On n'est pas des moutons

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Nucléaire. Une fois de plus, Greenpeace fait voler en éclats le dogme sécuritaire d’EDF

En s’introduisant ce jeu­di matin à l’intérieur du périmètre de la cen­trale nucléaire de Cat­tenom, en Moselle, pour y déclencher un feu d’artifice, des mil­i­tants de Green­peace ont une fois de plus dénon­cé, en les démon­trant, la fragilité et l’accessibilité de ces instal­la­tions haute­ment radioac­tives. En l’occurrence, il s’agissait de la piscine d’entreposage du com­bustible nucléaire usé, bâti­ment par­ti­c­ulière­ment vul­nérable puisque con­stru­it selon des normes ordi­naires d’entrepôts indus­triels.

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Cette opéra­tion vient tout à pro­pos illus­tr­er un rap­port d’experts indépen­dants 1 qui met en cause la sécu­rité des instal­la­tions nucléaires français­es et belges en pointant du doigt leur vul­néra­bil­ité face aux risques d’attaques extérieures. Ces experts sont par­ti­c­ulière­ment inqui­ets con­cer­nant cer­taines instal­la­tions des cen­trales français­es : les piscines d’entreposage des com­bustibles nucléaires usés. Alors qu’elles peu­vent con­tenir le vol­ume de matière radioac­tive le plus impor­tant au sein des cen­trales, ces piscines sont très mal pro­tégées ; elles con­stituent une épée de Damo­clès au-dessus de nos têtes.

En cas d’attaque extérieure, si une piscine est endom­magée et qu’elle perd son eau, le com­bustible n’est plus refroi­di et c’est le début d’un acci­dent nucléaire : de la radioac­tiv­ité s’échappe mas­sive­ment dans l’atmosphère, avec des con­séquences radi­ologiques très graves.

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Le point faible des cen­trales, les piscines d’entreposage du com­bustible. Ici, à Fes­sen­heim – la plus vieille du parc nucléaire français. (Cli­quer pour agrandir).

En France, niveau 4 atteint

Le nucléaire 100 % sûr est un mythe. Même si les acci­dents sont rel­a­tive­ment rares, leurs impacts sur la pop­u­la­tion, l’environnement et l’économie d’un pays sont effroy­ables. La France n’est pas à l’abri. Les acci­dents les plus graves jamais enreg­istrés sont ceux de Tch­er­nobyl (26 avril 1986) et de Fukushi­ma (11 mars 2011). Ils étaient de niveau 7. Mais d’autres acci­dents ont eu lieu aux États-Unis et au Roy­aume-Uni par exem­ple.

Les acci­dents nucléaires les plus graves en France (niveau 4) ont eu lieu à la cen­trale de St-Lau­rent-des-Eaux (Loir-et-Cher) en octo­bre 1969 et en mars 1980. Dans les deux cas, des com­bustibles ont fusion­né dans un des réac­teurs de la cen­trale. D’autres acci­dents nucléaires aus­si graves ont été évités de justesse dans d’autres cen­trales.

Certes, les inci­dents de niveau 2 ou 3 sont rel­a­tive­ment rares en France : l’incendie d’un silo de stock­age à La Hague en 1981, une mau­vaise vis dans le sys­tème de pro­tec­tion de Grav­e­lines en 1989, l’inondation de la cen­trale du Blayais en 1999, la perte de plu­to­ni­um à Cadarache en 2009, etc. Mais l’Autorité de sûreté nucléaire, chargée du con­trôle du nucléaire en France, recon­naît que plusieurs cen­taines d’écarts de niveau 0 et une cen­taine d’anomalies de niveau 1 ont lieu chaque année. Les inci­dents qui se sont pro­duits sur les sites du Tri­c­as­tin en 2008 et de Grav­e­lines en 2009 relèvent, offi­cielle­ment, de cette caté­gorie 1.

Vu le nom­bre de réac­teurs nucléaires en France (58) et d’installations néces­saires à leur fonc­tion­nement, tous les Français sont con­cernés par ce risque, mais aus­si les habi­tants des pays voisins, en rai­son de l’emplacement de cer­taines cen­trales nucléaires proches des fron­tières : Grav­e­lines et Chooz à côté de la Bel­gique, Fes­sen­heim proche de l’Allemagne et de la Suisse (elle-même aus­si sous la men­ace du Bugey) ou encore Cat­tenom en Lor­raine, à deux pas du Lux­em­bourg.

Avec un parc nucléaire vieil­lis­sant et mal pro­tégé, la pro­duc­tion d’électricité est aujourd’hui syn­onyme de dan­ger en France. Green­peace, toute­fois, ne se voudrait pas fatal­iste. L’organisation écol­o­giste veut croire (ou fait sem­blant) qu’EDF peut encore faire le choix de se pass­er du nucléaire et de dévelop­per les éner­gies renou­ve­lables. « Plutôt que d’investir des dizaines de mil­liards dans le rafis­to­lage de vieux réac­teurs, estime Green­peace, et de pro­duire des déchets qui res­teront radioac­t­ifs pen­dant des cen­taines de mil­liers d’années, EDF peut décider d’investir dans des éner­gies qui sont sûres, pro­pres et désor­mais bon marché. Deman­dons à EDF de sor­tir du risque nucléaire, une bonne fois pour toutes. » 2

La réponse, les nucléocrates d’EDF l’ont à nou­veau répétée hier dans les médias, dès la pub­li­ca­tion du rap­port de Green­peace. Ils ont ressor­ti leur dogme – infail­li­ble par déf­i­ni­tion – selon lequel l’électricien ne cesse de ren­forcer ses sys­tèmes sécu­ri­taires autour de ses cen­trales. 3 Le feu d’artifice de ce matin fait vol­er en éclats spec­tac­u­laires ces pieuses et incon­séquentes cer­ti­tudes.

Notes:

  1. « La sécu­rité des réac­teurs nucléaires et des piscines d’entreposage du com­bustible en France et en Bel­gique, et les mesures de ren­force­ment asso­ciées », octo­bre 2017. Con­tribu­teurs du rap­port : Oda Beck­er (Alle­magne), Manon Besnard (France), David Boil­ley (France), Ed Lyman (États-Unis), Gor­don MacK­er­ron (Roy­aume-Uni), Yves Mari­gnac (France), et Jean-Claude Zer­bib (France). Rap­port com­mandé par Green­peace France.
  2. Green­peace lance une péti­tion en direc­tion d’EDF. On peut la sign­er ici.
  3. EDF dit avoir engagé un mon­tant de 700 mil­lions d’euros pour ren­forcer la sur­veil­lance des instal­la­tions. On voit leur effi­cac­ité… Quant à pro­téger réelle­ment les piscines de stock­age, cela se chiffr­erait en plusieurs dizaines de mil­liards. Déjà dans le rouge financier, EDF n’en a pas les moyens et se trou­ve lit­térale­ment dans l’impasse.

Tchernobyl, 30 ans après. Mensonges et désolation

logo26 avril 1986, Tch­er­nobyl. 5 mars 2011, Fukushi­ma. Trente ans d’un côté, cinq de l’autre. Deux tristes anniver­saires qui mar­quent à jamais les deux plus grandes cat­a­stro­phes liées à l’exploitation par l’homme de l’énergie nucléaire. Une énergie bien par­ti­c­ulière que ses exploitants s’efforcent de ren­dre banale, ordi­naire… Une énergie de l’avenir, radieuse (si on ose dire) et même pro­pre ! C’est ain­si que ses plus émi­nents représen­tants, EDF au pre­mier chef, se sont invités à la COP-21 afin d’y gref­fer leur habituelle pro­pa­gande en se rac­crochant au train du Pro­grès « décar­bon­né », dont les riants wag­ons atom­iques, en effet, ne pro­duisent pas le si néfaste CO2. Donc, plutôt la Peste (nucléaire) que le Choléra (fos­sile).

Mais il tourne, le vent mau­dit du pseu­do-pro­grès qui a semé la déso­la­tion en Ukraine et plus encore en Biélorussie, et tout alen­tour jusque sur nos têtes et sous nos pieds, dans presque toute l’Europe. Puis une autre tem­pête aus­si malé­fique s’est déchaînée à par­tir du Japon, ruinant une par­tie du pays, chas­sant sa pop­u­la­tion, menaçant la san­té, pro­fanant les océans et le monde vivant.

Le vent tourne, en effet. Le vent du soleil qui fait tur­bin­er les éoli­ennes, pro­duit les marées, rem­plit les bar­rages, élec­trise les pan­neaux pho­to­voltaïques. Le vent d’un autre avenir qui refuse la ter­reur de la Toute-Puis­sance tech­nolâtre à la mer­ci d’un cou­ver­cle de cuve fis­suré, d’un clapet récal­ci­trant, d’un séisme et d’une inon­da­tion, de ter­ror­istes hal­lu­cinés, d’un Doc­teur Folam­our aux ordres de son délire.

En coor­di­na­tion avec la coopéra­tive d’Europe Écolo­gie – Les Verts (région Paca), « C’est pour dire » va pub­li­er et dif­fuser à par­tir de lun­di une série d’articles mar­quant le tren­tième anniver­saire de cette cat­a­stro­phe – tou­jours en cours, il ne faut pas l’oublier. En quoi un acci­dent nucléaire ne peut être com­pa­ra­ble à aucun autre acci­dent lié à l’activité humaine.

Au pro­gramme

Lun­di 25. 1) 25 avril 1986. Tout va bien à la cen­trale Lénine

Mar­di 26. 2) Le mon­stre s’est déchaîné

Mer­cre­di 27. 3)  Comme un nuage

Jeu­di 26. 4) Un nuage, des lam­beaux partout

Ven­dre­di 26 5) Acci­dents con­nus… et dis­simulés

Same­di 27. 6) Coût estimé d’un acci­dent majeur

 

Et aujourd’hui , en avant-pro­gramme

Une centrale, des Inconnus



Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl

Nous avons – mon fils François et moi-même – saisi au vol cette sug­ges­tion d’un ami : mar­quer le 30e anniver­saire de la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl (26 avril 1986) par la pub­li­ca­tion d’un album pho­tos et texte. D’autant que cette idée rejoint l’appel à l’organisation de 1 000 événe­ments cul­turels sur le thème du nucléaire, entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushi­ma) et le 26 avril (30 ans après Tch­er­nobyl).

