On n'est pas des moutons

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Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – superbe –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tri­bune adres­sée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la socié­té qui se trouve au centre d’une actua­li­té per­ma­nente et à peu près géné­rale dans le monde, même si, bien sûr, les situa­tions sont variables, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on songe aux dif­fé­rences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­table débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due moder­ni­té.

Dans son texte, la comé­dienne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une impla­cable dénon­cia­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une socié­té.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec les­quelles j’avais gran­di : ces petites filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­tre­ront un homme riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­lisent qu’elles sont deve­nues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, por­tée par Nabil Ayouch et mes par­te­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une image dégra­dante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­sonne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tuni­sienne) et à mon encontre. Je déran­geais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nom­breuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­phones, Angou­lême en France et Namur en Bel­gique). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visage décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la haine contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des courses rapides, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâce à une bur­qa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novembre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visage décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­ture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cule, ils ont rou­lé pen­dant de très longues minutes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­rible. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­tique a quand même accep­té de sau­ver mon visage. Ma han­tise était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les traces de cette agres­sion sur mon visage, de ne plus pou­voir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sexuels dérangent, que les dési­rs de chan­ge­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agres­sée… »

Loub­na Abi­dar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quelles des scènes por­no­gra­phiques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Pre­nons cet article pour un signe des temps : celui d’un (pos­sible) retour vers les uto­pies. À preuve, cette réfé­rence (ci-des­sous) à l’An 01, de feu Gébé, de la bande d’Hara-Kiri et co-auteur avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, du film du même nom (1973). À preuve, sur­tout, l’objet même de ce rac­cour­ci sti­mu­lant qui donne à (entre)voir le car­go Capi­ta­lisme lan­cé plein cap sur la catas­trophe. En quoi il serait grand temps de repen­ser l’avenir !

Aujourd’hui plus qu’hier, la grande majo­ri­té des habi­tants des pays sur­dé­ve­lop­pés est comme aba­sour­die par une pro­li­fé­ra­tion fan­tas­tique d’absur­di­tés criantes. Le confort mini­mal garan­ti hier encore par l’Etat Pro­vi­dence est désor­mais remis en ques­tion par l’immondialisation de l’économie,  et ce sont les mieux lotis qui expliquent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la grande dette éco­no­mique par une grande diète sociale.

La liber­té des­po­tique des mou­ve­ments de capi­taux a détruit des sec­teurs entiers de la pro­duc­tion et l’économie mon­diale s’est trans­for­mée en casi­no pla­né­taire. La règle d’or du capi­ta­lisme a tou­jours été, dès la pre­mière moi­tié du XIXe siècle,  la mini­mi­sa­tion des coûts pour un maxi­mum de pro­fits, ce qui impli­quait logi­que­ment les salaires les plus bas pour une pro­duc­ti­vi­té la plus haute pos­sible. Ce sont des  luttes poli­tiques et sociales qui ont contre­car­ré cette ten­dance, en impo­sant des aug­men­ta­tions de salaires et des réduc­tions de la durée du tra­vail, ce qui a créé des mar­chés inté­rieurs énormes et évi­té ain­si au sys­tème d’être noyé dans sa propre pro­duc­tion.

Le capi­ta­lisme ne conduit cer­tai­ne­ment pas natu­rel­le­ment vers un équi­libre, sa vie est plu­tôt une suc­ces­sion inces­sante de phases d’expansion – la fameuse expan­sion éco­no­mique – et de contrac­tion – les non moins fameuses crises éco­no­miques. Les  nou­velles poli­tiques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleure répar­ti­tion du pro­duit social ont été rageu­se­ment com­bat­tues par l’establishment capi­ta­liste, ban­caire et aca­dé­mique. Pen­dant long­temps les patrons ont pro­cla­mé qu’on ne pou­vait pas aug­men­ter les salaires et réduire le temps de tra­vail sans entraî­ner la faillite de leur entre­prise et celle de la socié­té tout entière ; et ils ont tou­jours trou­vé des éco­no­mistes pour leur don­ner rai­son. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mon­diale qu’augmentations des salaires et régu­la­tion éta­tique ont été accep­tées par le patro­nat, ce qui a entraî­né la phase la plus longue d’expansion capi­ta­liste : les « Trente Glo­rieuses ».

Dès les années 1980, cet équi­libre entre le capi­tal et le tra­vail a été détruit par une offen­sive néo-libé­rale (That­cher, Rea­gan et, en France, dès 1983, Mit­ter­rand) qui s’est éten­due à toute la pla­nète. Cette contre-révo­lu­tion éco­no­mique a per­mis  un retour insen­sé au « libé­ra­lisme » sau­vage, qui a pro­fi­té aux grandes firmes de l’industrie et de la finance. Par ailleurs, la mons­truo­si­té deve­nue évi­dente des régimes soi-disant com­mu­nistes et réel­le­ment tota­li­taires (ce n’était pas la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, mais la dic­ta­ture sur le pro­lé­ta­riat) a dis­cré­di­té pour long­temps l’idée même d’émancipation sociale. L’imaginaire capi­ta­liste a fini par triom­pher.

À trem­per sans ver­gogne dans les eaux gla­cées du cal­cul égoïste, les déci­deurs ont per­du toute luci­di­té. Ils ont ain­si éli­mi­né les quelques garde-fous que 150 ans de luttes avaient réus­si à leur impo­ser. Les firmes trans­na­tio­nales, la spé­cu­la­tion finan­cière et même les mafias au sens strict du terme mettent à sac la pla­nète sans aucune rete­nue. Ici il fau­drait accep­ter de se ser­rer la cein­ture pour être concur­ren­tiels. Les élites  diri­geantes se goinfrent  de manière décom­plexée, tout en expli­quant doc­te­ment à la popu­la­tion médu­sée qu’elle vit  au-des­sus de ses  moyens. Aucune « flexi­bi­li­té » du tra­vail dans nos vieux pays indus­tria­li­sés ne pour­ra résis­ter à la concur­rence de la main-d’œuvre « à bas coût » (comme ils disent) de pays qui contiennent un réser­voir inépui­sable de force de tra­vail. Des cen­taines de mil­lions de pauvres sont mobi­li­sés bru­ta­le­ment dans un pro­ces­sus d’industrialisation  for­ce­née. Et là-bas comme ici, ce sont des hommes que l’on traite comme quan­ti­té négli­geable,  c’est notre Terre patrie et ses habi­tants que l’on épuise tou­jours plus.

Tou­jours plus, tou­jours plus … mais tou­jours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sen­si­bi­li­té dans nos rap­ports sociaux ? Plus de beau­té dans nos vies ?  Non. Le super­flu pro­li­fère, alors que le mini­mum vital n’est même pas tou­jours là, et que l’essentiel manque. Plus de télé­vi­seurs extra-plats, plus d’ordinateurs indi­vi­duels, plus de télé­phones por­tables. C’est avec des hochets qu’on mène les hommes. « Nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeu­nesse, le chan­ge­ment de ce qui existe, n’est aucu­ne­ment la pro­prié­té de ces hommes qui sont main­te­nant jeunes, mais celle du sys­tème éco­no­mique, le dyna­misme du capi­ta­lisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes ; qui se chassent et se rem­placent elles-mêmes. », écri­vait déjà Guy Debord en 1967 dans La Socié­té du spec­tacle.

un-pas-de-côté

Des­sin de Gébé.

La socié­té libé­rale avan­cée (pour ne pas dire ava­riée…) est en phase de décom­po­si­tion et, comme au temps de la déca­dence de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le cre­do abru­tis­sant des immenses foules soli­taires. Tou­te­fois, de belles et bonnes âmes prônent l’adoption d’un déve­lop­pe­ment durable, plus doux pour les humains et leur envi­ron­ne­ment : on ralen­ti­rait  les pro­ces­sus dévas­ta­teurs, on consom­me­rait moins de com­bus­tibles fos­siles, on ferait des éco­no­mies, etc. Mais c’est  un peu comme si l’on conseillait au com­man­dant du Tita­nic de sim­ple­ment réduire la vitesse de son vais­seau pour évi­ter l’iceberg nau­fra­geur, au lieu de lui faire chan­ger de cap.Le des­si­na­teur uto­piste Gébé était beau­coup plus réa­liste quand il écri­vait dans L’An 01, au début des années 1970, cette for­mule pro­vo­cante :« On arrête tout. On réflé­chit. Et c’est pas triste. »Un tel pro­pos peut sem­bler déri­soire, pour ne pas dire révo­lu­tion­naire. Mais tout le reste, toute cette réa­li­té qui se mor­cèle  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus déri­soire encore ?Nous avons toute une mul­ti­tude de chaînes à perdre. Des douces et des moins douces…Et nous avons un monde tout sim­ple­ment vivable à recons­truire.Ce sera main­te­nant ou jamais...

