On n'est pas des moutons

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Poussée d’intolérance au Maroc. “Much Loved” interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureuse­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­matographique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­prenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abidar – superbe –, a été vio­lem­ment agressée le 5 novem­bre. Elle racon­te cela dans une tri­bune adressée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pourquoi elle se voit con­trainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abidar vio­lem­ment agressée à Casablan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trou­ve au cen­tre d’une actu­al­ité per­ma­nente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les sit­u­a­tions sont vari­ables, et donc leur degré de grav­ité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux dif­férences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de respon­s­abil­ité, du har­cèle­ment sex­uel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lam­en­ta­ble débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la con­di­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette roy­auté d’un autre âge voudrait se drap­er dans une pré­ten­due moder­nité.

Dans son texte, la comé­di­enne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une implaca­ble dénon­ci­a­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ci­aux, j’ai obtenu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réal­isa­teur tal­entueux et inter­na­tionale­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais gran­di : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­treront un homme riche qui les emmèn­era loin… Dès 14–15 ans, elles sor­tent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont dev­enues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, portée par Nabil Ayouch et mes parte­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était mag­ique. Mais dès le lende­main de sa présen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un min­istre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­cielle­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film don­nait une image dégradante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débor­dent de vie, de com­bat­iv­ité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux soci­aux et dans la pop­u­la­tion. Per­son­ne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisi­enne) et à mon encon­tre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouverte­ment con­tre l’hypocrisie par des déc­la­ra­tions nom­breuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a con­nu un bel accueil (j’ai notam­ment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­coph­o­nes, Angoulême en France et Namur en Bel­gique). Mais surtout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à vis­age décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine con­tre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des men­aces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beau­coup se sont détournés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors unique­ment pour des cours­es rapi­des, cachée sous une burqa (quel para­doxe, me sen­tir pro­tégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retombée. Alors jeu­di 5 novem­bre, le soir, je suis allée à Casablan­ca à vis­age décou­vert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhicule, ils ont roulé pen­dant de très longues min­utes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au vis­age tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­ri­ble. Les médecins à qui je me suis adressée pour les sec­ours et les policiers au com­mis­sari­at se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroy­able­ment seule… Un chirurgien esthé­tique a quand même accep­té de sauver mon vis­age. Ma han­tise était juste­ment d’avoir été défig­urée, de garder les traces de cette agres­sion sur mon vis­age, de ne plus pou­voir faire mon méti­er…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déc­la­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de dén­i­gre­ment légitimée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les con­ser­va­teurs, nour­rie par les réseaux soci­aux si présents aujourd’hui… et qui con­tin­ue de tourn­er en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la pop­u­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sex­uels dérangent, que les désirs de change­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loub­na Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mis­es en cir­cu­la­tion au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénon­cer l’immoralité !


Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Prenons cet arti­cle pour un signe des temps : celui d’un (pos­si­ble) retour vers les utopies. À preuve, cette référence (ci-dessous) à l’An 01, de feu Gébé, de la bande d’Hara-Kiri et co-auteur avec Jacques Doil­lon, Alain Resnais et Jean Rouch, du film du même nom (1973). À preuve, surtout, l’objet même de ce rac­cour­ci stim­u­lant qui donne à (entre)voir le car­go Cap­i­tal­isme lancé plein cap sur la cat­a­stro­phe. En quoi il serait grand temps de repenser l’avenir !

Aujourd’hui plus qu’hier, la grande majorité des habi­tants des pays sur­dévelop­pés est comme aba­sour­die par une pro­liféra­tion fan­tas­tique d’absur­dités cri­antes. Le con­fort min­i­mal garan­ti hier encore par l’Etat Prov­i­dence est désor­mais remis en ques­tion par l’immondialisation de l’économie,  et ce sont les mieux lotis qui expliquent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la grande dette économique par une grande diète sociale.

La lib­erté despo­tique des mou­ve­ments de cap­i­taux a détru­it des secteurs entiers de la pro­duc­tion et l’économie mon­di­ale s’est trans­for­mée en casi­no plané­taire. La règle d’or du cap­i­tal­isme a tou­jours été, dès la pre­mière moitié du XIXe siè­cle,  la min­imi­sa­tion des coûts pour un max­i­mum de prof­its, ce qui impli­quait logique­ment les salaires les plus bas pour une pro­duc­tiv­ité la plus haute pos­si­ble. Ce sont des  luttes poli­tiques et sociales qui ont con­tre­car­ré cette ten­dance, en imposant des aug­men­ta­tions de salaires et des réduc­tions de la durée du tra­vail, ce qui a créé des marchés intérieurs énormes et évité ain­si au sys­tème d’être noyé dans sa pro­pre pro­duc­tion.

Le cap­i­tal­isme ne con­duit cer­taine­ment pas naturelle­ment vers un équili­bre, sa vie est plutôt une suc­ces­sion inces­sante de phas­es d’expansion – la fameuse expan­sion économique – et de con­trac­tion – les non moins fameuses crises économiques. Les  nou­velles poli­tiques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleure répar­ti­tion du pro­duit social ont été rageuse­ment com­bat­tues par l’establishment cap­i­tal­iste, ban­caire et académique. Pen­dant longtemps les patrons ont proclamé qu’on ne pou­vait pas aug­menter les salaires et réduire le temps de tra­vail sans entraîn­er la fail­lite de leur entre­prise et celle de la société tout entière ; et ils ont tou­jours trou­vé des écon­o­mistes pour leur don­ner rai­son. Ce n’est qu’après la Sec­onde Guerre mon­di­ale qu’augmentations des salaires et régu­la­tion éta­tique ont été accep­tées par le patronat, ce qui a entraîné la phase la plus longue d’expansion cap­i­tal­iste : les « Trente Glo­rieuses ».

Dès les années 1980, cet équili­bre entre le cap­i­tal et le tra­vail a été détru­it par une offen­sive néo-libérale (Thatch­er, Rea­gan et, en France, dès 1983, Mit­ter­rand) qui s’est éten­due à toute la planète. Cette con­tre-révo­lu­tion économique a per­mis  un retour insen­sé au « libéral­isme » sauvage, qui a prof­ité aux grandes firmes de l’industrie et de la finance. Par ailleurs, la mon­stru­osité dev­enue évi­dente des régimes soi-dis­ant com­mu­nistes et réelle­ment total­i­taires (ce n’était pas la dic­tature du pro­lé­tari­at, mais la dic­tature sur le pro­lé­tari­at) a dis­crédité pour longtemps l’idée même d’émancipation sociale. L’imaginaire cap­i­tal­iste a fini par tri­om­pher.

À trem­per sans ver­gogne dans les eaux glacées du cal­cul égoïste, les décideurs ont per­du toute lucid­ité. Ils ont ain­si élim­iné les quelques garde-fous que 150 ans de luttes avaient réus­si à leur impos­er. Les firmes transna­tionales, la spécu­la­tion finan­cière et même les mafias au sens strict du terme met­tent à sac la planète sans aucune retenue. Ici il faudrait accepter de se ser­rer la cein­ture pour être con­cur­ren­tiels. Les élites  dirigeantes se goin­frent  de manière décom­plexée, tout en expli­quant docte­ment à la pop­u­la­tion médusée qu’elle vit  au-dessus de ses  moyens. Aucune « flex­i­bil­ité » du tra­vail dans nos vieux pays indus­tri­al­isés ne pour­ra résis­ter à la con­cur­rence de la main-d’œuvre « à bas coût » (comme ils dis­ent) de pays qui con­ti­en­nent un réser­voir inépuis­able de force de tra­vail. Des cen­taines de mil­lions de pau­vres sont mobil­isés bru­tale­ment dans un proces­sus d’industrialisation  forcenée. Et là-bas comme ici, ce sont des hommes que l’on traite comme quan­tité nég­lige­able,  c’est notre Terre patrie et ses habi­tants que l’on épuise tou­jours plus.

Tou­jours plus, tou­jours plus … mais tou­jours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sen­si­bil­ité dans nos rap­ports soci­aux ? Plus de beauté dans nos vies ?  Non. Le super­flu pro­lifère, alors que le min­i­mum vital n’est même pas tou­jours là, et que l’essentiel manque. Plus de téléviseurs extra-plats, plus d’ordinateurs indi­vidu­els, plus de télé­phones porta­bles. C’est avec des hochets qu’on mène les hommes. « Nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le change­ment de ce qui existe, n’est aucune­ment la pro­priété de ces hommes qui sont main­tenant jeunes, mais celle du sys­tème économique, le dynamisme du cap­i­tal­isme. Ce sont des choses qui règ­nent et qui sont jeunes ; qui se chas­sent et se rem­pla­cent elles-mêmes. », écrivait déjà Guy Debord en 1967 dans La Société du spec­ta­cle.

un-pas-de-côté

Dessin de Gébé.

