On n'est pas des moutons

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Fin de partition pour le pianiste John Taylor

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© Gérard Tissier — 2015

Il s’en est allé en musique, en jazz, effondré sur son clavier. Fin du morceau, fin finale, et sans rappel. C’était ce vendredi 17 juillet, au Saveurs Jazz Festival à Segré près d’Angers. John Taylor n’a pas survécu à une crise cardiaque, il est mort le lendemain. C’était un fameux compositeur et pianiste anglais, né en 42 à Manchester – il aurait eu 73 ans en septembre prochain. Il tournait avec le quartet de Stéphane Kerecki (composition, contrebasse), aux côtés d’Émile Parisien (soprano) et Fabrice Moreau (batterie).

Autodidacte, John Taylor avait forgé son style propre en dehors des écoles, et auprès des meilleurs jazzmen, comme notamment son compatriote le saxophoniste John Surman. Il jouera aussi avec Lee Konitz, Gil Evans, Kenny Wheeler et la chanteuse Norma Winstone, qui deviendra sa première épouse. Sa discographie est des plus fournies, notamment chez ECM pour lequel, à l’occasion de son soixantième anniversaire, il enregistre le magnifique Rosslyn en trio avec le contrebassiste Marc Johnson et le batteur Joey Baron.

Pianiste subtil, au jeu plutôt intérieur, loin du démonstratif, on pourrait – sans réduire sa réelle originalité – le rattacher à la lignée des Bill Evans et Paul Bley, où l’on retrouve aussi l’Américaine Marylin Crispell. Il aura parcouru les vagues successives du jazz « moderne », du hard bop au free, sans se départir d’une vraie continuité musicale hors chapelles.

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Invité par le Moulin à Jazz de Vitrolles, le 23 mai 2015, John Taylor aux côtés de Jean-Charles Richard, Stéphane Kerecki, Fabrice Moreau. © Gérard Tissier.

Il avait trouvé toute sa place dans le magnifique quartet de Stephane Kerecki et son programme Nouvelle Vague inspiré du cinéma, bien sûr, et de musiques de films. C’est avec ce programme (Jean-Charles Richard remplaçait alors Émile Parisien) qu’il était venu en mai dernier au Théâtre de Fontblanche à Vitrolles, invité par le Moulin à Jazz.

En plus de ses talents musicaux, John Taylor mêlait joie de vivre et humour, british of course – en quoi il savait aussi apprécier un blanc de Provence (entre autres, car il vivait en France) et partager une bonne blague d’un rire explosif.


Mort d’Eddy Louiss. Un grand de l’orgue Hammond, mais pas seulement

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Avec la Multicolor Feeling Fanfare, au Paris Jazz Festival 2011 (Parc floral de Paris). Ph. Myrabella / Wikimedia Commons

Organiste, pianiste, chanteur ; et aussi trompettiste, percussionniste , chef d’orchestre et compositeur : Eddy Louiss vient de mourir à l’âge de 74 ans et avec lui disparaît une grande figure du jazz, du jazz français en particulier. Il était malade depuis quelques années et, ces derniers temps, ne répondait même plus aux appels téléphoniques de ses amis, comme Bernard Lubat notamment, avec qui il avait joué et chanté surtout dans le groupe des Double Six, aux côtés de sa fondatrice Mimi Perrin, de Roger Guérin, Ward Swingle et Christiane Legrand. [Voir ici à propos de Mimi Perrin, morte en 2010Mimi Perrin, comme un pinson du jazz ]