* Un simple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une pre­mière ver­sion de ce texte est parue le 1er mai 2010 sous le titre « Tita­nic Amer »
sur le Blog de Paul Jorion, consa­cré au déchif­frage de l’actualité éco­no­mique (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux com­prendre dans quel monde étrange nous vivons, on peut lire La  « ratio­na­li­té » du capi­ta­lisme (dont la pre­mière par­tie de ce texte est libre­ment ins­pi­rée), de Cor­né­lius Cas­to­ria­dis, dis­po­nible en poche dans Figures du pen­sable (1999).

• Le film L’An 01 peut être vu en entier ci-des­sous - tout de suite (1h 24). 


La revue Sexpol ressuscitée en DVD !

L’association Mou­ve­ment Inter­na­tio­nal pour une Éco­lo­gie Libi­di­nale (M.I.E.L.) vient de numé­ri­ser la revue Sex­pol, sexualité/politique et met ain­si à dis­po­si­tion l’ensemble des 39 numé­ros parus de 1975 à 1980, cela dans la forme ori­gi­nale. C’est un tra­vail aus­si consi­dé­rable qu’utile, d’autant plus que, trente ans après sa dis­pa­ri­tion, Sex­pol était deve­nue introu­vable, sinon sur le mar­ché « noir » de quelques pro­fi­teurs…

L’association MIEL explique ain­si sa démarche : « L’objectif est d’une part la conser­va­tion d’un patri­moine cultu­rel : une revue de langue fran­çaise ins­crite dans l’histoire des aspi­ra­tions à la liber­té sexuelle et poli­tique, qui ont mar­qué les années 1970.

« Il s’agit d’autre part de rendre acces­sible aujourd’hui des textes tou­jours d’actualité. En effet depuis les années 1970 la situa­tion poli­ti­co-sexuelle en France (et ailleurs) n’a guère évo­lué posi­ti­ve­ment. Pire, elle a même régres­sé sur bien des aspects, tan­dis que le type de dis­cours sur la sexua­li­té qui carac­té­ri­sait Sex­pol a tota­le­ment dis­pa­ru du pay­sage média­tique. »

 

Fon­da­teur et direc­teur de Sex­pol, je me réjouis de cette ini­tia­tive due à Joce­lyn Pati­nel, ani­ma­teur du MIEL, asso­cia­tion mili­tante non lucra­tive qui ain­si, à sa manière, a repris le flam­beau d’une lutte inces­sante pour l’épanouissement du genre humain – en quoi il reste bien du tra­vail…

J’espère aus­si que cette col­lec­tion res­sus­ci­tée en numé­rique pour­ra tou­cher d’anciens lec­teurs – la revue a tiré jusqu’à 20 000 exem­plaires – ain­si que les membres de l’équipe, une ving­taine, aujourd’hui épar­pillés, per­dus de vue, ou même dis­pa­rus.

Le DVD est mis en vente à prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion (plus de 2 000 pages), de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans.

Tous les détails et le bon de com­mande à par­tir de cette page :

http://www.ecologielibidinale.org/fr/miel-revuesexpol-fr.htm

 

Une parcelle d’Histoire

 

« Sex­pol » donc,  comme sexua­li­té et poli­tique. Ques­tion­nez la toile et ce blog, à com­men­cer, et vous en appren­drez déjà pas mal sur cette revue et sa qua­ran­taine de numé­ros parus de 1975 à 80. Une aven­ture à sa façon : celle d’une (s)exploration dans le monde des vivants, enta­mée par un cer­tain Wil­helm Reich (1897-1957), méde­cin, psy­cha­na­lyste, freu­dien déviant, mar­xiste puis dis­si­dent en com­mu­nisme, scien­ti­fique un peu scien­tiste, juif et mécréant, inclas­sable et éti­que­té « fou », fina­le­ment mort dans un péni­ten­cier état­su­nien. Rac­cour­ci abu­sif pour cer­ner un vrai grand per­son­nage, y com­pris jusque dans ses enfer­re­ments et contra­dic­tions, dans ses enga­ge­ments, ses « folies » : son entière huma­ni­té.

Assez oublié depuis ce siècle amné­siant, Reich revient (de loin) comme les vagues de fond. Michel Onfray lui a offert la tri­bune de son uni­ver­si­té popu­laire de Caen et pré­pare, semble-t-il, un ouvrage sur ce « freu­diste héré­tique ». Signe des temps, ou signe avant-cou­reur d’une « résur­rec­tion » de celui qui mit les pieds dans pas mal de gamelles peu ragoû­tantes. Reich, en effet, fut par­mi les tout pre­miers des psy­cho­logues à pla­cer la ques­tion sociale dans l’origine du mal être de l’humanité, ce qui en soi, ne pou­vait que consti­tuer un casus bel­li avec Freud et les salons bour­geois de la Vienne des années 20. Tan­dis que la ques­tion sexuelle, comme l’avers de la médaille, non sépa­rable, pri­mor­diale, se trou­vait prise à bras le corps – à prendre au pied de la lettre ! et incluant tout le corps social, corps souf­frant s’il en est et s’il en était alors dans ces années fati­diques d’empestement nazi. Ter­ri­fiante peste à laquelle répon­dait en qua­si symé­trie le cho­lé­ra du sta­li­nisme, l’une et l’autre qui allèrent jusqu’à pas­ser ensemble un pacte, avant de s’affronter à la mort comme un même monstre à deux têtes. Reich eut très tôt pres­sen­ti cette simi­li­tude des extrêmes, non pas dans leurs ori­gines et dimen­sions tant his­to­riques que socio­lo­giques, mais dans leur essence même, celle de la « tota­li­té tota­li­sante », ce tota­li­ta­risme à base d’idéal divi­ni­sé et de pure­té dia­bo­li­sée.

Reich creuse la ques­tion : com­ment se peut-il que l’homme (il aimait à son pro­pos par­ler d’ « ani­mal humain », ce qui n’est pas ano­din) se laisse à ce point entraî­ner vers sa propre déchéance et, dans un même élan mor­ti­fère, aller jusqu’à sa perte ? Toute l’œuvre écrite de Reich tour­ne­ra autour de ce « mys­tère », depuis Les Hommes dans l’État, jusqu’à Écoute, petit homme ! en pas­sant par le fon­da­men­tal Psy­cho­lo­gie de masse du fas­cisme.

Il n’en fal­lait pas plus pour se trou­ver reje­té, détes­té, déni­gré et, diront cer­tains, assas­si­né. Pour le moins, les fas­cistes et des psy­cha­na­lystes le dénon­cèrent comme « com­mu­niste et agent de Mos­cou », les com­mu­nistes comme « contre-révo­lu­tion­naire agent de la bour­geoi­sie » et tout le monde ou presque se devait de sus­pec­ter ce pour­fen­deur des reli­gions et de la morale répres­sive, ce pré­cur­seur de la « révo­lu­tion sexuelle ».

À l’image d’un Épi­cure quelque deux mil­lé­naires avant, Reich fut l’objet vic­ti­maire de visions réduc­trices et même de contre­sens quant à sa pen­sée, son action et son œuvre. En rai­son par­ti­cu­lière du fait qu’elles por­taient sur la sexua­li­té et la désa­lié­na­tion poli­tique. Et que, comme pour l’épicurisme, le « rei­chisme » ne pou­vait cor­res­pondre à la dépra­va­tion libi­di­neuse. Tous deux, en fait, se posaient en ques­tion­neurs de la morale poli­tique et, plus géné­ra­le­ment, en pré­cur­seurs d’un art de vivre reliant l’unique et le col­lec­tif, l’individu et la cité, dans l’harmonie posi­tive des plai­sirs comme des valeurs morales.

C’est à ce prix – celui des contre­sens – que Reich connut une cer­taine gloire avec le mou­ve­ment de Mai 68. C’est dans les restes des bar­ri­cades déblayées qu’une bande de jeunes uto­pistes, bar­dés de leurs espé­rances, ras­sem­blèrent les pépites lais­sées par les ful­gu­rances rei­chiennes. Ain­si naquit Sex­pol comme une revue anti-dog­ma­tique. C’était début 75, dans ces années désa­bu­sées impré­gnées des De Gaulle-Pom­pi­dou-Gis­card, qui menèrent au sacre de Mit­ter­rand en même temps qu’à la fin d’une « expé­rience ». Conco­mi­tance à décryp­ter, certes. On y trou­ve­ra matière, sans nulle doute, dans cette col­lec­tion numé­ri­sée, dans ce CVD et sa modeste et réelle par­celle d’Histoire.

