On n'est pas des moutons

Hervé Gourdel assassiné. Ce ne sont pas des hommes

Hervé GourdelHer­vé Gour­del. Je pars de sa bon­ne tête de bra­ve hom­me, au regard droit. C’est par un tweet que, lun­di, je décou­vre son enlè­ve­ment. Puis, par la vidéo qui l’exhibe flan­qué de deux gar­diens mas­qués et armés, je le vois et l’entends, déses­pé­ré, lire son mes­sa­ge de secours, sous la contrain­te.

Et ils l’ont déca­pi­té.

Les salauds.

Ils se font appe­ler « Sol­dats du Cali­fat », se disent affi­liés à « Dae­ch » ou « État isla­mi­que ». Leur pou­voir de nui­san­ce extrê­me por­te attein­te à l’ensemble de l’humanité, dont ils se trou­vent exclus.

Car ce ne sont pas des hom­mes. Ou alors d’une sous-espè­ce par­ti­cu­liè­re­ment dégra­dée. Ou enco­re en rai­son, si on peut dire, de la plus pro­fon­de des per­ver­sions. Et il est vrai, hélas, que l’Homme, majus­cu­le, sait aus­si attein­dre cet­te dégra­dan­te peti­tes­se assas­si­ne – lui, l’unique spé­ci­men du règne ani­mal capa­ble d’un tel génie dans le mal. Dans le Mal, majus­cu­le, il a su œuvrer au plus bas de la bas­ses­se – et au nom d’idéaux déments, mêlés de pure­té et de hai­ne, impli­quant les dieux ou des gui­des suprê­mes, trou­vant tou­jours à leur ser­vi­ce des géné­ra­tions de Tor­que­ma­da experts en tor­tu­re, habi­les à arra­cher les lan­gues héré­ti­ques – de juifs ou de musul­mans, selon le balan­cier de l’Histoire, selon l’urgence liée au besoin d’obscurité. La lis­te serait inépui­sa­ble, on la limi­te­ra ici à trois évo­ca­tions emblé­ma­ti­ques :

Gior­da­no Bru­no mis au bûcher pour avoir sou­te­nu l’infi­ni­té des mon­des face au champ de l’Ignorance ;

les ter­ri­bles guer­res de reli­gion entre pro­tes­tants et catho­li­ques au nom du Christ (XVIe siè­cle) ;

la lan­gue arra­chée, le corps tor­tu­ré, déman­te­lé et – aus­si – déca­pi­té du Che­va­lier de la Bar­re, 20 ans, pour « blas­phè­me et sacri­lè­ge ». Il n’avait pas ôté son cha­peau devant une pro­ces­sion (Abbe­vil­le, 1765).

Il nous fal­lut bien du temps, du temps de lut­tes pour nous extrai­re de ces arriè­re-mon­des. Et les chu­tes par­sè­ment l’Histoire, lour­de de mal­heurs et d’atrocités, jusqu’à la dépor­ta­tion escla­va­gis­te, jusqu’aux géno­ci­des « moder­nes » des Armé­niens, Juifs, Tut­sis.

De ce temps si âpre, il ne nous en fau­drait bien moins aujourd’hui pour y som­brer à nou­veau.

Gui­de de hau­te mon­ta­gne, Her­vé Gour­del était atti­ré par les som­mets. Sans dou­te avait-il de l’Humanité une idée éle­vée.

Il a été jeté dans les ténè­bres par des fana­ti­ques, de ces hal­lu­ci­nés qui ren­voient à ceux qu’évoque si puis­sam­ment le Zara­thous­tra de Nietz­sche dont voi­ci quel­ques extraits :

DES HALLUCINÉS DE L’ARRIÈRE-MONDE

 Ain­si moi aus­si, je jetai mon illu­sion par delà les hom­mes, pareil à tous les hal­lu­ci­nés de l’arrière-monde. Par delà les hom­mes, en véri­té ?

« Hélas, mes frè­res, ce dieu que j’ai créé était œuvre fai­te de main humai­ne et folie humai­ne, com­me sont tous les dieux.

Il n’était qu’homme, pau­vre frag­ment d’un hom­me et d’un « moi » : il sor­tit de mes pro­pres cen­dres et de mon pro­pre bra­sier, ce fan­tô­me, et vrai­ment, il ne me vint pas de l’au-delà !

[…]

Ce furent des mala­des et des décré­pits qui mépri­sè­rent le corps et la ter­re, qui inven­tè­rent les cho­ses céles­tes et les gout­tes du sang rédemp­teur : et ces poi­sons doux et lugu­bres, c’est enco­re au corps et à la ter­re qu’ils les ont emprun­tés !

Ils vou­laient se sau­ver de leur misè­re et les étoi­les leur sem­blaient trop loin­tai­nes. Alors ils se mirent à sou­pi­rer : Hélas ! que n’y a-t-il des voies céles­tes pour que nous puis­sions nous glis­ser dans un autre Être, et dans un autre bon­heur ! » — Alors ils inven­tè­rent leurs arti­fi­ces et leurs peti­tes bois­sons san­glan­tes !

[…]

Il y eut tou­jours beau­coup de gens mala­des par­mi ceux qui rêvent et qui lan­guis­sent vers Dieu ; ils haïs­sent avec fureur celui qui cher­che la connais­san­ce, ils haïs­sent la plus jeu­ne des ver­tus qui s’appelle : loyau­té.

Ils regar­dent tou­jours en arriè­re vers des temps obs­curs : il est vrai qu’alors la folie et la foi étaient autre cho­se. La fureur de la rai­son appa­rais­sait à l’image de Dieu et le dou­te était péché.

Je connais trop bien ceux qui sont sem­bla­bles à Dieu : ils veu­lent qu’on croie en eux et que le dou­te soit un péché. Je sais trop bien à quoi ils croient eux-mêmes le plus.

Ce n’est vrai­ment pas à des arriè­re-mon­des et aux gout­tes du sang rédemp­teur : mais eux aus­si croient davan­ta­ge au corps et c’est leur pro­pre corps qu’ils consi­dè­rent com­me la cho­se en soi.

Mais le corps est pour eux une cho­se mala­di­ve : et volon­tiers ils sor­ti­raient de leur peau. C’est pour­quoi ils écou­tent les pré­di­ca­teurs de la mort et ils prê­chent eux-mêmes les arriè­re-mon­des.

Écou­tez plu­tôt, mes frè­res, la voix du corps gué­ri : c’est une voix plus loya­le et plus pure.

Le corps sain par­le avec plus de loyau­té et plus de pure­té, le corps com­plet, car­ré de la tête à la base : il par­le du sens de la ter­re. —

Ain­si par­lait Zara­thous­tra. »

 

Frie­dri­ch Nietz­sche

Ain­si par­lait Zara­thous­tra
Un livre pour tous et pour per­son­ne
Tra­duc­tion par Hen­ri Albert.
Mer­cu­re de Fran­ce, 1903 [sixiè­me édi­tion] (Œuvres com­plè­tes de Fré­dé­ric Nietz­sche, vol. 9, pp. 40-45).

Lire aus­si : 

À Michel Germaneau, mort au nom de l’Homme, victime du fanatisme

Journalistes-otages, héros modernes et sacralisés

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Atlas élémentaire d’anatomie (moderne)

Cette vidéo n’est donc pas visible, désolé, et excuses pour le dérangement.

[Hypothèse : trop dérangeant pour les chirurgiens remodeleurs de la femme ?]


Super­vé­nus par ARTE­plus7
Par Fré­dé­ric Doa­zan

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Cornelius Castoriadis : « Nous devrions être les jardiniers de cette planète »

« Il faut culti­ver notre jar­din » dit ain­si Vol­tai­re dans la bou­che de son Can­di­de. Célè­bre injonc­tion aux sens mul­ti­ples, ouverts, à por­tée immé­dia­te, au pro­pre com­me au figu­ré. Phi­lo­so­phe contem­po­rain (mort en 1997), Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis étend la for­mu­le à une dimen­sion pla­né­tai­re qui relè­ve de l’urgence, dépas­se l’individuel et atteint ain­si à l’universel : « Nous devrions être les jar­di­niers de cet­te pla­nè­te », lan­ce-t-il au cours d’un entre­tien à la radio avec Daniel Mer­met. L’actualité de ce pro­pos est plus vive que jamais au regard de la dégra­da­tion éco­lo­gi­que de notre Ter­re. Voi­ci un extrait de cet entre­tien, ain­si que le lien qui per­met d’accéder à la tota­li­té.

C_CastoriadisCor­ne­lius Cas­to­ria­dis est mort en 1997. Né en Grè­ce, il s’installe en 1945 à Paris où il crée la revue, aujourd’hui mythi­que, Socia­lis­me ou bar­ba­rie. En 1968, avec Edgar Morin et Clau­de Lefort, il publie Mai 68 la Brè­che. En 1975, il publie L’institution ima­gi­nai­re de la socié­té, sans dou­te son ouvra­ge le plus impor­tant. En 1978, il entre­prend la série Les car­re­fours du laby­rin­the. L’entretien avec Mer­met fait sui­te à la publi­ca­tion de La mon­tée de l’insignifiance en novem­bre 1996.

• Daniel Mer­met – Qu’est-ce que vous pen­sez de cet irré­duc­ti­ble désir qui fait que l’histoire conti­nue ?

– Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis : Mais, de tou­te façon il y a un irré­duc­ti­ble désir. […]. Si vous pre­nez les socié­tés archaï­ques ou les socié­tés tra­di­tion­nel­les, il n’y a pas un irré­duc­ti­ble désir. On ne par­le pas là du désir du point de vue psy­cha­na­ly­ti­que. On par­le du désir tel qu’il est trans­for­mé par la socia­li­sa­tion. Et ces socié­tés sont des socié­tés de répé­ti­tion. Or dans l’époque moder­ne, il y a une libé­ra­tion dans tous les sens du ter­me, par rap­port aux contrain­tes de la socia­li­sa­tion des indi­vi­dus. On dit par exem­ple : « Tu pren­dras une fem­me dans tel clan ou dans tel­le famil­le. Tu auras une fem­me dans ta vie. Si tu en as deux, ou deux hom­mes, ce sera en cachet­te, ce sera une trans­gres­sion. Tu auras un sta­tut social, ce sera ça et pas autre cho­se ». Mais aujourd’hui on est entré dans une épo­que d’illimitation dans tous les domai­nes et c’est en ça que nous avons le désir d’infini. Or cet­te libé­ra­tion est en un sens une gran­de conquê­te. Il n’est pas ques­tion de reve­nir aux socié­tés de répé­ti­tion. Mais il faut aus­si appren­dre – et ça c’est un très grand thè­me –appren­dre à s’autolimiter, indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment. Et la socié­té capi­ta­lis­te aujourd’hui est une socié­té qui à mes yeux court à l’abîme à tous points de vue car c’est une socié­té qui ne sait pas s’autolimiter. Et une socié­té vrai­ment libre, une socié­té auto­no­me, doit savoir s’autolimiter.

