On n'est pas des moutons

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Nucléaire. Une fois de plus, Greenpeace fait voler en éclats le dogme sécuritaire d’EDF

En s’introduisant ce jeudi matin à l’intérieur du périmètre de la centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle, pour y déclencher un feu d’artifice, des militants de Greenpeace ont une fois de plus dénoncé, en les démontrant, la fragilité et l’accessibilité de ces installations hautement radioactives. En l’occurrence, il s’agissait de la piscine d’entreposage du combustible nucléaire usé, bâtiment particulièrement vulnérable puisque construit selon des normes ordinaires d’entrepôts industriels.

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Cette opération vient tout à propos illustrer un rapport d’experts indépendants 1 qui met en cause la sécurité des installations nucléaires françaises et belges en pointant du doigt leur vulnérabilité face aux risques d’attaques extérieures. Ces experts sont particulièrement inquiets concernant certaines installations des centrales françaises : les piscines d’entreposage des combustibles nucléaires usés. Alors qu’elles peuvent contenir le volume de matière radioactive le plus important au sein des centrales, ces piscines sont très mal protégées ; elles constituent une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

En cas d’attaque extérieure, si une piscine est endommagée et qu’elle perd son eau, le combustible n’est plus refroidi et c’est le début d’un accident nucléaire : de la radioactivité s’échappe massivement dans l’atmosphère, avec des conséquences radiologiques très graves.

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Le point faible des centrales, les piscines d’entreposage du combustible. Ici, à Fessenheim – la plus vieille du parc nucléaire français. (Cliquer pour agrandir).

En France, niveau 4 atteint

Le nucléaire 100 % sûr est un mythe. Même si les accidents sont relativement rares, leurs impacts sur la population, l’environnement et l’économie d’un pays sont effroyables. La France n’est pas à l’abri. Les accidents les plus graves jamais enregistrés sont ceux de Tchernobyl (26 avril 1986) et de Fukushima (11 mars 2011). Ils étaient de niveau 7. Mais d’autres accidents ont eu lieu aux États-Unis et au Royaume-Uni par exemple.

Les accidents nucléaires les plus graves en France (niveau 4) ont eu lieu à la centrale de St-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) en octobre 1969 et en mars 1980. Dans les deux cas, des combustibles ont fusionné dans un des réacteurs de la centrale. D’autres accidents nucléaires aussi graves ont été évités de justesse dans d’autres centrales.

Certes, les incidents de niveau 2 ou 3 sont relativement rares en France : l’incendie d’un silo de stockage à La Hague en 1981, une mauvaise vis dans le système de protection de Gravelines en 1989, l’inondation de la centrale du Blayais en 1999, la perte de plutonium à Cadarache en 2009, etc. Mais l’Autorité de sûreté nucléaire, chargée du contrôle du nucléaire en France, reconnaît que plusieurs centaines d’écarts de niveau 0 et une centaine d’anomalies de niveau 1 ont lieu chaque année. Les incidents qui se sont produits sur les sites du Tricastin en 2008 et de Gravelines en 2009 relèvent, officiellement, de cette catégorie 1.

Vu le nombre de réacteurs nucléaires en France (58) et d’installations nécessaires à leur fonctionnement, tous les Français sont concernés par ce risque, mais aussi les habitants des pays voisins, en raison de l’emplacement de certaines centrales nucléaires proches des frontières : Gravelines et Chooz à côté de la Belgique, Fessenheim proche de l’Allemagne et de la Suisse (elle-même aussi sous la menace du Bugey) ou encore Cattenom en Lorraine, à deux pas du Luxembourg.

Avec un parc nucléaire vieillissant et mal protégé, la production d’électricité est aujourd’hui synonyme de danger en France. Greenpeace, toutefois, ne se voudrait pas fataliste. L’organisation écologiste veut croire (ou fait semblant) qu’EDF peut encore faire le choix de se passer du nucléaire et de développer les énergies renouvelables. « Plutôt que d’investir des dizaines de milliards dans le rafistolage de vieux réacteurs, estime Greenpeace, et de produire des déchets qui resteront radioactifs pendant des centaines de milliers d’années, EDF peut décider d’investir dans des énergies qui sont sûres, propres et désormais bon marché. Demandons à EDF de sortir du risque nucléaire, une bonne fois pour toutes. » 2

La réponse, les nucléocrates d’EDF l’ont à nouveau répétée hier dans les médias, dès la publication du rapport de Greenpeace. Ils ont ressorti leur dogme – infaillible par définition – selon lequel l’électricien ne cesse de renforcer ses systèmes sécuritaires autour de ses centrales. 3 Le feu d’artifice de ce matin fait voler en éclats spectaculaires ces pieuses et inconséquentes certitudes.

Notes:

  1. « La sécurité des réacteurs nucléaires et des piscines d’entreposage du combustible en France et en Belgique, et les mesures de renforcement associées », octobre 2017. Contributeurs du rapport : Oda Becker (Allemagne), Manon Besnard (France), David Boilley (France), Ed Lyman (États-Unis), Gordon MacKerron (Royaume-Uni), Yves Marignac (France), et Jean-Claude Zerbib (France). Rapport commandé par Greenpeace France.
  2. Greenpeace lance une pétition en direction d’EDF. On peut la signer ici.
  3. EDF dit avoir engagé un montant de 700 millions d’euros pour renforcer la surveillance des installations. On voit leur efficacité… Quant à protéger réellement les piscines de stockage, cela se chiffrerait en plusieurs dizaines de milliards. Déjà dans le rouge financier, EDF n’en a pas les moyens et se trouve littéralement dans l’impasse.

Tchernobyl, 30 ans après. Mensonges et désolation

logo26 avril 1986, Tchernobyl. 5 mars 2011, Fukushima. Trente ans d’un côté, cinq de l’autre. Deux tristes anniversaires qui marquent à jamais les deux plus grandes catastrophes liées à l’exploitation par l’homme de l’énergie nucléaire. Une énergie bien particulière que ses exploitants s’efforcent de rendre banale, ordinaire… Une énergie de l’avenir, radieuse (si on ose dire) et même propre ! C’est ainsi que ses plus éminents représentants, EDF au premier chef, se sont invités à la COP-21 afin d’y greffer leur habituelle propagande en se raccrochant au train du Progrès « décarbonné », dont les riants wagons atomiques, en effet, ne produisent pas le si néfaste CO2. Donc, plutôt la Peste (nucléaire) que le Choléra (fossile).

Mais il tourne, le vent maudit du pseudo-progrès qui a semé la désolation en Ukraine et plus encore en Biélorussie, et tout alentour jusque sur nos têtes et sous nos pieds, dans presque toute l’Europe. Puis une autre tempête aussi maléfique s’est déchaînée à partir du Japon, ruinant une partie du pays, chassant sa population, menaçant la santé, profanant les océans et le monde vivant.

Le vent tourne, en effet. Le vent du soleil qui fait turbiner les éoliennes, produit les marées, remplit les barrages, électrise les panneaux photovoltaïques. Le vent d’un autre avenir qui refuse la terreur de la Toute-Puissance technolâtre à la merci d’un couvercle de cuve fissuré, d’un clapet récalcitrant, d’un séisme et d’une inondation, de terroristes hallucinés, d’un Docteur Folamour aux ordres de son délire.

En coordination avec la coopérative d’Europe Écologie – Les Verts (région Paca), « C’est pour dire » va publier et diffuser à partir de lundi une série d’articles marquant le trentième anniversaire de cette catastrophe – toujours en cours, il ne faut pas l’oublier. En quoi un accident nucléaire ne peut être comparable à aucun autre accident lié à l’activité humaine.

Au programme

Lundi 25. 1) 25 avril 1986. Tout va bien à la centrale Lénine

Mardi 26. 2) Le monstre s’est déchaîné

Mercredi 27. 3)  Comme un nuage

Jeudi 26. 4) Un nuage, des lambeaux partout

Vendredi 26 5) Accidents connus… et dissimulés

Samedi 27. 6) Coût estimé d’un accident majeur

 

Et aujourd’hui , en avant-programme

Une centrale, des Inconnus



Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl

Nous avons – mon fils François et moi-même – saisi au vol cette suggestion d’un ami : marquer le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986) par la publication d’un album photos et texte. D’autant que cette idée rejoint l’appel à l’organisation de 1 000 événements culturels sur le thème du nucléaire, entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril (30 ans après Tchernobyl).