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Nous nous sommes donc lancés dans l’ouvrage, qui est prêt – du moins «sur les écrans ». Nous avons juste un peu mod­éré l’élan avant de pass­er au papi­er d’édition…D’où cet appel à soutenir l’initiative. D’où cette souscrip­tion afin recueil­lir les fonds néces­saires à la pub­li­ca­tion puis la dif­fu­sion dans le cadre de cette cam­pagne anti-nucléaire.

Vous pou­vez par­ticiper en cli­quant sur le lien d’une cagnotte élec­tron­ique sécurisée :

https://www.leetchi.com/c/30-ans-apres-tchernobyl

Vous pou­vez aus­si adress­er un chèque ou un bil­let à mon adresse : Gérard Pon­thieu, 102, rue Jules-Moulet 13006 Mar­seille.

En con­tribuant pour 20 euros, vous recevrez l’album chez vous en avant pre­mière (nous vous deman­derons alors votre adresse postale par cour­riel).

Si vous don­nez plus, vous recevrez autant d’exemplaires que de tranch­es de 20 euros. Vous fig­ur­erez aus­si dans la liste des souscrip­teurs et serez tenus au courant des étapes de fab­ri­ca­tion, puis de dif­fu­sion de cet album.

À par­tir du lien ci-dessus, vous trou­verez plus d’information sur cette créa­tion de qual­ité, à tirage lim­ité. Les pho­tos, pris­es en Provence et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ».

Mer­ci d’avance pour votre sou­tien !

François et Gérard Pon­thieu


Le Nobel à Svetlana Alexievitch, écrivaine du courage

nobel litterature 2015

© Ph. Peter Groth

En attribuant le Nobel de lit­téra­ture à Svet­lana Alex­ievitch, le jury de Stock­holm hon­ore une mag­nifique écrivaine et s’honore lui-même. Un choix courageux qui con­sacre une femme elle-même vouée à témoign­er du courage face au ter­ri­ble quo­ti­di­en de “héros ordi­naires”. Un choix qui s’inscrit dans un con­texte géo-poli­tique et écologique des plus trou­bles, affec­tant toute l’humanité.

Je suis d’autant plus sen­si­ble à cette recon­nais­sance que je dois à Svet­lana Alex­ievitch deux livres qui m’ont par­ti­c­ulière­ment boulever­sé : La Sup­pli­ca­tion (1997) et La Guerre n’a pas un vis­age de femme (1985).

2290300314Le pre­mier, sous-titré Tch­er­nobyl, chronique du monde après l’apocalypse, témoigne avec force de l’univers ter­ri­fi­ant d’après la cat­a­stro­phe ; les témoignages rassem­blés don­nent au drame sa dimen­sion pleine­ment humaine, dépeinte sans arti­fice aucun par les témoins et acteurs directs. Une « réal­ité noire », sig­ni­fi­ca­tion lit­térale de « Tch­er­nobyl », ain­si que le souligne un pho­tographe, expli­quant pourquoi il ne prend pas de pho­tos en couleur…

Plus loin, un liq­ui­da­teur racon­te com­ment se blo­quaient les dosimètres étalon­nés jusqu’à deux cents rönt­gens, tan­dis que des jour­naux écrivaient : « Au-dessus du réac­teur, l’air est pur » ! « On nous don­nait des diplômes d’honneur. J’en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des dra­peaux rouges. »

Une femme, épouse d’un liq­ui­da­teur, racon­te l’agonie de son homme : « Un matin, au réveil, il ne pou­vait pas se lever. Et ne pou­vait rien dire… Il ne pou­vait plus par­ler… Il avait de très grands yeux… C’est seule­ment à ce moment-là qu’il a eu peur… […] Il nous restait une année. […] L’homme que j’aimais telle­ment […] se trans­for­mait devant mes yeux… en un mon­stre… » Le reste de ce témoignage, oui, c’est une sup­pli­ca­tion ; elle est insup­port­able et pour­tant on se doit de la lire jusqu’au bout.

Pour l’Union sovié­tique, cette cat­a­stro­phe a son­né le début de la fin, qui eut lieu trois ans après. Ses caus­es en sont autant poli­tiques que tech­niques, con­trac­tion implo­sive d’un sys­tème dément et d’une incon­séquence sci­en­tiste.

Ce livre con­stitue aus­si le plaidoy­er le plus implaca­ble con­tre l’énergie nucléaire dite « paci­fiste ». Rap­pel : Il y a plus de 400 réac­teurs nucléaires dans le monde – dont 58 en France.

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Autre grand livre : La guerre n’a pas un vis­age de femme… mais les femmes ont été de toutes les guer­res. En par­ti­c­uli­er les femmes russ­es enrôlées dans l’Armée rouge et envoyées au front con­tre les Alle­mands : aux­il­i­aires de toutes sortes, de toutes corvées, blan­chisseuses de linge gorgé de sang, infir­mières, bran­car­dières, médecins, cuisinières, puis com­bat­tantes, tireurs d’élite. Des héroïnes au même titre que les liq­ui­da­teurs de Tch­er­nobyl. Avec leurs témoignages tout aus­si insup­port­a­bles.

• Svet­lana Alexan­drov­na Alex­ievitch, écrivaine et jour­nal­iste rus­so­phone, ukraini­enne par sa mère et biélorusse par son père, est une dis­si­dente irré­ductible, tant sous le régime sovié­tique que dans la Russie pou­tini­enne et la Biélorussie du dic­ta­teur Loukachenko.

On lui doit aus­si Cer­cueils de zinc (1991), sur la guerre sovié­to-afghane, Ensor­celés par la mort, réc­its (1995), sur les sui­cides de citoyens russ­es après la chute du com­mu­nisme et Derniers Témoins (2005), témoignages de femmes et d’hommes qui étaient enfants pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Enfin, en 2013, La Fin de l’homme rouge ou le temps du désen­chante­ment, recueille des cen­taines de témoignages dans l’ex-URSS (prix Médi­cis essai et « meilleur livre de l’année » par le mag­a­zine Lire.)

Le prix Nobel de lit­téra­ture la con­sacre pour « son œuvre poly­phonique, mémo­r­i­al de la souf­france et du courage à notre époque ».

 

Lire aus­si : Tch­er­nobyl – Fukushi­ma. 25 ans après, « la leçon de Tch­er­nobyl n’a pas été apprise »

Tch­er­nobyl. La ter­reur par le Men­songe


Nucléaire. Greenpeace franchit la sécurité de Tricastin

L’époque est aux lanceurs d’alertes : cli­mat, flicages numériques, cor­rup­tions en tous gen­res. Et nucléaire ce lun­di avec les aler­teurs de Green­peace. Une fois de plus, ils ont fait leur boulot de démon­stra­tion par la preuve. EDF, l’ASN et les pou­voirs publics peu­vent bien ten­ter de min­imiser l’opération de cette nuit à la cen­trale de Tri­c­as­tin en pré­ten­dant que les aler­teurs  de Green­peace ne sont pas par­venus dans la zone ultime de con­trôle. Espèrent-ils  qu’un groupe de ter­ror­istes fassent “mieux” ?… Ain­si, au lieu de les féliciter pour organ­is­er gra­tu­ite­ment et grandeur nature un exer­ci­ce de crise, ils vont les pour­suiv­re en jus­tice !

Le site de Tri­c­as­tin accueille la plus impor­tante con­cen­tra­tion d’industries nucléaires et chim­iques de France. C’est aus­si le site nucléaire le plus éten­du de France, devant l’usine de retraite­ment de La Hague. Le site regroupe de nom­breuses activ­ités liées à la fab­ri­ca­tion et l’exploitation du com­bustible nucléaire. Les pre­mières instal­la­tions sont entrées en fonc­tion­nement au cours des années 1960 pour enrichir de l’uranium à des fins mil­i­taires. Actuelle­ment, plus de 5 000 employés tra­vail­lent au Tri­c­as­tin dans un impor­tant réseau d’entreprises.

Les deux tiers de l’électricité pro­duite par les qua­tre réac­teurs de 900 MW sont con­som­més sur place, notam­ment par l’usine voi­sine d’enrichissement Eurodif. Il est prévu que le dernier tiers ali­mentera l’expérimentation d’ITER, quand ce réac­teur à fusion nucléaire sera opéra­tionnel – s’il le devient – dans quinze ou vingt ans, à Cadarache (Bouch­es-du-Rhône).

En exploita­tion à par­tir de 1960, la cen­trale de Tri­c­as­tin est presque aus­si vieille que celle de Fes­sen­heim – que François Hol­lande s’est engagé à fer­mer. Ce que lui rap­pelle Green­peace en actu­al­isant cette promesse et en l’étendant aux instal­la­tions de Tri­c­as­tin, égale­ment situées sur une zone sis­mique. Par leurs pro­jec­tions d’images sur les murailles de béton, en par­ti­c­uli­er la représen­ta­tion appuyée d’une fis­sure, l’ONG écol­o­giste appuie aus­si sur une réal­ité : à savoir que la plu­part des enceintes de con­fine­ment des réac­teurs – même épaiss­es d’un mètre de béton – sont plus ou moins fis­surées et non étanch­es !

Les pop­u­la­tions voisines se sont le plus sou­vent, et dans l’ensemble, habituées et résignées face aux dan­gers qui les men­a­cent au quo­ti­di­en. Comme dans d’autres instal­la­tions nucléaires, mais à Tri­c­as­tin plus par­ti­c­ulière­ment, des inci­dents se sont suc­cédés ces dernières années. L’Autorité de sûreté se veut tou­jours ras­sur­ante en clas­sant ces inci­dents dans le bas de l’échelle des risques.