D. M. – Limi­ter c’est inter­di­re. Com­ment inter­di­re ?

C. C. – Non, pas inter­di­re au sens répres­sif. Mais savoir qu’il y a des cho­ses qu’on ne peut pas fai­re ou qu’il ne faut même pas essayer de fai­re ou qu’il ne faut pas dési­rer. Par exem­ple l’environnement. Nous vivons sur cet­te pla­nè­te que nous som­mes en train de détrui­re, et quand je pro­non­ce cet­te phra­se je son­ge aux mer­veilles, je pen­se à la mer Egée, je pen­se aux mon­ta­gnes ennei­gées, je pen­se à la vue du Paci­fi­que depuis un coin d’Australie, je pen­se à Bali, aux Indes, à la cam­pa­gne fran­çai­se qu’on est en train de déser­ti­fier. Autant de mer­veilles en voie de démo­li­tion. Je pen­se que nous devrions être les jar­di­niers de cet­te pla­nè­te. Il fau­drait la culti­ver. La culti­ver com­me elle est et pour elle-même. Et trou­ver notre vie, notre pla­ce rela­ti­ve­ment à cela. Voi­là une énor­me tâche. Et ça pour­rait absor­ber une gran­de par­tie des loi­sirs des gens, libé­rés d’un tra­vail stu­pi­de, pro­duc­tif, répé­ti­tif, etc. Or cela, évi­dem­ment, c’est très loin non seule­ment du sys­tè­me actuel mais de l’imagination domi­nan­te actuel­le. L’imaginaire de notre épo­que, c’est l’imaginaire de l’expansion illi­mi­tée, c’est l’accumulation de la came­lo­te… une télé dans cha­que cham­bre, un micro-ordi­na­teur dans cha­que cham­bre, c’est ça qu’il faut détrui­re. Le sys­tè­me s’appuie sur cet ima­gi­nai­re qui est là et qui fonc­tion­ne.

cornelius-castoriadis

« L’imaginaire de notre épo­que, c’est l’imaginaire de l’expansion illi­mi­tée, c’est l’accumulation de la came­lo­te… »

D. M. – Ce dont vous par­lez là, sans ces­se, c’est de la liber­té ?

C. C. – Oui.

D. M. – Der­riè­re ça, il y a la liber­té ?

C. C. – Oui.

D. M. – Dif­fi­ci­le liber­té ?

C. C. – Ah oui ! La liber­té, c’est très dif­fi­ci­le.

D. M. – Dif­fi­ci­le démo­cra­tie ?

C. C.Démo­cra­tie dif­fi­ci­le par­ce que liber­té, et liber­té dif­fi­ci­le par­ce que démo­cra­tie, oui, abso­lu­ment. Par­ce que c’est très faci­le de se lais­ser aller, l’homme est un ani­mal pares­seux, on l’a dit. Là enco­re je reviens à mes ancê­tres, il y a une phra­se mer­veilleu­se de Thu­cy­di­de : Il faut choi­sir se repo­ser ou être libre. Je crois que c’est Péri­clès qui dit ça aux Athé­niens: Si vous vou­lez être libres, il faut tra­vailler. Vous ne pou­vez pas vous repo­ser. Vous ne pou­vez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libres quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libres en zap­pant com­me un imbé­ci­le, vous n’êtes pas libres, c’est une faus­se liber­té. Ce n’est pas seule­ment l’âne de Buri­dan qui choi­sit entre deux tas de foin. La liber­té, c’est l’activité. Et la liber­té, c’est une acti­vi­té qui en même temps s’autolimite, c’est-à-dire sait qu’elle peut tout fai­re mais qu’elle ne doit pas tout fai­re. C’est ça le grand pro­blè­me, pour moi, de la démo­cra­tie et de l’individualisme.

D. M. – La liber­té, c’est les limi­tes ? Phi­lo­so­pher, c’est éta­blir les limi­tes ?

C. C. – Non, la liber­té, c’est l’activité et l’activité qui sait poser ses pro­pres limi­tes. Phi­lo­so­pher, c’est la pen­sée. C’est la pen­sée qui sait recon­naî­tre qu’il y a des cho­ses que nous ne savons pas et que nous ne connaî­trons jamais…  »

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LA MONTEE DE L'INSIGNIFIANCE
inté­gra­li­té de l’entretien de Cor­ne­lius Cas­to­ria­dis avec Daniel Mer­met

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Rebsamem et les fraudeurs. Lettre ouverte d’un père de chômeur à un ministre qui devrait la fermer

Vous savez, minis­tre Machin-Reb­sa­mem, petit minis­trion dit du Tra­vail, je vous emmer­de car­ré­ment, au nom du droit et devoir de gros­siè­re­té, qui est celui de répli­quer en pro­por­tion de l’injure.

rebsamem

Car vous m’injuriez, minis­trion de pas­sa­ge, par vos révol­tan­tes paro­les sur les chô­meurs cen­sés frau­der. Vous m’insultez à tra­vers mon fils chô­meur – à qui Pôle Emploi refu­se même un tiers temps ! – Ou, pour vous le répé­ter autre­ment, vous insul­tez le père d’un chô­meur, et les deux en fait, et les mil­lions de fils, de filles, de pères et de mères de chô­meurs que votre poli­ti­que d’incapables vou­drait enco­re jus­ti­fier, alors qu’elle le sait que repro­dui­re « du même » : de la misè­re et de l’injustice.

C’en est à deve­nir vio­lent et c’est ce qui vous mena­ce, qui vous tom­be­ra des­sus lors­que les mots, com­me ici, ne ser­vi­ront plus de défou­loir, qu’ils se seront épui­sés d’inanité. Lors­que les misé­reux cau­sés par votre inca­pa­ci­té pas­se­ront à l’acte et atta­que­ront vos palais et autres plan­ques minis­té­riel­les et bureau­cra­ti­ques.

Reb­sa­mem, voyons, celui qui a cumu­lé tant et tant – le cumul, cet­te frau­de à la décen­ce poli­ti­que, cet­te insul­te à l’éthique : mai­re de Dijon, pré­si­dent de la Com­mu­nau­té d’agglomération du Grand Dijon (jusqu’aux der­niè­res muni­ci­pa­les et au rema­nie­ment de 2014), séna­teur de Côte-d’Or et pré­si­dent du grou­pe socia­lis­te au Sénat. Le 2 avril 2014, il est donc nom­mé au pos­te de minis­tre du Tra­vail, de l’emploi et même… du dia­lo­gue social !

Reb­sa­mem : com­bien cha­que mois ? Com­bien en ban­que ? Par­lons-en !

rebs

Cet ancien trots­kys­te, mili­tant de la Ligue com­mu­nis­te révo­lu­tion­nai­re de 70 à 74, est aus­si, depuis 89, franc-maçon de la loge Soli­da­ri­té et pro­grès – ben oui, une voca­tion, la soli­da­ri­té ! – du Grand Orient de Fran­ce à Dijon.

Mais par­lons plu­tôt ban­que. En 2007 et 2008, il se retrou­ve admi­nis­tra­teur de la ban­que Dexia-Cré­dit Local de Fran­ce  [Arti­cle de Wiki­pe­dia qui vaut le détour] et démis­sion­ne quel­ques jours avant la failli­te de cet­te ban­que qui aura néces­si­té un apport de 3 mil­liards d’euros de l’État. D’après l’Express, Fran­çois Reb­sa­men aurait démis­sion­né de son siè­ge d’administrateur de la ban­que sou­te­nue par l’argent public quand Le Canard enchaî­né eut révé­lé le mon­tant de ses jetons de pré­sen­ce, 20 000 euros en 2007.

Rap­pe­lons en pas­sant que « L’affaire Dexia » res­te consi­dé­rée com­me « la plus gran­de catas­tro­phe de l’histoire de la ban­que en Fran­ce » (Le Mon­de, 8 mai 2012) et « le fias­co le plus cher de l’histoire des ban­ques en Euro­pe » (La Tri­bu­ne, 19 juillet 2007). Selon la Cour des comp­tes, la failli­te de Dexia, a coû­té au moins 6,6 mil­liards d’euros à l’État fran­çais et au moins autant à l’État bel­ge. Qui et où sont les frau­deurs ?

Un pas­sa­ge en ban­que sem­ble désor­mais de bon aloi pour venir au secours pitoya­ble de l »’hom­me qui n’aimait pas la finan­ce » et dont la seule espé­ran­ce poli­ti­cien­ne se résu­me à l’invocation du mira­cle par la sain­te Crois­san­ce !

Tou­tes caté­go­ries confon­dues et outre-mer inclus, la Fran­ce comp­tait 5 386 600 chô­meurs à fin juillet. L’inverseur contra­rié des cour­bes a donc embau­ché au pos­te de minis­tre du Chô­ma­ge, un chas­seur de frau­deurs. Un des ces affreux poli­ti­ciens pas futés, un adep­te de la radia­tion à tout va, le meilleur des leviers pour for­cer la réa­li­té. Cas­ser le ther­mo­mè­tre pour nier la fiè­vre, une vieille pra­ti­que de droi­te, som­me tou­te en pha­se avec sa natu­re.

Ne par­lons plus de la gau­che, pas de cel­le-là du moins. Au secours, Jau­rès, ils sont deve­nus fous !

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« L’urgence de ralentir », ce soir sur Arte

Com­ment résis­ter à l’accélération finan­ciè­re et tech­no­lo­gi­que qui nous mène vers des catas­tro­phes éco­lo­gi­ques et socia­les ? com­ment trou­ver d’autres façons de vivre ensem­ble pour façon­ner un autre mon­de ? c’est ce qu’interroge Phi­lip­pe Bor­rel dans son nou­veau docu­men­tai­re  « L’urgence de ralen­tir  » dif­fu­sé le ce 2 sep­tem­bre sur Arte, à 22h40.

À par­tir des réflexions de phi­lo­so­phes, socio­lo­gues et éco­no­mis­tes tel Edgar Morin, Her­vé Kempf, Pier­re Dar­dot, Dou­glas Rush­koff, Gene­viè­ve Azam, Pier­re Rabhi, Rob Hop­kins, Hart­mut Rosa, Jere­my Rif­kin, Lio­nel Astruc, Alber­to Acos­ta, Bun­ker Roy et Tim Jack­son, ce film sillon­ne la pla­nè­te à la ren­con­tre des nou­veaux rebel­les contem­po­rains qui ont choi­si de vivre à contre temps du modè­le néo­li­bé­ral, de ces pré­cur­seurs qui redé­cou­vrent un rap­port atten­tif, patient et fer­ti­le au temps.

Synop­sis : Nous som­mes entrés dans l’ère de l’accélération glo­ba­li­sée. Vites­se et court ter­me sont deve­nues la nor­me de la socié­té. Mis sous ten­sion par l’accélération finan­ciè­re et tech­no­lo­gi­que, nous ten­tons enco­re de sui­vre un ryth­me qui nous mène pour­tant vers des catas­tro­phes éco­lo­gi­ques, éco­no­mi­ques et socia­les annon­cées. Mais cer­tains d’entre nous ont déci­dé de ne pas céder à l’injonction d”’immédiateté, en expé­ri­men­tant - indi­vi­duel­le­ment ou col­lec­ti­ve­ment - des alter­na­ti­ves loca­les et concrè­tes, afin de « bien vivre ». Cha­que jour par­tout dans le mon­de, en Euro­pe, en Amé­ri­que Lati­ne, aux États-Unis ou en même en Inde, ils tra­vaillent à redon­ner du sens au temps. À la mar­ge du para­dig­me domi­nant ils contri­buent peut-être déjà au nou­veau mon­de de demain.

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Variations sur mes 70 balais et, en passant, sur l’usage de la vie

Je ne vou­lais pas en fai­re un plat, ne sachant guè­re cui­si­ner avec ce gen­re d’ingrédients. La veille enco­re, avec l’ami B. de pas­sa­ge, je fai­sais mon fier : « Moi, les anni­ver­sai­res, j’aime pas. » Mais le matin venu, j’étais seul, j’entends le fac­teur qui, de nos jours, ne son­ne plus jamais deux fois et n’apporte que des fac­tu­res. Là, de sa plei­ne saco­che, il déver­sait dans ma boî­te des let­tres, des vraies, en papier, avec des tim­bres col­lés à la lan­gue, écri­tes à l’encre et à la main, de for­mats les plus divers et même des bizar­res, voyez la pho­to. Par­mi ces cour­riers, une car­te du même ami B com­men­çant par ces mots : « À mon vieux cama­ra­de qui n’aime pas les anni­ver­sai­res (moi non plus) »…

Anniversaire Gérard Ponthieu

« Non, gé, t’es pas tout seul »… Cli­quer pour agran­dir

Un com­plot, donc ! Que dis-je ? un guet-apens pour coin­cer mes contra­dic­tions, me rabat­tre le caquet orgueilleux du mec au-des­sus de tout ça, ces rituels à la noix et à engrais­ser les mar­chands de bou­gies et de car­tes débi­les… Mouais… Et puis, j’ai cra­qué. Je me ren­dais, tou­ché, qua­si cou­lé sous ces flots si… tou­chants. De même en fut-il par d’autres canaux moder­nes, plus éva­po­ra­bles dans le cos­mos tech­ni­que – télé­pho­ne et emils par exem­ple. A tous et à cha­cun en par­ti­cu­lier je répon­drai ! D’autant qu’un cadeau col­lec­tif aus­si fut orga­ni­sé selon le même canal. Mil­le mer­cis !

