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Attentat de Barcelone : Kamel Daoud s’insurge contre le laxisme européen

Écrivain et journaliste algérien, Kamel Daoud s’est imposé, parmi d’autres trop rares dans le monde musulman, par son indépendance de jugement, la finesse de ses analyses et de son écriture. Tandis que nos médias se lamentent sans fin sur les abominations de Daesh, Kamel Daoud pointe ses réflexions sur leurs causes plutôt que sur leurs seuls effets. On ne saurait certes dénier les dimensions dramatiques des attentats. Mais leur mise en spectacle médiatique, l’étalage des témoignages multiples, les déclarations outrées ou va-t’en guerre, les recueillements et les prières publics, tout cela ne sert-il pas la stratégie publicitaire de terreur visée par l’État islamique ? En dénonçant l’Arabie saoudite comme « un Daesh qui a réussi », Kamel Daoud va précisément à contrecourant du dolorisme ambiant qui masque une géopolitique – celle de ce qu’on appelle l’Occident – schizophrène, absurde, meurtrière et sans fin. [GP]

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«L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi»

Par Kamel Daoud

Une pensée pour Barcelone. Mais après la compassion il est temps de s’interroger : Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh.

Le wahhabisme, radicalisme messianique né au XVIIIe siècle, a l’idée de restaurer un califat fantasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frappant : on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le principal mécène idéologique de la culture islamiste. Les nouvelles générations extrémistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées djihadistes. Elles ont été biberonnées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican islamiste avec une vaste industrie produisant théologiens, lois religieuses, livres et politiques éditoriales et médiatiques agressives.

Vifs remerciements à Omar Louzi, directeur du site Amazigh24, et à Kamel Daoud, qui ont volontiers autorisé la diffusion de cet article sur « C’est pour dire ».

Amazigh24.ma dont le siège est à Rabat se présente comme un site d’information généraliste, concernant le monde amazigh (relatif au peuple berbère et à sa langue) : Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Libye, Niger, Mali, Iles Canaries, Mauritanie, … et la diaspora amazigh en Amérique du Nord et en Europe… Un site participatif, indépendant, qui donne la parole à tous les Amazighs dans le monde… quels que soient leurs domaines d’activité : affaires, politique, culture. Le site se veut progressiste, humaniste, ouvert et tolérant.

On pourrait contrecarrer : Mais l’Arabie saoudite n’est-elle pas elle-même une cible potentielle de Daesh ? Si, mais insister sur ce point serait négliger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé religieux qui assure sa stabilité — et aussi, de plus en plus, sa précarité. Le piège est total pour cette famille royale fragilisée par des règles de succession accentuant le renouvellement et qui se raccroche donc à une alliance ancestrale entre roi et prêcheur. Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime.

 

Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaines de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée.

Il faut lire certains journaux islamistes et leurs réactions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies » ; les attentats sont la conséquence d’attaques contre l’Islam ; les musulmans et les arabes sont devenus les ennemis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la question palestinienne, le viol de l’Irak et le souvenir du trauma colonial pour emballer les masses avec un discours messianique. Alors que ce discours impose son signifiant aux espaces sociaux, en haut, les pouvoirs politiques présentent leurs condoléances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situation de schizophrénie totale, parallèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse sceptique sur les déclarations tonitruantes des démocraties occidentales quant à la nécessité de lutter contre le terrorisme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, comment empêcher les générations futures de basculer dans le djihadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses clergés, de sa culture et de son immense industrie éditoriale ?

Guérir le mal serait donc simple ? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Orient. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équilibre illusoire : On dénonce le djihadisme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le soutient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres.

Kamel Daoud


Poussée d’intolérance au Maroc. «Much Loved» interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 1415 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l’immoralité !


Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – «avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet»

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Moha­med Cheikh Ould Moha­med, détenu depuis le 2 jan­vier 2014, condamné à mort pour apostasie

Un jeune Mauritanien jugé pour apostasie après un écrit considéré comme blasphé–matoire a été condamné à mort mercredi soir (24/12/14) par un tribunal de Nouadhibou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed, détenu depuis le 2 janvier 2014, avait plaidé non coupable mardi 23 décembre à l’ouverture de son procès, le premier du genre en Mauritanie. La peine de mort n’est pas abolie dans le pays où, selon Amnesty International, la dernière exécution date de 1987.

