re aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­tai­re…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célè­bres : Cha­plin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolé­ran­ce envers les hom­mes.

– Tou­jours ! On a tolé­ré leurs maî­tres­ses, leurs infi­dé­li­tés, leur liber­té sexuel­le, leur lan­ga­ge cru. Aujourd’hui, les fem­mes entrent, peut-être par la peti­te por­te, mais enfin elles entrent sérieu­se­ment aus­si dans les mêmes liber­tés. Mais on conti­nue à ne pas le dire ! Le livre de Simo­ne de Beau­voir, La Vieilles­se, est tom­bé com­me un pavé dans un silen­ce géné­ral, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­trer les phé­no­mè­nes phy­sio­lo­gi­ques… – elle ne s’était pas récon­ci­liée avec son corps. Elle décri­vait la vie dans des hos­pi­ces où les fem­mes avaient une deman­de sexuel­le exa­cer­bée, rele­vaient leurs che­mi­ses, se mas­tur­baient en public – bref, son livre était atro­ce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­son­ne ne vou­lait enten­dre par­ler de la vieilles­se. Aujourd’hui, la vieilles­se a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mou­roirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieilles­se ?

– Tant que les cinq sens fonc­tion­nent, qu’on peut mar­cher, conti­nuer à fai­re ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlan­de à cau­se de ça, avec des casiers à homards !), exer­cer ce qu’on aime… Évi­dem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des cho­ses aux­quel­les il faut renon­cer, quand ça deman­de une for­ce phy­si­que trop gran­de. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­ci­dé par­ce qu’il était deve­nu aveu­gle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sour­de, je m’en arran­ge­rais, mais ne plus pou­voir lire, ni regar­der mon jar­din… Donc, il y a bien des cho­ses qui seraient rédhi­bi­toi­res. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la pei­ne d’être vécue. Au fond, la vieilles­se c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sexua­li­té aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mala­dies qui s’accommodent du désir amou­reux – la tuber­cu­lo­se, par exem­ple. Tant qu’on a la curio­si­té, le désir dans la tête, tout est enco­re pos­si­ble. La curio­si­té main­tient en vie car elle pous­se vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de fai­re l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curio­si­té : si on est curieux de quel­que cho­se, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se pas­se autour et avant…, l’envie enco­re de voya­ger, de vivre un prin­temps, de revoir ce prin­temps qui est tou­jours dif­fé­rent… C’est ça qui main­tient en vie, cet­te sor­te d’élan.

• La curio­si­té pas­se aus­si par une rela­tion char­nel­le, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Les­sing, Si Vieilles­se pou­vait, les car­nets de Jean­ne Som­mers. Elle racon­te l’histoire d’un coup de fou­dre : une fem­me de 60-65 ans qui, dans  le métro, se coin­ce un talon, tom­be et croi­se le regard d’un hom­me ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regar­de et c’est le coup de fou­dre com­me quand on a 20 ans ! Et ils se ren­con­trent dans Lon­dres, déjeu­nent au res­tau­rant, vont à la cam­pa­gne ensem­ble. Je ne sais pas pour­quoi ils ne pas­sent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cau­se d’une peti­te niè­ce… Lui a une fem­me mala­de –  bref, c’est pour moi l’une des plus bel­les his­toi­res d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trou­ve que c’est une his­toi­re tou­jours pos­si­ble. Même si on y a un peu peur de mon­trer son corps – ça date tout de même d’une ving­tai­ne d’années…

• Est-ce que ces obs­ta­cles, réels ou ima­gi­nai­res, ne consti­tuent pas aus­si une maniè­re de se pro­té­ger d’un ris­que,  de ce ris­que dû à l’âge peut-être, de décep­tions éven­tuel­les quant au corps, aux for­mes, aux défaillan­ces orga­ni­ques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a tel­le­ment de jeu­nes qui sont obè­ses, ou qui ont les seins qui tom­bent à tren­te ans… Fina­le­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plu­tôt que la réa­li­té des cho­ses.

• Il fau­drait sans dou­te la confian­ce mutuel­le pour oser cet­te curio­si­té, affron­ter ce désir qui cor­res­pond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cet­te confian­ce, la fui­te serait peut-être com­me une maniè­re de salut, de sécu­ri­sa­tion ?

– On ris­que peut-être plus les décep­tions ou les rata­ges, mais après tout c’est aus­si le sort de tou­tes les ten­ta­ti­ves que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre cou­ple avec Paul Gui­mard est-elle aus­si mar­quée par cet­te ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensem­ble ! On s’est marié un peu sous le contrat Sar­tre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pri­son­nier, qu’il regar­de­ra ailleurs. Donc, on a connu des nau­fra­ges, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agi­té, mais on avait tel­le­ment de bon­nes rai­sons de vivre ensem­ble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­ti­ques, éthi­ques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tu­res et les aléas.