François Ponthieu - Marine Ponthieu

Fran­çois et Mari­ne en tenue de com­bat. Les deux com­plo­teurs du 70e…

Com­plot, donc com­plo­teurs. Bien­tôt démas­qués. Mari­ne et Fran­çois, mes chers enfants, qui ont clai­ron­né dans le Lan­der­neau pla­né­tai­re la nou­vel­le de la nais­san­ce de l’ancien, il y a si long­temps, désor­mais comp­tée en décen­nies ! À quoi bon vou­loir cacher l’évidence, ten­ter la vai­ne dis­si­mu­la­tion ?

J’ai donc pas­sé le cap des 70 balais. En typo ortho­doxe, on a le droit d’écrire en chif­fres les quan­ti­tés, le « beau­coup », le « gra­min » com­me on dit en picard (lan­gue mater­nel­le). Mais en tou­tes let­tres, c’est quand même mieux : moins bru­ta­le­ment arith­mé­ti­que, comp­ta­ble. Soixan­te-dix. En plus, à la dif­fé­ren­ce du sep­tan­te wal­lon et romand, on rabio­te un bon chouïa : soixan­te res­te domi­nant et, à la rigueur, en insis­tant, on ajou­te dix… Ça pas­se mieux, « et puis c’est plus poé­ti­que ». [On dirait que je m’entraîne déjà pour les qua­tre-vingts – ouais !]

Enco­re une remar­que de comp­ta­ble : le pas­sa­ge du sta­tut de sexagé­nai­re à celui de sep­tua­gé­nai­re s’avère dou­ble­ment péna­li­sant : et par la rudes­se des chif­fres, et par la per­te d’un élé­ment non négli­gea­ble conte­nu dans le pre­mier ter­me – et dire que tout ça se pas­se à la fin de la 69e année !

À noter enfin que « 70 balais » est enco­re un de ces euphé­mis­mes dis­si­mu­la­teurs de réa­li­té  – dont l’origine, d’ailleurs, demeu­re mys­té­rieu­se. Pour­quoi des balais, hein ? Allez, soixan­te-dix ans, adju­gé !

Pour paro­dier Woo­dy Allen,(« Jésus, Marx, Mao sont morts. Et moi, je ne me sens pas bien… ») je note que ce 11 août, ou alen­tours, des gens célè­bres ont lâché pri­se : Simon Leys, Robin Williams, Lau­ren Bacall… Moi, ça va – pour le moment… Autant ne pas trop s’en van­ter, vu que « Tous les jours vont à la mort, le der­nier y arri­ve ». C’est de Mon­tai­gne, très calé sur la ques­tion et sur cel­le de la vie, par consé­quent, lui qui est pas­sé à ce sujet d’un scep­ti­cis­me confiant à un épi­cu­ris­me affir­mé. Ain­si le voit-on che­mi­ner dans ses Essais entre des spé­cu­la­tions sur le thè­me « Vivre c’est appren­dre à mou­rir » à une posi­tion bien plus tour­née vers la vie : « La mort est bien le bout, non pas le but de la vie ; la vie doit être pour elle-même son but, son des­sein. » J’aime mieux ça aus­si.

Mais la ques­tion res­te entiè­re… Par­fois, on a l’impression d’y aller par éta­pes, com­me chez le den­tis­te quand il vous en enlè­ve une… Pour Mon­tai­gne, la dent qui tom­be est un indi­ce du vieillis­se­ment, un pas de plus vers la mort. Il la com­pa­re à d’autres défaillan­ces, com­me cel­le qui tou­che son ardeur viri­le. La dent et le sexe, signes de puis­san­ce ou pas, il a vu ça avant Freud. L’avantage de vieillir – le phi­lo­so­phe est donc bien un sage… –, c’est que l’on ne mour­ra donc pas d’un seul coup, vu que l’on meurt peu à peu, bout par bout – sauf acci­dent bien sûr. Si bien que la « der­niè­re mort », com­me il l’appelle, ne devrait pas être aus­si tran­chan­te que si elle était adve­nue dans la fleur de l’âge. Mais là, ce sera à véri­fier – et là enco­re, le dou­te est per­mis…

Illus­tra­tion sono­re : chan­son de Boris Vian – l’écouter ici par Ser­ge Reg­gia­ni :

Gérard Ponthieu

Avec mes parents, une tan­te, mes frè­re et sœur… Et moi, et moi…

Mon­tai­gne enco­re : « La mort se mêle et confond par tout à notre vie : le déclin pré­oc­cu­pe son heu­re, et s’ingère au cours de notre avan­ce­ment même. J’ay des por­traits de ma for­me de vingt et cinq, et de tren­te-cinq ans : je les com­pa­re avec celui d’asteure : Com­bien de fois, ce n’est plus moi : com­bien est mon ima­ge pré­sen­te plus éloi­gnée de cel­les là, que de cel­le de mon tré­pas. »

Cha­cun aime regar­der de ses ancien­nes pho­tos, car dans cha­cu­ne d’elle, aux dif­fé­rents âges de la vie, nous nous éton­nons du chan­ge­ment. Un éton­ne­ment, oui. Car si les traits, les for­mes ont chan­gé, il n’empêche que le « moi » res­te entier. C’est donc qu’il res­te un « moi » intact, et c’est ce « moi » qui dis­pa­raî­tra. Au bilan d’une vie, sa durée comp­te moins que la qua­li­té de ce qui l’aura rem­plie.

Fina­le­ment, je suis tel­le­ment heu­reux de cet anni­ver­sai­re non refou­lé, com­me impo­sé avec bon­heur par mes enfants, des parents, des amis de plus ou moins par­tout qui auront été aler­tés, com­me ceux du jazz de Char­lie Free. Ça m’a aus­si valu cet­te replon­gée dans Mon­tai­gne, ami de vieille date, cama­ra­de de clas­se puis de rou­te, « par­ce que c’était lui, par­ce que c’était moi ». Oui, un phi­lo­so­phe ne peut être qu’un ami contri­buant au bon­heur de vivre. Et un tel ami res­pi­re de cet­te sages­se néces­sai­re, vita­le. Puisqu’aussi bien « est-il pour nous inuti­le de mon­ter sur des échas­ses, car sur des échas­ses il faut enco­re mar­cher avec nos jam­bes. Et sur le trô­ne le plus éle­vé du mon­de, nous ne som­mes enco­re assis que sur notre cul. » (Essais, III, 13, p. 1347)

Gérard Ponthieu

Pho­to de BN (Paris),  » enca­drée » par RB (Mont­réal). NB : sur le mar­cel, l’œil affû­té recon­naî­tra, en grec, du Kazant­za­ki…

Voi­là qui ferait une bon­ne chu­te. Mais dans mon cour­rier d’anniversaire m’est par­ve­nu d’un autre ami cher, de si lon­gue date, Mau­ri­ce D., ce tex­te éga­le­ment pré­cieux, d’un autre ami com­mun, Nikos Kazant­za­ki :

« Tiens, un jour, je pas­sais dans un petit vil­la­ge.. Un vieux grand-père de qua­tre-vingt-dix ans était en train de plan­ter un aman­dier. “Eh, petit père, je lui fais, tu plan­tes un aman­dier ?” Et lui, cour­bé com­me il était, il se retour­ne et il me fait : “Moi, mon fils, j’agis com­me si je ne devais jamais mou­rir.” Et moi, je lui réponds : “J’agis com­me si je devais mou­rir à cha­que ins­tant.” « Qui de nous deux avait rai­son, patron ? » (Alexis Zor­ba, éd. Pocket, p.44)

Espé­rant ne pas trop vous avoir gon­flés avec mon ego… veuillez agréer, chers vous tous, mes plus affec­tueu­ses embras­sa­des.

gp

––––––

PS. Je pique lit­té­ra­le­ment, outre­pas­sant les droits d’auteur, au nom de l’urgence à vivre et vu que Ser­ge Reg­gia­ni est mort depuis long­temps (2004) et bien après ses « 70 balais », ne pou­vant lui deman­der cet­te aumô­ne qu’il ne m’aurait pas refu­sée : ces deux subli­mes chan­sons…

Il faut vivre

Paro­les de Clau­de Lemes­le (ren­con­tré à Mar­seille il y a peu, avec qui j’ai pré­ci­sé­ment dis­cu­té de cet­te chan­son). Musi­que de Chris­tian Piget, 1992.

Le Temps qui reste

Paro­les de Jean-Loup Daba­die, musi­que d’Alain Gora­guer, 2002

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Gaza. « Un scandale du point de vue moral et un acte criminel » s’indigne Ban Ki-moon

Il exis­te, hélas, des chi­rur­giens qu’on qua­li­fie de bou­chers. Par­ce qu’ils ne sont pas dignes de leur métier consis­tant par prin­ci­pe à soi­gner, ou à ten­ter de le fai­re, au mieux de son savoir et de son éthi­que. C’est même injus­te de com­pa­rer ceux-là à des bou­chers, infâ­mant à l’égard de ceux-ci qui, le plus sou­vent, font bien leur métier, c’est-à-dire avec conscien­ce et l’amour du tra­vail bien fait.

En fait, je par­le ici, pour les dénon­cer autant que je peux, avec le sou­ci du tra­vail bien fait de l’informateur-citoyen indi­gné : je ne par­le pas à la légè­re d’impressions sub­jec­ti­ves. Je dénon­ce avec rigueur et déter­mi­na­tion ces mau­vais et ter­ri­ble bou­chers mili­tai­res agis­sant au nom d’Israël et sous cou­vert de « frap­pes chi­rur­gi­ca­les »,  non plus seule­ment pour se défen­dre donc, mais désor­mais pour se ven­ger et cau­ser du mal, du grand mal, du ter­ri­ble mal : de la mort, de la dou­leur, de la misè­re. L’abomination.

Voi­là ce que j’entends ce matin dans le pos­te, puis ce que je lis :

Après un nou­veau bom­bar­de­ment sur une éco­le de l’ONU, qui a tué au moins dix Pales­ti­niens, Israël fait face à l’indignation inter­na­tio­na­le, alors même que l’Etat hébreu  opé­rait diman­che un début de retrait de ses trou­pes au sol dans la ban­de de Gaza. En gui­se de défen­se, l’armée israé­lien­ne a décla­ré qu’elle avait  « pris pour cibles trois ter­ro­ris­tes du Dji­had isla­mi­que [...] à proxi­mi­té d’une éco­le de l’UNRWA [Offi­ce de secours et de tra­vaux des Nations unies pour les réfu­giés de Pales­ti­ne dans le Pro­che-Orient] à Rafah » et qu’elle exa­mi­nait les  « consé­quen­ces » de cet acte, sans en recon­naî­tre for­mel­le­ment la res­pon­sa­bi­li­té. Au vingt-sep­tiè­me jour de conflit, 71 per­son­nes ont péri dans le seul sec­teur de Rafah, à la sui­te du pilon­na­ge inten­sif de la vil­le, selon les ser­vi­ces de secours locaux. C’est la troi­siè­me fois qu’une éco­le de l’ONU est ain­si tou­chée, après les bom­bar­de­ments visant Beit Hanoun et Jaba­liya, les 24 et 31 juillet, qui ont fait une tren­tai­ne de morts, alors qu’Israël affir­me pro­cé­der à des frap­pes « chi­rur­gi­ca­les  » (C’est moi qui sou­li­gne). « C’est un scan­da­le du point de vue moral et un acte cri­mi­nel  », ain­si qu’une « nou­vel­le vio­la­tion fla­gran­te du droit huma­ni­tai­re inter­na­tio­nal  », s’est indi­gné le secré­tai­re géné­ral de l’ONU, Ban Ki-moon. Les Etats-Unis, prin­ci­paux alliés d’Israël, se sont dits « conster­nés  » par un  « bom­bar­de­ment hon­teux ». Face au tol­lé inter­na­tio­nal, Israël a annon­cé une trê­ve de sept heu­res ce lun­di, entre 9 heu­res et 16 heu­res, heu­re fran­çai­se). Le ces­sez-le-feu exclut l’est de Rafah, où les affron­te­ments conti­nuent. [lemonde.fr]

Le coup des « frap­pes chi­rur­gi­ca­les », on connaît ! Côté « chi­rur­giens-bou­chers », on a été ser­vis avec Geor­ge W. Bush en Irak et pour ven­ger le 11 sep­tem­bre. On a vu, on voit le résul­tat !