La société libérale avancée (pour ne pas dire avar­iée…) est en phase de décom­po­si­tion et, comme au temps de la déca­dence de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le cre­do abrutis­sant des immenses foules soli­taires. Toute­fois, de belles et bonnes âmes prô­nent l’adoption d’un développe­ment durable, plus doux pour les humains et leur envi­ron­nement : on ralen­ti­rait  les proces­sus dévas­ta­teurs, on con­som­merait moins de com­bustibles fos­siles, on ferait des économies, etc. Mais c’est  un peu comme si l’on con­seil­lait au com­man­dant du Titan­ic de sim­ple­ment réduire la vitesse de son vais­seau pour éviter l’iceberg naufrageur, au lieu de lui faire chang­er de cap.Le dessi­na­teur utopiste Gébé était beau­coup plus réal­iste quand il écrivait dans L’An 01, au début des années 1970, cette for­mule provo­cante :« On arrête tout. On réflé­chit. Et c’est pas triste. »Un tel pro­pos peut sem­bler dérisoire, pour ne pas dire révo­lu­tion­naire. Mais tout le reste, toute cette réal­ité qui se mor­cèle  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus dérisoire encore ?Nous avons toute une mul­ti­tude de chaînes à per­dre. Des douces et des moins douces…Et nous avons un monde tout sim­ple­ment viv­able à recon­stru­ire.Ce sera main­tenant ou jamais…

* Un sim­ple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une pre­mière ver­sion de ce texte est parue le 1er mai 2010 sous le titre “Titan­ic Amer”
sur le Blog de Paul Jori­on, con­sacré au déchiffrage de l’actualité économique (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux com­pren­dre dans quel monde étrange nous vivons, on peut lire La  “ratio­nal­ité” du cap­i­tal­isme (dont la pre­mière par­tie de ce texte est libre­ment inspirée), de Cornélius Cas­to­ri­adis, disponible en poche dans Fig­ures du pens­able (1999).

• Le film L’An 01 peut être vu en entier ci-dessous — tout de suite (1h 24). 


La revue Sexpol ressuscitée en DVD !

L’association Mou­ve­ment Inter­na­tion­al pour une Écolo­gie Libid­i­nale (M.I.E.L.) vient de numéris­er la revue Sex­pol, sexualité/politique et met ain­si à dis­po­si­tion l’ensemble des 39 numéros parus de 1975 à 1980, cela dans la forme orig­i­nale. C’est un tra­vail aus­si con­sid­érable qu’utile, d’autant plus que, trente ans après sa dis­pari­tion, Sex­pol était dev­enue introu­vable, sinon sur le marché « noir » de quelques prof­i­teurs…

L’association MIEL explique ain­si sa démarche : « L’objectif est d’une part la con­ser­va­tion d’un pat­ri­moine cul­turel : une revue de langue française inscrite dans l’histoire des aspi­ra­tions à la lib­erté sex­uelle et poli­tique, qui ont mar­qué les années 1970.

« Il s’agit d’autre part de ren­dre acces­si­ble aujourd’hui des textes tou­jours d’actualité. En effet depuis les années 1970 la sit­u­a­tion politi­co-sex­uelle en France (et ailleurs) n’a guère évolué pos­i­tive­ment. Pire, elle a même régressé sur bien des aspects, tan­dis que le type de dis­cours sur la sex­u­al­ité qui car­ac­téri­sait Sex­pol a totale­ment dis­paru du paysage médi­a­tique. »

 

Fon­da­teur et directeur de Sex­pol, je me réjouis de cette ini­tia­tive due à Joce­lyn Patinel, ani­ma­teur du MIEL, asso­ci­a­tion mil­i­tante non lucra­tive qui ain­si, à sa manière, a repris le flam­beau d’une lutte inces­sante pour l’épanouissement du genre humain – en quoi il reste bien du tra­vail…

J’espère aus­si que cette col­lec­tion ressus­citée en numérique pour­ra touch­er d’anciens lecteurs – la revue a tiré jusqu’à 20 000 exem­plaires – ain­si que les mem­bres de l’équipe, une ving­taine, aujourd’hui éparpil­lés, per­dus de vue, ou même dis­parus.

Le DVD est mis en vente à prix coû­tant de la numéri­sa­tion (plus de 2 000 pages), de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaque­tte couleur et boîti­er rigide ou 11 euros sans.

Tous les détails et le bon de com­mande à par­tir de cette page :

http://www.ecologielibidinale.org/fr/miel-revuesexpol-fr.htm

 

Une parcelle d’Histoire

 

« Sex­pol » donc,  comme sex­u­al­ité et poli­tique. Ques­tion­nez la toile et ce blog, à com­mencer, et vous en appren­drez déjà pas mal sur cette revue et sa quar­an­taine de numéros parus de 1975 à 80. Une aven­ture à sa façon : celle d’une (s)exploration dans le monde des vivants, entamée par un cer­tain Wil­helm Reich (1897–1957), médecin, psy­ch­an­a­lyste, freu­di­en déviant, marx­iste puis dis­si­dent en com­mu­nisme, sci­en­tifique un peu sci­en­tiste, juif et mécréant, inclass­able et éti­queté « fou », finale­ment mort dans un péni­tenci­er état­sunien. Rac­cour­ci abusif pour cern­er un vrai grand per­son­nage, y com­pris jusque dans ses enfer­re­ments et con­tra­dic­tions, dans ses engage­ments, ses « folies » : son entière human­ité.

Assez oublié depuis ce siè­cle amnésiant, Reich revient (de loin) comme les vagues de fond. Michel Onfray lui a offert la tri­bune de son uni­ver­sité pop­u­laire de Caen et pré­pare, sem­ble-t-il, un ouvrage sur ce « freud­iste héré­tique ». Signe des temps, ou signe avant-coureur d’une « résur­rec­tion » de celui qui mit les pieds dans pas mal de gamelles peu ragoû­tantes. Reich, en effet, fut par­mi les tout pre­miers des psy­cho­logues à plac­er la ques­tion sociale dans l’origine du mal être de l’humanité, ce qui en soi, ne pou­vait que con­stituer un casus bel­li avec Freud et les salons bour­geois de la Vienne des années 20. Tan­dis que la ques­tion sex­uelle, comme l’avers de la médaille, non sépara­ble, pri­mor­diale, se trou­vait prise à bras le corps – à pren­dre au pied de la let­tre ! et inclu­ant tout le corps social, corps souf­frant s’il en est et s’il en était alors dans ces années fatidiques d’empestement nazi. Ter­ri­fi­ante peste à laque­lle répondait en qua­si symétrie le choléra du stal­in­isme, l’une et l’autre qui allèrent jusqu’à pass­er ensem­ble un pacte, avant de s’affronter à la mort comme un même mon­stre à deux têtes. Reich eut très tôt pressen­ti cette simil­i­tude des extrêmes, non pas dans leurs orig­ines et dimen­sions tant his­toriques que soci­ologiques, mais dans leur essence même, celle de la « total­ité total­isante », ce total­i­tarisme à base d’idéal divin­isé et de pureté dia­bolisée.

Reich creuse la ques­tion : com­ment se peut-il que l’homme (il aimait à son pro­pos par­ler d’ « ani­mal humain », ce qui n’est pas anodin) se laisse à ce point entraîn­er vers sa pro­pre déchéance et, dans un même élan mor­tifère, aller jusqu’à sa perte ? Toute l’œuvre écrite de Reich tourn­era autour de ce « mys­tère », depuis Les Hommes dans l’État, jusqu’à Écoute, petit homme ! en pas­sant par le fon­da­men­tal Psy­cholo­gie de masse du fas­cisme.

Il n’en fal­lait pas plus pour se trou­ver rejeté, détesté, dén­i­gré et, diront cer­tains, assas­s­iné. Pour le moins, les fas­cistes et des psy­ch­an­a­lystes le dénon­cèrent comme « com­mu­niste et agent de Moscou », les com­mu­nistes comme « con­tre-révo­lu­tion­naire agent de la bour­geoisie » et tout le monde ou presque se devait de sus­pecter ce pour­fend­eur des reli­gions et de la morale répres­sive, ce précurseur de la « révo­lu­tion sex­uelle ».

À l’image d’un Épi­cure quelque deux mil­lé­naires avant, Reich fut l’objet vic­ti­maire de visions réduc­tri­ces et même de con­tre­sens quant à sa pen­sée, son action et son œuvre. En rai­son par­ti­c­ulière du fait qu’elles por­taient sur la sex­u­al­ité et la désal­ié­na­tion poli­tique. Et que, comme pour l’épicurisme, le « reichisme » ne pou­vait cor­re­spon­dre à la dépra­va­tion libidineuse. Tous deux, en fait, se posaient en ques­tion­neurs de la morale poli­tique et, plus générale­ment, en précurseurs d’un art de vivre reliant l’unique et le col­lec­tif, l’individu et la cité, dans l’harmonie pos­i­tive des plaisirs comme des valeurs morales.