• Sans dou­te y a-t-il une dis­tinc­tion à opé­rer avec des cou­ples com­me le vôtre qui pré­sen­tent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces lon­gues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admi­ra­ble en soi…

– Oui, et ça redon­ne une for­me d’amour qui est tout à fait autre cho­se, qui n’est peut-être pas mêlé de sexua­li­té – car la sexua­li­té exi­ge un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veau­té qu’on n’a évi­dem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mala­die de l’un ou de l’autre… Il y a quel­que cho­se pour la sexua­li­té qui se trou­ve un peu éteint mais rem­pla­cé par cet­te durée, cet­te conni­ven­ce, cet­te com­pli­ci­té…

• …Qui n’est évi­dem­ment pas pos­si­ble quand l’un des deux, le plus sou­vent la fem­me, se retrou­ve seul…

– La soli­tu­de, aujourd’hui, a chan­gé de visa­ge. Il y a cin­quan­te ans, la soli­tu­de c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des fem­mes de 50-60 ans repren­nent quel­que­fois des étu­des; et il y a aus­si les voya­ges en com­mun, tou­tes sor­tes de cho­ses qui font naî­tre des ren­con­tres. Des fem­mes, veu­ves, s’aperçoivent brus­que­ment qu’elles ado­rent le théâ­tre, ou appren­nent une lan­gue… Des riches­ses appa­rais­sent une fois les enfants éle­vés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les fem­mes est née, ce qui appor­te aus­si une gran­de riches­se – peut-être même la décou­ver­te qu’on aime les fem­mes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pen­se aux vieillards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soi­rées devaient être inter­mi­na­bles… De nos jours, on trou­ve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troi­siè­me âge, sim­ple­ment des clubs de ren­con­tre, d’écriture, de mise en for­me… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les fem­mes sont deve­nues des per­son­nes qui connais­sent l’amitié – les hom­mes avaient déjà ça, les anciens bou­lis­tes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : tou­tes sor­tes de lieux de ren­con­tres entre hom­mes. Main­te­nant, les fem­mes les ont aus­si ! Tout cela exci­te beau­coup les facul­tés spi­ri­tuel­les et le désir.

• On voit de temps à autre des cou­ples de per­son­nes âgées «par­tir ensem­ble» en se don­nant la mort. On pen­se au comé­dien Jean Mer­cu­re et sa fem­me, à Roger Quillot, le mai­re de Cler­mont-Fer­rand, et la sien­ne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans dou­te pas de ces cou­ples-là. En géné­ral, c’est l’homme qui a une gra­ve mala­die et sa fem­me l’accompagne dans la mort. Le plus grand dra­me, c’est celui de Mme Quillot : sur­vi­vre au sui­ci­de. Là, les méde­cins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à lais­ser fai­re les cho­ses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a enco­re cet­te capa­ci­té d’amour total d’une fem­me pour un hom­me. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heu­reu­se si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mons­trueux de la part de l’homme, cet­te appro­pria­tion dans la mort. Je pen­se à ce vers de l’Affi­che rou­ge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un cou­ple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­ci­le à vivre la liber­té réci­pro­que, sûre­ment. On prend des ris­ques, c’est fati­guant ! Tou­tes les liber­tés, au début, ont été une angois­se, com­me cel­le, jus­te­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cet­te liber­té avant d’arriver à 45 ans, quand brus­que­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entrer en vieilles­se » peut-il bou­le­ver­ser sa concep­tion de la sexua­li­té ?

– Moi, je ne trou­ve pas. Le dra­me, en réa­li­té, ce n’est pas la vieilles­se, c’est le regard des hom­mes sur la vieilles­se des fem­mes. Par­ce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regar­dent plus ! Ça c’est ter­ri­ble, ter­ri­ble ! Des gar­çons jeu­nes, jamais ils ne me por­tent une vali­se sur un quai de gare, jamais ! Com­me la poli­tes­se n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tan­te, ils vous igno­rent tota­le­ment : le regard vous tra­ver­se. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inver­se : celui de ne pas vous consi­dé­rer com­me une vieille dame ?

