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Attentat de Barcelone : Kamel Daoud s’insurge contre le laxisme européen

Écrivain et jour­nal­iste algérien, Kamel Daoud s’est imposé, par­mi d’autres trop rares dans le monde musul­man, par son indépen­dance de juge­ment, la finesse de ses analy­ses et de son écri­t­ure. Tan­dis que nos médias se lamentent sans fin sur les abom­i­na­tions de Daesh, Kamel Daoud pointe ses réflex­ions sur leurs caus­es plutôt que sur leurs seuls effets. On ne saurait certes dénier les dimen­sions dra­ma­tiques des atten­tats. Mais leur mise en spec­ta­cle médi­a­tique, l’étalage des témoignages mul­ti­ples, les déc­la­ra­tions out­rées ou va-t’en guerre, les recueille­ments et les prières publics, tout cela ne sert-il pas la stratégie pub­lic­i­taire de ter­reur visée par l’État islamique ? En dénonçant l’Arabie saou­dite comme « un Daesh qui a réus­si », Kamel Daoud va pré­cisé­ment à con­tre­courant du dolorisme ambiant qui masque une géopoli­tique – celle de ce qu’on appelle l’Occident – schiz­o­phrène, absurde, meur­trière et sans fin. [GP]

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L’Arabie saou­dite est un Daesh qui a réus­si”

Par Kamel Daoud

Une pen­sée pour Barcelone. Mais après la com­pas­sion il est temps de s’interroger : Dans sa lutte con­tre le ter­ror­isme, l’Occident mène la guerre con­tre l’un tout en ser­rant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Ara­bie saou­dite tout en oubliant que ce roy­aume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui pro­duit, rend légitime, répand, prêche et défend le wah­habisme, islamisme ultra-puri­tain dont se nour­rit Daesh.

Le wah­habisme, rad­i­cal­isme mes­sian­ique né au XVIIIe siè­cle, a l’idée de restau­r­er un cal­i­fat fan­tas­mé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puri­tanisme né dans le mas­sacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien sur­réal­iste à la femme, une inter­dic­tion pour les non-musul­mans d’entrer dans le ter­ri­toire sacré, une loi religieuse rig­oriste, et puis aus­si un rap­port mal­adif à l’image et à la représen­ta­tion et donc l’art, ain­si que le corps, la nudité et la lib­erté. L’Arabie saou­dite est un Daesh qui a réus­si.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frap­pant : on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le prin­ci­pal mécène idéologique de la cul­ture islamiste. Les nou­velles généra­tions extrémistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées dji­hadistes. Elles ont été biberon­nées par la Fat­wa Val­ley, espèce de Vat­i­can islamiste avec une vaste indus­trie pro­duisant théolo­giens, lois religieuses, livres et poli­tiques édi­to­ri­ales et médi­a­tiques agres­sives.

Vifs remer­ciements à Omar Louzi, directeur du site Amazigh24, et à Kamel Daoud, qui ont volon­tiers autorisé la dif­fu­sion de cet arti­cle sur « C’est pour dire ».

Amazigh24.ma dont le siège est à Rabat se présente comme un site d’information général­iste, con­cer­nant le monde amazigh (relatif au peu­ple berbère et à sa langue) : Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Libye, Niger, Mali, Iles Canaries, Mau­ri­tanie, … et la dias­po­ra amazigh en Amérique du Nord et en Europe… Un site par­tic­i­patif, indépen­dant, qui donne la parole à tous les Amazighs dans le monde… quels que soient leurs domaines d’activité : affaires, poli­tique, cul­ture. Le site se veut pro­gres­siste, human­iste, ouvert et tolérant.

On pour­rait con­tre­car­rer : Mais l’Arabie saou­dite n’est-elle pas elle-même une cible poten­tielle de Daesh ? Si, mais insis­ter sur ce point serait nég­liger le poids des liens entre la famille rég­nante et le clergé religieux qui assure sa sta­bil­ité — et aus­si, de plus en plus, sa pré­car­ité. Le piège est total pour cette famille royale frag­ilisée par des règles de suc­ces­sion accen­tu­ant le renou­velle­ment et qui se rac­croche donc à une alliance ances­trale entre roi et prêcheur. Le clergé saou­di­en pro­duit l’islamisme qui men­ace le pays mais qui assure aus­si la légitim­ité du régime.

 

Il faut vivre dans le monde musul­man pour com­pren­dre l’immense pou­voir de trans­for­ma­tion des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses mail­lons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La cul­ture islamiste est aujourd’hui général­isée dans beau­coup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mau­ri­tanie. On y retrou­ve des mil­liers de jour­naux et des chaines de télévi­sion islamistes (comme Echourouk et Iqra), ain­si que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tra­di­tion et des vête­ments à la fois dans l’espace pub­lic, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils con­sid­èrent comme con­t­a­m­inée.

Il faut lire cer­tains jour­naux islamistes et leurs réac­tions aux attaques de Paris. On y par­le de l’Occident comme site de « pays imp­ies » ; les atten­tats sont la con­séquence d’attaques con­tre l’Islam ; les musul­mans et les arabes sont devenus les enne­mis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la ques­tion pales­tini­enne, le viol de l’Irak et le sou­venir du trau­ma colo­nial pour emballer les mass­es avec un dis­cours mes­sian­ique. Alors que ce dis­cours impose son sig­nifi­ant aux espaces soci­aux, en haut, les pou­voirs poli­tiques présen­tent leurs con­doléances à la France et dénon­cent un crime con­tre l’humanité. Une sit­u­a­tion de schiz­o­phrénie totale, par­al­lèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saou­dite.

Ceci laisse scep­tique sur les déc­la­ra­tions toni­tru­antes des démoc­ra­ties occi­den­tales quant à la néces­sité de lut­ter con­tre le ter­ror­isme. Cette soi-dis­ant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une cul­ture avant d’être une mil­ice, com­ment empêch­er les généra­tions futures de bas­culer dans le dji­hadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fat­wa Val­ley, de ses clergés, de sa cul­ture et de son immense indus­trie édi­to­ri­ale ?

Guérir le mal serait donc sim­ple ? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saou­dite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Ori­ent. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équili­bre illu­soire : On dénonce le dji­hadisme comme le mal du siè­cle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le sou­tient. Cela per­met de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aus­si un père : l’Arabie saou­dite et son indus­trie idéologique. Si l’intervention occi­den­tale a don­né des raisons aux dés­espérés dans le monde arabe, le roy­aume saou­di­en leur a don­né croy­ances et con­vic­tions. Si on ne com­prend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des dji­hadistes mais ils renaîtront dans de prochaines généra­tions, et nour­ris des mêmes livres.

Kamel Daoud


Poussée d’intolérance au Maroc. “Much Loved” interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureuse­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­matographique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­prenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abidar – superbe –, a été vio­lem­ment agressée le 5 novem­bre. Elle racon­te cela dans une tri­bune adressée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pourquoi elle se voit con­trainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abidar vio­lem­ment agressée à Casablan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trou­ve au cen­tre d’une actu­al­ité per­ma­nente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les sit­u­a­tions sont vari­ables, et donc leur degré de grav­ité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux dif­férences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de respon­s­abil­ité, du har­cèle­ment sex­uel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lam­en­ta­ble débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la con­di­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette roy­auté d’un autre âge voudrait se drap­er dans une pré­ten­due moder­nité.