Edouard Louise, de son vrai nom, naît à Paris le 22 mai 1941. Son père, Pierre, d’origine martiniquaise, est trompettiste et l’entraîne très jeune dans des tournées estivales où il s’imprègne de la musique dite « typique » : rumba, paso-doble, cha-cha-cha. Il découvre bientôt le jazz et tâte d’instruments comme la trompette, le vibraphone – et l’orgue Hammond, qui deviendra son instrument d’élection. À seize ans, il fait le bœuf avec Jean-François Jenny-Clark et Aldo Romano. Plus tard, il enregistre avec Daniel Humair – il formera avec lui et Jean-Luc Ponty le trio HLP), accompagne Nicole Croisille au bugle (Festival d’Antibes, 1963), puis Claude Nougaro à l’orgue pendant treize ans. Il ne rechigne pas à la variété (avec Henri Salvador, Charles Aznavour, Barbara, Serge Gainsbourg, Jacques Higelin), se lance dans un octette (avec le violoniste Dominique Pifarély), s’adjoint une fanfare de cinquante musiciens professionnels et amateurs… En 1994, il enregistre en duo avec Michel Petrucciani deux disque fameux, Conférence de Presse (Dreyfus Jazz) [extrait ci-dessous]. Il joue également avec Richard Galliano, en duo et en orchestre (souvenir de Marciac, je ne sais plus quand au juste…) En 2000, la maladie le contraint à s’éclipser jusqu’en 2010 où il enregistre à nouveau en studio, se produit à l’Olympia et enfin en 2011, au Paris Jazz Festival, sa dernière apparition publique.

Musicien de tous les registres, ainsi qu’il a été souvent qualifié, à l’image de son ouverture « multicolore » – rappelons sa série de concerts intitulée Multicolor Feeling. Il s’était donné aussi bien dans les improvisations avec les John Surman, Michel Portal et Bernard Lubat, que dans les rythmes afro-caraïbéens ou les enregistrements en re-recording au clavier (Sang mêlé). Il était aussi un des continuateurs de Jimmy Smith, maître du Hammond, instrument de finesse et de fougue (pour ne pas dire de fugue…) qui va si bien au jazz, où il est devenu plutôt rare. La disparition d’Eddy Louiss ne va rien arranger.

Un document de l’Ina du 26 mars 1970 Eddy Louiss à l’orgue et Daniel Humair à la batterie interprètent «Tristeza». Diffusé par l’ORTF dans l’émission Jazz en France, présentée par André Francis. Tout le monde avait 45 ans de moins… Le son laisse à désirer. Cet extrait  de Caraïbes (Dreyfus Jazz), avec Michel Petrucciani, est meilleur : 

[audio:https://c-pour-dire.com/wp-content/1audio/Caraiibes.mp3|titles=Eddy Louiss — Caraibes|autostart=no]

«Toujours les meilleurs qui partent», comme il se dit bêtement… Dans cette catégorie, j’ai «raté» le départ, le 11 juin dernier, d’Ornette Coleman, un historique du jazz s’il en est. Rattrapage avec cet article sur CitizenJazz


Combien de temps ? poème d’Edward Perraud

Edward Perraud, né à Nantes en 1971 : percussionniste, batteur, compositeur, improvisateur, chercheur et aussi trouveur – comme dans trouvère… Oui, ça lui va bien à ce Pierrot lunaire, troubadour de la baguette magique, celle qui pulse, rythme, impulse, assure le battement du cœur vital, chœur musical, du jazz et de l’univers. En quoi, il est donc foncièrement poète, jusqu’à écrire de la poésie, comme ici, avec des mots, des mots-images, des images photos, car cet homme à talents est aussi photographe. Il a l’œil qui écoute, l’oreille d’ un voyant rimbaldien jouant aux dés avec Lautréamont, Hugo, Mahler, Ayler. Il aime les citer à l’occasion, au détour de ses concerts – comme celui d’Avignon où il lançait la suite n°2 du disque « Synaesthetic Trip », un sommet du genre. Découvrez-le davantage ça et , entre autres.

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Moulin à jazz, 2010 © G. Tissier

Combien de temps ?

C’est la fin de l’hiver, le début d’un printemps

Un vieillard qui se perd, un enfant qui apprend

La terre a fait son tour, encore un chant d’amour ?

Combien de temps déjà que papa n’est plus là ?

La toupie s’arrêtera, nous serons bien moins fiers

Réduits en grains de sable puis finir en poussière.

La terre a fait son tour, encore un champ d’horreurs ?

Combien de temps déjà que je compte plus les heurts ?

Imaginez le prix de ce petit poème

Quand nous ne savons pas jusqu’où la vie nous aime ?

La terre a fait son tour, est ce un mal pour un bien ?