– Non, par­ce que par exem­ple, pour mes filles : l’une est une bru­ne, per­son­ne ne l’aide; l’autre, blon­de assez agui­cheu­se, en mini-jupe, ne traî­ne jamais une vali­se ! Évi­dem­ment la coquet­te­rie est, chez la fille, un signe de la deman­de. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vache­rie, d’un mépris ! Pour­tant, les fem­mes, elles, regar­dent les hom­mes vieux ! Elles peu­vent les trou­ver beaux, la preu­ve : elles les épou­sent, elles font des enfants avec eux. La fem­me ne divi­se pas la vie en âges rédhi­bi­toi­res. Par­ce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, disons à l’esprit, au char­me ; elles sen­tent qu’il les écou­te­ra, qu’il a un talent, autre cho­se que les signes exté­rieurs ; je trou­ve que les fem­mes ont une façon beau­coup plus intel­li­gen­te, et vas­te, et lar­ge, d’aimer. Elles peu­vent aimer un hom­me très laid qui a un char­me inté­rieur. Alors que pour se fai­re aimer quand on est lai­de, alors là, on a beau avoir l’âme admi­ra­ble !… C’est beau­coup plus dif­fi­ci­le et rare. Le plus ter­ri­ble c’est quand on n’a pas autre cho­se, quand on tout misé sur l’amour, tou­te sa vie ; le jour où l’on est trans­pa­rent pour les hom­mes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­ti­ve­ment, il res­te la mas­tur­ba­tion.

• Ou tou­te une gam­me de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le mon­de n’est pas Thé­rè­se d’Avila pour subli­mer dans la foi reli­gieu­se…

• …ou la créa­ti­vi­té lit­té­rai­re !

– Bien sûr ! Les hom­mes, c’est très impres­sion­nant, vivent enco­re selon des cri­tè­res d’il y a tren­te ans ou tren­te siè­cles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à fai­re d’une fem­me, même pas la regar­der ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dure­té de ce temps…

• Votre constat est sévè­re. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quin­ze qui sont capa­bles de se dire – com­me dans cet­te piè­ce de Yas­mi­na Reza qui se pas­se dans un train, une ren­con­tre entre un hom­me et une fem­me : « Tiens, je suis là avec cet­te fem­me, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être inté­res­san­te. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la fem­me accep­te, qu’elle ne se dise pas : enco­re un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les fem­mes sont assez gran­des, elles ont moins cet­te peur d’être dra­guées. Autre­fois, si un hom­me vous adres­sait la paro­le dans la rue, on pre­nait un air pin­cé, on ser­rait les jam­bes… On a une atti­tu­de plus déten­due. C’est le regard des hom­mes qui res­te très impres­sion­nant, très gla­çant.

• Qu’est-ce que ça pro­vo­que en vous ?

– De la ran­cu­ne contre eux ! Je trou­ve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête par­ce qu’il y a sou­vent quel­que cho­se à tirer d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache par­ce qu’ils n’ont pas cet­te gen­tilles­se. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mi­ne ! Ils pour­raient le fai­re, ça ne leur coû­te­rait rien, on ne leur deman­de pas de cou­cher avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces der­niers temps, vu par­ler du sexe des fem­mes avec autant de hai­ne et d’horreur. Com­me si les fem­mes n’étaient que des sacs à mala­dies, à puan­teurs. Dès que la fem­me n’est plus exac­te­ment dans le cré­neau qui le fait ban­der d’avance, c’est la hai­ne qui rem­pla­ce l’attirance. Ça relè­ve d’une gyno­pho­bie éhon­tée, enco­re très sen­si­ble dans beau­coup de romans d’hommes où ils peu­vent racon­ter ce qu’ils veu­lent, com­me si tou­tes ces fem­mes vieilles étaient en man­que d’amour. Les fem­mes sont moins deman­deu­ses que ça ; il s’imaginent qu’on est des gou­les et qu’on vou­drait les vam­pi­ri­ser. Les fem­mes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémi­nis­me a pres­que fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cet­te ques­tion du vieillis­se­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je conti­nue à être fémi­nis­te ! Tant que dure­ra cet­te rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­len­ce à l’encontre de la fem­me. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieu­se. Rap­pe­lons-nous par exem­ple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sexua­li­té aux États-Unis ; ils pré­ten­daient que plus on était culti­vées plus on avait du mal à attein­dre l’orgasme. L’année d’après, ils ont publié une deuxiè­me édi­tion en disant : Nos recher­ches n’étaient pas com­plè­tes, c’est le contrai­re ! Plus on est culti­vé, plus on rem­pla­ce ce qui ne va pas phy­si­que­ment par l’excitation céré­bra­le, un films por­no, de la lit­té­ra­tu­re éro­ti­que, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus déve­lop­pé. Ils avaient dit le contrai­re !, tel­le­ment ça les ennuyait cet­te idée qu’une fem­me intel­li­gen­te per­dait de son ani­ma­li­té !

• Quels sont vos pré­cep­tes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du ter­me. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous res­te ? C’est en s’aimant qu’on est le plus rayon­nant fina­le­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­pé­ra­ment, de chan­ce. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siè­cle où j’ai vu les fem­mes sou­mi­ses à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni pren­dre la paro­le dans une réunion poli­ti­que, effa­cée… Il fal­lait entrer dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tan­te, je m’en aper­çois…

• …mais en même temps égoïs­te de la part des enfants. Ne fau­drait-il pas savoir ne pas être une bon­ne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une maniè­re de l’être.

