On n'est pas des moutons

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Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (France Culture)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de presse de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture expri­mait avec force l’insoutenable folie meur­trière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­blables et, plus au-delà encore, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « classe poli­tique et média­tique »  glose sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en semble que plus déri­soire. Pour­tant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­tyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anti­cipe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est tou­jours vivante. Un immeuble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et inti­tu­lée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la ville assié­gée racontent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lorsque le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infir­mière, racontent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peuvent, sont deve­nus leur rou­tine quo­ti­dienne. Tous décrivent la ter­reur qui les sai­sit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gnages, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnante des manières, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­velle fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revanche, dès lun­di (à peine acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­tique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus vio­lentes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­cise tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bombes d’Alep laissent 250 000 per­sonnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­cise ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­lente cam­pagne menée par l’armée syrienne sur le sec­teur de la deuxième ville du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 per­sonnes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­siles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incen­diaires s’ajoutent, éga­le­ment, des attaques chi­miques à la chlo­rine. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se déroulent, à pré­sent, au sol. La semaine der­nière, les forces loya­listes sont entrées pour la pre­mière fois dans un quar­tier au nord-est de la ville. Le régime a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancienne zone indus­trielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colonnes du Temps de Lau­sanne. Le jour­nal y raconte, notam­ment, com­ment sur place habi­tants et secou­ristes conti­nuent de fil­mer les scènes, plus insou­te­nables les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flammes, extir­pés de leur cou­veuse par des infir­mières pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien encore cet homme, visi­ble­ment proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arra­ché par une bombe (celui d’un voi­sin, d’un proche, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en viennent à regret­ter désor­mais les semaines pré­cé­dentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un méde­cin suisse (ori­gi­naire d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syriennes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une tren­taine de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opé­ra­toire qui fonc­tionne ». Les der­niers témé­raires qui ont ten­té, il y a quelques semaines, de for­cer les bar­rages, afin de faire entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tesse. Depuis, l’étau s’est encore res­ser­ré. Ici comme ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lances qui sont tra­quées par les drones russes, explique tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arrivent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lances convergent, l’aviation frappe. C’est ain­si qu’ils détruisent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­nières rations ali­men­taires ont été dis­tri­buées le 13 novembre der­nier. Et tan­dis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bien­tôt géné­rale. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptères du régime, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­triotes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoindre à quit­ter la zone rebelle, mais seule­ment à se ter­rer sous le déluge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, elle, semble plus que jamais impuis­sante à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (russe et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette décla­ra­tion déses­pé­rée d’un membre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux choses : arrê­tez de pré­tendre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :


Olivier Voisin. Le photographe mort à la guerre

Photo AFP

Pho­to AFP

Oli­vier Voi­sin pho­to­gra­phiait la Syrie en guerre. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son der­nier cour­riel [ci-des­sous], adres­sé à une amie. Très beau et émou­vant témoi­gnage, parce que lucide aus­si. Lui non plus n’était pas obli­gé d’y aller. Jus­te­ment, il y était. Pour­quoi ? Quelle néces­si­té l’avait pous­sé là, au triste milieu de la folie humaine ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « des­tin », de la néces­si­té de croû­ter (à pas bien cher, quand on y pense, au prix de la peau du repor­ter), puis ren­du addict à l’adrénaline, cette drogue auto-pro­duite par un corps mena­cé de mort.

Dans la presse, le sta­tut d’indépendant – free lance –, vue de l’extérieur, se paie de beau­coup d’illusions. On y est libre que selon la lan­gueur de la chaîne qui rat­tache au mar­ché de l’information, cyni­que­ment for­mu­lé par le slo­gan de Paris-Match : « le poids mots, le choc des pho­tos ». Une for­mule aujourd’hui rame­née au pas grand chose de cette infla­tion par laquelle  la nou­velle s’est réduite au potin, l’information au tout-spec­tacle.

Un ami pho­to­graphe d’Olivier Voi­sin, Antoine Vit­kine, rap­pelle cette réa­li­té, écri­vant à son pro­pos :

« Indé­pen­dant, il devait sans cesse four­nir des pho­tos aux agences pour pou­voir vivre de son métier. Cette pres­sion éco­no­mique le tenaillait. Il pre­nait des pho­tos magni­fiques, qui sou­vent n’intéressaient pas les agences, pas assez «news» sans doute, et qu’il ne cher­chait guère à faire connaître, hap­pé qu’il était par les conflits qu’il cou­vrait, pen­sant déjà à son pro­chain repor­tage. »

Voi­ci donc le texte du cour­riel envoyé par Oli­vier Voi­sin à une amie ita­lienne, Mimo­sa Mar­ti­ni, la veille du jour où il a été bles­sé. Celle-ci l’a ren­du public sur Face­book. Comme écrit de son côté Antoine Vit­kine, « ce texte doit être lu. Il est pas­sion­nant, bou­le­ver­sant, il lui res­semble et il témoigne de l’horreur, de l’impasse du conflit syrien. Il raconte aus­si ce qu’est la vie d’un pho­to­graphe de guerre indé­pen­dant, et plus encore, il raconte l’homme qu’était Oli­vier Voi­sin. »

 On peut voir cer­taines de ses pho­tos sur son site web.

Syrie, 20 février 2013

Enfin j’ai réus­si par pas­ser! Après m’être fait refu­sé le pas­sage à la fron­tière par les auto­ri­tés turques, il a fal­lu pas­ser la fron­tière illé­ga­le­ment de nou­veau. Un pas­sage pas très loin mais à tra­vers le no man’s land avec quelques mines à gauche et droite et le paie­ment de 3 sol­dats. Me voi­là tout seul à pas­ser par le lit d’une rivière avec à peu prêt deux kilo­mètres à faire tout en se cachant pour ne pas se faire remar­quer par les mira­dores. Putain, j’ai eu la trouille de me faire pin­cer et de faire le mau­vais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrouve comme une libé­ra­tion. Le sac et sur­tout les appa­reils pho­tos fai­saient à la fin 10000kg sur les épaules.

La Voi­ture est là avec les mecs de la sec­tion de com­bat que je rejoins au nord de la ville de Hamah, deux heures de route nous attendent et on arrive tous feux éteints pour ne pas se faire voir. Les mecs m’accueillent for­mi­da­ble­ment bien ! et sont impres­sion­nés par le pas­sage tout seul de la fron­tière plus tôt.

Les pre­miers tirs d’artillerie se font entendre au loin. J’apprends que les forces loya­listes tiennent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est repré­sen­tée plu­tôt par les démar­ca­tions entre ala­wites et sun­nites. Alors les forces d’Assad bom­bardent à l’aveugle et ils res­tent très puis­sants. Par chance les avions n’attaquent plus tant le temps est pour­ri!

Les condi­tions de vie ici sont plus que pré­caires. C’est un peu dure. La bonne nou­velle, je pense que je vais perdre un peu de ventre mais au retour je vais avoir besoin de 10 douches pour rede­ve­nir un peu pré­sen­table!

Aujourd’hui je suis tom­bé sur des familles qui viennent de Hamah et qui ont per­dues leur mai­son. Ils vivent sous terre ou dans des grottes. Ils ont tout per­du. Du coup ça rela­ti­vise de suite les condi­tions de vie que j’ai au sein de cette com­pa­gnie.

Je fais les pho­tos et je suis même pas sûr que l’afp les prennent.

