On n'est pas des moutons

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« Chronologie de l’Afrique » : un accordéon pour ne plus jouer faux sur l’air du Continent Noir

Voilà qui devrait inté­res­ser au moins un conseiller et un pré­sident : un ouvrage à la fois fon­da­men­tal et des plus enga­geants d’accès. Il s’agit de « Chro­no­lo­gie de l’Afrique », qui vient de paraître sous la plume de Ber­nard Nan­tet. Un for­mi­dable bou­quin qui, quant à la forme, tient autant de la tapis­se­rie de Bayeux que de la Toile inter­net – sans cer­tains de leurs incon­vé­nients ! Cet ouvrage, en effet, nous amène à par­cou­rir en un éton­nant pano­ra­mique l’épopée his­to­rique du conti­nent afri­cain, qua­si­ment depuis l’origine de la Terre et en tout cas depuis celle des homi­ni­dés, jusqu’à nos jours. Et, quand on n’ignore pas les décou­vertes de nos si loin­tains ancêtres Lucy et Tou­maï (- 3,5 et 7 mil­lions d’années), on réa­lise que cette chro­no­lo­gie recouvre aussi celle de l’humanité.

Le livre fait par­tie d’une col­lec­tion d’une cin­quan­taine de titres réa­li­sés selon ce même prin­cipe d’un déroulé chro­no­lo­gique se dépliant comme un accor­déon. La maquette, à la fois simple dans sa logique et com­plexe dans la richesse de ses entrées – tex­tuelles, pho­to­gra­phiques, car­to­gra­phiques –, per­met une navi­ga­tion facile et ludique. On peut ainsi vire­vol­ter dans le temps et dans l’espace du conti­nent afri­cain, tout au long d’une cin­quan­taine de pages grand for­mat et sur une impres­sion­nante lon­gueur – envi­ron quinze mètres ! C’est dire l’ampleur de la tâche pour laquelle Ber­nard Nan­tet – son auteur et néan­moins ami – a dû consa­crer pas moins de quatre années. Devraient en pro­fi­ter, outre les sus-cités de l’Élysée, ceux que l’obscurité et l’obscurantisme séparent du conti­nent que l’on dit Noir, pré­ci­sé­ment – au pre­mier rang des­quels les ensei­gnants et aussi les journalistes.

Retour en pas­sant sur le trop fameux dis­cours de Dakar par lequel un je sais-tout en mis­sion com­man­dée, répé­tant dans une feinte convic­tion la dic­tée d’un péremp­toire conseiller, avait décrété que « l’homme afri­cain [n’est] pas assez entré dans l’Histoire »… On sait le tollé pro­vo­qué. Une telle géné­ra­li­sa­tion – qu’est-ce donc que « l’homme afri­cain » ? Et de quelle « His­toire » s’agit-il ? – se trouve ici magis­tra­le­ment ren­voyée dans ses cordes, noueuses, ten­dues par la pré­ten­tion mora­li­sa­trice et l’ignorance. A l’opposé, Ber­nard Nan­tet allie l’érudition de l’africaniste che­vronné à la clarté alerte du jour­na­liste, pho­to­graphe et archéo­logue nour­ris du ter­rain – la terre afri­caine, par­cou­rue depuis un quasi demi-siècle – et aussi à la sévère exi­gence de ce « don­ner à com­prendre » qui, jus­te­ment, empêche tout juge­ment mora­liste et péremptoire.

Chro­no­lo­gie de l’Afrique, de Ber­nard Nan­tet, édi­tions TSH. 31 euros. En librai­ries et par inter­net : www.chrono-tsh.com


Double peine pour l’Afrique : drame climatique et mutisme médiatique

Il a dû faire ce qu’il a pu, et rien n’y a fait : son article est resté coincé en « chan­delle » dans un coin de la page 2 du Monde, affu­blé d’un titre invi­sible : « Silence, on coule ! ». Un titre son­nant pour­tant comme un SOS et qui se perd dans le cos­mos étroit des infos hexa­go­nales. Jean-Pierre Tuquoi, l’un des trois jour­na­listes « Afrique » du Monde n’aura pas réussi, dans les colonnes de son propre jour­nal, à inver­ser le scan­dale qu’il y dénonce pour­tant : le quasi mutisme média­tique dou­blant le drame cli­ma­tique que viennent de subir une dou­zaine de pays afri­cains, cau­sant quelque 160 morts (recen­sés) et près de 600.000 sans-abri.

« Selon que vous serez riches ou pauvres »…, on n’en sort pas de cette uni­ver­selle et ter­rible sen­tence, que les médias domi­nants confortent au jour le jour. Ima­gi­nez, comme l’écrit Tuquoi, qu’un cyclone ait ravagé les côtes de Flo­ride et affec­tant 600.000 État­su­niens… Ima­gi­nez alors le défer­le­ment média­tique ! Souvenons-nous de Katrina dévas­tant la Loui­siane… Et le si télé­gé­nique « tsu­nami » de 2004 !

monde-18909.1253287373.pngPour­tant le conti­nent afri­cain se trouve être un bon four­nis­seur de sujets catas­tro­phiques ; il y faut seule­ment un niveau d’horreur suf­fi­sant pour pro­vo­quer un tant soit peu de com­pas­sion… durable. L’idéal, c’est une bonne famine spec­ta­cu­laire avec des bébés sque­let­tiques en arrière-plan d’un sac de riz sur une épaule huma­ni­taire. Pas mal non plus, une belle guerre entre sau­vages, avec bons et méchants dépar­ta­gés par l’œil expert d’un Zorro à enco­lure échan­crée. Aujourd’hui, on reste trop loin du compte, à en croire le papier du Monde : « La Sierra Leone, le Nige­ria et le Tchad ont été les pre­miers tou­chés. Puis, début sep­tembre, c’est sur le Séné­gal, le Niger, la Mau­ri­ta­nie, le Bur­kina Faso… que se sont abat­tues des pluies tor­ren­tielles. Même le Sud algé­rien n’a pas été épar­gné. En quelques heures, des quar­tiers entiers d’une dou­zaine de pays du conti­nent afri­cain ont été rayés de la carte, des routes détruites, des ouvrages d’art empor­tés tan­dis que les agri­cul­teurs voyaient dis­pa­raître leur bétail. Le bilan humain est lourd : au moins 160 morts recen­sés à ce jour et près de 600 000 sans-abri.