C’est à ce prix – celui des con­tre­sens – que Reich con­nut une cer­taine gloire avec le mou­ve­ment de Mai 68. C’est dans les restes des bar­ri­cades déblayées qu’une bande de jeunes utopistes, bardés de leurs espérances, rassem­blèrent les pépites lais­sées par les ful­gu­rances reichi­ennes. Ain­si naquit Sex­pol comme une revue anti-dog­ma­tique. C’était début 75, dans ces années dés­abusées imprégnées des De Gaulle-Pom­pi­dou-Gis­card, qui menèrent au sacre de Mit­ter­rand en même temps qu’à la fin d’une « expéri­ence ». Con­comi­tance à décrypter, certes. On y trou­vera matière, sans nulle doute, dans cette col­lec­tion numérisée, dans ce CVD et sa mod­este et réelle par­celle d’Histoire.

Gérard Pon­thieu

> > > Voir aus­si :

Il y a 30 ans, la revue Sexpol mariait sexualité et politique


Tunisie. De la vraie nature du sarkozysme

Si on pou­vait en douter, voilà au moins un point de clarté que nous aura apporté la révo­lu­tion tunisi­enne : la « bourde » de la min­istre des affaires étrangères n’en était pas une. Cette pro-posi­tion était bien celle, décidée et assumée à l’Élysée comme à Matignon : celle de venir en aide directe à un régime et à un prési­dent amis.

Les plus scep­tiques, s’il en restait, auront pu être con­va­in­cus ce matin sur France inter à la seule l’écoute des bafouil­lis aus­si pénibles et tor­dus qu’embarrassés du « con­seiller Afrique » de Sazkozy, Hen­ri Guaino. Comme il dit si bien : « C’est trop facile, c’est trop facile… » tout en pen­sant, comme dans les bulles savon­neuses de BD « Quelle mer­dasse, com­ment m’en sor­tir ? »…

Ain­si appa­raît une fois de plus – notam­ment après le trop fameux dis­cours de Dakar – la vraie nature du sarkozysme. A la fois comme poli­tique à duplic­ité per­ma­nente (refrain « droits de l’homme » et cou­plet don­neur de leçon ; ingérence et non-ingérence ; bref : grandeur du baratin et déca­dence de l’action) et comme vraie nature : une poli­tique autori­taire sur fond répres­sif dif­fi­cile­ment dis­simulé. Car ce « savoir-faire, recon­nu dans le monde entier, de nos forces de sécu­rité [pour] régler des sit­u­a­tions sécu­ri­taires de ce type » [sic Mme Alliot-Marie, 12 jan­vi­er 2011], ne dou­tons pas, hélas, de sa fonc­tion pre­mière : son util­i­sa­tion « sécu­ri­taire » hors expor­ta­tion, c’est-à-dire à l’intérieur même de notre oli­garchie con­sti­tu­tion­nelle.


Hen­ri Guaino
envoyé par fran­cein­ter. — L’info inter­na­tionale vidéo.


Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tunisie est en proie à de graves ten­sions sociales provo­quant des man­i­fes­ta­tions et une répres­sion poli­cière des plus bru­tales. Un réc­it nous en est fourni par la Fédéra­tion des Tunisiens pour une Citoyen­neté des deux Rives (FTCR), qui regroupe en France des Tunisiens opposés au régime de Ben Ali. De son côté, la télévi­sion quatarie El Jazi­ra a large­ment ren­du compte de ces événe­ments comme le mon­tre l’extrait ci-dessous/

Le mou­ve­ment  de protes­ta­tion  s’est déclenché  à Sidi Bouzid le ven­dre­di 17 décem­bre après qu’un jeune chômeur, vendeur ambu­lant de fruits et légumes, s’est immolé par le feu. Il venait d’être délogé du trot­toir par des policiers. Ain­si a-t-il voulu sig­ni­fi­er qu’il ne lui restait aucun espoir pour vivre dans la Tunisie des « mir­a­cles » économiques, dont le résul­tat est un chô­mage endémique qui touche aujourd’hui en par­ti­c­uli­er la jeunesse, sans épargn­er aucune­ment les tit­u­laires d’un diplôme supérieur.

A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes man­i­fes­ta­tions de jeunes chômeurs, de pré­caires et de tra­vailleurs qui sont descen­dues dans la rue. De nom­breuses villes des alen­tours de Sidi Bouzid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des villes du nord au sud du pays jusque la cap­i­tale, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un car­ac­tère de ras-le-bol général­isé con­tre le chô­mage, la cherté de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­tiques sociales et économiques qui s’est éten­due à toutes les régions de la Tunisie. Les slo­gans les plus répan­dus y met­tent en cause directe­ment les choix poli­tiques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

Le régime tunisien dans une atti­tude car­ac­térisée par l’autisme a refusé d’entendre ces cris de dés­espoir. Sa seule réponse à ce mou­ve­ment paci­fique dans un pre­mier temps a été l’utilisation des forces de répres­sion. Il en est résulté la mort par balles d’un jeune de 18 ans, et de nom­breux blessés. (Lire la suite…)


Pétition en faveur du cinéaste iranien Jafar Panahi

En réac­tion à la con­damna­tion à la prison du cinéaste iranien Jafar Panahi, un col­lec­tif s’est con­sti­tué autour de pro­fes­sion­nels du ciné­ma et de la cul­ture afin d’organiser protes­ta­tion et sol­i­dar­ité. Une péti­tion peut être signée en ligne par tous ceux qui se sen­tent con­cernés par cette nou­velle atteinte portée aux droits de l’homme par le régime iranien.

Nous apprenons avec colère et inquié­tude le juge­ment du Tri­bunal de la République Islamique à Téhéran, con­damnant très lour­de­ment le cinéaste iranien Jafar Panahi. La sen­tence : six ans de prison ferme, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réalis­er des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toire et d’entrer en rela­tion avec des organ­i­sa­tions cul­turelles étrangères.

Jafar Panahi, con­damné à six ans de prison, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réalis­er des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toire et d’entrer en rela­tion avec des organ­i­sa­tions cul­turelles étrangères.

Un autre cinéaste, Moham­mad Ras­soulov, a égale­ment été con­damné à six ans de prison. Jafar Panahi et Moham­mad Ras­soulov vont rejoin­dre les nom­breux pris­on­niers qui croupis­sent en prison en Iran, dans un état de détresse totale. Cer­tains font la grève de la faim, d’autres sont grave­ment malades.

Que reproche le pou­voir iranien à Jafar Panahi ? D’avoir con­spiré con­tre son pays et mené une cam­pagne hos­tile au régime iranien. La vérité est que Jafar Panahi est inno­cent et que son seul crime est de vouloir con­tin­uer d’exercer libre­ment son méti­er de cinéaste en Iran. Depuis plusieurs mois le pou­voir iranien a mis en place con­tre lui une véri­ta­ble machine de guerre visant à le détru­ire, à l’enfermer en le con­traig­nant à se taire.

Jafar Panahi est cinéaste et ses films ont été mon­trés dans le monde entier. Invité par les plus grands fes­ti­vals de ciné­ma (Cannes, Venise, Berlin), il est aujourd’hui empêché de pour­suiv­re son œuvre de cinéaste. La lourde con­damna­tion qui le frappe le prive de lib­erté, l’empêche physique­ment et morale­ment d’exercer son tra­vail de cinéaste. Il doit désor­mais se taire, s’interdire tout con­tact avec ses col­lègues cinéastes en Iran et dans le monde entier.

A tra­vers cette con­damna­tion qui frappe Jafar Panahi, c’est tout le ciné­ma iranien qui est man­i­feste­ment visé.

Cette con­damna­tion nous révolte et nous scan­dalise. Aus­si, appelons-nous cinéastes, acteurs et actri­ces, scé­nar­istes et pro­duc­teurs, tous les pro­fes­sion­nels du ciné­ma ain­si que tous les hommes et femmes épris de lib­erté et pour qui les droits de l’homme sont une chose fon­da­men­tale, à se join­dre à nous pour exiger la lev­ée de cette con­damna­tion.”

Rejoignez l’appel aux côtés de : le Fes­ti­val de Cannes, la SACD, la Ciné­math­èque française, l’ARP, la Ciné­math­èque suisse, le Fes­ti­val inter­na­tion­al du film de Locarno, le Forum des images, Posi­tif, la SRF, lesCahiers du ciné­ma, Citéphi­lo (Lille), France cul­ture, la Mostra Inter­nazionale d’Arte Cin­e­mato­gafi­ca di Venezia, Cul­tures­france, la Quin­zaine des Réal­isa­teurs, Sara­je­vo Film Fes­ti­val, Ciné­ma Gin­dou, Cen­tre Audio­vi­suel Simone de Beau­voir, Cen­tre Cul­turel Pouya.