Dans son texte, la comé­di­enne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une implaca­ble dénon­ci­a­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ci­aux, j’ai obtenu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réal­isa­teur tal­entueux et inter­na­tionale­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais gran­di : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­treront un homme riche qui les emmèn­era loin… Dès 14–15 ans, elles sor­tent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont dev­enues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, portée par Nabil Ayouch et mes parte­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était mag­ique. Mais dès le lende­main de sa présen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un min­istre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­cielle­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film don­nait une image dégradante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débor­dent de vie, de com­bat­iv­ité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux soci­aux et dans la pop­u­la­tion. Per­son­ne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisi­enne) et à mon encon­tre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouverte­ment con­tre l’hypocrisie par des déc­la­ra­tions nom­breuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a con­nu un bel accueil (j’ai notam­ment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­coph­o­nes, Angoulême en France et Namur en Bel­gique). Mais surtout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à vis­age décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine con­tre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des men­aces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beau­coup se sont détournés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors unique­ment pour des cours­es rapi­des, cachée sous une burqa (quel para­doxe, me sen­tir pro­tégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retombée. Alors jeu­di 5 novem­bre, le soir, je suis allée à Casablan­ca à vis­age décou­vert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhicule, ils ont roulé pen­dant de très longues min­utes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au vis­age tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­ri­ble. Les médecins à qui je me suis adressée pour les sec­ours et les policiers au com­mis­sari­at se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroy­able­ment seule… Un chirurgien esthé­tique a quand même accep­té de sauver mon vis­age. Ma han­tise était juste­ment d’avoir été défig­urée, de garder les traces de cette agres­sion sur mon vis­age, de ne plus pou­voir faire mon méti­er…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déc­la­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de dén­i­gre­ment légitimée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les con­ser­va­teurs, nour­rie par les réseaux soci­aux si présents aujourd’hui… et qui con­tin­ue de tourn­er en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la pop­u­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sex­uels dérangent, que les désirs de change­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loub­na Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mis­es en cir­cu­la­tion au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénon­cer l’immoralité !


Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – “avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet”

mauritanie

Moha­med Cheikh Ould Moha­med, détenu depuis le 2 jan­vier 2014, con­damné à mort pour apos­tasie

Un jeune Mau­ri­tanien jugé pour apos­tasie après un écrit con­sid­éré comme blasphé–matoire a été con­damné à mort mer­cre­di soir (24/12/14) par un tri­bunal de Nouad­hi­bou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed, détenu depuis le 2 jan­vi­er 2014, avait plaidé non coupable mar­di 23 décem­bre à l’ouverture de son procès, le pre­mier du genre en Mau­ri­tanie. La peine de mort n’est pas abolie dans le pays où, selon Amnesty Inter­na­tion­al, la dernière exé­cu­tion date de 1987.

Le prévenu, proche de la trentaine, s’est évanoui à l’énoncé du ver­dict par la Cour crim­inelle de Nouad­hi­bou avant d’être ran­imé et con­duit en prison. L’annonce du juge­ment a été suiv­ie de bruyantes scènes de joie dans la salle d’audience et à tra­vers la ville de Nouad­hi­bou avec des rassem­ble­ments ponc­tués de con­certs de klax­on.

A l’audience, un juge a rap­pelé à l’accusé qu’il a été inculpé d’apostasie “pour avoir par­lé avec légèreté du prophète Mahomet” dans un arti­cle pub­lié briève­ment sur des sites inter­net mau­ri­taniens, dans lequel il con­tes­tait des déci­sions pris­es par le prophète Mahomet et ses com­pagnons durant les guer­res saintes.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed avait expliqué que “son inten­tion n’était pas de porter atteinte au prophète, (…) mais de défendre une couche de la pop­u­la­tion mal con­sid­érée et mal­traitée, les forg­erons”, dont il est issu. Il a ensuite déclaré : “Si on peut com­pren­dre (à tra­vers mon texte) ce pour quoi je suis inculpé, je le nie com­plète­ment et m’en repens ouverte­ment.”

Mer­cre­di soir, les deux avo­cats com­mis d’office pour la défense ont insisté sur le repen­tir exprimé par l’accusé et estimé que cela devrait être pris en compte en sa faveur.

Plus tôt dans la journée, le pro­cureur de la République de Nouad­hi­bou avait req­uis la peine de mort à son encon­tre.

En ren­dant sa déci­sion, la cour a indiqué que le prévenu tombait sous le coup d’un arti­cle du code pénal mau­ri­tanien prévoy­ant la peine de mort pour “tout musul­man, homme ou femme, ayant renon­cé à l’islam, explicite­ment ou à tra­vers des actes ou paroles en ten­ant lieu”.

mauritanieEn févri­er, un célèbre avo­cat mau­ri­tanien, Me Mohame­den Ould Iched­dou, qui avait été sol­lic­ité par la famille de l’accusé, avait annon­cé qu’il renonçait à le défendre après des man­i­fes­ta­tions hos­tiles con­tre le jeune homme ain­si que lui-même et ses proches.

Dans son arti­cle con­tro­ver­sé, Mohamed Cheikh Ould Mohamed accu­sait la société mau­ri­tani­enne de per­pétuer un “ordre social inique hérité” de cette époque.

Plusieurs man­i­fes­ta­tions de colère avaient eu lieu à Nouad­hi­bou et à Nouak­chott, cer­tains protes­tataires allant jusqu’à réclamer sa mise à mort, le qual­i­fi­ant de “blas­phé­ma­teur”.

Selon des organ­i­sa­tions islamiques locales, c’est la pre­mière fois qu’un texte cri­tique de l’islam et du prophète est pub­lié en Mau­ri­tanie, République islamique où la charia (loi islamique) est en vigueur mais dont les sen­tences extrêmes comme les peines de mort et de fla­gel­la­tions ne sont plus appliquées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Com­men­taire de Bernard Nan­tet, jour­nal­iste et african­iste, spé­cial­iste du Sahara (auteur de Le Sahara. His­toire, guer­res et con­quêtes , éd. Tal­landi­er).

Il y a quand même quelques chances que la “sen­tence” ne soit pas exé­cutée si les pres­sions inter­na­tionales sont suff­isantes, d’autant plus que la Mau­ri­tanie est parte­naire dans la lutte con­tre les islamistes. Toute­fois, c’est juste­ment en rai­son de cette ” rigueur ” religieuse que la Mau­ri­tanie est rel­a­tive­ment écartée de l’action des islamistes (un peu comme l’Arabie saou­dite !!!) qui leur donne moins de grain à moudre. L’embêtant, c’est que ça se passe à Nouad­hi­bou, loin de la “médi­ati­sa­tion ” qu’il peut y avoir à Nouak­chott.

Apparem­ment, il sem­ble que le jeune homme en ques­tion, de par la rai­son qu’il donne de son geste qu’on ne con­naît pas encore avec pré­ci­sion, serait issu de la caste des forg­erons, méprisée comme il se doit, partout au Sahara, y com­pris chez les Touareg, où la tra­di­tion fait des forg­erons des Juifs islamisés. Mépris ambigu cepen­dant comme tout ce qui con­cerne les arti­sans, car on a besoin d’eux pour faire les menus objets usuels en métal (sa femme est générale­ment potière et c’est elle qui fait les coussins).

