On n'est pas des moutons

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Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (Fran­ce Cultu­re)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de pres­se de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur Fran­ce Cultu­re expri­mait avec for­ce l’insoutenable folie meur­triè­re des hom­mes, cet­te étran­ge espè­ce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­bla­bles et, plus au-delà enco­re, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « clas­se poli­ti­que et média­ti­que »  glo­se sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en sem­ble que plus déri­soi­re. Pour­tant, le ger­me de la guer­re n’est-il pas déjà tapi dans cet­te cour­se au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­ty­re d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une fem­me racon­te que le bruit d’un avion annon­ce qu’une bom­be est sur le point de s’écraser sur la vil­le. Les secon­des s’écoulent. Elle anti­ci­pe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redou­te qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gi­ne le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se ren­dre comp­te qu’elle est tou­jours vivan­te. Un immeu­ble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cet­te vidéo de près de trois minu­tes et inti­tu­lée « à la recher­che des bom­bes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la vil­le assié­gée racon­tent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lors­que le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles réson­nent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arri­ve même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cet­te infir­miè­re, racon­tent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peu­vent, sont deve­nus leur rou­ti­ne quo­ti­dien­ne. Tous décri­vent la ter­reur qui les sai­sit, à cha­que fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gna­ges, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnan­te des maniè­res, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­vel­le fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revan­che, dès lun­di (à pei­ne acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­ti­que. Ces atta­ques sont aujourd’hui les plus vio­len­tes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­ci­se tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bom­bes d’Alep lais­sent 250 000 per­son­nes vivre en enfer. Hier enco­re, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­ci­se ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­len­te cam­pa­gne menée par l’armée syrien­ne sur le sec­teur de la deuxiè­me vil­le du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semai­ne, ce ne sont pas moins de 300 per­son­nes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­si­les, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bom­bes incen­diai­res s’ajoutent, éga­le­ment, des atta­ques chi­mi­ques à la chlo­ri­ne. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se dérou­lent, à pré­sent, au sol. La semai­ne der­niè­re, les for­ces loya­lis­tes sont entrées pour la pre­miè­re fois dans un quar­tier au nord-est de la vil­le. Le régi­me a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancien­ne zone indus­triel­le.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cet­te fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colon­nes du Temps de Lau­san­ne. Le jour­nal y racon­te, notam­ment, com­ment sur pla­ce habi­tants et secou­ris­tes conti­nuent de fil­mer les scè­nes, plus insou­te­na­bles les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flam­mes, extir­pés de leur cou­veu­se par des infir­miè­res pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien enco­re cet hom­me, visi­ble­ment pro­che de la folie, qui exhi­be en plei­ne rue un mem­bre arra­ché par une bom­be (celui d’un voi­sin, d’un pro­che, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en vien­nent à regret­ter désor­mais les semai­nes pré­cé­den­tes, lors­que les flam­mes n’étaient enco­re qu’intermittentes. A Genè­ve, un méde­cin suis­se (ori­gi­nai­re d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syrien­nes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il res­te aujourd’hui moins d’une tren­tai­ne de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moin­dre bloc opé­ra­toi­re qui fonc­tion­ne ». Les der­niers témé­rai­res qui ont ten­té, il y a quel­ques semai­nes, de for­cer les bar­ra­ges, afin de fai­re entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebel­les de la vil­le, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tes­se. Depuis, l’étau s’est enco­re res­ser­ré. Ici com­me ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lan­ces qui sont tra­quées par les dro­nes rus­ses, expli­que tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arri­vent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lan­ces conver­gent, l’aviation frap­pe. C’est ain­si qu’ils détrui­sent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semai­ne, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­niè­res rations ali­men­tai­res ont été dis­tri­buées le 13 novem­bre der­nier. Et tan­dis que l’eau pota­ble et l’électricité sont de plus en plus rares, la fami­ne sera bien­tôt géné­ra­le. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sa­bles des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décri­re ce qui se pas­se à Alep, sous les bom­bes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptè­res du régi­me, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­trio­tes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres ter­mes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoin­dre à quit­ter la zone rebel­le, mais seule­ment à se ter­rer sous le délu­ge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le, elle, sem­ble plus que jamais impuis­san­te à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (rus­se et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la vil­le. D’où, d’ailleurs, cet­te décla­ra­tion déses­pé­rée d’un mem­bre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colon­nes du Iri­sh Times. « Au mon­de entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux cho­ses : arrê­tez de pré­ten­dre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bom­bes nucléai­res, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bon­ne fois pour tou­te ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Olivier Voisin. Le photographe mort à la guerre

Photo AFP

Pho­to AFP

Oli­vier Voi­sin pho­to­gra­phiait la Syrie en guer­re. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son der­nier cour­riel [ci-des­sous], adres­sé à une amie. Très beau et émou­vant témoi­gna­ge, par­ce que luci­de aus­si. Lui non plus n’était pas obli­gé d’y aller. Jus­te­ment, il y était. Pour­quoi ? Quel­le néces­si­té l’avait pous­sé là, au tris­te milieu de la folie humai­ne ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « des­tin », de la néces­si­té de croû­ter (à pas bien cher, quand on y pen­se, au prix de la peau du repor­ter), puis ren­du addict à l’adrénaline, cet­te dro­gue auto-pro­dui­te par un corps mena­cé de mort.

Dans la pres­se, le sta­tut d’indépendant – free lan­ce –, vue de l’extérieur, se paie de beau­coup d’illusions. On y est libre que selon la lan­gueur de la chaî­ne qui rat­ta­che au mar­ché de l’information, cyni­que­ment for­mu­lé par le slo­gan de Paris-Mat­ch : « le poids mots, le choc des pho­tos ». Une for­mu­le aujourd’hui rame­née au pas grand cho­se de cet­te infla­tion par laquel­le  la nou­vel­le s’est rédui­te au potin, l’information au tout-spec­ta­cle.

Un ami pho­to­gra­phe d’Olivier Voi­sin, Antoi­ne Vit­ki­ne, rap­pel­le cet­te réa­li­té, écri­vant à son pro­pos :

« Indé­pen­dant, il devait sans ces­se four­nir des pho­tos aux agen­ces pour pou­voir vivre de son métier. Cet­te pres­sion éco­no­mi­que le tenaillait. Il pre­nait des pho­tos magni­fi­ques, qui sou­vent n’intéressaient pas les agen­ces, pas assez «news» sans dou­te, et qu’il ne cher­chait guè­re à fai­re connaî­tre, hap­pé qu’il était par les conflits qu’il cou­vrait, pen­sant déjà à son pro­chain repor­ta­ge. »

Voi­ci donc le tex­te du cour­riel envoyé par Oli­vier Voi­sin à une amie ita­lien­ne, Mimo­sa Mar­ti­ni, la veille du jour où il a été bles­sé. Cel­le-ci l’a ren­du public sur Face­book. Com­me écrit de son côté Antoi­ne Vit­ki­ne, « ce tex­te doit être lu. Il est pas­sion­nant, bou­le­ver­sant, il lui res­sem­ble et il témoi­gne de l’horreur, de l’impasse du conflit syrien. Il racon­te aus­si ce qu’est la vie d’un pho­to­gra­phe de guer­re indé­pen­dant, et plus enco­re, il racon­te l’homme qu’était Oli­vier Voi­sin. »

 On peut voir cer­tai­nes de ses pho­tos sur son site web.

Syrie, 20 février 2013

Enfin j’ai réus­si par pas­ser! Après m’être fait refu­sé le pas­sa­ge à la fron­tiè­re par les auto­ri­tés tur­ques, il a fal­lu pas­ser la fron­tiè­re illé­ga­le­ment de nou­veau. Un pas­sa­ge pas très loin mais à tra­vers le no man’s land avec quel­ques mines à gau­che et droi­te et le paie­ment de 3 sol­dats. Me voi­là tout seul à pas­ser par le lit d’une riviè­re avec à peu prêt deux kilo­mè­tres à fai­re tout en se cachant pour ne pas se fai­re remar­quer par les mira­do­res. Putain, j’ai eu la trouille de me fai­re pin­cer et de fai­re le mau­vais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrou­ve com­me une libé­ra­tion. Le sac et sur­tout les appa­reils pho­tos fai­saient à la fin 10000kg sur les épau­les.