N’oublions pas non plus qu’EDF finance les col­lec­tiv­ités locales à hau­teur de 14 mil­lions d’euros par an au titre de la taxe pro­fes­sion­nelle. Là plus qu’ailleurs c’est l’économie qui com­mande. Jusqu’à ce qu’un acci­dent grave présente sa fac­ture. Mais les acci­dents, on le sait, ça n’arrive qu’ailleurs : Three Miles Island (USA), Tch­er­nobyl, Fukushi­ma

 

Lire aus­si :

TRICASTIN. Et Mme Areva but l’eau du lac…

 


Tchernobyl – Fukushima. 25 ans après, “la leçon de Tchernobyl n’a pas été apprise”

26 avril 1986, cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl. Voilà vingt-cinq ans. Une référence pour la fameuse échelle INES, atteinte à son niveau 7, le plus élevé. Atteintes humaines et envi­ron­nemen­tales incal­cu­la­bles – des vic­times par cen­taines de mil­liers, décédées ou malades ; un ter­ri­toire grand comme la Suisse ren­du inviv­able à jamais… Un quart de siè­cle plus tard, la cen­trale japon­aise de Fukushi­ma entre en « com­péti­tion » en atteignant à son tour le niveau 7. Pour autant « on » n’ose par­ler de « cat­a­stro­phe ». « On » préfère euphémiser, jouer sur le temps, implor­er le mir­a­cle du dieu Tech­nique. « On » : nucléocrates et poli­tiques fon­dus dans le même moule du ren­de­ment économique, de cette rentabil­ité dans laque­lle le fac­teur humain ne con­stitue qu’une vari­able par­mi d’autres. Sauf que la « vari­able » humaine pour­rait bien se reb­if­fer plus sévère­ment qu’il y a vingt-cinq ans où l’ « excuse sovié­tique » – les “Popofs” étant alors con­sid­érés avec mépris d’un niveau tech­nique inférieur… – avait été invo­quée. La « supéri­or­ité occi­den­tale », celle des cen­trales de con­cep­tion états-uni­enne instal­lées au Japon, comme en France d’ailleurs, a donc apporté la preuve de ses pro­pres lim­ites, met­tant à bas le dogme de l’énergie la plus sûre…  Peut-être mais…, nous dit  l’écrivaine biélorusse Svet­lana Alex­ievitch,  «la leçon de Tch­er­nobyl n’a pas été apprise»

La cat­a­stro­phe de Fukushi­ma aura sans doute – quoi qu’il en soit de ses con­séquences – per­mis de bat­tre en brèche l’omerta nucléariste. Du moins en aura-t-elle pris un sérieux coup, oblig­eant à recon­sid­ér­er les fameux dogmes tech­ni­cistes, mais aus­si les choix énergé­tiques fon­da­men­taux, les poli­tiques de développe­ment, et même la démoc­ra­tie elle-même prise la main dans le sac du secret, du men­songe, de la for­fai­ture. Mais la bête se débat ! (Voir ici à ce pro­pos :Le nucléaire est affaire trop dan­gereuse pour la laiss­er aux mains des nucléocrates !)

Même à armes iné­gales, le débat sur les choix énergé­tiques et de société a été forte­ment réac­tivé. De même que celui, com­bi­en fon­da­men­tal, sur les tra­vailleurs du nucléaire, et tout par­ti­c­ulière­ment ceux de la sous-trai­tance. Cette pra­tique de forme esclavagiste – cette mal-trai­tance – s’est dévelop­pée et accélérée depuis le début de pri­vati­sa­tion du secteur de l’électricité et la démo­li­tion des ser­vices publics en général. Ain­si EDF en est-elle venue à se désen­gager en quelque sorte de la main­te­nance et indi­recte­ment de la sûreté de ses instal­la­tions. En recourant à du per­son­nel corvéable (moins cher, peu reven­di­catif, peu regar­dant – par néces­sité – sur les risques san­i­taires), l’électricien indus­triel se lave les mains de la dan­gerosité de ses activ­ités, ou tout au moins les déplace-t-elle vers les entre­pris­es privées de cette sous-trai­tance.

Les “liq­ui­da­teurs” de Fukushi­ma, pris entre héroïsme et résig­na­tion.

Encore ne s’agit-il que de gér­er l’exploitation nor­male des cen­trales et de ses réac­teurs. Tan­dis que les acci­dents et a for­tiori les cat­a­stro­phes changent com­plète­ment la donne. On ne dira jamais assez l’abnégation ou l’héroïsme, voire les deux mêlés, de ceux que depuis Tch­er­nobyl on appelle les « liq­ui­da­teurs ».  Com­bi­en sont-ils exacte­ment à Fukushi­ma ? Dans quelles con­di­tions tra­vail­lent-ils ? Risquant leurs vies, promis à la mal­adie, ils sont quelques cen­taines à batailler dans cet enfer mod­erne. Employés de l’exploitant Tokyo Elec­tric Pow­er (Tep­co) ou de ses sous-trai­tants, ils s’activent en milieu haute­ment con­t­a­m­iné par les radi­a­tions. Les pics de radioac­tiv­ité sont tels qu’ils doivent être par­fois évac­ués, et que  plusieurs d’entre eux ces sauveteurs dés­espérés ont dû être hos­pi­tal­isés – autant dire qu’ils ont peu de chance de sur­vivre.

” Le pro­grès trans­for­mé en cimetière”

«La leçon de Tch­er­nobyl n’a pas été apprise», s’indigne dans Libéra­tion [entre­tien avec Veroni­ka Dorman19/03/2011] l’ écrivaine biélorusse Svet­lana Alex­ievitch, à qui l’on doit La Sup­pli­ca­tion, chroniques du monde après l’apocalypse, ouvrage pro­pre­ment ren­ver­sant. Voici ce qu’elle déclare à pro­pos des liq­ui­da­teurs japon­ais :

« Là aus­si, je vois beau­coup de ressem­blance avec ce qui s’est passé chez nous. La cul­ture japon­aise est fondée sur le col­lec­tif, elle aus­si. L’individu en tant que tel n’existe pas vrai­ment, mais se recon­naît comme une par­tie d’un tout.

[…] « Je me suis ren­due sur l’île Hokkai­do, au Japon, dans la cen­trale nucléaire de Tomari. Je l’avais d’abord vue le matin de la fenêtre de mon hôtel. C’était une vision fan­tas­tique, un site cos­mique futur­iste au bord de l’océan. J’ai ren­con­tré des employés de la cen­trale, qui m’ont demandé de racon­ter Tch­er­nobyl. Pen­dant mon réc­it, ils avaient des sourires polis, man­i­fes­taient de la com­pas­sion. «Bien sûr, c’est ter­ri­ble pour les gens, mais c’est la faute au total­i­tarisme. Chez nous, cela n’arrivera jamais. Notre cen­trale est la plus exem­plaire, la plus sûre, tout est par­faite­ment étudié.» Face à cet orgueil technogène de l’homme, l’idée d’un pou­voir sur la nature, j’ai com­pris que la leçon de Tch­er­nobyl n’avait pas été apprise par l’humanité.

[…] « Nous avons atteint cette fron­tière où, très claire­ment, nous ne pou­vons plus accuser per­son­ne, ni le soviétisme ni le total­i­tarisme. L’homme doit recon­naître le car­ac­tère lim­ité de ses pos­si­bil­ités. La nature est plus puis­sante, elle com­mence à se venger dans un com­bat iné­gal. J’ai enten­du la même chose à Greno­ble, lors d’une ren­con­tre avec des spé­cial­istes français. «Chez nous, c’est impos­si­ble. Chez vous, à l’Est, où la vie tangue entre le bor­del et le baraque­ment… » Avant l’explosion à Tch­er­nobyl, l’académicien Ana­toli Alexan­drov avait déclaré que les cen­trales sovié­tiques étaient telle­ment sûres que nous pou­vions les con­stru­ire sur la place Rouge. Éton­nant comme cette arro­gance des savants atom­istes a pu sur­vivre si longtemps.

[…] « Rien ne change. Je viens d’arriver à Min­sk pour appren­dre qu’il y a deux jours, un accord a été signé pour que la Russie con­stru­ise une cen­trale nucléaire en Biélorussie, à Ostro­vets, une zone dépe­u­plée depuis un trem­ble­ment de terre de mag­ni­tude 7, en 1909. Pen­dant que le monde entier est vis­sé aux écrans de télévi­sion pour suiv­re le désas­tre au Japon, les jour­naux de Min­sk se félici­tent du deal avec la Russie, de la future cen­trale qui sera «la plus sûre du monde». Ironie du sort, la Biélorussie, qui a le plus souf­fert de Tch­er­nobyl, est en train de se lancer dans le nucléaire. Mieux : le chef de l’agence fédérale Rossatom, Ser­gueï Kirienko, se vante de voir la Russie con­stru­ire des cen­trales nucléaires off­shore, pour les ven­dre à l’Indonésie, au Viet­nam. Imag­inez, dans l’océan, quelques dizaines de petites Hiroshi­ma flot­tantes…

[…] « Nous ne savons tou­jours pas ce qui se passe vrai­ment sous le sar­cophage de Tch­er­nobyl. Seuls 3% des élé­ments con­tenus dans le réac­teur se sont dis­sous dans l’air. 97% y sont encore. Désor­mais, le régime poli­tique — total­i­tarisme ou libéral­isme comme au Japon — n’a plus grande impor­tance. Ce qui en a, ce sont les rela­tions entre l’homme et les hautes tech­nolo­gies dont dis­pose la société.