Le prévenu, proche de la trentaine, s’est évanoui à l’énoncé du verdict par la Cour criminelle de Nouadhibou avant d’être ranimé et conduit en prison. L’annonce du jugement a été suivie de bruyantes scènes de joie dans la salle d’audience et à travers la ville de Nouadhibou avec des rassemblements ponctués de concerts de klaxon.

A l’audience, un juge a rappelé à l’accusé qu’il a été inculpé d’apostasie «pour avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet» dans un article publié brièvement sur des sites internet mauritaniens, dans lequel il contestait des décisions prises par le prophète Mahomet et ses compagnons durant les guerres saintes.

Mohamed Cheikh Ould Mohamed avait expliqué que «son intention n’était pas de porter atteinte au prophète, (…) mais de défendre une couche de la population mal considérée et maltraitée, les forgerons», dont il est issu. Il a ensuite déclaré : «Si on peut comprendre (à travers mon texte) ce pour quoi je suis inculpé, je le nie complètement et m’en repens ouvertement.»

Mercredi soir, les deux avocats commis d’office pour la défense ont insisté sur le repentir exprimé par l’accusé et estimé que cela devrait être pris en compte en sa faveur.

Plus tôt dans la journée, le procureur de la République de Nouadhibou avait requis la peine de mort à son encontre.

En rendant sa décision, la cour a indiqué que le prévenu tombait sous le coup d’un article du code pénal mauritanien prévoyant la peine de mort pour «tout musulman, homme ou femme, ayant renoncé à l’islam, explicitement ou à travers des actes ou paroles en tenant lieu».

mauritanieEn février, un célèbre avocat mauritanien, Me Mohameden Ould Icheddou, qui avait été sollicité par la famille de l’accusé, avait annoncé qu’il renonçait à le défendre après des manifestations hostiles contre le jeune homme ainsi que lui-même et ses proches.

Dans son article controversé, Mohamed Cheikh Ould Mohamed accusait la société mauritanienne de perpétuer un «ordre social inique hérité» de cette époque.

Plusieurs manifestations de colère avaient eu lieu à Nouadhibou et à Nouakchott, certains protestataires allant jusqu’à réclamer sa mise à mort, le qualifiant de «blasphémateur».

Selon des organisations islamiques locales, c’est la première fois qu’un texte critique de l’islam et du prophète est publié en Mauritanie, République islamique où la charia (loi islamique) est en vigueur mais dont les sentences extrêmes comme les peines de mort et de flagellations ne sont plus appliquées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Commentaire de Bernard Nantet, journaliste et africaniste, spécialiste du Sahara (auteur de Le Sahara. Histoire, guerres et conquêtes , éd. Tallandier).

Il y a quand même quelques chances que la «sentence» ne soit pas exécutée si les pressions internationales sont suffisantes, d’autant plus que la Mauritanie est partenaire dans la lutte contre les islamistes. Toutefois, c’est justement en raison de cette » rigueur » religieuse que la Mauritanie est relativement écartée de l’action des islamistes (un peu comme l’Arabie saoudite !!!) qui leur donne moins de grain à moudre. L’embêtant, c’est que ça se passe à Nouadhibou, loin de la «médiatisation » qu’il peut y avoir à Nouakchott.

Apparemment, il semble que le jeune homme en question, de par la raison qu’il donne de son geste qu’on ne connaît pas encore avec précision, serait issu de la caste des forgerons, méprisée comme il se doit, partout au Sahara, y compris chez les Touareg, où la tradition fait des forgerons des Juifs islamisés. Mépris ambigu cependant comme tout ce qui concerne les artisans, car on a besoin d’eux pour faire les menus objets usuels en métal (sa femme est généralement potière et c’est elle qui fait les coussins).