La Voi­tu­re est là avec les mecs de la sec­tion de com­bat que je rejoins au nord de la vil­le de Hamah, deux heu­res de rou­te nous atten­dent et on arri­ve tous feux éteints pour ne pas se fai­re voir. Les mecs m’accueillent for­mi­da­ble­ment bien ! et sont impres­sion­nés par le pas­sa­ge tout seul de la fron­tiè­re plus tôt.

Les pre­miers tirs d’artillerie se font enten­dre au loin. J’apprends que les for­ces loya­lis­tes tien­nent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est repré­sen­tée plu­tôt par les démar­ca­tions entre ala­wi­tes et sun­ni­tes. Alors les for­ces d’Assad bom­bar­dent à l’aveugle et ils res­tent très puis­sants. Par chan­ce les avions n’attaquent plus tant le temps est pour­ri!

Les condi­tions de vie ici sont plus que pré­cai­res. C’est un peu dure. La bon­ne nou­vel­le, je pen­se que je vais per­dre un peu de ven­tre mais au retour je vais avoir besoin de 10 dou­ches pour rede­ve­nir un peu pré­sen­ta­ble!

Aujourd’hui je suis tom­bé sur des famil­les qui vien­nent de Hamah et qui ont per­dues leur mai­son. Ils vivent sous ter­re ou dans des grot­tes. Ils ont tout per­du. Du coup ça rela­ti­vi­se de sui­te les condi­tions de vie que j’ai au sein de cet­te com­pa­gnie.

Je fais les pho­tos et je suis même pas sûr que l’afp les pren­nent.

Il fait très froid la nuit. Heu­reu­se­ment que je me suis ache­té un col­lant de fem­me en Tur­quie du coup c’est pour moi un peu plus sup­por­ta­ble.

L’artillerie tire tou­tes les 20 minu­tes à peu prêt et le sol trem­ble sou­vent.

Le pro­blè­me j’ai la sen­sa­tion qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puis­sants pour cou­vrir une ving­tai­ne de kilo­mè­tres.

Il y a peu de com­bats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en muni­tions entre 2 à 4 heu­res de bas­ton. Du coup ils se bat­tent peu. Ils font rien du coup la jour­née. Je me deman­de com­ment ils peu­vent gagner cet­te guer­re. Ca confir­me ce que je sen­tais. La guer­re va durer très long­temps. Alors le chef du chef vient par­fois en rajou­ter une cou­che, appor­te un mou­ton pour man­ger, les mecs vont alors cou­per du bois dans la forêt aux alen­tours. Il appor­te aus­si des car­tou­ches entiè­res de ciga­ret­tes et le soir fait prier tout son mon­de ! Cer­tains sont très jeu­nes. Ils ont per­du déjà une ving­tai­nes de leurs cama­ra­des, d’autres sont bles­sés mais sont quand même pré­sents et je pen­se sur­tout à Abou Ziad, qui a per­du un oeil et c’est lui qui confec­tion­ne les roquet­tes mai­son pour les balan­cer durant les com­bats. Il est bra­ve et cou­ra­geux. Tou­jours devant, tou­jours le pre­mier à tout, pour aider, pour cou­per le bois, don­ner des ciga­ret­tes, se lever. Avec quel­ques mots d’arabes on essaie de se par­ler. Evi­dem­ment les dis­cus­sions tour­nent sou­vent sur la reli­gion mais eux ne se consi­dè­rent pas sala­fis­tes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me deman­dent des trucs -évi­dem­ment avec le maté­riel appor­té- c’est tou­jours lui qui les « dis­pu­tent » et de me fou­tre la paix!

(Lire la sui­te…)


Homélie du Mali. De la guerre et de la civilisation

Tout conflit signe une cer­tai­ne huma­ni­té, cel­le qui se cher­che en s’opposant tout en cher­chant son har­mo­nie. Mais la guer­re ? La guer­re, c’est la part d’inhumanité, l’échec face au conflit dans l’incapacité à le résou­dre autre­ment que par la vio­len­ce – qui ne résout rien. Mais alors, la guer­re au Mali ?

Tel est le thè­me de mon homé­lie domi­ni­ca­le, ali­men­tée par l’échange de tweets sui­vant :

 

– « Grac­chus Babeuf » : L’intervention au Mali pour ren­dre ser­vi­ce à Are­va ? Non, on a un pré­si­dent de Gau­che qui com­bat la Finan­ce ? C’est ça j’ai bon ? Hein ? 

– Moi : Ces amal­ga­mes, c’est d’un nul ! Presqu’aussi binai­re que les fous d’Allah.

– « G-B »: Sûre­ment, mais alors pour­quoi ? Par bon­té d’âme ?

– Moi : Ben quoi, t’aurais lais­sé fai­re ces « libé­ra­teurs » ? Dis voir ta recet­te.

 

Fin de l’échange.

 

je penseDans sa si len­te évo­lu­tion, l’humanité pei­ne à se défai­re de son ani­ma­li­té. C’est aus­si que sa part ins­tinc­ti­ve lui pro­cu­re des avan­ta­ges réels en ter­mes de sur­vie et de repro­duc­tion notam­ment, ce que Dar­win qua­li­fiait de carac­tè­res béné­fi­ques pour l’espèce. L’agressivité relè­ve de ces com­por­te­ments béné­fi­ques, en même temps qu’elle se heur­te à l’évolution socia­le – la quê­te d’harmonie entre les indi­vi­dus et entre les grou­pes. C’est de cet­te évo­lu­tion qu’a émer­gé ce qu’on appel­le la civi­li­sa­tion, cet effort des humains vers l’humanité en mar­che.

 

Évo­lu­tion len­te, donc – à l’image tu temps long qui tra­ver­se pré­his­toi­re et his­toi­re, selon une direc­tion non linéai­re, en fait sinueu­se au pos­si­ble et par­fois même régres­si­ve. En quoi il s’agit bien d’une construc­tion humai­ne, donc hési­tan­te et impar­fai­te, non téléo­lo­gi­que, pour employer un gros mot qui sépa­re, là enco­re, les tenants du maté­ria­lis­me de ceux du déter­mi­nis­me fina­lis­te. Sépa­ra­tion qui culmi­ne, en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis de maniè­re visi­ble et même spec­ta­cu­lai­re, entre scien­ti­fi­ques évo­lu­tion­nis­tes et créa­tion­nis­tes. Les­quels consi­dè­rent que l’origine du mon­de remon­te à 6000 ans, puis­que c’est écrit dans la Bible. Ces sor­net­tes ayant aujourd’hui du mal à tenir debout – du moins dans les esprits un peu éclai­rés – leurs par­ti­sans se sont… adap­tés. Ain­si ont-ils « évo­lué » en adop­tant le concept du « des­sein intel­li­gent » (intel­li­gent desi­gn), ver­sion état­su­nien­ne du Grand hor­lo­ger qui, dans l’Europe du XVIIIe siè­cle, divi­sait déjà les tenants des Lumiè­res.

Mais la guer­re au Mali dans tout ça ?

N’est-ce pas la ques­tion : cel­le de la résis­tan­ce à l’obscurantisme ? Les Maliens ne s’y trom­pent pas quand ils accla­ment l’intervention mili­tai­re fran­çai­se. Une néo-colo­ni­sa­tion ? Ou un rem­part contre ces fana­ti­ques assas­sins qui, au nom d’Allah et de la cha­ria, tient, vio­lent, pillent ou, au « mieux », ampu­tent, fouet­tent, dégra­dent les fem­mes en les ter­rant chez elles ou en les voi­lant, détrui­sent livres et biblio­thè­ques, inter­di­sent la musi­que ?

 

Que la droi­te umpis­te, après avoir applau­di l’intervention fran­çai­se, se res­sai­sis­se par obli­ga­tion idéo­lo­gi­que et par­ti­sa­ne, soit ! Que des gau­chis­tes paten­tés s’enferrent com­me à l’habitude dans leur rôle de tenan­ciers de cha­pel­les, bof ! Qu’un Mélen­chon poin­te un doigt ven­geur de pro­phè­te ! Mais pas cer­tains de mes potes de gau­che, d’ordinaire éclai­rés, qui s’empêcheraient sous pré­tex­te de non-hol­lan­dis­me, non !