Il fait très froid la nuit. Heu­reu­se­ment que je me suis ache­té un col­lant de femme en Tur­quie du coup c’est pour moi un peu plus sup­por­table.

L’artillerie tire toutes les 20 minutes à peu prêt et le sol tremble sou­vent.

Le pro­blème j’ai la sen­sa­tion qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puis­sants pour cou­vrir une ving­taine de kilo­mètres.

Il y a peu de com­bats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en muni­tions entre 2 à 4 heures de bas­ton. Du coup ils se battent peu. Ils font rien du coup la jour­née. Je me demande com­ment ils peuvent gagner cette guerre. Ca confirme ce que je sen­tais. La guerre va durer très long­temps. Alors le chef du chef vient par­fois en rajou­ter une couche, apporte un mou­ton pour man­ger, les mecs vont alors cou­per du bois dans la forêt aux alen­tours. Il apporte aus­si des car­touches entières de ciga­rettes et le soir fait prier tout son monde ! Cer­tains sont très jeunes. Ils ont per­du déjà une ving­taines de leurs cama­rades, d’autres sont bles­sés mais sont quand même pré­sents et je pense sur­tout à Abou Ziad, qui a per­du un oeil et c’est lui qui confec­tionne les roquettes mai­son pour les balan­cer durant les com­bats. Il est brave et cou­ra­geux. Tou­jours devant, tou­jours le pre­mier à tout, pour aider, pour cou­per le bois, don­ner des ciga­rettes, se lever. Avec quelques mots d’arabes on essaie de se par­ler. Evi­dem­ment les dis­cus­sions tournent sou­vent sur la reli­gion mais eux ne se consi­dèrent pas sala­fistes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me demandent des trucs -évi­dem­ment avec le maté­riel appor­té- c’est tou­jours lui qui les « dis­putent » et de me foutre la paix!

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Homélie du Mali. De la guerre et de la civilisation

Tout conflit signe une cer­taine huma­ni­té, celle qui se cherche en s’opposant tout en cher­chant son har­mo­nie. Mais la guerre ? La guerre, c’est la part d’inhumanité, l’échec face au conflit dans l’incapacité à le résoudre autre­ment que par la vio­lence – qui ne résout rien. Mais alors, la guerre au Mali ?

Tel est le thème de mon homé­lie domi­ni­cale, ali­men­tée par l’échange de tweets sui­vant :

 

– « Grac­chus Babeuf » : L’intervention au Mali pour rendre ser­vice à Are­va ? Non, on a un pré­sident de Gauche qui com­bat la Finance ? C’est ça j’ai bon ? Hein ? 

– Moi : Ces amal­games, c’est d’un nul ! Presqu’aussi binaire que les fous d’Allah.

– « G-B »: Sûre­ment, mais alors pour­quoi ? Par bon­té d’âme ?

– Moi : Ben quoi, t’aurais lais­sé faire ces « libé­ra­teurs » ? Dis voir ta recette.

 

Fin de l’échange.

 

je penseDans sa si lente évo­lu­tion, l’humanité peine à se défaire de son ani­ma­li­té. C’est aus­si que sa part ins­tinc­tive lui pro­cure des avan­tages réels en termes de sur­vie et de repro­duc­tion notam­ment, ce que Dar­win qua­li­fiait de carac­tères béné­fiques pour l’espèce. L’agressivité relève de ces com­por­te­ments béné­fiques, en même temps qu’elle se heurte à l’évolution sociale – la quête d’harmonie entre les indi­vi­dus et entre les groupes. C’est de cette évo­lu­tion qu’a émer­gé ce qu’on appelle la civi­li­sa­tion, cet effort des humains vers l’humanité en marche.

 

Évo­lu­tion lente, donc – à l’image tu temps long qui tra­verse pré­his­toire et his­toire, selon une direc­tion non linéaire, en fait sinueuse au pos­sible et par­fois même régres­sive. En quoi il s’agit bien d’une construc­tion humaine, donc hési­tante et impar­faite, non téléo­lo­gique, pour employer un gros mot qui sépare, là encore, les tenants du maté­ria­lisme de ceux du déter­mi­nisme fina­liste. Sépa­ra­tion qui culmine, en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis de manière visible et même spec­ta­cu­laire, entre scien­ti­fiques évo­lu­tion­nistes et créa­tion­nistes. Les­quels consi­dèrent que l’origine du monde remonte à 6000 ans, puisque c’est écrit dans la Bible. Ces sor­nettes ayant aujourd’hui du mal à tenir debout – du moins dans les esprits un peu éclai­rés – leurs par­ti­sans se sont… adap­tés. Ain­si ont-ils « évo­lué » en adop­tant le concept du « des­sein intel­li­gent » (intel­li­gent desi­gn), ver­sion état­su­nienne du Grand hor­lo­ger qui, dans l’Europe du XVIIIe siècle, divi­sait déjà les tenants des Lumières.

Mais la guerre au Mali dans tout ça ?

N’est-ce pas la ques­tion : celle de la résis­tance à l’obscurantisme ? Les Maliens ne s’y trompent pas quand ils acclament l’intervention mili­taire fran­çaise. Une néo-colo­ni­sa­tion ? Ou un rem­part contre ces fana­tiques assas­sins qui, au nom d’Allah et de la cha­ria, tient, violent, pillent ou, au « mieux », amputent, fouettent, dégradent les femmes en les ter­rant chez elles ou en les voi­lant, détruisent livres et biblio­thèques, inter­disent la musique ?

 

Que la droite umpiste, après avoir applau­di l’intervention fran­çaise, se res­sai­sisse par obli­ga­tion idéo­lo­gique et par­ti­sane, soit ! Que des gau­chistes paten­tés s’enferrent comme à l’habitude dans leur rôle de tenan­ciers de cha­pelles, bof ! Qu’un Mélen­chon pointe un doigt ven­geur de pro­phète ! Mais pas cer­tains de mes potes de gauche, d’ordinaire éclai­rés, qui s’empêcheraient sous pré­texte de non-hol­lan­disme, non !

 

Si toute guerre est déplo­rable – voir le début de cette homé­lie –, elle l’est comme consé­quence de l’impossible har­mo­nie en ce bas monde. Et non du fait qu’il n’y aurait pas de causes justes. Tout comme le sont les trois mots emblé­ma­tiques de notre Répu­blique, et ce qui s’ensuit en termes de jus­tice et de laï­ci­té. D’humanité.


Des cathédrales au nucléaire. « Cette Ascension sans fin qu’on appelle aussi le Progrès… »

Entre­tien avec John Mac­Gre­gor, cher­cheur au MIT

John Mac­Gre­gor, vieux com­plice amé­ri­ca­no-cana­do-écos­sais, cher­cheur au MIT (Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy - Cam­bridge, Etats-Unis), socio­logue des médias et astro­phy­si­cien, le type qui lit à la fois dans les gazettes & dans les étoiles… Tout comme il goûte le pure-malt & le mon­tra­chet (ou le sau­ternes, mais pas en même temps). Un éner­gu­mène dans son genre, qui a bien labou­ré notre hexa­gone et en remon­tre­rait à plus d’un Gau­lois. Il passe quelques jours à la Jaz­zine où il dérouille le pia­no à coups de Scria­bine et d’Oscar Peter­son, se goin­frant aus­si de notre télé­vi­sion et de nos canards. Bref, de quoi cau­ser – et on ne s’en prive pas !