Cette his­toire-là est à rap­procher de la con­damna­tion (je ne sais pas si c’était à la peine de mort) d’un Noir mau­re qui avait brûlé des pages d’un traité juridique tra­di­tion­nel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) jus­ti­fi­ant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mau­ri­tanien se recon­naît de l’école malékite comme l’islam saharien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi coranique (charia) pour régler tous les prob­lèmes d’ici-bas (et ceux de là-haut aus­si prob­a­ble­ment). Ces traités juridiques con­cer­nant la vie nomades (pâturages, cap­tifs, mariage, vie quo­ti­di­enne), ce sont les fameux man­u­scrits qui con­stituent les bib­lio­thèques ambu­lantes nomades.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Bernard Nan­tet, jour­nal­iste et archéo­logue, spé­cial­iste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vi­er, les habi­tants de Ban­gui, la cap­i­tale cen­trafricaine, virent sur­gir des groupes de com­bat­tants sans uni­forme, le corps bardé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­tri­ces. Brusque­ment, l’Afrique de la brousse remon­tait à la sur­face avec ses tra­di­tions et son his­toire occultée par la longue par­en­thèse colo­niale et une indépen­dance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Chari ne nous avait pas habitués à voir s’exprimer tant de haine opposant gens de la brousse, chris­tian­isés de fraîche date, et musul­mans, éleveurs ou com­merçants étab­lis depuis longtemps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupar­a­vant, un ancien min­istre, Michel Djo­to­dia, agrège en une coali­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour faire vac­iller un État rongé par la cor­rup­tion et le népo­tisme. La mise en coupe réglée du pays fit remon­ter à la sur­face les réc­its d’une époque où l’esclavage rav­ageait la région. Les opposants qui avaient fon­du sur la cap­i­tale cen­trafricaine rassem­blaient en l’occurrence des mer­ce­naires tcha­di­ens et soudanais, flan­qués de coupeurs de routes et de bra­con­niers venus épauler les reven­di­ca­tions de la minorité musul­mane mar­gin­al­isée,

Des mois de pil­lages, de destruc­tions et de tueries per­pétrés par les mem­bres de la Sélé­ka sus­citèrent la for­ma­tion de groupes d’autodéfense, les anti-bal­a­ka (anti-machettes), un surnom qui ren­voy­ait à des temps loin­tains où la kalach­nikov n’équipait pas encore les envahisseurs. L’irruption de mil­ices vil­la­geois­es dans cette guerre civile de basse inten­sité s’accompagna d’exactions et de mas­sacres envers les musul­mans locaux accusés – sou­vent à tort – d’avoir pactisé avec les pré­da­teurs.

La guerre civile en Sier­ra Leone (1991–2001) nous avait déjà mon­tré à quelles dérives meur­trières des mil­ices incon­trôlées pou­vaient se livr­er dans des con­flits internes. Issues des asso­ci­a­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­tisées en la cir­con­stance Forces de défense civile (CDF), ces mil­ices pro­gou­verne­men­tales sier­ra-léon­ais­es furent à l’origine de nom­breuses atroc­ités.

Dis­paru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935–2013), auteur d’une thèse sur les con­fréries de chas­seurs en Afrique occi­den­tale, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­tive et la défense des vil­lages. Autre­fois groupées en con­fréries ini­ti­a­tiques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion sociale, comme au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythique Ryan­gombe.

Avant que les com­pag­nies européennes con­ces­sion­naires n’exploitent le pays et les pop­u­la­tions de façon scan­daleuse (début du XXe siè­cle), les forêts de l’Oubangui-Chari servirent de refuge aux ani­mistes fuyant les razz­ias esclavagistes des­tinées à fournir au monde arabe et à l’Empire ottoman la force servile qui leur man­quait. Pre­mier des voyageurs du XIXe siè­cle à vis­iter la région, le Tunisien Mohamed el Toun­si, qui accom­pa­gna une razz­ia au Dar­four voisin (1803–1813), témoigna des pil­lages et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toires entiers comme le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­trafrique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le con­tre­coup de la désta­bil­i­sa­tion du Tchad provo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­mane, anciens mer­ce­naires à la sol­de des pachas de Tripoli con­tre les nomades Toubous du Fez­zan, en Libye. Cette tribu arabe fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire ottoman reprit en main la régence de Tripoli, jugée trop faible pour s’opposer à la poussée française en Algérie (milieu du XIXe siè­cle). Dévasté, ses roy­aumes affaib­lis, le Tchad ne put s’opposer aux esclavagistes venus du Soudan. Par­mi ceux-ci fig­ure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chas­se aux ani­mistes qui se réfugièrent dans les forêts cen­trafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée tra­di­tion­nelle des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­nario bien con­nu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégay­er. Les affron­te­ments meur­tri­ers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâtre (150 morts dans la dernière quin­zaine de jan­vi­er), met­tent de nou­veau aux pris­es les Ouled Sli­mane, anciens alliés de Kad­hafi, avec les Toubous. En effet, ces derniers ten­tent de récupér­er des ter­ri­toires au Fez­zan et des oasis, tel celui de Koufra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, ironie de l’Histoire, en Cen­trafrique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses razz­ias se rap­pelle au sou­venir des hommes à tra­vers les événe­ments dra­ma­tiques actuels qui, à pre­mière vue, pour­raient paraître sans aucun lien.

Arti­cle paru sur le Huff­in­g­ton Post


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

mandela

Non seule­ment j’ai changé le titre, trou­vant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit “en noir et blanc”), mais j’ai aus­si rem­placé la pho­to. La précé­dente, bien meilleure, prove­nait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remer­cie en m’excusant pour l’emprunt involon­taire. Celle-ci sem­ble libre de droit. 

Paroles :

Être libre, ce n’est pas seule­ment se débar­rass­er de ses chaînes… C’est vivre de manière à respecter et ren­forcer la lib­erté des autres. [Remar­que : cette for­mu­la­tion est à rap­procher de la fameuse “Ma lib­erté s’arrête où com­mence celle des autres”. Tra­duc­tion man­deli­enne : “Ma Lib­erté com­mence avec celle des autres”. Intéres­sant, non ?]

Je n’étais pas un messie, mais un homme ordi­naire qui était devenu un leader en rai­son de cir­con­stances extra­or­di­naires.

C’est en revenant à un endroit où rien n’a bougé qu’on réalise le mieux à quel point on a changé.

La poli­tique peut être ren­for­cée par la musique, mais la musique a une puis­sance qui défie la poli­tique.