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Nous nous sommes donc lancés dans l’ouvrage, qui est prêt – du moins «sur les écrans ». Nous avons juste un peu modéré l’élan avant de passer au papier d’édition…D’où cet appel à soutenir l’initiative. D’où cette souscription afin recueillir les fonds nécessaires à la publication puis la diffusion dans le cadre de cette campagne anti-nucléaire.

Vous pouvez participer en cliquant sur le lien d’une cagnotte électronique sécurisée :

https://www.leetchi.com/c/30-ans-apres-tchernobyl

Vous pouvez aussi adresser un chèque ou un billet à mon adresse : Gérard Ponthieu, 102, rue Jules-Moulet 13006 Marseille.

En contribuant pour 20 euros, vous recevrez l’album chez vous en avant première (nous vous demanderons alors votre adresse postale par courriel).

Si vous donnez plus, vous recevrez autant d’exemplaires que de tranches de 20 euros. Vous figurerez aussi dans la liste des souscripteurs et serez tenus au courant des étapes de fabrication, puis de diffusion de cet album.

À partir du lien ci-dessus, vous trouverez plus d’information sur cette création de qualité, à tirage limité. Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ».

Merci d’avance pour votre soutien !

François et Gérard Ponthieu


Le Nobel à Svetlana Alexievitch, écrivaine du courage

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© Ph. Peter Groth

En attribuant le Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch, le jury de Stockholm honore une magnifique écrivaine et s’honore lui-même. Un choix courageux qui consacre une femme elle-même vouée à témoigner du courage face au terrible quotidien de «héros ordinaires». Un choix qui s’inscrit dans un contexte géo-politique et écologique des plus troubles, affectant toute l’humanité.

Je suis d’autant plus sensible à cette reconnaissance que je dois à Svetlana Alexievitch deux livres qui m’ont particulièrement bouleversé : La Supplication (1997) et La Guerre n’a pas un visage de femme (1985).

2290300314Le premier, sous-titré Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, témoigne avec force de l’univers terrifiant d’après la catastrophe ; les témoignages rassemblés donnent au drame sa dimension pleinement humaine, dépeinte sans artifice aucun par les témoins et acteurs directs. Une « réalité noire », signification littérale de « Tchernobyl », ainsi que le souligne un photographe, expliquant pourquoi il ne prend pas de photos en couleur…

Plus loin, un liquidateur raconte comment se bloquaient les dosimètres étalonnés jusqu’à deux cents röntgens, tandis que des journaux écrivaient : « Au-dessus du réacteur, l’air est pur » ! « On nous donnait des diplômes d’honneur. J’en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des drapeaux rouges. »

Une femme, épouse d’un liquidateur, raconte l’agonie de son homme : « Un matin, au réveil, il ne pouvait pas se lever. Et ne pouvait rien dire… Il ne pouvait plus parler… Il avait de très grands yeux… C’est seulement à ce moment-là qu’il a eu peur… […] Il nous restait une année. […] L’homme que j’aimais tellement […] se transformait devant mes yeux… en un monstre… » Le reste de ce témoignage, oui, c’est une supplication ; elle est insupportable et pourtant on se doit de la lire jusqu’au bout.

Pour l’Union soviétique, cette catastrophe a sonné le début de la fin, qui eut lieu trois ans après. Ses causes en sont autant politiques que techniques, contraction implosive d’un système dément et d’une inconséquence scientiste.

Ce livre constitue aussi le plaidoyer le plus implacable contre l’énergie nucléaire dite « pacifiste ». Rappel : Il y a plus de 400 réacteurs nucléaires dans le monde – dont 58 en France.

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Autre grand livre : La guerre n’a pas un visage de femme… mais les femmes ont été de toutes les guerres. En particulier les femmes russes enrôlées dans l’Armée rouge et envoyées au front contre les Allemands : auxiliaires de toutes sortes, de toutes corvées, blanchisseuses de linge gorgé de sang, infirmières, brancardières, médecins, cuisinières, puis combattantes, tireurs d’élite. Des héroïnes au même titre que les liquidateurs de Tchernobyl. Avec leurs témoignages tout aussi insupportables.

• Svetlana Alexandrovna Alexievitch, écrivaine et journaliste russophone, ukrainienne par sa mère et biélorusse par son père, est une dissidente irréductible, tant sous le régime soviétique que dans la Russie poutinienne et la Biélorussie du dictateur Loukachenko.

On lui doit aussi Cercueils de zinc (1991), sur la guerre soviéto-afghane, Ensorcelés par la mort, récits (1995), sur les suicides de citoyens russes après la chute du communisme et Derniers Témoins (2005), témoignages de femmes et d’hommes qui étaient enfants pendant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, en 2013, La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, recueille des centaines de témoignages dans l’ex-URSS (prix Médicis essai et « meilleur livre de l’année » par le magazine Lire.)

Le prix Nobel de littérature la consacre pour « son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque ».

 

Lire aussi : Tchernobyl – Fukushima. 25 ans après, « la leçon de Tchernobyl n’a pas été apprise »

Tchernobyl. La terreur par le Mensonge


Nucléaire. Greenpeace franchit la sécurité de Tricastin

L’époque est aux lanceurs d’alertes : climat, flicages numériques, corruptions en tous genres. Et nucléaire ce lundi avec les alerteurs de Greenpeace. Une fois de plus, ils ont fait leur boulot de démonstration par la preuve. EDF, l’ASN et les pouvoirs publics peuvent bien tenter de minimiser l’opération de cette nuit à la centrale de Tricastin en prétendant que les alerteurs  de Greenpeace ne sont pas parvenus dans la zone ultime de contrôle. Espèrent-ils  qu’un groupe de terroristes fassent «mieux» ?… Ainsi, au lieu de les féliciter pour organiser gratuitement et grandeur nature un exercice de crise, ils vont les poursuivre en justice !

Le site de Tricastin accueille la plus importante concentration d’industries nucléaires et chimiques de France. C’est aussi le site nucléaire le plus étendu de France, devant l’usine de retraitement de La Hague. Le site regroupe de nombreuses activités liées à la fabrication et l’exploitation du combustible nucléaire. Les premières installations sont entrées en fonctionnement au cours des années 1960 pour enrichir de l’uranium à des fins militaires. Actuellement, plus de 5 000 employés travaillent au Tricastin dans un important réseau d’entreprises.

Les deux tiers de l’électricité produite par les quatre réacteurs de 900 MW sont consommés sur place, notamment par l’usine voisine d’enrichissement Eurodif. Il est prévu que le dernier tiers alimentera l’expérimentation d’ITER, quand ce réacteur à fusion nucléaire sera opérationnel – s’il le devient – dans quinze ou vingt ans, à Cadarache (Bouches-du-Rhône).

En exploitation à partir de 1960, la centrale de Tricastin est presque aussi vieille que celle de Fessenheim – que François Hollande s’est engagé à fermer. Ce que lui rappelle Greenpeace en actualisant cette promesse et en l’étendant aux installations de Tricastin, également situées sur une zone sismique. Par leurs projections d’images sur les murailles de béton, en particulier la représentation appuyée d’une fissure, l’ONG écologiste appuie aussi sur une réalité : à savoir que la plupart des enceintes de confinement des réacteurs – même épaisses d’un mètre de béton – sont plus ou moins fissurées et non étanches !

Les populations voisines se sont le plus souvent, et dans l’ensemble, habituées et résignées face aux dangers qui les menacent au quotidien. Comme dans d’autres installations nucléaires, mais à Tricastin plus particulièrement, des incidents se sont succédés ces dernières années. L’Autorité de sûreté se veut toujours rassurante en classant ces incidents dans le bas de l’échelle des risques.

