On n'est pas des moutons

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Lascaux et le brave Sarkozy. Ou le péril politico-​préhistorique

« Le Monde » donne dans l’antisarkozisme pri­maire. Ainsi sa une du 12 sep­tembre pré­di­sant le plus « grand péril » à la grotte de Las­caux – pour cause d’une visite par­ti­cu­lière. Laquelle a d’ailleurs donné lieu à une « sor­tie » dont notre fameux pré­sident a le secret.

Comme le signale Domi­nique Dréan dans un com­men­taire ci-​dessous – se réfé­rant au blog des cor­rec­teurs du Monde –, Sar­kozy s’est cru malin de com­men­ter sa visite en ces termes : “Le brave néan­der­ta­lien avait par­fai­te­ment com­pris qu’ici, c’était plus tem­péré qu’ailleurs, qu’il devait y avoir du gibier, qu’il fai­sait beau et qu’il y fai­sait bon vivre.” « Le Monde », en effet, a eu du pif en pres­sen­tant le péril sar­ko­zien mena­çant Las­caux. Néan­der­ta­liens, Cro-​magnons, tout ça c’est des sau­vages de la même espèce, des Roms en quelque sorte, dont les grottes gros­siè­re­ment déco­rées tenaient lieu de cara­vanes. En se mépre­nant sur quelques mil­liers d’années, le brave pré­sident a encore perdu une occa­sion de mas­quer son igno­rance. Ces pul­sions cultu­relles, c’est plus fort que lui.


Abolition des Roms et autres vagabonds. Hommage à la Sarkozie !

« C’était un temps dérai­son­nable »… Ils avaient voulu les exter­mi­ner. Juifs, homos, tzi­ganes. Je sais c’est gros, on n’en est pas là. Mais l’esprit rôde, dirait-​on, à pas feu­trés, de ce chuin­te­ment des pan­toufles, plus inquié­tant par­fois que le bruit des bottes. Par­fois l’un annonce l’autre. Je n’aime pas ça du tout, j’ai peur et honte. Peur pour les vic­times à venir, déjà dans le col­li­ma­teur. Honte pour « mon pays », ce qu’il repré­sente et que j’aime à repré­sen­ter avec lui, en cette somme de per­sonnes, de « bonnes per­sonnes », tant qu’à s’identifier à un ensemble. « Vivre ensemble », la belle expres­sion deve­nue sub­stan­tif, au nom de l’idéal, jamais atteint tou­jours espéré.

« Gens du voyage »… La méta­phore est aussi belle que trom­peuse. Quels gens ? Ou bien « quelles ». Mot à genre bizarre, entre mas­cu­lin sin­gu­lier et fémi­nin plu­riel (comme orgue et amour…) Et sur­tout quel « voyage » ? Là, dans l’infinité des dis­tin­guos, on touche à autant de visions du monde. Pour­quoi les Roms et les nomades en géné­ral voyagent-​il de par le monde ? C’est une ano­ma­lie bien anor­male. Et pour­quoi les homos sont-​ils homo­sexuels, et les Juifs juifs ? Le monde est bien bizarre.

Pas inté­grable, les Roms. Donc ache­ver de les dés­in­té­grer : flics, com­man­dos, pro­cès, PV, expul­sions. Et cas­sons le ther­mo­mètre plu­tôt que de trai­ter la grippe. Quelle grippe, au fait ? Celle d’un sys­tème grippé, et même pire : un régime aux abois, sans vision poli­tique, sinon de myope ou d’aveugle même. Un « fait divers », une « bavure », voilà ce qui tient lieu de cap à ces démo­lis­seurs achar­nés !