[…] « Le monde n’a pas tenu compte de la pre­mière leçon atom­ique. La recherche sur les sources d’énergie alter­na­tive est encore l’apanage de gens qu’on ne prend pas au sérieux, alors qu’elle doit être l’affaire de tous. Le ratio­nal­isme est dans une impasse. D’où un sen­ti­ment sui­cidaire. […] Le tsuna­mi au Japon a trans­for­mé le pro­grès en cimetière. »

> Sur la cat­a­stro­phe de Tch­er­nobyl et ses caus­es, voir aus­si sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_de_Tchernobyl


Du Titanic à Fukushima. Navigation à vue sur l’océan de la Technique sacralisée

Le texte qui suit (mer­ci à François qui me l’a trans­mis) est extrait du livre « Titan­ic, au-delà d’une malé­dic­tion » de Djana et Michel Pas­cal (Ed. Anne Car­rière Doc­u­ment, 2004). On le voit, il s’agit du Titan­ic dont on sait le des­tin, le mythe et sa « réin­car­na­tion » dans le spec­ta­cle hol­ly­woo­d­i­en. Mais son actu­al­ité rejoint, un siè­cle après (1912), la tragédie japon­aise, en ce sens qu’il super­pose dans une mytholo­gie mod­erne et tech­nique le plus grand, lux­ueux, et surtout « insub­mersible » paque­bot de l’époque, à la cen­trale nucléaire de Fukushi­ma, au Japon. Celle-ci ne pou­vait évidem­ment fig­ur­er au pan­théon des Mer­veilles du monde d’alors, pas plus que l’A-380 ou les ver­tig­ineuses tours comme celle de Dubaï – et autres phalliques chefs d’œuvre de l’ingéniosité humaine. Avant la série d’accidents sur ses réac­teurs, elle y aurait fig­uré d’office, dans le même lot des 435 réac­teurs nucléaires recen­sés dans le monde, implan­tés au nom de la sûreté max­i­male. Tout comme le Titan­ic avait nav­igué sur l’océan de l’infaillibilité, tout comme Tch­er­nobyl avait été le jou­et d’apprentis-sorciers.

Voilà qui don­nera du grain à moudre aux par­ti­sans de Jacques Ellul – dont mon ami Joël Decarsin, avec ardeur – qui voy­ait la source des maux de la moder­nité dans la sacral­ité trans­férée à la Tech­nique.

 

La dix­ième et ultime Mer­veille du monde, ici mesurée à l’aune de ses con­cur­rentes…

« …sur l’affiche de pro­mo­tion, on “pose” donc le Titan­ic à côté d’une cathé­drale, mais pas n’importe laque­lle : on choisit l’une des plus hautes jamais bâties par l’homme, celle de Cologne. On fait la même chose avec la pyra­mide de Gizeh qui parait plutôt ridicule. Com­par­er le Titan­ic aux plus hautes con­struc­tions sacrées de l’homme, c’est induire, dans l’inconscient col­lec­tif, le con­cept que ce navire porte en lui une dimen­sion sacrée, éter­nelle, immortelle. C’est aus­si rap­procher les ouvri­ers des chantiers navals des bâtis­seurs de cathé­drales d’hier. Bien évidem­ment, ces hommes sont tout autant respecta­bles, la ques­tion n’est pas là. Con­stru­ire un paque­bot demande un immense savoir-faire, une expéri­ence, du tal­ent. Mais les cathé­drales et les pyra­mides recè­lent une dimen­sion spir­ituelle suprême, un labyrinthe de mes­sages sur le sens de la vie, de la mort. Les paque­bots, eux, sont avant tout des galeries marchan­des, des hôtels de luxe, de mag­nifiques lieux de con­som­ma­tion. Con­fon­dre pro­fane et sacré, comme le fait Ismay (un des pub­lic­i­taires de l’époque, de la White Star Line), tout mélanger, réduire le sens fon­da­men­tal, abolir les repères, tel est le nou­v­el évangile de ce début de siè­cle.

« Posé à la ver­ti­cale, le Titan­ic appa­raît effec­tive­ment bien plus haut que la cathé­drale de Cologne ou la pyra­mide de Khéops. Ces con­struc­tions, dues au tra­vail des hommes, ont per­duré à tra­vers les siè­cles. Ain­si, der­rière cette jux­ta­po­si­tion se cache l’idée d’éternité. Telle une cathé­drale, le Titan­ic sem­ble là pour dur­er. Peu importe que ce soit absol­u­ment faux, et que la durée d’utilisation d’un navire se lim­ite à quelques dizaines d’années. Le pos­er au coté des mon­u­ments sacrés situe égale­ment le paque­bot dans la lignée des con­struc­tions dédiées à Dieu. Lui aus­si con­fortera la notion d’éternité. Une fois de plus, la réal­ité se place exacte­ment à l’opposé de la pub­lic­ité.

« Le Titan­ic est une inven­tion entière­ment vouée à l’enrichissement, au prof­it. Le choc de la pho­to, le poids de l’ignorance berneront tout un cha­cun. En pré­ten­dant qu’un navire ne peut couler en étant per­suadé que ses dimen­sions dépassent et de loin celles des lieux sacrés, on laisse penser au pas­sager qu’il accédera à une forme d’immortalité. Sur un tel paque­bot, rien ne peut lui arriv­er. Ce leurre pho­tographique sera dif­fusé à des mil­liers d’exemplaires dans la presse. Celle-ci par­ticipera, à son insu, à la gigan­tesque cam­pagne de dés­in­for­ma­tion. Elle accrédit­era une réal­ité méprisant toutes les lois de la nature, au risque de provo­quer ses charges les plus néga­tives.

« Enfin, sur la brochure pub­lic­i­taire, le Titan­ic appa­raît, tou­jours ver­ti­cale­ment, à côté des plus hauts build­ings de New York. Il touche presque le ciel, sa sil­hou­ette fuselée sem­ble pren­dre son envol. Jux­ta­pos­er le plus grand navire de tous les temps, les sym­bol­es de la réus­site matérielle et les con­struc­tions sacrées s’avérera d’une ter­ri­ble portée dans l’inconscient col­lec­tif. Comme un magi­cien cher­chant à semer la con­fu­sion, Ismay va sci­em­ment manip­uler la réal­ité. En ce début de siè­cle, il s’agit d’aider à la perte des repères pour que l’homme con­somme plus, qu’il se plie au nou­veau monde qu’on lui pré­pare.

« Lorsque nous avons posé à Milv­ina Dean (une rescapée du naufrage) la ques­tion suiv­ante : “Quel est pour vous l’iceberg d’aujourd’hui ? “, elle nous a répon­du, après un léger temps de réflex­ion : “Ne plus croire en Dieu.” Il nous a sem­blé que son regard pro­fond et sa réponse se situ­aient bien au-delà d’une sim­ple inter­pré­ta­tion chré­ti­enne. En restant fidèle à son pro­pos, on peut dire qu’elle fai­sait allu­sion aux défail­lances de nos sys­tèmes, à notre manque d’éthique, de com­pas­sion, aux­quelles se sont sub­sti­tués le culte de l’ego, la star­ma­nia, cette volon­té van­i­teuse de se croire supérieur à la nature, cette fuite en avant, cette incroy­able déter­mi­na­tion à occul­ter la mort.

« En addi­tion­nant les trois points forts mis en avant par les pub­lic­i­taires : le détourne­ment du sacré, l’utopie d’éternité, la con­fu­sion des gen­res, on parvint à un con­stat qui, d’un  point de vue soci­ologique, recoupe celui de Milv­ina Dean : la perte des repères... »

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Sur le même thème : Le syn­drome du Titan­ic, de Nico­las Hulot (Cal­mann-Lévy, 2004)

 


Du Tchernobyl pétrolier et des émeutes dans le monde

Tan­dis que la diver­sion rem­plit son office autour du bal­lon mon­di­al­isé, tan­dis que le rideau de fumée s’épaissit sur les som­bres affaires et magouilles du monde (le min­istre et la mil­iar­daire ; le fric des ban­ques dans le sys­tème Bou­ton-Kerviel ; le tour de passe-passe entre ce même fric et les retraites ; le merdier à France Inter ; l’annulation de la gar­den-par­ty élyséenne et la livrai­son de l’avion Air Sarko One… on en oublie et on nous en cache d’autres…). Pen­dant ce temps donc le pét­role con­tin­ue à rem­plir l’océan. Pas de quoi rigol­er à pro­pos de ce Tch­er­nobyl pétroli­er. Pour­tant mar­rons-nous quand même (rire jaune et vert) à la vue de cette cinglante par­o­die :

L’émeute, phénomène mon­di­al­isé… comme la mon­di­al­i­sa­tion.

Autre per­le, sur un mode bien dif­férent, cet entre­tien sur “Nonfiction.fr” avec Alain Bertho, pro­fesseur d’anthropologie à l’Université de Paris 8-Saint Denis qui, après avoir étudié les ban­lieues et la crise de la poli­tique, s’intéresse aux émeutes comme phénomène mon­di­al ancré dans le con­tem­po­rain. Extrait : « Par­mi les choses observ­ables, il y a notam­ment l’absence d’interlocution avec l’État. L’absence de mots qui a beau­coup frap­pé les obser­va­teurs en 2005. Une émeute ne se fait pas avec des ban­deroles, ne se fait pas avec des mots d’ordre, ne se fait pas avec des pro­grammes de négo­ci­a­tions. On n’est pas dans l’interlocution, on n’est pas dans le dis­cur­sif, on est dans autre chose. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a rien à dire, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de lan­gage sauf que le lan­gage, c’est l’acte. Nous sommes dans un moment d’affrontement où l’affrontement est ce que l’on a à dire. Cet affron­te­ment a des formes, un réper­toire. » […]

Retour en force du nucléaire. « L’être humain n’est pas fait pour le nucléaire. », témoigne un sous-traitant accidenté

Je viens de recevoir, sur ce blog, un touchant témoignage venu en com­men­taire d’un précé­dent papi­er (« Encore un inci­dent nucléaire au Tri­c­as­tin : cent per­son­nes con­t­a­m­inées »). Frédéric Rage apporte son témoignage per­son­nel qu’il inti­t­ule « Le men­songe nucléaire » : « Ancien salarié d’un société sous-trai­tante pour le nucléaire, je tra­vail­lais sur des con­teneurs de trans­port de type A en cas­mat à la SOCATRI, j’ai été con­t­a­m­iné, j’ai pris à moi seul 300 mil­lirems de cobalt, depuis je fais des crises de tachy­cardie (16 g. de mau­vais cholestérol) preuves à l’appui, j’aurai dû être dans le coma. j’ai mon aînée qui a fait de l’eczéma à la nais­sance, mal­adie très rare chez un nour­ris­son (preuves à l’appui). L’être humain n’est pas fait pour faire du nucléaire. 
Je n’ai jamais eu mon dossier médi­cal, aucune indem­ni­sa­tion, tout est caché à Eurodif.
 Si une per­son­ne a les moyens, je voudrais bien récupér­er mon dossier à Eurodif.
 J’ai été con­t­a­m­iné en 1992. »

« L’être humain n’est pas fait pour faire du nucléaire », ponctue Frédéric, qui sait de quoi il témoigne, jusque dans sa chair. Avec d’autres, déjà innom­brables, de Tch­er­nobyl à Tri­c­as­tin en pas­sant par toute la chaîne des « inci­dents » nucléaires, il pointe d’un doigt accusa­teur les lim­ites d’une tech­nique cen­sée apporter le Pro­grès. La tech­nique ne rend jamais l’homme meilleur, ni plus sage. Elle lui per­met de mieux griller sa tar­tine du matin. Mais que fera-t-il ensuite de sa journée ?