Combien de temps déjà qu’on bafoue les humains ?

Devant l’astre suprême nous serons tous égaux

Et fondront nos égos comme s’écoulent les armes

La terre a fait son tour, c’est pourtant pas banal ?

Combien de temps encore pour le règne animal ?

Cupidon trop cupide, la coupe d’or est pleine,

Mais la terre sature, polluée, morne plaine.

Va faire un tour au large, Terre change de mythe,

Et débarrasse toi de tes pires parasites

Une chance pourtant pourrait sauver le monde

Que l’âme de poète inocule et féconde

L’esprit des tout-petits futurs grands militants.

Que l’amour du vivant supplante le pauvre argent !

Combien de temps encore jusqu’aux dernières neiges

Continuera-t-il à tourner le beau manège ?

 Edward Perraud, le 27 mars 2015

Edward Perraud

ph. Edward Perraud
© mars 2015


Jazz à Vitrolles (13). Charlie met la dernière touche


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Ça s’affaire à Vitrolles, Bouches-du-Rhône, où un certain Charlie (Free) met la dernière touche à son légendaire festival de jazz. Cette 17e édition (4, 5 et 6 juillet) aura lieu comme toujours dans le magnifique domaine de Fontblanche aux platanes tri-centenaires. Le programme et les informations pratiques se trouvent à portée de clic, ici. On en reparle ces prochains jours.


Jazz. Mort de Horace Silver, messager du hard bop

Vidéo du concert filmé en public à Copenhague, Danemark, en avril 1968. Horace Silver y présente le fameux morceaux « Song for my flatter » – Chanson pour mon père – enregistré pour Blue Note en 1964. Les morceaux de ce disque ont été composés suite à un voyage au Brésil. La couverture reproduit une photo du père du musicien [ci-dessous].

Le pianiste et compositeur de jazz Horace Silver est mort ce 18 juin aux Etats-Unis, où il est né il y a 85 ans. Un musicien important dans l’histoire du jazz qu’il a contribué à vivifier et à renouveler à travers le courant dit du hard bop.

Courant qu’illustre assez bien, à sa manière, le film de Martin Scorsese, New York, New York (1977), montrant l’évolution de son héros saxophoniste (Robert De Niro) passant d’orchestres swing et be bop à des groupes de Harlem. Là, des musiciens afro-américains ont décidé de réagir à la domination du cool jazz de la côte ouest des Etats-Unis – surtout des Blancs comme Chet Baker, Gerry Mulligan, Lennie Tristano, Dave Brubeck également rejoints, il est vrai, mais provisoirement, par un Miles Davis.

Pour aller vite, disons que l’acte de naissance (jamais unique !) est marqué en 1954 par le quintette que forment le batteur Max Roach et le trompettiste Clifford Brown, rejoints en 1955 par le saxophoniste ténor Sonny Rollins. Toutefois, le premier représentant de ce style fut le groupe des Jazz Messengers créé par le batteur Art Blakey et, nous y voilà, le pianiste Horace Silver en 1955, qui formera ensuite son propre quintette.

L’affaire est lancée, dans le contexte états-unien de luttes pour les droits civiques et contre le racisme. Les artistes en général, les musiciens en particulier et les musiciens de jazz surtout sont à la pointe de ce combat politique et culturel. Sourcé au blues, notamment, le jazz est né d’un sentiment d’injustice mêlé de résignation et de révolte.

C’est en1955 également que Miles Davis embauche John Coltrane (Sonny Rollins a décliné l’invitation) dans son quintet, au côté de Red Garland (piano), Paul Chambers (basse) et Philly Joe Jones (batterie). À cette époque, Coltrane était encore un musicien inconnu.

En 1957, Sonny Rollins se rattrape en rassemblant Silver, Monk, Chambers – et inaugure l’apparition du trombone dans le hard bop avec Jay Jay Johnson.
Blue Note et Prestige sont les principaux labels qui produisirent des groupes de hard bop.