Regain de tensions à La Havane. Obama répond à Yoani Sanchez sur le blog Generacion Y

Je reçois des nou­velles plutôt alar­mantes de Cuba. Un de mes amis cubains qui parvient à m’envoyer des cour­riels depuis La Havane – et dont je n’avais pas de nou­velles depuis plusieurs semaines – vient de m’adresser quelques lignes dont j’extrais ce pas­sage : « Ici à Cuba, les choses sont super mau­vais­es. La sur­veil­lance gou­verne­men­tale est énorme ces jours-ci. Il y a beau­coup de dan­gers. Je ne peux pas t’écrire dans une telle sit­u­a­tion ». Le même, il y a quelques mois me dis­ait sa nou­velle espérance dans le nou­veau régime de Raùl Cas­tro… Il a vite déchan­té.

Autre sujet d’inquiétude faisant crain­dre à un retour du « fan­tôme de 1980 » lorsque de graves ten­sions avaient opposé adver­saires et par­ti­sans du régime, et que ces derniers organ­i­saient des « répu­di­a­tions publiques » à l’encontre des pre­miers. Il s’agissait alors de dénon­cer publique­ment les opposants repérés et d’organiser autour d’eux des man­i­fes­ta­tions hos­tiles, voire vio­lentes.

yoani_reinaldo.1259085801.jpgUne man­i­fes­ta­tion de ce genre s’est pro­duite ven­dre­di dernier dans les rues de La Havane à l’encontre de Reinal­do Esco­bar, le mari de Yoani Sanchez [pho­to], cette résis­tante blogueuse dont j’ai par­lé ici dernière­ment. Reinal­do a adressé une let­tre ouverte « à l’ex-dictateur Fidel Cas­tro » au sujet des lib­ertés bafouées. Il s’est ensuite ren­du à l’endroit même où, la semaine dernière, sa femme Yoani avait été enlevée et molestée par des flics en civ­il. Il était atten­du par un cortège hos­tile mon­té « spon­tané­ment » avec fan­fares, forces flics en civ­il et quelques dizaines de man­i­fes­tants cri­ant des slo­gans de sou­tien à Fidel et Raùl, proférant des injures à l’encontre de Reinal­do, le trai­tant comme d’habitude de ver­mine [gusano] et le menaçant physique­ment. Finale­ment il a été extir­pé par des flics en civ­il qui l’ont ensuite relâché.

De son côté, à par­tir de son blog, Gen­era­cion Y, Yoani a adressé deux séries de sept ques­tions à Raul Cas­tro et à Barack Oba­ma sur les con­di­tions d’un rap­proche­ment poli­tique cubano-améri­cain. Si l’un n’a pas répon­du (devinez qui), l’autre si – certes en ter­mes fort pesés, mais qui ont fait sen­sa­tion dans les milieux cubains infor­més – ceux du pou­voir, bien sûr. Les répons­es du prési­dent US se trou­vent sur le blog de Yoani Sanchez . Elle et son mari devi­en­nent des opposants d’autant plus encom­brants que leur notoriété est désor­mais con­sid­érable, surtout à l’étranger. Cette jeune femme fait mon­tre d’un grand courage, à l’égal des opposants his­toriques qu’ont été, sous d’autres cieux du com­mu­nisme radieux, les Hav­el, Wale­sa, Pliouchtch, Boukovs­ki, Grig­orenko… sans oubli­er, à Cuba cette fois, les innom­brables Val­ladares, Matos, Reinal­do Areinas et jusqu’à la pro­pre fille de Fidel, Ali­na Fer­nan­dez.


CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoani Sánchez [pho­to] est aujourd’hui l’une des plus courageuses résis­tantes à la dic­tature cas­triste. Son blog, Gen­era­cion Y – seule­ment lis­i­ble à l’extérieur de l’île – témoigne au quo­ti­di­en des dif­fi­cultés de vivre des Cubains et de la répres­sion qui les frappe au moin­dre signe de désac­cord. Man­i­fester, même paci­fique­ment, à Cuba relève de l’héroïsme. Yoani, pré­cisé­ment, se rendait à une man­i­fes­ta­tion con­tre la vio­lence du régime (voir la vidéo), quand elle a été enlevée et battue par des sbires en civ­il et en voiture banal­isée. Son réc­it ci-dessous est édi­fi­ant.

Yoani est dev­enue la bête noire du régime par son blog dif­fusé sur toute la toile, sauf à Cuba où l’internet se trou­ve des plus cade­nassés au monde. Trente deux ans, diplômée de philolo­gie, Yoani Sanchez espérait il y a quelques semaines obtenir un visa pour assis­ter à la remise d’un prix de jour­nal­isme décerné par la Colum­bia Uni­ver­si­ty de New York. Refus caté­gorique. Un de plus. Yoani a atteint un tel niveau de notoriété inter­na­tionale qu’elle dérange vrai­ment le régime. De même que le rock­er Gor­ki Aguila, maintes fois empris­on­né, devenu très emblé­ma­tique auprès des jeunes Cubains.

Con­sul­ter le blog Gen­era­cion Y (traduit en français et en une dizaine de langues) serait salu­taire aux néga­tion­nistes pro-cas­tristes. Mais ils con­tin­u­ent, par déf­i­ni­tion, à ne rien vouloir con­sid­ér­er qui ébran­lerait leur mytholo­gie. Cuba, à bien des égards, est com­pa­ra­ble à l’ancienne Alle­magne de l’Est, Stasi et Mur y com­pris. Sauf que le mur cubain, océanique, entoure la total­ité du pays.

Pas loin de la rue 23, juste à la rotonde de l’avenue des Prési­dents, nous avons vu arriv­er dans une voiture noire, de fab­ri­ca­tion chi­noise, trois incon­nus tra­pus. « Yoani, entre dans la voiture » m’a dit l’un d’entre eux, tan­dis qu’il me ser­rait forte­ment le poignet. Les deux autres entouraient Clau­dia Cade­lo, Orlan­do Luís Par­do Lazo et une amie qui nous accom­pa­g­nait à une man­i­fes­ta­tion con­tre la vio­lence. Par une de ces ironies de la vie, au lieu d’une journée de paix et de sol­i­dar­ité, c’est une après-midi chargée de coups, de cris et d’insultes qui nous attendait. Les « agresseurs » ont appelé une patrouille qui a emmené les deux autres filles. Orlan­do et moi étions con­damnés à la voiture et ses plaques d’immatriculation jaune*, au ter­rain épou­vantable de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refusé de mon­ter dans la Geely bril­lante et nous avons exigé qu’ils nous mon­trent une iden­ti­fi­ca­tion ou un ordre judi­ci­aire pour nous amen­er. Comme c’était à espér­er, ils n’ont mon­tré aucun papi­er qui jus­ti­fierait de la légitim­ité de notre arresta­tion. Les curieux com­mençaient à arriv­er et j’ai crié « Au sec­ours ! Ces hommes veu­lent nous enlever ». Mais ces hommes ont arrêté ceux qui voulaient inter­venir d’un cri qui affichait avec évi­dence la sig­ni­fi­ca­tion idéologique de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des con­tre-révo­lu­tion­naires ». Devant notre résis­tance ver­bale, ils ont pris le télé­phone pour deman­der à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veu­lent pas mon­ter dans la voiture ». J’imagine que de l’autre côté la réponse à été tran­chante car s’en est suiv­ie une rouée de coups et de bous­cu­lades. Ils m’ont portée, la tête en bas, et ont essayé de me four­rer dans l’auto. Je me suis agrip­pée à la porte… J’ai pris des coups sur les join­tures de mes mains… J’ai réus­si à pren­dre un papi­er que l’un d’entre eux por­tait dans sa poche et l’ai mis dans ma bouche. Nou­velle rouée de coups pour que je rende le doc­u­ment.

Orlan­do se trou­vait déjà dedans, immo­bil­isé par une clé de karaté qui le tenait avec la tête plaquée au sol. L’un des hommes a mis son genou sur ma poitrine pen­dant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papi­er. Pen­dant un moment, j’ai pen­sé que je ne sor­ti­rai jamais de cette voiture. « C’est fini, Yoani », « Fini les con­ner­ies » dis­ait celui assis à côté du chauf­feur qui me tirait des cheveux. Sur le siège arrière, un spec­ta­cle bizarre se déroulait : mes jambes vers le haut, mon vis­age rou­gi par la ten­sion et mon corps endo­loris. De l’autre côté, Orlan­do réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que vis­er ses tes­tic­ules, à tra­vers son pan­talon, dans un acte dés­espéré. J’ai enfon­cé mes ongles, en sup­posant qu’il con­tin­uerait à m’écraser la poitrine jusqu’au dernier souf­fle. « Tue-moi d’une bonne fois », je lui ai crié avec ce qui restait de ma dernière inhala­tion. Celui de l’avant a alors aver­ti le plus jeune : « Laisse-la respir­er ».