 – Nel­son Man­dela


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Bernard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bouquins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labouré ce con­ti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tiable curiosité. Archéo­logue autant que jour­nal­iste – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fondeurs des couch­es explorées, selon les épo­ques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sède le don de ques­tion­ner les traces pour faire par­ler les hommes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­nal­iste, il ques­tionne « les gens », ceux de main­tenant pour attein­dre ce qui demeure du passé. Deux méth­odes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­roge-t-il aujourd’hui le Sahara, cet autre con­ti­nent dans le con­ti­nent, ou plutôt cet océan de pier­res, cail­loux, mon­tagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de con­quêtes et de pou­voir. Ce lieu de con­fronta­tions que l’on peut dire exis­ten­tielles entre paysans séden­taires et nomades, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des envahisseurs, exploiteurs, trafi­quants en tous gen­res – aujourd’hui les armes, la drogue, les expé­di­ents du fon­da­men­tal­isme religieux, viles marchan­dis­es suc­cé­dant au com­merce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aus­si, non sans forg­er une cer­taine sagesse nouée à l’infinitude des hori­zons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démythi­fi­er une con­trée exposée à l’exotisme, « Tombouc­tou l’inaccessible a cessé d’être la Mys­térieuse ». Il faut désor­mais se ren­dre à la dure réal­ité qui rejoint l’âpreté du « monde glob­al­isé », assoif­fé comme jamais de ressources « vitales », dont cet ura­ni­um d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­trales, devient un enjeu inter­na­tion­al et excite les ter­ror­istes.

On com­prend au fil de ces qua­tre cents pages très dens­es, à quel point le Sahara, depuis les temps immé­mo­ri­aux en pas­sant par sa tumultueuse his­toire (curieuse­ment liée aux pre­miers nav­i­ga­teurs) se trou­ve relié à l’« autre monde », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les coloni­sa­tions mod­ernes. Sans oubli­er les épopées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Laté­coère, Saint-Exupéry).

On sera éton­né égale­ment par le chapitre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Delacroix, Fro­mentin ; Isabelle Eber­hardt ; Paul Morand… et Albert Lon­dres). Vint ensuite « le temps des chercheurs », remar­quables défricheurs au long cours des mis­sions sci­en­tifiques.

L’ouvrage se ter­mine par un abon­dant chapitre inti­t­ulé « L ‘« Indépen­dance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brûlante, qui ne se ter­mine pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­nal­iste rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvrage est à la fois pré­cieux par la richesse de con­tenu et par la qual­ité de l’écriture. Sa lec­ture en est facil­itée par d’innombrables inter­titres et tout un appareil­lage d’édition : chronolo­gie, glos­saire, carte, bib­li­ogra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en inspir­er. De même, pour d’autres raisons, qu’un cer­tain con­seiller prési­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Sahara. His­toire, guer­res et con­quêtes. Bernard Nan­tet.

Tal­landi­er édi­teur. 400 p. 22,90 €


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entre­tien avec Bernard Nan­tet, african­iste, auteur entre autres de Dic­tio­n­naire de l’Afrique (Larousse) et Chronolo­gie de l’Afrique (éd. TSH)

Les événe­ments de Côte d’ivoire peu­vent être dif­fi­ciles à com­pren­dre, pré­cisé­ment parce qu’ils sont traités de manière événe­men­tielle. La presse de con­som­ma­tion courante – comme on le dis­ait de la piquette – ignore la com­plex­ité, tend à généralis­er autant qu’à clicheton­ner. Pour des tas de raisons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ain­si qu’un cer­tain dis­cours dakarois et prési­den­tiel l’a mon­tré jadis de façon déplorable. Bref, dans un blog non obnu­bilé par le temps, la longueur et le « client », on pou­vait essay­er de démêler l’écheveau ivoirien. C’est ce que fait ci-dessous Bernard Nan­tet, mon pote et com­père african­iste avec qui j’ai si sou­vent voy­agé en Afrique, et en par­ti­c­uli­er en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux cli­vage nord-sud ivoirien ?

– Bernard Nan­tet. Ça se passe à plusieurs niveaux. C’est d’abord un cli­vage économique, donc social for­cé­ment. Dans le sud, les gens sont beau­coup plus rich­es, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appré­ciés sur le marché mon­di­al. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beau­coup plus dif­fi­cile­ment parce que c’est un pays de savane. Cli­vage aus­si du fait que le nord est plus musul­man et le sud plutôt chré­tien et ani­miste ; mais au nord comme au sud on con­tin­ue à pra­ti­quer les reli­gions tra­di­tion­nelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du chris­tian­isme « pur ». En quoi il faut aus­si éviter d’opposer trop l’un à l’autre. Le cli­vage social tient à la fois de la plus grande pau­vreté du nord, mais aus­si au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voisins pour tra­vailler le cacao et le café de manière saison­nière.2Cte_dIvoire

• Oui, des tra­vailleurs venant du nord du pays mais aus­si des tra­vailleurs migrants, venus du Burk­i­na Faso notam­ment…

– …Oui. Et du Mali égale­ment. Il s’agit de pays de la savane, beau­coup plus soumise aux aléas de la sécher­esse, déjà que la sai­son sèche y dure par­fois six mois et plus ! D’où ces migra­tions vers le sud. C’est pour cette rai­son que les colons avaient créé la grande voie de chemin de fer Abid­jan-Oua­gadougou et ain­si faire venir les tra­vailleurs saison­niers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie fer­rée per­me­t­tait aus­si de reli­er le Burk­i­na Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les tra­vailleurs et les ren­voy­er tout aus­si vite dès que la sai­son tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les trans­ports routiers ne fonc­tion­naient pas.

• Je reviens un peu en arrière à pro­pos des don­nées religieuses dont tu as bien mon­tré la néces­sité d’en rel­a­tivis­er l’importance. Cepen­dant, tien­nent-elles quand même une place dans le con­flit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la reli­gion compte en quoi que ce soit dans la sit­u­a­tion actuelle – je par­le des pra­tiques religieuses envers lesquelles les Africains sont très tolérants. Même si ça divise les pop­u­la­tions selon leurs manières de vivre. Par exem­ple, les musul­mans ont ten­dance à vouloir manger du riz, à la dif­férence des paysans du nord qui eux con­som­ment du mil qu’ils cul­tivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des cam­pagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du tra­vail pour s’en pro­cur­er car il est plus cher que le mil, c’est une ques­tion de moder­nité. Les dif­férences sont donc plus mar­quées sur les gen­res de vie que sur les pra­tiques religieuses à pro­pre­ment par­ler. Je par­le des habi­tants du nord de l’Afrique occi­den­tale pas com­plète­ment islamisés, à la dif­férence des habi­tants des zones forestières qui ont plus ten­dance à manger du man­ioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il man­gent aus­si du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fix­er sur la reli­gion, même si elle tend à pren­dre de plus en plus d’importance avec l’islamisation crois­sante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aus­si…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moin­dre que l’islamisation. Il ne faut pas oubli­er qu’au début de la coloni­sa­tion, les Ivoiriens du sud avaient été con­ver­tis au chris­tian­isme pour évoluer ensuite vers le protes­tantisme et vers un syn­crétisme entre le chris­tian­isme et la reli­gion tra­di­tion­nelle. Lors de grandes grèves du début de la coloni­sa­tion, les tra­vailleurs s’appuyaient sur ce syn­crétisme avec églis­es indépen­dantes et pas­teurs « prophètes » pour s’opposer aux nou­velles cul­tures imposées par le colonisa­teur. L’évangélisme de Simone Gbag­bo renoue en quelque sorte avec ce syn­crétisme prophé­tique.

Lau­rent Gbag­bo (DR)

Alas­sane Ouat­tara (DR)

 

 

 

 

 

 

• Juste­ment, du point de vue de l’histoire et à pro­pos de la coloni­sa­tion, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les con­flits actuels ?