Les mêmes sont aussi à la basse manœuvre loca­le­ment. J’en ai un dans ma com­mune en la per­sonne du maire, adepte du tout libé­ral mâtiné d’écolo-gadgetisme, aussi social que les patrons de Neuilly. Venelles, Bouches-​du-​Rhône, 8.000 habi­tants, compte même moins de loge­ments sociaux (en pour­cen­tage) que Neuilly ! Venelles enfreint aussi la loi en n’ayant tou­jours pas amé­nagé de ter­rain d’accueil des­tiné aux gens du voyage – que son maire fait chas­ser à l’occasion à coups de ren­forts policiers… *

Bien sûr que les Roms posent quelques pro­blèmes. Même les « gens biens » s’en posent entre eux, et par­fois des autre­ment mégas ! Oui, les Roms vivotent de com­bines et même de lar­cins, se foutent de l’écologie comme de la bouffe bio, dégueu­lassent leurs cam­pe­ments, etc. Mais bien moins que chez les Bettencourt-​Woerth, non ? Euh… sauf peut-​être pour ce qui est des cam­pe­ments, ici et là, selon les îles pri­vées ou les havres dans quelque para­dis fiscal…

Et c’est alors qu’un bon fait divers arrive à point nommé pour faire diver­sion. Un bon coup der­rière la tête de ces boucs émis­saires sans défenses, si ce n’est leurs déri­soires cornes face au bou­clier éta­tique. Un bon coup de poing sur la table du pou­voir à la dérive, selon la recette pub « un Mars et ça repart ! » Ouais… En poli­tique aussi la pub (ou la com’, c’est tout comme), ça rend gros et con – et dangereux.

– – – – – – – –

* Exemple de pro­pos publics : « Madame, Mon­sieur, vous avez pu obser­ver et, pour cer­tains d’entre vous subir, la pré­sence de gens du voyage ins­tal­lés sur un ter­rain privé proche de la rési­dence des Ver­gers de Venelles. […] J’ai été immé­dia­te­ment informé et j’ai demandé à la Police muni­ci­pale d’engager, dans le dia­logue, des mesures fermes pour leur départ dans les meilleurs délais. […] Il est anor­mal que dans une démo­cra­tie, des mino­ri­tés imposent leur style de vie à la majo­rité paci­fique qui peuple notre Pays. […] Je vous prie de bien vou­loir noter le numéro de télé­phone por­table de la Police muni­ci­pale de Venelles qui inter­vient 24 h sur 24 : 06 09 95 12 79. » Jean-​Pierre Saez, maire UMP de Venelles (13), vice-​président de la Com­mu­nauté d’agglomérations du Pays d’Aix, 15÷05÷02


Abolition des corridas. Hommage à la Catalogne !

Le vote est-​il pur de toute arrière-​pensée sépa­ra­tiste ? Pas sûr… Tou­jours est-​il que le Par­le­ment régio­nal de Cata­logne s’est pro­noncé hier pour l’interdiction des cor­ri­das sur son ter­ri­toire à par­tir du 1er jan­vier 2012, par 68 voix pour et 55 contre [AFP]. On sait à quel point les cli­vages peuvent être tran­chés dans cette que­relle de reli­gion oppo­sant afi­cio­na­dos et adver­saires de cette ances­trale cou­tume. Pour ma part j’en suis un adver­saire résolu, pour des tas de raisons.

A com­men­cer par la pre­mière, cette seule cor­rida à laquelle j’aie assisté. C’était en 1967 à Béziers (j’étais jeune jour­na­liste sta­giaire au Midi Libre) dont les arènes s’enorgueillissaient, c’est bien le mot, de la pré­sence du fameux El Cor­do­bés. Heming­way n’y a rien pu en ce qui me concerne : ce sinistre spec­tacle pro­vo­qua chez moi un haut-​le-​cœur. A la fois en rai­son de la souf­france « gra­tuite » (une gra­tuité de gros biz­ness), cette cruauté infli­gées aux ani­maux : tau­reaux bar­dés de ban­de­rilles – des har­pons, oui ! –, poi­gnar­dés à coups de dagues par les pica­dores, ren­dus fous et exsangues par le mata­dor, ce tueur déguisé en pois­son comme disait Coluche ; che­vaux aux yeux ban­dés à qui on vou­drait épar­gner le ter­rible stress – autre­fois, sans pro­tec­tion, ils étaient très sou­vent encorné et éventrés.