J’entendais Orlan­do haleter pen­dant que les coups con­tin­u­aient à pleu­voir. J’ai cal­culé la pos­si­bil­ité d’ouvrir la porte et de sauter dehors, mais il n’y avait pas de poignée à l’intérieur. Nous étions à leur mer­ci, mais enten­dre la voix d’Orlando me redonnait du courage. Il m’a dit après que cela avait été la même chose pour lui : mes mots entre­coupés lui dis­aient « Yoani est encore vivante ». On nous a lais­sés étalés et endo­loris dans une rue de La Tim­ba*. Une femme s’est approchée « Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »… « Un enlève­ment », j’ai réus­si à dire. Nous avons pleuré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pen­sais à Teo. Mon Dieu, com­ment vais-je lui expli­quer tous ces bleus ? Com­ment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se passent des choses pareilles ? Com­ment le regarder et lui racon­ter que sa mère a été agressée en pleine rue car elle écrit un blog et met ses opin­ions en octets ? Com­ment lui décrire l’expression despo­tique qui ani­mait ceux qui nous ont mis de force dans cette voiture, le plaisir que l’on voy­ait sur leur vis­age quand ils nous bat­taient, quand ils soule­vaient ma jupe et me traî­naient à moitié nue jusqu’à la voiture.

J’ai pu voir, néan­moins, le degré de ner­vosité de nos attaquants, leur peur devant ce qui leur est nou­veau, devant ce qu’ils ne peu­vent pas détru­ire car ils ne le com­pren­nent pas. La ter­reur masquée sous la bravade de ceux qui savent que leurs jours sont comp­tés.

Notes de tra­duc­tion :

Les plaques d’immatriculation jaune sont celles des voitures de par­ti­c­uliers.

La Tim­ba – Quarti­er chaud de La Havane, proche de l’endroit où ils ont été enlevés.

Traduit par Susana GORDILLO et Pierre HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo mon­tre la man­i­fes­ta­tion à laque­lle Yoani a été empêchée d’assister


Cuba s’est ouvert au monde, mais pas à son peuple

Cor­re­spon­dance de « Azul » à La Havane

« Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba ! » C’est par ces paroles que le pape Jean-Paul II, en 1998, a ter­miné sa vis­ite à Cuba. Je me sou­viens encore de ces beaux mots qui ont rem­pli d’espoir des mil­lions de Cubains et dans lesquels le monde a vu un mes­sage d’espoir. Depuis, Cuba a en effet mon­tré quelques avancées : le régime a établi des rela­tions avec 192 pays du monde ; il a per­mis l’entrée de cap­i­taux étrangers dans les affaires de l’île ; il a entre­pris un pro­gramme d’aide human­i­taire pour élim­in­er les mal­adies, la faim et l’inégalité sociale… dans cer­tains pays d’Amérique latine, notam­ment le Venezuela, la Bolivie, et l’Équateur.

C’est ain­si que Cuba, dans ces pays, a aidé à for­mer des mil­liers de médecins ; à libér­er de l’analphabétisme des mil­lions de citoyens ; a con­stru­it quelques hôpi­taux. Sur le plan géopoli­tique, Cuba a signé presque tous traités et accords de l’ONU.

Autant de signes qui pour­raient paraître plus que suff­isants pour démon­tr­er au monde à quel point Cuba a pu répon­dre aux espérances papales…

MAIS à Cuba même, pour le peu­ple cubain, il en est tout autrement !

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Par exem­ple, seule­ment la moitié des con­sul­ta­tions médi­cales peu­vent être tenues, faute de médecins et de spé­cial­istes. Le pays enreg­istre plus de vingt ans de retard dans la con­struc­tion d’hôpitaux et plusieurs chantiers en cours sont arrêtés depuis des années.

Le sys­tème édu­catif tra­verse une telle crise que le niveau d’espagnol enseigné y est au plus bas, de même qu’en his­toire et en math­é­ma­tiques.

Le régime n’est pas par­venu à assur­er à sa pop­u­la­tion une nour­ri­t­ure cor­recte, et cela après des années d’un sys­tème de dis­tri­b­u­tion con­trôlée des ali­ments. Les besoins ali­men­taires de base du peu­ple cubain ne sont pas sat­is­faits.

Cuba a voulu hon­or­er des accords avec l’ONU, mais n’a pas tenu ses engage­ments envers son pro­pre peu­ple. Alors que le peu­ple devait voir sa sit­u­a­tion s’améliorer, les choses ont empiré pour lui, sans que cette réal­ité soit perçue à l’extérieur.

Qu’importe au peu­ple cubain que son pays s’ouvre au monde s’il ne lui reste, dans son île, qu’à rêver à des jours meilleurs.

« Azul »

Traduit par GP.
Photo ©gp : Un marché “libre” dans Centro Habana .

Cuba. Une photographe dissidente détenue pour « dangerosité sociale prédélictueuse »

Déjà inter­pel­lée trois fois en mai dernier, la pho­tographe María Nél­i­da López Báez, a été arrêtée le 16 juin par la Sécu­rité cubaine. Le Cen­tro de Infor­ma­ción Hable­mos Press (CIH-PRESS, col­lec­tif de jour­nal­istes de La Havane), pour lequel elle tra­vail­lait se trou­ve dans l’ignorance du lieu et des con­di­tions de sa déten­tion.

A sept heures du matin le 16 juin (heure locale), selon le CIH-PRESS, le fils de María Nél­i­da López Báez a reçu la vis­ite d’une femme qui lui a remis un porte­feuille et quelques objets appar­tenant à sa mère. La vis­i­teuse lui a con­fié que la pho­tographe venait d’être arrêtée par la Sécu­rité de l’État alors qu’elle se rendait dans les locaux du CIH-PRESS. Le lieu de déten­tion n’est pas con­nu. La jour­nal­iste est sous le coup d’une procé­dure pour « dan­gerosité sociale prédélictueuse ».

Cette dis­po­si­tion aber­rante, exor­bi­tante du droit le plus élé­men­taire, est une inven­tion cubaine très util­isée con­tre les dis­si­dents. En con­sacrant le délit d’intention, cette procé­dure per­met de con­damn­er un indi­vidu même s’il n’a com­mis aucun délit, au nom de la « men­ace poten­tielle » qu’il représen­terait pour la société ! Trois jour­nal­istes ont été con­damnés depuis 2006 pour ce motif à des peines allant de trois à qua­tre ans de prison : Oscar Sánchez Madán, cor­re­spon­dant du site Cubanet, Ramón Velázquez Toran­so, de l’agence Lib­er­tad, et Ray­mun­do Perdigón Brito, de l’agence Yayabo Press.

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San­ti­a­go de Cuba, 2008 © g.ponthieu

À Cuba, estime Reporters sans fron­tières, « l’heure est à nou­veau à la répres­sion et à la cen­sure con­tre les dis­si­dents et les jour­nal­istes. On com­prend mieux, dans ce con­texte, pourquoi le régime traite par le mépris la réin­té­gra­tion de Cuba à l’Organisation des États améri­cains (OEA), récem­ment obtenue grâce aux efforts des autres pays d’Amérique latine. Ce proces­sus impli­querait le respect des lib­ertés fon­da­men­tales, une per­spec­tive vis­i­ble­ment intolérable pour la dernière dic­tature du con­ti­nent. La déten­tion et la pos­si­ble con­damna­tion de María Nél­i­da López Báez le démon­trent. La com­mu­nauté inter­na­tionale doit se mobilis­er pour la libéra­tion des pris­on­niers poli­tiques cubains ».

Par­mi les dix-neuf con­damnés lors du « Print­emps noir » de mars 2003 fig­ure un autre pho­tographe, Omar Rodríguez Saludes, de Nue­va Pren­sa, qui a écopé de la peine la plus lourde: vingt-sept ans de prison.

Le CIH-PRESS a égale­ment fait savoir que son jeune cor­re­spon­dant à Guan­tanamo, Eny­or Díaz Allen, a été con­damné à un an de prison pour « out­rage ». Il est empris­on­né depuis le 3 mai, date de la Journée inter­na­tionale… de la lib­erté de la presse.

Cuba compte actuelle­ment 24 jour­nal­istes empris­on­nés, dont le cor­re­spon­dant de Reporters sans fron­tières, Ricar­do González Alfon­so, fon­da­teur de la revue De Cuba et lau­réat du Prix 2008 de l’organisation, con­damné en mars 2003 à vingt ans de prison.