– Je le crois . Par­ce que les enfants sont très cruels et peu­vent mépri­ser ce grand-parent qui les attend com­me le mes­sie, et ils ne vien­nent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les parents, cet­te fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, enten­dre par­ler de la sexua­li­té des parents – sur­tout quand ils ont 70 ans !

• On n’en par­le pas.

– Pas dans les détails, ce que je trou­ve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les parents n’ont pas à connaî­tre de la sexua­li­té de leurs enfants. C’est tou­jours une affai­re per­son­nel­le, inti­me.

• Fina­le­ment, qu’est-ce qui peut enco­re nour­rir cet­te curio­si­té que vous consi­dé­rez com­me le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sexua­li­té ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exem­ple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bi­li­té pro­pi­ce à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­men­ce­ments sont une cho­se mer­veilleu­se ! Se ren­con­trer aus­si, se fai­re des confi­den­ces, aller au ciné­ma, bref : res­ter en contact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octo­bre 1998.


Harcèlement sexuel. S’il fallait « jeter la pierre » à Denis Baupin…

L’affaire Bau­pin. Exci­ta­tion géné­ra­le, à base média­ti­que… J’écris « exci­ta­tion » sciem­ment, avec ses conno­ta­tions ner­veu­ses et sexuel­les. L’affaire en ques­tion exci­te en pro­por­tion des enjeux et des consé­quen­ces autant poli­ti­cien­nes que poli­ti­ques ; elle exci­te aus­si sur le regis­tre du voyeu­ris­me qui ali­men­te ou même pro­lon­ge le pro­blè­me que cer­tains vou­draient dénon­cer. Com­ment a-t-il fait « ça » ? Et envoyez les détails, svp ! Je vois donc là-dedans ce jeu trou­ble qui met en cau­se l’ambiguïté des humains autour de la sexua­li­té et du pou­voir – dont la poli­ti­que serait l’expression raf­fi­née, ou seule­ment « civi­que ».

Ainsi, l’affaire en cours me sem­ble-t-elle haus­ser d’un cran de plus, dans sa ver­sion « moder­ne », actuel­le, la fon­da­men­ta­le ques­tion de la sexo-poli­ti­que 1. À savoir, ce qui met en jeu, en oppo­si­tion et, j’ose dire, en bran­le 2 le bio­lo­gi­que & le rai­son­né, le pul­sion­nel & le ration­nel – et pour finir l’individu & la socié­té.

Autant dire qu’une fois de plus, dans une naï­ve­té désar­man­te autant que ques­tion­nan­te, l’animal humain redé­cou­vre, en quel­que sor­te, l’origine du mon­de… social. Mes trois points de sus­pen­sion en disent long, fai­sant ici le pont entre le fameux tableau de Cour­bet 3, c’est-à-dire « la cho­se », et les démê­lés de l’élu éco­lo­gis­te. Il s’agit bien du point de pas­sa­ge entre le sexe et la poli­ti­que, vu cet­te fois sous l’angle du Spec­ta­cle – S majus­cu­le – qui magni­fie la cho­se en même temps que sa répro­ba­tion. 4

N’y a-t-il pas, der­riè­re ce flot d’indignations aux moti­va­tions hété­ro­cli­tes, une hypo­cri­sie magis­tra­le visant à dis­si­mu­ler, sinon à nier, la dou­ble com­po­san­te de l’homme, et de la fem­me évi­dem­ment, en tant qu’ani­mal humain ? L’expression déplaît enco­re. Notam­ment en ce qu’elle déran­ge les mora­les éta­blies, et spé­cia­le­ment les reli­gions – tou­tes les reli­gions. 5

N’est-elle pas là, pré­ci­sé­ment, l’origine du mon­de… refou­lé, frus­tré, vio­lent, de la domi­na­tion, de la cupi­di­té, du meur­tre du vivant et de la liber­té d’être ? N’est-il pas là, le véri­ta­ble har­cè­le­ment sexuel : tapi dans son ombre de confes­sion­nal, sous l’obscurité du voi­le ou dans les noi­res injonc­tions « divi­nes » anti-vie ; s’en pre­nant aux enfants, tout spé­cia­le­ment, afin de per­pé­tuer ce meur­tre jus­que dans les plus ter­ri­bles guer­res ?

Qui sont les « machos » ori­gi­naux, sinon ceux qui ont injec­té leurs trop-pleins d’oestrogènes dans les tex­tes dits « sacrés », décré­tant des lois de domi­na­tion, des inter­dits, des infan­ti­li­sa­tions qui sévis­sent enco­re, ou en tout cas, s’opposent sans ces­se au mou­ve­ment de la vie libre ?