Cette histoire-là est à rapprocher de la condamnation (je ne sais pas si c’était à la peine de mort) d’un Noir maure qui avait brûlé des pages d’un traité juridique traditionnel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) justifiant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mauritanien se reconnaît de l’école malékite comme l’islam saharien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi coranique (charia) pour régler tous les problèmes d’ici-bas (et ceux de là-haut aussi probablement). Ces traités juridiques concernant la vie nomades (pâturages, captifs, mariage, vie quotidienne), ce sont les fameux manuscrits qui constituent les bibliothèques ambulantes nomades.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Bernard Nantet, journaliste et archéologue, spécialiste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 janvier, les habitants de Bangui, la capitale centrafricaine, virent surgir des groupes de combattants sans uniforme, le corps bardé de grigris et d’amulettes protectrices. Brusquement, l’Afrique de la brousse remontait à la surface avec ses traditions et son histoire occultée par la longue parenthèse coloniale et une indépendance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Oubangui-Chari ne nous avait pas habitués à voir s’exprimer tant de haine opposant gens de la brousse, christianisés de fraîche date, et musulmans, éleveurs ou commerçants établis depuis longtemps dans le pays.

Il aura suffi qu’un an auparavant, un ancien ministre, Michel Djotodia, agrège en une coalition (séléka en sango) tout ce que la région comptait de mécontents pour faire vaciller un État rongé par la corruption et le népotisme. La mise en coupe réglée du pays fit remonter à la surface les récits d’une époque où l’esclavage ravageait la région. Les opposants qui avaient fondu sur la capitale centrafricaine rassemblaient en l’occurrence des mercenaires tchadiens et soudanais, flanqués de coupeurs de routes et de braconniers venus épauler les revendications de la minorité musulmane marginalisée,

Des mois de pillages, de destructions et de tueries perpétrés par les membres de la Séléka suscitèrent la formation de groupes d’autodéfense, les anti-balaka (anti-machettes), un surnom qui renvoyait à des temps lointains où la kalachnikov n’équipait pas encore les envahisseurs. L’irruption de milices villageoises dans cette guerre civile de basse intensité s’accompagna d’exactions et de massacres envers les musulmans locaux accusés – souvent à tort – d’avoir pactisé avec les prédateurs.

La guerre civile en Sierra Leone (19912001) nous avait déjà montré à quelles dérives meurtrières des milices incontrôlées pouvaient se livrer dans des conflits internes. Issues des associations traditionnelles de chasseurs, ou kamajors, et baptisées en la circonstance Forces de défense civile (CDF), ces milices progouvernementales sierra-léonaises furent à l’origine de nombreuses atrocités.

Disparu récemment, l’historien malien Youssouf Tata Cissé (19352013), auteur d’une thèse sur les confréries de chasseurs en Afrique occidentale, a montré l’importance des chasseurs traditionnels dans la vie collective et la défense des villages. Autrefois groupées en confréries initiatiques, elles avaient un rôle dans le maintien de la cohésion sociale, comme au Rwanda où Tutsis, Hutus et Twas pouvaient se retrouver au sein d’un culte rendu au chasseur mythique Ryangombe.

Avant que les compagnies européennes concessionnaires n’exploitent le pays et les populations de façon scandaleuse (début du XXe siècle), les forêts de l’Oubangui-Chari servirent de refuge aux animistes fuyant les razzias esclavagistes destinées à fournir au monde arabe et à l’Empire ottoman la force servile qui leur manquait. Premier des voyageurs du XIXe siècle à visiter la région, le Tunisien Mohamed el Tounsi, qui accompagna une razzia au Darfour voisin (18031813), témoigna des pillages et des rafles qui dévastaient des territoires entiers comme le Dar el Ferti dans l’est de la Centrafrique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le contrecoup de la déstabilisation du Tchad provoquée par l’arrivée des Ouled Slimane, anciens mercenaires à la solde des pachas de Tripoli contre les nomades Toubous du Fezzan, en Libye. Cette tribu arabe fut chassée vers le Tchad quand l’Empire ottoman reprit en main la régence de Tripoli, jugée trop faible pour s’opposer à la poussée française en Algérie (milieu du XIXe siècle). Dévasté, ses royaumes affaiblis, le Tchad ne put s’opposer aux esclavagistes venus du Soudan. Parmi ceux-ci figure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent merveille dans la chasse aux animistes qui se réfugièrent dans les forêts centrafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée traditionnelle des anciens chasseurs d’esclaves, qu’a surgi la Séléka, rejouant un scénario bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aussi bégayer. Les affrontements meurtriers, dont Sebha, dans le sud, fut récemment le théâtre (150 morts dans la dernière quinzaine de janvier), mettent de nouveau aux prises les Ouled Slimane, anciens alliés de Kadhafi, avec les Toubous. En effet, ces derniers tentent de récupérer des territoires au Fezzan et des oasis, tel celui de Koufra dont ils furent jadis chassés.