Qu’espère donc ce gou­ver­ne­ment ultra de « néo-conser­va­teurs » israé­liens ? Jus­te­ment, à quel­le espé­ran­ce pour­rait-il pré­ten­dre enco­re ? En la paix ? En la sécu­ri­té ? En la digni­té ? En la divi­ni­té – pen­dant qu’on y est !

Le mur des dieux uniques

Quel­le peut bien être la hié­rar­chie des valeurs qui déter­mi­nent les anta­go­nis­mes meur­triers de ce conflit sécu­lai­re (mil­lé­nai­re ?) ? Car il ne sau­rait être ques­tion, dans ce dérè­gle­ment mons­trueux, d’absoudre les extré­mis­tes de l’autre bord, les isla­mis­tes. La par­tie archaï­que des « frè­res enne­mis » remon­tant aux mythes fon­da­teurs des deux sys­tè­mes théo­cra­ti­ques, on peut se deman­der en quoi et com­ment des amé­na­ge­ments « moder­nes » pour­raient condui­re à la paix sans éra­di­quer – à la raci­ne – cet­te patho­lo­gie ?

« Amé­na­ge­ments moder­nes », autre­ment dit : le par­ta­ge des ter­ri­toi­res tel qu’il fut en prin­ci­pe déci­dé et acté par les accords inter­na­tio­naux, estam­pillé par l’ONU, etc. – et aus­si peu res­pec­té que tou­jours bafoué ; donc l’établissement de fron­tiè­res com­mu­nes entre deux États recon­nus, à com­men­cer par eux-mêmes ; donc une coopé­ra­tion éco­no­mi­que basée sur les par­ta­ges équi­ta­bles de l’eau et des riches­ses du sous-sol, dont le pétro­le (aie aie !), les accès à  la mer ; donc… une uto­pie tota­le, sté­ri­le, venant se fra­cas­ser contre ce mur – au pro­pre com­me au figu­ré – dres­sé entre Yah­vé et Allah, au nom du mono­théis­me… qui pos­tu­le l’existence d’un Dieu uni­que !

Si, com­me je le pen­se, les hom­mes ont inven­té les dieux, et non l’inverse, le sens de l’évolution en direc­tion d’une Huma­ni­té digne de ce nom devrait viser l’affranchissement des croyan­ces ances­tra­les. Mais nous tou­chons là à un pro­ces­sus rele­vant du temps long de l’évolution. Pro­ces­sus de l’évolution dont on sait, depuis Dar­win notam­ment, qu’il dépend à part inéga­les et aléa­toi­res du hasard et de la néces­si­té. La tâche est donc rude pour l’Homo sapiens de s’ériger [erec­tus] en sage. Voir à ce pro­pos la noti­ce lit­té­ra­le­ment ren­ver­san­te de Wiki­pe­dia consa­crée aux actuels conflits dans le mon­de. Où l’on décou­vre deux tableaux (et quels tableaux !) dres­sant la lita­nie des guer­res à l’intérieur de l’espèce humai­ne, clas­sées (par com­mo­di­té…) entre cel­les qui cau­sent plus ou moins d’un mil­lier de morts par an. C’est là, sous l’intitulé « Lis­te des guer­res moder­nes ». En voi­ci un aper­çu illus­tré :

carte-conflits-monde

car­ré mar­ron – dif­fi­cul­tés poli­ti­ques
car­ré bleu – conflits en cours de réso­lu­tion
rond vert – zones de ten­sion
étoi­le noi­re – ten­sions eth­ni­ques ou civi­les
losan­ge rou­ge – zones de guer­re •  D’après http://buzzles.org/

 

Rony Brau­man - Régis Debray - Chris­tia­ne Hes­sel - Edgar Morin vien­nent d’adresser, via Le Mon­de de ce jour, un appel à Hol­lan­de, en gros pour qu’il se bou­ge le cul sur le dra­me de Gaza. Auront-ils plus de poids que des zigues dans mon gen­re ? [On peut rêver…].  En atten­dant, cet appel se trou­ve ci-des­sous :

Appel à Hol­lan­de 4:8:14

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Gaza. « Une nuit “particulièrement” meurtrière… » Un silence “particulièrement” assourdissant

gaza

Je reçois ça du « Mon­de » ce matin, par inter­net… La rou­ti­ne, si ce n’est l’adverbe : « par­ti­cu­liè­re­ment ». Avant ça, non, de la rigo­la­de. On mon­te donc d’un cran. Déri­soi­re. Il est des moments où cet­te pseu­do neu­tra­li­té jour­na­lis­ti­que consti­tue un outra­ge au devoir d’indignation. Non pas qu’il faille néces­sai­re­ment pren­dre par­ti, tant qu’on se veut média d’information. Mais au moins crier, hur­ler à la paix ! Inter­pel­ler sans relâ­che les « grands » du Mon­de, invo­quer la Paix, à la Jau­rès, se lever sur tou­tes les tri­bu­nes pos­si­bles pour fai­re arrê­ter le mas­sa­cre !

Dans le sud de Gaza, le 1er août. | AP/Khalil Hamra

Dans le sud de Gaza, le 1er août. | AP/Khalil Ham­ra

Voyez cet­te insou­te­na­ble pho­to ci-des­sus. Com­ment jus­ti­fier ce qui l’a pro­vo­quée ? La har­gne de des­truc­tion, la… solu­tion fina­le ? Je sais, Israël est agres­sé, mena­cé, nié par une hor­de de tueurs fana­ti­ques. Oui mais, les autres… Ne cher­chons pas ici à remon­ter aux sour­ces de l’indémêlable conflit entre ter­ri­toi­res, entre mono­théis­mes et domi­na­tions éco­no­mi­ques. Les extré­mis­mes sont indé­fen­da­bles, mais la Paix, oui !  Et que font, que disent, que pro­tes­tent, que pro­po­sent, que « agis­sent » nos cau­seurs sans cau­se, nos paci­fis­tes sans paix, nos poli­ti­ciens sans poli­ti­que ?

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Comp­ter les vic­ti­mes. Les info­gra­phes ont renon­cé à l’image des pla­teaux de la balan­ce…

Tan­dis qu’ici, contraints au spec­ta­cle média­ti­que, à comp­ter les morts, impuis­sants ou tout jus­te auto­ri­sés, sauf inter­dic­tion, à quel­que manif” de rue par un gou­ver­ne­ment fon­ciè­re­ment lâche, sans enga­ge­ment ni paro­le – et donc sans avoir à la tenir, allant et venant dans le douillet maquis diplo­ma­ti­que. Hol­lan­de, Valls, Fabius, bro­chet­te de la hon­te.

Donc, on célè­bre « Qua­tror­ze », la « Gran­de Guer­re ». On fait reten­tir le toc­sin, vibrer les clo­chers et, au fond, glo­ri­fier Clé­men­ceau plu­tôt que Jau­rès – la défai­te de la Paix sur la « Vic­toi­re », quit­te à remet­tre « ça » vingt ans après.

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Venel­les, 2/8/14 .Com­me en Qua­tor­ze. (Ph. gp)

Et ces com­bat­tants, cré vingt dieux, ne seraient-ils pas prêts – du moins en gueu­le – à repar­tir com­me en Qua­tor­ze ?

 

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« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 1/4 – Le pacifiste fondamental

jean-jauresL’Humanité… Quel beau titre pour un jour­nal ! Pou­vait-on en trou­ver de plus géné­reux, de plus lar­ge­ment ouvert sur le mon­de et ses peu­ples ? Ce mon­de qui se déro­ba sous son fon­da­teur, ce 31 juillet 1914, il y a un siè­cle, et avec ce dra­me et sa sui­te, un siè­cle de chaos mêlé d’espérances autant que de ter­reurs. Un siè­cle qui inven­ta la « gran­de guer­re » et ses dix mil­lions de morts ; puis la secon­de, pres­que aus­si meur­triè­re, et sa « solu­tion fina­le » ; et les bom­bes ato­mi­ques. Le siè­cle qui inven­ta la Shoah, Hiro­shi­ma, Naga­sa­ki. Et qui ne s’est pas arrê­té en aus­si bon che­min : pour­rait-on, sans en oublier, fai­re l’inventaire des dizai­nes, voi­re cen­tai­nes de conflits meur­triers anciens, plus ou moins oubliés, en cours ou en ges­ta­tion ?

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L’Humanité 1er août 1914

Jean Jau­rès est mort, assas­si­né com­me on sait, à la veille de ces désas­tres qu’il redou­tait par des­sus tout, lui le paci­fis­te fon­da­men­tal, lui pour qui la guer­re signi­fiait l’absolue abo­mi­na­tion. L’Histoire, hélas, lui don­ne­ra rai­son.

« Pour­quoi ont-ils tué Jau­rès ? », chan­te­ra magni­fi­que­ment Brel. Le mode émo­tion­nel convient bien à l’évocation de cet assas­si­nat qua­si­ment chris­ti­que d’une icô­ne poli­ti­que, sor­te de saint laïc, indé­nia­ble figu­re cha­ris­ma­ti­que, emblè­me de la Répu­bli­que. Mais der­riè­re ce « ils » dénon­cia­teur se tapit la lon­gue lita­nie de tou­te l’Histoire de l’humanité (sans majus­cu­le ici) qui n’a eu de ces­se d’apprivoiser ses pro­pres démons : vio­len­ce, domi­na­tion, exploi­ta­tion, cupi­di­té, igno­ran­ce, super­sti­tion, achar­ne­ment contre le vivant.

Ain­si ce « ils », plu­riel de nos indi­vi­dua­li­tés étri­quées, trop sou­vent assem­blées en meu­tes guer­riè­res, prê­tes à étri­per ses « frè­res humains » de part et d’autre d’une rive, d’une fron­tiè­re, d’une clas­se, d’une reli­gion. Jau­rès, s’il eut une fai­bles­se, ce fut peut-être d’avoir pos­tu­lé l’humanité des humains… Ce fut aus­si sa gran­deur, il est vrai, cel­le de ce pari phi­lo­so­phi­que sur la rai­son et le pro­grès. Sur ce point, l’Histoire n’aura fait que le démen­tir.

De même, concer­nant et l’Histoire et la phi­lo­so­phie, peut-on en contes­ter sa vision téléo­lo­gi­que qui leur don­ne­rait un sens, une direc­tion affir­mée par on ne sait quel­le for­ce supé­rieu­re. Le « sens » de l’Histoire, le Des­tin de l’Humanité imprè­gnent en effet la pen­sée et l’action de Jau­rès – et bien d’autres avec lui, cer­tes, qui le rejoi­gnent sur le plan des croyan­ces et, plus géné­ra­le­ment, de la spi­ri­tua­li­té. Jau­rès était plus un spi­ri­tua­lis­te qu’un maté­ria­lis­te – bien que les deux soient tout à fait com­pa­ti­bles. En quoi sans dou­te, tout en étant lec­teur atten­tif de Marx, il ne fut pas mar­xis­te. (On peut, par asso­cia­tion d’idées, rap­pe­ler à ce pro­pos les paro­les de Fran­çois Mit­ter­rand : « Je crois aux for­ces de l’esprit ».)

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Café du Crois­sant, Paris. Raoul Vil­lain vient de tirer deux bal­les sur Jean Jau­rès

« 31 juillet 1914, Jau­rès est arri­vé tard à L’Humanité… » Cet­te phra­se m’imprègne depuis mon enfan­ce, pour l’avoir enten­due tant de fois. Mon père, en effet, avait rap­por­té d’un congrès de la SFIO, après la Libé­ra­tion, un 78 tours racon­tant la mort de Jau­rès. Ce dis­que, il le conser­va com­me une reli­que – ce que je fais à mon tour depuis que j’en ai héri­té. Dans la pers­pec­ti­ve de ce cen­te­nai­re, je l’ai fait numé­ri­ser [mer­ci à Bru­no, l’ingé-son de l’AJMI à Avi­gnon], ce qui per­met de dif­fu­ser ce témoi­gna­ge ici.