Revenons sur ce qu’il faut bien appel­er le retour en force du nucléaire, réchauf­fé sur le dos du cli­mat…

En tant que scep­tique « paten­té » (par moi-même…), je n’ai rien a pri­ori con­tre les cli­ma­to-scep­tiques. Du moins jusqu’à ce qu’ils rap­pliquent avec leurs autres cer­ti­tudes, les mêmes, en négatif, qu’ils opposent à ces néo-croy­ants que sont les prêcheurs de l’apocalypse. Je ne saurais dénier, comme une prob­a­bil­ité, la per­spec­tive de ladite apoc­a­lypse – celle de la fin d’un monde fini, si l’on s’en tient aux lois physiques et non pas aux spécu­la­tions sur­na­turelles. Mais si tout ça n’est quand même pas pour demain, ce n’est pas une rai­son pour en hâter la venue, ni surtout pour gâter cette « bonne vie » sur terre ; ni pour s’interdire d’espérer en elle et de se bat­tre pour la faire advenir – du moins pour ceux, les plus nom­breux, qui en sont exclus.

Alors, même en admet­tant que la ques­tion du réchauf­fe­ment cli­ma­tique puisse se dis­cuter, je ne vois rien qui empêche de préserv­er la qual­ité de vie ici bas et donc d’empêcher autant que pos­si­ble la pol­lu­tion éhon­tée de la planète, c’est-à-dire son exploita­tion la plus vorace. En quoi la lutte écologique ne peut man­quer d’être sci­en­tifique – et poli­tique.

Mais l’animal humain s’avère par­ti­c­ulière­ment tor­du et même vice­lard. Ain­si, spécu­lant sur l’Apoc­a­lypse (majus­cule) à qui mieux-mieux clairon­née, peut-il oser sans ver­gogne en van­ter une autre, encore plus pos­si­ble­ment ter­ri­ble ! C’est ce qu’on a pu voir hier soir sur France 3 dans un excel­lent doc­u­men­taire, « Nucléaire en alerte »*. On y voit entre autres – c’est ce qui m’a le plus hor­ri­fié –, deux représen­tants (comme on dirait des VRP) d’Are­va, se pourléch­er les babines à l’idée de se goin­fr­er avec les com­man­des de cen­trales nucléaires en train d’affluer du monde entier !

Ain­si les aler­teurs par excès en arrivent-ils à pro­duire des effets con­traires à ceux qu’ils souhait­ent pro­duire. Tan­dis que nous seri­ons tous per­dants. A la fois sur le plan cli­ma­tologique : car, même en décu­plant dans les cinquante ans qui vien­nent, le nom­bre des réac­teurs nucléaires dans le monde, on sait que cela n’aurait pas d’incidence notable sur l’effet de serre et sur les dérè­gle­ments cli­ma­tiques. A for­tiori si ces dérè­gle­ments, comme le pré­ten­dent les cli­ma­to-scep­tiques, étaient dus pour par­tie aux cycles du soleil. Mais plus encore nous seri­ons per­dants sur le plan de la sécu­rité physique et san­i­taire, ce qu’a bien mon­tré le doc­u­men­taire « Nucléaire en alerte ». En mul­ti­pli­ant par dix, ou plus, le nom­bre d’installations nucléaires dans le monde, on mul­ti­pli­erait d’autant les risques d’accidents et la pro­duc­tion de déchets, leur trans­port, leurs retraite­ments, leurs stock­age, sans oubli­er les ten­ta­tions et ten­ta­tives ter­ror­istes aboutis­sant à d’inévitables dis­sémi­na­tions et con­t­a­m­i­na­tions dans le monde entier. Sans ignor­er la ten­sion qui se pro­duira sur les réserves, elles aus­si lim­itées, de min­erai d’uranium.

Il est une var­iété de sci­en­tifiques par­ti­c­ulière­ment dan­gereuse, agis­sant comme des néo-croy­ants, pèlerins de leur dog­ma­tique infail­li­bil­ité et à ce titre se prenant même pour Dieu. Ils ne sont peut-être pas majori­taires mais demeurent très influ­ents auprès de leurs pen­dants inté­gristes qui sévis­sent dans les sphères poli­tiques et économiques. Un Claude Allè­gre serait de ceux-là, bien qu’il sem­ble ajouter quelques gouttes de moin­dre suff­i­sance dans son vin de cer­ti­tude (serait-il, à ce prix, à nou­veau min­is­tra­ble ou retraitable en sarkozie ?). Ain­si, dans Le Monde [4/3/10] vient-il d’en rabat­tre un coup en recen­trant l’affaire du cli­mat sur plus de réflex­ion ques­tion­nante. Extraits : « La planète est-elle men­acée de réchauf­fe­ment ? Oui, de deux ou trois degrés dans… un siè­cle. Mais elle est aus­si, peut-être, men­acée de refroidisse­ment. Faut-il con­tin­uer à s’agiter dans des col­lo­ques sans rien faire ou faut-il, comme nous le sug­gérons, s’adapter à toutes les éven­tu­al­ités ?

« Le CO2 est-il une men­ace ? L’excès de CO2, évidem­ment. Et cet excès doit être com­bat­tu car, par exem­ple, il acid­i­fie l’océan et, de toute manière, il est de bonne pra­tique d’économiser les éner­gies fos­siles. Mais, en l’état, tout lui imput­er — donc tout imput­er à l’homme -, c’est s’égarer.

«  Y a-t-il une idéolo­gie du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? C’est une évi­dence. Il faut retrou­ver les lois élé­men­taires du débat sci­en­tifique — ouvert, con­tra­dic­toire, sans a pri­ori -, mais cer­tains écol­o­gistes (ou se présen­tant comme tels) s’arc-boutent : hors de notre pré car­ré, dis­ent-ils, point de salut. De quoi ont-ils peur ? »

Certes, les écol­o­gistes, – la plu­part sans doute – ont peur. Il y a de quoi et c’est pourquoi leur frousse est dev­enue con­tagieuse, sous des allures par­fois mes­sian­iques. On l’explique, s’agissant du nucléaire – j’y reviens – qui con­stitue le vrai risque majeur, autrement menaçant à plus court terme que le réchauf­fe­ment du cli­mat. Parce que la prob­a­bil­ité d’un acci­dent est liée en pro­por­tion à la com­plex­ité des tech­niques, donc à leurs faib­less­es, aggravées par les pro­pres faib­less­es humaines (huit acci­dents sur dix sont dus à l’homme). C’est en quoi les VRP d’Areva – et leurs com­plices politi­co-marchands – se com­por­tent en vul­gaires et irre­spon­s­ables prof­i­teurs. Ils spécu­lent notam­ment sur le temps qui a émoussé les mémoires à pro­pos de Tch­er­nobyl (1986) et aus­si, avant et après, d’une litanie d’incidents et d’accidents plus ou moins passés à la trappe de l’actualité spec­tac­u­laire. Le doc­u­men­taire mon­tré hier sur France 3 a bien rap­pelé l’impérieuse réal­ité du risque nucléaire, qui n’a rien à voir avec le risque indus­triel « ordi­naire ». Une cat­a­stro­phe nucléaire cause des dégâts humains, écologiques, économiques exor­bi­tants – c’est-à-dire sor­tant de l’acceptable, même compt­able­ment, dans le rap­port « avantages/coûts ».

L’exercice de crise mon­tré hier à la télévi­sion, tel que EDF et ses parte­naires de sûreté les pra­tiquent régulière­ment, est cen­sé ras­sur­er les pop­u­la­tions tout en faisant admet­tre la prob­a­bil­ité de l’accident… Dou­teux et putassier para­doxe, enfon­cé à coups de « com’ » envers une citoyen­neté résignée, les habi­tants du Cotentin en l’occurrence à qui l’on a imposé – hors con­sul­ta­tion démoc­ra­tique, car per­son­ne n’en aurait voulu –, de vivre dans la zone la plus nucléarisée du monde : deux réac­teurs nucléaires et un troisième en con­struc­tion (EPR), la plus grosse usine de retraite­ment des déchets radioac­t­ifs (La Hague) et en prime une base de sous-marins nucléaires (Cher­bourg).