Ainsi, ironie de l’Histoire, en Centrafrique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses razzias se rappelle au souvenir des hommes à travers les événements dramatiques actuels qui, à première vue, pourraient paraître sans aucun lien.

Article paru sur le Huffington Post


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

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Non seulement j’ai changé le titre, trouvant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit «en noir et blanc»), mais j’ai aussi remplacé la photo. La précédente, bien meilleure, provenait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remercie en m’excusant pour l’emprunt involontaire. Celle-ci semble libre de droit. 

Paroles :

Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes… C’est vivre de manière à respecter et renforcer la liberté des autres. [Remarque : cette formulation est à rapprocher de la fameuse «Ma liberté s’arrête où commence celle des autres». Traduction mandelienne : «Ma Liberté commence avec celle des autres». Intéressant, non ?]

Je n’étais pas un messie, mais un homme ordinaire qui était devenu un leader en raison de circonstances extraordinaires.

C’est en revenant à un endroit où rien n’a bougé qu’on réalise le mieux à quel point on a changé.

La politique peut être renforcée par la musique, mais la musique a une puissance qui défie la politique.

 – Nelson Mandela


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Bernard Nantet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bouquins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décennies, il l’aura labouré ce continent infini, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insatiable curiosité. Archéologue autant que journaliste – les deux métiers s’entremêlent, selon les profondeurs des couches explorées, selon les époques –, cet érudit attentionné possède le don de questionner les traces pour faire parler les hommes qui les ont laissées dans les temps plus ou moins lointains. De même que, journaliste, il questionne « les gens », ceux de maintenant pour atteindre ce qui demeure du passé. Deux méthodes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ainsi interroge-t-il aujourd’hui le Sahara, cet autre continent dans le continent, ou plutôt cet océan de pierres, cailloux, montagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquiétant, objet de fascination, enjeu de conquêtes et de pouvoir. Ce lieu de confrontations que l’on peut dire existentielles entre paysans sédentaires et nomades, lieu cependant livré à tous les vents, y compris les plus mauvais des envahisseurs, exploiteurs, trafiquants en tous genres – aujourd’hui les armes, la drogue, les expédients du fondamentalisme religieux, viles marchandises succédant au commerce ancestral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aussi, non sans forger une certaine sagesse nouée à l’infinitude des horizons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démythifier une contrée exposée à l’exotisme, « Tombouctou l’inaccessible a cessé d’être la Mystérieuse ». Il faut désormais se rendre à la dure réalité qui rejoint l’âpreté du « monde globalisé », assoiffé comme jamais de ressources « vitales », dont cet uranium d’Arlite au Niger, qui nourrit nos centrales, devient un enjeu international et excite les terroristes.

On comprend au fil de ces quatre cents pages très denses, à quel point le Sahara, depuis les temps immémoriaux en passant par sa tumultueuse histoire (curieusement liée aux premiers navigateurs) se trouve relié à l’« autre monde », notamment, et pour aller vite, via l’arabisation et les colonisations modernes. Sans oublier les épopées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Latécoère, Saint-Exupéry).

On sera étonné également par le chapitre illustrant la « fascination du désert », nourrie en effet d’exotisme (Delacroix, Fromentin ; Isabelle Eberhardt ; Paul Morand… et Albert Londres). Vint ensuite « le temps des chercheurs », remarquables défricheurs au long cours des missions scientifiques.

L’ouvrage se termine par un abondant chapitre intitulé « L ‘« Indépendance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brûlante, qui ne se termine pas, sinon sur une interrogation, là où le journaliste rejoint l’historien.