N’oublions pas non plus qu’EDF finance les collectivités locales à hauteur de 14 millions d’euros par an au titre de la taxe professionnelle. Là plus qu’ailleurs c’est l’économie qui commande. Jusqu’à ce qu’un accident grave présente sa facture. Mais les accidents, on le sait, ça n’arrive qu’ailleurs : Three Miles Island (USA), Tchernobyl, Fukushima

 

Lire aussi :

TRICASTIN. Et Mme Areva but l’eau du lac…

 


Tchernobyl – Fukushima. 25 ans après, «la leçon de Tchernobyl n’a pas été apprise»

26 avril 1986, catastrophe de Tchernobyl. Voilà vingt-cinq ans. Une référence pour la fameuse échelle INES, atteinte à son niveau 7, le plus élevé. Atteintes humaines et environnementales incalculables – des victimes par centaines de milliers, décédées ou malades ; un territoire grand comme la Suisse rendu invivable à jamais… Un quart de siècle plus tard, la centrale japonaise de Fukushima entre en « compétition » en atteignant à son tour le niveau 7. Pour autant « on » n’ose parler de « catastrophe ». « On » préfère euphémiser, jouer sur le temps, implorer le miracle du dieu Technique. « On » : nucléocrates et politiques fondus dans le même moule du rendement économique, de cette rentabilité dans laquelle le facteur humain ne constitue qu’une variable parmi d’autres. Sauf que la « variable » humaine pourrait bien se rebiffer plus sévèrement qu’il y a vingt-cinq ans où l’ « excuse soviétique » – les «Popofs» étant alors considérés avec mépris d’un niveau technique inférieur… – avait été invoquée. La « supériorité occidentale », celle des centrales de conception états-unienne installées au Japon, comme en France d’ailleurs, a donc apporté la preuve de ses propres limites, mettant à bas le dogme de l’énergie la plus sûre…  Peut-être mais…, nous dit  l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch,  «la leçon de Tchernobyl n’a pas été apprise»

La catastrophe de Fukushima aura sans doute – quoi qu’il en soit de ses conséquences – permis de battre en brèche l’omerta nucléariste. Du moins en aura-t-elle pris un sérieux coup, obligeant à reconsidérer les fameux dogmes technicistes, mais aussi les choix énergétiques fondamentaux, les politiques de développement, et même la démocratie elle-même prise la main dans le sac du secret, du mensonge, de la forfaiture. Mais la bête se débat ! (Voir ici à ce propos :Le nucléaire est affaire trop dangereuse pour la laisser aux mains des nucléocrates !)

Même à armes inégales, le débat sur les choix énergétiques et de société a été fortement réactivé. De même que celui, combien fondamental, sur les travailleurs du nucléaire, et tout particulièrement ceux de la sous-traitance. Cette pratique de forme esclavagiste – cette mal-traitance – s’est développée et accélérée depuis le début de privatisation du secteur de l’électricité et la démolition des services publics en général. Ainsi EDF en est-elle venue à se désengager en quelque sorte de la maintenance et indirectement de la sûreté de ses installations. En recourant à du personnel corvéable (moins cher, peu revendicatif, peu regardant – par nécessité – sur les risques sanitaires), l’électricien industriel se lave les mains de la dangerosité de ses activités, ou tout au moins les déplace-t-elle vers les entreprises privées de cette sous-traitance.

Les «liquidateurs» de Fukushima, pris entre héroïsme et résignation.

Encore ne s’agit-il que de gérer l’exploitation normale des centrales et de ses réacteurs. Tandis que les accidents et a fortiori les catastrophes changent complètement la donne. On ne dira jamais assez l’abnégation ou l’héroïsme, voire les deux mêlés, de ceux que depuis Tchernobyl on appelle les « liquidateurs ».  Combien sont-ils exactement à Fukushima ? Dans quelles conditions travaillent-ils ? Risquant leurs vies, promis à la maladie, ils sont quelques centaines à batailler dans cet enfer moderne. Employés de l’exploitant Tokyo Electric Power (Tepco) ou de ses sous-traitants, ils s’activent en milieu hautement contaminé par les radiations. Les pics de radioactivité sont tels qu’ils doivent être parfois évacués, et que  plusieurs d’entre eux ces sauveteurs désespérés ont dû être hospitalisés – autant dire qu’ils ont peu de chance de survivre.

» Le progrès transformé en cimetière»

«La leçon de Tchernobyl n’a pas été apprise», s’indigne dans Libération [entretien avec Veronika Dorman19/03/2011] l’ écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, à qui l’on doit La Supplication, chroniques du monde après l’apocalypse, ouvrage proprement renversant. Voici ce qu’elle déclare à propos des liquidateurs japonais :

« Là aussi, je vois beaucoup de ressemblance avec ce qui s’est passé chez nous. La culture japonaise est fondée sur le collectif, elle aussi. L’individu en tant que tel n’existe pas vraiment, mais se reconnaît comme une partie d’un tout.

[…] « Je me suis rendue sur l’île Hokkaido, au Japon, dans la centrale nucléaire de Tomari. Je l’avais d’abord vue le matin de la fenêtre de mon hôtel. C’était une vision fantastique, un site cosmique futuriste au bord de l’océan. J’ai rencontré des employés de la centrale, qui m’ont demandé de raconter Tchernobyl. Pendant mon récit, ils avaient des sourires polis, manifestaient de la compassion. «Bien sûr, c’est terrible pour les gens, mais c’est la faute au totalitarisme. Chez nous, cela n’arrivera jamais. Notre centrale est la plus exemplaire, la plus sûre, tout est parfaitement étudié.» Face à cet orgueil technogène de l’homme, l’idée d’un pouvoir sur la nature, j’ai compris que la leçon de Tchernobyl n’avait pas été apprise par l’humanité.

[…] « Nous avons atteint cette frontière où, très clairement, nous ne pouvons plus accuser personne, ni le soviétisme ni le totalitarisme. L’homme doit reconnaître le caractère limité de ses possibilités. La nature est plus puissante, elle commence à se venger dans un combat inégal. J’ai entendu la même chose à Grenoble, lors d’une rencontre avec des spécialistes français. «Chez nous, c’est impossible. Chez vous, à l’Est, où la vie tangue entre le bordel et le baraquement… » Avant l’explosion à Tchernobyl, l’académicien Anatoli Alexandrov avait déclaré que les centrales soviétiques étaient tellement sûres que nous pouvions les construire sur la place Rouge. Étonnant comme cette arrogance des savants atomistes a pu survivre si longtemps.

[…] « Rien ne change. Je viens d’arriver à Minsk pour apprendre qu’il y a deux jours, un accord a été signé pour que la Russie construise une centrale nucléaire en Biélorussie, à Ostrovets, une zone dépeuplée depuis un tremblement de terre de magnitude 7, en 1909. Pendant que le monde entier est vissé aux écrans de télévision pour suivre le désastre au Japon, les journaux de Minsk se félicitent du deal avec la Russie, de la future centrale qui sera «la plus sûre du monde». Ironie du sort, la Biélorussie, qui a le plus souffert de Tchernobyl, est en train de se lancer dans le nucléaire. Mieux : le chef de l’agence fédérale Rossatom, Sergueï Kirienko, se vante de voir la Russie construire des centrales nucléaires offshore, pour les vendre à l’Indonésie, au Vietnam. Imaginez, dans l’océan, quelques dizaines de petites Hiroshima flottantes…

[…] « Nous ne savons toujours pas ce qui se passe vraiment sous le sarcophage de Tchernobyl. Seuls 3% des éléments contenus dans le réacteur se sont dissous dans l’air. 97% y sont encore. Désormais, le régime politique — totalitarisme ou libéralisme comme au Japon — n’a plus grande importance. Ce qui en a, ce sont les relations entre l’homme et les hautes technologies dont dispose la société.