• Comme nul n’est pro­phète en son pays, je prends tou­jours un malin plai­sir à écou­ter tes ruades et coups de coeur concer­nant la France. Ton prisme, cette fois, passe par la chaîne de télé Arte et le quo­ti­dien Le Monde, que nous avons regar­dés ensemble. Et tu en pro­fites pour effec­tuer un grand écart entre deux époques, deux lieux, deux rap­ports au monde : les cathé­drales et les cen­trales nucléaires… Des expli­ca­tions s’imposent.

John Mac­Gre­gor : Je n’aurais pu faire les mêmes obser­va­tions aux États-Unis ! En tout cas pas à par­tir de la télé. Sous ses cou­verts mul­ti-eth­niques, l’empire état­su­nien est tota­le­ment eth­no­cen­tré sur lui-même, si je peux me per­mettre ce pléo­nasme… J’ai été sub­ju­gué par Arte, chaîne inima­gi­nable outre-Atlan­tique : ce mélange osé de cultures, alle­mande et fran­çaise, et aus­si, il est vrai, cette pro­pen­sion à atteindre le fameux « point God­win » avec ses sujets très récur­rents autour du nazisme, de l’Occupation, de la ques­tion juive. Deux soi­rées m’ont par­ti­cu­liè­re­ment éton­né par le pont qu’elles ont per­mis entre deux stades de nos civi­li­sa­tions au sens large. Je veux par­ler de la soi­rée du same­di 23 (avril) avec ce film excep­tion­nel, « Les Cathé­drales dévoi­lées »*. J’y ai appris plein de choses sur la construc­tion, les maté­riaux, l’architecture et les pro­blèmes ren­con­trés il y a huit siècles pour édi­fier de tels chefs d’œuvre ! Et trois jours après, à la même heure, la même chaîne dif­fu­sait « Tcher­no­byl fore­ver »** ques­tion­nant de manière pro­fonde l’avenir du nucléaire à tra­vers ses enjeux post-catas­trophes. Huit siècles, dira-t-on un peu vite, de « civi­li­sa­tion » ; à condi­tion tou­te­fois d’exclure toute vision de conti­nui­té, voire d’évolutionnisme.

« Comme la défaite d’une idée de la Beau­té…

 

… au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâce abso­lue »

• Certes, ces siècles ont été des plus chao­tiques. Mais il s’agit tout de même de « notre » civi­li­sa­tion, enfin celle dont nous sommes les héri­tiers…

– Oui ! Il y eut bien les cathé­drales et, par la suite, la « sainte inqui­si­tion », les guerres de reli­gion, et toutes sortes de mas­sacres pré­cé­dant les guerres tech­niques, je veux dire à tech­ni­ci­té spé­ci­fique, celles des armes effi­caces jus­ti­fiant ce qu’on fini­ra par nom­mer le pro­grès. Car les guerres ont pré­cé­dé les « paci­fi­ca­tions » – par défi­ni­tion, on ne peut faire la paix qu’après la guerre. De même qu’on impose l’atome « civil » après avoir déci­dé d’abord de sa ver­sion mili­taire : la bombe a pré­cé­dé et annon­cé les cen­trales, aux États-Unis d’abord, puis notam­ment en France quand De Gaulle a opté pour l’arme ato­mique comme gage d’indépendance. De Gaulle voyait dans la bombe ato­mique un ins­tru­ment de dis­sua­sion au ser­vice de la paix. C’était juste à une époque où seuls quelques rares pays – quatre ou cinq –  pos­sé­daient de tels arme­ments. Depuis, la matière nucléaire s’est presque bana­li­sée, à l’image de l’industrie  nucléaire civile. Elle est deve­nue un objet de dis­sé­mi­na­tion et repré­sente ain­si un dan­ger phé­no­mé­nal dans ce champ nou­veau qu’est aujourd’hui le « grand ter­ro­risme » par lequel la notion de guerre s’est ain­si dépla­cée. La guerre, rap­pe­lons les fon­da­men­taux, consti­tue à l’origine le moyen d’instaurer des domi­na­tions d’un groupe sur un autre et de faire main basse sur les biens de l’« enne­mi » en annexant son ter­ri­toire, sa main d’œuvre, sa force de pro­duc­tion, de repro­duc­tion aus­si et bien sûr de consom­ma­tion – en un mot ses richesses, ou ce qu’on appelle l’économie. L’économie, du grec oikos, la « mai­son » dont on a fait une science d’allure paci­fique, alors qu’elle pour­suit cette guerre ances­trale de domi­na­tion ou, éga­le­ment, de riva­li­tés – affron­te­ments dans le but de s’approprier la rive de l’autre, l’ennemi. La « science de la mai­son », c’est la manière pro­prette de pro­lon­ger les guerres – on parle bien, d’ailleurs et sans se gêner, de guerre éco­no­mique.

• Mieux vaut quand même ces guerres éco­no­miques que les ter­ribles mas­sacres…

– Mieux vaut aus­si un match de foot qu’une émeute… Mais on peut aus­si avoir les deux… ce qui qui se pro­duit par­fois d’ailleurs. Je pour­suis mon idée : ce que j’appelle le grand ter­ro­risme a chan­gé la donne en ce sens notam­ment que son but guer­rier n’est plus de domi­ner sur le plan éco­no­mique, mais d’affaiblir l’ennemi au point même de l’anéantir par la vio­lence – but suprême ! – selon des moyens incon­nus jusque là, alliant à la fois tech­no­lo­gie de base et fana­tisme poli­ti­co-reli­gieux. Les atten­tats du 11 sep­tembre en sont la « quin­tes­sence »… Les reli­gions ont toutes, peu ou prou dans l’Histoire, été ten­tées par ce genre d’extrémisme, ce néga­tion­nisme niant l’altérité consi­dé­rée comme héré­ti­que. En ce moment, ce sont les isla­mistes qui portent ce fana­tisme à son plus haut point, consé­quence d’une déses­pé­rance eco­no­mi­co-poli­tique et expres­sion de la mar­ty­ro­lo­gie reli­gieuse qui glo­ri­fie les atten­tats-sui­cides contre les­quels il n’est guère vrai­ment de parades. Telle est la nou­velle guerre aujourd’hui, qui pour­rait trans­po­ser dans la « rou­tine » ter­ro­riste les bombes d’Hiroshima et Naga­sa­ki.