Passionnant, cet ouvrage est à la fois précieux par la richesse de contenu et par la qualité de l’écriture. Sa lecture en est facilitée par d’innombrables intertitres et tout un appareillage d’édition : chronologie, glossaire, carte, bibliographie et index – certains éditeurs pourraient s’en inspirer. De même, pour d’autres raisons, qu’un certain conseiller présidentiel, quant à lui désormais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Sahara. Histoire, guerres et conquêtes. Bernard Nantet.

Tallandier éditeur. 400 p. 22,90


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entretien avec Bernard Nantet, africaniste, auteur entre autres de Dictionnaire de l’Afrique (Larousse) et Chronologie de l’Afrique (éd. TSH)

Les événements de Côte d’ivoire peuvent être difficiles à comprendre, précisément parce qu’ils sont traités de manière événementielle. La presse de consommation courante – comme on le disait de la piquette – ignore la complexité, tend à généraliser autant qu’à clichetonner. Pour des tas de raisons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ainsi qu’un certain discours dakarois et présidentiel l’a montré jadis de façon déplorable. Bref, dans un blog non obnubilé par le temps, la longueur et le « client », on pouvait essayer de démêler l’écheveau ivoirien. C’est ce que fait ci-dessous Bernard Nantet, mon pote et compère africaniste avec qui j’ai si souvent voyagé en Afrique, et en particulier en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux clivage nord-sud ivoirien ?

– Bernard Nantet. Ça se passe à plusieurs niveaux. C’est d’abord un clivage économique, donc social forcément. Dans le sud, les gens sont beaucoup plus riches, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appréciés sur le marché mondial. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beaucoup plus difficilement parce que c’est un pays de savane. Clivage aussi du fait que le nord est plus musulman et le sud plutôt chrétien et animiste ; mais au nord comme au sud on continue à pratiquer les religions traditionnelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du christianisme « pur ». En quoi il faut aussi éviter d’opposer trop l’un à l’autre. Le clivage social tient à la fois de la plus grande pauvreté du nord, mais aussi au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voisins pour travailler le cacao et le café de manière saisonnière.2Cte_dIvoire

• Oui, des travailleurs venant du nord du pays mais aussi des travailleurs migrants, venus du Burkina Faso notamment…

– …Oui. Et du Mali également. Il s’agit de pays de la savane, beaucoup plus soumise aux aléas de la sécheresse, déjà que la saison sèche y dure parfois six mois et plus ! D’où ces migrations vers le sud. C’est pour cette raison que les colons avaient créé la grande voie de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou et ainsi faire venir les travailleurs saisonniers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie ferrée permettait aussi de relier le Burkina Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les travailleurs et les renvoyer tout aussi vite dès que la saison tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les transports routiers ne fonctionnaient pas.

• Je reviens un peu en arrière à propos des données religieuses dont tu as bien montré la nécessité d’en relativiser l’importance. Cependant, tiennent-elles quand même une place dans le conflit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la religion compte en quoi que ce soit dans la situation actuelle – je parle des pratiques religieuses envers lesquelles les Africains sont très tolérants. Même si ça divise les populations selon leurs manières de vivre. Par exemple, les musulmans ont tendance à vouloir manger du riz, à la différence des paysans du nord qui eux consomment du mil qu’ils cultivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des campagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du travail pour s’en procurer car il est plus cher que le mil, c’est une question de modernité. Les différences sont donc plus marquées sur les genres de vie que sur les pratiques religieuses à proprement parler. Je parle des habitants du nord de l’Afrique occidentale pas complètement islamisés, à la différence des habitants des zones forestières qui ont plus tendance à manger du manioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il mangent aussi du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fixer sur la religion, même si elle tend à prendre de plus en plus d’importance avec l’islamisation croissante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aussi…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moindre que l’islamisation. Il ne faut pas oublier qu’au début de la colonisation, les Ivoiriens du sud avaient été convertis au christianisme pour évoluer ensuite vers le protestantisme et vers un syncrétisme entre le christianisme et la religion traditionnelle. Lors de grandes grèves du début de la colonisation, les travailleurs s’appuyaient sur ce syncrétisme avec églises indépendantes et pasteurs « prophètes » pour s’opposer aux nouvelles cultures imposées par le colonisateur. L’évangélisme de Simone Gbagbo renoue en quelque sorte avec ce syncrétisme prophétique.