Le père d'Horace Silver – couverture du disque "Song for my father", 1964

Le père d’Horace Silver – couverture du disque «Song for my father», 1964

Biographie [Wikipedia]Horace Silver est né le 2 septembre 1928 à Norwalk (Connecticut) aux États-Unis. Son père (né Silva) était natif de Maio (Cap-Vert) alors que sa mère née à New Canaan dans le Connecticut était d’origine irlandaise-africaine. Son père lui enseigne la musique folklorique du Cap Vert. Il commence sa carrière comme saxophoniste tenor dans les clubs du Connecticut et en 1950, il est repéré par Stan Getz. Il part pour New York ou il changera d’instrument pour le piano. C’est dans son orchestre qu’il s’affirme comme compositeur be bop. Il travaille ensuite avec Miles Davis, Milt Jackson, Lester Young et Coleman Hawkins. Il effectue les premiers enregistrements sous son nom aux côtés du saxophoniste Lou Donaldson en 1952.

En 1953, il fonde avec le batteur Art Blakey le quintette des Jazz Messengers marquant ainsi l’entrée dans l’ère du hard bop. Peu après, il quitte le groupe pour fonder le Horace Silver Quintet qui sera avec les Jazz Messengers et les groupes de Miles Davis un des principaux tremplins de jeunes talents.


Musique. Ne regardez pas cette vidéo, elle est écœurante !

Avertissement solennel ! Amis musiciens, amateurs de jazz et/ou de classique, et surtout si vous tâtez du piano : ne regardez pas cette vidéo, elle est écœurante !

Puisque vous l’avez voulu :

Joey  Alexander est né… en 2003 à Denpasar-Bali, en Indonésie. Il n’a donc que dix ans ! Il a commencé à jouer du piano à six. À sept, il attaque le jazz. À huit, avec ses parents, il déménage dans la capitale, Djakarta, afin de mieux étudier et se consacrer au jazz. Il est alors invité par l’Unesco à jouer du piano solo en présence de Herbie Hancock. Comme un premier communiant invité au Vatican pour dire la messe avec le pape… Je sais, la comparaison est osée, et même débile.

C’est qu’il est plus qu’agaçant ce merdeux surdoué, ce petit prodige même pas (pas encore) prétentieux, tout juste admirable. Si vous fouinez sur la toile à son propos, vous verrez aussi que ce Joey ne craint pas de deviser gravement à propos de Bill Evans, John Coltrane, Chick Corea, Brad Mehldau et Robert Glasper… Et, comme vous l’avez constaté de video-visu, il tutoie Thelonious Monk, conversant  avec lui autour de minuit. Écœurant, je vous dis !


Paco de Lucia (19472014)

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Paco de Lucía, Festival de Timişoara, 2007 [Ph. Cornel]

Le guitariste espagnol Paco de Lucía est mort ce 26 février à Cancún au Mexique. Arrêt du cœur pour l’un des plus grands musiciens de son temps. On peut dire qu’il a sorti l’art du flamenco de sa gangue traditionaliste et même de sa torpeur franquiste. C’est un raccourci mais qui, cependant, exprime bien une réalité que j’ai partagée en son temps avec des amis anti-franquistes.

Franco et sa dictature s’étaient en effet appropriés le flamenco, ainsi devenu une sorte d’art officiel figé dans ses stéréotypes. En Espagne, jusqu’à la fin des années 70, les radios, sous contrôle, saturaient leurs auditeurs de musiques « nationales » et folkloristes, en tête desquelles trônait le flamenco. Les opposants à la dictature, et les plus jeunes d’entre eux en particulier finissaient par vomir cette musique aux relents propagandistes. D’autant plus que cette Espagne de Franco, tout comme le Portugal de Salazar, s’étaient coupés du reste de l’Europe et, de ce fait, demeuraient à l’écart du jazz et du rock débarqués avec les libérateurs américains. L’irruption de Paco de Lucia dans le champ musical fut ainsi perçue comme une promesse de renouveau, y compris dans le flamenco dont il était pleinement issu et qu’il ne reniait nullement. Au contraire, il s’y affirmait comme instrumentiste de premier plan et non plus d’accompagnement, doué d’une virtuosité époustouflante au service d’un jeu des plus inventifs. Bientôt, et peu à peu, Paco de Lucia va découvrir le jazz et l’improvisation, puis se rapprocher de musiciens de jazz comme le guitariste texan Larry Coryell – un des pionniers du jazz-rock, né en 1943 – et le pianiste Chick Corea (1941), issu de l’émigration latine européenne.