« C’est le Bur­kina Faso qui a été le plus atteint. Le 1er sep­tembre, à Oua­ga­dou­gou, la capi­tale, des dizaines de mil­liers d’habitations se sont écrou­lées. Le prin­ci­pal hôpi­tal de la ville a dû être vidé de ses patients et les écoles réqui­si­tion­nées pour accueillir des familles. Même chose à Dakar, au Séné­gal, où quinze des seize quar­tiers de la capi­tale ont été inon­dés. Au Niger, on redoute que le cho­léra fasse des ravages. […] De ces évé­ne­ments dra­ma­tiques, la presse fran­çaise – et étran­gère – n’a guère rendu compte. Les agences de presse ont pour­tant donné l’alerte, mais sans sus­ci­ter de réac­tion. Au mieux, l’affaire a été expé­diée en quelques lignes, confir­mant l’idée que l’Afrique inté­resse peu les médias. »

» Le Monde du 18/9/09, page 2. Cher­chez bien l’info, elle y est !


La dernière du jour : Et si l’Europe se chauffait avec le soleil du Sahara ?

« Un consor­tium alle­mand veut lan­cer un grand pro­jet de cen­trales ther­mo­so­laires. Pro­duite en Afrique saha­rienne, l’électricité tran­si­te­rait sur des lignes à haute ten­sion. Les pre­mières livrai­sons pour­raient avoir lieu dans dix ans ». [Le Monde, 13/7/09]

La der­nière richesse de l’Afrique pas encore exploi­tée, le soleil, bon sang, que fai­saient les rapaces à la lais­ser ainsi dorer… au soleil ? Sur­tout, que les Afri­cains ne se dépêchent pas d’entrer « dans l’Histoire », qu’on les pille encore un peu plus !

Remar­quez que les plus pour­ris des poli­ti­ciens afri­cains n’ont pas attendu cette lumi­neuse idée venue du Nord. Ainsi, dans la si longue lignée des dic­ta­teurs du conti­nent, un Mobutu a-t-il placé le Congo-Kinshasa en coupes réglées ; pour exploi­ter, à son compte per­son­nel pour com­men­cer, les immenses richesses minières du pays, il a fait construire des bar­rages hydro­élec­triques, dont un gigan­tesque des­tiné à ali­men­ter les mines de cuivre du Katanga. Les lignes à haute ten­sion tra­versent le pays, sans même condes­cendre dans les pauvres vil­lages quelles sur­plombent [lire sur ce blog : Congo-Banque mon­diale. Ou com­ment, avec deux euros par mois, rem­bour­ser une dette de 10 mil­liards ]

Donc l’énergie solaire et son exploi­ta­tion, c’est déjà com­mencé avec les bar­rages. La nou­veauté, sous cou­vert « tech­no­lo­gique » – jadis les mis­sion­naires et les mili­taires pré­cé­daient les colons ; aujourd’hui c’est la « tech­no­lo­gie » qui déboule d’abord – c’est de la jouer « écolo » avec des pan­neaux solaires. La blague ! Ils vont tout bon­ne­ment enva­hir le Sahara – pas grave, c’est un désert – et plan­ter leurs pylônes à tout va. Sans doute n’oseront-ils pas, ces affai­ristes tein­tés de sens démo­cra­tique, on ne rigole pas, la jouer car­ré­ment à la Mobutu. Non, ils dis­tri­bue­ront plus visi­ble­ment, osten­si­ble­ment, quelques miettes de kilo­watts à grands coups de com’ tiers-mondiste. Crai­gnons le pire. Pour le peu que les Chi­nois sur­en­ché­rissent en tirant leurs lignes jusque là-bas…

Obama devra reve­nir encore et sou­vent sur les traces de ses loin­tains ancêtres s’il veut par­ve­nir à bran­cher leurs actuels des­cen­dants sur les étroites voies du libé­ra­lisme démocraticable.


À Bongo, la Françàfric reconnaissante

L’empressement de nos poli­ti­ciens à saluer ce cher grand dis­paru de Bongo, pape de la Fran­çà­fric, semble nor­ma­le­ment pro­por­tion­nel à ses ser­vices ren­dus à icelle – la Fran­ça­frique. Tous ont peu ou prou, sur­tout prou, été atteints par ses lar­gesses. Des liens « étroits » se sont ainsi tis­sés au long de quatre décen­nies d’un pou­voir au ser­vice de ses inté­rêts et par contre­coups bien com­pris à ceux de «la France». Qui n’aura-t-il pas arrosé de ses bien­faits? Aussi est-il à parier que les ins­truc­tions judi­ciaires en cours sur le très cher dis­paru, pas­se­ront bien vite à la trappe de la rai­son d’État. On com­prend donc la recon­nais­sance expri­mée par notre ministre des affaires étranges. Le contraire eut relevé de l’ingratitude.

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»> A consul­ter : Cel­lule Fran­ca­frique
Notre article Fran­ça­frique. Sai­sie immo­bi­lière dans le Bongoland


« Les martyrs du golfe d’Aden », reportage au bout de l’enfer

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Si par mal­heur vous avez raté le der­nier Tha­lassa (France 3) et la re-diffusion d’un très grand repor­tage (après la pre­mière en mars 2007), je n’y pour­rai que peu, soit ces quelques lignes. « Les mar­tyrs du golfe d’Aden » est un docu­ment vrai­ment excep­tion­nel. Son auteur, Daniel Grand­clé­ment, a eu le cou­rage d’embarquer avec quelque 130 migrants éthio­piens et soma­liens ten­tant de fuir la misère pour une autre, tein­tée d’une maigre espé­rance. Un autre repor­tage (dif­fusé il y a quelques mois dans Envoyé spé­cial) par­tait d’une sem­blable démarche, entre la Mau­ri­ta­nie et les Cana­ries, sans tou­te­fois atteindre une telle inten­sité humaine.