Gérard Pon­thieu

> > > Voir aus­si :

Il y a 30 ans, la revue Sexpol mariait sexualité et politique


Tunisie. De la vraie nature du sarkozysme

Si on pou­vait en dou­ter, voi­là au moins un point de clar­té que nous aura appor­té la révo­lu­tion tuni­sienne : la « bourde » de la ministre des affaires étran­gères n’en était pas une. Cette pro-posi­tion était bien celle, déci­dée et assu­mée à l’Élysée comme à Mati­gnon : celle de venir en aide directe à un régime et à un pré­sident amis. 

Les plus scep­tiques, s’il en res­tait, auront pu être convain­cus ce matin sur France inter à la seule l’écoute des bafouillis aus­si pénibles et tor­dus qu’embarrassés du « conseiller Afrique » de Saz­ko­zy, Hen­ri Guai­no. Comme il dit si bien : « C’est trop facile, c’est trop facile… » tout en pen­sant, comme dans les bulles savon­neuses de BD « Quelle mer­dasse, com­ment m’en sor­tir ? »…

Ain­si appa­raît une fois de plus – notam­ment après le trop fameux dis­cours de Dakar – la vraie nature du sar­ko­zysme. A la fois comme poli­tique à dupli­ci­té per­ma­nente (refrain « droits de l’homme » et cou­plet don­neur de leçon ; ingé­rence et non-ingé­rence ; bref : gran­deur du bara­tin et déca­dence de l’action) et comme vraie nature : une poli­tique auto­ri­taire sur fond répres­sif dif­fi­ci­le­ment dis­si­mu­lé. Car ce « savoir-faire, recon­nu dans le monde entier, de nos forces de sécu­ri­té [pour] régler des situa­tions sécu­ri­taires de ce type » [sic Mme Alliot-Marie, 12 jan­vier 2011], ne dou­tons pas, hélas, de sa fonc­tion pre­mière : son uti­li­sa­tion « sécu­ri­taire » hors expor­ta­tion, c’est-à-dire à l’intérieur même de notre oli­gar­chie consti­tu­tion­nelle.


Hen­ri Guai­no
envoyé par fran­cein­ter. - L’info inter­na­tio­nale vidéo.


Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tuni­sie est en proie à de graves ten­sions sociales pro­vo­quant des mani­fes­ta­tions et une répres­sion poli­cière des plus bru­tales. Un récit nous en est four­ni par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­ne­té des deux Rives (FTCR), qui regroupe en France des Tuni­siens oppo­sés au régime de Ben Ali. De son côté, la télé­vi­sion qua­ta­rie El Jazi­ra a lar­ge­ment ren­du compte de ces évé­ne­ments comme le montre l’extrait ci-dessous/

« Le mou­ve­ment  de pro­tes­ta­tion  s’est déclen­ché  à Sidi Bou­zid le ven­dre­di 17 décembre après qu’un jeune chô­meur, ven­deur ambu­lant de fruits et légumes, s’est immo­lé par le feu. Il venait d’être délo­gé du trot­toir par des poli­ciers. Ain­si a-t-il vou­lu signi­fier qu’il ne lui res­tait aucun espoir pour vivre dans la Tuni­sie des « miracles » éco­no­miques, dont le résul­tat est un chô­mage endé­mique qui touche aujourd’hui en par­ti­cu­lier la jeu­nesse, sans épar­gner aucu­ne­ment les titu­laires d’un diplôme supé­rieur.

« A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes mani­fes­ta­tions de jeunes chô­meurs, de pré­caires et de tra­vailleurs qui sont des­cen­dues dans la rue. De nom­breuses villes des alen­tours de Sidi Bou­zid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des villes du nord au sud du pays jusque la capi­tale, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un carac­tère de ras-le-bol géné­ra­li­sé contre le chô­mage, la cher­té de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­tiques sociales et éco­no­miques qui s’est éten­due à toutes les régions de la Tuni­sie. Les slo­gans les plus répan­dus y mettent en cause direc­te­ment les choix poli­tiques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

« Le régime tuni­sien dans une atti­tude carac­té­ri­sée par l’autisme a refu­sé d’entendre ces cris de déses­poir. Sa seule réponse à ce mou­ve­ment paci­fique dans un pre­mier temps a été l’utilisation des forces de répres­sion. Il en est résul­té la mort par balles d’un jeune de 18 ans, et de nom­breux bles­sés. (Lire la suite…)


Pétition en faveur du cinéaste iranien Jafar Panahi

En réac­tion à la condam­na­tion à la pri­son du cinéaste ira­nien Jafar Pana­hi, un col­lec­tif s’est consti­tué autour de pro­fes­sion­nels du ciné­ma et de la culture afin d’organiser pro­tes­ta­tion et soli­da­ri­té. Une péti­tion peut être signée en ligne par tous ceux qui se sentent concer­nés par cette nou­velle atteinte por­tée aux droits de l’homme par le régime ira­nien.

« Nous appre­nons avec colère et inquié­tude le juge­ment du Tri­bu­nal de la Répu­blique Isla­mique à Téhé­ran, condam­nant très lour­de­ment le cinéaste ira­nien Jafar Pana­hi. La sen­tence : six ans de pri­son ferme, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toire et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­relles étran­gères.

Jafar Pana­hi, condam­né à six ans de pri­son, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toire et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­relles étran­gères.

« Un autre cinéaste, Moham­mad Ras­sou­lov, a éga­le­ment été condam­né à six ans de pri­son. Jafar Pana­hi et Moham­mad Ras­sou­lov vont rejoindre les nom­breux pri­son­niers qui crou­pissent en pri­son en Iran, dans un état de détresse totale. Cer­tains font la grève de la faim, d’autres sont gra­ve­ment malades.

« Que reproche le pou­voir ira­nien à Jafar Pana­hi ? D’avoir conspi­ré contre son pays et mené une cam­pagne hos­tile au régime ira­nien. La véri­té est que Jafar Pana­hi est inno­cent et que son seul crime est de vou­loir conti­nuer d’exercer libre­ment son métier de cinéaste en Iran. Depuis plu­sieurs mois le pou­voir ira­nien a mis en place contre lui une véri­table machine de guerre visant à le détruire, à l’enfermer en le contrai­gnant à se taire.

« Jafar Pana­hi est cinéaste et ses films ont été mon­trés dans le monde entier. Invi­té par les plus grands fes­ti­vals de ciné­ma (Cannes, Venise, Ber­lin), il est aujourd’hui empê­ché de pour­suivre son œuvre de cinéaste. La lourde condam­na­tion qui le frappe le prive de liber­té, l’empêche phy­si­que­ment et mora­le­ment d’exercer son tra­vail de cinéaste. Il doit désor­mais se taire, s’interdire tout contact avec ses col­lègues cinéastes en Iran et dans le monde entier.

« A tra­vers cette condam­na­tion qui frappe Jafar Pana­hi, c’est tout le ciné­ma ira­nien qui est mani­fes­te­ment visé.

« Cette condam­na­tion nous révolte et nous scan­da­lise. Aus­si, appe­lons-nous cinéastes, acteurs et actrices, scé­na­ristes et pro­duc­teurs, tous les pro­fes­sion­nels du ciné­ma ain­si que tous les hommes et femmes épris de liber­té et pour qui les droits de l’homme sont une chose fon­da­men­tale, à se joindre à nous pour exi­ger la levée de cette condam­na­tion. »

Rejoi­gnez l’appel aux côtés de : le Fes­ti­val de Cannes, la SACD, la Ciné­ma­thèque fran­çaise, l’ARP, la Ciné­ma­thèque suisse, le Fes­ti­val inter­na­tio­nal du film de Locar­no, le Forum des images, Posi­tif, la SRF, lesCahiers du ciné­ma, Cité­phi­lo (Lille), France culture, la Mos­tra Inter­na­zio­nale d’Arte Cine­ma­to­ga­fi­ca di Vene­zia, Cultu­res­france, la Quin­zaine des Réa­li­sa­teurs, Sara­je­vo Film Fes­ti­val, Ciné­ma Gin­dou, Centre Audio­vi­suel Simone de Beau­voir, Centre Cultu­rel Pouya.


Regain de tensions à La Havane. Obama répond à Yoani Sanchez sur le blog Generacion Y

Je reçois des nou­velles plu­tôt alar­mantes de Cuba. Un de mes amis cubains qui par­vient à m’envoyer des cour­riels depuis La Havane – et dont je n’avais pas de nou­velles depuis plu­sieurs semaines – vient de m’adresser quelques lignes dont j’extrais ce pas­sage : « Ici à Cuba, les choses sont super mau­vaises. La sur­veillance gou­ver­ne­men­tale est énorme ces jours-ci. Il y a beau­coup de dan­gers. Je ne peux pas t’écrire dans une telle situa­tion ». Le même, il y a quelques mois me disait sa nou­velle espé­rance dans le nou­veau régime de Raùl Cas­tro… Il a vite déchan­té.