C’est un docu­ment à for­te char­ge émo­tion­nel­le. Pier­re Renau­del, qui fait le récit très « pathos » du dra­me, se trou­ve par­mi les pré­sents ce soir-là au Café du Crois­sant, dans le IIe arron­dis­se­ment de Paris, à l’angle de la rue Mont­mar­tre et de la rue du Crois­sant. Il est assis à la gau­che de Jau­rès quand cla­quent deux coups de feu…

> Cli­quer sur la flè­che pour écou­ter (4 mn 46 s)

Clip audio : Le lec­teur Ado­be Fla­sh (ver­sion 9 ou plus) est néces­sai­re pour la lec­tu­re de ce clip audio. Télé­char­gez la der­niè­re ver­sion ici. Vous devez aus­si avoir JavaS­cript acti­vé dans votre navi­ga­teur.

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Témoin direct de l’assassinat, Pier­re Renau­del en fait le récit sur ce dis­que 78 tours (1930). Èlu dépu­té du Var en 1914, il diri­ge L’Humanité durant la Pre­miè­re Guer­re mon­dia­le. Por­te-paro­le d’un socia­lis­me réfor­mis­te, oppo­sé à tou­te for­me de vio­len­ce et à l’idéologie mar­xis­te, selon lui trop rigi­de. [Ph. Cl. Gra­vier]

»> La sui­te 2/4 ci-des­sous
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« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 2/4 – Une « gueule », une présence charnelle

jean-jauresTant d’écrits ont été publiés sur Jau­rès et le sont enco­re à l’occasion du cen­te­nai­re de son assas­si­nat – ain­si, notam­ment ce livre récent de Char­les Syl­ves­tre (ancien direc­teur de L’Humanité, deve­nu orga­ne du Par­ti com­mu­nis­te), dont le titre La Vic­toi­re de Jau­rès*, célè­bre l’actualité des lut­tes du grand hom­me. Qu’il s’agisse de ses clair­voyan­tes posi­tions et enga­ge­ments directs sur la ques­tion colo­nia­le, de son cou­ra­ge obs­ti­né sur l’affaire Drey­fus, sur la sépa­ra­tion des Égli­ses et de l’État, sur les réfor­mes socia­les, et sur l’internationalisme et le paci­fis­me.

Je m’en tien­drai ici à quel­ques consi­dé­ra­tions ins­pi­rées par la per­son­ne même de Jean Jau­rès, tel­le qu’elle peut émer­ger de l’Histoire à tra­vers les témoi­gna­ges de ses contem­po­rains, tout en se méfiant des ten­ta­tions hagio­gra­phi­ques à la limi­te de l’idolâtrie.

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Cro­quis de Eloy-Vin­cent, pour ser­vir à illus­trer l’histoire de l’éloquence. © Musée Jean-Jau­rès

Jau­rès, c’est une sil­houet­te et une « gueu­le », une pré­sen­ce char­nel­le, ren­for­cée par une ges­tuel­le d’orateur excep­tion­nel ; le tout por­té par une cohé­ren­ce « fond et for­me » : le « ce que je dis » se trou­vant pro­pul­sé par le « com­ment je le dis » – ce qu’en ter­mes psy un tan­ti­net pom­peux on nom­me la congruen­ce. Ou, en d’autres ter­mes, ce qu’un Albert Camus, s’agissant, de l’expression artis­ti­que et de la « révo­lu­tion en art » défi­nis­sait com­me « l’exacte adé­qua­tion entre le fond et la for­me » – la paro­le et le ges­te, l’intention et l’acte, etc.

Par contras­te avec l’appauvrissement – le mot est fai­ble et mal venu, s’agissant des igno­bles enri­chis­se­ments indi­vi­duels récem­ment dévoi­lés ! – du « per­son­nel » poli­ti­que actuel, on oppo­se­ra les ges­ti­cu­la­tions  tant cari­ca­tu­rées d’un Sar­ko­zy, ou cet­te sor­te d’aphasie par­tiel­le qui a frap­pé Hol­lan­de dès son élec­tion : deve­nu Pré­si­dent, sa paro­le jus­que là rela­ti­ve­ment flui­de, « congruen­te » – dans la limi­te du champ poli­ti­cien – deve­nait sou­dain bafouillan­te, trouée de « euh », de silen­ces embar­ras­sés, d’hésitations cal­cu­la­tri­ces. Com­me si c’en était sou­dain fini des élans de convic­tion, de la paro­le créa­tri­ce, de la sin­cé­ri­té sim­ple des lea­ders natu­rels : tout ce qui carac­té­ri­sait pré­ci­sé­ment un Jean Jau­rès, capa­ble en effet de sou­le­ver les fou­les, de fai­re bas­cu­ler des assem­blées, d’élever l’art ora­toi­re au niveau des beaux-arts, d’exprimer l’ivresse de l’utopie – « aller à l’idéal et com­pren­dre le réel » – en lui fer­mant les por­tes de la déma­go­gie. [Sur Jau­rès ora­teur, lire ici.]

Jaures orateur

On le sur­nom­mait « Saint-Jean-Bou­che d’or… « Jau­rès ora­teur », des­sin de Car­los Pra­dal (1987)

On est désor­mais pas­sé à l’ère de la com’, ce poi­son qui fait régner la faus­se­té dans le champ poli­ti­que, entre autres. Ain­si, en ces temps « moder­nes » (au sens de Cha­plin), un conseiller de la cho­se peut-il fai­re ven­dre « du Jau­rès » par un Sar­ko­zy en mal de popu­lis­me ; ou bien un autre « pro­duit » tout aus­si incon­gru chez « ces gens-là » com­me Guy Môquet.

Hol­lan­de, lui, a pré­ten­du un temps de se pas­ser de ces conseillers com’. Il a vou­lu fai­re ça lui-même, et on a vu. Voi­là qu’il chan­ge de lunet­tes pour des nou­vel­les, plus « com’ », mais de fabri­ca­tion danoi­se : ça c’est de la vraie com’ en faveur du « redres­se­ment pro­duc­tif » ! Qu’en serait-il s’il chan­geait aus­si de ges­tuel­le, qu’il a si balour­de, les mains au pli du pan­ta­lon, tout com­me les mots dont il ne sait quoi fai­re, qu’il cher­che au fond de ses poches ?

Croit-on un ins­tant que Jau­rès ait suc­com­bé à cet­te com’, qui n’existait même pas, du moins sous ce mot, car la cho­se, oui, qui se résu­mait à être soi-même autant que pos­si­ble, et non en repré­sen­ta­tion per­ma­nen­te dans la cour du Spec­ta­cle (sens de Debord). Tan­dis que, de nos jours, dans ce mon­de hyper média­ti­sé, la paro­le s’est déva­luée. Qui tient enco­re paro­le ?

jean-jaures-pré-st-gervais

« Au pré Saint-Ger­vais, le 25 mai 1913 devant 150 000 per­son­nes, il veut se fai­re enten­dre de tous, de ceux aus­si qui sont dis­per­sés dans les champs ! Pas de micro ni de haut par­leur, la voix seule­ment qu’il faut aller cher­cher au fond de soi, des mots d’intelligence et de convic­tion, qui doi­vent démon­trer et en même temps qu’il faut envoyer loin… »
Max Gal­lo, « Le grand Jau­rès »
• Assis, à sa droi­te, Pier­re Renau­del.

Jau­rès, his­to­rien, phi­lo­so­phe, let­tré, huma­nis­te, uni­ver­sa­lis­te, laïc, tolé­rant, sans dou­te aus­si affu­blé de ses défauts – on aime­rait les connaî­tre. Je ne lui en vois qu’un, le même déjà énon­cé : sa croyan­ce en la gran­deur de l’Homme, la seule peut-être qu’il n’ait pas pas­sée au fil­tre de son exi­gen­ce intel­lec­tuel­le, du moins pas com­plè­te­ment. En effet, quand il énon­ce avec for­ce : « Nous pou­vons, dans le com­bat révo­lu­tion­nai­re, gar­der des entrailles humai­nes. Nous ne som­mes pas tenus, pour res­ter dans le socia­lis­me, de nous enfuir hors de l’humanité », il subo­do­re dans le gen­re humain quel­ques inhé­ren­tes imper­fec­tions ou éven­tuel­les bas­ses­ses. De même quand il fait sien­ne la paro­le de Mon­tai­gne : « Tout hom­me por­te la for­me entiè­re de l’humaine condi­tion ». Mais il était un hom­me de foi, plus pro­che du Miche­let mys­ti­que que du Marx maté­ria­lis­te.

»> La sui­te 3/4 ci-des­sous 

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* Édi­tions Pri­vat, 2013. Illus­tra­tions d’Ernest Pignon-Ernest. Char­les Syves­tre a été invi­té le 24 juillet à Aix-en-Pro­ven­ce par les Amis du Mon­de diplo­ma­ti­que pour une très confé­ren­ce sur l’actualité de Jau­rès.

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« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 3/4 – Croqué par Jules Renard

jean-jauresIls étaient contem­po­rains, se ren­con­traient et s’appréciaient, fré­quen­tant ces mêmes « salons », lieux de dis­pu­ta­tion intel­lec­tuel­le à l’image des salons des Lumiè­res, qui pré­cé­dè­rent la Révo­lu­tion. Voi­ci le por­trait que Jules Renard bros­se de Jean Jau­rès dans son Jour­nal (22 décem­bre 1902)

« Jau­rès. L’air, un peu, d’un ours aima­ble. Le cou court, jus­te de quoi met­tre une peti­te cra­va­te de col­lé­gien de pro­vin­ce. Des yeux mobi­les. Beau­coup de pères de famil­le de qua­ran­te-cinq ans lui res­sem­blent, vous savez, ces papas aux­quels leur gran­de fille dit fami­liè­re­ment : « Bou­ton­ne ta redin­go­te, papa. Papa, tu devrais remon­ter un peu tes bre­tel­les, je t’assure. »

Arri­ve, en petit cha­peau melon, le col du par­des­sus rele­vé.

Une affec­ta­tion de sim­pli­ci­té, une sim­pli­ci­té de citoyen qui com­men­ce bien son dis­cours par « Citoyens et citoyen­nes », mais qui s’oublie quel­que­fois, dans le feu de la paro­le, jusqu’à dire : « Mes­sieurs ».

Des ges­tes courts -- Jau­rès n’a pas les bras longs --, mais très uti­les. Le doigt sou­vent en l’air mon­tre l’idéal. Les poings pleins d’idées vont se cho­quer quel­que­fois, le bras tout entier écar­te des cho­ses, ou décrit la para­bo­le du balai. Jau­rès mar­che par­fois une main dans la poche, tire un mou­choir et s’en essuie les lèvres.

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Jules Renard (1864 - 1910). Il fau­drait lui dire : « Au fond, vous n’êtes pas un vrai socia­lis­te ; vous êtes l’homme de génie du socia­lis­me. »

(Je ne l’ai enten­du qu’une fois. Ceci n’est donc qu’une note.)

Le début lent, des mots sépa­rés par de grands vides. On a peur : n’est-ce que cela ? Tout à coup, une gran­de vague sono­re et gon­flée, qui mena­ce avant de retom­ber dou­ce­ment. Il a une dizai­ne de vagues de cet­te ampleur. C’est le plus beau. C’est très beau.

Ce n’est pas la tira­de com­me l’est une stro­phe de cinq ou six beaux vers dits par un grand acteur. Il y a cet­te dif­fé­ren­ce qu’on n’est pas sûr que Jau­rès les sache, et qu’on a peur que le der­nier n’arrive pas. Le mot « sus­pen­du » a tou­te sa for­ce à son pro­pos. On l’est vrai­ment, avec la crain­te de la chu­te où Jau­rès... nous ferait mal.

Entre ces gran­des vagues, des pré­pa­ra­tions, des zones où le public se repo­se, où le voi­sin peut regar­der le voi­sin, dont un mon­sieur peut pro­fi­ter pour se rap­pe­ler un ren­dez-vous et pour sor­tir.

Il par­le deux heu­res, et boit une gout­te d’eau.

Quel­que­fois -- rare­ment -- la pério­de est man­quée, s’arrête court, et les applau­dis­se­ments s’éteignent tout de sui­te, com­me ceux d’une cla­que.