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C’est un voyage au bout de la détresse, com­mencé déjà, pour la plu­part, sur des cen­taines de kilo­mètres depuis les fin fonds de l’Éthiopie et de la Soma­lie, en cette corne de l’Afrique et jusqu’à sa pointe extrême, comme ten­due vers un grain d’espoir, on n’ose dire un Eldo­rado, s’agissant des côtes de ce Yémen à peine mieux loti.

Bosaso, port de rechange de Moga­dis­cio, la capi­tale anéan­tie. C’est là que les pas­seurs s’affairent, sortes de tour opé­ra­teurs pour l’enfer. La place à quelques dizaines de dol­lars. Une for­tune locale. Les can­di­dats au voyage attendent par cen­taines (il en meurt aussi dans les 1.700 par an, selon l’ONU). En les « pliant », en les emboî­tant les uns dans et sur les autres – ils sont si maigres–, on pourra en entas­ser une grosse centaine.

Daniel Grand­clé­ment sera du lot, sur ce canot d’une dizaine de mètres, pas mieux traité, ou à peine, c’est-à-dire pas frappé comme les autres à coups de sangles… Pas le droit de fil­mer au départ, il y par­vien­dra peu à peu, par bribes, à la volée. Ses plans atteignent une vérité impré­gnée de pudeur et de res­pect. Je me retiens pour en par­ler, ten­tant de gar­der un recul mini­mum… Impos­sible. Je revois, par anti­thèse, la célèbre (à son corps défen­dant) « mater dolo­rosa » pho­to­gra­phiée après un atten­tat en Algé­rie : la dou­leur comme pré­texte esthé­ti­sant. Un déni jour­na­lis­tique. Ici, de cette détresse, res­sortent à la fois l’horreur de la situa­tion, celle des pas­seurs infra-humains, et la sou­mis­sion de leurs vic­times liée à une espé­rance éperdue.

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« La voilà donc, cette vision incroyable, que le monde se refuse à connaître ! » lâche Daniel Grand­clé­ment sur ses images acca­blantes. On vomit, on suf­foque ; l’eau manque ; les coups pleuvent, paroles et cris mêlés, pro­mis­cuité, faute d’un mot plus juste ; sadisme des domi­nants ; émer­gence du kapo… Le jour­na­liste est à bout : « J’éprouve un pro­fond sen­ti­ment d’écoeurement et de dégoût ; j’ai même envie de sau­ter à l’eau pour échap­per au sup­plice auquel j’assiste » Le cal­vaire s’achève en pleine nuit ; il est bel et bien jeté par des­sus bord avec tous les pas­sa­gers. Le rivage est proche, il n’y aura pas de noyé. La suite est racon­tée par deux jour­na­listes, une Anglaise et une Suisse, en « planque » à cet endroit-là et qui n’en atten­daient pas tant. Témoi­gnages et regards hal­lu­ci­nés, fil­més en mode noc­turne, en un vert d’outre-tombe et là encore hal­lu­ci­nant, telle l’apparition de cette fillette au visage de por­ce­laine et dont les yeux semblent conte­nir l’entier drame humain.

4martyrs-aden.1213567672.jpgLa force de ce docu­ment, tra­vaillé dans la pro­fon­deur et la durée, est évi­dem­ment d’exprimer l’indescriptible – c’est pour­quoi il faut le voir pour le croire, comme on dit. On pour­rait bien le mon­trer, aussi, dans les écoles… Écoles pri­maires, col­lèges, lycées. Sans oublier les écoles de jour­na­lisme ! Et, pen­dant qu’on y est, l’envoyer en recom­mandé avec accusé de récep­tion, à un cer­tain ministre de l’immigration.

 

»> Les pho­tos sont extraites du film de Daniel Grand­clé­ment [ci-dessus], que l’on peut revoir ou télé­char­ger sur france tvod.fr

»> A voir aussi, sur le site du Nou­vel Obser­va­teur, un entre­tien avec Daniel Grand­clé­ment à pro­pos de son repor­tage et des condi­tions de réalisation.


Voyage en mort Méditerranée pour 26 jeunes Tunisiens

Tan­dis que les pré­si­dents tuni­sien et fran­çais parlent « affaires », de jeunes Tuni­siens s’embarquent vers leurs rêves et y ren­contrent la mort. Ainsi ce témoi­gnage adressé par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­neté des deux Rives (FTCR) sous le titre « Tra­gé­die d’Aouled al-Mabrouk — Quand l’horizon de la jeu­nesse des pays du Sud est de périr en Mare Nostra :

« Le vil­lage d’Aouled al-Mabrouk, comme celui, avant lui, d’al-Hkaïma et encore d’autres régions de la Tuni­sie d’«en bas », vit sous le signe du deuil depuis jeudi 24 avril quand la mer a rejeté 3 cadavres : les 23 autres can­di­dats à l’émigration sont por­tés « disparus ».

« Ce n’est pas une pre­mière ! C’est le énième acte d’une tra­gé­die tou­jours recommencée.

« Il suf­fit d’arpenter les ruelles du vieux quar­tier de al-M’hamdia (ban­lieue proche de Tunis) pour mesu­rer l’ampleur de la pau­vreté, du dénue­ment et du chô­mage qui sévissent en rai­son des choix éco­no­miques du gou­ver­ne­ment tunisien.