– Peu de place dans le con­flit lui-même, je crois. Parce que sous Gbag­bo, Bol­loré comme les autres grandes com­pag­nies français­es étaient très bien vues. Tout a com­mencé à la fin des années 80 lors de la crise économique qui a frap­pé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Houphouët-Boigny a fait appel à l’économiste Alas­sane Ouat­tara pour, comme on dit si bien, remet­tre de l’ordre dans l’économie ivoiri­enne – ce qui voulait dire tailler dans le secteur pub­lic. Ouat­tara fut min­istre de l’économie de 90 à 93, c’est-à-dire jusqu’à la mort d’Houphouët, et durant la péri­ode où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouat­tara qui fai­sait alors la poli­tique économique de la Côte d’ivoire. Il a vrai­ment sabré dans le secteur pub­lic, pri­vati­sant à mort. Surtout, il a sup­primé la Caisse de com­pen­sa­tion économique créée dans les années 60, à l’époque du « mir­a­cle ivoirien ». Cette caisse per­me­t­tait de liss­er les écarts de ren­de­ments agri­coles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on fai­sait des pro­vi­sions qui per­me­t­taient de pay­er les petits planteurs en cas de mévente. Il ne faut pas oubli­er qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa car­rière poli­tique, dès avant l’indépendance, en tant que syn­di­cal­iste agri­cole – Sék­ou Touré, lui, prési­dent de la Guinée, était un syn­di­cal­iste des dock­ers, c’était très dif­férent ! Houphouët-Boigny est un syn­di­cal­iste des petits planteurs con­tre les gros. C’est ain­si qu’il est devenu prési­dent de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aus­si lui qui a mis en avant la « Françafrique » tout en imposant un  pou­voir dic­ta­to­r­i­al dont cer­tains sont restés nos­tal­giques…

– La Françafrique est un con­cept élaboré par Houphouët-Boigny qui voulait mon­tr­er la prox­im­ité de l’Afrique fran­coph­o­ne avec la France – pas seule­ment les hommes poli­tiques, mais aus­si les élites, les intel­lectuels et les Africains fran­coph­o­nes en général. À la mort d’Houphouët-Boigny en 93, c’est un Baoulé comme lui, Konan Bédié, alors prési­dent de l’Assemblée nationale, qui est devenu prési­dent de manière con­sti­tu­tion­nelle. En 1995, il est élu avec 96% des suf­frages… avant d’être ren­ver­sé en 99 par Robert Guéï lors d’un coup d’État mil­i­taire. Aux élec­tions d’octobre 2000, Guéï est bat­tu, mais refuse de recon­naître le résul­tat. Des man­i­fes­ta­tions fer­ont alors env­i­ron 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch organ­isé par les opposants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lancé le thème de l’« ivoir­ité », con­tre lequel Gbag­bo s’était d’ailleurs élevé en tant que social­iste. Thème qu’il ne repren­dra pas vrai­ment à son compte, même si ça a été beau­coup dit. Bref, il est devenu prési­dent en 2000 face à Guéï et Ouat­tara [Ndlr : comme nous l’a fait juste­ment remar­quer un com­men­ta­teur, voir ci-dessous, Ouat­tara n’avait pas été can­di­dat en 2000, pour cause de non “ivoir­ité”] et en 2002, donc, les putschistes du nord exi­gent que Ouat­tara devi­enne prési­dent. Le pays va se trou­ver coupé en deux moitiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Mar­cous­sis » et les bom­barde­ments de Bouaké qui causeront 9 morts et une cinquan­taine de blessés chez les mil­i­taires français, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordon­nés. La réplique des Français a ensuite déclenché de vio­lentes émeutes anti-français­es.

• Après quoi les élec­tions furent reportées à plusieurs repris­es, finale­ment jusqu’en 2010, avec les con­séquences que l’on sait.

– Cha­cun des camps a accusé l’autre d’avoir trafiqué bul­letins et résul­tats. Le prob­lème élec­toral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vrai­ment con­trôlés, en par­ti­c­uli­er ceux du nord, beau­coup plus clairsemés qu’au sud. Gbag­bo n’a pas accep­té le ver­dict de Ouat­tara et récipro­que­ment. Mais comme Ouat­tara était un ancien haut fonc­tion­naire du Fonds moné­taire inter­na­tion­al, il était con­sid­éré comme celui qui allait remet­tre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « com­mu­nauté inter­na­tionale » a choisi. Ain­si on avait d’un côté ce fils de marc­hand, libéral ten­dance néo ou ultra, ancien gou­verneur de la Banque cen­trale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un pro­fesseur d’histoire qui a passé sa thèse sur le marx­isme à Paris… Ils ne sont guère com­pat­i­bles pour gou­vern­er ensem­ble… D’autant qu’en 1992, Gbag­bo et sa femme avait été jetés en prison par Ouat­tara, pen­dant plus d’un an !

• Pourquoi finale­ment n’y a-t-il pas eu recompte des bul­letins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recompter, et dans quelles con­di­tions à nou­veau ? Et Gbag­bo n’était pas non plus des plus pro­pres tant en ce qui con­cerne les droits de l’homme, la dis­pari­tion du jour­nal­iste fran­co-cana­di­en Guy-André Kief­fer* ; l’assassinat de Jean Hélène*, de Radio France inter­na­tionale ; les exac­tions de son mou­ve­ment des « Jeunes patri­otes », etc. Peut-être aurait-il fal­lu un intérim avec Konan Bédié pen­dant un ou deux ans, le temps que les choses se cal­ment… Per­son­ne ne l’aurait vrai­ment souhaité, ni les antag­o­nistes, ni la « com­mu­nauté inter­na­tionale » qui mis­ait tant sur Ouat­tara. Quant à Gbag­bo, la presse occi­den­tale l’avait en quelque sorte “dans le nez” à cause des assas­si­nats de Kief­fer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trou­ve main­tenant vrai­ment coupée en deux. Je ne vois pas com­ment les choses pour­raient s’arranger.

• Surtout avec un déséquili­bre lié au fait que la cap­i­tale économique, Abid­jan, est plus forte­ment gbag­boïste.

– Oui, et le sud plus générale­ment. Et quand les habi­tants du nord vont arriv­er dans le sud pour s’y installer, com­ment cela va-t-il se pass­er, y com­pris chez les Baoulé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du cen­tre et du sud-est, dont font par­tie les Baoulé (comme les Ashan­ti du Ghana), com­ment vont-ils aus­si réa­gir ? Le cli­vage va-t-il s’accentuer ? Com­ment faire pour que ce qu’on appelle tou­jours pudique­ment les « proces­sus de paix »  ne con­tin­u­ent pas à cacher de vrais con­flits ? Qu’en sera-t-il de la com­mis­sion « vérité et réc­on­cil­i­a­tion » pro­posée par Ouat­tara selon le mod­èle d’Afrique du Sud, on peut essay­er, pourquoi pas ? Il ne faut pas oubli­er que Gbag­bo et Ouat­tara se sont retrou­vés ensem­ble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élec­tions organ­isées par Konan Bédié, estimées non démoc­ra­tiques. Mais il s’est passé tant de choses entre-temps…

* Taper “Kief­fer” et “Jean Hélène” dans la case Rechercher, colonne de droite.