En 1981, il se retrouve avec l’Anglais John McLaughlin (1942) et l’Italo-Américain Al Di Meola (1954) en un trio qui deviendra légendaire ; leur disque Friday Night in San Francisco [cliquer pour écouter] enregistré à l’issue d’une tournée mondiale s’est classé rapidement parmi les meilleures ventes de disques de guitare instrumentale. Il aura ainsi été à la fois un « revivaliste » du flamenco – notamment aux côtés de la grande figure du chant flamenco Camarón de la Isla  – et un des révélateurs du jazz-fusion.

De son vrai nom Francisco Sánchez Gomez, il était né le 21 décembre 1947 à Algesiras, province de Cadix. Paco de Lucia aura illuminé la scène musicale dans le monde entier. On le voit aussi dans le Carmen de Carlos Saura. Comme ce dernier pour le cinéma, et également Pedro Almodovar ; comme Antonio Gades pour la danse ; comme Paco Ibañez pour la chanson – pour se limiter à eux –, Paco de Lucia aura donné largement sa part au génie artistique espagnol.


Aux amateurs de jazz !

Avis aux amateurs de jazz !  Vous pourrez retrouver – à partir de l’onglet «Jazz» en tête de « C’est pour dire »  – des liens ouvrant mes articles  parus (ordre chronologique) sur le fameux site Citizen Jazz. De même, vous pourrez vous brancher sur les sites de Charlie Free et du Moulin à jazz  de Vitrolles pour y suivre programmes et activités diverses. Et que ça swingue !


Guy Longnon est mort à Marseille. Le premier, il avait apporté le jazz dans un conservatoire

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Guy Longnon, avec Yves Laplane, en 2011. (Ph. © Yves Scotto)

Le jazz français, et en particulier provençal, ne serait pas ce qu’il est sans Guy Longnon, mort ce 4 février 2014. Trompettiste et créateur en 1964 de la première classe de jazz dans un conservatoire français, en l’occurrence celui de Marseille, il a porté sur les frontons du jazz toute une génération de musiciens parmi lesquels Bruno Angelini, André Jaume, Raphaël Imbert, Perrine Mansuy, Pierre Christophe, Alain Soler, Jean-Paul Florens, Henri Florens.

Ainsi, le saxophoniste André Jaume se souvient de la conférence sur le jazz que Guy Longnon prononça à Marseille vers 1960 et dans laquelle il précisa clairement sa préférence pour le be-bop, marquant ainsi sa dissidence d’avec le pape du Hot Club de France, Hugues Panassié. C’est aussi à cette époque qu’il renonça à jouer avec Sidney Bechet car, rappelle André Jaume, il en avait assez d’être considéré comme « un accompagnateur de chanteur ». Bechet était alors en effet une véritable star, à l’égal d’une vedette de variétés.

Sans doute est-ce à l’époque de cette conférence que Pierre Barbizet, directeur du conservatoire de Marseille – et immense musicien –, l’invite à créer la classe de jazz, première du genre. Guy Longnon y consacrera toute sa carrière. Un pédagogue « fabuleux », s’exclame André Jaume, se souvenant de l’« homme très ouvert à toutes les musiques, du classique au jazz », se référant souvent à Ellington, Parker, Clifford Brown… « Un homme très modeste », souligne encore André Jaume, rappelant que dans ses cours « il jouait du piano, de la contrebasse… mais pas de la trompette ! »

Guy Longnon avait aussi joué avec Claude Luter, Jean-Claude Fohrenbach et Moustache.  Élève au Conservatoire de Paris dans la classe de violoncelle, il fréquenta Boris Vian et le monde de Saint-Germain-des-Prés.