Sources : Reporters sans fron­tières et Échange inter­na­tion­al de la lib­erté d’expression (IFEX, Toron­to).


Cuba. Le journaliste Alberto Santiago Du Bouchet condamné à trois ans de prison

Alber­to San­ti­a­go Du Bouchet, cor­re­spon­dant à La Havane de l’agence de presse indépen­dante, Habana Press, a été con­damné ce 12 mai à trois ans de prison. Il avait été arrêté le 18 avril, offi­cielle­ment pour « out­rage ».

Jugé à la hâte deux jours après son incar­céra­tion, Alber­to San­ti­a­go Du Bouchet a peu de chance de voir sa peine infir­mée. L’avocat qui a inter­jeté appel de la con­damna­tion n’a même pas pu l’assister en pre­mière instance. Alber­to San­ti­a­go Du Bouchet est le vingt-qua­trième jour­nal­iste empris­on­né à Cuba, le qua­trième depuis que Raúl Cas­tro a assumé la prési­dence du Con­seil d’État, en juil­let 2006. Pour Reporters sans fron­tières, « mal­gré la tran­si­tion, l’île tient tou­jours son rang de deux­ième prison du monde pour les jour­nal­istes ».

Ce jour­nal­iste dis­si­dent a déjà purgé une peine d’un an de prison pour un motif sim­i­laire, d’août 2005 à août 2006. « Son incar­céra­tion, com­mente RSF, inter­vient dans un con­texte de coup d’arrêt aux mesures d’ouverture engagées par Raúl Cas­tro après son acces­sion offi­cielle à la tête de l’État, en févri­er 2008. Ain­si, les jour­nal­istes dis­si­dents se heur­tent à nou­veau à des dif­fi­cultés pour accéder à Inter­net dans les hôtels. Les har­cèle­ments de la Sécu­rité de l’État ne cessent plus. Le régime a repris la voie de la répres­sion après avoir cher­ché davan­tage de respectabil­ité auprès de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Ce dou­ble jeu ne saurait tenir longtemps ».

Vingt-qua­tre jour­nal­istes sont actuelle­ment détenus à Cuba. Trois d’entre eux, depuis la tran­si­tion de juil­let 2006, ont été empris­on­nés sur la base de l’article du code pénal cubain punis­sant la “dan­gerosité sociale prédélictueuse”, qui per­met d’incarcérer un indi­vidu même s’il n’a com­mis aucun délit.

C’est à la suite d’un échange ver­bal avec un offici­er de police, le 18 avril à Artemisa (province de La Havane), qu’Alberto San­ti­a­go Du Bouchet a été con­duit au com­mis­sari­at de la ville. Les cir­con­stances de son arresta­tion restent mal con­nues. Le jour­nal­iste avait été plusieurs fois men­acé de retourn­er en prison après sa libéra­tion, en août 2006, en rai­son de ses activ­ités au sein de la presse dis­si­dente.

Par ailleurs, une men­ace de con­damna­tion à qua­tre ans de prison – tou­jours pour “dan­gerosité sociale prédélictueuse” – a été adressée, le 7 mai 2009, à Lis­bán Hernán­dez Sánchez, 27 ans, du bureau d’information de la Com­mis­sion Mar­tiana. Des agents de la Sécu­rité de l’État se sont ren­dus au domi­cile du jeune jour­nal­iste pour l’avertir, selon le site Pay­oli­bre.

Sur les 24 jour­nal­istes aujourd’hui détenus à Cuba, 19 ont été arrêtés lors du “Print­emps noir” de mars 2003 et con­damnés pour leurs seules opin­ions à des peines com­pris­es entre qua­torze et vingt-sept ans de prison. Par­mi eux, Ricar­do González Alfon­so, directeur de la revue De Cuba, le cor­re­spon­dant de Reporters sans fron­tières, libérable en 2023.

[Sources : RSF, Paris et Échange inter­na­tion­al de la lib­erté d’expression, Ottawa (IFEX)]


Avis de gros temps sur la démocratie

Mon vieux pote Bernard Lan­glois con­sacre presque tout son Bloc-notes dans Poli­tis de cette semaine à un sujet que je me devais de traiter ici-même : le fas­cisme ram­pant qui s’insinue dans nos quo­ti­di­ens comme des cafards dans des arrière-cui­sine pas pro­pres.

Lan­glois inti­t­ule sa chronique « L’heure du laiti­er » et on devine tout de suite qu’il ne cause pas de la crise agri­cole. Il par­le pré­cisé­ment de ces opéra­tions poli­cières fachoïdes qui se mul­ti­plient comme jamais depuis que nous vivons en Nou­veau régime. A preuve, la hausse phénomé­nale du nom­bre des gardes à vue enreg­istrées dans notre beau pays. Dans son récent rap­port, l’Observatoire nation­al de la délin­quance (OND) pointe une hausse de 35,42 % en cinq ans, plus rapi­de que le nom­bre de per­son­nes pour­suiv­ies en jus­tice (22,56 % durant la même péri­ode). D’après ce rap­port, 577 816 gardes à vue ont eu lieu en 2008 con­tre 426 671 en 2003. Une forte hausse, qui con­cerne égale­ment les per­son­nes mis­es en cause, c’est-à-dire pour­suiv­ies en jus­tice, dont le nom­bre a bon­di de 956 423 à 1 172 393. [Le Monde, 12/05/09].

Des chiffres qui toute­fois ne dis­ent rien de la nature des vio­lences, humil­i­a­tions, injures et sadismes en tout genre pra­tiquées par les « garants de l’ordre répub­li­cain ». Bref, j’en reviens au papi­er de Lan­glois et même que je vais ci-dessous le pom­per allé­gre­ment, ce qui n’interdit pas de lire le reste de sa chronique et de Poli­tis – au con­traire.

« […] On annonçait ce lun­di midi que trois « proches » de Julien Coupat avaient été arrêtés dans la région rouen­naise et placés en garde à vue. À 14 heures, alors que je m’attaque à la rédac­tion de ce présent bloc-notes, un coup de fil m’apprend qu’un autre coup de filet a pêché, à For­calquier, qua­tre autres sus­pects de la « mou­vance », dont Johan­na et François Bouchard­eau. Direc­tion Mar­seille pour inter­roga­toire à l’hôtel de police (« l’Évêché », comme on con­tin­ue de dire là-bas, eu égard aux anci­ennes fonc­tions de cet édi­fice qui sur­plombe le Vieux Port, et où l’on dis­tribue main­tenant plus sou­vent des torgnoles que des béné­dic­tions). En matière de ter­ror­isme, puisque c’est dans cette caté­gorie qu’on a classé l’affaire qui nous occupe, tous ces braves gens peu­vent rester en garde à vue jusqu’à 96 heures, une paille ! Ain­si, le pou­voir judi­ci­aire con­tin­ue de s’acharner sur des citoyens aux­quels, jusqu’à preuve du con­traire, on ne peut reprocher que des faits qui relèvent de la lib­erté de penser et de man­i­fester. Voyons voir : je ne con­nais pas les embastil­lés de la région rouen­naise, mais je con­nais bien ceux de For­calquier.

« François Bouchard­eau fut longtemps (depuis l’adolescence, dans les années 1970) un des piliers de la célèbre com­mu­nauté de Lon­go Maï, dont le cen­tre est situé sur la colline Zinzine, proche de Limans, à quelques kilo­mètres de For­calquier. Il l’a quit­tée depuis quelques années pour pren­dre la direc­tion de HB édi­tions, fondée par sa mère, l’ancienne min­istre de l’Environnement Huguette Bouchard­eau, dont il a instal­lé le siège à For­calquier même. Sa femme, Johan­na, et leurs deux enfants vivent tou­jours dans la com­mu­nauté, où l’on ne se borne pas à cul­tiv­er les ter­res arides de la Haute-Provence : depuis tou­jours, né de l’éruption de Mai 68, le pro­jet lon­go­maïen est poli­tique, et prône et pra­tique (dans la vie quo­ti­di­enne, les rap­ports de pro­duc­tion et d’échanges, par l’exemple vivant, l’essaimage, la trans­mis­sion, la pro­pa­gande écrite et orale – Radio Zinzine (1) est une sta­tion de qual­ité qui ray­onne sur la région – et tous autres moyens légaux et non vio­lents) un mode de vie et d’organisation sociale en rup­ture avec la société cap­i­tal­iste. Inter­na­tion­al­isme, auto­ges­tion, sol­i­dar­ité, partage, tiers-mondisme : toutes ces choses, là, qui furent au coeur d’un idéal de gauche quand la gauche avait un idéal. Des gauchistes, quoi.