 

Si tou­te guer­re est déplo­ra­ble – voir le début de cet­te homé­lie –, elle l’est com­me consé­quen­ce de l’impossible har­mo­nie en ce bas mon­de. Et non du fait qu’il n’y aurait pas de cau­ses jus­tes. Tout com­me le sont les trois mots emblé­ma­ti­ques de notre Répu­bli­que, et ce qui s’ensuit en ter­mes de jus­ti­ce et de laï­ci­té. D’humanité.


Des cathédrales au nucléaire. « Cette Ascension sans fin qu’on appelle aussi le Progrès… »

Entre­tien avec John Mac­Gre­gor, cher­cheur au MIT

John Mac­Gre­gor, vieux com­pli­ce amé­ri­ca­no-cana­do-écos­sais, cher­cheur au MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tu­te of Tech­no­lo­gy - Cam­brid­ge, Etats-Unis), socio­lo­gue des médias et astro­phy­si­cien, le type qui lit à la fois dans les gazet­tes & dans les étoi­les… Tout com­me il goû­te le pure-malt & le mon­tra­chet (ou le sau­ter­nes, mais pas en même temps). Un éner­gu­mè­ne dans son gen­re, qui a bien labou­ré notre hexa­go­ne et en remon­tre­rait à plus d’un Gau­lois. Il pas­se quel­ques jours à la Jaz­zi­ne où il dérouille le pia­no à coups de Scria­bi­ne et d’Oscar Peter­son, se goin­frant aus­si de notre télé­vi­sion et de nos canards. Bref, de quoi cau­ser – et on ne s’en pri­ve pas !

• Com­me nul n’est pro­phè­te en son pays, je prends tou­jours un malin plai­sir à écou­ter tes rua­des et coups de coeur concer­nant la Fran­ce. Ton pris­me, cet­te fois, pas­se par la chaî­ne de télé Arte et le quo­ti­dien Le Mon­de, que nous avons regar­dés ensem­ble. Et tu en pro­fi­tes pour effec­tuer un grand écart entre deux épo­ques, deux lieux, deux rap­ports au mon­de : les cathé­dra­les et les cen­tra­les nucléai­res… Des expli­ca­tions s’imposent.

John Mac­Gre­gor : Je n’aurais pu fai­re les mêmes obser­va­tions aux États-Unis ! En tout cas pas à par­tir de la télé. Sous ses cou­verts mul­ti-eth­ni­ques, l’empire état­su­nien est tota­le­ment eth­no­cen­tré sur lui-même, si je peux me per­met­tre ce pléo­nas­me… J’ai été sub­ju­gué par Arte, chaî­ne inima­gi­na­ble outre-Atlan­ti­que : ce mélan­ge osé de cultu­res, alle­man­de et fran­çai­se, et aus­si, il est vrai, cet­te pro­pen­sion à attein­dre le fameux « point God­win » avec ses sujets très récur­rents autour du nazis­me, de l’Occupation, de la ques­tion jui­ve. Deux soi­rées m’ont par­ti­cu­liè­re­ment éton­né par le pont qu’elles ont per­mis entre deux sta­des de nos civi­li­sa­tions au sens lar­ge. Je veux par­ler de la soi­rée du same­di 23 (avril) avec ce film excep­tion­nel, « Les Cathé­dra­les dévoi­lées »*. J’y ai appris plein de cho­ses sur la construc­tion, les maté­riaux, l’architecture et les pro­blè­mes ren­con­trés il y a huit siè­cles pour édi­fier de tels chefs d’œuvre ! Et trois jours après, à la même heu­re, la même chaî­ne dif­fu­sait « Tcher­no­byl fore­ver »** ques­tion­nant de maniè­re pro­fon­de l’avenir du nucléai­re à tra­vers ses enjeux post-catas­tro­phes. Huit siè­cles, dira-t-on un peu vite, de « civi­li­sa­tion » ; à condi­tion tou­te­fois d’exclure tou­te vision de conti­nui­té, voi­re d’évolutionnisme.

« Com­me la défai­te d’une idée de la Beau­té…

 

… au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâ­ce abso­lue »

• Cer­tes, ces siè­cles ont été des plus chao­ti­ques. Mais il s’agit tout de même de « notre » civi­li­sa­tion, enfin cel­le dont nous som­mes les héri­tiers…

– Oui ! Il y eut bien les cathé­dra­les et, par la sui­te, la « sain­te inqui­si­tion », les guer­res de reli­gion, et tou­tes sor­tes de mas­sa­cres pré­cé­dant les guer­res tech­ni­ques, je veux dire à tech­ni­ci­té spé­ci­fi­que, cel­les des armes effi­ca­ces jus­ti­fiant ce qu’on fini­ra par nom­mer le pro­grès. Car les guer­res ont pré­cé­dé les « paci­fi­ca­tions » – par défi­ni­tion, on ne peut fai­re la paix qu’après la guer­re. De même qu’on impo­se l’atome « civil » après avoir déci­dé d’abord de sa ver­sion mili­tai­re : la bom­be a pré­cé­dé et annon­cé les cen­tra­les, aux États-Unis d’abord, puis notam­ment en Fran­ce quand De Gaul­le a opté pour l’arme ato­mi­que com­me gage d’indépendance. De Gaul­le voyait dans la bom­be ato­mi­que un ins­tru­ment de dis­sua­sion au ser­vi­ce de la paix. C’était jus­te à une épo­que où seuls quel­ques rares pays – qua­tre ou cinq –  pos­sé­daient de tels arme­ments. Depuis, la matiè­re nucléai­re s’est pres­que bana­li­sée, à l’image de l’industrie  nucléai­re civi­le. Elle est deve­nue un objet de dis­sé­mi­na­tion et repré­sen­te ain­si un dan­ger phé­no­mé­nal dans ce champ nou­veau qu’est aujourd’hui le « grand ter­ro­ris­me » par lequel la notion de guer­re s’est ain­si dépla­cée. La guer­re, rap­pe­lons les fon­da­men­taux, consti­tue à l’origine le moyen d’instaurer des domi­na­tions d’un grou­pe sur un autre et de fai­re main bas­se sur les biens de l’« enne­mi » en annexant son ter­ri­toi­re, sa main d’œuvre, sa for­ce de pro­duc­tion, de repro­duc­tion aus­si et bien sûr de consom­ma­tion – en un mot ses riches­ses, ou ce qu’on appel­le l’économie. L’économie, du grec oikos, la « mai­son » dont on a fait une scien­ce d’allure paci­fi­que, alors qu’elle pour­suit cet­te guer­re ances­tra­le de domi­na­tion ou, éga­le­ment, de riva­li­tés – affron­te­ments dans le but de s’approprier la rive de l’autre, l’ennemi. La « scien­ce de la mai­son », c’est la maniè­re pro­pret­te de pro­lon­ger les guer­res – on par­le bien, d’ailleurs et sans se gêner, de guer­re éco­no­mi­que.

• Mieux vaut quand même ces guer­res éco­no­mi­ques que les ter­ri­bles mas­sa­cres…

– Mieux vaut aus­si un mat­ch de foot qu’une émeu­te… Mais on peut aus­si avoir les deux… ce qui qui se pro­duit par­fois d’ailleurs. Je pour­suis mon idée : ce que j’appelle le grand ter­ro­risme a chan­gé la don­ne en ce sens notam­ment que son but guer­rier n’est plus de domi­ner sur le plan éco­no­mi­que, mais d’affaiblir l’ennemi au point même de l’anéantir par la vio­len­ce – but suprê­me ! – selon des moyens incon­nus jus­que là, alliant à la fois tech­no­lo­gie de base et fana­tis­me poli­ti­co-reli­gieux. Les atten­tats du 11 sep­tem­bre en sont la « quin­tes­sen­ce »… Les reli­gions ont tou­tes, peu ou prou dans l’Histoire, été ten­tées par ce gen­re d’extrémisme, ce néga­tion­nis­me niant l’altérité consi­dé­rée com­me héré­ti­que. En ce moment, ce sont les isla­mis­tes qui por­tent ce fana­tis­me à son plus haut point, consé­quen­ce d’une déses­pé­ran­ce eco­no­mi­co-poli­ti­que et expres­sion de la mar­ty­ro­lo­gie reli­gieu­se qui glo­ri­fie les atten­tats-sui­ci­des contre les­quels il n’est guè­re vrai­ment de para­des. Tel­le est la nou­vel­le guer­re aujourd’hui, qui pour­rait trans­po­ser dans la « rou­ti­ne » ter­ro­ris­te les bom­bes d’Hiroshima et Naga­sa­ki.