Claude Gravier rappelle qu’il avait chaleureusement encouragé la création en 1989 de l’association de Vitrolles Charlie Free et le Moulin à Jazz, qu’il avait soutenus dans la période « noire » de 1997 et l’avait honoré de sa présence lors de quelques concerts de ses élèves : André Jaume, Raphaël lmbert, Paul Pioli, Bernard Abeille, Joseph Crimi, Philippe Renault, Henri Florens, Christian Bon, Yves Laplane…

Dans leur passionnant livre À fond de cale (éd. Wildproject) sur le jazz à Marseille, Michel Samson et Gilles Suzanne consacrent un savoureux chapitre au chamboulement provoqué par l’arrivée de Guy  Longnon dans la cité phocéenne. On y découvre une étonnante facette de Pierre Barbizet et cet échange :

« Ah ! alors tu es v’nu ? » lance le pianiste classique. « Ah ben oui »,  répond le jazzeux. « Alors on va faire une classe de jazz », propose Barbizet. L’affaire est lancée, mais en 2010, l’ancien prof de jazz précise : « J’étais complètement ahuri parce que, pour moi, il n’y avait pas d’enseignement possible du jazz. »

L’affaire ne fut pas simple, ni sans péripéties, ainsi que le racontent les auteurs. Mais la descendance est assurée puisque la classe de jazz continue de vivre sous la direction du tromboniste Philippe Renault, tandis le « D6 », octette/nonette qui porte le nom de la salle jazz du conservatoire, a récemment enregistré un hommage au maître.

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La discographie de Guy Longnon dans Wikipedia ne mentionne que peu d’enregistrements :

1952 : Sidney Bechet avec Claude Luter et son orchestre, Blue Note Records

1984 : Torride !, 52e Rue Est

1994 : Cyclades (JMS)

2000 : Classic Jazz at Saint-Germain-des-Prés, Universal

André Jaume signale un disque en quartet avec Don Byas, sous le titre Saratoga Hound Jazz.

Il a aussi composé pour le cinéma, dans deux films de Paul Paviot :

1951 : Terreur en Oklahoma

1952 : Chicago-digest

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Ne pas confondre Guy et son neveu Jean-Loup, lui aussi trompettiste, pianiste, chanteur, compositeur de renom (né en 1953).

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La cérémonie des obsèques aura lieu le mardi 11 février à 14h30 au crématorium du cimetière Saint-Pierre de Marseille.


Jazz. Trompettiste aventureux, Roy Campbell est mort à 61 ans

C’était un fameux trompettiste et flûtiste états-unien. Roy Campbell Jr est mort le 9 janvier à l’âge de 61 ans. Du be-bop au free, il avait traversé avec ferveur les derniers grands courants du jazz, en leader ou aux côtés d’artistes les plus réputés comme Don Cherry, Matthew Shipp, Hamid Drake, William Parker et Peter Brötzmann, Il n’hésitait pas non plus à s’aventurer sur les territoires de la world, du hip-hop et même du reggae et du rock.

Né à Los Angeles en 1952, Roy Campbell s’installe à New York où il apprend le piano et le violon avant de passer, vers l’âge de vingt ans, à la trompette, au bugle et à la flûte. Ses maîtres ne sont autres que Lee Morgan, Kenny Dorham, Joe Newman, Yusef Lateef (qui, lui aussi, vient de mourir)… Fraîchement diplômé, il monte son propre groupe, Spectrum, En 1978, il rejoint l’Ensemble Muntu, dirigé par le bassiste William Parker.

Puis on le suivra aux côtés de Marcus Miller, Woody Shaw, Cecil Taylor, John Zorn, Wilbur Ware, Kenny Kirkland, Sunny Murray, Rashied Ali et autres. Au début des années 90, il passera quatre ans aux Pays-Bas, jouant surtout  en Europe. De retour à New York, il y poursuit une carrière soutenue, n’hésitant pas à se produire parfois aux côtés d’artistes de R & B.

Le Moulin à jazz de Vitrolles l’avait fait venir par deux fois avec ses comparses du Nu Band, Mark Whitecage (alto et clarinette), Lou Grassi (batterie), emmenés par Jo Fonda (contrebasse). Mémorables concerts, dont celui du 12 janvier 2009, il y a exactement cinq ans. Article et photos ici pour rendre hommage à cet artiste aussi remarquable que discret, vivant la musique avec brio et élégance, puissance et délicatesse.