« Depuis le mois de jan­vier 2008, les jeunes et la popu­la­tion de Redeyef mani­festent pour leur droit au tra­vail ; les jeunes des régions de al-M’hamdia, al-Kabbaria, Dje­bel Jloud, Sidi Frej, Gafsa, Chebba, Mal­lou­lech (12 jeunes sont ori­gi­naires du vieux quar­tier d’al-M’hamdia) par­tis, quant à eux, à la recherche d’un tra­vail, d’une vie digne sur la rive nord, ont pris les barques de la mort.

« En effet, le mardi 22 avril 2008 au soir, la barque des 26 jeunes a quitté Aou­led al-Mabrouk Cette nuit-là, la famille de Moha­med Dal­houm (l’un des trois morts rame­nés par les eaux) a reçu le der­nier appel télé­pho­nique de son fils. La famille de Ayman Ben Taïeb Has­sine (qui n’a que 17 ans) attend, tout comme les autres familles, d’avoir une infor­ma­tion sûre et définitive.

« Ces jeunes savaient a priori que prendre la mer sur des barques de for­tune (Har­raga) est une opé­ra­tion hau­te­ment ris­quée et extrê­me­ment dan­ge­reuse. Leur déses­poir et l’absence de toute autre alter­na­tive les ont déter­mi­nés à côtoyer le dan­ger. Fuir une situa­tion faite de mar­gi­na­li­sa­tion, d’exclusion, de sen­ti­ment d’injustice, de pri­va­tion, de per­di­tion, d’absence de tout exer­cice de la démo­cra­tie et d’une répar­ti­tion éga­li­taire des richesses entre les fils et les filles de la Tuni­sie était devenu leur seul et unique horizon. »

»> La Fédé­ra­tion des Tuni­siens Citoyens des deux Rives lance un appel pour faire de la jour­née du 10 mai une jour­née de deuil natio­nal pour les jeunes de la Tuni­sie et de tous les pays frap­pés par le drame des barques de la mort.  Signa­tures auprès de la FTCR, 3 rue de Nantes Paris 75019 Tél. 01 46 07 54 04 – Fax : 01 40 34 18 15. Cour­riel : ftcr2@wanadoo.fr — Site : www.ftcr.eu


Ni noir, ni blanc : humain. Un texte de Frantz Fanon

Pour hono­rer Aimé Césaire et pro­lon­ger son concept de « négri­tude », cet extrait de Peau Noire, Masques blancs, ouvrage d’un autre auteur mar­ti­ni­quais consi­dé­rable, Frantz Fanon.

1ali_et_fanon-1.1208959887.jpg« Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un des­tin. Et il est blanc. Il y a de cela long­temps le Noir a admis la supé­rio­rité indis­cu­table du Blanc, et tous ses efforts tendent à réa­li­ser une exis­tence blanche.

N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à ven­ger les noirs du XVIIe siècle?

Dois-je sur cette terre me poser le pro­blème de la vérité noire?

Dois-je me confi­ner dans la jus­ti­fi­ca­tion d’un angle facial?

Je n’ai pas le droit, moi homme de cou­leur, de recher­cher en quoi ma race est supé­rieure ou infé­rieure à une autre race

Je n’ai pas le droit , moi homme de cou­leur, de sou­hai­ter la cris­tal­li­sa­tion chez le blanc d’une culpa­bi­lité envers le passé de ma race.

Je n’ai pas le droit , moi homme de cou­leur, de me pré­oc­cu­per des moyens qui me per­met­traient de pié­ti­ner la fierté de l’ancien maître.

Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger répa­ra­tion pour mes ancêtres domestiqués.

Il n’y a pas de mis­sion nègre; il n’y a pas de far­deau blanc.

Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal; un monde où l’on réclame que je me batte; un monde où il est tou­jours ques­tion d’anéantissement ou de victoire.

Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence; dans un monde où l’autre, inter­mi­na­ble­ment, se dur­cit.
Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de mur­mu­rer ma recon­nais­sance.
Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. il y a ma liberté qui me ren­voie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit d’être un Noir.

Je n’ai pas le droit d’être ceci ou cela…

Si le Blanc conteste mon huma­nité, je lui mon­tre­rai, en fai­sant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce « y a bon bana­nia » qu’il per­siste à imaginer.

Je me découvre un jour dans le monde un seul droit: celui d’exiger de l’autre un com­por­te­ment humain.
Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au tra­vers de mes choix.
(…) Je ne suis pas l’esclave de l’Esclavage qui déshu­ma­nisa mes pères. »

»> Peau Noire, Masques blancs, Édi­tion du Seuil, pp. 185/186 (1952)
»> La photo : Cas­bah d’Alger, 1er février 2006. Je demande à Ali de tour­ner son sac du bon côté. Il ne sait pas qui est Frantz Fanon, qu’il pro­mène ainsi en photo à bout de bras. Des adultes, sans doute, lui par­le­ront de l’auteur des Dam­nés de la Terre, chantre des indé­pen­dances, mort à 36 ans, juste avant les accords d’Évian qui, le 19 mars 1962, met­taient fin à la guerre d’Algérie. © Gérard Ponthieu


Françafrique. Saisie immobilière dans le Bongoland

1omarjpg.1207920810.jpgÇa relève d’une espèce de génie. Quelque chose comme le Génie de la Bas­tille culbu­tant pri­sons et autres enfer­me­ments de l’esprit. Trois mani­fes­tants, deux ban­de­roles, un coup de crayon et voilà l’Histoire qui perd son nord, change de tra­jec­toire. Petits mou­ve­ments grands effets ! Rappelons-nous ce tur­ban comme une bombe… sur la tête stu­pé­fiée de Maho­met – enfin de celles de ses hid­ja­distes. Et aujourd’hui, cette flamme des JO qui vacille – Mao mais…. (Oui, facile…) Et là, cette manif comme un chef d’œuvre devant l’un des 33 biens immo­bi­liers de Omar Bongo – devenu « el hadj » par inté­rêt bien com­pris… Hier donc, manif devant un haut-lieu du Bon­go­land, ainsi que le rap­porte Rue89 :

« Au moment où Alain Joyan­det, le nou­veau secré­taire d’Etat à la Coopé­ra­tion, fou­lait le sol du Palais du bord de mer à Libre­ville, la Cel­lule Fran­ça­frique s’est invi­tée rue de la Baume.