Écar­tons tou­te­fois ces hypo­thè­ses apo­ca­lyp­ti­ques (ne gâchons pas notre soi­rée quand même!) pour en res­ter à l’ordinaire mon­dia­li­sé… Le « pro­grès » vien­drait, à la limi­te, du fait que les morts « ordi­nai­res », quo­ti­dien­nes et en géné­ral les vic­ti­mes éco­no­mi­ques appa­rais­sent de façon moins visi­bles que jadis, ou plus pré­sen­ta­bles, ce qui relè­ve du rôle des médias et de la mise en spec­ta­cle du mon­de. De même que le rayon­ne­ment ato­mi­que est invi­si­ble, ses vic­ti­mes le sont aus­si du fait de leur dilu­tion dans le temps et même dans l’espace. Les vic­ti­mes de Tcher­no­byl n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées réel­le­ment, elles ne figu­rent sur aucun regis­tre offi­ciel, elles sont com­me trans­pa­ren­tes…

• C’est bien ce qu’on appel­le un pro­grès en trom­pe l’œil…

– Ton expres­sion est pres­que un pléo­nas­me. Qu’est-ce donc que le pro­grès, dès lors qu’on n’oublie rien sur les deux pla­teaux, posi­tif et néga­tif, de la balan­ce ?… Main­te­nant, si on éta­blis­sait un bilan glo­bal, mon­dial, des morts par conflits et des sur­vi­vants à la misè­re domi­nan­te, et si on pou­vait le rap­por­ter au temps des cathé­dra­les et éta­blir un ratio, jus­te­ment, je ne parie­rais pas cher sur le degré de notre pro­grès ain­si mesu­ré… Des his­to­riens ont sans dou­te tra­vaillé sur ces ques­tions, je l’ignore. En tout cas, ne serait-ce que de maniè­re sym­bo­li­que, esthé­ti­que, mora­le et je dirais même, moi qui ne suis ni reli­gieux ni croyant, en ter­mes d’espérance, ces sept, huit siè­cles qui sépa­rent la cathé­dra­le d’Amiens ou de Beau­vais du sar­co­pha­ge de Tcher­no­byl relè­vent d’une ter­ri­ble régres­sion. Com­me la défai­te d’une idée de la Beau­té au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâ­ce abso­lue. Cet­te régres­sion se lit dou­lou­reu­se­ment sur les visa­ges si tris­tes, si défaits, des Ukrai­niens, Béla­rus­ses et Rus­ses, adul­tes et enfants croi­sés par les camé­ras du film d’Arte. C’est une déso­la­tion tota­le qui atteint tou­te une popu­la­tion, plu­sieurs pays gra­ve­ment tou­chés par le nua­ge radio­ac­tif et un ter­ri­toi­re grand com­me la Suis­se à jamais ren­du invi­va­ble. Et cet­te réa­li­té-là serait consi­dé­rée négli­gea­ble ? Nous som­mes face à une mons­truo­si­té, un déni du pri­mat de l’humain sur la tech­ni­que.

Le « risque zéro n’existe pas », 

mais le risque maxi, oui !

En tant que scien­ti­fi­que, dis­cu­tant avec des col­lè­gues, je me suis par­fois pris à dou­ter ; je veux dire que j’ai pu croi­re à la doxa d’une fia­bi­li­té rai­son­née, rai­son­na­ble, d’un nucléai­re « maî­tri­sé ». La catas­tro­phe de Fuku­shi­ma est venu nous remet­tre devant l’évidence du contre­sens nucléai­re et la réa­li­té iné­luc­ta­ble des acci­dents majeurs. Leur pro­ba­bi­li­té ne pou­vant jamais être nul­le, les acci­dents se pro­dui­ront de maniè­re iné­luc­ta­ble – d’ailleurs ils se sont pro­duits de façon spec­ta­cu­lai­re, impos­si­bles à cacher com­me tant d’autres jugés mineurs, voi­re « nor­maux », ceux dont sont ordi­nai­re­ment vic­ti­mes les tra­vailleurs inté­ri­mai­res, par exem­ple… L’occasion ici de remet­tre à sa pla­ce le cre­do « tar­te à la crè­me » des nucléa­ris­tes : leur fameux « ris­que zéro qui n’existe pas », pour excu­ser par avan­ce tou­tes les « bavu­res » à venir. A quoi on se doit de leur rétor­quer avec le « ris­que maxi » com­me véri­ta­ble dan­ger du nucléai­re. Ce n’est pas une chi­mè­re, il s’appelle Tcher­no­byl et Fuku­shi­ma – entre autres.

• En com­pa­rant des cathé­dra­les et des cen­tra­les nucléai­res, on va te repro­cher à tout coup, et à jus­te titre, de pro­dui­re un rai­son­ne­ment non scien­ti­fi­que à base de car­pes et de lapins…

– Mais je ne com­pa­re pas, puis­que ce n’est com­pa­ra­ble en rien ! Si elles ont pu « fonc­tion­ner » com­me une sor­te de réac­teur reli­gieux qui aurait pro­duit de l’espérance, sinon du mieux-vivre, les cathé­dra­les ne pro­dui­saient évi­dem­ment pas des calo­ries trans­for­ma­bles en jou­les et donc en tra­vail. Mon pro­pos por­te sur les épo­ques et leurs rap­ports à la notion de pro­grès liée à l’irruption de la tech­ni­que moder­ne. On peut dater de cet­te fin du Moyen âge, puis du début de la Renais­san­ce – le mot le dit assez ! – l’accélération du pro­grès tech­ni­que.

Le film d’Arte mon­tre bien à quel point l’édification des cathé­dra­les a pu être liée aux évo­lu­tions tech­ni­ques qui ont elles-mêmes per­mis cet­te auda­ce archi­tec­tu­ra­le sans pré­cé­dents dans l’Histoire, y com­pris dans l’histoire de l’Égypte ancien­ne – je par­le bien d’auda­ce tech­ni­que, pas des don­nées sym­bo­li­ques, esthé­ti­ques, ou quan­ti­ta­ti­ves. A vrai dire, il s’agit là enco­re de deux mon­des non com­pa­ra­bles, d’ailleurs sans rela­tions ni conti­nui­té entre eux. Je ne suis pas spé­cia­lis­te de ces ques­tions, enco­re moins égyp­to­lo­gue, je tâche de relier mes inter­ro­ga­tions per­son­nel­les et pour par­tie scien­ti­fi­ques à l’état du mon­de actuel, à son his­toi­re et à son deve­nir. Je note ain­si, com­me  l’a mon­tré le film en ques­tion, que les bâtis­seurs de cathé­dra­les ont lar­ge­ment eu recours à la métal­lur­gie du fer et de l’acier, pré­cé­dant et annon­çant huit siè­cles plus tard les grat­te-ciel des méga­po­les – méga­lo­po­les devrait-on plu­tôt dire…

• Si je te suis bien, tu dirais que les cathé­dra­les – et peut-être aus­si les pyra­mi­des d’Égypte trois mil­lé­nai­res avant ! – pré­di­sent, ou annon­cent l’ère moder­ne et même la nôtre ?

– Elles le contien­nent dans ce que j’appellerais la ges­te reli­gieu­se par laquel­le le bâtis­seur et ses com­man­di­tai­res entrent en com­pé­ti­tion avec un maî­tre (Dieu) qu’ils veu­lent à la fois hono­rer et aus­si défier. Cet­te ten­ta­tion d’aller vers le haut, et même le Très-Haut, n’est pas sans rap­port avec ce qui ne ces­se­ra dès lors de carac­té­ri­ser la moder­ni­té par la tech­ni­que : la domi­na­tion et la maî­tri­se de la Natu­re par l’Homme adou­bé par les divi­ni­tés. Dès lors, il n’y avait plus d’autre limi­te que tech­ni­que à cet­te Ascen­sion sans fin qu’on appel­le aus­si le Pro­grès… N’oublie pas de bien met­tre des majus­cu­les à tous ces mots-là, car ce ne sont pas de « peti­tes cho­ses » !