Écar­tons tou­te­fois ces hypo­thèses apo­ca­lyp­tiques (ne gâchons pas notre soi­rée quand même!) pour en res­ter à l’ordinaire mon­dia­li­sé… Le « pro­grès » vien­drait, à la limite, du fait que les morts « ordi­naires », quo­ti­diennes et en géné­ral les vic­times éco­no­miques appa­raissent de façon moins visibles que jadis, ou plus pré­sen­tables, ce qui relève du rôle des médias et de la mise en spec­tacle du monde. De même que le rayon­ne­ment ato­mique est invi­sible, ses vic­times le sont aus­si du fait de leur dilu­tion dans le temps et même dans l’espace. Les vic­times de Tcher­no­byl n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées réel­le­ment, elles ne figurent sur aucun registre offi­ciel, elles sont comme trans­pa­rentes…

• C’est bien ce qu’on appelle un pro­grès en trompe l’œil…

– Ton expres­sion est presque un pléo­nasme. Qu’est-ce donc que le pro­grès, dès lors qu’on n’oublie rien sur les deux pla­teaux, posi­tif et néga­tif, de la balance ?… Main­te­nant, si on éta­blis­sait un bilan glo­bal, mon­dial, des morts par conflits et des sur­vi­vants à la misère domi­nante, et si on pou­vait le rap­por­ter au temps des cathé­drales et éta­blir un ratio, jus­te­ment, je ne parie­rais pas cher sur le degré de notre pro­grès ain­si mesu­ré… Des his­to­riens ont sans doute tra­vaillé sur ces ques­tions, je l’ignore. En tout cas, ne serait-ce que de manière sym­bo­lique, esthé­tique, morale et je dirais même, moi qui ne suis ni reli­gieux ni croyant, en termes d’espérance, ces sept, huit siècles qui séparent la cathé­drale d’Amiens ou de Beau­vais du sar­co­phage de Tcher­no­byl relèvent d’une ter­rible régres­sion. Comme la défaite d’une idée de la Beau­té au pro­fit, si on ose dire, de la Dis­grâce abso­lue. Cette régres­sion se lit dou­lou­reu­se­ment sur les visages si tristes, si défaits, des Ukrai­niens, Béla­russes et Russes, adultes et enfants croi­sés par les camé­ras du film d’Arte. C’est une déso­la­tion totale qui atteint toute une popu­la­tion, plu­sieurs pays gra­ve­ment tou­chés par le nuage radio­ac­tif et un ter­ri­toire grand comme la Suisse à jamais ren­du invi­vable. Et cette réa­li­té-là serait consi­dé­rée négli­geable ? Nous sommes face à une mons­truo­si­té, un déni du pri­mat de l’humain sur la tech­nique.

Le « risque zéro n’existe pas », 

mais le risque maxi, oui !

En tant que scien­ti­fique, dis­cu­tant avec des col­lègues, je me suis par­fois pris à dou­ter ; je veux dire que j’ai pu croire à la doxa d’une fia­bi­li­té rai­son­née, rai­son­nable, d’un nucléaire « maî­tri­sé ». La catas­trophe de Fuku­shi­ma est venu nous remettre devant l’évidence du contre­sens nucléaire et la réa­li­té iné­luc­table des acci­dents majeurs. Leur pro­ba­bi­li­té ne pou­vant jamais être nulle, les acci­dents se pro­dui­ront de manière iné­luc­table – d’ailleurs ils se sont pro­duits de façon spec­ta­cu­laire, impos­sibles à cacher comme tant d’autres jugés mineurs, voire « nor­maux », ceux dont sont ordi­nai­re­ment vic­times les tra­vailleurs inté­ri­maires, par exemple… L’occasion ici de remettre à sa place le cre­do « tarte à la crème » des nucléa­ristes : leur fameux « risque zéro qui n’existe pas », pour excu­ser par avance toutes les « bavures » à venir. A quoi on se doit de leur rétor­quer avec le « risque maxi » comme véri­table dan­ger du nucléaire. Ce n’est pas une chi­mère, il s’appelle Tcher­no­byl et Fuku­shi­ma – entre autres.

• En com­pa­rant des cathé­drales et des cen­trales nucléaires, on va te repro­cher à tout coup, et à juste titre, de pro­duire un rai­son­ne­ment non scien­ti­fique à base de carpes et de lapins…

– Mais je ne com­pare pas, puisque ce n’est com­pa­rable en rien ! Si elles ont pu « fonc­tion­ner » comme une sorte de réac­teur reli­gieux qui aurait pro­duit de l’espérance, sinon du mieux-vivre, les cathé­drales ne pro­dui­saient évi­dem­ment pas des calo­ries trans­for­mables en joules et donc en tra­vail. Mon pro­pos porte sur les époques et leurs rap­ports à la notion de pro­grès liée à l’irruption de la tech­nique moderne. On peut dater de cette fin du Moyen âge, puis du début de la Renais­sance – le mot le dit assez ! – l’accélération du pro­grès tech­nique.

Le film d’Arte montre bien à quel point l’édification des cathé­drales a pu être liée aux évo­lu­tions tech­niques qui ont elles-mêmes per­mis cette audace archi­tec­tu­rale sans pré­cé­dents dans l’Histoire, y com­pris dans l’histoire de l’Égypte ancienne – je parle bien d’audace tech­nique, pas des don­nées sym­bo­liques, esthé­tiques, ou quan­ti­ta­tives. A vrai dire, il s’agit là encore de deux mondes non com­pa­rables, d’ailleurs sans rela­tions ni conti­nui­té entre eux. Je ne suis pas spé­cia­liste de ces ques­tions, encore moins égyp­to­logue, je tâche de relier mes inter­ro­ga­tions per­son­nelles et pour par­tie scien­ti­fiques à l’état du monde actuel, à son his­toire et à son deve­nir. Je note ain­si, comme  l’a mon­tré le film en ques­tion, que les bâtis­seurs de cathé­drales ont lar­ge­ment eu recours à la métal­lur­gie du fer et de l’acier, pré­cé­dant et annon­çant huit siècles plus tard les gratte-ciel des méga­poles – méga­lo­poles devrait-on plu­tôt dire…

• Si je te suis bien, tu dirais que les cathé­drales – et peut-être aus­si les pyra­mides d’Égypte trois mil­lé­naires avant ! – pré­disent, ou annoncent l’ère moderne et même la nôtre ?

– Elles le contiennent dans ce que j’appellerais la geste reli­gieuse par laquelle le bâtis­seur et ses com­man­di­taires entrent en com­pé­ti­tion avec un maître (Dieu) qu’ils veulent à la fois hono­rer et aus­si défier. Cette ten­ta­tion d’aller vers le haut, et même le Très-Haut, n’est pas sans rap­port avec ce qui ne ces­se­ra dès lors de carac­té­ri­ser la moder­ni­té par la tech­nique : la domi­na­tion et la maî­trise de la Nature par l’Homme adou­bé par les divi­ni­tés. Dès lors, il n’y avait plus d’autre limite que tech­nique à cette Ascen­sion sans fin qu’on appelle aus­si le Pro­grès… N’oublie pas de bien mettre des majus­cules à tous ces mots-là, car ce ne sont pas de « petites choses » !

• Je ne l’oublierai pas ! Ain­si, selon toi, avec sa majus­cule, le Pro­grès ne se sent plus…, je veux dire, il s’envole tel Icare au risque de se brû­ler les ailes trop près du soleil…

– Ah ! que tu fais bien de rap­pe­ler ce mythe grec, qui nous ramène tout droit au nucléaire où l’on va aus­si croi­ser cette autre figure mytho­lo­gique : Pro­mé­thée le voleur du feu divin, auquel les hommes aiment tel­le­ment s’identifier ! C’est le patron du nucléaire ! Icare, lui, rap­pe­lons-le s’était échap­pé du Laby­rinthe en se fabri­quant des ailes col­lées à la cire selon une idée de son père Déda­lus, l’architecte même du laby­rinthe ! Déda­lus, c’est l’ingénieux, l’ingénieur, celui qui annonce aus­si l’ère de la tech­nique et des tech­ni­ciens. On lui doit l l’invention du GPS – le fil d’Ariane… – et aus­si l’avion, avec les ailes d’Icare, et les catas­trophes annon­cées : la cire qui fond trop près du soleil, car Icare c’est l’inconscient pré­ten­tieux, du genre du direc­teur de Tcher­no­byl ; c’est l’imprévoyant face au séisme et au tsu­na­mi qui étouffent les réac­teurs de Fuku­shi­ma et font fondre l’uranium.