Laurent Gbagbo (DR)

Alassane Ouattara (DR)

 

 

 

 

 

 

• Justement, du point de vue de l’histoire et à propos de la colonisation, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les conflits actuels ?

– Peu de place dans le conflit lui-même, je crois. Parce que sous Gbagbo, Bolloré comme les autres grandes compagnies françaises étaient très bien vues. Tout a commencé à la fin des années 80 lors de la crise économique qui a frappé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Houphouët-Boigny a fait appel à l’économiste Alassane Ouattara pour, comme on dit si bien, remettre de l’ordre dans l’économie ivoirienne – ce qui voulait dire tailler dans le secteur public. Ouattara fut ministre de l’économie de 90 à 93, c’est-à-dire jusqu’à la mort d’Houphouët, et durant la période où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouattara qui faisait alors la politique économique de la Côte d’ivoire. Il a vraiment sabré dans le secteur public, privatisant à mort. Surtout, il a supprimé la Caisse de compensation économique créée dans les années 60, à l’époque du « miracle ivoirien ». Cette caisse permettait de lisser les écarts de rendements agricoles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on faisait des provisions qui permettaient de payer les petits planteurs en cas de mévente. Il ne faut pas oublier qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa carrière politique, dès avant l’indépendance, en tant que syndicaliste agricole – Sékou Touré, lui, président de la Guinée, était un syndicaliste des dockers, c’était très différent ! Houphouët-Boigny est un syndicaliste des petits planteurs contre les gros. C’est ainsi qu’il est devenu président de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aussi lui qui a mis en avant la « Françafrique » tout en imposant un  pouvoir dictatorial dont certains sont restés nostalgiques…

– La Françafrique est un concept élaboré par Houphouët-Boigny qui voulait montrer la proximité de l’Afrique francophone avec la France – pas seulement les hommes politiques, mais aussi les élites, les intellectuels et les Africains francophones en général. À la mort d’Houphouët-Boigny en 93, c’est un Baoulé comme lui, Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale, qui est devenu président de manière constitutionnelle. En 1995, il est élu avec 96% des suffrages… avant d’être renversé en 99 par Robert Guéï lors d’un coup d’État militaire. Aux élections d’octobre 2000, Guéï est battu, mais refuse de reconnaître le résultat. Des manifestations feront alors environ 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch organisé par les opposants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lancé le thème de l’« ivoirité », contre lequel Gbagbo s’était d’ailleurs élevé en tant que socialiste. Thème qu’il ne reprendra pas vraiment à son compte, même si ça a été beaucoup dit. Bref, il est devenu président en 2000 face à Guéï et Ouattara [Ndlr : comme nous l’a fait justement remarquer un commentateur, voir ci-dessous, Ouattara n’avait pas été candidat en 2000, pour cause de non «ivoirité»] et en 2002, donc, les putschistes du nord exigent que Ouattara devienne président. Le pays va se trouver coupé en deux moitiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Marcoussis » et les bombardements de Bouaké qui causeront 9 morts et une cinquantaine de blessés chez les militaires français, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordonnés. La réplique des Français a ensuite déclenché de violentes émeutes anti-françaises.

• Après quoi les élections furent reportées à plusieurs reprises, finalement jusqu’en 2010, avec les conséquences que l’on sait.

– Chacun des camps a accusé l’autre d’avoir trafiqué bulletins et résultats. Le problème électoral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vraiment contrôlés, en particulier ceux du nord, beaucoup plus clairsemés qu’au sud. Gbagbo n’a pas accepté le verdict de Ouattara et réciproquement. Mais comme Ouattara était un ancien haut fonctionnaire du Fonds monétaire international, il était considéré comme celui qui allait remettre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « communauté internationale » a choisi. Ainsi on avait d’un côté ce fils de marchand, libéral tendance néo ou ultra, ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un professeur d’histoire qui a passé sa thèse sur le marxisme à Paris… Ils ne sont guère compatibles pour gouverner ensemble… D’autant qu’en 1992, Gbagbo et sa femme avait été jetés en prison par Ouattara, pendant plus d’un an !