Autre sujet d’inquiétude fai­sant craindre à un retour du « fan­tôme de 1980 » lorsque de graves ten­sions avaient oppo­sé adver­saires et par­ti­sans du régime, et que ces der­niers orga­ni­saient des « répu­dia­tions publiques » à l’encontre des pre­miers. Il s’agissait alors de dénon­cer publi­que­ment les oppo­sants repé­rés et d’organiser autour d’eux des mani­fes­ta­tions hos­tiles, voire vio­lentes.

yoani_reinaldo.1259085801.jpgUne mani­fes­ta­tion de ce genre s’est pro­duite ven­dre­di der­nier dans les rues de La Havane à l’encontre de Rei­nal­do Esco­bar, le mari de Yoa­ni San­chez [pho­to], cette résis­tante blo­gueuse dont j’ai par­lé ici der­niè­re­ment. Rei­nal­do a adres­sé une lettre ouverte « à l’ex-dictateur Fidel Cas­tro » au sujet des liber­tés bafouées. Il s’est ensuite ren­du à l’endroit même où, la semaine der­nière, sa femme Yoa­ni avait été enle­vée et moles­tée par des flics en civil. Il était atten­du par un cor­tège hos­tile mon­té « spon­ta­né­ment » avec fan­fares, forces flics en civil et quelques dizaines de mani­fes­tants criant des slo­gans de sou­tien à Fidel et Raùl, pro­fé­rant des injures à l’encontre de Rei­nal­do, le trai­tant comme d’habitude de ver­mine [gusa­no] et le mena­çant phy­si­que­ment. Fina­le­ment il a été extir­pé par des flics en civil qui l’ont ensuite relâ­ché.

De son côté, à par­tir de son blog, Gene­ra­cion Y, Yoa­ni a adres­sé deux séries de sept ques­tions à Raul Cas­tro et à Barack Oba­ma sur les condi­tions d’un rap­pro­che­ment poli­tique cuba­no-amé­ri­cain. Si l’un n’a pas répon­du (devi­nez qui), l’autre si – certes en termes fort pesés, mais qui ont fait sen­sa­tion dans les milieux cubains infor­més – ceux du pou­voir, bien sûr. Les réponses du pré­sident US se trouvent sur le blog de Yoa­ni San­chez . Elle et son mari deviennent des oppo­sants d’autant plus encom­brants que leur noto­rié­té est désor­mais consi­dé­rable, sur­tout à l’étranger. Cette jeune femme fait montre d’un grand cou­rage, à l’égal des oppo­sants his­to­riques qu’ont été, sous d’autres cieux du com­mu­nisme radieux, les Havel, Wale­sa, Pliouchtch, Bou­kovs­ki, Gri­go­ren­ko... sans oublier, à Cuba cette fois, les innom­brables Val­la­dares, Matos, Rei­nal­do Arei­nas et jusqu’à la propre fille de Fidel, Ali­na Fer­nan­dez.


CUBA. Enlèvement style camorra à La Havane

yoani_sanchez.1258734486.gif À Cuba, Yoa­ni Sán­chez [pho­to] est aujourd’hui l’une des plus cou­ra­geuses résis­tantes à la dic­ta­ture cas­triste. Son blog, Gene­ra­cion Y – seule­ment lisible à l’extérieur de l’île – témoigne au quo­ti­dien des dif­fi­cul­tés de vivre des Cubains et de la répres­sion qui les frappe au moindre signe de désac­cord. Mani­fes­ter, même paci­fi­que­ment, à Cuba relève de l’héroïsme. Yoa­ni, pré­ci­sé­ment, se ren­dait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­lence du régime (voir la vidéo), quand elle a été enle­vée et bat­tue par des sbires en civil et en voi­ture bana­li­sée. Son récit ci-des­sous est édi­fiant.

Yoa­ni est deve­nue la bête noire du régime par son blog dif­fu­sé sur toute la toile, sauf à Cuba où l’internet se trouve des plus cade­nas­sés au monde. Trente deux ans, diplô­mée de phi­lo­lo­gie, Yoa­ni San­chez espé­rait il y a quelques semaines obte­nir un visa pour assis­ter à la remise d’un prix de jour­na­lisme décer­né par la Colum­bia Uni­ver­si­ty de New York. Refus caté­go­rique. Un de plus. Yoa­ni a atteint un tel niveau de noto­rié­té inter­na­tio­nale qu’elle dérange vrai­ment le régime. De même que le rocker Gor­ki Agui­la, maintes fois empri­son­né, deve­nu très emblé­ma­tique auprès des jeunes Cubains.

Consul­ter le blog Gene­ra­cion Y (tra­duit en fran­çais et en une dizaine de langues) serait salu­taire aux néga­tion­nistes pro-cas­tristes. Mais ils conti­nuent, par défi­ni­tion, à ne rien vou­loir consi­dé­rer qui ébran­le­rait leur mytho­lo­gie. Cuba, à bien des égards, est com­pa­rable à l’ancienne Alle­magne de l’Est, Sta­si et Mur y com­pris. Sauf que le mur cubain, océa­nique, entoure la tota­li­té du pays.

Pas loin de la rue 23, juste à la rotonde de l’avenue des Pré­si­dents, nous avons vu arri­ver dans une voi­ture noire, de fabri­ca­tion chi­noise, trois incon­nus tra­pus. « Yoa­ni, entre dans la voi­ture » m’a dit l’un d’entre eux, tan­dis qu’il me ser­rait for­te­ment le poi­gnet. Les deux autres entou­raient Clau­dia Cade­lo, Orlan­do Luís Par­do Lazo et une amie qui nous accom­pa­gnait à une mani­fes­ta­tion contre la vio­lence. Par une de ces iro­nies de la vie, au lieu d’une jour­née de paix et de soli­da­ri­té, c’est une après-midi char­gée de coups, de cris et d’insultes qui nous atten­dait. Les « agres­seurs » ont appe­lé une patrouille qui a emme­né les deux autres filles. Orlan­do et moi étions condam­nés à la voi­ture et ses plaques d’immatriculation jaune*, au ter­rain épou­van­table de l’illégalité et à l’impunité digne de l’Armageddon.

J’ai refu­sé de mon­ter dans la Gee­ly brillante et nous avons exi­gé qu’ils nous montrent une iden­ti­fi­ca­tion ou un ordre judi­ciaire pour nous ame­ner. Comme c’était à espé­rer, ils n’ont mon­tré aucun papier qui jus­ti­fie­rait de la légi­ti­mi­té de notre arres­ta­tion. Les curieux com­men­çaient à arri­ver et j’ai crié « Au secours ! Ces hommes veulent nous enle­ver ». Mais ces hommes ont arrê­té ceux qui vou­laient inter­ve­nir d’un cri qui affi­chait avec évi­dence la signi­fi­ca­tion idéo­lo­gique de l’opération : « Ne vous mêlez pas de ça, ce sont des contre-révo­lu­tion­naires ». Devant notre résis­tance ver­bale, ils ont pris le télé­phone pour deman­der à quelqu’un qui devait être leur chef « Qu’est-ce qu’on fait ? Il ne veulent pas mon­ter dans la voi­ture ». J’imagine que de l’autre côté la réponse à été tran­chante car s’en est sui­vie une rouée de coups et de bous­cu­lades. Ils m’ont por­tée, la tête en bas, et ont essayé de me four­rer dans l’auto. Je me suis agrip­pée à la porte… J’ai pris des coups sur les join­tures de mes mains… J’ai réus­si à prendre un papier que l’un d’entre eux por­tait dans sa poche et l’ai mis dans ma bouche. Nou­velle rouée de coups pour que je rende le docu­ment.

Orlan­do se trou­vait déjà dedans, immo­bi­li­sé par une clé de kara­té qui le tenait avec la tête pla­quée au sol. L’un des hommes a mis son genou sur ma poi­trine pen­dant que l’autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j’ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pen­dant un moment, j’ai pen­sé que je ne sor­ti­rai jamais de cette voi­ture. « C’est fini, Yoa­ni », « Fini les conne­ries » disait celui assis à côté du chauf­feur qui me tirait des che­veux. Sur le siège arrière, un spec­tacle bizarre se dérou­lait : mes jambes vers le haut, mon visage rou­gi par la ten­sion et mon corps endo­lo­ris. De l’autre côté, Orlan­do réduit par un pro de la raclée. Je n’ai pu que viser ses tes­ti­cules, à tra­vers son pan­ta­lon, dans un acte déses­pé­ré. J’ai enfon­cé mes ongles, en sup­po­sant qu’il conti­nue­rait à m’écraser la poi­trine jusqu’au der­nier souffle. « Tue-moi d’une bonne fois », je lui ai crié avec ce qui res­tait de ma der­nière inha­la­tion. Celui de l’avant a alors aver­ti le plus jeune : « Laisse-la res­pi­rer ».