• Je crois me sou­ve­nir qu’à la cathé­drale de Chartres, et en tout cas à celle d’Amiens j’en suis sûr, des laby­rinthes ont été des­si­nés dans le pave­ment de la nef…

– Oui ! On le voit bien dans la par­tie du film consa­crée à Amiens. On pour­rait par­ler des heures et des heures sur ces thèmes pas­sion­nants, toute la sym­bo­lique, celle de l’élévation, de la lumière avec les baies et leurs vitraux cen­sés mener vers le ciel et l’infini… Une autre his­toire dont nous pour­rions aus­si par­ler lon­gue­ment, elle concerne l’esprit de com­pé­ti­tion qui sévit avec l’édification de ces monu­ments. C’est à qui, quel évêque, quel archi­tecte don­ne­rait nais­sance au plus beau, plus grand, plus auda­cieux, plus-plus… Ça aus­si c’est toute la moder­ni­té « entre­pre­neu­riale », la conquête des mar­chés, des for­tunes, de la puis­sance de domi­na­tion, l’avidité des riches… Et la plus puis­sante des cen­trales nucléaires, certes.

Et là encore, nous avions été aver­tis ! La cathé­drale de Beau­vais devait être la plus grande de toutes. Elle aurait dû s’enorgueillir d’exhiber le plus haut chœur gothique au monde, près de cin­quante mètres. Mais des catas­trophes ruinent cette pré­ten­tion : en 1284, une par­tie du chœur s’effondre, et en 1573, alors que les fidèles sortent de la célé­bra­tion de l’Ascension…, la flèche haute de 153 mètres et les trois étages du clo­cher s’effondrent à leur tour ! D’aucuns y ver­ront un aver­tis­se­ment de leur dieu. Ou un lâchage… Et depuis la cathé­drale qui devait être la plus-plus de toute la chré­tien­té est res­té inache­vée ! Com­ment là encore ne pas pen­ser aux ruines de Tcher­no­byl ?

Sarkozy-Berlusconi : L’obscénité de deux « travelos » 

politiciens qui s’exhibent en public

• Et puis tu t’es jeté sur un numé­ro du Monde, celui du mar­di 26 avril, pour le dépe­cer à ta façon…

– Je pra­tique sou­vent ce genre d’autopsie en voyage, par pré­lè­ve­ment d’organes vitaux en quelque sorte. Le Monde en est un, mais j’aurais pu prendre aus­si La Pro­vence – ce qui aurait ren­du l’exercice plus déli­cat, en rai­son de la vacui­té rela­tive, et en tout cas appa­rente, de ce type de presse locale. De plus, n’étant pas autoch­tone, j’aurais man­qué de finesse d’analyse et de légi­ti­mi­té. Tan­dis que Le Monde me regarde davan­tage, comme pour­rait l’être pour toi le New York Times ou le Washing­ton Post. Disons que pour un uni­ver­si­taire, ce quo­ti­dien consti­tue un plat de choix assez ten­tant.

En feuille­tant à nou­veau cet exem­plaire du Monde, je vais m’arrêter sur des pas­sages, ceux que j’ai envie de faire par­ler. Et le plus par­lant pour moi, c’est cette pho­to qui tient la moi­tié de la page 8 : le bai­ser de Ber­lus­co­ni à Sar­ko­zy. La légende indique bien qu’il s’agit des « mamours » de 2009, tan­dis que l’image veut illus­trer l’actualité des rela­tions entre Rome et Paris. La pho­to est on ne peut plus appro­priée, sur­tout avec le titre qu’elle sur­plombe : « La France et l’Italie s’aiment-elles encore ? » Ce que dit l’image est lais­sé à l’appréciation de cha­cun – c’est sa force –, selon qu’on y voit l’affection de deux copains, d’ailleurs si sem­blables à bien des égards ; ou bien l’obscénité de deux « tra­ve­los » poli­ti­ciens qui s’exhibent en public, sciem­ment, avec osten­ta­tion, devant les camé­ras du monde ; ou encore un remake du bai­ser de Judas ; ou…

• … une paro­die de Fel­li­ni peut-être…

– Oui ! D’autant que Fel­li­ni a tou­jours pris soin de dépas­ser le dis­cours poli­tique du ciné­ma enga­gé, sachant mon­trer la face ordi­naire du fas­cisme mus­so­li­nien sans pas­ser par les ana­lyses ou l’idéologie démons­tra­tive. Fel­li­ni, c’est la mons­tra­tion des monstres. Tout comme cette pho­to, que j’aime beau­coup pour sa richesse poly­sé­mique – à plu­sieurs lec­tures, même si le lec­teur type du Monde n’hésitera pas à la lire d’une manière cer­taine…

• Tu ne t’es pas arrê­té sur le des­sin de une, « le regard de Plan­tu », très pri­sé pour­tant par le lec­to­rat du jour­nal…

– De même que je ne lis guère les édi­tos, genre trop pré­vi­sible, balan­ce­ments entre pour, contre et peut-être. Ce type de des­sin est d’une com­pré­hen­sion simple, facile aus­si pour un Amé­ri­cain en rai­son de son prin­cipe binaire d’associations contraires et du ren­ver­se­ment de sens qui se pro­duit. Nous avons aus­si de nom­breux des­si­na­teurs de ce style que je dirais « à texte », c’est-à-dire  dont le trait suit le sens au lieu de l’exprimer. C’est une ten­dance assez géné­rale et plu­tôt sim­pliste, et au fond régres­sive. Comme si le des­sin, per­dant de son auto­no­mie séman­tique, était deve­nu secon­daire, illus­tra­tif, au pro­fit de la bulle et du texte alors domi­nants.

• Reve­nons à la pho­to et, en l’occurrence, celle de la page 4, grand for­mat aus­si.

– Elle est en noir et blanc et c’est tout indi­qué puisqu’elle se trouve sous le titre « La vie rava­gée des “liqui­da­teurs” de Tcher­no­byl ». Chaque visage de cette pho­to, chaque main levée sont autant d’histoires de vie frap­pée au coin du drame… Cela rejoint ce que nous disions ci-des­sus. Cela sou­ligne aus­si le tra­vail ico­no­gra­phique du Monde dont la nais­sance avait été pla­cée sous l’interdit de l’image – sans doute à cause du côté pro­tes­tant de son fon­da­teur, Hubert Beuve-Méry pour qui l’image devait rele­ver de l’iconoclastie… Belle revanche !

Dans cette lignée, je saute à la page 16, elle aus­si très riche­ment illus­trée – je n’insiste pas davan­tage. Ce « Dos­sier Guan­ta­na­mo » me saute à la gueule en tant que Nord-Amé­ri­cain, et cela depuis plu­sieurs années et même dès après les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 quand W. Bush a trans­for­mé cette base en gou­lag yan­kee. Les deux pages du Monde sou­lignent encore plus cet aspect, ren­dant du même coup tout aus­si insup­por­table l’attitude d’Obama à cet égard. Mal­gré les rai­sons, disons objec­tives, ren­dant la fer­me­ture de Guan­ta­na­mo com­pli­quée, Oba­ma a renié sa parole et, disons-le, a man­qué de couilles. Il y aurait beau­coup à dire aus­si sur le fait que cette base soit ins­tal­lée dans l’île des Cas­tro, tan­dis que Cuba n’est au fond rien d’autre qu’un gou­lag des Caraïbes mis en scène depuis un demi-siècle selon les règles du Spec­tacle, au sens que dénon­çait si puis­sam­ment les situa­tion­nistes.