Il cite le grand nom de Bos­suet. Je le soup­çon­ne, quel que soit son sujet, de tou­jours trou­ver le moyen de citer ce grand nom.

Ce qu’il dit ne m’intéresse pas tou­jours. Il dit de bel­les cho­ses, et il a rai­son de les dire, mais peut-être que je les connais, ou que je ne suis plus assez peu­ple, mais, sou­dain, une bel­le for­mu­le com­me cel­le-ci :

-- Quand nous expo­sons notre doc­tri­ne, on objec­te qu’elle n’est pas pra­ti­que : on ne dit plus qu’elle n’est pas jus­te.

Ou, enco­re :

-- Le pro­lé­ta­rien n’oubliera pas l’humanité, car le pro­lé­ta­rien la por­te en lui-même. Il ne pos­sè­de rien, que son titre d’homme. Avec lui et en lui, c’est le titre d’homme qui triom­phe­ra.

Une voix qui va jusqu’aux der­niè­res oreilles, mais qui res­te agréa­ble, une voix clai­re, très éten­due, un peu aiguë, une voix, non de ton­ner­re, mais de feux de sal­ve.

Une gueu­le, mais le coup de gueu­le res­te dis­tin­gué.

Le seul don qui soit envia­ble. Sans fati­gue, il se sert de tous les mots lourds qui sont com­me les moel­lons de sa phra­se, et qui écor­che­raient, tom­bant d’une plu­me, les doigts et le papier de l’écrivain.

Quel­que­fois, un mot mal employé dit le contrai­re de ce qu’il veut dire, mais le mou­ve­ment -- le fameux mou­ve­ment cher aux hom­mes de théâ­tre -- lais­se le mot impro­pre et empor­te le sens avec lui.

Très peu de ses phra­ses pour­raient être écri­tes tel­les quel­les ; mais, si l’oeil est un tain, l’oreille est un enton­noir.

Une idée lar­ge, et indis­cu­ta­ble, le sou­tient : c’est com­me l’épine dor­sa­le de son dis­cours. Exem­ple : le pro­grès de la jus­ti­ce dans l’humanité n’est pas le résul­tat de for­ces aveu­gles, mais d’un effort conscient, d’une idée tou­jours plus hau­te, vers un idéal tou­jours plus éle­vé. »

»> La sui­te 4/4 ci-des­sous 

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« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 4/4 – Son fameux discours sur le courage (Albi, 1903)

jean-jaurèsC’est un dis­cours pro­non­cé en 1903 devant les élè­ves du lycée d “Albi dans lequel il a fait ses débuts com­me ensei­gnant, 32 ans plus tôt, après avoir obte­nu l’agrégation de phi­lo­so­phie. Jau­rès bros­se à cet­te occa­sion un pre­mier bilan de sa vie, évo­que « l’insensible fui­te des jours… », une réflexion sur le temps qui pas­se ; la confian­ce dans l’avenir, dans la mémoi­re, mais aus­si sa fidé­li­té à son pas­sé, son angois­se devant les ris­ques de guer­re, la mon­tée des périls (un de ses pre­miers grands dis­cours sur ce thè­me), sa défen­se non pas de l’utopie de la paix mais du réa­lis­me de la paix. 

Jau­rès pri­vi­lé­gie l’action et la volon­té des hom­mes et van­te le cou­ra­ge dont il fait un des res­sorts de son dis­cours et de sa vie. Jau­rès expo­se sa phi­lo­so­phie per­son­nel­le, fai­te de luci­di­té et de dés­in­té­res­se­ment ; c’est dans cet élo­ge du cou­ra­ge qu’il pro­non­ce sa for­mu­le célè­bre : « Le cou­ra­ge, c’est d’aller à l’idéal et de com­pren­dre le réel ».

Extraits sur le thè­me du cou­ra­ge.

[…]

L’humanité est mau­di­te, si pour fai­re preu­ve de cou­ra­ge elle est condam­née à tuer éter­nel­le­ment.

■ Le cou­ra­ge, c’est de ne pas livrer sa volon­té au hasard des impres­sions et des for­ces ; c’est de gar­der dans les las­si­tu­des inévi­ta­bles l’habitude du tra­vail et de l’action.

■ Le cou­ra­ge dans le désor­dre infi­ni de la vie qui nous sol­li­ci­te de tou­tes parts, c’est de choi­sir un métier et de le bien fai­re, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebu­ter du détail minu­tieux ou mono­to­ne ; c’est de deve­nir, autant qu’on le peut, un tech­ni­cien accom­pli ; c’est d’accepter et de com­pren­dre cet­te loi de la spé­cia­li­sa­tion du tra­vail qui est la condi­tion de l’action uti­le, et cepen­dant de ména­ger à son regard, à son esprit, quel­ques échap­pées vers le vas­te mon­de et des pers­pec­ti­ves plus éten­dues.

La cau­se des Armé­niens

« Voi­là dix-huit ans que l’Europe avait insé­ré dans le trai­té de Ber­lin (13 juillet 1878) l’engagement solen­nel de pro­té­ger la sécu­ri­té, la vie, l’honneur des Armé­niens […] que l’Europe devrait deman­der des conp­tes annuels et exer­cer un contrô­le annuel sur les réfor­mes et sur les garan­ties intro­dui­tes par le sul­tan dans ses rela­tions avec ses sujets d’Asie Mineu­re. Où sont ces comp­tes? sont ces contrô­les?

[…] Devant tout ce sang ver­sé, devant ces abo­mi­na­tions et ces sau­va­ge­ries, devant cet­te vio­la­tion de la paro­le de la Fran­ce et du droit humain, pas un cri n’est sor­ti de vos bou­ches, pas une paro­le n’est sor­tie de vos conscien­ces, et vous avez assis­té, muets et, par consé­quent, com­pli­ces, à l’extermination com­plè­te ... »

Jean Jau­rès, dis­cours du 3 novem­bre 1896 à la Cham­bre.

Ces paro­les ren­dent assour­dis­sant la paro­le feu­trée de nos actuels « socia­lis­tes » à pro­pos du mar­ty­re des Pales­ti­niens.

■ Le cou­ra­ge, c’est d’être tout ensem­ble, et quel que soit le métier, un pra­ti­cien et un phi­lo­so­phe.

■ Le cou­ra­ge, c’est de com­pren­dre sa pro­pre vie, de la pré­ci­ser, de l’approfondir, de l’établir et de la coor­don­ner cepen­dant à la vie géné­ra­le.

■ Le cou­ra­ge, c’est de sur­veiller exac­te­ment sa machi­ne à filer ou à tis­ser pour qu’aucun fil ne se cas­se, et de pré­pa­rer cepen­dant un ordre social plus vas­te et plus fra­ter­nel où la machi­ne sera la ser­van­te com­mu­ne des tra­vailleurs libé­rés.

■ Le cou­ra­ge, c’est d’accepter les condi­tions nou­vel­les que la vie fait à la scien­ce et à l’art, d’accueillir, d’explorer la com­plexi­té pres­que infi­nie des faits et des détails, et cepen­dant d’éclairer cet­te réa­li­té énor­me et confu­se par des idées géné­ra­les, de l’organiser et de la sou­le­ver par la beau­té sacrée des for­mes et des ryth­mes.

■ Le cou­ra­ge, c’est de domi­ner ses pro­pres fau­tes, d’en souf­frir mais de ne pas être acca­blé et de conti­nuer son che­min.

■ Le cou­ra­ge, c’est d’aimer la vie et de regar­der la mort d’un regard tran­quille ; c’est d’aller à l’idéal et de com­pren­dre le réel ; c’est d’agir et de se don­ner aux gran­des cau­ses sans savoir quel­le récom­pen­se réser­ve à notre effort l’univers pro­fond, ni s’il lui réser­ve une récom­pen­se.

■ Le cou­ra­ge, c’est de cher­cher la véri­té et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du men­son­ge triom­phant qui pas­se, et de ne pas fai­re écho, de notre âme, de notre bou­che et de nos mains aux applau­dis­se­ments imbé­ci­les et aux huées fana­ti­ques. »

Jean JAURÈS, Extrait du Dis­cours à la Jeu­nes­se, Albi 1903

L’intégralité du dis­cours ici.

jean-jaurès

Jean Jau­rès © Archi­ves natio­na­les

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Gaza. Des crimes de guerre que l’on n’accepterait nulle part ailleurs. Pourquoi alors les accepter en Palestine ?

Une nou­vel­le sal­ve de vio­len­ces vient d’éclater entre Israël et la Pales­ti­ne et une fois enco­re, des enfants meu­rent. Les seuls appels au ces­sez-le-feu ne mar­chent pas, nous le savons. Il est temps de lan­cer des actions non-vio­len­tes pour met­tre fin une fois pour tou­tes à des décen­nies de cau­che­mar.

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Ph. Avaaz

Nos gou­ver­ne­ments ont échoué -- tout en négo­ciant la paix et en adop­tant des réso­lu­tions à l’ONU, ils conti­nuent, via leurs entre­pri­ses, à finan­cer, à tirer pro­fit et à inves­tir dans la vio­len­ce. La seule maniè­re de met­tre un frein à ce cer­cle vicieux de confis­ca­tion des ter­res des famil­les inno­cen­tes, de puni­tions col­lec­ti­ves, de lan­ce­ment de roquet­tes du Hamas, et de bom­bar­de­ments sur Gaza est de ren­dre le coût éco­no­mi­que du conflit insou­te­na­ble.

Nous savons que ça mar­che -- la direc­ti­ve euro­péen­ne empê­chant le finan­ce­ment des colo­nies illé­ga­les avait cau­sé un séis­me au sein du gou­ver­ne­ment israé­lien. La déci­sion du fonds de pen­sion néer­lan­dais PGGM de se reti­rer des colo­nies illé­ga­les sui­te à un appel citoyen avait éga­le­ment créé une tem­pê­te poli­ti­que.

Gaza : au moins 100 Palestiniens tués, le plus lourd bilan depuis le début de l’offensive

Cela ne met­tra cer­tai­ne­ment pas fin aux tue­ries, mais l’Histoire nous a mon­tré que sou­vent, le che­min de la paix pas­se par l’augmentation du coût de l’oppression. Cli­quez sur le lien pour exhor­ter six ban­ques, fonds de pen­sion et entre­pri­ses à met­tre un ter­me à ces inves­tis­se­ments -- si nous réus­sis­sons à fai­re mon­ter la pres­sion, ces éta­blis­se­ments pour­raient se reti­rer, cela por­te­rait un coup à l’économie israé­lien­ne, et nous pour­rions déjouer les cal­culs poli­ti­ques des extré­mis­tes qui pro­fi­tent poli­ti­que­ment de l’horreur:

Lors des cinq der­niè­res semai­nes, trois ado­les­cents israé­liens ont été assas­si­nés en Cis­jor­da­nie, un jeu­ne pales­ti­nien a été brû­lé vif, un ado­les­cent amé­ri­cain a été bru­ta­le­ment frap­pé par la poli­ce israé­lien­ne et plus de 40 enfants de Gaza sont morts sous les raids aériens israé­liens. Ce n’est plus “le conflit israé­lo-pales­ti­nien”, c’est une guer­re contre les enfants. Et nous som­mes en train de deve­nir insen­si­bles à cet­te igno­mi­nie. Des médias font pas­ser cet­te guer­re pour un conflit inso­lu­ble entre deux bel­li­gé­rants égaux, mais ce n’est pas de cela dont il s’agit. Les atta­ques des extré­mis­tes pales­ti­niens contre des civils inno­cents doi­vent être condam­nées et ces­ser, mais c’est la spo­lia­tion du peu­ple pales­ti­nien qui est à la raci­ne du conflit. Israël occu­pe, colo­ni­se, bom­bar­de, atta­que et contrô­le l’eau, le com­mer­ce et les fron­tiè­res d’un État libre et recon­nu par les Nations Unies. À Gaza, Israël a créé la plus gran­de pri­son à ciel ouvert du mon­de, puis lui a impo­sé un blo­cus. Aujourd’hui, alors que les bom­bes pleu­vent, les famil­les n’ont aucun endroit où se réfu­gier.