[…] « Le monde n’a pas tenu compte de la première leçon atomique. La recherche sur les sources d’énergie alternative est encore l’apanage de gens qu’on ne prend pas au sérieux, alors qu’elle doit être l’affaire de tous. Le rationalisme est dans une impasse. D’où un sentiment suicidaire. […] Le tsunami au Japon a transformé le progrès en cimetière. »

> Sur la catastrophe de Tchernobyl et ses causes, voir aussi sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_de_Tchernobyl


Du Titanic à Fukushima. Navigation à vue sur l’océan de la Technique sacralisée

Le texte qui suit (merci à François qui me l’a transmis) est extrait du livre « Titanic, au-delà d’une malédiction » de Djana et Michel Pascal (Ed. Anne Carrière Document, 2004). On le voit, il s’agit du Titanic dont on sait le destin, le mythe et sa « réincarnation » dans le spectacle hollywoodien. Mais son actualité rejoint, un siècle après (1912), la tragédie japonaise, en ce sens qu’il superpose dans une mythologie moderne et technique le plus grand, luxueux, et surtout « insubmersible » paquebot de l’époque, à la centrale nucléaire de Fukushima, au Japon. Celle-ci ne pouvait évidemment figurer au panthéon des Merveilles du monde d’alors, pas plus que l’A-380 ou les vertigineuses tours comme celle de Dubaï – et autres phalliques chefs d’œuvre de l’ingéniosité humaine. Avant la série d’accidents sur ses réacteurs, elle y aurait figuré d’office, dans le même lot des 435 réacteurs nucléaires recensés dans le monde, implantés au nom de la sûreté maximale. Tout comme le Titanic avait navigué sur l’océan de l’infaillibilité, tout comme Tchernobyl avait été le jouet d’apprentis-sorciers.

Voilà qui donnera du grain à moudre aux partisans de Jacques Ellul – dont mon ami Joël Decarsin, avec ardeur – qui voyait la source des maux de la modernité dans la sacralité transférée à la Technique.

 

La dixième et ultime Merveille du monde, ici mesurée à l’aune de ses concurrentes…

« …sur l’affiche de promotion, on «pose» donc le Titanic à côté d’une cathédrale, mais pas n’importe laquelle : on choisit l’une des plus hautes jamais bâties par l’homme, celle de Cologne. On fait la même chose avec la pyramide de Gizeh qui parait plutôt ridicule. Comparer le Titanic aux plus hautes constructions sacrées de l’homme, c’est induire, dans l’inconscient collectif, le concept que ce navire porte en lui une dimension sacrée, éternelle, immortelle. C’est aussi rapprocher les ouvriers des chantiers navals des bâtisseurs de cathédrales d’hier. Bien évidemment, ces hommes sont tout autant respectables, la question n’est pas là. Construire un paquebot demande un immense savoir-faire, une expérience, du talent. Mais les cathédrales et les pyramides recèlent une dimension spirituelle suprême, un labyrinthe de messages sur le sens de la vie, de la mort. Les paquebots, eux, sont avant tout des galeries marchandes, des hôtels de luxe, de magnifiques lieux de consommation. Confondre profane et sacré, comme le fait Ismay (un des publicitaires de l’époque, de la White Star Line), tout mélanger, réduire le sens fondamental, abolir les repères, tel est le nouvel évangile de ce début de siècle.

« Posé à la verticale, le Titanic apparaît effectivement bien plus haut que la cathédrale de Cologne ou la pyramide de Khéops. Ces constructions, dues au travail des hommes, ont perduré à travers les siècles. Ainsi, derrière cette juxtaposition se cache l’idée d’éternité. Telle une cathédrale, le Titanic semble là pour durer. Peu importe que ce soit absolument faux, et que la durée d’utilisation d’un navire se limite à quelques dizaines d’années. Le poser au coté des monuments sacrés situe également le paquebot dans la lignée des constructions dédiées à Dieu. Lui aussi confortera la notion d’éternité. Une fois de plus, la réalité se place exactement à l’opposé de la publicité.

« Le Titanic est une invention entièrement vouée à l’enrichissement, au profit. Le choc de la photo, le poids de l’ignorance berneront tout un chacun. En prétendant qu’un navire ne peut couler en étant persuadé que ses dimensions dépassent et de loin celles des lieux sacrés, on laisse penser au passager qu’il accédera à une forme d’immortalité. Sur un tel paquebot, rien ne peut lui arriver. Ce leurre photographique sera diffusé à des milliers d’exemplaires dans la presse. Celle-ci participera, à son insu, à la gigantesque campagne de désinformation. Elle accréditera une réalité méprisant toutes les lois de la nature, au risque de provoquer ses charges les plus négatives.

« Enfin, sur la brochure publicitaire, le Titanic apparaît, toujours verticalement, à côté des plus hauts buildings de New York. Il touche presque le ciel, sa silhouette fuselée semble prendre son envol. Juxtaposer le plus grand navire de tous les temps, les symboles de la réussite matérielle et les constructions sacrées s’avérera d’une terrible portée dans l’inconscient collectif. Comme un magicien cherchant à semer la confusion, Ismay va sciemment manipuler la réalité. En ce début de siècle, il s’agit d’aider à la perte des repères pour que l’homme consomme plus, qu’il se plie au nouveau monde qu’on lui prépare.

« Lorsque nous avons posé à Milvina Dean (une rescapée du naufrage) la question suivante : «Quel est pour vous l’iceberg d’aujourd’hui ? «, elle nous a répondu, après un léger temps de réflexion : «Ne plus croire en Dieu.» Il nous a semblé que son regard profond et sa réponse se situaient bien au-delà d’une simple interprétation chrétienne. En restant fidèle à son propos, on peut dire qu’elle faisait allusion aux défaillances de nos systèmes, à notre manque d’éthique, de compassion, auxquelles se sont substitués le culte de l’ego, la starmania, cette volonté vaniteuse de se croire supérieur à la nature, cette fuite en avant, cette incroyable détermination à occulter la mort.

« En additionnant les trois points forts mis en avant par les publicitaires : le détournement du sacré, l’utopie d’éternité, la confusion des genres, on parvint à un constat qui, d’un  point de vue sociologique, recoupe celui de Milvina Dean : la perte des repères... »

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Sur le même thème : Le syndrome du Titanic, de Nicolas Hulot (Calmann-Lévy, 2004)

 


Du Tchernobyl pétrolier et des émeutes dans le monde

Tandis que la diversion remplit son office autour du ballon mondialisé, tandis que le rideau de fumée s’épaissit sur les sombres affaires et magouilles du monde (le ministre et la miliardaire ; le fric des banques dans le système Bouton-Kerviel ; le tour de passe-passe entre ce même fric et les retraites ; le merdier à France Inter ; l’annulation de la garden-party élyséenne et la livraison de l’avion Air Sarko One… on en oublie et on nous en cache d’autres…). Pendant ce temps donc le pétrole continue à remplir l’océan. Pas de quoi rigoler à propos de ce Tchernobyl pétrolier. Pourtant marrons-nous quand même (rire jaune et vert) à la vue de cette cinglante parodie :

L’émeute, phénomène mondialisé… comme la mondialisation.

Autre perle, sur un mode bien différent, cet entretien sur «Nonfiction.fr» avec Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’Université de Paris 8-Saint Denis qui, après avoir étudié les banlieues et la crise de la politique, s’intéresse aux émeutes comme phénomène mondial ancré dans le contemporain. Extrait : « Parmi les choses observables, il y a notamment l’absence d’interlocution avec l’État. L’absence de mots qui a beaucoup frappé les observateurs en 2005. Une émeute ne se fait pas avec des banderoles, ne se fait pas avec des mots d’ordre, ne se fait pas avec des programmes de négociations. On n’est pas dans l’interlocution, on n’est pas dans le discursif, on est dans autre chose. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien à dire, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de langage sauf que le langage, c’est l’acte. Nous sommes dans un moment d’affrontement où l’affrontement est ce que l’on a à dire. Cet affrontement a des formes, un répertoire. » […]

Retour en force du nucléaire. « L’être humain n’est pas fait pour le nucléaire. », témoigne un sous-traitant accidenté

Je viens de recevoir, sur ce blog, un touchant témoignage venu en commentaire d’un précédent papier (« Encore un incident nucléaire au Tricastin : cent personnes contaminées »). Frédéric Rage apporte son témoignage personnel qu’il intitule « Le mensonge nucléaire » : « Ancien salarié d’un société sous-traitante pour le nucléaire, je travaillais sur des conteneurs de transport de type A en casmat à la SOCATRI, j’ai été contaminé, j’ai pris à moi seul 300 millirems de cobalt, depuis je fais des crises de tachycardie (16 g. de mauvais cholestérol) preuves à l’appui, j’aurai dû être dans le coma. j’ai mon aînée qui a fait de l’eczéma à la naissance, maladie très rare chez un nourrisson (preuves à l’appui). L’être humain n’est pas fait pour faire du nucléaire. 
Je n’ai jamais eu mon dossier médical, aucune indemnisation, tout est caché à Eurodif.
 Si une personne a les moyens, je voudrais bien récupérer mon dossier à Eurodif.
 J’ai été contaminé en 1992. »

« L’être humain n’est pas fait pour faire du nucléaire », ponctue Frédéric, qui sait de quoi il témoigne, jusque dans sa chair. Avec d’autres, déjà innombrables, de Tchernobyl à Tricastin en passant par toute la chaîne des « incidents » nucléaires, il pointe d’un doigt accusateur les limites d’une technique censée apporter le Progrès. La technique ne rend jamais l’homme meilleur, ni plus sage. Elle lui permet de mieux griller sa tartine du matin. Mais que fera-t-il ensuite de sa journée ?