• Tu penses peut-être à ses met­teurs en scène qui ont por­té le régime cubain sur la scène inter­na­tio­nale à force d’en faire leur mar­tyr, relayés en cela par leur homo­logues cubains, Fidel Cas­tro dans le tout pre­mier rôle. Ne nous éga­rons pas… J’aimerais t’entendre sur la page 18, signée Edgar Morin…

– … « Nuages sur le prin­temps arabe ». Très beau et fort texte au titre tem­pé­ré par une météo opti­miste à terme et un appel à sou­te­nir « plei­ne­ment l’aventure démo­cra­tique ». Car toute révo­lu­tion demeure une aven­ture… et meurt avec elle. J’ai évo­qué ce sujet en termes plu­tôt phi­lo­so­phiques et scien­ti­fiques dans un texte de 1990 que tu as publié en par­tie sur ton blog à l’occasion de l’actualité des révo­lu­tions arabes [Réflexions cos­miques sur les évé­ne­ments d’Égypte et autres révo­lu­tions].

• Morin montre bien aus­si à quel point les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires de l’Histoire ont été secoués par des sou­bre­sauts et des régres­sions avant de mener à des démo­cra­ties tou­jours fra­giles. C’est impor­tant de le rap­pe­ler et d’en appe­ler au sou­tien aux révo­lu­tions en cours, et même plu­tôt à la soli­da­ri­té avec elles et leurs cou­ra­geux acteurs.

– La por­tée des réflexions de Morin tranche évi­dem­ment avec celles du conseiller de Sar­ko­zy – Hen­ri Guai­no, l’auteur du « dis­cours de Dakar ». Celui-ci parle de fer­me­ture et l’autre d’aventure. L’un est aux manettes et aux fron­tières, l’autre à la pen­sée et à l’élévation : deux uni­vers dont on attend tou­jours, ici et par­tout dans le monde, une conci­lia­tion ver­tueuse. De la même manière que, dans cette même page, on trouve jux­ta­po­sés des réflexions sur Tcher­no­byl et la néces­si­té de sor­tir de l’impasse nucléaire, et le point de vue du pre­mier ministre japo­nais annon­çant la résur­rec­tion du Japon comme une sorte d’épi­pha­nie tech­ni­cienne ahu­ris­sante. Pour M. Nao­to Kan, il s’agit de répli­quer à ce qu’il dénomme sciem­ment une « catas­trophe natu­relle », nous rame­nant ain­si au début de notre entre­tien où nous évo­quions l’obsessionnel désir de domi­na­tion de l’homme sur la nature, ain­si d’ailleurs que les textes bibliques le lui enjoignent depuis des mil­lé­naires… Si le séisme et le tsu­na­mi sont en effet des phé­no­mènes natu­rels, leurs consé­quences, elles, sont bien « civi­li­sa­tion­nelles » ; elles relèvent de choix éco­no­miques, des formes de déve­lop­pe­ment, du dogme de la crois­sance infi­nie, de la reli­gion du pro­grès illi­mi­té, de la toute puis­sance tech­nique, etc. Nier cela ou l’ignorer me fait pen­ser à une for­mule d’un auteur fran­çais qui fai­sait mer­veille pour dénon­cer l’absurdité de l’anthro­po­cen­trisme mala­dif chez l’homme dit civi­li­sé. Il s’agit d’Hen­ry Mon­nier et de son fameux Joseph Prud­homme aux célèbres apho­rismes dont celui-ci, je cite de mémoire : « Ren­dons grâce au génie de la nature qui a fait pas­ser les fleuves au milieu des villes »… A pro­pos du génie de la nature, la télé de ce soir nous en apporte un fla­grant et ter­rible démen­ti : la grêle a détruit 60% du vignoble de Sau­ternes

• Cer­tains y ver­ront une preuve de plus de l’inexistence de Dieu !

• Comme pour la chute de la flèche de la cathé­drale de Beau­vais pen­dant la messe de l’Ascension… Mais la des­truc­tion du rai­sin de sau­ternes, est-ce donc une catas­trophe « natu­relle », s’agissant d’un breu­vage aus­si divi­ne­ment cultu­rel ?

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu

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  • « Les Cathé­drales dévoi­lées », de Chris­tine Le Goff et Gary Glass­man, 2010.

** « Tcher­no­byl fore­ver », d’Alain de Hal­leux, 2011.

Du même auteur, sur ce blog, une étude de 2004 sur l’avenir de la presse et des jour­na­listes : « BONNE NOUVELLE. Les jour­naux sont fou­tus, vive les jour­na­listes ! »


Attaque de Gaza. BHL n’avait « jamais vu une armée qui se pose tellement de questions morales »…


BHL à l’ambassade de France à Tel Aviv. Pho­to: Mot­ti Kimche

Où notre inef­fable com­pa­triote Ber­nard-Hen­ri Lévy n’aura encore pas man­qué de se dis­tin­guer. La veille de l’action mili­taire que l’on sait contre la flot­tille pro-pales­ti­nienne, BHL pro­non­çait à Tel-Aviv de ces fortes paroles mar­quées de per­ti­nence et de pres­cience :  « Je n’ai jamais vu une armée aus­si démo­cra­tique, qui se pose tel­le­ment de ques­tions morales. » (Haaretz.com, 31 mai). Comme le rap­pelle Alain Gresh dans dans son «Blog du Diplo», «il est vrai que, lors de la guerre de Gaza, notre phi­lo­sophe s’était pava­né sur un char israé­lien pour entrer dans le ter­ri­toire. Réagis­sant à l’attaque […], Lévy l’a qua­li­fiée, selon l’AFP, de « stu­pide » car ris­quant de ter­nir l’image d’Israël. Pas un mot de condam­na­tion, pas un mot de regret pour les tués…»

De la Géor­gie au Dar­four, de la Tchét­ché­nie à Israël, BHL exerce son sub­ju­guant don de voyance.

«La seule ques­tion qui se pose main­te­nant, pour­suit Alain Gresh, est de savoir quel prix le gou­ver­ne­ment israé­lien devra payer pour ce crime. Car, depuis des années, les Nations unies ont adop­té des dizaines de réso­lu­tions (« Réso­lu­tions de l’ONU non res­pec­tées par Israël », Le Monde diplo­ma­tique, février 2009), l’Union euro­péenne a voté d’innombrables textes qui demandent à Israël de se confor­mer au droit inter­na­tio­nal, ou tout sim­ple­ment au droit huma­ni­taire, en levant, par exemple, le blo­cus de Gaza. Ces textes ne sont jamais sui­vis du moindre effet. Au contraire, l’Union euro­péenne et les Etats-Unis récom­pensent Israël. C’est ce qu’a prou­vé l’admission d’Israël dans l’Organisation pour la coopé­ra­tion et le déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE), la semaine der­nière, et la visite en France du pre­mier ministre israé­lien Néta­nya­hou pour assis­ter à l’intronisation de son pays.»