• Je ne l’oublierai pas ! Ain­si, selon toi, avec sa majus­cu­le, le Pro­grès ne se sent plus…, je veux dire, il s’envole tel Ica­re au ris­que de se brû­ler les ailes trop près du soleil…

– Ah ! que tu fais bien de rap­pe­ler ce mythe grec, qui nous ramè­ne tout droit au nucléai­re où l’on va aus­si croi­ser cet­te autre figu­re mytho­lo­gi­que : Pro­mé­thée le voleur du feu divin, auquel les hom­mes aiment tel­le­ment s’identifier ! C’est le patron du nucléai­re ! Ica­re, lui, rap­pe­lons-le s’était échap­pé du Laby­rin­the en se fabri­quant des ailes col­lées à la cire selon une idée de son père Déda­lus, l’architecte même du laby­rin­the ! Déda­lus, c’est l’ingénieux, l’ingénieur, celui qui annon­ce aus­si l’ère de la tech­ni­que et des tech­ni­ciens. On lui doit l l’invention du GPS – le fil d’Ariane… – et aus­si l’avion, avec les ailes d’Icare, et les catas­tro­phes annon­cées : la cire qui fond trop près du soleil, car Ica­re c’est l’inconscient pré­ten­tieux, du gen­re du direc­teur de Tcher­no­byl ; c’est l’imprévoyant face au séis­me et au tsu­na­mi qui étouf­fent les réac­teurs de Fuku­shi­ma et font fon­dre l’uranium.

• Je crois me sou­ve­nir qu’à la cathé­dra­le de Char­tres, et en tout cas à cel­le d’Amiens j’en suis sûr, des laby­rin­thes ont été des­si­nés dans le pave­ment de la nef…

– Oui ! On le voit bien dans la par­tie du film consa­crée à Amiens. On pour­rait par­ler des heu­res et des heu­res sur ces thè­mes pas­sion­nants, tou­te la sym­bo­li­que, cel­le de l’élévation, de la lumiè­re avec les baies et leurs vitraux cen­sés mener vers le ciel et l’infini… Une autre his­toi­re dont nous pour­rions aus­si par­ler lon­gue­ment, elle concer­ne l’esprit de com­pé­ti­tion qui sévit avec l’édification de ces monu­ments. C’est à qui, quel évê­que, quel archi­tec­te don­ne­rait nais­san­ce au plus beau, plus grand, plus auda­cieux, plus-plus… Ça aus­si c’est tou­te la moder­ni­té « entre­pre­neu­ria­le », la conquê­te des mar­chés, des for­tu­nes, de la puis­san­ce de domi­na­tion, l’avidité des riches… Et la plus puis­san­te des cen­tra­les nucléai­res, cer­tes.

Et là enco­re, nous avions été aver­tis ! La cathé­dra­le de Beau­vais devait être la plus gran­de de tou­tes. Elle aurait dû s’enorgueillir d’exhiber le plus haut chœur gothi­que au mon­de, près de cin­quan­te mètres. Mais des catas­tro­phes rui­nent cet­te pré­ten­tion : en 1284, une par­tie du chœur s’effondre, et en 1573, alors que les fidè­les sor­tent de la célé­bra­tion de l’Ascension…, la flè­che hau­te de 153 mètres et les trois éta­ges du clo­cher s’effondrent à leur tour ! D’aucuns y ver­ront un aver­tis­se­ment de leur dieu. Ou un lâcha­ge… Et depuis la cathé­dra­le qui devait être la plus-plus de tou­te la chré­tien­té est res­té inache­vée ! Com­ment là enco­re ne pas pen­ser aux rui­nes de Tcher­no­byl ?

Sarkozy-Berlusconi : L’obscénité de deux « travelos » 

politiciens qui s’exhibent en public

• Et puis tu t’es jeté sur un numé­ro du Mon­de, celui du mar­di 26 avril, pour le dépe­cer à ta façon…

– Je pra­ti­que sou­vent ce gen­re d’autopsie en voya­ge, par pré­lè­ve­ment d’organes vitaux en quel­que sor­te. Le Mon­de en est un, mais j’aurais pu pren­dre aus­si La Pro­ven­ce – ce qui aurait ren­du l’exercice plus déli­cat, en rai­son de la vacui­té rela­ti­ve, et en tout cas appa­ren­te, de ce type de pres­se loca­le. De plus, n’étant pas autoch­to­ne, j’aurais man­qué de fines­se d’analyse et de légi­ti­mi­té. Tan­dis que Le Mon­de me regar­de davan­ta­ge, com­me pour­rait l’être pour toi le New York Times ou le Washing­ton Post. Disons que pour un uni­ver­si­tai­re, ce quo­ti­dien consti­tue un plat de choix assez ten­tant.

En feuille­tant à nou­veau cet exem­plai­re du Mon­de, je vais m’arrêter sur des pas­sa­ges, ceux que j’ai envie de fai­re par­ler. Et le plus par­lant pour moi, c’est cet­te pho­to qui tient la moi­tié de la page 8 : le bai­ser de Ber­lus­co­ni à Sar­ko­zy. La légen­de indi­que bien qu’il s’agit des « mamours » de 2009, tan­dis que l’image veut illus­trer l’actualité des rela­tions entre Rome et Paris. La pho­to est on ne peut plus appro­priée, sur­tout avec le titre qu’elle sur­plom­be : « La Fran­ce et l’Italie s’aiment-elles enco­re ? » Ce que dit l’image est lais­sé à l’appréciation de cha­cun – c’est sa for­ce –, selon qu’on y voit l’affection de deux copains, d’ailleurs si sem­bla­bles à bien des égards ; ou bien l’obscénité de deux « tra­ve­los » poli­ti­ciens qui s’exhibent en public, sciem­ment, avec osten­ta­tion, devant les camé­ras du mon­de ; ou enco­re un rema­ke du bai­ser de Judas ; ou…

• … une paro­die de Fel­li­ni peut-être…

– Oui ! D’autant que Fel­li­ni a tou­jours pris soin de dépas­ser le dis­cours poli­ti­que du ciné­ma enga­gé, sachant mon­trer la face ordi­nai­re du fas­cis­me mus­so­li­nien sans pas­ser par les ana­ly­ses ou l’idéologie démons­tra­ti­ve. Fel­li­ni, c’est la mons­tra­tion des mons­tres. Tout com­me cet­te pho­to, que j’aime beau­coup pour sa riches­se poly­sé­mi­que – à plu­sieurs lec­tu­res, même si le lec­teur type du Mon­de n’hésitera pas à la lire d’une maniè­re cer­tai­ne…

• Tu ne t’es pas arrê­té sur le des­sin de une, « le regard de Plan­tu », très pri­sé pour­tant par le lec­to­rat du jour­nal…

– De même que je ne lis guè­re les édi­tos, gen­re trop pré­vi­si­ble, balan­ce­ments entre pour, contre et peut-être. Ce type de des­sin est d’une com­pré­hen­sion sim­ple, faci­le aus­si pour un Amé­ri­cain en rai­son de son prin­ci­pe binai­re d’associations contrai­res et du ren­ver­se­ment de sens qui se pro­duit. Nous avons aus­si de nom­breux des­si­na­teurs de ce sty­le que je dirais « à tex­te », c’est-à-dire  dont le trait suit le sens au lieu de l’exprimer. C’est une ten­dan­ce assez géné­ra­le et plu­tôt sim­plis­te, et au fond régres­si­ve. Com­me si le des­sin, per­dant de son auto­no­mie séman­ti­que, était deve­nu secon­dai­re, illus­tra­tif, au pro­fit de la bul­le et du tex­te alors domi­nants.

• Reve­nons à la pho­to et, en l’occurrence, cel­le de la page 4, grand for­mat aus­si.

– Elle est en noir et blanc et c’est tout indi­qué puisqu’elle se trou­ve sous le titre « La vie rava­gée des “liqui­da­teurs” de Tcher­no­byl ». Cha­que visa­ge de cet­te pho­to, cha­que main levée sont autant d’histoires de vie frap­pée au coin du dra­me… Cela rejoint ce que nous disions ci-des­sus. Cela sou­li­gne aus­si le tra­vail ico­no­gra­phi­que du Mon­de dont la nais­san­ce avait été pla­cée sous l’interdit de l’image – sans dou­te à cau­se du côté pro­tes­tant de son fon­da­teur, Hubert Beu­ve-Méry pour qui l’image devait rele­ver de l’iconoclastie… Bel­le revan­che !