J’entendais Orlan­do hale­ter pen­dant que les coups conti­nuaient à pleu­voir. J’ai cal­cu­lé la pos­si­bi­li­té d’ouvrir la porte et de sau­ter dehors, mais il n’y avait pas de poi­gnée à l’intérieur. Nous étions à leur mer­ci, mais entendre la voix d’Orlando me redon­nait du cou­rage. Il m’a dit après que cela avait été la même chose pour lui : mes mots entre­cou­pés lui disaient « Yoa­ni est encore vivante ». On nous a lais­sés éta­lés et endo­lo­ris dans une rue de La Tim­ba*. Une femme s’est appro­chée « Qu’est-ce qui vous est arri­vé ? »… « Un enlè­ve­ment », j’ai réus­si à dire. Nous avons pleu­ré, dans les bras l’un de l’autre, au milieu de la rue. Je pen­sais à Teo. Mon Dieu, com­ment vais-je lui expli­quer tous ces bleus ? Com­ment vais-je lui dire qu’il vit dans un pays où se passent des choses pareilles ? Com­ment le regar­der et lui racon­ter que sa mère a été agres­sée en pleine rue car elle écrit un blog et met ses opi­nions en octets ? Com­ment lui décrire l’expression des­po­tique qui ani­mait ceux qui nous ont mis de force dans cette voi­ture, le plai­sir que l’on voyait sur leur visage quand ils nous bat­taient, quand ils sou­le­vaient ma jupe et me traî­naient à moi­tié nue jusqu’à la voi­ture.

J’ai pu voir, néan­moins, le degré de ner­vo­si­té de nos atta­quants, leur peur devant ce qui leur est nou­veau, devant ce qu’ils ne peuvent pas détruire car ils ne le com­prennent pas. La ter­reur mas­quée sous la bra­vade de ceux qui savent que leurs jours sont comp­tés.

Notes de tra­duc­tion :

Les plaques d’immatriculation jaune sont celles des voi­tures de par­ti­cu­liers.

La Tim­ba – Quar­tier chaud de La Havane, proche de l’endroit où ils ont été enle­vés.

Tra­duit par Susa­na GORDILLO et Pierre HABERER.

Note de l’éditeur du blog: La vidéo montre la mani­fes­ta­tion à laquelle Yoa­ni a été empê­chée d’assister


Cuba s’est ouvert au monde, mais pas à son peuple

Cor­res­pon­dance de « Azul » à La Havane

« Que Cuba s’ouvre au monde et que le monde s’ouvre à Cuba ! » C’est par ces paroles que le pape Jean-Paul II, en 1998, a ter­mi­né sa visite à Cuba. Je me sou­viens encore de ces beaux mots qui ont rem­pli d’espoir des mil­lions de Cubains et dans les­quels le monde a vu un mes­sage d’espoir. Depuis, Cuba a en effet mon­tré quelques avan­cées : le régime a éta­bli des rela­tions avec 192 pays du monde ; il a per­mis l’entrée de capi­taux étran­gers dans les affaires de l’île ; il a entre­pris un pro­gramme d’aide huma­ni­taire pour éli­mi­ner les mala­dies, la faim et l’inégalité sociale… dans cer­tains pays d’Amérique latine, notam­ment le Vene­zue­la, la Boli­vie, et l’Équateur.

C’est ain­si que Cuba, dans ces pays, a aidé à for­mer des mil­liers de méde­cins ; à libé­rer de l’analphabétisme des mil­lions de citoyens ; a construit quelques hôpi­taux. Sur le plan géo­po­li­tique, Cuba a signé presque tous trai­tés et accords de l’ONU.

Autant de signes qui pour­raient paraître plus que suf­fi­sants pour démon­trer au monde à quel point Cuba a pu répondre aux espé­rances papales…

MAIS à Cuba même, pour le peuple cubain, il en est tout autre­ment !

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Par exemple, seule­ment la moi­tié des consul­ta­tions médi­cales peuvent être tenues, faute de méde­cins et de spé­cia­listes. Le pays enre­gistre plus de vingt ans de retard dans la construc­tion d’hôpitaux et plu­sieurs chan­tiers en cours sont arrê­tés depuis des années.

Le sys­tème édu­ca­tif tra­verse une telle crise que le niveau d’espagnol ensei­gné y est au plus bas, de même qu’en his­toire et en mathé­ma­tiques.

Le régime n’est pas par­ve­nu à assu­rer à sa popu­la­tion une nour­ri­ture cor­recte, et cela après des années d’un sys­tème de dis­tri­bu­tion contrô­lée des ali­ments. Les besoins ali­men­taires de base du peuple cubain ne sont pas satis­faits.

Cuba a vou­lu hono­rer des accords avec l’ONU, mais n’a pas tenu ses enga­ge­ments envers son propre peuple. Alors que le peuple devait voir sa situa­tion s’améliorer, les choses ont empi­ré pour lui, sans que cette réa­li­té soit per­çue à l’extérieur.

Qu’importe au peuple cubain que son pays s’ouvre au monde s’il ne lui reste, dans son île, qu’à rêver à des jours meilleurs.

« Azul »

Traduit par GP.
Photo ©gp : Un marché « libre » dans Centro Habana .

Cuba. Une photographe dissidente détenue pour « dangerosité sociale prédélictueuse »

Déjà inter­pel­lée trois fois en mai der­nier, la pho­to­graphe María Néli­da López Báez, a été arrê­tée le 16 juin par la Sécu­ri­té cubaine. Le Cen­tro de Infor­ma­ción Hable­mos Press (CIH-PRESS, col­lec­tif de jour­na­listes de La Havane), pour lequel elle tra­vaillait se trouve dans l’ignorance du lieu et des condi­tions de sa déten­tion.

A sept heures du matin le 16 juin (heure locale), selon le CIH-PRESS, le fils de María Néli­da López Báez a reçu la visite d’une femme qui lui a remis un por­te­feuille et quelques objets appar­te­nant à sa mère. La visi­teuse lui a confié que la pho­to­graphe venait d’être arrê­tée par la Sécu­ri­té de l’État alors qu’elle se ren­dait dans les locaux du CIH-PRESS. Le lieu de déten­tion n’est pas connu. La jour­na­liste est sous le coup d’une pro­cé­dure pour « dan­ge­ro­si­té sociale pré­dé­lic­tueuse ».

Cette dis­po­si­tion aber­rante, exor­bi­tante du droit le plus élé­men­taire, est une inven­tion cubaine très uti­li­sée contre les dis­si­dents. En consa­crant le délit d’intention, cette pro­cé­dure per­met de condam­ner un indi­vi­du même s’il n’a com­mis aucun délit, au nom de la « menace poten­tielle » qu’il repré­sen­te­rait pour la socié­té ! Trois jour­na­listes ont été condam­nés depuis 2006 pour ce motif à des peines allant de trois à quatre ans de pri­son : Oscar Sán­chez Madán, cor­res­pon­dant du site Cuba­net, Ramón Veláz­quez Toran­so, de l’agence Liber­tad, et Ray­mun­do Per­digón Bri­to, de l’agence Yaya­bo Press.

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San­tia­go de Cuba, 2008 © g.ponthieu

À Cuba, estime Repor­ters sans fron­tières, « l’heure est à nou­veau à la répres­sion et à la cen­sure contre les dis­si­dents et les jour­na­listes. On com­prend mieux, dans ce contexte, pour­quoi le régime traite par le mépris la réin­té­gra­tion de Cuba à l’Organisation des États amé­ri­cains (OEA), récem­ment obte­nue grâce aux efforts des autres pays d’Amérique latine. Ce pro­ces­sus impli­que­rait le res­pect des liber­tés fon­da­men­tales, une pers­pec­tive visi­ble­ment into­lé­rable pour la der­nière dic­ta­ture du conti­nent. La déten­tion et la pos­sible condam­na­tion de María Néli­da López Báez le démontrent. La com­mu­nau­té inter­na­tio­nale doit se mobi­li­ser pour la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques cubains ».

Par­mi les dix-neuf condam­nés lors du « Prin­temps noir » de mars 2003 figure un autre pho­to­graphe, Omar Rodrí­guez Saludes, de Nue­va Pren­sa, qui a éco­pé de la peine la plus lourde: vingt-sept ans de pri­son.

Le CIH-PRESS a éga­le­ment fait savoir que son jeune cor­res­pon­dant à Guan­ta­na­mo, Enyor Díaz Allen, a été condam­né à un an de pri­son pour « outrage ». Il est empri­son­né depuis le 3 mai, date de la Jour­née inter­na­tio­nale… de la liber­té de la presse.

Cuba compte actuel­le­ment 24 jour­na­listes empri­son­nés, dont le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tières, Ricar­do Gonzá­lez Alfon­so, fon­da­teur de la revue De Cuba et lau­réat du Prix 2008 de l’organisation, condam­né en mars 2003 à vingt ans de pri­son.