Dans la fou­lée des perles his­to­riques, on dis­tin­gue­ra aus­si sur le sujet  celle de l’autre inef­fable et néan­moins porte-parole de l’UMP, Fré­dé­ric Lefebvre décla­rant fine­ment, comme tou­jours, que son par­ti « regrette » les morts, mais dénonce les « pro­vo­ca­tions » de « ceux qui se disent les amis des Pales­ti­niens ».


Témoignage d’un Français à bord de la flottille pour Gaza. « Le coût politique [pour Israël] sera énorme. Vraiment énorme »

C’est donc neuf morts et une qua­ran­taine de bles­sés qui auraient été dénom­brés après l’attaque lun­di du navire turc « Mavi Mar­ma­ra » par l’armée israé­lienne. Une opé­ra­tion désas­treuse à tous points de vue, tant pour l’État israé­lien que pour l’impossible paix dans la région. Le seul avan­tage qui puisse se déga­ger de tels évé­ne­ments concerne la remise en cause sur la scène inter­na­tio­nale de l’impunité dont béné­fi­ciait jusque là Israël avec la com­pli­ci­té objec­tive de la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » – euphé­misme dési­gnant les riches États de l’hémisphère Nord – et des ins­ti­tu­tions mon­diales, en par­ti­cu­lier l’ONU. C’est une bien mince conso­la­tion au regard du recul poli­tique et diplo­ma­tique que pro­voque déjà ce séisme, recul dont le peuple pales­ti­nien demeure la vic­time per­ma­nente.

Des sol­dats israé­liens à l’assaut d’un des bateaux de la Flo­tille inter­na­tiio­nale pour la liber­té. (Copie d’écran d’Euronews)

Une dizaine de citoyens fran­çais avaient pris part à l’opération « Flo­tilles pour Gaza » ; neuf seraient déte­nus à la pri­son de Beer-She­va, au centre du ter­ri­toire israé­lien. Par­mi eux se trou­ve­rait Tho­mas Som­mer-Hou­de­ville, coor­di­na­teur des mis­sions civiles, sala­rié de l’ONG Focus on Glo­bal South, qui a embar­qué à bord de la flot­tille en Tur­quie. Sa mère décla­rait mar­di à l’AFP n’avoir encore eu encore aucune nou­velle de lui. La veille de l’attaque, il avait rédi­gé pour son blog un texte depuis le car­go grec sur lequel il navi­guait. Un texte clair­voyant et hélas pré­mo­ni­toire. En voi­ci des extraits :

« Un jour ou l’autre peut-être, quelqu’un écri­ra l’histoire com­plète de cette aven­ture. Il y aura beau­coup de rires, de véri­tables cris et quelques larmes. Mais ce que je peux dire main­te­nant, c’est que nous n’avions jamais ima­gi­né que nous ferions flip­per Israël comme ça. Enfin, peut-être dans cer­tains de nos plus beaux rêves.... Tout d’abord, ils ont créé une équipe spé­ciale d’urgence réunis­sant le minis­tère israé­lien des Affaires étran­gères, le com­man­do de marine israé­lien et les auto­ri­tés péni­ten­tiaires pour contrer la menace exis­ten­tielle que nous et nos quelques bateaux rem­plis d’aide huma­ni­taire repré­sentent. Puis, Ehud Barak lui-même a pris le temps, mal­gré son agen­da char­gé, de nous mettre en garde à tra­vers les médias israé­liens. Ils nous annoncent main­te­nant qu’ils nous enver­ront dans la pire des pri­sons israé­liens, dans le désert près de Beer­she­va.

« Ce sont des annonces pour nous faire peur. Et d’une cer­taine façon nous avons peur. Nous avons peur de leurs navires de guerre, peur de leurs Apaches et de leur com­man­do tout noir. Qui n’en aurait pas peur ? Nous avons peur qu’ils sai­sissent notre car­gai­son et toute l’aide médi­cale, les maté­riaux de construc­tion, les mai­sons pré­fa­bri­quées, les kits sco­laires, et qu’ils les détruisent. Toute cette soli­da­ri­té patiem­ment ras­sem­blée dans de si nom­breux pays pen­dant plus d’un an. Tous ces efforts et cette vague d’amour et d’espoir envoyés par des gens nor­maux, d’humbles citoyens de Grèce, Suède, Tur­quie, Irlande, France, Ita­lie, Algé­rie, Malai­sie. Tout ceci pris comme un tro­phée par un État agis­sant comme un vul­gaire pirate des îles. Qui ne sen­ti­rait pas un cer­tain sen­ti­ment de res­pon­sa­bi­li­té et de peur de ne pas être capable d’accomplir notre mis­sion et livrer nos mar­chan­dises à la popu­la­tion empri­son­née de Gaza ?

« Mais nous savons que la peur est aus­si de l’autre côté. Parce que depuis le début de notre coa­li­tion, l’Etat d’Israël fait tout ce qu’il peut pour évi­ter la confron­ta­tion avec nous. Depuis le début ils ont essayé de nous empê­cher de par­tir, de regrou­per nos forces et de prendre le large tous ensemble vers Gaza. Ils ont essayé de nous bri­ser. Leur scé­na­rio idéal était de nous divi­ser, les Irlan­dais d’un côté, les Grecs et Sué­dois d’un autre, les Amé­ri­cains d’un autre encore et les Turcs tout seuls. Bien sûr, ils savaient qu’ils ne pour­raient pas mettre la pres­sion sur la Tur­quie, ni agir direc­te­ment là-bas. Alors ils ont concen­tré leurs attaques sur les par­ties irlan­daises et grecques de notre coa­li­tion.

« Le pre­mier set a com­men­cé il y a deux semaines quand ils ont sabo­té le car­go irlan­dais, l’obligeant à retar­der son départ pour près d’une semaine. Mais, les Irlan­dais ont répa­ré aus­si vite qu’ils le pou­vaient et main­te­nant ils sont à un ou deux jours der­rière nous. Puis ils ont mis une pres­sion énorme sur le gou­ver­ne­ment grec, affai­bli par la crise éco­no­mique, pour l’obliger à ne pas lais­ser par­tir le car­go grec et le bateau de pas­sa­gers gre­co-sué­dois. A cause de ces pres­sions, nous avons dû retar­der notre voyage deux fois et deman­der aux Turcs, à leurs 500 pas­sa­gers et aux amis amé­ri­cains qui étaient prêts à par­tir de nous attendre. C’est ce qu’ils ont fait heu­reu­se­ment ! Jusqu’à la der­nière minute avant leur départ de Grèce, nous ne savions pas si les deux bateaux auraient l’autorisation du gou­ver­ne­ment grec, mais fina­le­ment le gou­ver­ne­ment grec a déci­dé de prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés en agis­sant comme un Etat sou­ve­rain et a lais­sé le car­go et le bateau de pas­sa­gers quit­ter le port du Pirée à Athènes.