« Au numéro 4 de cette rue hup­pée du VIIIe arron­dis­se­ment, un hôtel par­ti­cu­lier en tra­vaux. Pas de nom: la plaque, près de la son­nette, a été arra­chée. A 12h30, une dizaine de membres du col­lec­tif Cel­lule Fran­ça­frique se retrouvent, sous l’oeil avisé de l’émissaire de la pré­fec­ture de police, agent des RG en civil. Les jour­na­listes sont aussi nom­breux que les acti­vistes. (Voir la vidéo)

« Objec­tif de l’opération: la sai­sie –sym­bo­lique– du 33e bien immo­bi­lier acquis par le pré­sident du Gabon. El Hadj Omar Bongo Ondimba a fait ache­ter cette modeste demeure (2000 m2 et 500 m2 de jar­din) pour deux de ses fils. Offi­ciel­le­ment, le pro­prié­taire est une SCI (société civile immo­bi­lière) où appa­raissent les noms d’Omar Denis, 13 ans, et Yacine Kini, 16 ans. Mon­tant de la tran­sac­tion: 18,875 mil­lions d’euros. Soit 9437 euros du mètre carré… La des­cen­dance est à l’abri du besoin pour quelques années.

« Et les chiffres sont cruels: le Gabon occupe la 84e place mon­diale pour le PIB par habi­tant, mais seule­ment la 119e posi­tion, sur 177 états, pour l’Indicateur de déve­lop­pe­ment humain. »

Voilà, l’essentiel est dit. Pas besoin de glo­ser davan­tage ici* sur la Fran­ça­frique et ses réa­li­tés per­pé­tuées par la sar­ko­zie en marche. Jean-Marie Bockel a de quoi médi­ter sur sa rétro­gra­da­tion au pro­fit d’un député et maire de Vesoul qui a voulu voir l’Afrique, et qui a vu Bongo – comme toujours.

* Mais il y a matière ! Voir notam­ment l’excellent site Cel­lule Fran­ca­frique — www.cellulefrancafrique.org

»> Voir la vidéo de la « sai­sie du bien mal acquis »


Côte d’Ivoire. Le jeudi noir des Éléphants

Abid­jan, jeudi 7/2/08

minuci_globe.1202847538.jpgLa vic­toire sur la Gui­née avait enivré tout le pays. Mais les Pha­raons ont « sorti » les Élé­phants. Tra­duc­tion pour les ignares du foot : l’Égypte a battu la Côte d’ivoire dans la Coupe d’Afrique des Nations. Et pas d’un peu : 4 à 1. La nuit est dou­ble­ment tom­bée sur Abid­jan. Les auto­ri­tés avaient craint les débor­de­ments, comme lors des pré­cé­dents matches vic­to­rieux : bus détruits, vols, bles­sés et même viols. Ce sera la gueule de bois.

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Mobi­li­sa­tion géné­rale pour la patrie du sport en dan­ger. Abid­jan, février 2008.

Au « Saint-Germain », bou­le­vard de Mar­seille [tiens tiens…], zone 4 de Bié­try, la sono d’enfer a eu du mal à redé­mar­rer une fois les écrans géants mis en berne. Et les minettes mobi­li­sées, tout en beauté svelte sous leur mini­male vêture orange – cou­leur de l’équipe natio­nale – n’avaient plus « le cœur aux fesses » pour faire rou­ler la rumba congo­laise. Soir de défaite, à deux heures du rêve, le temps d’un match. Futi­lité du foot et du sport ; gran­deur aussi dans la vaine gra­tuité – enfin, on le voudrait.

Le rêve dans un bal­lon plein de vide. Bouf­fée d’oxygène, sans doute. Un seul but, le but adverse, contre l’autre. Un peu de pain et plus de bière. Les peuples ne sont pas si exi­geants. La fête sera courte, autant se la payer à fond, comme une défonce. Rappelons-nous la Coupe du monde vue de l’hexagone. Plus près encore le Mon­dial de rugby. Pour la pre­mière, la «France Bleu Black Beur» – tu parles ! juste un pro­logue à la révolte des ban­lieues… Trans­po­sés à la Côte d’ivoire, les enjeux de la Coupe d’Afrique n’étaient pas moins poli­tiques – non, seule­ment mille fois plus. En France, il y allait d’un point de PNB, d’un sur­croît de baume dans la sar­ko­zie glo­rieuse. Soit. Ici, vic­toire ou défaite, ça annonce «seule­ment» plus ou moins de chaos.

Côte d’ivoire, pays béni-maudit, c’est selon. Avers / revers. Pile ou face. On a beau la cher­cher, l’Espérance ne niche guère dans le ration­nel. Sinon, com­ment expli­quer le déchi­re­ment ? Ce pays, magni­fique, regor­geant de tout, ou presque. Et cette capi­tale, vibrante, bos­seuse, fière. Parures d’Europe et par­lures de France, tré­sors de cette Afrique quasi mythique, au sens des rêves de colons ; péné­trée du nord au sud, d’Alger au Cap, en de grandes explo­ra­tions posant des pierres blanches de-ci de-là. Abid­jan, le « pays d’ici », halte ins­pi­rée en plein golfe de Gui­née : un havre lagu­naire. Le vil­lage de pêcheurs du début du XXe siècle ploie aujourd’hui sous ses, peut-être, trois mil­lions d’habitants, dont des mil­liers de « dépla­cés de guerre ». La folie urbaine aggra­vée. À la mode afri­caine, dénue­ment en prime. À la fois bon enfant et explo­sive, incon­trô­lable, incer­taine, ter­ri­fiante à l’occasion.