• Pourquoi finalement n’y a-t-il pas eu recompte des bulletins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recompter, et dans quelles conditions à nouveau ? Et Gbagbo n’était pas non plus des plus propres tant en ce qui concerne les droits de l’homme, la disparition du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer* ; l’assassinat de Jean Hélène*, de Radio France internationale ; les exactions de son mouvement des « Jeunes patriotes », etc. Peut-être aurait-il fallu un intérim avec Konan Bédié pendant un ou deux ans, le temps que les choses se calment… Personne ne l’aurait vraiment souhaité, ni les antagonistes, ni la « communauté internationale » qui misait tant sur Ouattara. Quant à Gbagbo, la presse occidentale l’avait en quelque sorte «dans le nez» à cause des assassinats de Kieffer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trouve maintenant vraiment coupée en deux. Je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger.

• Surtout avec un déséquilibre lié au fait que la capitale économique, Abidjan, est plus fortement gbagboïste.

– Oui, et le sud plus généralement. Et quand les habitants du nord vont arriver dans le sud pour s’y installer, comment cela va-t-il se passer, y compris chez les Baoulé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du centre et du sud-est, dont font partie les Baoulé (comme les Ashanti du Ghana), comment vont-ils aussi réagir ? Le clivage va-t-il s’accentuer ? Comment faire pour que ce qu’on appelle toujours pudiquement les « processus de paix »  ne continuent pas à cacher de vrais conflits ? Qu’en sera-t-il de la commission « vérité et réconciliation » proposée par Ouattara selon le modèle d’Afrique du Sud, on peut essayer, pourquoi pas ? Il ne faut pas oublier que Gbagbo et Ouattara se sont retrouvés ensemble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élections organisées par Konan Bédié, estimées non démocratiques. Mais il s’est passé tant de choses entre-temps…

* Taper «Kieffer» et «Jean Hélène» dans la case Rechercher, colonne de droite.


Les révoltes du monde arabe interpellent l’Afrique noire

Le 11ème Forum social mondial se tient en ce moment à Dakar. Ph bastamag.net

On a peut-être parlé un peu vite de contagion. Les événements de Tunisie ont agi comme éveilleurs dans ce monde arabe que l’on a cru condamné à l’errance fondamentaliste ou, au mieux, à l’immobilisme. Éveilleurs mais non nécessairement déclencheurs, car les mouvements sociopolitiques n’obéissent pas à la simple mécanique des dominos. Et la question demeure dans sa dimension géopolitique : Comment inventer un modèle affranchi de la tyrannie mafieuse ou religieuse ?

Éléments de réponse intéressants avancés  dans Le Monde [5/02/11] par Hasni Abidi, politologue, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève. À la fin de son article intitulé « Vers la fin de l’exception arabe », il conclut : « Nul ne peut prévoir l’avenir, mais les événements en Tunisie ont pris tout le monde de court. La première victime de ce mouvement de révolte dans l’espace arabe est le paradigme culturaliste. Longtemps, la politologie a baigné dans l’idée d’une particularité culturelle du monde arabe pour en expliquer les déficits chroniques en matière de démocratie. La rue a eu raison du différentialisme arabe. »

Un autre différentialisme reste à abattre : celui de l’Afrique noire, qu’un certain « discours de Dakar » d’un certain président bien téméraire et ignorant a commis en 2007. Les événements de Tunisie l’ont à jamais décrédibilisé. Il est vrai que Sarkozy se référait plutôt à l’Afrique subsaharienne.