S’ils ont vu le film « Nucléaire en alerte » (dif­fusé de 23 heures à minu­it et demi…), ils auront pu en faire quelques cauchemars. En décou­vrant par exem­ple que les fameuses enceintes de con­fine­ment en béton (le dôme) s’avèrent poreuses aux gaz radioac­t­ifs et que, de plus, elles ne résis­teraient pas à une sur­pres­sion interne liée à la fonte du cœur d’un réac­teur en perte de con­trôle. Une sim­u­la­tion a d’ailleurs mon­tré son explo­sion, qui aurait les effets d’un autre Tch­er­nobyl. C’est pourquoi, les nou­veaux réac­teurs EPR en con­struc­tion (prob­lé­ma­tique) ajoutent une pro­tec­tion en aci­er dou­blant le dôme de béton. Et quoi d’autre encore pour pro­téger l’enceinte d’acier ? et con­tin­uer ain­si à habiller la poupée russe qui sym­bol­ise bien, hélas, la fuite en avant face à une énergie injus­ti­fi­able. Comme dis­ait jadis le slo­gan, « l’assurance ne paraît chère qu’avant l’accident ».

––––––

* Nucléaire en alerte, de Thomas John­son, France 2009. 105 mn. Red­if­fu­sion ce 5 mars à 2 h 30…


Tchernobyl. La terreur par le Mensonge

Tch­er­nobyl, 26 avril 1986. Un avant et un après. Une nou­velle donne poli­tique, économique, écologique, humaine. Et chronologique. Comme pour Jésus-Christ, sur un tout autre reg­istre et pour ceux qui s’y réfèrent, on devra mar­quer le temps de cette borne noire. Avant ou après T-86.

Nous sommes en l’an 20 après T-86.

Voilà vingt ans que s’est pro­duit ce drame sans précé­dent dans l’Histoire. Vingt ans de souf­frances pour des mil­liers de vic­times du « sida nucléaire ». Vingt ans de men­songes aujourd’hui à peine écornés. Ain­si ces films, pho­tos, témoignages, arti­cles, doc­u­ments qui com­men­cent à sor­tir du noir absolu, abso­lutiste. Timide lev­ée du voile – noir –, qu’une omer­ta, farouche­ment, main­tient en ses qua­tre coins. Pou­voirs de l’argent, de la Tech­nolo­gie comme rap­port total­i­taire au monde, classe­ment de l’humain comme sous-valeur. Si timide, en terme de con­science uni­verselle, cette lev­ée du voile demeure sym­bol­ique. Certes, elle per­met de met­tre cartes sur table. Pour une par­tie de pok­er menteur.

Dans la quin­zaine précé­dant l’anniversaire de l’accident, la télé française a notam­ment dif­fusé cinq ou six films remar­quables. Mais pour les couche-tard, sur des chaînes sec­ondaires. Rien sur TF1, certes. Ni sur France 2, hélas – si j’ai bien lu les pro­grammes. France 3 a dif­fusé « La Bataille de Tch­er­nobyl » [de Thomas John­son, excel­lent], mais à 23 heures 20.

Arte aus­si a livré une soirée « thé­ma » : deux doc­u­men­taires remar­quables, notam­ment celui de Wladimir Tcherkoff, « Le Piège atom­ique ». On y croise, les yeux dans les yeux – et c’en est à pleur­er – le peu­ple des vic­times, piégées, oui, comme des rats, dans cette démence idéologique, tech­ni­ciste et pour tout dire abso­lutiste. Sur les ter­res rav­agées à jamais – presqu’une moitié de la France qui serait con­t­a­m­inée ! –, quelques paysans ont refusé de par­tir, ou sont revenus. Telle cette paysanne biélorusse en blouse fleurie. Elle survit avec son unique vache dans sa cam­pagne qu’elle con­tin­ue à trou­ver si belle. Tel ce petit père de 80 ans à large cas­quette, au teint gris et au réc­it dés­espéré et poignant : « On a eu le social­isme, le com­mu­nisme… main­tenant c’est « ça »! Je peux vous dire : En qua­tre-vingts ans, je n’ai pas con­nu huit jours heureux ! » Et de remerci­er l’équipe de ciné­ma de lui avoir ren­du vis­ite…

Le film, ensuite, fait témoign­er des « liq­ui­da­teurs », pro­los et sol­dats réqui­si­tion­nés pour dompter le mon­stre. Il y en eut entre 500.000 et 800.000 (pas de chiffres offi­ciels, pas de sta­tis­tiques, tout dans le Secret et le Men­songe). Ils y allèrent, à la pelle, pouss­er dans le gouf­fre les débris pro­jetés d’uranium ou de graphite. Radi­a­tions plein pot, pro­tec­tions dérisoires, incon­science, abné­ga­tion et héroïsme mêlés. Par­fois arrosés de vod­ka – “ça pro­tégeait!”. Qua­tre-vingt dix sec­on­des au pas de course, tem­péra­ture + 100°. Perte des repères tem­porels, ils restaient sou­vent plusieurs min­utes. Goût de métal dans la bouche, les dents comme dis­parues. Il fal­lait bien ! Même les robots ne tenaient pas le coup : tous gril­lés en quelques min­utes !

Ils racon­tent l’enfer, pleurent au sou­venir de leurs copains morts. N’en veu­lent à per­son­ne, dans une appar­ente sérénité. Ils ont touché l’équivalent d’une cen­taine d’euros. Et une médaille. L’un d’eux, en fau­teuil roulant, le souf­fle court, répète à plusieurs repris­es « C’était il y a longtemps et ce n’est pas vrai ».

On ver­ra aus­si ces enfants aux regards graves de vieux, atteints de can­cers, le cou dif­forme ou alors mal­for­més parce que conçus après T-86. Enfants mon­strueux de Tch­er­nobyl à qui man­quent un bras, une jambe, ou affublés de becs de lièvre – pour ce qui est du vis­i­ble. Ex-physi­cien du nucléaire revenu de toutes ses illu­sions tech­ni­cistes, aujourd’hui engagé con­tre l’atome, Vas­sili Nesterenko avance des chiffres : 23% d’enfants d’un seul vil­lage atteints de cataracte ou de céc­ité, 85% de prob­lèmes car­diaques, de gas­trites, d’ulcères…

Mais, pour la fin de cette Thé­ma,  le « meilleur » était à venir sous la forme annon­cée d’un « débat ». Le jour­nal­iste alle­mand de la chaîne se trou­vait face à un dénom­mé Jean-Bernard Chérié, présen­té comme « délégué de l’IRSN pour EUROSAFE » – donc, ça devait être un impor­tant, un ponte… En fait, le pro­to­type même du tech­nocrate-à-langue-de-bois, espèce non appelée à muter, même sous hautes radi­a­tions. Rien à tir­er de cet aimable entre­tien entre gens policés. Sauf l’injure portée aux témoignages précé­dents et, par delà, aux vic­times passées, actuelles et à venir de la cat­a­stro­phe T-86. Une injure non-voulue, certes. Juste l’ordinaire parole froide, sans chair, des chantres du Pro­grès.

Ce type, payé par le Sys­tème nucléocrate saurait-il recracher autre chose que son jar­gon de per­ro­quet embrouil­lassé ? Mais à con­sid­ér­er son dis­cours non ver­bal – corps rigide, langue sèche et expres­sions ensuquées –, on pou­vait, sous l’absence de con­vic­tion, devin­er chez ce larbin si mal à l’aise une prob­a­ble souf­france interne. Le prix à pay­er (com­bi­en, au fait ?) pour la parole non libre, celle de « la voix de son maître ».

Une ex-députée sovié­tique et ex-ingénieure du nucléaire, a trou­vé la for­mule-choc : Le plus grave, dit-elle en sub­stance dans l’un des doc­u­men­taires, ce n’est pas le cési­um 137 , ni le plu­to­ni­um 239, c’est le M-86, le Men­songe de Tch­er­nobyl. Relevons en pas­sant que led­it Men­songe – sans doute aus­si vieux que l’humanité et, dans sa forme mod­erne, aus­si vieux que la poli­tique – est à la fois con­séquence et cause de la cat­a­stro­phe. C’est bien le Men­songe poli­tique, éta­tique, névro­tique du stal­in­isme ago­nisant qui a engen­dré la fatale réac­tion en chaîne. Pro­duire, pro­duire, pro­duire ! Et d’abord au prof­it du sys­tème mil­i­taro-indus­triel, héri­ti­er du « gos­plan » lénin­iste. Hors de quoi, point de salut. Exit l’individu, vive la don­née chiffrée, brute, bru­tale, assas­sine. Ce régime avait déjà sac­ri­fié des mil­lions d’êtres ; il n’allait tout de même pas se gên­er pour quelques mil­liers d’autres !

Comme le ver dans la pomme, le Men­songe avait pour­ri le fruit amer du stal­in­isme. Les ingénieurs de Tch­er­nobyl igno­raient les paramètres réels du fonc­tion­nement des instal­la­tions car les con­cep­teurs – mil­i­taires ou au ser­vice de l’armée – les gar­daient sous le bois­seau du secret d’État. Nous étions tou­jours en « guerre froide », en dépit de Gor­batchev. Tan­dis que le cow-boy Rea­gan rêvait de sa « guerre des étoiles ». La cen­trale de Tch­er­nobyl  – qua­tre réac­teurs, prévue pour douze ! – était cen­sée pro­duire du courant, certes, mais à base de plu­to­ni­um et pour nour­rir les ogives nucléaires pointées sur l’Occident. Le directeur de la cen­trale était un appa­ratchik; son adjoint rêvait de gag­n­er quelques galons. L’expérience qu’il allait men­er devait lui assur­er une pro­mo­tion. Car elle n’avait pas pu être con­duite avant la mise en ser­vice du réac­teur, vieux seule­ment de deux ans. Ce Dr Folam­our alla donc au bout de ses désirs de pou­voir, en dépit des objec­tions de ses proches col­lab­o­ra­teurs inqui­ets des manœu­vres ordon­nées à l’encontre de la sûreté. [Il fut l’un des rares sur­vivants de l’équipe sur place, il est mort après quelques années de prison].