Les révoltes du monde arabe interpellent l’Afrique noire

Le 11ème Forum social mon­di­al se tient en ce moment à Dakar. Ph bastamag.net

On a peut-être par­lé un peu vite de con­ta­gion. Les événe­ments de Tunisie ont agi comme éveilleurs dans ce monde arabe que l’on a cru con­damné à l’errance fon­da­men­tal­iste ou, au mieux, à l’immobilisme. Éveilleurs mais non néces­saire­ment déclencheurs, car les mou­ve­ments sociopoli­tiques n’obéissent pas à la sim­ple mécanique des domi­nos. Et la ques­tion demeure dans sa dimen­sion géopoli­tique : Com­ment inven­ter un mod­èle affranchi de la tyran­nie mafieuse ou religieuse ?

Élé­ments de réponse intéres­sants avancés  dans Le Monde [5/02/11] par Has­ni Abi­di, poli­to­logue, directeur du Cen­tre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditer­ranéen (Cer­mam) à Genève. À la fin de son arti­cle inti­t­ulé « Vers la fin de l’exception arabe », il con­clut : « Nul ne peut prévoir l’avenir, mais les événe­ments en Tunisie ont pris tout le monde de court. La pre­mière vic­time de ce mou­ve­ment de révolte dans l’espace arabe est le par­a­digme cul­tur­al­iste. Longtemps, la poli­tolo­gie a baigné dans l’idée d’une par­tic­u­lar­ité cul­turelle du monde arabe pour en expli­quer les déficits chroniques en matière de démoc­ra­tie. La rue a eu rai­son du dif­féren­tial­isme arabe. »

Un autre dif­féren­tial­isme reste à abat­tre : celui de l’Afrique noire, qu’un cer­tain « dis­cours de Dakar » d’un cer­tain prési­dent bien téméraire et igno­rant a com­mis en 2007. Les événe­ments de Tunisie l’ont à jamais décrédi­bil­isé. Il est vrai que Sarkozy se référait plutôt à l’Afrique sub­sa­hari­enne.

Va pour l’Histoire, il n’empêche que les inter­ro­ga­tions se tour­nent aujourd’hui vers l’Afrique et sa cinquan­taine de pays aux régimes bien peu reluisants – sauf à chercher à la loupe, dans cer­taines cir­con­stances ou à bien des réserves près…


Côte-d’Ivoire. On recompte les voix ou on refait le match ?

par Bernard Nan­tet

Alors que les mânes de Jean Hélène, de Guy-André Kief­fer et  d’Albert Zon­go pla­nent encore sur les palais prési­den­tiels de Lau­rent Gbag­bo à Abid­jan et du men­tor d’Alassane Ouatara à Oua­gadougou, les clans locaux et les intérêts supra­na­tionaux qui font le mal­heur de la Côte-d’Ivoire depuis une décen­nie en remet­tent une couche. Qu’auraient pen­sé ces trois jour­nal­istes, aujourd’hui dis­parus pour avoir voulu lorgn­er de trop près les allées nauséabon­des des pou­voirs en place, du manque de dis­tance pris par nom­bre de leurs con­frères dans le traite­ment des infor­ma­tions sur le sujet ?

Par­i­ons que le temps, les événe­ments, les polémiques faisant leurs œuvre, la Côte d’Ivoire  ne devi­enne, comme le Rwan­da, un de ces sujets sur lesquels, à trop se pas­sion­ner et à s’investir, on ne puisse plus revenir sur des engage­ments trop lap­idaires…  ou un fonds de com­merce trop rentable. (Où sont passés les thu­riféraires et les com­mu­ni­cants de Kagamé face aux qua­tre mil­lions de morts du Kivu ? ).

Lau­rent Gbag­bo, en 2007. Ph. Wikipedia

Un una­n­imisme éton­nant faisant de Gbag­bo un hor­ri­ble dic­ta­teur refu­sant de laiss­er la place à un vain­queur démoc­ra­tique­ment élu a de quoi cho­quer, mais pose un prob­lème élé­men­taire. Pourquoi ce vertueux pru­rit démoc­ra­tique de Wash­ing­ton, Paris, Brux­elles, de l’ONU, alors que des élec­tions récentes (Égypte, Burk­i­na, Tunisie, etc) ont porté au pou­voir des majorités atteignant des scores à la sovié­tique ou qu’ailleurs, des réformes con­sti­tu­tion­nelles per­me­t­tent de faire per­dur­er indéfin­i­ment des prési­dents inamovi­bles ?

Alas­sane Ouat­tara en 2002. Ph. Wikipedia

Comme Kagamé, qui a fait ses class­es à Fort Leav­en­worth (USA), cen­tre doc­tri­naire de l’armée améri­caine, Ouat­tara, enfant chéri du FMI à l’anagramme (“ADO” pour Alas­sane Dra­mane Ouat­tara) qui ne s’invente pas, fait par­tie de cette nou­velle stratégie d’après guerre froide visant à s’appuyer sur de nou­veaux dirigeants détachés des colonisa­teurs du passé. (Hou ! la vilaine Françafrique, tarte à la crème servie à grandes louchées et des­tinée à faire oubli­er ces nou­veaux arrivants et leurs maîtres à penser de la finance mon­di­al­isée !)

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Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tunisie est en proie à de graves ten­sions sociales provo­quant des man­i­fes­ta­tions et une répres­sion poli­cière des plus bru­tales. Un réc­it nous en est fourni par la Fédéra­tion des Tunisiens pour une Citoyen­neté des deux Rives (FTCR), qui regroupe en France des Tunisiens opposés au régime de Ben Ali. De son côté, la télévi­sion quatarie El Jazi­ra a large­ment ren­du compte de ces événe­ments comme le mon­tre l’extrait ci-dessous/

Le mou­ve­ment  de protes­ta­tion  s’est déclenché  à Sidi Bouzid le ven­dre­di 17 décem­bre après qu’un jeune chômeur, vendeur ambu­lant de fruits et légumes, s’est immolé par le feu. Il venait d’être délogé du trot­toir par des policiers. Ain­si a-t-il voulu sig­ni­fi­er qu’il ne lui restait aucun espoir pour vivre dans la Tunisie des « mir­a­cles » économiques, dont le résul­tat est un chô­mage endémique qui touche aujourd’hui en par­ti­c­uli­er la jeunesse, sans épargn­er aucune­ment les tit­u­laires d’un diplôme supérieur.

A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes man­i­fes­ta­tions de jeunes chômeurs, de pré­caires et de tra­vailleurs qui sont descen­dues dans la rue. De nom­breuses villes des alen­tours de Sidi Bouzid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des villes du nord au sud du pays jusque la cap­i­tale, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un car­ac­tère de ras-le-bol général­isé con­tre le chô­mage, la cherté de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­tiques sociales et économiques qui s’est éten­due à toutes les régions de la Tunisie. Les slo­gans les plus répan­dus y met­tent en cause directe­ment les choix poli­tiques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

Le régime tunisien dans une atti­tude car­ac­térisée par l’autisme a refusé d’entendre ces cris de dés­espoir. Sa seule réponse à ce mou­ve­ment paci­fique dans un pre­mier temps a été l’utilisation des forces de répres­sion. Il en est résulté la mort par balles d’un jeune de 18 ans, et de nom­breux blessés. (Lire la suite…)


La Côte d’Ivoire en proie à la guerre civile

Voilà la Côte d’Ivoire à nou­veau entraînée dans le gouf­fre. En procla­mant aujourd’hui [3/12/10] « la vic­toire de Lau­rent Gbag­bo » à l’élection prési­den­tielle du 28 novem­bre, le con­seil con­sti­tu­tion­nel à la botte du prési­dent sor­tant vient d’enclencher le pire. C’est-à-dire, prob­a­ble­ment et hélas, le début (ou la reprise) d’une guerre civile et peut-être aus­si la par­ti­tion du pays.