Revenons sur ce qu’il faut bien appeler le retour en force du nucléaire, réchauffé sur le dos du climat…

En tant que sceptique « patenté » (par moi-même…), je n’ai rien a priori contre les climato-sceptiques. Du moins jusqu’à ce qu’ils rappliquent avec leurs autres certitudes, les mêmes, en négatif, qu’ils opposent à ces néo-croyants que sont les prêcheurs de l’apocalypse. Je ne saurais dénier, comme une probabilité, la perspective de ladite apocalypse – celle de la fin d’un monde fini, si l’on s’en tient aux lois physiques et non pas aux spéculations surnaturelles. Mais si tout ça n’est quand même pas pour demain, ce n’est pas une raison pour en hâter la venue, ni surtout pour gâter cette « bonne vie » sur terre ; ni pour s’interdire d’espérer en elle et de se battre pour la faire advenir – du moins pour ceux, les plus nombreux, qui en sont exclus.

Alors, même en admettant que la question du réchauffement climatique puisse se discuter, je ne vois rien qui empêche de préserver la qualité de vie ici bas et donc d’empêcher autant que possible la pollution éhontée de la planète, c’est-à-dire son exploitation la plus vorace. En quoi la lutte écologique ne peut manquer d’être scientifique – et politique.

Mais l’animal humain s’avère particulièrement tordu et même vicelard. Ainsi, spéculant sur l’Apocalypse (majuscule) à qui mieux-mieux claironnée, peut-il oser sans vergogne en vanter une autre, encore plus possiblement terrible ! C’est ce qu’on a pu voir hier soir sur France 3 dans un excellent documentaire, « Nucléaire en alerte »*. On y voit entre autres – c’est ce qui m’a le plus horrifié –, deux représentants (comme on dirait des VRP) d’Areva, se pourlécher les babines à l’idée de se goinfrer avec les commandes de centrales nucléaires en train d’affluer du monde entier !

Ainsi les alerteurs par excès en arrivent-ils à produire des effets contraires à ceux qu’ils souhaitent produire. Tandis que nous serions tous perdants. A la fois sur le plan climatologique : car, même en décuplant dans les cinquante ans qui viennent, le nombre des réacteurs nucléaires dans le monde, on sait que cela n’aurait pas d’incidence notable sur l’effet de serre et sur les dérèglements climatiques. A fortiori si ces dérèglements, comme le prétendent les climato-sceptiques, étaient dus pour partie aux cycles du soleil. Mais plus encore nous serions perdants sur le plan de la sécurité physique et sanitaire, ce qu’a bien montré le documentaire « Nucléaire en alerte ». En multipliant par dix, ou plus, le nombre d’installations nucléaires dans le monde, on multiplierait d’autant les risques d’accidents et la production de déchets, leur transport, leurs retraitements, leurs stockage, sans oublier les tentations et tentatives terroristes aboutissant à d’inévitables disséminations et contaminations dans le monde entier. Sans ignorer la tension qui se produira sur les réserves, elles aussi limitées, de minerai d’uranium.

Il est une variété de scientifiques particulièrement dangereuse, agissant comme des néo-croyants, pèlerins de leur dogmatique infaillibilité et à ce titre se prenant même pour Dieu. Ils ne sont peut-être pas majoritaires mais demeurent très influents auprès de leurs pendants intégristes qui sévissent dans les sphères politiques et économiques. Un Claude Allègre serait de ceux-là, bien qu’il semble ajouter quelques gouttes de moindre suffisance dans son vin de certitude (serait-il, à ce prix, à nouveau ministrable ou retraitable en sarkozie ?). Ainsi, dans Le Monde [4/3/10] vient-il d’en rabattre un coup en recentrant l’affaire du climat sur plus de réflexion questionnante. Extraits : « La planète est-elle menacée de réchauffement ? Oui, de deux ou trois degrés dans… un siècle. Mais elle est aussi, peut-être, menacée de refroidissement. Faut-il continuer à s’agiter dans des colloques sans rien faire ou faut-il, comme nous le suggérons, s’adapter à toutes les éventualités ?

« Le CO2 est-il une menace ? L’excès de CO2, évidemment. Et cet excès doit être combattu car, par exemple, il acidifie l’océan et, de toute manière, il est de bonne pratique d’économiser les énergies fossiles. Mais, en l’état, tout lui imputer — donc tout imputer à l’homme -, c’est s’égarer.

«  Y a-t-il une idéologie du réchauffement climatique ? C’est une évidence. Il faut retrouver les lois élémentaires du débat scientifique — ouvert, contradictoire, sans a priori -, mais certains écologistes (ou se présentant comme tels) s’arc-boutent : hors de notre pré carré, disent-ils, point de salut. De quoi ont-ils peur ? »

Certes, les écologistes, – la plupart sans doute – ont peur. Il y a de quoi et c’est pourquoi leur frousse est devenue contagieuse, sous des allures parfois messianiques. On l’explique, s’agissant du nucléaire – j’y reviens – qui constitue le vrai risque majeur, autrement menaçant à plus court terme que le réchauffement du climat. Parce que la probabilité d’un accident est liée en proportion à la complexité des techniques, donc à leurs faiblesses, aggravées par les propres faiblesses humaines (huit accidents sur dix sont dus à l’homme). C’est en quoi les VRP d’Areva – et leurs complices politico-marchands – se comportent en vulgaires et irresponsables profiteurs. Ils spéculent notamment sur le temps qui a émoussé les mémoires à propos de Tchernobyl (1986) et aussi, avant et après, d’une litanie d’incidents et d’accidents plus ou moins passés à la trappe de l’actualité spectaculaire. Le documentaire montré hier sur France 3 a bien rappelé l’impérieuse réalité du risque nucléaire, qui n’a rien à voir avec le risque industriel « ordinaire ». Une catastrophe nucléaire cause des dégâts humains, écologiques, économiques exorbitants – c’est-à-dire sortant de l’acceptable, même comptablement, dans le rapport « avantages/coûts ».

L’exercice de crise montré hier à la télévision, tel que EDF et ses partenaires de sûreté les pratiquent régulièrement, est censé rassurer les populations tout en faisant admettre la probabilité de l’accident… Douteux et putassier paradoxe, enfoncé à coups de « com’ » envers une citoyenneté résignée, les habitants du Cotentin en l’occurrence à qui l’on a imposé – hors consultation démocratique, car personne n’en aurait voulu –, de vivre dans la zone la plus nucléarisée du monde : deux réacteurs nucléaires et un troisième en construction (EPR), la plus grosse usine de retraitement des déchets radioactifs (La Hague) et en prime une base de sous-marins nucléaires (Cherbourg).

S’ils ont vu le film « Nucléaire en alerte » (diffusé de 23 heures à minuit et demi…), ils auront pu en faire quelques cauchemars. En découvrant par exemple que les fameuses enceintes de confinement en béton (le dôme) s’avèrent poreuses aux gaz radioactifs et que, de plus, elles ne résisteraient pas à une surpression interne liée à la fonte du cœur d’un réacteur en perte de contrôle. Une simulation a d’ailleurs montré son explosion, qui aurait les effets d’un autre Tchernobyl. C’est pourquoi, les nouveaux réacteurs EPR en construction (problématique) ajoutent une protection en acier doublant le dôme de béton. Et quoi d’autre encore pour protéger l’enceinte d’acier ? et continuer ainsi à habiller la poupée russe qui symbolise bien, hélas, la fuite en avant face à une énergie injustifiable. Comme disait jadis le slogan, « l’assurance ne paraît chère qu’avant l’accident ».