Autre face du M-86 : sa vari­ante poli­tique qui s’évertua, si l’on ose dire, à taire la ter­ri­ble réal­ité. Gor­batchev lui-même ne fut aver­ti de la grav­ité de la sit­u­a­tion que 48 heures après l’explosion! Ce qui ne l’empêcha pas, sans doutre aus­si au nom de la « Glas­nost », de main­tenir les fameuses céré­monies sovié­tiques du 1er mai. Lesquelles, par un soleil radieux, exposèrent à l’invisible nuage mor­tifère des cen­taines de mil­liers de Russ­es, d’Ukrainiens et de Biéloruss­es. Sans par­ler, notam­ment, de ces autres mil­liers de Français qu’un autre – le même, en réal­ité – Men­songe d’État, avait empêchés de se met­tre à l’abri, comme ils auraient dû ! J’en fus, ain­si que ma blonde et notre petite dernière, de quelques mois. Le ciel était sans doute aus­si bleu qu’à Moscou ou à Kiev et Min­sk. Nous avons déje­uné sur la ter­rasse, rejoints par un copain de pas­sage. Belle journée !

On savait bien, cette his­toire d’accident dans une loin­taine cen­trale nucléaire… Mais les infos coulaient, ras­sur­antes, comme le long et pais­i­ble fleuve de l’intox. Ce même fleuve infer­nal, ce Léthé chargé de mort qui, tou­jours, aujourd’hui, men­ace nos vies car il irrigue de son poi­son nos frag­iles, cupi­des et coupables sys­tèmes médi­a­tiques ! C’est notam­ment de là que date mon cre­do ren­for­cé en un jour­nal­isme du doute méthodique. Ne rien croire qui ne soit véri­fié, recoupé, deux fois, trois plutôt, et même plus ! Et se méfi­er des sources aus­si apparem­ment limpi­des qu’un nuage radioac­t­if.

De ce côté-ci de la ver­tu poli­tique, oeu­vraient une bande de politi­ciens enivrés du pou­voir nou­veau : 1986, pre­mière cohab­i­ta­tion, Chirac et sa clique aux affaires depuis le 20 mars : Charles Pasqua (intérieur), Michèle Barzac (san­té publique), Alain Carignon (envi­ron­nement), Alain Madelin (indus­trie et recherche) et François Guil­laume (agri­cul­ture). On n’allait tout de même pas gâch­er la fête pour quelques bec­querels ! Le Secret fut con­vo­qué. Silence radio jusque sur les télés et jour­naux dom­i­nants. Sauf pour la météo et Brigitte Simon­et­ta, inno­cente nunuche ras­sur­ant le peu­ple de France : seul de toute l’Europe, il était abrité par le bien­veil­lant anti­cy­clone des Açores !

Le 6 mai, une semaine après la cat­a­stro­phe, François Guil­laume déclare : « Le ter­ri­toire français, en rai­son de son éloigne­ment, a été totale­ment épargné par les retombées de radionu­cléides con­séc­u­tives à l’accident de Tch­er­nobyl ». Le patron des agricul­teurs pro­duc­tivistes avait choisi et le gou­verne­ment avec lui : pri­or­ité au lait et à la salade !, pro­tec­tion des revenus agri­coles. Même sens human­i­taire, avec onc­tion « sci­en­tifique », exprimé par celui qui allait devenir le plus fameux des garde-bar­rières, le pro­fesseur Pel­l­lerin…

L’économie d’abord. Après on ver­rait bien. D’ailleurs, on a vu. Pel­l­lerin, Guil­laume et tous les autres con­jurés de l’omerta s’en sont remis comme d’une grippe. A côté de quoi, pour­tant, l’affaire du sang con­t­a­m­iné pour­rait ne sem­bler qu’une bluette (bien que non nég­lige­able, cela va sans dire).

Le Men­songe tou­jours. Celui des médias mou­ton­niers, emportés dans le même élan cré­d­ule. Je par­le des médias dom­i­nants, pas des feuilles écol­o­gistes (mais je crois bien que La Gueule ouverte avait déjà cessé de paraître), ni de ces sci­en­tifiques qui se mobil­isèrent, tels ceux qui fondèrent alors la CRIIRAD (lab­o­ra­toire indépen­dant instal­lé à Valence) comme con­tre-pou­voir sci­en­tifique aux assauts de la com­mu­ni­ca­tion éta­tique cor­rompue.

Ren­dons à César, en l’occurrence Jean-Claude Bour­ret d’avoir été l’un des tout pre­miers jour­nal­istes de média dom­i­nant (TF1) à douter du cre­do offi­ciel. C’est lui qui – de retour d’Italie où des mesures de pro­tec­tion publique avaient été pris­es – invi­ta le Pel­l­lerin en direct et, l’ayant placé face à Monique Ser­ré, chercheuse au CNRS, aboutit à faire appa­raître sa filouterie de con­tre­bandi­er pseu­do sci­en­tifique. On était déjà le 10 mai, la duperie d’État durait depuis quinze jours.

Men­songe. Les balis­es de toutes les cen­trales et instal­la­tions nucléaires, ain­si que celles de cer­taines casernes de pom­piers (comme à Ajac­cio) s’étaient déclenchées, accu­sant des taux de radioac­tiv­ité dix fois supérieurs à la nor­male ! Préfets, min­istres, pre­mier min­istre: tous savaient ! Mit­ter­rand avait-il été réelle­ment infor­mé de ces niveaux anor­maux de radioac­tiv­ité ? On ne sait trop.

Et vien­nent alors péror­er devant micros et caméras les Barzac (Michèle, min­istre de la san­té !), les Madelin (Alain, min­istre de quoi déjà ?, de l’industrie par­di !) assur­ant tout sourire de VRP qu’on pou­vait con­som­mer fruits et légumes en toute sécu­rité. [Je ne peux me priv­er de rap­pel­er que c’est de ce même Madelin qu’est sor­ti le fameux apho­risme selon lequel « la nature sait tou­jours répar­er les erreurs humaines »… C’est vrai, après tout : il suf­fi­ra de 25.000 ans au plu­to­ni­um 239 répan­du autour de Tch­er­nobyl pour per­dre la moitié de sa nociv­ité !]

Men­songe encore, tou­jours. Tch­er­nobyl n’était pas la vieil­lerie dépassée que l’occident s’est com­plu à dén­i­gr­er. C’était une cen­trale mod­erne, récente (le réac­teur 4 fonc­tion­nait depuis deux ans), per­for­mante – au sens des dogmes tech­ni­cistes. Avec des défauts qui, une fois iden­ti­fiés, s’avéraient gérables – tou­jours selon les mêmes dogmes. Pas plus dan­gereuse que les autres, au fond. Pas moins non plus. Voilà juste­ment ce qu’il fal­lait se refuser à admet­tre, sous peine de remet­tre en cause le tout nucléaire alors tri­om­phant (sor­tie de choc pétroli­er).

Les occi­den­taux optèrent alors pour une cri­tique tech­nique de la fil­ière RBMK (Reak­tor Bol­choi Mochtch­nos­ti Kanal­ni), con­sid­érée comme bien inférieure à la fil­ière améri­caine West­ing­house général­isée dans le « rest of the world » et notam­ment en France (52 réac­teurs de ce type aujourd’hui). Pour­tant, le 28 mars 1979,  l’un des plus impor­tants acci­dents de l’histoire de l’énergie élec­tronu­cléaire s’est pro­duit dans la cen­trale nucléaire de Three Mile Island, en Penn­syl­vanie, aux Etats-Unis. Fonc­tion­nant depuis trois mois, le cœur du réac­teur numéro 2 a fon­du et a été mis défini­tive­ment hors ser­vice. Il s’en est fal­lu d’une heure pour que l’enceinte de con­fine­ment n’explose, provo­quant un Tch­er­nobyl améri­cain !

Ce « mir­a­cle » a aus­si per­mis aux nucléocrates de forg­er un men­songe de plus : celui con­cer­nant la fameuse enceinte de con­fine­ment d’un mètre d’épaisseur. Cette cloche de béton en principe her­mé­tique – en fait, la plu­part devi­en­nent poreuses en vieil­lis­sant ! – n’existant pas dans les instal­la­tion type RBMK, l’argument en fut tiré d’une écras­ante supéri­or­ité des cen­trales occi­den­tales. Argu­ment illu­sion­niste : EDF et les organ­ismes de sûreté ont tous inté­gré dans leurs scé­nar­ios de cat­a­stro­phe l’hypothèse de l’explosion de cette enceinte en cas de fusion du cœur d’un réac­teur (pro­duc­tion incon­trôlée d’hydrogène déton­nant). On sait aus­si que les­dites enceintes ne résis­teraient ni à un séisme impor­tant, ni à une attaque ter­ror­iste du genre 11 sep­tem­bre 2001.

Quant à Tch­er­nobyl, les Sovié­tiques, bien sûr, acca­blèrent les respon­s­ables tech­niques locaux. Erreurs humaines con­tre erreurs tech­niques. Un point partout et le sys­tème politi­co-nucléaire était sauf. Un accord, à base de secret, fut même con­clu lors de l’officielle con­férence tenue à huis clos à Vienne en août 1986 : taire la réal­ité pour « ne pas affol­er les pop­u­la­tions » ! Ce qui, en novlangue (de bois), de Moscou à Paris, Wash­ing­ton, Vienne tradui­sait une seule et même obses­sion : préserv­er à tout prix le cre­do nucléaire, sa reli­gion sci­en­tiste et cap­i­tal­iste (le gros mot), ses papes inquisi­teurs de l’internationale men­songère.

C’est ain­si que de cette con­férence, sous la houlette de l’Agence inter­na­tionale de l’énergie atom­ique (AIEA), présidée par Hans Blix – on le retrou­vera plus tard en Irak en ver­sion sur­mé­di­atisée –, sor­tiront des esti­ma­tions chiffrées du nom­bre des vic­times : aber­rantes, atten­ta­toires à l’Histoire. Esti­ma­tions offi­cielles tou­jours avancées – à la baisse ! – par les mêmes sources et vingt ans plus tard.