La nuit est tom­bée donc sur Abid­jan et, comme un signe, l’harmattan aussi et son souffle brû­lant à 35°. Comme si le vent mau­vais venu du Ghana – pays de la défaite – se dou­blait d’une douche froide– enfin, tiède…

Ce match, comme le sport d’aujourd’hui, joue dans le stade poli­tique. «On gagne ou bien on gagne !», m’avait lancé un jeune sup­por­ter à l’heure du coup d’envoi. Il répé­tait un slo­gan des par­ti­sans de Gbagbo, l’actuel pré­sident. Des pré­si­den­tielles, en effet, s’annoncent ici dans les mois pro­chains. « Si la Côte d’ivoire gagne, il est sûr d’être réélu ! » : pro­nos­tic d’un chro­ni­queur… non spor­tif, de l’un des quelque vingt quo­ti­diens de la capi­tale éco­no­mique – la plu­part « QG » d’autant de par­tis poli­tiques… Le temps de la Libé­ra­tion n’est pas achevé. D’autant moins que les Ivoi­riens peinent à sor­tir de la guerre civile qui a coupé le pays en deux, par le milieu, autour des démons du refus de l’autre, au nom d’un concept dévoyé d’ «ivoi­rité», relayé par le tri­ba­lisme et ceux qui, sur­tout, trouvent avan­tages de pou­voir et d’argent au poi­son de la division.

Abid­jan parais­sait donc apai­sée cette nuit, comme ces temps-ci. L’espoir ? On berce l’idée, savou­rant le reflux de la folie imbé­cile, dévas­ta­trice, assas­sine. Le réa­lisme, cepen­dant, com­mande moins d’angélisme. La presse, les médias en géné­ral, veillent sur les braises noires, prompts à les rani­mer. L’Olped, Obser­va­toire de la liberté de la presse, de l’éthique et de la déon­to­lo­gie – le pre­mier du genre en date en Afrique, 1995 – conti­nue, dans ses réunions de chaque jeudi, à rele­ver par dizaines les man­que­ments au métier d’informer ! Leur han­tise, à ses membres, c’est le spectre du géno­cide au Rwanda (94) et le fameux syn­drome de la radio des Mille-collines.

Les pro­chaines pré­si­den­tielles, donc… Trois prin­ci­paux can­di­dats selon les cli­vages his­to­riques indé­lé­biles comme des his­toires de famille, de clans, de tri­bus – véri­tables tatouages cultu­rels rehaus­sés d’animisme, de sor­cel­le­rie et autres sata­nées croyances. L’imagerie actuelle vou­draient les effa­cer, quand elles reviennent par la fenêtre pour ren­for­cer les for­te­resses démo­niaques. Trois can­di­dats, soit un tiers gagnant deux tiers per­dant, à moins d’un cock­tail com­bi­na­toire. Que faire ?

La télé de ce soir (pre­mière des deux chaînes publiques, pas de télé pri­vée hors satel­lites) fait dan­ser du monde joyeux dans une émis­sion « à l’ancienne » autour d’un ani­ma­teur débon­naire. Ça rigole, ça se tré­mousse, cul contre cul ; les rituels de semailles sur­gissent des cultures immé­mo­riales ; comme d’ailleurs au « Saint-Germain » tout à l’heure, en moins moderne, en moins «DJ ». Des fesses de Baoulé, des fesses de Bété, des fesses de Dioula, comme de la soixan­taine de tri­bus du pays. A l’image, a-t-on dit, des foot­bal­leurs de l’équipe ivoi­rienne – on y revient. Une défaite qui ne man­quera pas d’être poli­tique, on peut le parier. Poli­tique comme l’est le sport et tout par­ti­cu­liè­re­ment le foot. Peu avant le match, la pré­sen­ta­trice du JT avait lancé : « Ce n’est pas un pha­raon, aussi noble soit-il, qui va empê­cher l’éléphant de bar­rir ! » Ben si. Le pha­raon a vaincu. À quatre reprises, ses repré­sen­tants se sont pros­ter­nés vers La Mecque. Les Élé­phants, eux, n’étaient pas en reste avec leurs signes de croix… La télé retrans­met­tait ce mic­mac anti-laïque dans le monde entier, ou presque. Nord-Sud, les cli­vages ances­traux, leurs ver­sions sécu­lières et sécu­la­ri­sées… On n’en sort pas.

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Post scrip­tum. Ces Éléphants-là s’en reme­tr­ront bien. Quant aux autres, ceux sans majus­cule, ceux de l’espèce emblé­ma­tique du pays, les der­niers ont sans doute péri lors de la folie guer­rière des humains.


En prison à Niamey, deux journalistes nigériens et deux français face au risque maximum

A Nia­mey, au Niger, quatre jour­na­listes sont en pri­son. Deux Nigé­riens : Moussa Kaka, direc­teur de la radio pri­vée Sara­nouya FM et cor­res­pon­dant à Nia­mey de Radio France Inter­na­tio­nal (RFI), et Ibra­him Diallo, direc­teur du bimen­suel Aïr Info. Ils sont empri­son­nés depuis plus de trois mois. Deux Fran­çais, incar­cé­rés depuis main­te­nant quinze jours : Pierre Creis­son et Tho­mas Dan­dois, repor­ters de l’agence Cami­cas Pro­duc­tions, tra­vaillant en l’occurrence pour Arte. Leur chauf­feur, Al Has­sane Abdou­rah­mann est aussi emprisonné.

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De gauche à droite et de haut en bas: Moussa Kaka, Ibra­him Manzo Diallo, Pierre Creis­son, Tho­mas Dandois.