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* Nucléaire en alerte, de Thomas Johnson, France 2009. 105 mn. Rediffusion ce 5 mars à 2 h 30


Tchernobyl. La terreur par le Mensonge

Tchernobyl, 26 avril 1986. Un avant et un après. Une nouvelle donne politique, économique, écologique, humaine. Et chronologique. Comme pour Jésus-Christ, sur un tout autre registre et pour ceux qui s’y réfèrent, on devra marquer le temps de cette borne noire. Avant ou après T-86.

Nous sommes en l’an 20 après T-86.

Voilà vingt ans que s’est produit ce drame sans précédent dans l’Histoire. Vingt ans de souffrances pour des milliers de victimes du « sida nucléaire ». Vingt ans de mensonges aujourd’hui à peine écornés. Ainsi ces films, photos, témoignages, articles, documents qui commencent à sortir du noir absolu, absolutiste. Timide levée du voile – noir –, qu’une omerta, farouchement, maintient en ses quatre coins. Pouvoirs de l’argent, de la Technologie comme rapport totalitaire au monde, classement de l’humain comme sous-valeur. Si timide, en terme de conscience universelle, cette levée du voile demeure symbolique. Certes, elle permet de mettre cartes sur table. Pour une partie de poker menteur.

Dans la quinzaine précédant l’anniversaire de l’accident, la télé française a notamment diffusé cinq ou six films remarquables. Mais pour les couche-tard, sur des chaînes secondaires. Rien sur TF1, certes. Ni sur France 2, hélas – si j’ai bien lu les programmes. France 3 a diffusé « La Bataille de Tchernobyl » [de Thomas Johnson, excellent], mais à 23 heures 20.

Arte aussi a livré une soirée « théma » : deux documentaires remarquables, notamment celui de Wladimir Tcherkoff, « Le Piège atomique ». On y croise, les yeux dans les yeux – et c’en est à pleurer – le peuple des victimes, piégées, oui, comme des rats, dans cette démence idéologique, techniciste et pour tout dire absolutiste. Sur les terres ravagées à jamais – presqu’une moitié de la France qui serait contaminée ! –, quelques paysans ont refusé de partir, ou sont revenus. Telle cette paysanne biélorusse en blouse fleurie. Elle survit avec son unique vache dans sa campagne qu’elle continue à trouver si belle. Tel ce petit père de 80 ans à large casquette, au teint gris et au récit désespéré et poignant : « On a eu le socialisme, le communisme… maintenant c’est « ça »! Je peux vous dire : En quatre-vingts ans, je n’ai pas connu huit jours heureux ! » Et de remercier l’équipe de cinéma de lui avoir rendu visite…

Le film, ensuite, fait témoigner des « liquidateurs », prolos et soldats réquisitionnés pour dompter le monstre. Il y en eut entre 500.000 et 800.000 (pas de chiffres officiels, pas de statistiques, tout dans le Secret et le Mensonge). Ils y allèrent, à la pelle, pousser dans le gouffre les débris projetés d’uranium ou de graphite. Radiations plein pot, protections dérisoires, inconscience, abnégation et héroïsme mêlés. Parfois arrosés de vodka – «ça protégeait!». Quatre-vingt dix secondes au pas de course, température + 100°. Perte des repères temporels, ils restaient souvent plusieurs minutes. Goût de métal dans la bouche, les dents comme disparues. Il fallait bien ! Même les robots ne tenaient pas le coup : tous grillés en quelques minutes !

Ils racontent l’enfer, pleurent au souvenir de leurs copains morts. N’en veulent à personne, dans une apparente sérénité. Ils ont touché l’équivalent d’une centaine d’euros. Et une médaille. L’un d’eux, en fauteuil roulant, le souffle court, répète à plusieurs reprises « C’était il y a longtemps et ce n’est pas vrai ».

On verra aussi ces enfants aux regards graves de vieux, atteints de cancers, le cou difforme ou alors malformés parce que conçus après T-86. Enfants monstrueux de Tchernobyl à qui manquent un bras, une jambe, ou affublés de becs de lièvre – pour ce qui est du visible. Ex-physicien du nucléaire revenu de toutes ses illusions technicistes, aujourd’hui engagé contre l’atome, Vassili Nesterenko avance des chiffres : 23% d’enfants d’un seul village atteints de cataracte ou de cécité, 85% de problèmes cardiaques, de gastrites, d’ulcères…

Mais, pour la fin de cette Théma,  le « meilleur » était à venir sous la forme annoncée d’un « débat ». Le journaliste allemand de la chaîne se trouvait face à un dénommé Jean-Bernard Chérié, présenté comme « délégué de l’IRSN pour EUROSAFE » – donc, ça devait être un important, un ponte… En fait, le prototype même du technocrate-à-langue-de-bois, espèce non appelée à muter, même sous hautes radiations. Rien à tirer de cet aimable entretien entre gens policés. Sauf l’injure portée aux témoignages précédents et, par delà, aux victimes passées, actuelles et à venir de la catastrophe T-86. Une injure non-voulue, certes. Juste l’ordinaire parole froide, sans chair, des chantres du Progrès.

Ce type, payé par le Système nucléocrate saurait-il recracher autre chose que son jargon de perroquet embrouillassé ? Mais à considérer son discours non verbal – corps rigide, langue sèche et expressions ensuquées –, on pouvait, sous l’absence de conviction, deviner chez ce larbin si mal à l’aise une probable souffrance interne. Le prix à payer (combien, au fait ?) pour la parole non libre, celle de « la voix de son maître ».

Une ex-députée soviétique et ex-ingénieure du nucléaire, a trouvé la formule-choc : Le plus grave, dit-elle en substance dans l’un des documentaires, ce n’est pas le césium 137 , ni le plutonium 239, c’est le M-86, le Mensonge de Tchernobyl. Relevons en passant que ledit Mensonge – sans doute aussi vieux que l’humanité et, dans sa forme moderne, aussi vieux que la politique – est à la fois conséquence et cause de la catastrophe. C’est bien le Mensonge politique, étatique, névrotique du stalinisme agonisant qui a engendré la fatale réaction en chaîne. Produire, produire, produire ! Et d’abord au profit du système militaro-industriel, héritier du « gosplan » léniniste. Hors de quoi, point de salut. Exit l’individu, vive la donnée chiffrée, brute, brutale, assassine. Ce régime avait déjà sacrifié des millions d’êtres ; il n’allait tout de même pas se gêner pour quelques milliers d’autres !

Comme le ver dans la pomme, le Mensonge avait pourri le fruit amer du stalinisme. Les ingénieurs de Tchernobyl ignoraient les paramètres réels du fonctionnement des installations car les concepteurs – militaires ou au service de l’armée – les gardaient sous le boisseau du secret d’État. Nous étions toujours en « guerre froide », en dépit de Gorbatchev. Tandis que le cow-boy Reagan rêvait de sa « guerre des étoiles ». La centrale de Tchernobyl  – quatre réacteurs, prévue pour douze ! – était censée produire du courant, certes, mais à base de plutonium et pour nourrir les ogives nucléaires pointées sur l’Occident. Le directeur de la centrale était un apparatchik; son adjoint rêvait de gagner quelques galons. L’expérience qu’il allait mener devait lui assurer une promotion. Car elle n’avait pas pu être conduite avant la mise en service du réacteur, vieux seulement de deux ans. Ce Dr Folamour alla donc au bout de ses désirs de pouvoir, en dépit des objections de ses proches collaborateurs inquiets des manœuvres ordonnées à l’encontre de la sûreté. [Il fut l’un des rares survivants de l’équipe sur place, il est mort après quelques années de prison].