Et le Men­songe per­dure, aujourd’hui même. Certes, on peut par­ler de Tch­er­nobyl, mon­tr­er et dire pra­tique­ment ce qu’on veut. Car les con­tre-feux ont été allumés depuis tou­jours – c’est-à-dire depuis qu’existe le secret mil­i­taire lié à l’arme atom­ique. Tan­dis que la guerre mon­di­ale, aujourd’hui s’est trans­posée – trans­mutée – dans le champ général­isé de la marchan­dise et de la finance. Le Dogme des dogmes posant la Crois­sance comme Absolu intouch­able, comme Total­ité glob­al­isée, inter­dit toute cri­tique de cette fuite en avant pro­duc­tiviste qui men­ace l’avenir de l’humanité. « Inter­dire » n’est d’ailleurs pas néces­saire tant l’évidence s’est imposée – gloire à la com’ ! – comme une sec­onde « nature », tant le dogme s’est trou­vé « nat­u­ral­isé », inté­gré au proces­sus de mort sous le masque de la vie.

On peut voir là l’une des « vic­toires » du néolibéral­isme et de leurs théoriciens, les néo-con­ser­va­teurs états-uniens prô­nant la reli­gion de la (dé)régulation par le tout-marché. L’autre reli­gion dom­i­nante du tout-État ayant fon­du avec l’uranium de Tch­er­nobyl, ont sur­gi les « irradiés d’Allah » au Pak­istan et aujourd’hui en Iran. Bombe ou pas, la ques­tion du nucléaire me paraît aus­si spé­cieuse que celle por­tant sur la « mod­éra­tion » de l’islamisme. Quand les hommes suc­combent à la folie prométhéenne, se pren­nent pour des porte-feu invin­ci­bles, quel espoir reste-t-il à la paix, à l’idéal, à la fra­ter­nité, à l’amour ?

Aujourd’hui s’annonce la fin du pét­role. Non, je rec­ti­fie, « on » annonce la fin du pét­role comme une Apoc­a­lypse dont le dan­ger serait immi­nent. Et pour cause, « on » a lais­sé venir la crise. « On » a dén­i­gré les éner­gies renou­ve­lables et toutes autres alter­na­tives à l’effrénée con­som­ma­tion énergé­tique. « On » ressort donc la même carte, biseautée, de sa manche d’illusionniste : le nucléaire. Comme si la fin du pét­role ne datait pas de son début! Je me sou­viens pour­tant, gamin, avoir enten­du dans le poste cette sor­nette qui, alors, m’avait inter­loqué, et selon laque­lle « il y avait tant de pét­role dans le monde que jamais on n’en ver­rait la fin » ! Aujourd’hui, l’humanité chan­celle au bord du gouf­fre, empiffrée jusqu’à étouf­fe­ment dans son « pro­grès ». Mais ses affairistes, de plus belle, con­tin­u­ent à prospér­er en fab­ri­quant des 4x4 pour le bon­heur de mil­lions de Chi­nois, pro­to-com­mu­nistes néo-con­ver­tis à la reli­gion marchande.

Le nucléaire a vrai­ment de l’avenir. Plus que l’Homme. Telle­ment plus que l’homo-tchernobylus, sur­vivant mal­adif et sans joie. Je revois ces vis­ages blêmes d’enfants aux regards durs et enfon­cés, ces femmes et ces hommes rongés du dedans par le manque à vivre, la vie impos­si­ble. Cinq mil­lions de déportés, des vil­lages rasés, des villes désertées, des forêts et des champs con­t­a­m­inés à jamais. Des ter­ri­toires ren­dus inhab­it­a­bles pour des siè­cles. Des généra­tions trau­ma­tisées au plus pro­fond des corps, des âmes. Et même des gènes, pour ce qui est de l’avenir.

Voilà aus­si pourquoi ce vingtième anniver­saire sonne creux dans les opin­ions générales. Des faits sur­na­gent « dans l’actu », flot­tant dans l’absence de sens, un cer­tain vide événe­men­tiel, le spec­ta­cle du monde pour un monde du spec­ta­cle. Cette semaine Tch­er­nobyl, puis « le mois du blanc », les sol­des, la vie mod­erne… Si « à toute chose  mal­heur est bon », en cher­chant bien… peut-être pour­rait-on accorder un crédit à la cat­a­stro­phe T-86 : d’avoir rabat­tu le caquet des nucléocrates arro­gants. Enfin, un peu et en apparence. Car, entre temps, les mêmes ont eu le loisir de s’exercer à la com’, his­toire de four­bir des argu­ments spé­cieux, sur l’air ingénu de la « trans­parence », auprès des médias ven­dus aux indus­triels. Sans oubli­er, retourné comme un doigt de gant, le fameux « risque-zéro-qui-n’existe-pas » ! Et c’est bien là le prob­lème, le point noir, abyssal, d’où a jail­li le feu de l’enfer. C’était à Tch­er­nobyl, Ukraine, comme ce pour­rait l’être de l’un ou l’autre de ces 443 réac­teurs nucléaires implan­tés dans le monde [source: AIEA], « tous plus sûrs les uns que les autres ». Sou­venons-nous, la prob­a­bil­ité – cette « sci­ence » imbé­cile – avait prédit pour Tch­er­nobyl : un risque sur deux mil­lions. Comme au loto, ver­sion sin­istre.

On peut bien clairon­ner de grandes œuvres télévi­suelles sur « les orig­ines de l’Homme », rameuter le banc et l’arrière-croupe des fils de pub’, de com’ et autres lob­by­istes. Et faire « de l’audience » pour la bonne cause. Le passé, le bon passé bien loin­tain, sans con­séquences tan­gi­bles, actuelles : oui, ça on sait le « pro­mo­tion­ner » en « prime time » et en « tête-de-gon­do­le » de tous les super­marchés du monde.

T-86, tragédie mod­erne. Ne pas man­quer de lire La Sup­pli­ca­tion, de Svet­lana Alex­ievitch (éd. J’ai lu), qui a recueil­li des paroles de sur­vivants, la plu­part de ses com­pa­tri­otes biéloruss­es. Des hommes et des femmes sim­ples. Des Héros. Sans eux, nous ne seri­ons peut-être pas là à devis­er sur leur apoc­a­lypse ; car elle serait dev­enue la nôtre aus­si. Ce demi-mil­lion de « liq­ui­da­teurs », à l’instant, je me demande où, dans quel pays de la planète on trou­verait aujourd’hui à les lever pour, à mains nues, affron­ter le dia­ble.

En ce jour tris­te­ment anniver­saire, Svet­lana Alex­ievitch a écrit dans Le Monde : « Vingt ans se sont écoulés depuis la cat­a­stro­phe et, pour­tant, la ques­tion essen­tielle reste pour moi : suis-je en train de témoign­er du passé ou de l’avenir ? Je con­sid­ère pour ma part Tch­er­nobyl comme le début d’une nou­velle his­toire. L’homme s’est trou­vé placé devant la néces­sité de revoir toutes ses représen­ta­tions de lui-même et du monde. »


DANS LA PRESSE. Leçons de survie à la radioactivité en Biélorussie

Il faut se faire à l’idée d’un Tch­er­nobyl à nos portes. On se décide même à y pré­par­er l’opinion occi­den­tale. C’est ce qui ressort des con­clu­sions d’un col­loque tenu les 14 et 15 mars à Paris et organ­isé par le « SAGE » – ne rions pas, il s’agit de Straté­gies pour le développe­ment d’une cul­ture de pro­tec­tion radi­ologique. Ça me rap­pelle, sur un autre reg­istre, ces autres col­lo­ques dont les coopéra­tions du Nord bom­bar­dent les Africains.

Hervé Kempf, Le Monde [17/03/05]

Diantre, quel meilleur « ter­rain d’étude » que celui de la Biélorussie ? « Situé au nord de l’Ukraine, rap­pelle le jour­nal­iste, ce pays qui ne pos­sède pas de cen­trale nucléaire, a reçu 70 % des retombées radioac­tives de l’explosion de 1986. Un mil­lion et demi de per­son­nes vivent dans des zones où les sols présen­tent une radioac­tiv­ité supérieure à 37 000 bec­querels (Bq) par m2. On apprend ain­si que dans le dis­trict de Bra­gin, seul un enfant sur dix peut être con­sid­éré en bonne san­té au terme des études sec­ondaires… À Min­sk, 90 % des enfants dans les zones aujourd’hui con­t­a­m­inées étaient en bonne san­té en 1985, 20 % aujourd’hui. Les enfants ont des mal­adies de vieux : patholo­gies car­dio-vas­cu­laires, des prob­lèmes immu­ni­taires et du canal diges­tif, plus encore que des can­cers.

1supplic« Cela ne ren­tre pas dans les sché­mas con­nus. Toute la sci­ence de la radioac­tiv­ité s’est con­stru­ite sur Hiroshi­ma, un phénomène d’irradiation bru­tale et externe. Avec Tch­er­nobyl, la sit­u­a­tion est toute nou­velle : des mil­lions de per­son­nes ingèrent par ali­men­ta­tion de la radioac­tiv­ité. Et il sem­ble bien qu’au-delà d’effets can­cérogènes d’autres effets soient provo­qués. »

Des asso­ci­a­tions anti­nu­cléaires met­tent en cause la neu­tral­ité de col­lo­ques comme celui-ci, financé par EDF, Are­va et le Com­mis­sari­at à l’énergie atom­ique. Les cri­tiques por­tent notam­ment sur le fait “d’aider les pop­u­la­tions à faire comme si elles pou­vaient vivre nor­male­ment dans des con­di­tions qui les tuent. (…) Toute cette affaire vise à organ­is­er l’acceptation et la con­fi­ance sociale néces­saires à la relance actuelle des pro­grammes nucléaires”.

→ Sur Tch­er­nobyl, s’il n’y avait qu’un livre à lire : La sup­pli­ca­tion, de Svet­lana Alex­ievitch. Enquête implaca­ble menée en Biélorussie par la plus célèbre aujourd’hui de ses citoyennes (qui vit d’ailleurs en France).
→ Sur ce col­loque : www.ec-sage.net


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    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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