Ces résul­tats du con­seil con­sti­tu­tion­nel (51,45 % des voix à Gbag­bo) con­tre­dis­ent, et invali­dent, les résul­tats pro­vi­soires annon­cés jeu­di par la com­mis­sion élec­torale indépen­dante (CEI), qui ont don­né le can­di­dat de l’opposition et ex-pre­mier min­istre, Alas­sane Ouat­tara, gag­nant du scrutin avec 54,1 % des voix con­tre 45,9 % au sor­tant.

Lau­rent Gbag­bo, cet ancien prof d’histoire marx­isant, ancien opposant au dic­ta­teur « éclairé » Félix Houphouët-Boigny dans les pas duquel il s’est empressé de met­tre les siens, aggra­vant ain­si le schisme entre le sud et le nord du pays. De ce nord érigé en forter­esse anti-Gbag­bo, autour d’Alas­sa, ex-directeur général adjoint du FMI et chantre d’un mod­ernisme africano-libéral.

Ce n’est là, en quelques mots, qu’une image réduc­trice face à une réal­ité des plus com­plex­es dans laque­lle s’entremêlent l’histoire colo­niale et, par delà, les luttes trib­ales et même con­fes­sion­nelles – le con­cept d’ « ivoir­ité » mar­quant cette fron­tière scabreuse entre un nord tourné vers l’influence musul­mane et un sud « de la forêt », plus ani­miste et aus­si chris­tian­isé.

> > Arti­cles sur « C’est pour dire » en tapant « Côte d’Ivoire » dans la case Recherche. Et aus­si un reportage de févri­er 2008, « Jour tran­quille à Petit- Danané “, un trop rare moment de paix.


Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Bernard Nan­tet

Prix spé­cial du Jury 2010 à Cannes pour son film Un homme qui crie, le cinéaste tcha­di­en Mahamat Saleh Haroun, dit MSH, va pou­voir réalis­er son rêve : faire revivre le Nor­mandie, ce ciné­ma de Ndja­me­na en par­tie détru­it pen­dant les guer­res civiles qui ont déchiré son pays.

Dès 1979, la guerre civile a fait de la cap­i­tale tcha­di­enne un champ clos où les fac­tions se sont affron­tées autour de quelques façades de bâti­ments en dur, en par­ti­c­uli­er les ciné­mas. Comme tous les ciné­mas en Afrique, le Nor­mandie, seule salle cou­verte du pays, avait nour­ri pen­dant des années l’imaginaire des jeunes Tcha­di­ens. Pass­er der­rière sa façade à l’architecture néo art déco, c’était plonger dans un monde bien plus exo­tique et onirique que subir dans le bois sacré l’initiation tra­di­tion­nelle que François Tombal­baye, le pre­mier prési­dent, avait remise au goût du jour.

Pass­er der­rière la façade… © Ph. Bernard Nan­tet

Pour les enfants sol­dats des maîtres de la guerre se bat­tre autour du Nor­mandie reve­nait à entr­er dans la fic­tion pour en faire une réal­ité mortelle… sou­vent aux dépends des civils. C’est ain­si que touché à la jambe par une balle per­due, le jeune Mahamat Saleh Haround, guère plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fuite en brou­ette poussée par son père, puis en pirogue au Camer­oun voisin.

Petits boulots en Libye puis retourne­ments de la sit­u­a­tion poli­tique avec un père devenu ambas­sadeur. Arrivée à Paris en 1982, décou­verte du monde, du jour­nal­isme et des faiseurs de rêves Chap­lin, Bres­son, Wen­ders, les grands frères Sem­bène Ous­mane et Souley­mane Cis­sé. Mais les plaies des guer­res tcha­di­ennes n’arrivent pas à se refer­mer et ses films (Bye, Bye Africa, 1999 ; Abouna notre père, 2002 ;  Dar­rat, sai­son sèche, 2006), dont le dernier Un Homme qui crie, 2010) sont des con­stats amers de la trahi­son des adultes, car “en Afrique, dit-il, tout adulte est le père ou l’oncle de quelqu’un”. Et pour MSH, c’est “cette Afrique [des adultes]  qui a inven­té les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Africains qui jouent le rôle des colons. Ce que je mon­tre ici relève d’une respon­s­abil­ité tchao-tcha­di­enne” (Le Monde].

Redonner sa place au rêve : grâce à son prix Mahamat Saleh Haround a poussé le gou­verne­ment à créer un cen­tre de for­ma­tion des jeunes à l’audiovisuel. Et le Nor­mandie, remis de ses blessures pro­jet­tera son film en avant-pre­mière en atten­dant la résur­rec­tion du Rio, un autre éclopé de l’époque où des kalach­nikov avaient rem­placé les pro­jecteurs dans ces salles qui n’avaient rien d’un Cin­e­ma Par­a­di­sio


À Michel Germaneau, mort au nom de l’Homme, victime du fanatisme

Ni un touriste, ni un jour­nal­iste ou un « human­i­taire » au sens paten­té. Un human­iste sans doute. Un homme avant tout. Michel Ger­maneau a fini sa vie dans le désert nigérien, vic­time de fana­tiques religieux et assas­sins – ça va si sou­vent de pair. Ancien ingénieur élec­tricien, il avait 78 ans et souf­frait du cœur. Une mal­adie et des élans pour un même homme, debout, qui a su don­ner du sens à sa vie, jusqu’à la fin. Un homme, comme on aime en ren­con­tr­er.

La sin­istre mise en scène d’Al Qaï­da au Maghreb islamique

Il était d’abord venu dans cette région si déshéritée du Sahel pour y admir­er le ciel à l’occasion d’une éclipse. Il aurait pu rester touriste émer­veil­lé, mais le cœur en a décidé autrement. Il s’entiche de ses amis de ren­con­tre, s’engage à les aider, et revien­dra de mul­ti­ples fois à In-Abang­haret, un vil­lage à 280 km au nord-ouest d’Agadez où il avait aidé à mon­ter une école.

Agadez, une ville et une région dou­ble­ment désta­bil­isés : une pre­mière fois lors de la grande sécher­esse des années 70 qui provo­qua un exode mas­sif des Touaregs vers Agadez même et vers Niamey, la cap­i­tale nigéri­enne, où ils furent des plus mal accueil­lis, c’est peu dire. Une sec­onde fois avec la décou­verte et la mise en exploita­tion du gise­ment d’uranium d’Arlite, devenu un enjeu politi­co-économique entre l’état nigérien et la France d’Areva, dont les pop­u­la­tions locales ne rece­vaient que des miettes tout en étant exclues des pris­es de déci­sions les con­cer­nant. Un bon ter­reau pour les extrémistes.