Autre face du M-86 : sa variante politique qui s’évertua, si l’on ose dire, à taire la terrible réalité. Gorbatchev lui-même ne fut averti de la gravité de la situation que 48 heures après l’explosion! Ce qui ne l’empêcha pas, sans doutre aussi au nom de la « Glasnost », de maintenir les fameuses cérémonies soviétiques du 1er mai. Lesquelles, par un soleil radieux, exposèrent à l’invisible nuage mortifère des centaines de milliers de Russes, d’Ukrainiens et de Biélorusses. Sans parler, notamment, de ces autres milliers de Français qu’un autre – le même, en réalité – Mensonge d’État, avait empêchés de se mettre à l’abri, comme ils auraient dû ! J’en fus, ainsi que ma blonde et notre petite dernière, de quelques mois. Le ciel était sans doute aussi bleu qu’à Moscou ou à Kiev et Minsk. Nous avons déjeuné sur la terrasse, rejoints par un copain de passage. Belle journée !

On savait bien, cette histoire d’accident dans une lointaine centrale nucléaire… Mais les infos coulaient, rassurantes, comme le long et paisible fleuve de l’intox. Ce même fleuve infernal, ce Léthé chargé de mort qui, toujours, aujourd’hui, menace nos vies car il irrigue de son poison nos fragiles, cupides et coupables systèmes médiatiques ! C’est notamment de là que date mon credo renforcé en un journalisme du doute méthodique. Ne rien croire qui ne soit vérifié, recoupé, deux fois, trois plutôt, et même plus ! Et se méfier des sources aussi apparemment limpides qu’un nuage radioactif.

De ce côté-ci de la vertu politique, oeuvraient une bande de politiciens enivrés du pouvoir nouveau : 1986, première cohabitation, Chirac et sa clique aux affaires depuis le 20 mars : Charles Pasqua (intérieur), Michèle Barzac (santé publique), Alain Carignon (environnement), Alain Madelin (industrie et recherche) et François Guillaume (agriculture). On n’allait tout de même pas gâcher la fête pour quelques becquerels ! Le Secret fut convoqué. Silence radio jusque sur les télés et journaux dominants. Sauf pour la météo et Brigitte Simonetta, innocente nunuche rassurant le peuple de France : seul de toute l’Europe, il était abrité par le bienveillant anticyclone des Açores !

Le 6 mai, une semaine après la catastrophe, François Guillaume déclare : « Le territoire français, en raison de son éloignement, a été totalement épargné par les retombées de radionucléides consécutives à l’accident de Tchernobyl ». Le patron des agriculteurs productivistes avait choisi et le gouvernement avec lui : priorité au lait et à la salade !, protection des revenus agricoles. Même sens humanitaire, avec onction « scientifique », exprimé par celui qui allait devenir le plus fameux des garde-barrières, le professeur Pelllerin…

L’économie d’abord. Après on verrait bien. D’ailleurs, on a vu. Pelllerin, Guillaume et tous les autres conjurés de l’omerta s’en sont remis comme d’une grippe. A côté de quoi, pourtant, l’affaire du sang contaminé pourrait ne sembler qu’une bluette (bien que non négligeable, cela va sans dire).

Le Mensonge toujours. Celui des médias moutonniers, emportés dans le même élan crédule. Je parle des médias dominants, pas des feuilles écologistes (mais je crois bien que La Gueule ouverte avait déjà cessé de paraître), ni de ces scientifiques qui se mobilisèrent, tels ceux qui fondèrent alors la CRIIRAD (laboratoire indépendant installé à Valence) comme contre-pouvoir scientifique aux assauts de la communication étatique corrompue.

Rendons à César, en l’occurrence Jean-Claude Bourret d’avoir été l’un des tout premiers journalistes de média dominant (TF1) à douter du credo officiel. C’est lui qui – de retour d’Italie où des mesures de protection publique avaient été prises – invita le Pelllerin en direct et, l’ayant placé face à Monique Serré, chercheuse au CNRS, aboutit à faire apparaître sa filouterie de contrebandier pseudo scientifique. On était déjà le 10 mai, la duperie d’État durait depuis quinze jours.

Mensonge. Les balises de toutes les centrales et installations nucléaires, ainsi que celles de certaines casernes de pompiers (comme à Ajaccio) s’étaient déclenchées, accusant des taux de radioactivité dix fois supérieurs à la normale ! Préfets, ministres, premier ministre: tous savaient ! Mitterrand avait-il été réellement informé de ces niveaux anormaux de radioactivité ? On ne sait trop.

Et viennent alors pérorer devant micros et caméras les Barzac (Michèle, ministre de la santé !), les Madelin (Alain, ministre de quoi déjà ?, de l’industrie pardi !) assurant tout sourire de VRP qu’on pouvait consommer fruits et légumes en toute sécurité. [Je ne peux me priver de rappeler que c’est de ce même Madelin qu’est sorti le fameux aphorisme selon lequel « la nature sait toujours réparer les erreurs humaines »… C’est vrai, après tout : il suffira de 25.000 ans au plutonium 239 répandu autour de Tchernobyl pour perdre la moitié de sa nocivité !]

Mensonge encore, toujours. Tchernobyl n’était pas la vieillerie dépassée que l’occident s’est complu à dénigrer. C’était une centrale moderne, récente (le réacteur 4 fonctionnait depuis deux ans), performante – au sens des dogmes technicistes. Avec des défauts qui, une fois identifiés, s’avéraient gérables – toujours selon les mêmes dogmes. Pas plus dangereuse que les autres, au fond. Pas moins non plus. Voilà justement ce qu’il fallait se refuser à admettre, sous peine de remettre en cause le tout nucléaire alors triomphant (sortie de choc pétrolier).

Les occidentaux optèrent alors pour une critique technique de la filière RBMK (Reaktor Bolchoi Mochtchnosti Kanalni), considérée comme bien inférieure à la filière américaine Westinghouse généralisée dans le « rest of the world » et notamment en France (52 réacteurs de ce type aujourd’hui). Pourtant, le 28 mars 1979,  l’un des plus importants accidents de l’histoire de l’énergie électronucléaire s’est produit dans la centrale nucléaire de Three Mile Island, en Pennsylvanie, aux Etats-Unis. Fonctionnant depuis trois mois, le cœur du réacteur numéro 2 a fondu et a été mis définitivement hors service. Il s’en est fallu d’une heure pour que l’enceinte de confinement n’explose, provoquant un Tchernobyl américain !

Ce « miracle » a aussi permis aux nucléocrates de forger un mensonge de plus : celui concernant la fameuse enceinte de confinement d’un mètre d’épaisseur. Cette cloche de béton en principe hermétique – en fait, la plupart deviennent poreuses en vieillissant ! – n’existant pas dans les installation type RBMK, l’argument en fut tiré d’une écrasante supériorité des centrales occidentales. Argument illusionniste : EDF et les organismes de sûreté ont tous intégré dans leurs scénarios de catastrophe l’hypothèse de l’explosion de cette enceinte en cas de fusion du cœur d’un réacteur (production incontrôlée d’hydrogène détonnant). On sait aussi que lesdites enceintes ne résisteraient ni à un séisme important, ni à une attaque terroriste du genre 11 septembre 2001.

Quant à Tchernobyl, les Soviétiques, bien sûr, accablèrent les responsables techniques locaux. Erreurs humaines contre erreurs techniques. Un point partout et le système politico-nucléaire était sauf. Un accord, à base de secret, fut même conclu lors de l’officielle conférence tenue à huis clos à Vienne en août 1986 : taire la réalité pour « ne pas affoler les populations » ! Ce qui, en novlangue (de bois), de Moscou à Paris, Washington, Vienne traduisait une seule et même obsession : préserver à tout prix le credo nucléaire, sa religion scientiste et capitaliste (le gros mot), ses papes inquisiteurs de l’internationale mensongère.

C’est ainsi que de cette conférence, sous la houlette de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), présidée par Hans Blix – on le retrouvera plus tard en Irak en version surmédiatisée –, sortiront des estimations chiffrées du nombre des victimes : aberrantes, attentatoires à l’Histoire. Estimations officielles toujours avancées – à la baisse ! – par les mêmes sources et vingt ans plus tard.