Ce sont des cri­mes de guer­re que l’on n’accepterait nul­le part ailleurs. Pour­quoi alors les accep­ter en Pales­ti­ne? Il y a cin­quan­te ans, Israël et ses voi­sins ara­bes sont entrés en guer­re et Israël a occu­pé la Cis­jor­da­nie et la ban­de de Gaza. Occu­per un ter­ri­toi­re après une guer­re est cho­se com­mu­ne, mais aucu­ne occu­pa­tion mili­tai­re ne devrait se trans­for­mer en des dizai­nes d’années de tyran­nie, qui ne pro­fi­te qu’aux extré­mis­tes qui pren­nent les inno­cents pour cible. Et qui souf­fre? La gran­de majo­ri­té des famil­les des deux côtés, des famil­les aiman­tes qui ne veu­lent que la liber­té et la paix.

Pour un cer­tain nom­bre de per­son­nes, en par­ti­cu­lier en Euro­pe et en Amé­ri­que du Nord, appe­ler les entre­pri­ses à reti­rer leurs inves­tis­se­ments en ces­sant de finan­cer ou de par­ti­ci­per à l’occupation israé­lien­ne en Pales­ti­ne sem­ble par­tial. Mais ce n’est pas le cas -- c’est la stra­té­gie non vio­len­te la plus effi­ca­ce pour met­tre fin aux cycles de vio­len­ce, assu­rer la sécu­ri­té d’Israël et obte­nir la liber­té pour les Pales­ti­niens. La Pales­ti­ne est minus­cu­le à côté de la puis­san­ce et de la riches­se d’Israël. Si cet­te der­niè­re refu­se de met­tre fin aux occu­pa­tions illé­ga­les de ter­res pales­ti­nien­nes, le mon­de doit agir pour en ren­dre le coût insup­por­ta­ble.

ABP, le fonds de pen­sion néer­lan­dais, inves­tit dans les ban­ques israé­lien­nes qui finan­cent la colo­ni­sa­tion de la Pales­ti­ne. D’énormes ban­ques com­me Bar­clays finan­cent les fabri­cants d’armes israé­liens et d’autres entre­pri­ses [dont Veo­lia] qui fleu­ris­sent grâ­ce à l’occupation. Le géant de l’informatique Hew­lett-Packard four­nit des sys­tè­mes de sur­veillan­ce sophis­ti­qués pour contrô­ler les mou­ve­ments des Pales­ti­niens. Et Cater­pillar pro­duit des bull­do­zers qui sont uti­li­sés pour détrui­re des mai­sons et des fer­mes pales­ti­nien­nes. Si nous lan­çons le plus grand appel jamais vu pour exhor­ter ces entre­pri­ses à se reti­rer, nous mon­tre­rons que le mon­de ne veut plus être com­pli­ce de ce bain de sang. Les Pales­ti­niens appel­lent le mon­de entier à sou­te­nir cet­te action et les Israé­liens pro­gres­sis­tes la sou­tien­nent éga­le­ment. Rejoi­gnons-les!

Une péti­tion à signer ici.

Notre com­mu­nau­té se ras­sem­ble pour offrir la paix, l’espoir et le chan­ge­ment dans cer­tains des conflits les plus durs au mon­de. Sou­vent, cela signi­fie pren­dre posi­tion pour atta­quer le pro­blè­me à la raci­ne. Pen­dant des années, notre com­mu­nau­té a cher­ché une solu­tion poli­ti­que à ce cau­che­mar, mais avec la nou­vel­le vague d’horreur qui défer­le sur Gaza, l’heure est venue d’utiliser les argu­ments éco­no­mi­ques pour met­tre un ter­me à l’horreur pour les Israé­liens com­me pour les Pales­ti­niens.

Avec espoir et déter­mi­na­tion,

Ali­ce, Fadi, Ben, Lai­la, Anna, Ricken, Jo, Nell, Mais et tou­te l’équipe d’Avaaz

POUR EN SAVOIR PLUS :

La majo­ri­té de l’UE décon­seille le com­mer­ce avec les colo­nies israé­lien­nes (Eur­ac­tiv)

http://www.euractiv.fr/sections/leurope-dans-le-monde/la-majorite-de-lue-deconseille-le-commerce-avec-les-colonies

Les Israé­liens et les Pales­ti­niens sont en faveur de la paix mais n’ont guè­re d’espoir (Gal­lup - en anglais)

http://www.gallup.com/poll/161456/israelis-palestinians-pro-peace-process-not-hopeful.aspx

Colo­nies israé­lien­nes : le Quai d’Orsay met en gar­de les inves­tis­seurs fran­çais (Fran­ce 24)

http://www.france24.com/fr/20140625-colonies-israeliennes-quai-orsay-met-garde-investisseurs-francais-bds/

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Israel-Palestine. « Notre misérable État juif », par Gideon Levy

Gideon Levy, 2011 (DR)

Gideon Levy, 2011 (DR)

Arti­cle de Gideon Levy, publié dans Haa­retz, le 6 juillet 2014 [1]. Tra­duc­tion SF pour l’UJFP (Union jui­ve fran­çai­se pour la paix), dif­fu­sé par la Ligue des Droits de l’Homme de Tou­lon.

Les jeu­nes de l’État juif atta­quent des Pales­ti­niens dans les rues de Jéru­sa­lem, exac­te­ment com­me les jeu­nes chez les gen­tils atta­quaient les Juifs dans les rues d’Europe. Les Israé­liens de l’État juif se déchaî­nent sur les réseaux sociaux, répan­dant une hai­ne et un désir de ven­gean­ce d’une ampleur dia­bo­li­que sans pré­cé­dent. Des incon­nus de l’État juif sur une base pure­ment eth­ni­que. Ce sont les enfants de la géné­ra­tion natio­na­lis­te et racis­te – la des­cen­dan­ce de Neta­nya­hou.

Depuis cinq ans main­te­nant ils n’ont enten­du qu’incitations, pro­pos alar­mis­tes et supré­ma­tie sur les Ara­bes de la part du véri­ta­ble ins­truc­teur de cet­te géné­ra­tion, le pre­mier minis­tre Ben­ja­min Neta­nya­hou. Pas un mot d’humanité, de com­pas­sion ou de trai­te­ment égal.

  Main­te­nant nous savons : dans l’État juif il n’y a de com­pas­sion et de sen­ti­ments humains que pour les Juifs, des droits uni­que­ment pour le Peu­ple Elu. L’État juif n’est que pour les Juifs

Ils ont gran­di dans le contex­te de la reven­di­ca­tion pro­vo­can­te de recon­nais­san­ce d’Israël com­me « État juif » et ils ont tiré les conclu­sions qui s’imposent. Avant même la déli­mi­ta­tion de ce que signi­fie « État juif » - sera-ce un État qui met les tefi­lin (phy­lac­tè­res), embras­se les mezou­zot (des rou­leaux de priè­res enfer­més dans de peti­tes boî­tes métal­li­ques ou en bois qui sont fixées aux cham­bran­les des por­tes d’entrée), sanc­ti­fie des sor­ti­lè­ges, fer­me le jour de Shab­ba­th et obser­ve stric­te­ment les lois de la cash­rout – les mas­ses ont com­pris.

La fou­le a d’emblée inté­rio­ri­sé la véri­ta­ble signi­fi­ca­tion : un État juif est un État dans lequel il n’y a pla­ce que pour les Juifs. Le sort des Afri­cains est d’être envoyé au cen­tre de déten­tion de Holot dans le Néguev et celui des Pales­ti­niens est d’endurer des pogroms. C’est com­me ça que ça mar­che dans un État juif : c’est à cet­te seule condi­tion qu’il peut être juif. Dans l’État juif en cours de consti­tu­tion, il n’y a même pas de pla­ce pour un Ara­be qui fait de son mieux pour être un bon Ara­be, com­me l’écrivain Sayed Kashua. Dans un État juif, la pré­si­den­te de l’Assemblée de la Knes­set, Ruth Cal­de­ron (du par­ti Yesh Atid – inuti­le de pré­ci­ser que c’est le « cen­tre » de l’échiquier poli­ti­que) cou­pe la paro­le au dépu­té ara­be Ahmed Tibi (de la lis­te ara­be unie Ta’al) à pei­ne reve­nu, bou­le­ver­sé, d’une visi­te à la famil­le de Shoa­fat, le jeu­ne Ara­be qui a été mas­sa­cré, et le ser­mon­ne cyni­que­ment sur le thè­me qu’il doit aus­si fai­re réfé­ren­ce aux trois jeu­nes Juifs mas­sa­crés (alors même qu’il venait de le fai­re).

Dans un État juif, la Cour Suprê­me auto­ri­se la démo­li­tion de la mai­son de la famil­le d’un hom­me sus­pec­té de meur­tre avant même qu’il ne soit condam­né. Un État juif édic­te des lois racis­tes et natio­na­lis­tes. Les médias d’un État juif se com­plai­sent sur le meur­tre de trois étu­diants de yeshi­va et igno­rent pres­que com­plè­te­ment le sort de plu­sieurs jeu­nes Pales­ti­niens du même âge qui ont été tués par des tirs de l’armée au cours des der­niers mois, géné­ra­le­ment sans rai­son.

Per­son­ne n’a été puni pour ces actes – dans l’État juif il y a une loi pour les Juifs et une loi pour les Ara­bes, dont les vies valent peu. Pas un soup­çon de res­pect du droit inter­na­tio­nal ni des conven­tions inter­na­tio­na­les. Dans l’État juif, il n’y a de com­pas­sion et d’humanité que pour les Juifs, des droits pour le seul Peu­ple Elu. L’État juif n’est que pour les Juifs.

La nou­vel­le géné­ra­tion qui gran­dit sous sa cou­pe est dan­ge­reu­se à la fois pour elle-même et pour ce qui l’entoure. Neta­nya­hou est son minis­tre de l’éducation ; les médias mili­ta­ris­tes et natio­na­lis­tes font offi­ce de poè­me péda­go­gi­que ; le sys­tè­me d’éducation qui l’emmène à Ausch­witz et à Hébron lui sert de gui­de.

Le sabra (natif d’Israël) d’aujourd’hui est une espè­ce nou­vel­le, piquan­te dehors com­me dedans. Il n’a jamais ren­con­tré son homo­lo­gue pales­ti­nien mais il sait tout de lui – le sabra sait qu’il est un ani­mal sau­va­ge, qu’il a seule­ment l’intention de le tuer, qu’il est un mons­tre, un ter­ro­ris­te.

Il sait qu’Israël n’a pas de par­te­nai­re pour la paix, puis­que c’est ce qu’il a enten­tu un nom­bre incal­cu­la­ble de fois de la part de Neta­nya­hou, du minis­tre des Affai­res étran­gè­res Avig­dor Lie­ber­man et du minis­tre de l’Économie, Naf­ta­li Ben­nett. De la bou­che de Yair Lapid il a enten­du qu’il y a des « Zoa­bis » – en réfé­ren­ce condes­cen­dan­te à la dépu­tée de la Knes­set Haneen Zoa­bi (du par­ti Balad).

Etre de gau­che ou dési­reux de jus­ti­ce dans l’État juif est consi­dé­ré com­me un délit, la socié­té civi­le est tenue pour tri­cheu­se, la vraie démo­cra­tie pour dia­bo­li­que. Dans un État juif – dont rêvent non seule­ment la droi­te mais le sup­po­sé cen­tre gau­che incluant Tzi­pi Liv­ni et Lapid – la démo­cra­tie est floue.

Le prin­ci­pal pro­blè­me de l’État juif ce ne sont pas les skin­heads mais les embo­bi­neurs mora­li­sa­teurs, les voyous, l’extrême droi­te et les colons. Non pas les mar­gi­naux mais le cou­rant prin­ci­pal qui est en par­tie natio­na­lis­te et en par­tie indif­fé­rent.

Dans l’État juif, il ne res­te rien de l’injonction bibli­que selon laquel­le il faut être jus­te avec la mino­ri­té ou avec l’étranger. Il n’y a plus de ces Juifs qui ont mani­fes­té avec Mar­tin Luther King ou fait de la pri­son avec Nel­son Man­de­la. L’État juif, qu’Israël veut abso­lu­ment fai­re recon­naî­tre par les Pales­ti­niens, doit d’abord se recon­naî­tre lui-même. Au ter­me de la jour­née, après une semai­ne ter­ri­ble, il sem­ble qu’un État juif ce soit un État racis­te, natio­na­lis­te, conçu uni­que­ment pour les Juifs.