Madrid, Plaza de Toros Las Ven­tas, octobre 2005. © Manuel Gonzá­lez Olae­chea y Franco [Wikipedia

Deuxième rai­son : la lâcheté des spec­ta­teurs rabais­sés aux com­por­te­ments de leurs ancêtres des jeux du cirque. Les hur­le­ments de la foule ; je n’aime pas la foule en délire et ses hys­té­ries jus­ti­cières me glacent d’effroi, là plus encore que dans les autres stades, où les com­por­te­ments sont pour­tant sem­blables : pré­do­mi­nance des cer­veaux rep­ti­liens, hur­le­ments, com­mu­nion de trou­peaux, odeur de lyn­chage… Certes, le tau­reau a rem­placé l’esclave – quel progrès !

Troi­sième rai­son : la morgue du torero, cet amas d’orgueil, d’arrogance, ce concen­tré de l’Homme qui se croit tout puis­sant – sauf devant Dieu, qu’il implore lâche­ment de sur­croît lors de chaque « com­bat ». J’y vois le pan­tin rigide, engoncé dans sa suf­fi­sance, repré­sen­ta­tif du « sur­homme » vou­lant aussi mater (de matar, tuer) la nature, prendre son contrôle jusqu’à l’asservir. C’est le pro­to­type du « bat­tant » qui consi­dère la vie comme une arène, un lieu de spec­tacle pour s’y adon­ner au dar­wi­nisme social – abhorré par Dar­win lui-​même, faut-​il le rap­pe­ler, et sans cesse dénoncé par ses conti­nua­teurs évo­lu­tion­nistes. Le mata­dor moderne porte un cos­tard moins tapa­geur mais col­porte des valeurs de com­pé­ti­tion et de domi­na­tion sour­cées dans l’entreprise et l’économie néolibérale.

Et qu’on ne me parle pas du « cou­rage » du torero ! Au nom de quelle valeur supé­rieure – sinon celle de son ego déme­suré – et de quelle néces­sité altruiste va-​t-​il donc pro­vo­quer (« affron­ter ») une bête à qui il n’a rien demandé – et qui lui en demande encore moins ?! Accom­plir un acte ris­qué, gra­tuit et géné­reux, voilà ce qui me semble aller de pair avec la notion de cou­rage – c’est plus rare et précieux.

Les objec­tions des par­ti­sans me semblent de bien peu de poids. En par­ti­cu­lier celle met­tant en avant cruauté des éle­vages et des abat­toirs d’animaux. Les deux com­bats pour le res­pect des bêtes ne sont nul­le­ment contra­dic­toires. De plus, on ne sau­rait jus­ti­fier une pra­tique en invo­quant les pires. La guerre étant la pire d’entre toutes, elle ne jus­ti­fie pas pour autant les gué­rillas, prises d’otages, lapi­da­tions reli­gieuses, assas­si­nats et autres bar­ba­ries « ordinaires »…

Autre objec­tion, celle de la tra­di­tion, de la culture, etc. Alors, il fau­drait réta­blir les com­bats de coqs (ils sont inter­dits en Europe mais demeurent clan­des­tins) de même que les com­bats de gla­dia­teurs – les uns et les autres étant des mani­fes­ta­tions émi­nem­ment culturelles.

Si la culture est l’expression de l’état d’une civi­li­sa­tion à un ins­tant donné, elle n’est aussi qu’un moment entre deux avan­cées qui lui donnent un sens. Je veux le croire !

D’où cet « hom­mage à la Cata­logne » en clin d’œil au grand jour­na­liste et huma­niste que fut George Orwell ; c’est sous ce titre en effet que furent publiés le recueil de ses repor­tages sur la guerre d’Espagne. C’est de lui aussi qu’on retient le concept de « décence com­mune » dans laquelle se recon­naît l’humanité fra­ter­nelle et bien­veillante – y com­pris avec les ani­maux et leurs souffrances.

Prime : La Cor­rida, pam­phlet de et par Fran­cis Cabrel

Fran­cis Cabrel - La Cor­rida
envoyé par Qua­rouble. - Regar­dez la der­nière sélec­tion musicale.