Sources : Repor­ters sans fron­tières et Échange inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression (IFEX, Toron­to).


Cuba. Le journaliste Alberto Santiago Du Bouchet condamné à trois ans de prison

Alber­to San­tia­go Du Bou­chet, cor­res­pon­dant à La Havane de l’agence de presse indé­pen­dante, Haba­na Press, a été condam­né ce 12 mai à trois ans de pri­son. Il avait été arrê­té le 18 avril, offi­ciel­le­ment pour « outrage ».

Jugé à la hâte deux jours après son incar­cé­ra­tion, Alber­to San­tia­go Du Bou­chet a peu de chance de voir sa peine infir­mée. L’avocat qui a inter­je­té appel de la condam­na­tion n’a même pas pu l’assister en pre­mière ins­tance. Alber­to San­tia­go Du Bou­chet est le vingt-qua­trième jour­na­liste empri­son­né à Cuba, le qua­trième depuis que Raúl Cas­tro a assu­mé la pré­si­dence du Conseil d’État, en juillet 2006. Pour Repor­ters sans fron­tières, « mal­gré la tran­si­tion, l’île tient tou­jours son rang de deuxième pri­son du monde pour les jour­na­listes ».

Ce jour­na­liste dis­si­dent a déjà pur­gé une peine d’un an de pri­son pour un motif simi­laire, d’août 2005 à août 2006. « Son incar­cé­ra­tion, com­mente RSF, inter­vient dans un contexte de coup d’arrêt aux mesures d’ouverture enga­gées par Raúl Cas­tro après son acces­sion offi­cielle à la tête de l’État, en février 2008. Ain­si, les jour­na­listes dis­si­dents se heurtent à nou­veau à des dif­fi­cul­tés pour accé­der à Inter­net dans les hôtels. Les har­cè­le­ments de la Sécu­ri­té de l’État ne cessent plus. Le régime a repris la voie de la répres­sion après avoir cher­ché davan­tage de res­pec­ta­bi­li­té auprès de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale. Ce double jeu ne sau­rait tenir long­temps ».

Vingt-quatre jour­na­listes sont actuel­le­ment déte­nus à Cuba. Trois d’entre eux, depuis la tran­si­tion de juillet 2006, ont été empri­son­nés sur la base de l’article du code pénal cubain punis­sant la “dan­ge­ro­si­té sociale pré­dé­lic­tueuse”, qui per­met d’incarcérer un indi­vi­du même s’il n’a com­mis aucun délit.

C’est à la suite d’un échange ver­bal avec un offi­cier de police, le 18 avril à Arte­mi­sa (pro­vince de La Havane), qu’Alberto San­tia­go Du Bou­chet a été conduit au com­mis­sa­riat de la ville. Les cir­cons­tances de son arres­ta­tion res­tent mal connues. Le jour­na­liste avait été plu­sieurs fois mena­cé de retour­ner en pri­son après sa libé­ra­tion, en août 2006, en rai­son de ses acti­vi­tés au sein de la presse dis­si­dente.

Par ailleurs, une menace de condam­na­tion à quatre ans de pri­son – tou­jours pour “dan­ge­ro­si­té sociale pré­dé­lic­tueuse” – a été adres­sée, le 7 mai 2009, à Lisbán Hernán­dez Sán­chez, 27 ans, du bureau d’information de la Com­mis­sion Mar­tia­na. Des agents de la Sécu­ri­té de l’État se sont ren­dus au domi­cile du jeune jour­na­liste pour l’avertir, selon le site Payo­libre.

Sur les 24 jour­na­listes aujourd’hui déte­nus à Cuba, 19 ont été arrê­tés lors du “Prin­temps noir” de mars 2003 et condam­nés pour leurs seules opi­nions à des peines com­prises entre qua­torze et vingt-sept ans de pri­son. Par­mi eux, Ricar­do Gonzá­lez Alfon­so, direc­teur de la revue De Cuba, le cor­res­pon­dant de Repor­ters sans fron­tières, libé­rable en 2023.

[Sources : RSF, Paris et Échange inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression, Otta­wa (IFEX)]


Avis de gros temps sur la démocratie

Mon vieux pote Ber­nard Lan­glois consacre presque tout son Bloc-notes dans Poli­tis de cette semaine à un sujet que je me devais de trai­ter ici-même : le fas­cisme ram­pant qui s’insinue dans nos quo­ti­diens comme des cafards dans des arrière-cui­sine pas propres.

Lan­glois inti­tule sa chro­nique « L’heure du lai­tier » et on devine tout de suite qu’il ne cause pas de la crise agri­cole. Il parle pré­ci­sé­ment de ces opé­ra­tions poli­cières fachoïdes qui se mul­ti­plient comme jamais depuis que nous vivons en Nou­veau régime. A preuve, la hausse phé­no­mé­nale du nombre des gardes à vue enre­gis­trées dans notre beau pays. Dans son récent rap­port, l’Observatoire natio­nal de la délin­quance (OND) pointe une hausse de 35,42 % en cinq ans, plus rapide que le nombre de per­sonnes pour­sui­vies en jus­tice (22,56 % durant la même période). D’après ce rap­port, 577 816 gardes à vue ont eu lieu en 2008 contre 426 671 en 2003. Une forte hausse, qui concerne éga­le­ment les per­sonnes mises en cause, c’est-à-dire pour­sui­vies en jus­tice, dont le nombre a bon­di de 956 423 à 1 172 393. [Le Monde, 12/05/09].

Des chiffres qui tou­te­fois ne disent rien de la nature des vio­lences, humi­lia­tions, injures et sadismes en tout genre pra­ti­quées par les « garants de l’ordre répu­bli­cain ». Bref, j’en reviens au papier de Lan­glois et même que je vais ci-des­sous le pom­per allé­gre­ment, ce qui n’interdit pas de lire le reste de sa chro­nique et de Poli­tis – au contraire.

« […] On annon­çait ce lun­di midi que trois « proches » de Julien Cou­pat avaient été arrê­tés dans la région rouen­naise et pla­cés en garde à vue. À 14 heures, alors que je m’attaque à la rédac­tion de ce pré­sent bloc-notes, un coup de fil m’apprend qu’un autre coup de filet a pêché, à For­cal­quier, quatre autres sus­pects de la « mou­vance », dont Johan­na et Fran­çois Bou­char­deau. Direc­tion Mar­seille pour inter­ro­ga­toire à l’hôtel de police (« l’Évêché », comme on conti­nue de dire là-bas, eu égard aux anciennes fonc­tions de cet édi­fice qui sur­plombe le Vieux Port, et où l’on dis­tri­bue main­te­nant plus sou­vent des tor­gnoles que des béné­dic­tions). En matière de ter­ro­risme, puisque c’est dans cette caté­go­rie qu’on a clas­sé l’affaire qui nous occupe, tous ces braves gens peuvent res­ter en garde à vue jusqu’à 96 heures, une paille ! Ain­si, le pou­voir judi­ciaire conti­nue de s’acharner sur des citoyens aux­quels, jusqu’à preuve du contraire, on ne peut repro­cher que des faits qui relèvent de la liber­té de pen­ser et de mani­fes­ter. Voyons voir : je ne connais pas les embas­tillés de la région rouen­naise, mais je connais bien ceux de For­cal­quier.

« Fran­çois Bou­char­deau fut long­temps (depuis l’adolescence, dans les années 1970) un des piliers de la célèbre com­mu­nau­té de Lon­go Maï, dont le centre est situé sur la col­line Zin­zine, proche de Limans, à quelques kilo­mètres de For­cal­quier. Il l’a quit­tée depuis quelques années pour prendre la direc­tion de HB édi­tions, fon­dée par sa mère, l’ancienne ministre de l’Environnement Huguette Bou­char­deau, dont il a ins­tal­lé le siège à For­cal­quier même. Sa femme, Johan­na, et leurs deux enfants vivent tou­jours dans la com­mu­nau­té, où l’on ne se borne pas à culti­ver les terres arides de la Haute-Pro­vence : depuis tou­jours, né de l’éruption de Mai 68, le pro­jet lon­go­maïen est poli­tique, et prône et pra­tique (dans la vie quo­ti­dienne, les rap­ports de pro­duc­tion et d’échanges, par l’exemple vivant, l’essaimage, la trans­mis­sion, la pro­pa­gande écrite et orale – Radio Zin­zine (1) est une sta­tion de qua­li­té qui rayonne sur la région – et tous autres moyens légaux et non vio­lents) un mode de vie et d’organisation sociale en rup­ture avec la socié­té capi­ta­liste. Inter­na­tio­na­lisme, auto­ges­tion, soli­da­ri­té, par­tage, tiers-mon­disme : toutes ces choses, là, qui furent au coeur d’un idéal de gauche quand la gauche avait un idéal. Des gau­chistes, quoi.