Qui a déni­gré la fem­me, l’a rabais­sée et conti­nue à le fai­re en la jetant dans des cachots, sous le voi­le, ou dans les arriè­re-mon­des ?

Extraits :

Le Nou­veau Tes­ta­ment. (1 Cor 11, 3) :  « Le Christ est le chef de tout hom­me, l’homme est le chef de la fem­me, et Dieu le chef du Christ ».

(1 Tim 2, 12-14) :  « Je ne per­mets pas à la fem­me d’enseigner, ni de fai­re la loi à l’homme, qu’elle se tien­ne tran­quille. C’est Adam en effet qui fut for­mé le pre­mier, Eve ensui­te. Et ce n’est pas Adam qui se lais­sa sédui­re, mais la fem­me qui sédui­te, a déso­béi. ».

Le Coran. (II, 228) :  « Les maris sont supé­rieurs à leurs fem­mes ». (IV, 38) :  « Les hom­mes sont supé­rieurs aux fem­mes à cau­se des qua­li­tés par les­quel­les Dieu a éle­vé ceux-là au des­sus de cel­les-ci, et par­ce que les hom­mes emploient leurs biens pour doter les fem­mes. Les fem­mes ver­tueu­ses sont obéis­san­tes et sou­mi­ses. »

L’Ancien tes­ta­ment. (Genè­se 3, 16) :  « Le Sei­gneur dit ensui­te à la fem­me: « Je ren­drai tes gros­ses­ses péni­bles, tu souf­fri­ras pour met­tre au mon­de tes enfants. Tu te sen­ti­ras atti­rée par ton mari, mais il domi­ne­ra sur toi » ».

La Torah :  « Sois béni, Sei­gneur notre Dieu, Roi de l’Univers, qui ne m’as pas fait fem­me », une des priè­res que tout bon juif doit pro­non­cer cha­que matin.

Et je m’arrêterai ici aux por­tes du boud­dhis­me, de l’hindouisme et d’autres reli­gions, mono ou poly­théis­tes qui, sans excep­tions, pla­cent la fem­me au second rang.

Pour finir sur ce cha­pi­tre sans fin, je rap­pel­le­rai à quels points de récents sou­bre­sauts de nos socié­tés dites éclai­rées ont été – plu­tôt plus que moins – « ins­pi­rées » par ces pré­cep­tes reli­gieux qui sont deve­nus notre fond cultu­rel.

On ne pour­rait les renier, mais autant en être conscient ; qu’il s’agisse des confron­ta­tions autour des notions de famil­le (« pour tous » ou pas), de gen­res sexuels (oppo­si­tions Nature/culture, la natu­re étant éle­vée à hau­teur divi­ne) ; qu’il s’agisse tout autant de la mar­chan­di­sa­tion des attraits fémi­nins, en par­ti­cu­lier par la publi­ci­té raco­lant sur la voie média­ti­que ; qu’il s’agisse de tout ce jeu social aus­si com­plexe qu’ambigu entre séduc­tion et conquê­te, entre fri­vo­li­té et vio­len­ce. Autant de consi­dé­ra­tions – non de jus­ti­fi­ca­tions – per­met­tant d’expliquer cet­te dou­ble com­po­san­te de l’animal humain face à ses pro­gram­mes inter­nes, bio­lo­gi­ques et cultu­rels : se repro­dui­re, per­pé­tuer l’espèce et s’élever jusqu’à « fai­re socié­té ». Il n’est pas dit qu’il y arri­ve jamais !


Dix cas de sexis­me en poli­ti­que par libe­zap

Voi­là pour­quoi je ne « jet­te­rai pas la pier­re » (Bible) à Denis B.

Notes:

  1. Concept notam­ment déve­lop­pé par Wil­helm Rei­ch dans ses ana­ly­ses des struc­tu­res carac­té­riel­les de l’humain refou­lé
  2.  « Le mon­de n’est qu’une bran­loi­re péren­ne. Tou­tes cho­ses y bran­lent sans ces­se. » (Mon­tai­gne, Essais, III)
  3. Tableau qui fut un temps la pro­prié­té de Jac­ques Lacan.
  4. On ne peut alors que pen­ser à Bos­suet : « Dieu se rit des hom­mes qui déplo­rent les effets dont ils ché­ris­sent les cau­ses. »
  5. Que l’homme ne soit pas le sum­mum de la créa­tion de Dieu, voi­là ce que les reli­gions n’ont tou­jours pas par­don­né à Dar­win et sa théo­rie de l’évolution.

Attentats de Paris. La mort contre l’Art de vivre

attentats_parisLes atrocités de ces jours funestes, comme à chacun sans doute, m’inspirent des flots de réflexions, entraînent mes pensées vers les profondeurs. L’une d’elles tourne autour d’une expression forte remontée avec les événements : l’art de vivre.