En attendant une autre Renaissance, par Denys Arcand

Le cinéaste qué­bé­cois Denys Arcand – entre autres : Le Déclin de l’empire amé­ri­cain et Les Inva­sions bar­bares –, s’est laissé aller au pes­si­misme lors d’une cau­se­rie récente sur Radio-​Canada. Pes­si­miste parce que réa­liste ? Inté­res­sant à médi­ter en tout cas.

Je suis convaincu que la civi­li­sa­tion qu’on a connue, c’est-à-dire la civi­li­sa­tion euro­péenne, celle qui est née avec Mon­taigne et Dante, elle est finie cette civilisation-​là et elle meurt sous nos yeux. Elle et morte pen­dant le ving­tième siècle et elle va finir de mou­rir dans le vingt et unième siècle. On s’en va vers un inconnu absolu.

Sim­ple­ment la déban­dade des sys­tèmes d’éducation par exemple. Main­te­nant, ici et en France, on ne peut plus ensei­gner le dix-​septième siècle, les élèves ne com­prennent plus. Ils sont phy­si­que­ment inca­pables de lire du Racine, Bos­suet, Pas­cal, tout ce qui forme le cœur de la culture fran­çaise. Sim­ple­ment parce qu’ils ne sont pas capables de lire les mots.

Un copain qui enseigne la lit­té­ra­ture fran­çaise racon­tait que, quand on disait que « madame de Mon­tes­pan avait de l’ascendant sur le Roi », les élèves étaient convain­cus qu’elle habi­tait au-​dessus de chez le Roi, parce qu’elle avait de l’ascendant. Le mot ascen­dant leur rap­pe­lait ascen­seur ou quelque chose comme ça. Je cari­ca­ture mais en fait c’est devenu quasi illi­sible pour eux.

Les jeunes aujourd’hui peuvent lire peut-​être du dix neu­vième siècle, Flau­bert parce que c’est à peu près le même voca­bu­laire, avant, c’est fini. Ce n’est pas juste vrai au Qué­bec, ça l’est aussi pour la France et les États-​Unis.

Les jeunes scé­na­ristes viennent me voir et me demandent com­ment on fait pour écrire un scé­na­rio. Je leur dit que c’est très facile, c’est la poé­tique d’Aristote, vous n’avez qu’à la lire, tout est là. Ils vont l’acheter, ils ont une dif­fi­culté du diable à com­prendre de quoi ça parle et il y a même des grands scé­na­ristes amé­ri­cains qui ont mis en termes modernes la poé­tique d’Aristote: avoir un héros… le défi… regar­dez les rôles d’Arnold Schwart­ze­ne­ger! Mais c’est devenu illi­sible et ainsi de suite pour des tas de choses.

J’ai l’impression que la pein­ture s’est ter­mi­née avec Andy Warhol, après Samuel Beckett, le théâtre, c’est fini. Gilles Maheu et Robert Lepage, « font des shows »; ils disent as-​tu vu mon show? Pas ma pièce de théâtre. Le théâtre, c’est fini. Il n’y a qu’à voir la chan­son tal­lée sur mesure pour cette géné­ra­tion qui ne peut se concen­trer que pen­dant trois minutes et encore: à condi­tion d’être tenu par un rythme pri­maire et des paroles répétitives.

Toute la struc­ture de la civi­li­sa­tion c’est fini. Donc, les jeunes qui vivent dans ça, aux yeux de notre géné­ra­tion, sont des bar­bares. Nous n’avons plus rien en com­mun. On s’en va vers le Moyen Âge et donc, à ce moment-​là, la seule chose qui est impor­tante, c’est de pro­té­ger les manus­crits (voir la fin des Inva­sions bar­bares) parce que pen­dant dix siècles, les gens ne seront plus capables de lire.

Il faut donc gar­der les disques com­pacts et tout ce qu’on peut pour pou­voir les redé­cou­vrir plus tard, dans un autre éven­tuelle Renaissance.

– – – – – – –
[Merci à Robert Blon­din grâce à qui cette par­lure tapus­crite a pu trou­ver refuge de ce côté-​ci de l’Atlantique].

En prime, cette Bd phi­lo­so­phale de Faber :

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© andré faber


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