« Le rap­port avec les incul­pés de Tar­nac ? Dans la pra­tique, je l’ignore. Dans la vision du monde, le rejet de la socié­té mar­chande, la recherche et la pra­tique d’un mode de vie dif­fé­rent, il est évident. Lorsque l’affaire de Tar­nac a écla­té, sou­ve­nez-vous, j’avais du reste fait un paral­lèle entre les deux groupes. C’est donc tout natu­rel­le­ment que s’est immé­dia­te­ment posée la ques­tion de la soli­da­ri­té entre Lon­go Maï et Julien Cou­pat et ses amis. Ou plu­tôt qu’elle s’est impo­sée d’elle-même : dans le mou­ve­ment de sou­tien aux incul­pés qui s’est mis en place au plan natio­nal, nos Pro­ven­çaux (inter­lopes, mais Pro­ven­çaux quand même !) n’ont pas été les der­niers à se mobi­li­ser. Et les Bou­char­deau en par­ti­cu­lier, qui ont repré­sen­té Lon­go Maï dans les diverses réunions de coor­di­na­tion des comi­tés de sou­tien […]

« On en est là, les amis. On le savait déjà pour ce qui concerne l’aide aux migrants clan­des­tins (quoi qu’en dise le traître emblé­ma­tique du gou­ver­ne­ment), mais c’est vrai en géné­ral pour toute forme de sou­tien à des mili­tants en butte à la police et à la jus­tice : la soli­da­ri­té est désor­mais un délit. Peut-être même bien un crime ? Va savoir ! Ter­ro­risme, ce mot bien fait pour pani­quer le peuple, qu’on ne devrait employer qu’avec d’infinies pré­cau­tions, est mis à toutes les sauces. On s’en par­fume le bat­tle-dress, on s’en gar­ga­rise le goitre, on alliot-marise toute la vie sociale. Bien­tôt, on ne sera plus dans ce qui est cen­sé carac­té­ri­ser une démo­cra­tie, selon la for­mule bien connue : « Une socié­té où, quand on sonne à votre porte à 6 heures du matin, c’est le lai­tier ! » Pour Fran­çois et Johan­na et les deux jeunes enchris­tés avec eux, comme pour les gens de Rouen, et peut-être d’autres encore, ailleurs, ce matin ce n’était pas le lai­tier, mais la police judi­ciaire. »

Lan­glois évoque la fli­caille de Mar­seille. Elle est tri­ple­ment d’actualité. Outre cette affaire-là, celle de l’enseignant et son « Sar­ko­zy, je te vois ! » qui élec­trise et la force publique et le pro­cu­reur de la Répu­blique – lequel ne craint pas le ridi­cule en requé­rant 100 euros d’amende ! L’autre, le pla­ce­ment en garde à vue – et encore une ! – au com­mis­sa­riat Noailles de Mar­seille, pen­dant plus de 24 heures, d’un syn­di­ca­liste de la CGT, Charles Hoa­reau, suite à une simple convo­ca­tion dans une affaire de conflit social.

N’allons pas en infé­rer qu’il y a du Sar­ko dans tout ça – d’ailleurs l’ « Ély­sée » dément être inter­ve­nu en quoi que ce soit… Pas besoin : c’est la force du pou­voir exces­sif de conduire ses agents (sbires ou seule­ment zélés ser­vi­teurs) à inté­rio­ri­ser les ordres d’En-Haut sans qu’ils aient à être expres­sé­ment for­mu­lés. L’état démo­cra­tique réel d’un régime se mesure pré­ci­sé­ment à l’aune de tels débor­de­ments répres­sifs et au fait qu’un État les tolère. C’est le meilleur baro­mètre de la pres­sion auto­ri­taire. Ces temps-ci, la météo poli­tique n’annonce rien de bon.

–––––––––
(1) Vous me direz que je ne manque pas d’air en pom­pant un confrère de manière aus­si éhon­tée. J’ai une excuse et même deux : 1) Pour­quoi retis­ser une laine d’aussi haute lice ? 2) Sur­tout quand le tis­se­rand est consen­tant.

(2) Radio Zin­zine Info, 04300 Limans, www.radiozinzine.org et Lon­go maï, Révolte et uto­pie après 1968, vie et auto­ges­tion dans les coopé­ra­tives euro­péennes, Bea­triz Graf, The­sis ars his­to­ri­ca, 176 p. Écrire à : trixiegraf@yahoo.fr


Fascisme ordinaire. « Monsieur Vadrot ? L’accès du Jardin des Plantes vous est interdit »

Jour­na­liste à Poli­tis et char­gé de cours à Paris-VIII, Claude-Marie Vadrot, raconte l’inquiétante mésa­ven­ture qui vient de lui arri­ver ce 17 avril. Une his­toire qui rap­pelle un temps où l’on par­lait de « fas­cisme ordi­naire ». Au Jar­din des Plantes, dira-t-on, il est nor­mal que repoussent même les mau­vaises herbes.


« Je suis inquiet, très, très inquiet.. Ven­dre­di der­nier,
à titre de soli­da­ri­té avec mes col­lègues ensei­gnants de l’Université de Paris 8 enga­gés, en tant que titu­laires et cher­cheurs de l’Éducation natio­nale, dans une oppo­si­tion dif­fi­cile à Valé­rie Pécresse, j’ai déci­dé de tenir mon cours sur la bio­di­ver­si­té et l’origine de la pro­tec­tion des espèces et des espaces, que je donne habi­tuel­le­ment dans les locaux du dépar­te­ment de Géo­gra­phie (où j’enseigne depuis 20 ans), dans l’espace du Jar­din des Plantes (Muséum Natio­nal d’Histoire Natu­relle), là où fut inven­tée la pro­tec­tion de la nature. Une façon, avec ce «cours hors les murs», de faire décou­vrir ces lieux aux étu­diants et d’être soli­daire avec la grogne actuelle mais sans les péna­li­ser avant leurs par­tiels.

Mar­di, arri­vé à 14 h 30, avant les étu­diants, j’ai eu la sur­prise de me voir inter­pel­ler dès l’entrée fran­chie par le chef du ser­vice de sécu­ri­té? Tout en consta­tant que les deux portes du 36 rue Geof­froy Saint Hilaire étaient gar­dées par des vigiles.

– «Mon­sieur Vadrot ? ». - euh... oui - Je suis char­gé de vous signi­fier que l’accès du Jar­din des Plantes vous est inter­dit. - Pour­quoi ?? - Je n’ai pas à vous don­ner d’explication.

– Pou­vez vous me remettre un papier me signi­fiant cette inter­dic­tion ?? - Non, les mani­fes­ta­tions sont inter­dites dans le Muséum - Il ne s’agit pas d’une mani­fes­ta­tion, mais d’un cours en plein air, sans la moindre pan­carte - C’est non.

Les étu­diants, qui se baladent déjà dans le jar­din, reviennent vers l’entrée, le lieu du ren­dez-vous. Le cours se fait donc, pen­dant une heure et demie, dans la rue, devant l’entrée du Muséum. Un cours qui porte sur l’histoire du Muséum, l’histoire de la pro­tec­tion de la nature, sur Buf­fon. A la fin du cours, je demande à nou­veau à entrer pour effec­tuer une visite com­men­tée du jar­din. Nou­veau refus, seuls les étu­diants peuvent entrer, pas leur ensei­gnant. Ils entrent et, je décide de ten­ter ma chance par une autre grille, rue de Buf­fon, où je retrouve des membres du ser­vice de sécu­ri­té qui, pos­sé­dant mani­fes­te­ment mon signa­le­ment, comme les pre­miers, m’interdisent à nou­veau l’entrée.

Évi­dem­ment, je finis pas me fâcher et exige, sous peine de bous­cu­ler les vigiles, la pré­sence du direc­teur de la sur­veillance du Jar­din des Plantes. Comme le scan­dale menace il finit par arri­ver. D’abord par­fai­te­ment mépri­sant, il finit pas me réci­ter mon CV et le conte­nu de mon blog. Cela com­mence à res­sem­bler à un pro­cès poli­tique, avec des­crip­tions de mes opi­nions, faits et gestes. D’autres ensei­gnants du dépar­te­ment de Géo­gra­phie, dont le direc­teur Oli­vier Archam­beau, pré­sident du Club des Explo­ra­teurs, Alain Bué et Chris­tian Weiss, insistent et menacent d’un scan­dale. Le direc­teur de la Sur­veillance, qui me dit agir au nom du Direc­teur du Muséum (où je pen­sais être hono­ra­ble­ment connu), com­men­çant sans doute à dis­cer­ner le ridi­cule de sa situa­tion, finit par nous faire une pro­po­si­tion incroyable, du genre de celle que j’ai pu entendre autre­fois, comme jour­na­liste, en Union sovié­tique: - Écou­tez, si vous me pro­met­tez de ne pas par­ler de poli­tique à vos étu­diants et aux autres pro­fes­seurs, je vous laisse entrer et rejoindre les étu­diants.. Je pro­mets et évi­dem­ment ne tien­drai pas cette pro­messe, tant le pro­pos est absurde. J’entre donc avec l’horrible cer­ti­tude que, d’ordre du direc­teur et pro­ba­ble­ment du minis­tère de l’Éducation natio­nale, je viens de faire l’objet d’une «inter­dic­tion poli­tique». Pour la pre­mière fois de mon exis­tence, en France.