Les ter­ro­ris­tes, à tra­vers leur rage mor­ti­fè­re, ont vou­lu s’en pren­dre à notre mode de vie, à ce que nous vivons au quo­ti­dien. La mor­bi­di­té assas­si­ne, com­me sou­vent par les dra­mes et la mort, vient nous rap­pe­ler que la vie est en effet un art, ou qu’elle devrait l’être en tout cas, autant que pos­si­ble. Cet­te véri­té pro­fon­de, essen­tiel­le, exis­ten­tiel­le nous échap­pe pour­tant trop sou­vent. Com­me si elle s’usait « quand on ne s’en sert pas » – com­me bien d’autres cho­ses ! Com­me si le fait de vivre s’écornait bête­ment au fil des jours, gan­gre­né par la bana­li­té. Or, il s’agit d’un art qui, com­me tel, deman­de atten­tion de cha­que jour, de cha­que ins­tant. Cet art, le plus vieux sans dou­te, est pour­tant le plus gal­vau­dé et aus­si, l’actualité nous le mon­tre, hélas, le plus mena­cé. Un art aus­si vieux que l’homo sapiens. – caté­go­rie abu­si­ve s’agissant de ces « fous d’Allah » qui n’ont que la mort pour hori­zon indé­pas­sa­ble.

attentats—paris

© André Faber 2015

Au bis­trot, à une ter­ras­se ; au ciné, au théâ­tre ou à un concert ; flâ­ner dans les rues ou dans une expo ; dans un sta­de ou à la mes­se… Fai­re la cour, et l’amour, avec qui et com­me on veut. Man­ger un steak-fri­tes, un cous­cous, une sau­cis­se ou une sala­de (bio ou non). Boi­re un rou­ge, blanc ou rosé ; un whis­ky (même à la can­nel­le, ou au coca) ; ou un thé (à la men­the ou autre). Lire un jour­nal ou un autre ; un polar, un roman coquin ou non, un essai, un pam­phlet ; rire d’une bla­gue, d’un des­sin, d’une cari­ca­tu­re. Savou­rer la vie, l’honorer dans cha­que ins­tant, sans gran­di­lo­quen­ce, voi­là l’art de vivre – du moins « à la fran­çai­se », qui n’est heu­reu­se­ment pas le seul ! Car il se décli­ne par­tout où la vie lut­te pour elle-même et non pour son contrai­re, la mort.

L’idée est si ancien­ne ! Elle remon­te notam­ment (sans par­ler ici de la Chi­ne anti­que) aux civi­li­sa­tions égyp­tien­ne et sumé­rien­ne – là où, pré­ci­sé­ment, les « cho­ses » se tor­dent et se nouent de nos jours ; c’est-à-dire tout autour de cet­te Méso­po­ta­mie qui a vu naî­tre l’écriture et, par delà, la pen­sée éla­bo­rée. Plus tard, vin­rent les phi­lo­so­phes grecs et latins, dont la moder­ni­té demeu­re éblouis­san­te. Ils inven­tè­rent lit­té­ra­le­ment – à la let­tre – l’amour de la sages­se, après les­quels nous cour­rons tou­jours aujourd’hui, en nous essouf­flant ! Pytha­go­re, Socra­te et leurs foi­son­nan­tes lignées de pen­seurs et de viveurs. Ceux qui en effet, pré­ci­sé­ment, posè­rent la phi­lo­so­phie com­me un art de vivre, conden­sé plus tard par le fameux car­pe diem emprun­té au poè­te latin Hora­ce. Oui, urgen­ce quo­ti­dien­ne : « cueillir le jour » sans dila­pi­der son temps.

On est évi­dem­ment là aux anti­po­des de Dae­sh et de ses arriè­re-mon­des !

J’y oppo­se­rai enco­re ce cher vieux Mon­tai­gne et la jeu­nes­se de sa pen­sée ; ain­si, par exem­ple, quand au fil de ses Essais il pas­se à deux états phi­lo­so­phi­ques suc­ces­sifs : l’un sur le thè­me « Vivre c’est appren­dre à mou­rir » –  dan­ge­reux slo­gan trop actuel… ; l’autre, plus heu­reu­se­ment tour­né vers la vie : « La mort est bien le bout, non pas le but de la vie ; la vie doit être pour elle-même son but, son des­sein. »

Autre réflexion, abor­dée ici dans un com­men­tai­re récent :