Dans cet­te lignée, je sau­te à la page 16, elle aus­si très riche­ment illus­trée – je n’insiste pas davan­ta­ge. Ce « Dos­sier Guan­ta­na­mo » me sau­te à la gueu­le en tant que Nord-Amé­ri­cain, et cela depuis plu­sieurs années et même dès après les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 quand W. Bush a trans­for­mé cet­te base en gou­lag yan­kee. Les deux pages du Mon­de sou­li­gnent enco­re plus cet aspect, ren­dant du même coup tout aus­si insup­por­ta­ble l’attitude d’Obama à cet égard. Mal­gré les rai­sons, disons objec­ti­ves, ren­dant la fer­me­tu­re de Guan­ta­na­mo com­pli­quée, Oba­ma a renié sa paro­le et, disons-le, a man­qué de couilles. Il y aurait beau­coup à dire aus­si sur le fait que cet­te base soit ins­tal­lée dans l’île des Cas­tro, tan­dis que Cuba n’est au fond rien d’autre qu’un gou­lag des Caraï­bes mis en scè­ne depuis un demi-siè­cle selon les règles du Spec­ta­cle, au sens que dénon­çait si puis­sam­ment les situa­tion­nis­tes.

• Tu pen­ses peut-être à ses met­teurs en scè­ne qui ont por­té le régi­me cubain sur la scè­ne inter­na­tio­na­le à for­ce d’en fai­re leur mar­tyr, relayés en cela par leur homo­lo­gues cubains, Fidel Cas­tro dans le tout pre­mier rôle. Ne nous éga­rons pas… J’aimerais t’entendre sur la page 18, signée Edgar Morin…

– … « Nua­ges sur le prin­temps ara­be ». Très beau et fort tex­te au titre tem­pé­ré par une météo opti­mis­te à ter­me et un appel à sou­te­nir « plei­ne­ment l’aventure démo­cra­ti­que ». Car tou­te révo­lu­tion demeu­re une aven­tu­re… et meurt avec elle. J’ai évo­qué ce sujet en ter­mes plu­tôt phi­lo­so­phi­ques et scien­ti­fi­ques dans un tex­te de 1990 que tu as publié en par­tie sur ton blog à l’occasion de l’actualité des révo­lu­tions ara­bes [Réflexions cos­mi­ques sur les évé­ne­ments d’Égypte et autres révo­lu­tions].

• Morin mon­tre bien aus­si à quel point les pro­ces­sus révo­lu­tion­nai­res de l’Histoire ont été secoués par des sou­bre­sauts et des régres­sions avant de mener à des démo­cra­ties tou­jours fra­gi­les. C’est impor­tant de le rap­pe­ler et d’en appe­ler au sou­tien aux révo­lu­tions en cours, et même plu­tôt à la soli­da­ri­té avec elles et leurs cou­ra­geux acteurs.

– La por­tée des réflexions de Morin tran­che évi­dem­ment avec cel­les du conseiller de Sar­ko­zy – Hen­ri Guai­no, l’auteur du « dis­cours de Dakar ». Celui-ci par­le de fer­me­tu­re et l’autre d’aventure. L’un est aux manet­tes et aux fron­tiè­res, l’autre à la pen­sée et à l’élévation : deux uni­vers dont on attend tou­jours, ici et par­tout dans le mon­de, une conci­lia­tion ver­tueu­se. De la même maniè­re que, dans cet­te même page, on trou­ve jux­ta­po­sés des réflexions sur Tcher­no­byl et la néces­si­té de sor­tir de l’impasse nucléai­re, et le point de vue du pre­mier minis­tre japo­nais annon­çant la résur­rec­tion du Japon com­me une sor­te d’épi­pha­nie tech­ni­cien­ne ahu­ris­san­te. Pour M. Nao­to Kan, il s’agit de répli­quer à ce qu’il dénom­me sciem­ment une « catas­tro­phe natu­rel­le », nous rame­nant ain­si au début de notre entre­tien où nous évo­quions l’obsessionnel désir de domi­na­tion de l’homme sur la natu­re, ain­si d’ailleurs que les tex­tes bibli­ques le lui enjoi­gnent depuis des mil­lé­nai­res… Si le séis­me et le tsu­na­mi sont en effet des phé­no­mè­nes natu­rels, leurs consé­quen­ces, elles, sont bien « civi­li­sa­tion­nel­les » ; elles relè­vent de choix éco­no­mi­ques, des for­mes de déve­lop­pe­ment, du dog­me de la crois­san­ce infi­nie, de la reli­gion du pro­grès illi­mi­té, de la tou­te puis­san­ce tech­ni­que, etc. Nier cela ou l’ignorer me fait pen­ser à une for­mu­le d’un auteur fran­çais qui fai­sait mer­veille pour dénon­cer l’absurdité de l’anthro­po­cen­tris­me mala­dif chez l’homme dit civi­li­sé. Il s’agit d’Hen­ry Mon­nier et de son fameux Jose­ph Prud­hom­me aux célè­bres apho­ris­mes dont celui-ci, je cite de mémoi­re : « Ren­dons grâ­ce au génie de la natu­re qui a fait pas­ser les fleu­ves au milieu des vil­les »… A pro­pos du génie de la natu­re, la télé de ce soir nous en appor­te un fla­grant et ter­ri­ble démen­ti : la grê­le a détruit 60% du vigno­ble de Sau­ter­nes

• Cer­tains y ver­ront une preu­ve de plus de l’inexistence de Dieu !

• Com­me pour la chu­te de la flè­che de la cathé­dra­le de Beau­vais pen­dant la mes­se de l’Ascension… Mais la des­truc­tion du rai­sin de sau­ter­nes, est-ce donc une catas­tro­phe « natu­rel­le », s’agissant d’un breu­va­ge aus­si divi­ne­ment cultu­rel ?

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu

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  • « Les Cathé­dra­les dévoi­lées », de Chris­ti­ne Le Goff et Gary Glass­man, 2010.

** « Tcher­no­byl fore­ver », d’Alain de Hal­leux, 2011.

Du même auteur, sur ce blog, une étu­de de 2004 sur l’avenir de la pres­se et des jour­na­lis­tes : « BONNE NOUVELLE. Les jour­naux sont fou­tus, vive les jour­na­lis­tes ! »


Attaque de Gaza. BHL n’avait « jamais vu une armée qui se pose tellement de questions morales »…


BHL à l’ambassade de Fran­ce à Tel Aviv. Pho­to: Mot­ti Kim­che

Où notre inef­fa­ble com­pa­trio­te Ber­nard-Hen­ri Lévy n’aura enco­re pas man­qué de se dis­tin­guer. La veille de l’action mili­tai­re que l’on sait contre la flot­tille pro-pales­ti­nien­ne, BHL pro­non­çait à Tel-Aviv de ces for­tes paro­les mar­quées de per­ti­nen­ce et de pres­cien­ce :  « Je n’ai jamais vu une armée aus­si démo­cra­ti­que, qui se pose tel­le­ment de ques­tions mora­les. » (Haaretz.com, 31 mai). Com­me le rap­pel­le Alain Gre­sh dans dans son «Blog du Diplo», «il est vrai que, lors de la guer­re de Gaza, notre phi­lo­so­phe s’était pava­né sur un char israé­lien pour entrer dans le ter­ri­toi­re. Réagis­sant à l’attaque […], Lévy l’a qua­li­fiée, selon l’AFP, de « stu­pi­de » car ris­quant de ter­nir l’image d’Israël. Pas un mot de condam­na­tion, pas un mot de regret pour les tués…»

De la Géor­gie au Dar­four, de la Tchét­ché­nie à Israël, BHL exer­ce son sub­ju­guant don de voyan­ce.