[…] « Dans quelques heures, le der­nier set, cru­cial, com­men­ce­ra quand nous entre­rons dans les eaux de Gaza. Bien sûr, maté­riel­le­ment, il serait très facile pour Israël de nous stop­per et nous arrê­ter, mais le coût poli­tique qu’ils auront à payer sera énorme. Vrai­ment énorme, à tel point que toutes les ruses et les pièges qu’ils ont ten­té de mettre sur notre route ont réus­si à faire une seule chose : sen­si­bi­li­ser de plus en plus de gens par­tout dans le monde sur notre flot­tille et sur la situa­tion de Gaza. Et de tout ça, nous appre­nons quelque chose : la peur n’est pas de notre côté, mais du côté d’Israël. Ils ont peur de nous parce que nous repré­sen­tons la colère des gens tout autour du monde. Les gens qui sont mécon­tents de ce que l’État cri­mi­nel d’Israël fait aux Pales­ti­niens et à chaque amou­reux de la paix qui ose prendre le par­ti des oppri­més. Ils ont peur de nous parce qu’ils savent que, dans un proche ave­nir il y aura encore plus de bateaux à venir à Gaza comme il y a de plus en plus de per­sonnes à déci­der de boy­cot­ter Israël chaque jour. »

Tho­mas Som­mer-Hou­de­ville, depuis l’un des bateaux de la flot­tille de Gaza, coor­di­na­teur de la Cam­pagne civile inter­na­tio­nale pour la pro­tec­tion du peuple pales­ti­nien (CCIPPP)

Voir aus­si : http://www.protection-palestine.org


Attaque de Gaza. Israël prisonnier de ses murs

Ain­si, la flot­tille ache­mi­nant des cen­taines de mili­tants pro-pales­ti­niens et de l’aide pour Gaza a été inter­cep­tée par un com­man­do israé­lien. Au moins dix-neuf pas­sa­gers ont été tués, une tren­taine bles­sés. Je n’y étais pas, soit, mais je suis révol­té par ce qui est rap­por­té. Une fois de plus Israël se com­porte de manière into­lé­rable ; une fois de plus l’intolérable sera tolé­ré, moyen­nant quelques rodo­mon­tades de l’ineffable « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale », aus­si habi­tuelles qu’hypocrites. Une fois de plus, la pers­pec­tive de paix au Moyen-Orient s’efface vers sa mor­ti­fère ligne de fuite.

Une phase de l’attaque israé­lienne contre le bateau turc « Mavi Mar­ma­ra » fil­mée par la chaîne de télé­vi­sion du Qatar Al-Jazee­ra. Cli­quer sur l’image.

C’est éga­le­ment ain­si qu’Israël, sur le plan mili­ta­ro-diplo­ma­tique, dans une même démarche d’isolement et d’arrogance, a déci­dé de tour­ner le dos au Trai­té sur la non-pro­li­fé­ra­tion des armes nucléaires (TNP). Cela s’est pas­sé ven­dre­di der­nier : tan­dis que les 189 États par­ties pre­nantes au TNP se sont accor­dés, à l’unanimité, sur une décla­ra­tion finale appe­lant à la tenue, en 2012, d’une confé­rence régio­nale en faveur d’un Moyen-Orient dénu­cléa­ri­sé, Israël dénon­çait le len­de­main même cet accord. Le gou­ver­ne­ment israé­lien l’a qua­li­fié de « très impar­fait et hypo­crite », déplo­rant que « le régime ter­ro­riste ira­nien n’est même pas men­tion­né ». Israël accuse aus­si les Etats-Unis d” « avoir cédé à la pres­sion inter­na­tio­nale ».

Non signa­taire du TNP, mais pos­sé­dant des armes nucléaires, Israël patauge dans une ambi­guï­té stra­té­gique et poli­tique main­te­nue sous ses mul­tiples oscil­la­tions idéo­lo­giques et reli­gieuses de ses régimes suc­ces­sifs, de gauche aus­si bien d’extrême-droite, comme l’actuel gou­ver­ne­ment de Néta­nya­hou dont l’outrance fait bien le jeu de Téhé­ran.

Comme si Israël s’enferrait et s’enfermait dans une cer­taine exploi­ta­tion de son tra­gique des­tin his­to­rique – exploi­ta­tion idéo­lo­gique, sym­bo­lique, psy­cho­lo­gique : en ne ces­sant de faire endos­ser au « reste du monde »  la fac­ture de la shoa, de faire payer cette tra­gé­die en mon­naie de culpa­bi­li­sa­tion assor­tie d’inter­dits mul­tiples : inter­dit d’exercer toute cri­tique sous peine de péché d’antisémitisme ! * – ce qui peut se lire entre les mots envoyés à un Oba­ma ayant « cédé à la pres­sion inter­na­tio­nale ». Une telle atti­tude, pou­vant certes trou­ver expli­ca­tion à l’analyse du sul­fu­reux cock­tail reli­gieux et his­to­rique, obère toute avan­cée rai­son­nable, donc aus­si ration­nelle que res­pon­sable.

Comme si le but de toute poli­tique avan­cée, sinon évo­luée, n’était de confor­ter la paix entre les hommes, dans les cœurs comme entre les États. Ce qui ne sau­rait se réa­li­ser en construi­sant des murs plu­tôt que des ponts, en envoyant des com­man­dos mili­taires plu­tôt que des légions évan­gé­liques. Et on va se plaindre de la guerre !


*Inter­dit même d’écrire « lob­by juif » sur un blog sans pro­vo­quer la cen­sure… C’est une des fonc­tions du tabou que d’interdire aus­si toute pen­sée cri­tique à son pro­pos et quant à son objet…


Liban. Images de guerre, images de propagande

Les trois pho­tos ci-contre – com­ment les qua­li­fier ? Inqua­li­fiables ? – cir­culent sur inter­net sous l’intitulé « Good mor­ning Bey­routh ». Il s’agit d’images de guerre. Et aus­si d’images de pro­pa­gande. Leur seul rap­pro­che­ment fait sens, comme on dit. Pas n’importe quel sens, sur­tout si, par sa charge émo­tion­nelle, il trouble le sens cri­tique.

Les deux pre­mières pro­viennent de l’agence Asso­cia­ted Press, accom­pa- gnées de la légende : « Israe­li girls write mes­sages on a shell at a hea­vy artille­ry posi­tion near Kiryat Shmo­na, in nor­thern Israel, next to the Leba­nese bor­der, Mon­day, July 17, 2006. (AP Photo/Sebastian Schei­ner)

Ces deux pho­tos sont titrées, en anglais « Des enfants israé­liens envoient des cadeaux à des enfants liba­nais ». Titre lui-même sui­vi de celui-ci, qui accom­pagne la troi­sième pho­to : « Les enfants liba­nais les reçoivent »

La source de cette troi­sième pho­to n’est pas bien énon­cée. De la même agence AP ?  Et alors, dira-t-on , pour­quoi pinailler? Car – hélas ! –, elle ne semble pas tru­quée et il s’agit bien d’un enfant mort. Seule­ment on ne peut savoir dans quelles cir­cons­tances exactes : pas de lieu annon­cé, ni de date.

Même s’il est pro­bable que cet enfant ait été vic­time d’un acte de guerre, au sens strict de l’exactitude des faits, l’image seule ne dit rien des cir­cons­tances. C’est le dis­cours – de pro­pa­gande – qui éta­blit un lien impli­cite, comme évident, entre les obus sur les­quelles écrivent des fillettes israé­liennes et la petite vic­time.

Qu’importe !, dira-t-on encore, puisque toute guerre, donc celle-ci, est hor­rible. Jus­te­ment, elle l’est assez sans besoin d’en rajou­ter à l’horreur. La guerre résulte d’une défaite de la rai­son. Une défaite de l’humanité pen­sante, aveu­glée par les débor­de­ments émo­tion­nels.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

  • Traduire :

  • Twitter - Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les termes de la licence Crea­tive Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­ciale - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 France). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés comme tels.
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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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