Je n’ai réa­li­sé que plus tard, après la fin de la visite se ter­mi­nant au laby­rinthe du Jar­din des Plantes, à quel point cet inci­dent était «extra­or­di­naire » et révé­la­teur d’un glis­se­ment angois­sant de notre socié­té. Rétros­pec­ti­ve­ment, j’ai eu peur, très peur. »


Purge à Cuba. Fidel tire encore les ficelles

Peut-être mou­rant mais pas mort ! Cas­tro Fidel tire encore les ficelles à la tête de son île. Il vient en effet de limo­ger deux hauts res­pon­sables du gou­ver­ne­ment, selon une pro­cé­dure qui fleure « bon » la purge sta­li­nienne.

Car­los Lage, était vice-pré­sident et chef de cabi­net et Felipe Per­ez Roque ministre des rela­tions exté­rieures. Ce der­nier avait été nom­mé chef de la diplo­ma­tie en 1999, à l’âge de 34 ans, après avoir été pen­dant sept ans le secré­taire par­ti­cu­lier de Fidel Cas­tro.

Tous deux ont été mis en dis­grâce par Fidel Cas­tro lui-même qui, jusqu’alors, les consi­dé­rait comme de ses plus « fidèles » ser­vi­teurs. Leur éjec­tion annon­cée la semaine der­nière par Raúl avait pu faire croire en un geste d’affirmation du « petit frère » (75 ans) ain­si déci­dé à s’affranchir de l’inusable « líder máxi­mo ». Que nen­ni ! C’est bien Fidel lui-même qui, dans une de ses « Reflexiones » publiée le 3 mars dans le quo­ti­dien Gran­ma, a pro­non­cé – sans les citer nom­mé­ment – la mise en dis­grâce de deux hommes, accu­sés de « conduite indigne ». Cita­tion exacte : « Le miel du pou­voir pour lequel ils n’ont consen­ti aucun sacri­fice a éveillé en eux des ambi­tions qui les ont conduits à jouer à un rôle indigne. L’ennemi exté­rieur a nour­ri bien des illu­sions à leur égard. »

En d’autres termes que la langue de bois, et faute de plus de pré­ci­sions, il s’agit bel et bien d’une tra­hi­son au pro­fit des États-Unis. Et dans la tra­di­tion des pro­cès de Mos­cou ou du moins de leur « ins­truc­tion », les deux appa­rat­chiks ont fait une auto­cri­tique publiée le 5 mars par les médias cubains. Dans une lettre au pré­sident, les deux poli­ti­ciens affirment avoir com­mis des « erreurs » et devoir quit­ter leurs fonc­tions à la suite de ces mêmes « erreurs ». « Je recon­nais les erreurs com­mises et en assume la res­pon­sa­bi­li­té. Je consi­dère comme juste et pro­fonde l’analyse réa­li­sée lors de la der­nière réunion du Bureau poli­tique », écrit Car­los Lage dans sa lettre datée du 3 mars. Quelles « erreurs » ? Mys­tère.

Car­los Lage était connu pour ses timides réformes intro­duites dans les années 1990 quand l’économie cubaine subis­sait le contre­coup de l’arrêt des sub­sides sovié­tiques. Felipe Roque était chef de la diplo­ma­tie depuis dix ans et jusqu’à ces der­niers jours où il eut à rece­voir l’émissaire de Sar­ko­zy, Jack Lang.

Lage et Roque sont de ces « quin­cas » sur les­quels pou­vait repo­ser une pos­sible ouver­ture du régime. Des « jeunes » hommes trop pres­sés sans doute et qui auraient pu com­mettre quelque impru­dence dans un sys­tème mili­taire et poli­cier tenu par de puis­sants ser­vices de ren­sei­gne­ment.

Ce ne sont pas les pre­mières têtes qui tombent sans expli­ca­tion. En avril der­nier, le ministre de l’éducation Luis Igna­cio Gomez avait connu le même sort, accu­sé par Fidel d’avoir « per­du sa conscience révo­lu­tion­naire » après 18 ans de ser­vice.. Avant lui, en 1999, Rober­to Robai­na, le pré­dé­ces­seur de Felipe Per­ez Roque au minis­tère des affaires étran­gères avait aus­si été bru­ta­le­ment limo­gé et exclu du par­ti com­mu­niste cubain en 2002. En 2006, Juan Car­los Robin­son, membre du Bureau poli­tique du PCC, avait été condam­né à 12 ans de pri­son pour « tra­fic d’influence ».

Plus avant encore, il y a vingt ans, et autre­ment plus grave, il y eut l’affaire Ochoa. Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régime. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : prendre sur lui ce tra­fic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à mettre au grand jour, en échange d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensuite. D’où la confes­sion auto­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régime fit  de ce pro­cès, tenu par des juges mili­taires, une opé­ra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suivre les prin­ci­pales phases sur  inter­net (taper « Arnal­do Ochoa » sur Google). C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu cacher toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec  la ligne poli­tique. Le régime ne peut admettre que des déviances ou des « fautes morales » per­son­nelles.

Le par­ti com­mu­niste cubain est aujourd’hui tiraillé entre prag­ma­tiques, par­ti­sans d’une ouver­ture de l’économie et de la diplo­ma­tie, et conser­va­teurs, qui s’obstinent à main­te­nir le modèle exis­tant mal­gré les graves dif­fi­cul­tés que connaît le peuple cubain. L’arrivée de Barack Oba­ma et la pers­pec­tive d’une détente avec les Etats-Unis ont accen­tué les dis­sen­sions, sur­tout si, à terme, une levée de l’embargo place le régime cubain devant sa propre ina­ni­té éco­no­mique et le signe patent de son échec poli­tique. Que l’Histoire ne les acquitte pas, c’est par des­sus tout ce que redoutent les frères Cas­tro.


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Monde de façades et de double-jeu. Cuba, miroir aux alouettes béates, ces ado­ra­teurs exo­tiques en mal de « Che » ou tou­ristes bala­dés, pour­voyeurs de devises qui ali­mentent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le cigare et le nickel. La dic­ta­ture caraïbe tient par ses charmes, eux-mêmes lif­tés grâce à un art consom­mé du maquillage. A cin­quante ans – ce 1er jan­vier, elle va fêter ça en grands pompes – la Révo­lu­tion cas­triste fait vrai­ment vieille déca­tie. C’est ain­si, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices. 

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-siècle de cas­trisme [© gp]

La Havane, début novembre. Pedro me montre le bout rafis­to­lé de ses chaus­sures. Il est méde­cin psy­chiatre. « Que pen­ser de cette réa­li­té ? Mes chaus­sures ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chan­ger car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salaire atteint pour­tant le triple du reve­nu mini­mum cubain (150 pesos, à peine 6 euros). Pedro a la déprime, ancrée au fil des années de sa qua­ran­taine sans espé­rance. Il n’a qu’un but : man­ger et faire man­ger les siens. Comme tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bine. « Para comer », pour man­ger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je change de chaus­sures, insiste Pedro, on ne mange pas à la mai­son ! Et je suis méde­cin !»

On s’est assis sur un muret iso­lé, dans un square proche de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Veda­do, quar­tier plu­tôt chic de la capi­tale – à deux heures de bus de son domi­cile, en ban­lieue loin­taine. Ter­rible désir d’expression – ce sera une constante dans mes ren­contres – qui se libère une fois la confiance éta­blie. On vient de mar­cher durant plus d’une heure, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas res­ter sur place, ris­quer les oreilles rap­por­teuses. On tourne autour de la place de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre sta­li­nien, sta­tue colos­sale de José Mar­ti – l’Apôtre, comme ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bune d’où Fidel a mas­sé les masses – le Pue­blo sanc­ti­fié – à pleines heures de palabres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maqui­sard de la Sier­ra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cette logor­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobi­li­sa­tion, à la morale, à la pure­té. Il ricane.

»> Suite dans Poli­tis de cette semaine.

»> Voi­ci le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon article . Vous y trou­ve­rez sur­tout une suite de com­men­taires dont cer­tains valent le détour…


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les termes de la licence Crea­tive Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­ciale - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 France). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés comme tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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