«La seule ques­tion qui se pose main­te­nant, pour­suit Alain Gre­sh, est de savoir quel prix le gou­ver­ne­ment israé­lien devra payer pour ce cri­me. Car, depuis des années, les Nations unies ont adop­té des dizai­nes de réso­lu­tions (« Réso­lu­tions de l’ONU non res­pec­tées par Israël », Le Mon­de diplo­ma­ti­que, février 2009), l’Union euro­péen­ne a voté d’innombrables tex­tes qui deman­dent à Israël de se confor­mer au droit inter­na­tio­nal, ou tout sim­ple­ment au droit huma­ni­tai­re, en levant, par exem­ple, le blo­cus de Gaza. Ces tex­tes ne sont jamais sui­vis du moin­dre effet. Au contrai­re, l’Union euro­péen­ne et les Etats-Unis récom­pen­sent Israël. C’est ce qu’a prou­vé l’admission d’Israël dans l’Organisation pour la coopé­ra­tion et le déve­lop­pe­ment éco­no­mi­ques (OCDE), la semai­ne der­niè­re, et la visi­te en Fran­ce du pre­mier minis­tre israé­lien Néta­nya­hou pour assis­ter à l’intronisation de son pays.»

Dans la fou­lée des per­les his­to­ri­ques, on dis­tin­gue­ra aus­si sur le sujet  cel­le de l’autre inef­fa­ble et néan­moins por­te-paro­le de l’UMP, Fré­dé­ric Lefeb­vre décla­rant fine­ment, com­me tou­jours, que son par­ti « regret­te » les morts, mais dénon­ce les « pro­vo­ca­tions » de « ceux qui se disent les amis des Pales­ti­niens ».


Témoignage d’un Français à bord de la flottille pour Gaza. « Le coût politique [pour Israël] sera énorme. Vraiment énorme »

C’est donc neuf morts et une qua­ran­tai­ne de bles­sés qui auraient été dénom­brés après l’attaque lun­di du navi­re turc « Mavi Mar­ma­ra » par l’armée israé­lien­ne. Une opé­ra­tion désas­treu­se à tous points de vue, tant pour l’État israé­lien que pour l’impossible paix dans la région. Le seul avan­ta­ge qui puis­se se déga­ger de tels évé­ne­ments concer­ne la remi­se en cau­se sur la scè­ne inter­na­tio­na­le de l’impunité dont béné­fi­ciait jus­que là Israël avec la com­pli­ci­té objec­ti­ve de la « com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le » – euphé­mis­me dési­gnant les riches États de l’hémisphère Nord – et des ins­ti­tu­tions mon­dia­les, en par­ti­cu­lier l’ONU. C’est une bien min­ce conso­la­tion au regard du recul poli­ti­que et diplo­ma­ti­que que pro­vo­que déjà ce séis­me, recul dont le peu­ple pales­ti­nien demeu­re la vic­ti­me per­ma­nen­te.

Des sol­dats israé­liens à l’assaut d’un des bateaux de la Flo­tille inter­na­tiio­na­le pour la liber­té. (Copie d’écran d’Euronews)

Une dizai­ne de citoyens fran­çais avaient pris part à l’opération « Flo­tilles pour Gaza » ; neuf seraient déte­nus à la pri­son de Beer-She­va, au cen­tre du ter­ri­toi­re israé­lien. Par­mi eux se trou­ve­rait Tho­mas Som­mer-Hou­de­vil­le, coor­di­na­teur des mis­sions civi­les, sala­rié de l’ONG Focus on Glo­bal Sou­th, qui a embar­qué à bord de la flot­tille en Tur­quie. Sa mère décla­rait mar­di à l’AFP n’avoir enco­re eu enco­re aucu­ne nou­vel­le de lui. La veille de l’attaque, il avait rédi­gé pour son blog un tex­te depuis le car­go grec sur lequel il navi­guait. Un tex­te clair­voyant et hélas pré­mo­ni­toi­re. En voi­ci des extraits :

« Un jour ou l’autre peut-être, quelqu’un écri­ra l’histoire com­plè­te de cet­te aven­tu­re. Il y aura beau­coup de rires, de véri­ta­bles cris et quel­ques lar­mes. Mais ce que je peux dire main­te­nant, c’est que nous n’avions jamais ima­gi­né que nous ferions flip­per Israël com­me ça. Enfin, peut-être dans cer­tains de nos plus beaux rêves.... Tout d’abord, ils ont créé une équi­pe spé­cia­le d’urgence réunis­sant le minis­tè­re israé­lien des Affai­res étran­gè­res, le com­man­do de mari­ne israé­lien et les auto­ri­tés péni­ten­tiai­res pour contrer la mena­ce exis­ten­tiel­le que nous et nos quel­ques bateaux rem­plis d’aide huma­ni­tai­re repré­sen­tent. Puis, Ehud Barak lui-même a pris le temps, mal­gré son agen­da char­gé, de nous met­tre en gar­de à tra­vers les médias israé­liens. Ils nous annon­cent main­te­nant qu’ils nous enver­ront dans la pire des pri­sons israé­liens, dans le désert près de Beer­she­va.

« Ce sont des annon­ces pour nous fai­re peur. Et d’une cer­tai­ne façon nous avons peur. Nous avons peur de leurs navi­res de guer­re, peur de leurs Apa­ches et de leur com­man­do tout noir. Qui n’en aurait pas peur ? Nous avons peur qu’ils sai­sis­sent notre car­gai­son et tou­te l’aide médi­ca­le, les maté­riaux de construc­tion, les mai­sons pré­fa­bri­quées, les kits sco­lai­res, et qu’ils les détrui­sent. Tou­te cet­te soli­da­ri­té patiem­ment ras­sem­blée dans de si nom­breux pays pen­dant plus d’un an. Tous ces efforts et cet­te vague d’amour et d’espoir envoyés par des gens nor­maux, d’humbles citoyens de Grè­ce, Suè­de, Tur­quie, Irlan­de, Fran­ce, Ita­lie, Algé­rie, Malai­sie. Tout ceci pris com­me un tro­phée par un État agis­sant com­me un vul­gai­re pira­te des îles. Qui ne sen­ti­rait pas un cer­tain sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té et de peur de ne pas être capa­ble d’accomplir notre mis­sion et livrer nos mar­chan­di­ses à la popu­la­tion empri­son­née de Gaza ?

« Mais nous savons que la peur est aus­si de l’autre côté. Par­ce que depuis le début de notre coa­li­tion, l’Etat d’Israël fait tout ce qu’il peut pour évi­ter la confron­ta­tion avec nous. Depuis le début ils ont essayé de nous empê­cher de par­tir, de regrou­per nos for­ces et de pren­dre le lar­ge tous ensem­ble vers Gaza. Ils ont essayé de nous bri­ser. Leur scé­na­rio idéal était de nous divi­ser, les Irlan­dais d’un côté, les Grecs et Sué­dois d’un autre, les Amé­ri­cains d’un autre enco­re et les Turcs tout seuls. Bien sûr, ils savaient qu’ils ne pour­raient pas met­tre la pres­sion sur la Tur­quie, ni agir direc­te­ment là-bas. Alors ils ont concen­tré leurs atta­ques sur les par­ties irlan­dai­ses et grec­ques de notre coa­li­tion.

« Le pre­mier set a com­men­cé il y a deux semai­nes quand ils ont sabo­té le car­go irlan­dais, l’obligeant à retar­der son départ pour près d’une semai­ne. Mais, les Irlan­dais ont répa­ré aus­si vite qu’ils le pou­vaient et main­te­nant ils sont à un ou deux jours der­riè­re nous. Puis ils ont mis une pres­sion énor­me sur le gou­ver­ne­ment grec, affai­bli par la cri­se éco­no­mi­que, pour l’obliger à ne pas lais­ser par­tir le car­go grec et le bateau de pas­sa­gers gre­co-sué­dois. A cau­se de ces pres­sions, nous avons dû retar­der notre voya­ge deux fois et deman­der aux Turcs, à leurs 500 pas­sa­gers et aux amis amé­ri­cains qui étaient prêts à par­tir de nous atten­dre. C’est ce qu’ils ont fait heu­reu­se­ment ! Jusqu’à la der­niè­re minu­te avant leur départ de Grè­ce, nous ne savions pas si les deux bateaux auraient l’autorisation du gou­ver­ne­ment grec, mais fina­le­ment le gou­ver­ne­ment grec a déci­dé de pren­dre ses res­pon­sa­bi­li­tés en agis­sant com­me un Etat sou­ve­rain et a lais­sé le car­go et le bateau de pas­sa­gers quit­ter le port du Pirée à Athè­nes.