« Je vou­lais « seule­ment » dire qu’il n’y a pas de « pul­sion de mort » inhé­rente à la natu­re humai­ne, et cela il me sem­ble que Wil­helm Rei­ch l’a mon­tré magni­fi­que­ment, et que cet­te démons­tra­tion, par exem­ples cli­niques, est au cœur de son ensei­gne­ment, et de tout ce qu’il a appor­té ensui­te au Mon­de. Pour moi cela n’a rien à voir avec une croyan­ce ou non, Wil­helm Rei­ch a rai­son ou il a tort. La « pes­te émo­tion­nelle » dont il par­le, équi­va­lente à peu de cho­se près au res­sen­ti­ment mis au jour et génia­le­ment ana­lysé par Nietz­sche, ne tou­che pas l’ensemble de l’humanité. […] » (Gérard Bérilley, 14/11/15)

C’est là un des grands points de cli­va­ge dans le mou­ve­ment psy­cha­na­ly­ti­que, celui autour de la freu­dien­ne « pul­sion de mort » que Rei­ch, en effet, fut par­mi les pre­miers à reje­ter. Appli­quée à l’actualité, son objec­tion pour­rait s’exprimer ain­si : tout mor­ti­fè­res qu’ils soient, ces dji­ha­dis­tes ne sont nul­le­ment mus par une hypo­thé­ti­que « pul­sion de mort » ; c’est leur inca­pa­ci­té à vivre qui les mène vers la mort ; c’est-à-dire leur impuis­san­ce à l’abandon au flux du vivant.

On dira que cela ne chan­ge en rien l’atrocité de leurs actes. Cer­tes. Mais une tel­le ana­ly­se (ici som­mai­re­ment résu­mée) évi­te l’impasse de la fata­li­té devant la Mort pul­sion­nel­le, condui­sant à des ana­ly­ses autre­ment com­pré­hen­si­ves de la réa­li­té. Notam­ment s’agissant de la hai­ne de la fem­me, créa­tu­re impu­re, qu’on ne rêve donc qu’en vier­ge fan­tas­ma­ti­que et « para­di­sia­que ».

Cet­te obses­sion de la « pure­té » se retrou­ve dans les idéo­lo­gies fas­cis­tes et en par­ti­cu­liè­re dans le nazis­me et sa « pure­té racia­le ». Dans Psy­cho­lo­gie de mas­se du fas­cis­me, notam­ment, Rei­ch avait ana­ly­sé les com­por­te­ments anti-vie, rigi­di­fiés sous la cui­ras­se carac­té­riel­le et cel­le des corps frus­trés. Une sem­bla­ble ana­ly­se auprès des dji­ha­dis­tes met­trait au jour, à n’en pas dou­ter, les com­por­te­ments sexuels de vio­leurs et d’impuissants orgas­ti­ques. Les fem­mes vic­ti­mes de ces phal­lo­pa­thes « pei­ne à jouir » – sauf à la secous­se des kala­ch’– auront peut-être un jour à témoi­gner dans ce sens.

Com­pren­dre, cer­tes, se pose com­me une néces­si­té qui évi­te les géné­ra­li­sa­tions, sim­pli­fi­ca­tions, amal­ga­mes de tou­tes sor­tes. Expli­quer ne four­nit aucu­ne solu­tion clé en main.


Église. Le lapsus du p’tit Nicolas

Quand le corps et l’inconscient par­lent plus fort que le p’tit Nico­las, frin­gant sémi­na­ris­te… On en apprend de bel­les, sur le site des Inrocks, à pro­pos de  la vie sexuel­le des prê­tres, tel­le qu’exposée dans l’émission de télé domi­ni­ca­le le Jour du sei­gneurconsa­crée à l’Assemblée plé­niè­re des évê­ques de Fran­ce. Ou com­ment un lap­sus a rui­né la pres­ta­tion – mais pas la car­riè­re, au contrai­re ! – du jeu­ne sémi­na­ris­te. 

Mer­ci au caf­teur, l’ami Ber­nard Lan­glois !


Régine Deforges : « La littérature érotique ? – Je la conseille à tout le monde, à tous les âges ! »

regine-deforges

Régine Deforges, 1996
Ph. François Alquier

L’auteure et éditrice Régine Deforges est morte hier, 3 avril, à l’âge de 78 ans. Je l’avais rencontrée en février 1999, voilà donc quinze ans, en préparation d’un livre co-écrit avec mon ami Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cendre (Éd. Phébus, 1999). Notre entretien devait porter sur la sexualité face au vieillissement, un sujet qui ne pouvait que la concerner – comme tout un chacun, question de temps… – en tant que femme, bien sûr, et en particulier comme éditrice d’ouvrages érotiques (éditions L’Or du temps).

• Vous avez, en tant qu’éditrice, une vue particulière sur la littérature dite érotique. Trouve-t-on, dans cette littérature, des acteurs vieillards et, si oui, quelle image en est-il donné ?