Sur le concert de Vitrolles, lire ici.


À l’ouest du jazz, Chico Hamilton a cessé de battre

1chico_HamiltonReprenant la bagnole, Jazz à Fip envoie du Chico Hamilton. Tiens, en quel honneur ? Toujours bon à prendre, hein. Mais c’est que le bougre avait, ce 25 novembre 2013, rendu baguettes, cymbales, mailloches et le toutim. Les batteurs sont en deuil, et les musiciens en général, surtout les jazzeux. Il avait 92 ans.

Héritier de Jo Jones, Chico [« p’tit mec »] fut très apprécié, non seulement pour son jeu des plus subtils, mais aussi pour son flair comme découvreur de talents parmi lesquels on relève le bassiste Ron Carter, les saxophonistes Eric Dolphy et Charles Lloyd et les guitaristes Jim Hall, Gabor Szabo et Larry Coryell.

Il est né à Los Angeles le 21 septembre 1921. Encore lycéen, il s’immerge dans les scènes jazz locales. En 1940, il part en tournée avec le big band de Lionel Hampton. Après son service militaire pendant la Seconde Guerre mondiale, on le retrouve dans les orchestres de Jimmy Mundy, Charlie Barnet et Count Basie.

De 1948 à 1955, toujours basé et actif à Los Angeles, il accompagne Lena Horne en Europe dans ses tournées d’été. Il participe à des musiques de film et rejoint le premier quartette de Gerry Mulligan qui comprenait également Chet Baker à la trompette. En quoi il a participé à la naissance du jazz West Coast, plus lisse et cérébral que celui de la côte Est.

En 1955, il monte un quintette avec Buddy Collette, Jim Hall, Fred Katz et Carson Smith. Gros succès, prolongé par une apparition dans le film The Sweet Smell of Success [Le Grand Chantage en VF] réalisé par Alexander Mackendrick.

Chico Hamilton a continué à jouer et enregistrer au-delà de son 90e anniversaire. Il a sorti un album, «Révélation» en 2011 et en avait un autre en préparation.

Les morceaux qu’on peut écouter ci-dessous par le biais de Deezer, proviennent de l’album Dancing To A Different Drummer (1994) qui ressemble à une leçon de batterie. De la Danse des tympans à la Valse des mailloches, en passant Mr Jo Jones, Chico Hamilton en arrive finalement à l’Universal Language Of Man.


Ibrahim Maalouf entre parking et platanes du Charlie Jazz Festival

Un banal sous-sol de parking, cinq palettes en bois, une gratte et son ampli ; enfin une trompette et son souffleur. Et quand même une bonne dose de talent. Il n’en fallait pas plus à Ibrahim Maalouf et François Delporte pour faire jaillir la musique, de celle qui vient des profondeurs, bien en deçà du parking de Télérama.

Le trompettiste franco-libanais vient de sortir un nouveau disque, Wind, qui s’inspire d’un film de René Clair, La Proie du vent, un film muet de 1926. Il y est question d’un pilote pris dans une tempête et forcé d’atterrir dans un parc du château. Il tombe amoureux de la maîtresse des lieux… Comment en vient-on à composer du jazz là-dessus ? Comment Miles composa, à la volée, la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud ?

Si vous voulez comprendre ce genre de mystère, prenez date : Ibrahim Maalouf jouera avec son quintette le samedi 6 juillet au Charlie Jazz Festival de Vitrolles.

L’occasion de faire aussi le lien, le vendredi 5, avec Marseille-Provence 2013 et le concert donné par le Mediterranean Charlie Orchestra, alliage prometteur entre l’Orchestre des Jeunes de la Méditerranée et la compagnie Nine Spirit – soit une trentaine de musiciens enlevés par le saxophoniste et compositeur Raphaël Imbert.

Le festival prendra fin le dimanche 7 avec le quartet d’Avishaï Cohen, contrebassiste pétillant. Il remplace ainsi le trompettiste Roy Hargrove, obligé d’annuler sa tournée pour raison de santé.