Et le Mensonge perdure, aujourd’hui même. Certes, on peut parler de Tchernobyl, montrer et dire pratiquement ce qu’on veut. Car les contre-feux ont été allumés depuis toujours – c’est-à-dire depuis qu’existe le secret militaire lié à l’arme atomique. Tandis que la guerre mondiale, aujourd’hui s’est transposée – transmutée – dans le champ généralisé de la marchandise et de la finance. Le Dogme des dogmes posant la Croissance comme Absolu intouchable, comme Totalité globalisée, interdit toute critique de cette fuite en avant productiviste qui menace l’avenir de l’humanité. « Interdire » n’est d’ailleurs pas nécessaire tant l’évidence s’est imposée – gloire à la com’ ! – comme une seconde « nature », tant le dogme s’est trouvé « naturalisé », intégré au processus de mort sous le masque de la vie.

On peut voir là l’une des « victoires » du néolibéralisme et de leurs théoriciens, les néo-conservateurs états-uniens prônant la religion de la (dé)régulation par le tout-marché. L’autre religion dominante du tout-État ayant fondu avec l’uranium de Tchernobyl, ont surgi les « irradiés d’Allah » au Pakistan et aujourd’hui en Iran. Bombe ou pas, la question du nucléaire me paraît aussi spécieuse que celle portant sur la « modération » de l’islamisme. Quand les hommes succombent à la folie prométhéenne, se prennent pour des porte-feu invincibles, quel espoir reste-t-il à la paix, à l’idéal, à la fraternité, à l’amour ?

Aujourd’hui s’annonce la fin du pétrole. Non, je rectifie, « on » annonce la fin du pétrole comme une Apocalypse dont le danger serait imminent. Et pour cause, « on » a laissé venir la crise. « On » a dénigré les énergies renouvelables et toutes autres alternatives à l’effrénée consommation énergétique. « On » ressort donc la même carte, biseautée, de sa manche d’illusionniste : le nucléaire. Comme si la fin du pétrole ne datait pas de son début! Je me souviens pourtant, gamin, avoir entendu dans le poste cette sornette qui, alors, m’avait interloqué, et selon laquelle « il y avait tant de pétrole dans le monde que jamais on n’en verrait la fin » ! Aujourd’hui, l’humanité chancelle au bord du gouffre, empiffrée jusqu’à étouffement dans son « progrès ». Mais ses affairistes, de plus belle, continuent à prospérer en fabriquant des 4x4 pour le bonheur de millions de Chinois, proto-communistes néo-convertis à la religion marchande.

Le nucléaire a vraiment de l’avenir. Plus que l’Homme. Tellement plus que l’homo-tchernobylus, survivant maladif et sans joie. Je revois ces visages blêmes d’enfants aux regards durs et enfoncés, ces femmes et ces hommes rongés du dedans par le manque à vivre, la vie impossible. Cinq millions de déportés, des villages rasés, des villes désertées, des forêts et des champs contaminés à jamais. Des territoires rendus inhabitables pour des siècles. Des générations traumatisées au plus profond des corps, des âmes. Et même des gènes, pour ce qui est de l’avenir.

Voilà aussi pourquoi ce vingtième anniversaire sonne creux dans les opinions générales. Des faits surnagent « dans l’actu », flottant dans l’absence de sens, un certain vide événementiel, le spectacle du monde pour un monde du spectacle. Cette semaine Tchernobyl, puis « le mois du blanc », les soldes, la vie moderne… Si « à toute chose  malheur est bon », en cherchant bien… peut-être pourrait-on accorder un crédit à la catastrophe T-86 : d’avoir rabattu le caquet des nucléocrates arrogants. Enfin, un peu et en apparence. Car, entre temps, les mêmes ont eu le loisir de s’exercer à la com’, histoire de fourbir des arguments spécieux, sur l’air ingénu de la « transparence », auprès des médias vendus aux industriels. Sans oublier, retourné comme un doigt de gant, le fameux « risque-zéro-qui-n’existe-pas » ! Et c’est bien là le problème, le point noir, abyssal, d’où a jailli le feu de l’enfer. C’était à Tchernobyl, Ukraine, comme ce pourrait l’être de l’un ou l’autre de ces 443 réacteurs nucléaires implantés dans le monde [source: AIEA], « tous plus sûrs les uns que les autres ». Souvenons-nous, la probabilité – cette « science » imbécile – avait prédit pour Tchernobyl : un risque sur deux millions. Comme au loto, version sinistre.

On peut bien claironner de grandes œuvres télévisuelles sur « les origines de l’Homme », rameuter le banc et l’arrière-croupe des fils de pub’, de com’ et autres lobbyistes. Et faire « de l’audience » pour la bonne cause. Le passé, le bon passé bien lointain, sans conséquences tangibles, actuelles : oui, ça on sait le « promotionner » en « prime time » et en « tête-de-gondole » de tous les supermarchés du monde.

T-86, tragédie moderne. Ne pas manquer de lire La Supplication, de Svetlana Alexievitch (éd. J’ai lu), qui a recueilli des paroles de survivants, la plupart de ses compatriotes biélorusses. Des hommes et des femmes simples. Des Héros. Sans eux, nous ne serions peut-être pas là à deviser sur leur apocalypse ; car elle serait devenue la nôtre aussi. Ce demi-million de « liquidateurs », à l’instant, je me demande où, dans quel pays de la planète on trouverait aujourd’hui à les lever pour, à mains nues, affronter le diable.

En ce jour tristement anniversaire, Svetlana Alexievitch a écrit dans Le Monde : « Vingt ans se sont écoulés depuis la catastrophe et, pourtant, la question essentielle reste pour moi : suis-je en train de témoigner du passé ou de l’avenir ? Je considère pour ma part Tchernobyl comme le début d’une nouvelle histoire. L’homme s’est trouvé placé devant la nécessité de revoir toutes ses représentations de lui-même et du monde. »


DANS LA PRESSE. Leçons de survie à la radioactivité en Biélorussie

Il faut se faire à l’idée d’un Tchernobyl à nos portes. On se décide même à y préparer l’opinion occidentale. C’est ce qui ressort des conclusions d’un colloque tenu les 14 et 15 mars à Paris et organisé par le « SAGE » – ne rions pas, il s’agit de Stratégies pour le développement d’une culture de protection radiologique. Ça me rappelle, sur un autre registre, ces autres colloques dont les coopérations du Nord bombardent les Africains.

Hervé Kempf, Le Monde [17/03/05]

Diantre, quel meilleur « terrain d’étude » que celui de la Biélorussie ? « Situé au nord de l’Ukraine, rappelle le journaliste, ce pays qui ne possède pas de centrale nucléaire, a reçu 70 % des retombées radioactives de l’explosion de 1986. Un million et demi de personnes vivent dans des zones où les sols présentent une radioactivité supérieure à 37 000 becquerels (Bq) par m2. On apprend ainsi que dans le district de Bragin, seul un enfant sur dix peut être considéré en bonne santé au terme des études secondaires… À Minsk, 90 % des enfants dans les zones aujourd’hui contaminées étaient en bonne santé en 1985, 20 % aujourd’hui. Les enfants ont des maladies de vieux : pathologies cardio-vasculaires, des problèmes immunitaires et du canal digestif, plus encore que des cancers.

1supplic« Cela ne rentre pas dans les schémas connus. Toute la science de la radioactivité s’est construite sur Hiroshima, un phénomène d’irradiation brutale et externe. Avec Tchernobyl, la situation est toute nouvelle : des millions de personnes ingèrent par alimentation de la radioactivité. Et il semble bien qu’au-delà d’effets cancérogènes d’autres effets soient provoqués. »

Des associations antinucléaires mettent en cause la neutralité de colloques comme celui-ci, financé par EDF, Areva et le Commissariat à l’énergie atomique. Les critiques portent notamment sur le fait «d’aider les populations à faire comme si elles pouvaient vivre normalement dans des conditions qui les tuent. (…) Toute cette affaire vise à organiser l’acceptation et la confiance sociale nécessaires à la relance actuelle des programmes nucléaires».

→ Sur Tchernobyl, s’il n’y avait qu’un livre à lire : La supplication, de Svetlana Alexievitch. Enquête implacable menée en Biélorussie par la plus célèbre aujourd’hui de ses citoyennes (qui vit d’ailleurs en France).
→ Sur ce colloque : www.ec-sage.net


  • © Ch.- M. Schulz

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      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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