« Le rap­port avec les inculpés de Tarnac ? Dans la pra­tique, je l’ignore. Dans la vision du monde, le rejet de la société marchande, la recherche et la pra­tique d’un mode de vie dif­férent, il est évi­dent. Lorsque l’affaire de Tarnac a éclaté, sou­venez-vous, j’avais du reste fait un par­al­lèle entre les deux groupes. C’est donc tout naturelle­ment que s’est immé­di­ate­ment posée la ques­tion de la sol­i­dar­ité entre Lon­go Maï et Julien Coupat et ses amis. Ou plutôt qu’elle s’est imposée d’elle-même : dans le mou­ve­ment de sou­tien aux inculpés qui s’est mis en place au plan nation­al, nos Provençaux (inter­lopes, mais Provençaux quand même !) n’ont pas été les derniers à se mobilis­er. Et les Bouchard­eau en par­ti­c­uli­er, qui ont représen­té Lon­go Maï dans les divers­es réu­nions de coor­di­na­tion des comités de sou­tien […]

« On en est là, les amis. On le savait déjà pour ce qui con­cerne l’aide aux migrants clan­des­tins (quoi qu’en dise le traître emblé­ma­tique du gou­verne­ment), mais c’est vrai en général pour toute forme de sou­tien à des mil­i­tants en butte à la police et à la jus­tice : la sol­i­dar­ité est désor­mais un délit. Peut-être même bien un crime ? Va savoir ! Ter­ror­isme, ce mot bien fait pour pani­quer le peu­ple, qu’on ne devrait employ­er qu’avec d’infinies pré­cau­tions, est mis à toutes les sauces. On s’en par­fume le bat­tle-dress, on s’en gar­garise le goitre, on alliot-marise toute la vie sociale. Bien­tôt, on ne sera plus dans ce qui est cen­sé car­ac­téris­er une démoc­ra­tie, selon la for­mule bien con­nue : « Une société où, quand on sonne à votre porte à 6 heures du matin, c’est le laiti­er ! » Pour François et Johan­na et les deux jeunes enchristés avec eux, comme pour les gens de Rouen, et peut-être d’autres encore, ailleurs, ce matin ce n’était pas le laiti­er, mais la police judi­ci­aire. »

Lan­glois évoque la fli­caille de Mar­seille. Elle est triple­ment d’actualité. Out­re cette affaire-là, celle de l’enseignant et son « Sarkozy, je te vois ! » qui élec­trise et la force publique et le pro­cureur de la République – lequel ne craint pas le ridicule en requérant 100 euros d’amende ! L’autre, le place­ment en garde à vue – et encore une ! – au com­mis­sari­at Noailles de Mar­seille, pen­dant plus de 24 heures, d’un syn­di­cal­iste de la CGT, Charles Hoareau, suite à une sim­ple con­vo­ca­tion dans une affaire de con­flit social.

N’allons pas en infér­er qu’il y a du Sarko dans tout ça – d’ailleurs l’ « Élysée » dément être inter­venu en quoi que ce soit… Pas besoin : c’est la force du pou­voir exces­sif de con­duire ses agents (sbires ou seule­ment zélés servi­teurs) à intéri­oris­er les ordres d’En-Haut sans qu’ils aient à être expressé­ment for­mulés. L’état démoc­ra­tique réel d’un régime se mesure pré­cisé­ment à l’aune de tels débor­de­ments répres­sifs et au fait qu’un État les tolère. C’est le meilleur baromètre de la pres­sion autori­taire. Ces temps-ci, la météo poli­tique n’annonce rien de bon.

–––––––––
(1) Vous me direz que je ne manque pas d’air en pom­pant un con­frère de manière aus­si éhon­tée. J’ai une excuse et même deux : 1) Pourquoi retiss­er une laine d’aussi haute lice ? 2) Surtout quand le tis­serand est con­sen­tant.

(2) Radio Zinzine Info, 04300 Limans, www.radiozinzine.org et Lon­go maï, Révolte et utopie après 1968, vie et auto­ges­tion dans les coopéra­tives européennes, Beat­riz Graf, The­sis ars his­tor­i­ca, 176 p. Écrire à : trixiegraf@yahoo.fr


Fascisme ordinaire. « Monsieur Vadrot ? L’accès du Jardin des Plantes vous est interdit »

Jour­nal­iste à Poli­tis et chargé de cours à Paris-VIII, Claude-Marie Vadrot, racon­te l’inquiétante mésaven­ture qui vient de lui arriv­er ce 17 avril. Une his­toire qui rap­pelle un temps où l’on par­lait de « fas­cisme ordi­naire ». Au Jardin des Plantes, dira-t-on, il est nor­mal que repoussent même les mau­vais­es herbes.


« Je suis inqui­et, très, très inqui­et.. Ven­dre­di dernier,
à titre de sol­i­dar­ité avec mes col­lègues enseignants de l’Université de Paris 8 engagés, en tant que tit­u­laires et chercheurs de l’Éducation nationale, dans une oppo­si­tion dif­fi­cile à Valérie Pécresse, j’ai décidé de tenir mon cours sur la bio­di­ver­sité et l’origine de la pro­tec­tion des espèces et des espaces, que je donne habituelle­ment dans les locaux du départe­ment de Géo­gra­phie (où j’enseigne depuis 20 ans), dans l’espace du Jardin des Plantes (Muséum Nation­al d’Histoire Naturelle), là où fut inven­tée la pro­tec­tion de la nature. Une façon, avec ce «cours hors les murs», de faire décou­vrir ces lieux aux étu­di­ants et d’être sol­idaire avec la grogne actuelle mais sans les pénalis­er avant leurs par­tiels.

Mar­di, arrivé à 14 h 30, avant les étu­di­ants, j’ai eu la sur­prise de me voir inter­peller dès l’entrée franchie par le chef du ser­vice de sécu­rité? Tout en con­statant que les deux portes du 36 rue Geof­froy Saint Hilaire étaient gardées par des vig­iles.

– «Mon­sieur Vadrot ? ». — euh… oui — Je suis chargé de vous sig­ni­fi­er que l’accès du Jardin des Plantes vous est inter­dit. — Pourquoi ?? — Je n’ai pas à vous don­ner d’explication.

– Pou­vez vous me remet­tre un papi­er me sig­nifi­ant cette inter­dic­tion ?? — Non, les man­i­fes­ta­tions sont inter­dites dans le Muséum — Il ne s’agit pas d’une man­i­fes­ta­tion, mais d’un cours en plein air, sans la moin­dre pan­car­te — C’est non.

Les étu­di­ants, qui se baladent déjà dans le jardin, revi­en­nent vers l’entrée, le lieu du ren­dez-vous. Le cours se fait donc, pen­dant une heure et demie, dans la rue, devant l’entrée du Muséum. Un cours qui porte sur l’histoire du Muséum, l’histoire de la pro­tec­tion de la nature, sur Buf­fon. A la fin du cours, je demande à nou­veau à entr­er pour effectuer une vis­ite com­men­tée du jardin. Nou­veau refus, seuls les étu­di­ants peu­vent entr­er, pas leur enseignant. Ils entrent et, je décide de ten­ter ma chance par une autre grille, rue de Buf­fon, où je retrou­ve des mem­bres du ser­vice de sécu­rité qui, pos­sé­dant man­i­feste­ment mon sig­nale­ment, comme les pre­miers, m’interdisent à nou­veau l’entrée.

Évidem­ment, je finis pas me fâch­er et exige, sous peine de bous­culer les vig­iles, la présence du directeur de la sur­veil­lance du Jardin des Plantes. Comme le scan­dale men­ace il finit par arriv­er. D’abord par­faite­ment méprisant, il finit pas me réciter mon CV et le con­tenu de mon blog. Cela com­mence à ressem­bler à un procès poli­tique, avec descrip­tions de mes opin­ions, faits et gestes. D’autres enseignants du départe­ment de Géo­gra­phie, dont le directeur Olivi­er Archam­beau, prési­dent du Club des Explo­rateurs, Alain Bué et Chris­t­ian Weiss, insis­tent et men­a­cent d’un scan­dale. Le directeur de la Sur­veil­lance, qui me dit agir au nom du Directeur du Muséum (où je pen­sais être hon­or­able­ment con­nu), com­mençant sans doute à dis­cern­er le ridicule de sa sit­u­a­tion, finit par nous faire une propo­si­tion incroy­able, du genre de celle que j’ai pu enten­dre autre­fois, comme jour­nal­iste, en Union sovié­tique: — Écoutez, si vous me promet­tez de ne pas par­ler de poli­tique à vos étu­di­ants et aux autres pro­fesseurs, je vous laisse entr­er et rejoin­dre les étu­di­ants.. Je promets et évidem­ment ne tiendrai pas cette promesse, tant le pro­pos est absurde. J’entre donc avec l’horrible cer­ti­tude que, d’ordre du directeur et prob­a­ble­ment du min­istère de l’Éducation nationale, je viens de faire l’objet d’une «inter­dic­tion poli­tique». Pour la pre­mière fois de mon exis­tence, en France.