Programme complet du Charlie Jazz Festival et réservation : http://charliejazzfestival.com/


Ibrahim Maalouf en Télérama garage Session par telerama

Lire aussi l’entretien avec Ibrahim Maalouf sur CitizenJazz.com


De Brubeck à Niemeyer, même source même soupe

Mort de Dave Brubeck et Oscar Niemeyer, jazz et architecture.

 

Dave Brubeck, 2005, Ludwigshafen. Ph. Frank C. Müller

Le premier, pianiste assez avant-gardiste, s’est surtout fait connaître avec Take Five, cette composition en cinq temps qui n’était justement pas de lui mais de son comparse de longue date, le sax-altiste Paul Desmond. Radios et télés, pas manqué, se sont fait fort de célébrer le cher disparu avec ce Take Five, tube oblige.

 

Le second, aussi brésilien que stalinien, s’était appliqué à bétonner Brasilia et le siège du PC français. Estampillé peuple autant que célébré par l’élite mondiale, tout comme le géomètre suisse Le Corbusier, ce fut aussi un familier du dictateur Castro. Point à la ligne (de fuite).

 

Une fois de plus, le spectacle médiatique fait entendre sa même musique, celle qui parcourt les rédactions d’une même vague conformiste, venue de la même source, le plus souvent unique – celle de Wikipedia matinée d’AFP pour le coup. De Libé à Ouest-France ou au Monde [honneur sauf, toutefois, avec une bio par Sylvain Siclier], les deux morts du jour sont célébrés avec les mêmes ornements journalistiques à base de répétitions et de clichés invérifiés.

La soupe est servie, en sachet. Même goût pour tout le monde, ingrédients passe-partout, chimiques et insipides ; ça remplit le vide et ne nourrit pas, surtout pas l’esprit. Mais on peut somnoler tranquille sans trop se demander qui, de Dave Brubeck ou de Paul Desmond, était pianiste ou saxophoniste. Qui dans le quartet indissociable tenait la contrebasse (Eugene Wright) et qui la batterie (Joe Morello, mort l’an dernier) ?

Tiens, qu’est-ce que je disais… Rue 89 du 6/12

 

C’est vrai qu’on peut fort bien vivre sans « tout ça », du superflu dans ce monde à la dérive. On peut se passer de culture, s’il ne s’agit que de survivre. On peut ne travailler qu’à engraisser son ego. Et vogue la galère ! À l’opposé, ce matin dans le poste, on faisait dire à Niemeyer que « le seul sens de notre passage sur terre, c’est la solidarité ».

 

La culture comme attention à l’autre. Le reste est littérature.


Dix mots pour (mieux) entendre le jazz

Notable initiative de Télérama.fr qui, dans son chapitre Musique, décortique quelques codes du jazz. Exemples à l’appui et illustrations sonores par des musiciens tout à fait «autorisés». On y «voit» mieux dans ce qui peut apparaître parfois comme du charabia d’initiés. Même esprit vulgarisateur, au meilleur sens, que dans les «Leçons de jazz» d’Antoine Hervé (ou les «Leçons de musique» de Jean-François Zygel). On pourrait tenter une même démarche avec la politique, rayon «cacophonie»…

Cliquer sur l’image.

[Merci Claude d’avoir débusqué cette perle sur la toile.]


Antoine Hervé : «Le jazzman, c’est un griot et un danseur dans sa tête»

Antoine Hervé © H. Collon/Objectif Jazz

Antoine Hervé © H. Collon/Objectif Jazz

Jazz et classique, Antoine Hervé est un des plus grands pianistes du moment. Mais il joue aussi du « pédagogue », cet instrument pas si courant, sinon rare, qui permet le miracle entre un art – ou une science – et le public. Si vous voulez en lire davantage à propos de sa Leçon de piano sur Bill Evans, passez un moment avec lui dans l’interview qu’il m’a accordée pour Citizen Jazz. Cliquer ici même.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

    • Twitter — Gazouiller

    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

    • montaigne

      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
      Licence Creative Commons

    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

      « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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    • Salut cousin !

      Je doute donc je suis - gp

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