Concer­nant les Fran­çais, « nous avons pu les contac­ter par télé­phone et, appa­rem­ment, ils sont bien trai­tés, a déclaré à L’ Huma­nité Marc Dan­dois, le frère de Tho­mas. Mal­heu­reu­se­ment, il semble que la pro­cé­dure judi­ciaire soit enclen­chée, l’instruction pou­vant, à elle seule, prendre jusqu’à trente mois. »

Le Niger se trouve en guerre contre une rébel­lion toua­reg dans le nord du pays, région d’autant plus sen­sible qu’on y exploite la pre­mière richesse du pays, à savoir l’uranium – l’un des tout pre­miers appro­vi­sion­ne­ments du nucléaire fran­çais sous la conduite d’Areva.

Pour l’État nigé­rien, ces jour­na­listes ont porté atteinte à la sûreté de l’État, rien de moins. Tel est leur chef d’inculpation. Ils risquent de lourdes peines d’emprisonnement et les Fran­çais encourent même la peine de mort pour avoir eu des contacts avec des « groupes armés et illégaux ».

Ces nou­veaux cas de jour­na­listes empri­son­nés tombent dans la pire période: entre dinde et cham­pagne, dans cette Afrique déci­dé­ment si « spé­ciale » avec son Dar­four incom­pré­hen­sible, plus encore brouillé par cette his­toire des aven­tu­riers de l’Arche de Zoé…

La mobi­li­sa­tion en faveur de ces quatre jour­na­listes appa­raît bien dif­fi­cile ; il y manque quelques ingré­dients… média­tiques. Un comble, mais c’est ainsi : le Niger et ses toua­regs ne font pas vrai­ment recette. Une pin­cée d’Al-Qaïda les pro­pul­se­rait sur la scène du spec­tacle mon­dial (des traces du GSPC – Groupe Sala­fiste pour la Pré­di­ca­tion et le Com­bat, rebap­tisé « Al-Quaïda au Magh­reb » – semblent avoir aussi été rele­vées au Nord du Niger, comme au Mali et, tout récem­ment en Mau­ri­ta­nie). La rela­tive indif­fé­rence actuelle à l’égard des reven­di­ca­tions des Toua­regs – elles ne datent pas d’aujourd’hui, ni ne se limitent au seul Niger mais à toute la zone saha­rienne et sahé­lienne – pour­rait conduire à leur radi­ca­li­sa­tion. Tout étant rela­tif, ce conflit contient les pré­mices de celui du Dar­four, à savoir le refus d’un pou­voir cen­tral de par­ta­ger les « mannes divines » : là-bas le pétrole, ici l’uranium. Ce pro­ces­sus guer­rier pré­vaut en bien d’autres endroits du monde, de l’Irak au Congo et aux Grands Lacs, via l’Asie cen­trale, etc.

Les quatre jour­na­listes empri­son­nés se situent donc dans un contexte très défa­vo­rable, plus encore pour les Nigé­riens qui ne peuvent espé­rer, comme les Fran­çais, d’une pos­sible pro­tec­tion diplo­ma­tique et d’opinion internationale.

En août 2004, Moussa Kaka avait déjà été empri­sonné. Sa radio, Saraou­nya FM avait dif­fusé une inter­view d’un membre du Front de libé­ra­tion de l’Aïr et de l’Azaouk (FLAA), un groupe armé toua­reg ayant reven­di­qué une attaque contre trois bus (trois morts, onze bles­sés, deux gen­darmes enlevés.)

Cette nou­velle affaire aggrave sa situa­tion à l’égard d’un régime se vou­lant démo­cra­tique, mais dans cer­taines limites, notam­ment s’agissant de l’exercice du métier de jour­na­liste. L’objectivité, soit, mais pas jusqu’à don­ner la parole aux adver­saires… Les deux Fran­çais se trouvent pareille­ment confron­tés à ce refus bru­tal d’un appa­reil éta­tique désta­bi­lisé dans ses inté­rêts poli­tiques et économiques.

Pour tous les quatre, la mobi­li­sa­tion inter­na­tio­nale sera déter­mi­nante pour ten­ter d’atténuer la gra­vité de leur situa­tion. En France et sur place, des ini­tia­tives de sou­tien ont été lan­cées, notam­ment par RSF, la Ligue des droits de l’homme ; un blog a été ouvert. On peut y prendre des nou­velles des deux jour­na­listes et des mou­ve­ments de sou­tien. La Fédé­ra­tion inter­na­tio­nale des jour­na­listes s’est aussi mobi­li­sée ainsi que des syn­di­cats de journalistes.

2007 aura été une année des plus cala­mi­teuses sur le plan du désordre mon­dial. Et pour les jour­na­listes, par consé­quent. 86 d’entre eux et 20 col­la­bo­ra­teurs tués, 135 repor­ters empri­son­nés dans le monde – selon les comptes de Repor­ters sans fron­tières. A monde instable, ter­rains minés. L’Afrique est de ceux-là, un conti­nent jamais sans risques quand il s’agit de ten­ter d’y voir plus clair.

Note perso : J’ai connu Moussa Kaka en 1994 lors d’un stage de for­ma­tion orga­nisé par la Coopé­ra­tion fran­çaise. Je l’ai revu plus récem­ment, en 2002 à Nia­mey, tou­jours aussi fou­gueux, ayant lancé sa radio Saraou­nya FM.


Chronique congolaise — 2. Où même le Coca n’arrive pas

congo.1183369651.jpgKin­shasa, Congo-RDC, mercredi.

Six, peut-être huit mil­lions d’habitants agglo­mé­rés dans cette méga­pole qu’est la capi­tale du Congo, la plus impor­tante d’Afrique après Le Caire et Lagos. Le centre his­to­rique, la Gombe, s’est concen­tré près du fleuve où s’épanouissent les rési­dences d’ambassadeurs – tant qu’à faire. Le port, bien sûr, occupe aussi son bout de rivage : ter­mi­nus des quelque 1.600 km navi­gables (sur ses 4.700 km) entre Kisan­gani (ex-Stanleyville) et Kin­shasa (Léo­pold­ville). En aval, rapides et chutes empêchent évi­dem­ment toute navigation.