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[1] “Our wret­ched Jewi­sh sta­te” : http://www.haaretz.com/opinion/.pre...

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Charlie Haden (1937-2014). Le jazz comme « musique de la rébellion »

Char­lie Haden est mort le 11 juillet 2014 à Los Ange­les. Il avait 76 ans. Mala­de et très affai­bli depuis plu­sieurs années, il avait ces­sé de jouer en 2011 et son der­nier concert avec son Quar­tet West band remon­te à 2008. Ins­tru­men­tis­te, com­po­si­teur, chef d’orchestre, un géant du jazz et de la contre­bas­se s’est éteint.

En 2007, après tren­te ans d’éloignement, Haden télé­pho­ne à Jar­rett pour lui pro­po­ser de jouer à nou­veau avec lui. Les retrou­vailles auront lieu chez Kei­th Jar­rett, dans la gran­ge de sa mai­son du New Jer­sey, là où il a ins­tal­lé son vieux Stein­way. Pen­dant plu­sieurs jours, Jar­rett et Haden jouent les stan­dards, sans témoin. Des chan­sons d’amour, le « Great Ame­ri­can Song­book »… ECM en sor­ti­raJas­mi­ne puis, tout récem­ment, com­me un adieu pré­mo­ni­toi­re, Last Dan­ce.

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À La Roque d’Anthéron en 2005, après son concert avec le pia­nis­te cubain Gon­za­lo Rubal­ca­ba. Il s’entretient avec Gérard de Haro, du stu­dio de La Buis­son­ne. [Ph. gp]

On le recon­nais­sait d’emblée : ce son uni­que por­té par un tem­po infailli­ble et sans la moin­dre fio­ri­tu­re ; un « gros son », com­me il fut sou­vent dit, atti­ré vers la pro­fon­deur et, pour le coup, par la gra­vi­té. Il ne s’agissait pas seule­ment sous son doig­té des sons d’abysse de la contre­bas­se, mais du pro­pos lui-même, rele­vant de la pul­sion vita­le autant que de l’humaine révol­te. On par­le­ra ici de l’engagement, oui, musi­cien et citoyen, sans dou­te de maniè­re indis­so­cia­ble. D’où le choix de l’instrument, d’où cet­te musi­que qui, l’un et l’autre gron­dent, enflent, sour­dent.

Jean-Louis Comol­li résu­me la per­son­na­li­té musi­ca­le de l’instrumentiste en ces mots : « La bas­se de Haden – mesu­rée, sobre et serei­ne – trou­ve le ton jus­te pour accueillir dans les pro­fon­deurs du jazz d’autres révol­tes (...) » [Dic­tion­nai­re du jazz, éd. Robert Laf­font, 1986].

Char­les Edward Haden, dit « Char­lie », né le 6 août 1937 dans l’Iowa, pas­se son enfan­ce et son ado­les­cen­ce dans le Mis­sou­ri. Ses parents sont des musi­ciens tra­di­tion­nels, por­tés sur les chan­sons de sty­le blue­grass, un maté­riau basi­que, popu­lai­re, dont on retrou­ve­ra sou­vent l’influence chez le jazz­man tout au long de son par­cours.

Dans son enfan­ce, il est plu­tôt ten­té par le chant, mais à l’âge de 14 ans, il contrac­te une for­me légè­re de polio­myé­li­te qui endom­ma­ge de maniè­re irré­ver­si­ble sa gor­ge et ses cor­des voca­les. Il fera donc chan­ter d’autres cor­des, ne choi­sis­sant tou­te­fois la contre­bas­se com­me ins­tru­ment prin­ci­pal qu’à l’âge de 19 ans.

En 1957, Haden gagne Los Ange­les atti­ré par sa scè­ne jazz et la musi­que impro­vi­sée contem­po­rai­ne. Il s’inscrit au West­la­ke Col­le­ge of Music, tout en pre­nant des cours par­ti­cu­liers avec Red Mit­chell, alors l’un des contre­bas­sis­tes les plus renom­més de la côte ouest. Il joue avec Art Pep­per et Paul Bley. Ren­con­tre Scott LaFa­ro avec qui il par­ta­ge un appar­te­ment pen­dant quel­ques mois. Tous deux devien­dront bien­tôt des pion­niers de l’émancipation de la contre­bas­se jazz des années 1960, cha­cun en sui­vant sa pro­pre voie. Ain­si pour Haden, trois musi­ciens seront déter­mi­nants dans son che­mi­ne­ment : Ornet­te Cole­man, Kei­th Jar­rett et Car­la Bley – trois per­son­na­li­tés aus­si dif­fé­ren­tes que riches.

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Char­lie Haden, Gand, Bel­gi­que, sep­tem­bre 2007. Pho­to de Geert Van­de­poe­le

Avec Ornet­te, Haden va plon­ger dans le free nais­sant ; le saxo­pho­nis­te l’intègre dans son fameux quar­tet­te, aux côtés du trom­pet­tis­te Don Cher­ry et du bat­teur Billy Hig­gins. En 1959, les albums The Sha­pe of Jazz To Come et Chan­ge of the Cen­tu­ry font par­tie des pro­duc­tions les plus abou­ties du quar­tet­te. Puis Ornet­te dou­ble la mise : il enrô­le dans le plus fou des pro­jets du moment (1960) Scott LaFa­ro (cb), Eric Dol­phy (bcl),Fred­die Hub­bard (tp), Ed Bla­ck­well (dm). Un quar­tet­te pour le canal gau­che, un autre pour le droit. Ce sera l’historique album Free Jazz – A Col­lec­ti­ve Impro­vi­sa­tion By The Ornet­te Cole­man Dou­ble Quar­tet pro­duit chez Atlan­tic par les frè­res Ertegün. Deux contre­bas­ses, deux bat­te­ries, deux trom­pet­tes, un alto et une cla­ri­net­te bas­se ; deux ving­tai­nes de minu­tes où s’invente une maniè­re incon­nue de contre­point – l’interplay –, cou­si­ne loin­tai­ne de Jean-Sébas­tien, cer­tes, héri­tiè­re direc­te de John – qui a lar­ge­ment ouvert la voie depuis quel­ques années avec les albums Giant Steps, Bags and Tra­ne(avec Milt Jack­son), Col­tra­ne Jazz et, cet­te même année 1960, The Avant-Gar­de (avec Don Cher­ry) et My Favo­ri­te Things.

Char­lie a donc « fait » les bar­ri­ca­des de ce « Mai 68 » du jazz. Une révo­lu­tion. Musi­ca­le­ment du moins, le mot n’est pas gal­vau­dé : le jazz ne sera plus com­me avant. Ou plu­tôt, il y aura un avant et un après « Free Jazz », tout com­me il y eut en Euro­pe, dans l’autre siè­cle, l’avant et l’après Her­na­ni. Puis l’avant et l’après 68. L’Histoire ne s’arrêtant pas, on pour­rait – et on doit désor­mais, mar­quer les bor­nes de 1989 : la chu­te du Mur, la répres­sion de Tia­nan­men. On s’égare ? Pas si sûr.

Là-bas, aux Sta­tes, si le jazz joue les cham­bou­le-tout, c’est aus­si que la musi­que afro-amé­ri­cai­ne se heur­te de plein fouet à la lut­te contre le racis­me et pour les droits civi­ques. Le blues et les gos­pels n’y ont rien fait : la dis­cri­mi­na­tion s’est enkys­tée com­me un can­cer. La guer­re au Viet­nam atteint son paroxys­me. Le chô­ma­ge sévit lour­de­ment. Des émeu­tes écla­tent dans les ghet­tos noirs. Cas­tro a repris Cuba à Batis­ta et aux « yan­quis », les fusées sovié­ti­ques poin­tent leurs mena­ces sur l’Empire états-unien.

A quoi s’ajoute cet­te autre plaie qui frap­pe en par­ti­cu­lier les milieux artis­ti­ques et musi­caux : la dro­gue. Le jazz est très tou­ché, Haden aus­si est gra­ve­ment atteint. Le suc­cès du quar­tet­te Free Jazz s’évanouit bien­tôt. Scott Lafa­ro meurt dans un acci­dent. Char­lie Haden suit plu­sieurs cures de dés­in­toxi­ca­tion, avant d’être contraint de se reti­rer pres­que tota­le­ment de la scè­ne jusqu’en 1968 où il retrou­ve Ornet­te Cole­man, et se pro­duit avec lui au fes­ti­val de Mon­ter­rey et dans divers clubs en Euro­pe.

De 1975 à 1981, Haden obtient des enga­ge­ments sur la côte ouest et enre­gis­tre avec Dex­ter Gor­don, Hamp­ton Hawes, Art Pep­per. À New York, le free jazz est deve­nu la réfé­ren­ce et, outre des jeu­nes musi­ciens (com­me Archie Shepp et Albert Ayler), beau­coup de musi­ciens confir­més s’y recon­nais­sent. C’est l’époque du Jazz Composer’s Orches­tra, un col­lec­tif d’avant-garde fon­dé par Bill Dixon, auquel Haden par­ti­ci­pe à la plu­part des ren­con­tres et enre­gis­tre­ments. Son expé­rien­ce est désor­mais recon­nue, liée à un sens aigu de la mélo­die et une gran­de assu­ran­ce ryth­mi­que.

L’autre ren­con­tre musi­ca­le déter­mi­nan­te se sera pro­dui­te en 1968, quand le contre­bas­sis­te intè­gre aux côtés du bat­teur Paul Motian le pre­mier trio de Kei­th Jar­rett. Trio qui renou­vel­le le gen­re tant par son sty­le très per­son­nel que par son réper­toi­re à base de titres inha­bi­tuels pour une for­ma­tion de jazz à cet­te épo­que, com­me des repri­ses de Bob Dylan (My Back Pages, Lay Lady Lay). Le trio conti­nue jus­que vers le milieu des années 1970, puis Jar­rett se concen­tre davan­ta­ge sur son tra­vail en solo, et son quar­tet­te « euro­péen » (avec Jan Gar­ba­rek, Jon Chris­ten­sen, et Pal­le Daniels­son).

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Car­la Bley et Char­lie Haden por­tent la ban­niè­re. Cou­ver­tu­re du dis­que.

Troi­siè­me ren­con­tre enfin – sans pré­ju­ger des innom­bra­bles autres –, cel­le avec Car­la Bley. Une affai­re aus­si poli­ti­que que musi­ca­le. Libe­ra­tion Music Orches­tra est le nom – « génial et modes­te… » – que se don­ne le col­lec­tif de 13 musi­ciens de free jazz lors de sa consti­tu­tion en 1969. Une gran­de par­tie du réper­toi­re, com­po­sé essen­tiel­le­ment par Haden et arran­gé par Car­la Bley, est for­mée de « chants de libé­ra­tion » – même si The bal­lad of the fal­len célè­bre les vain­cus… – liés notam­ment à la guer­re d’Espagne, à la révo­lu­tion por­tu­gai­se (Gran­do­la Vila More­na de José Afon­so), aux résis­tan­ces popu­lai­res au Chi­li et au Sal­va­dor. Mais l’engagement concer­ne aus­si les droits civi­ques des Noirs états-uniens, por­té en l’occurrence par deux musi­ciens blancs. Ain­si, en pho­to sur le pre­mier dis­que du Libe­ra­tion Music Orches­tra, Car­la Bley tient la ban­de­ro­le d’un côté, et Char­lie Haden de l’autre. En tête de manif’, com­me dirait la pres­se loca­le, on recon­nais­sait notam­ment : Gato Bar­bie­ri, Dewey Red­man, Don Cher­ry, Ros­well Rudd, Andrew Cyril­le, Paul Motian… Par­mi les « slo­gans », un « Song for Ché » et des chants répu­bli­cains espa­gnols (El Quin­to Regi­mien­to)… – pour situer l’époque, le sty­le.

(Lire la sui­te…)

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  • « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    Vous pou­vez aus­si régler par chè­que à Gérard Pon­thieu 102, rue Jules-Mou­let 13006 Mar­seille

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­tai­gne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramas­se un frag­ment et dit que tou­te la véri­té s’y trou­ve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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