[…] « Dans quel­ques heu­res, le der­nier set, cru­cial, com­men­ce­ra quand nous entre­rons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, maté­riel­le­ment, il serait très faci­le pour Israël de nous stop­per et nous arrê­ter, mais le coût poli­ti­que qu’ils auront à payer sera énor­me. Vrai­ment énor­me, à tel point que tou­tes les ruses et les piè­ges qu’ils ont ten­té de met­tre sur notre rou­te ont réus­si à fai­re une seule cho­se : sen­si­bi­li­ser de plus en plus de gens par­tout dans le mon­de sur notre flot­tille et sur la situa­tion de Gaza. Et de tout ça, nous appre­nons quel­que cho­se : la peur n’est pas de notre côté, mais du côté d’Israël. Ils ont peur de nous par­ce que nous repré­sen­tons la colè­re des gens tout autour du mon­de. Les gens qui sont mécon­tents de ce que l’État cri­mi­nel d’Israël fait aux Pales­ti­niens et à cha­que amou­reux de la paix qui ose pren­dre le par­ti des oppri­més. Ils ont peur de nous par­ce qu’ils savent que, dans un pro­che ave­nir il y aura enco­re plus de bateaux à venir à Gaza com­me il y a de plus en plus de per­son­nes à déci­der de boy­cot­ter Israël cha­que jour. »

Tho­mas Som­mer-Hou­de­vil­le, depuis l’un des bateaux de la flot­tille de Gaza, coor­di­na­teur de la Cam­pa­gne civi­le inter­na­tio­na­le pour la pro­tec­tion du peu­ple pales­ti­nien (CCIPPP)

Voir aus­si : http://www.protection-palestine.org


Attaque de Gaza. Israël prisonnier de ses murs

Ain­si, la flot­tille ache­mi­nant des cen­tai­nes de mili­tants pro-pales­ti­niens et de l’aide pour Gaza a été inter­cep­tée par un com­man­do israé­lien. Au moins dix-neuf pas­sa­gers ont été tués, une tren­tai­ne bles­sés. Je n’y étais pas, soit, mais je suis révol­té par ce qui est rap­por­té. Une fois de plus Israël se com­por­te de maniè­re into­lé­ra­ble ; une fois de plus l’intolérable sera tolé­ré, moyen­nant quel­ques rodo­mon­ta­des de l’ineffable « com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le », aus­si habi­tuel­les qu’hypocrites. Une fois de plus, la pers­pec­ti­ve de paix au Moyen-Orient s’efface vers sa mor­ti­fè­re ligne de fui­te.

Une pha­se de l’attaque israé­lien­ne contre le bateau turc « Mavi Mar­ma­ra » fil­mée par la chaî­ne de télé­vi­sion du Qatar Al-Jazee­ra. Cli­quer sur l’image.

C’est éga­le­ment ain­si qu’Israël, sur le plan mili­ta­ro-diplo­ma­ti­que, dans une même démar­che d’isolement et d’arrogance, a déci­dé de tour­ner le dos au Trai­té sur la non-pro­li­fé­ra­tion des armes nucléai­res (TNP). Cela s’est pas­sé ven­dre­di der­nier : tan­dis que les 189 États par­ties pre­nan­tes au TNP se sont accor­dés, à l’unanimité, sur une décla­ra­tion fina­le appe­lant à la tenue, en 2012, d’une confé­ren­ce régio­na­le en faveur d’un Moyen-Orient dénu­cléa­ri­sé, Israël dénon­çait le len­de­main même cet accord. Le gou­ver­ne­ment israé­lien l’a qua­li­fié de « très impar­fait et hypo­cri­te », déplo­rant que « le régi­me ter­ro­ris­te ira­nien n’est même pas men­tion­né ». Israël accu­se aus­si les Etats-Unis d” « avoir cédé à la pres­sion inter­na­tio­na­le ».

Non signa­tai­re du TNP, mais pos­sé­dant des armes nucléai­res, Israël patau­ge dans une ambi­guï­té stra­té­gi­que et poli­ti­que main­te­nue sous ses mul­ti­ples oscil­la­tions idéo­lo­gi­ques et reli­gieu­ses de ses régi­mes suc­ces­sifs, de gau­che aus­si bien d’extrême-droite, com­me l’actuel gou­ver­ne­ment de Néta­nya­hou dont l’outrance fait bien le jeu de Téhé­ran.

Com­me si Israël s’enferrait et s’enfermait dans une cer­tai­ne exploi­ta­tion de son tra­gi­que des­tin his­to­ri­que – exploi­ta­tion idéo­lo­gi­que, sym­bo­li­que, psy­cho­lo­gi­que : en ne ces­sant de fai­re endos­ser au « res­te du mon­de »  la fac­tu­re de la shoa, de fai­re payer cet­te tra­gé­die en mon­naie de culpa­bi­li­sa­tion assor­tie d’inter­dits mul­ti­ples : inter­dit d’exercer tou­te cri­ti­que sous pei­ne de péché d’antisémitisme ! * – ce qui peut se lire entre les mots envoyés à un Oba­ma ayant « cédé à la pres­sion inter­na­tio­na­le ». Une tel­le atti­tu­de, pou­vant cer­tes trou­ver expli­ca­tion à l’analyse du sul­fu­reux cock­tail reli­gieux et his­to­ri­que, obè­re tou­te avan­cée rai­son­na­ble, donc aus­si ration­nel­le que res­pon­sa­ble.

Com­me si le but de tou­te poli­ti­que avan­cée, sinon évo­luée, n’était de confor­ter la paix entre les hom­mes, dans les cœurs com­me entre les États. Ce qui ne sau­rait se réa­li­ser en construi­sant des murs plu­tôt que des ponts, en envoyant des com­man­dos mili­tai­res plu­tôt que des légions évan­gé­li­ques. Et on va se plain­dre de la guer­re !


*Inter­dit même d’écrire « lob­by juif » sur un blog sans pro­vo­quer la cen­su­re… C’est une des fonc­tions du tabou que d’interdire aus­si tou­te pen­sée cri­ti­que à son pro­pos et quant à son objet…


Liban. Images de guerre, images de propagande

Les trois pho­tos ci-contre – com­ment les qua­li­fier ? Inqua­li­fia­bles ? – cir­cu­lent sur inter­net sous l’intitulé « Good mor­ning Bey­rou­th ». Il s’agit d’images de guer­re. Et aus­si d’images de pro­pa­gan­de. Leur seul rap­pro­che­ment fait sens, com­me on dit. Pas n’importe quel sens, sur­tout si, par sa char­ge émo­tion­nel­le, il trou­ble le sens cri­ti­que.

Les deux pre­miè­res pro­vien­nent de l’agence Asso­cia­ted Press, accom­pa- gnées de la légen­de : « Israe­li girls wri­te mes­sa­ges on a shell at a hea­vy artille­ry posi­tion near Kiryat Shmo­na, in nor­thern Israel, next to the Leba­ne­se bor­der, Mon­day, July 17, 2006. (AP Photo/Sebastian Schei­ner)

Ces deux pho­tos sont titrées, en anglais « Des enfants israé­liens envoient des cadeaux à des enfants liba­nais ». Titre lui-même sui­vi de celui-ci, qui accom­pa­gne la troi­siè­me pho­to : « Les enfants liba­nais les reçoi­vent »

La sour­ce de cet­te troi­siè­me pho­to n’est pas bien énon­cée. De la même agen­ce AP ?  Et alors, dira-t-on , pour­quoi pinailler? Car – hélas ! –, elle ne sem­ble pas tru­quée et il s’agit bien d’un enfant mort. Seule­ment on ne peut savoir dans quel­les cir­cons­tan­ces exac­tes : pas de lieu annon­cé, ni de date.

Même s’il est pro­ba­ble que cet enfant ait été vic­ti­me d’un acte de guer­re, au sens strict de l’exactitude des faits, l’image seule ne dit rien des cir­cons­tan­ces. C’est le dis­cours – de pro­pa­gan­de – qui éta­blit un lien impli­ci­te, com­me évi­dent, entre les obus sur les­quel­les écri­vent des fillet­tes israé­lien­nes et la peti­te vic­ti­me.

Qu’importe !, dira-t-on enco­re, puis­que tou­te guer­re, donc cel­le-ci, est hor­ri­ble. Jus­te­ment, elle l’est assez sans besoin d’en rajou­ter à l’horreur. La guer­re résul­te d’une défai­te de la rai­son. Une défai­te de l’humanité pen­san­te, aveu­glée par les débor­de­ments émo­tion­nels.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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