Régine Deforges : Non, à ma connaissance, il n’y a rien. Si ce n’est un livre érotique, excellent, écrit par une femme – d’ailleurs ce sont presque uniquement des femmes qui écrivent des textes érotiques à l’heure actuelle. Il s’agit de Métro Ciel, chez Actes Sud; c’est l’histoire d’une rencontre dans le métro d’une femme qui n’est plus jeune avec un homme qui n’est pas jeune non plus. C’est une histoire très érotique et très belle, la seule qui me vienne à l’esprit.

• Des acteurs âgés de scènes érotiques, on en trouve tout de même chez Sade…

– Oui, mais ils sont tous, non seulement vieux, mais impuissants ! Et ils commettent quelques exactions ou quelques excès pour se redonner de la vigueur. Sade, en effet, a traité de la question mais comme quelqu’un qui avait été enfermé et qui souffrait assez de tout ça – il avait lui-même des problèmes d’érection.

  …Les femmes, elles, peuvent tomber amoureuses d’un homme plus âgé car elles n’ont pas ce regard critique négatif des hommes. Et elles peuvent aussi avoir ce même rapport avec les femmes. C’est une différence de comportement très nette.

• D’où le sadisme…, comme Viagra intellectuel ?

– Exactement : comme recours à des stimulations psychiques.

• Comment alors interpréter cette sorte de vide dans les littératures ?

– L’érotisme et l’amour, c’est quand même lié à la jeunesse ! Les messieurs recherchent des jeunes femmes et les dames des jeunes hommes. C’est lié à la beauté aussi. Vous me direz que toute l’humanité n’est pas belle – c’est dommage. Justement, il me revient une scène qui m’a particulièrement choquée : Je devais avoir une vingtaine d’années, c’était par un jour de printemps, en bas des Champs Elysées, là où se trouvent des jardins. Et, sous un arbre en fleurs, il y avait un couple : une vieille femme et un jeune homme enlacés, qui s’embrassaient à qui mieux-mieux. Ce qui était terrible, pour moi, c’est que la vieille femme avait des bas comme en portaient mes institutrices quand j’étais gamine, des bas de coton gris. Le contraste m’est apparu comme quelque chose d’effrayant, comme une insulte au printemps, une insulte à l’arbre en fleurs, une insulte à la jeunesse. Je m’en suis voulue par la suite, du fait que c’était une attitude un peu raciste. Mais j’avais été choquée parce qu’il y a des femmes de 60-70 ans qui sont encore sexy, désirables. Mais alors là, je ne sais pas, ou c’était une vraie perverse, ou… Mais je m’en suis fait le reproche de cette attitude.

Sinon, dans ce registre, il y a toujours ce fameux couple d’Harold et Maude. Mon fils me racontait qu’un de ses copains, de 25 ans, était tombé raide amoureux d’une femme de 60 qui se refusait à lui, s’estimant trop vieille. Mais lui, vraiment, il la désire ! Ça existe, et tant mieux !

[Régine Deforges, qui vient de séjourner à Cuba, allume un havane; c’est un Roméo et Juliette… :]

• Et ces deux-là, comment auraient-il vieilli ?

– Mal, comme tout le monde ! Il n’y a pas de secret…

• C’est quand même curieux qu’il y ait une telle carence, voire un tel rejet des vieillards dans la littérature érotique, qu’on aurait crue plus ouverte, par définition…

– On est bien obligé de le constater : on met plus facilement en scène des hommes plus âgés, comme dans Lolita, par exemple, que l’inverse, une vieille femme et un jeune homme. Ah oui, il y a eu Chéri, de Colette !

• Mais vieillir, est-ce vraiment si difficile ? Ne voit-on pas de ces vieux satisfaits, peut-être pas du nombre de leurs années, mais assez heureux ?

– Ce sont des sages ! Comme vous n’avez pas le choix, autant prendre la chose le moins mal possible… Enfin, on ne me fera jamais croire que c’est facile, pour un homme ou pour une femme, de renoncer à séduire ! Je n’y crois pas !

• Pourquoi renoncer ?

– Parce qu’on se rend bien compte, à un certain moment, que ça ne correspond plus à rien ! Moi, je connais des femmes d’un certain âge qui continuent à draguer le minet. C’est pitoyable ! Et qui font des grâces comme si elles étaient encore jolies – souvent, d’ailleurs, ce sont celles qui n’ont pas été belles qui se comportent ainsi : vieilles, elles sont moins moches que les belles devenues vieilles !

• Ça se nivelle…

– Eh oui ! C’est en fait un peu triste. Êtes-vous allés voir Dominique Rollin ? [Ndlr : le grand amour de Philippe Sollers] 90 ans ! Moi, je la trouve très belle; ça ne me choquerait pas qu’elle séduise encore avec cette beauté qu’elle garde en elle.

(Lire la suite…)


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

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