Je n’ai réal­isé que plus tard, après la fin de la vis­ite se ter­mi­nant au labyrinthe du Jardin des Plantes, à quel point cet inci­dent était «extra­or­di­naire » et révéla­teur d’un glisse­ment angois­sant de notre société. Rétro­spec­tive­ment, j’ai eu peur, très peur. »


Purge à Cuba. Fidel tire encore les ficelles

Peut-être mourant mais pas mort ! Cas­tro Fidel tire encore les ficelles à la tête de son île. Il vient en effet de limoger deux hauts respon­s­ables du gou­verne­ment, selon une procé­dure qui fleure « bon » la purge stal­in­i­enne.

Car­los Lage, était vice-prési­dent et chef de cab­i­net et Felipe Perez Roque min­istre des rela­tions extérieures. Ce dernier avait été nom­mé chef de la diplo­matie en 1999, à l’âge de 34 ans, après avoir été pen­dant sept ans le secré­taire par­ti­c­uli­er de Fidel Cas­tro.

Tous deux ont été mis en dis­grâce par Fidel Cas­tro lui-même qui, jusqu’alors, les con­sid­érait comme de ses plus « fidèles » servi­teurs. Leur éjec­tion annon­cée la semaine dernière par Raúl avait pu faire croire en un geste d’affirmation du « petit frère » (75 ans) ain­si décidé à s’affranchir de l’inusable « líder máx­i­mo ». Que nen­ni ! C’est bien Fidel lui-même qui, dans une de ses « Reflex­iones » pub­liée le 3 mars dans le quo­ti­di­en Gran­ma, a pronon­cé – sans les citer nom­mé­ment – la mise en dis­grâce de deux hommes, accusés de « con­duite indigne ». Cita­tion exacte : « Le miel du pou­voir pour lequel ils n’ont con­sen­ti aucun sac­ri­fice a éveil­lé en eux des ambi­tions qui les ont con­duits à jouer à un rôle indigne. L’ennemi extérieur a nour­ri bien des illu­sions à leur égard. »

En d’autres ter­mes que la langue de bois, et faute de plus de pré­ci­sions, il s’agit bel et bien d’une trahi­son au prof­it des États-Unis. Et dans la tra­di­tion des procès de Moscou ou du moins de leur « instruc­tion », les deux appa­ratchiks ont fait une aut­o­cri­tique pub­liée le 5 mars par les médias cubains. Dans une let­tre au prési­dent, les deux politi­ciens affir­ment avoir com­mis des « erreurs » et devoir quit­ter leurs fonc­tions à la suite de ces mêmes « erreurs ». « Je recon­nais les erreurs com­mis­es et en assume la respon­s­abil­ité. Je con­sid­ère comme juste et pro­fonde l’analyse réal­isée lors de la dernière réu­nion du Bureau poli­tique », écrit Car­los Lage dans sa let­tre datée du 3 mars. Quelles « erreurs » ? Mys­tère.

Car­los Lage était con­nu pour ses timides réformes intro­duites dans les années 1990 quand l’économie cubaine subis­sait le con­tre­coup de l’arrêt des sub­sides sovié­tiques. Felipe Roque était chef de la diplo­matie depuis dix ans et jusqu’à ces derniers jours où il eut à recevoir l’émissaire de Sarkozy, Jack Lang.

Lage et Roque sont de ces « quin­cas » sur lesquels pou­vait repos­er une pos­si­ble ouver­ture du régime. Des « jeunes » hommes trop pressés sans doute et qui auraient pu com­met­tre quelque impru­dence dans un sys­tème mil­i­taire et polici­er tenu par de puis­sants ser­vices de ren­seigne­ment.

Ce ne sont pas les pre­mières têtes qui tombent sans expli­ca­tion. En avril dernier, le min­istre de l’éducation Luis Igna­cio Gomez avait con­nu le même sort, accusé par Fidel d’avoir « per­du sa con­science révo­lu­tion­naire » après 18 ans de ser­vice.. Avant lui, en 1999, Rober­to Robaina, le prédécesseur de Felipe Perez Roque au min­istère des affaires étrangères avait aus­si été bru­tale­ment limogé et exclu du par­ti com­mu­niste cubain en 2002. En 2006, Juan Car­los Robin­son, mem­bre du Bureau poli­tique du PCC, avait été con­damné à 12 ans de prison pour « traf­ic d’influence ».

Plus avant encore, il y a vingt ans, et autrement plus grave, il y eut l’affaire Ochoa. Arnal­do Ochoa, général de tous les com­bats, héros nation­al – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Clara avec le Che, Baie des Cochons, puis Venezuela, Éthiopie et Ango­la – con­damné à mort et exé­cuté en 1989 pour « traf­ic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et même de pré­par­er une évo­lu­tion du régime. Démasqué, Fidel lui avait imposé un marché de dupes : pren­dre sur lui ce traf­ic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à met­tre au grand jour, en échange d’une con­damna­tion à la prison avec une libéra­tion arrangée ensuite. D’où la con­fes­sion aut­o­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cuté un mois après sa con­damna­tion à mort. Le régime fit  de ce procès, tenu par des juges mil­i­taires, une opéra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suiv­re les prin­ci­pales phas­es sur  inter­net (taper « Arnal­do Ochoa » sur Google). C’est stupé­fi­ant – sans mau­vais jeu de mots.

Les dirigeants cubains ont tou­jours voulu cacher toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec  la ligne poli­tique. Le régime ne peut admet­tre que des déviances ou des « fautes morales » per­son­nelles.

Le par­ti com­mu­niste cubain est aujourd’hui tirail­lé entre prag­ma­tiques, par­ti­sans d’une ouver­ture de l’économie et de la diplo­matie, et con­ser­va­teurs, qui s’obstinent à main­tenir le mod­èle exis­tant mal­gré les graves dif­fi­cultés que con­naît le peu­ple cubain. L’arrivée de Barack Oba­ma et la per­spec­tive d’une détente avec les Etats-Unis ont accen­tué les dis­sen­sions, surtout si, à terme, une lev­ée de l’embargo place le régime cubain devant sa pro­pre inanité économique et le signe patent de son échec poli­tique. Que l’Histoire ne les acquitte pas, c’est par dessus tout ce que red­outent les frères Cas­tro.


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Monde de façades et de dou­ble-jeu. Cuba, miroir aux alou­ettes béates, ces ado­ra­teurs exo­tiques en mal de « Che » ou touristes bal­adés, pour­voyeurs de devis­es qui ali­mentent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le cig­a­re et le nick­el. La dic­tature caraïbe tient par ses charmes, eux-mêmes liftés grâce à un art con­som­mé du maquil­lage. A cinquante ans – ce 1er jan­vi­er, elle va fêter ça en grands pom­pes – la Révo­lu­tion cas­triste fait vrai­ment vieille décatie. C’est ain­si, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices.

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Trinidad. Croise­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Beach » tire la langue au pho­tographe… et à un demi-siè­cle de cas­trisme [© gp]

La Havane, début novem­bre. Pedro me mon­tre le bout rafis­tolé de ses chaus­sures. Il est médecin psy­chi­a­tre. « Que penser de cette réal­ité ? Mes chaus­sures ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chang­er car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salaire atteint pour­tant le triple du revenu min­i­mum cubain (150 pesos, à peine 6 euros). Pedro a la déprime, ancrée au fil des années de sa quar­an­taine sans espérance. Il n’a qu’un but : manger et faire manger les siens. Comme tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bine. « Para com­er », pour manger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je change de chaus­sures, insiste Pedro, on ne mange pas à la mai­son ! Et je suis médecin !»

On s’est assis sur un muret isolé, dans un square proche de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Veda­do, quarti­er plutôt chic de la cap­i­tale – à deux heures de bus de son domi­cile, en ban­lieue loin­taine. Ter­ri­ble désir d’expression – ce sera une con­stante dans mes ren­con­tres – qui se libère une fois la con­fi­ance établie. On vient de marcher durant plus d’une heure, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas rester sur place, ris­quer les oreilles rap­por­teuses. On tourne autour de la place de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre stal­in­ien, stat­ue colos­sale de José Mar­ti – l’Apôtre, comme ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bune d’où Fidel a massé les mass­es – le Pueblo sanc­ti­fié – à pleines heures de pal­abres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maquis­ard de la Sier­ra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cette log­or­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobil­i­sa­tion, à la morale, à la pureté. Il ricane.

»> Suite dans Poli­tis de cette semaine.

»> Voici le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon arti­cle . Vous y trou­verez surtout une suite de com­men­taires dont cer­tains valent le détour…


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

  • Twitter — Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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