Qu’il s’agisse de la forêt ou du cacao, du pét­role, des dia­mants, du cuiv­re, du coltan et plus encore de l’uranium, les richess­es de l’Afrique n’ont pour ain­si dire jamais prof­ité à leurs pop­u­la­tions. Voyez la Côte d’ivoire, le Con­go, les pays des Grands lacs, le Dar­four et le Tchad, l’Algérie. Et que dire de l’Afrique du Sud, au delà du mon­di­al de foot ? Car l’Afrique, c’est le règne de la pré­da­tion, d’une économie entière­ment détournée vers les intérêts privés.

Alors un Michel Ger­maneau là-dedans, bah, tout juste une pièce de gibier pour fous d’Allah ! Ils lui ont donc volé la vie, ses élans et ses illu­sions, au prof­it des leurs, si ter­ri­bles et démentes, infestées des pires pul­sions mor­bides et mor­tifères.

Michel Ger­maneau ne sera pas mort dans un hos­pice, ce qui est déjà beau. Il ne se sera pas résigné à la petite vie de retraité pépère,ce qui est aus­si remar­quable. Le pire serait tout de même qu’il mourût comme un chien dans une meute de hyènes. Ce qui est hélas prob­a­ble.


Sommet de Nice. La Françafrique, c’est toujours « cadavéré »

Humeur françafricaine. Voilà, c’est rap­port au bal des faux-culs qui vient de se tenir à Nice en l’honneur de la Françafrique, enfin l’« Afrique-France », excusez la manip’ des mots. Grand show sarkozien célébrant l’Amitié en son nou­veau culte si dés­in­téressé, n’est-il pas ? Quoi, l’« homme africain » aurait-il donc, depuis le dis­cours de Dakar, inté­gré l’Histoire ? L’homme (d’État) africain n’est guère ran­cu­nier et se laisse aisé­ment flat­ter. Et que je te passe des mains dans le dos, et que je t’affiche des risettes, et que je te bal­ance des ama­bil­ités empesées d’arrière-pensées d’arrière-boutiques. L’aumône et la sébile patien­tent en coulisse. Sans par­ler des affaires, car l’homme d’affaires, lui, est pas mal ren­tré dans l’Histoire… et compte bien y prospér­er.

Sur cette magie des mots aus­si, j’en dirais bien long. « Afrique-France », après vous, si si, je vous en prie… Comme pour effac­er le trou­ble passé des années colo­niales, post et néo-colo­niales. Ah mais tout ça date des anciens régimes ! Voici l’ère du « décom­plexé » ! Quel com­plexe, diantre ? Voici l’annonce mag­ique par laque­lle tout va devenir sim­ple puisque le petit com­plexé s’y engage d’un coup de sa baguette (chi­noise ?). Un nuage de poudre de per­limp­in­pin et hop ! oubliés, dis­parus comme par enchante­ment les régimes pour­ris et leurs dirigeants cor­rom­pus jusqu’à la moelle ; oubliés les jour­nal­istes et opposants en taule ou assas­s­inés ; oubliés les coups d’État, les putschistes san­guinaires, les actuels chefs de junte de Guinée et du Niger !

Non, la Françafrique « l’est pas bien morte » même si, comme dirait le chanteur con­go­lais Zao, tout ça « il est cadavéré ».

[audio:https://c-pour-dire.com/wp-content/uploads/2010/06/1Ancien-combattant-1.mp3|titles=Ancien com­bat­tant Zao|autostart=no]

Louisiane, golfe du Mexique. La marée noire du fric, pollution majeure

Ah ! cette ter­ri­ble propen­sion des médias à digér­er-évac­uer les événe­ments, à les neu­tralis­er au fur et à mesure que l’un chas­se l’autre. On ne le dira jamais assez. C’en est ain­si de cette sorte de « loi » de l’info-jetable, à l’image de nos temps à la va-vite. Donc, en ce dimanche 2 mai, je con­state que la marée noire du Golfe du Mex­ique se trou­ve déjà phago­cytée par la marée javel­lisante de l’ « actu »: accord UE-FMI sur la Grèce (ouf ! il y va de la finance inter­na­tionale – voir l’intéressante inter­view de Jean Ziegler sur la ques­tion dans L’Humanité) ; bombe désamor­cée à New-York (ouf ! on respire dans l’empire US et donc dans le monde…) ; PSG sacré roi du foot hexag­o­nal (ouf ! « on » a eu chaud…) ; et cætera.

Ain­si, l’actuelle cat­a­stro­phe majeure, ce trou béant qui fait saign­er le flanc de la planète, cette puru­lence qui s’en échappe et infecte le corps ter­restre, aurait déjà atteint le stade de la diges­tion par le grêle intestin de l’info-spectaculaire. Puisqu’il faut bien que le monde con­tin­ue à tourn­er tant bien que mal. Il le faut ! Impératif absolu, et qu’importe le sens de la rota­tion… Le sens, quel sens ? Pri­or­ité au diver­tisse­ment, cette poudre à mas­quer l’essentiel. Place au futile, au léger, au sec­ondaire, à l’insignifiant !

Petites îles madré­poriques peu­plées de man­groves de palé­tu­viers, les îles Moucha et Mas­cali se trou­vent à une heure de boutre de Dji­bouti. © g.ponthieu

Infer­nale, la machine à broy­er l’ « info » – cette écume sans lende­main – tourne sans relâche. Pourvu qu’on y pour­voie…, dès lors qu’à pleines pel­letées on gave sa chaudière avide du drame humain mis en spec­ta­cle. Demain est un autre jour, un nou­v­el épisode du grand feuil­leton de la comédie humaine. Atten­dons donc, comme une suite annon­cée, les prochaines images du drame en marche : pol­lu­tion des marais à man­groves des côtes du golfe du Mex­ique, destruc­tion de la flo­re et de la faune, mort des écosys­tèmes. Ça nous laisse un bon gise­ment de « belles images », une bonne nappe déri­vante d’indignations pas chères. Puis, tout ren­tr­era « dans l’ordre », autrement dit dans le chaos ordi­naire qu’on appelle la marche du monde.

Forêt lit­torale, inter­face entre la mer et le domaine ter­restre. © g.ponthieu

A quoi, bien mod­este­ment, j’oppose mes autres belles images, sans guillemets toute­fois, pris­es en 2006 dans la man­grove de l’île Moucha, au large de Dji­bouti. Nous sommes à l’entrée de la mer Rouge, ce cor­ri­dor qui voit défil­er une arma­da inces­sante de pétroliers. Zone de con­flits, de piratage, de grands dan­gers liés à la folie des humains. Les côtes de la mer Rouge abri­tent aus­si une forte den­sité de man­groves, donc un vivi­er végé­tal et ani­mal sem­blable à celui de la Louisiane, un acquis con­stru­it au fil des temps immé­mo­ri­aux – des mil­liers de siè­cles.

Les palé­tu­viers per­chés sur leurs racines-échas­s­es. ©g.ponthieu

Voici donc mes pho­tos pour égay­er la noirceur… Et en plus, ornées d’une coquet­terie : En avril 2008, le prési­dent de Dji­bouti – Omar Guelleh, poten­tat bien gan­grené – a annon­cé le pro­jet de louer l’île à des investis­seurs chi­nois qui prévoient d’y con­stru­ire un hôtel de luxe et un casi­no… La marée noire du fric, la plus dévas­ta­trice.

Les man­groves con­stituent les écosys­tèmes les plus pro­duc­tifs en bio­masse de notre planète. © g.ponthieu


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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