Des bords du fleuve – où loge aussi la pré­si­dence de Joseph Kabila – on entend le gron­de­ment du monstre. Ici, on est bien loin des «cités», amas popu­leux qui s’étend jusqu’à plus de trente kilo­mètres. Pas de réseau de trans­port sinon celui de l’ «infor­mel», à l’image de toute l’économie, ou presque. Mini­bus où l’on s’entasse comme dans des bétaillères ; autos de toutes condi­tions phy­siques bon­dées jusqu’à la gueule. Dès 16 heures, des files s’allongent le long des rues dans l’attente du retour au ber­cail. Même épreuve en sens inverse le matin, évi­dem­ment.

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Tombé au trente-sixième des­sous, exsangue, l’État tente de se recons­truire. Par quel bout empoi­gner le chan­tier ? Certes col­ma­ter la misère… mais com­ment, avec quels moyens ? Se pla­cer sous trans­fu­sion des coopé­ra­tions inter­na­tio­nales et en même temps soi­gner l’incurable dette qui, de réduc­tion en rééche­lon­ne­ment, laisse encore le pays sous une tutelle de 25 ans. Les Congo­lais se conso­le­ront, s’ils le peuvent, avec l’admission au club des PPTE…, Pays Pauvres Très Endet­tés, qui accordent quelques réduc­tions de «peine» de la part des pays riches. Qu’en obtien­dra la popu­la­tion d’en bas, d’en très bas : revenu annuel par habi­tant de moins de 75 euros ! Deux euros par mois… Un quart des Congo­lais souffrent de mal­nu­tri­tion. Plus de routes ou presque, plus de che­min de fer, des infra­struc­tures en ruines. Seul l’avion main­tient un mini­mum d’échanges. Hier, un membre de Méde­cins du monde de retour du Kasaï orien­tal (centre du pays), me racon­tait que là-bas, même le Coca-Cola n’arrive pas – c’est dire l’isolement…

Et il y a la poli­tique. C’est-à-dire les tri­bus, les clans, les fac­tions armées qui se dis­putent le gâteau. Dia­mant, métaux pré­cieux autant que rares. Pre­nez la carte de loca­li­sa­tion des mines, c’est celle des zones de conflits. De l’Ituri aux confins du Sou­dan jusqu’au Katanga vers la Zam­bie, dans l’axe nord-sud, jusqu’au Bas-Congo à l’ouest, cette terre regorge de la malé­dic­tion de ses richesses. Que croyez-vous que vinrent y faire jadis nos hordes de glo­rieux colo­niaux pré­cé­dés de nos mis­sion­naires, à part «appor­ter la civi­li­sa­tion aux sau­vages» ? Que croit-on que tra­fi­cotent dans les parages, de nos jours, les Shell, Exxon et Total, de la phi­lan­thro­pie en barils ?

Pen­dant ce temps, on se gave de sémi­naires, d’ateliers et de col­loques de toutes sortes
. On s’y cause en langue de bois, à coups de DSRP – quoi, vous pas connaître le Docu­ment stra­té­gique de réduc­tion de la pau­vreté ? C’est beau comme l’antique. D’ailleurs c’est une vieille sor­nette ser­vie en sauce à pleines louches de « bonne gou­ver­nance » et autre « déve­lop­pe­ment durable ».

Si bien que les médias, sur­tout les télés (une cin­quan­taine de « chaînes », un délire), et en par­ti­cu­lier les trois ou quatre qui se targuent d’information, en ont ras les micros et camé­ras. Les jour­naux télés – comme si sou­vent en Afrique – se déroulent imman­qua­ble­ment en une lita­nie d’encravatés rou­lant 4x4, ras­sem­blés sous des cali­cots toni­truants, tenant des laïus aussi imbi­tables qu’inaudibles et ayant graissé la patte des « com­mu­ni­ca­teurs » – jour­na­listes, si l’on peut dire, et tech­ni­ciens, ravis de mettre ainsi un peu de condi­ments dans leur pondu (feuilles de manioc). Cette pra­tique est entrée dans les mœurs para-journalistiques sous le nom de «cou­page» – ver­sion congo­laise de la «per­die­mite» qui frappe la plu­part des médias africains.

Quelques dol­lars et voilà canards et télés qui se mettent à jouer le même pipeau à encen­ser. Pas le moindre recul cri­tique, pas de sujets sur le quo­ti­dien des habi­tants – sauf rares excep­tions, tout de même, comme Radio Okapi, dont je par­lais hier. On cherche en vain des repor­tages, y com­pris dans les jour­naux dont cer­tains, pour­tant et par­fois, savent se piquer d’une bonne plume acé­rée. Mais le pro­pos demeure mora­liste ou poli­ti­cien, ou même polémique.

C’est dire qu’un jour­na­lisme digne de ce nom fait ici défaut, même si des volon­tés s’affichent de plus en plus en ce sens. On peut l’expliquer et le com­prendre à maints égards, à com­men­cer par des paies à moins de 50.000 francs congo­lais (75 euros) par mois et au noir.

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»> Photo : Ce matin, des « che­va­liers de la plume », selon l’expression locale, ont pro­testé contre l’assassinat de leur confrère Serge Maheshe il y a quinze jours dans l’est du Congo. Ils devaient se rendre jusqu’à l’état-major géné­ral des armée et devant le minis­tère de la défense. Une façon de poin­ter du doigt la res­pon­sa­bi­lité pos­sible de mili­taires dans cet assas­si­nat. Une manière aussi, pour les jour­na­listes de contour­ner leur propre auto­cen­sure : des poli­ciers de la garde pré­si­den­tielle pour­raient en effet être impli­qués dans cette affaire – ce qu’aucun jour­nal n’ose écrire explicitement.

»> Suite du cha­pitre « lumières » – et pour saluer Argoul – la panne a frappé Kin­shasa toute la nuit cette fois, jusqu’à 8 h du matin.


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  • 2sexpolLa Revue Sex­pol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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    (Ber­trand Russel)
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