Va pour l’Histoire, il n’empêche que les interrogations se tournent aujourd’hui vers l’Afrique et sa cinquantaine de pays aux régimes bien peu reluisants – sauf à chercher à la loupe, dans certaines circonstances ou à bien des réserves près…


Côte-d’Ivoire. On recompte les voix ou on refait le match ?

par Bernard Nantet

Alors que les mânes de Jean Hélène, de Guy-André Kieffer et  d’Albert Zongo planent encore sur les palais présidentiels de Laurent Gbagbo à Abidjan et du mentor d’Alassane Ouatara à Ouagadougou, les clans locaux et les intérêts supranationaux qui font le malheur de la Côte-d’Ivoire depuis une décennie en remettent une couche. Qu’auraient pensé ces trois journalistes, aujourd’hui disparus pour avoir voulu lorgner de trop près les allées nauséabondes des pouvoirs en place, du manque de distance pris par nombre de leurs confrères dans le traitement des informations sur le sujet ?

Parions que le temps, les événements, les polémiques faisant leurs œuvre, la Côte d’Ivoire  ne devienne, comme le Rwanda, un de ces sujets sur lesquels, à trop se passionner et à s’investir, on ne puisse plus revenir sur des engagements trop lapidaires…  ou un fonds de commerce trop rentable. (Où sont passés les thuriféraires et les communicants de Kagamé face aux quatre millions de morts du Kivu ? ).

Laurent Gbagbo, en 2007. Ph. Wikipedia

Un unanimisme étonnant faisant de Gbagbo un horrible dictateur refusant de laisser la place à un vainqueur démocratiquement élu a de quoi choquer, mais pose un problème élémentaire. Pourquoi ce vertueux prurit démocratique de Washington, Paris, Bruxelles, de l’ONU, alors que des élections récentes (Égypte, Burkina, Tunisie, etc) ont porté au pouvoir des majorités atteignant des scores à la soviétique ou qu’ailleurs, des réformes constitutionnelles permettent de faire perdurer indéfiniment des présidents inamovibles ?

Alassane Ouattara en 2002. Ph. Wikipedia

Comme Kagamé, qui a fait ses classes à Fort Leavenworth (USA), centre doctrinaire de l’armée américaine, Ouattara, enfant chéri du FMI à l’anagramme («ADO» pour Alassane Dramane Ouattara) qui ne s’invente pas, fait partie de cette nouvelle stratégie d’après guerre froide visant à s’appuyer sur de nouveaux dirigeants détachés des colonisateurs du passé. (Hou ! la vilaine Françafrique, tarte à la crème servie à grandes louchées et destinée à faire oublier ces nouveaux arrivants et leurs maîtres à penser de la finance mondialisée !)

(Lire la suite…)


Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tunisie est en proie à de graves tensions sociales provoquant des manifestations et une répression policière des plus brutales. Un récit nous en est fourni par la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR), qui regroupe en France des Tunisiens opposés au régime de Ben Ali. De son côté, la télévision quatarie El Jazira a largement rendu compte de ces événements comme le montre l’extrait ci-dessous/

«Le mouvement  de protestation  s’est déclenché  à Sidi Bouzid le vendredi 17 décembre après qu’un jeune chômeur, vendeur ambulant de fruits et légumes, s’est immolé par le feu. Il venait d’être délogé du trottoir par des policiers. Ainsi a-t-il voulu signifier qu’il ne lui restait aucun espoir pour vivre dans la Tunisie des « miracles » économiques, dont le résultat est un chômage endémique qui touche aujourd’hui en particulier la jeunesse, sans épargner aucunement les titulaires d’un diplôme supérieur.

«A partir de ce moment, ce sont d’importantes manifestations de jeunes chômeurs, de précaires et de travailleurs qui sont descendues dans la rue. De nombreuses villes des alentours de Sidi Bouzid ont rejoint le mouvement dans un premier temps, puis des villes du nord au sud du pays jusque la capitale, Tunis, ont donné à ce mouvement un caractère de ras-le-bol généralisé contre le chômage, la cherté de la vie, la corruption, l’injustice des politiques sociales et économiques qui s’est étendue à toutes les régions de la Tunisie. Les slogans les plus répandus y mettent en cause directement les choix politiques fondamentaux du pouvoir et de l’administration.

«Le régime tunisien dans une attitude caractérisée par l’autisme a refusé d’entendre ces cris de désespoir. Sa seule réponse à ce mouvement pacifique dans un premier temps a été l’utilisation des forces de répression. Il en est résulté la mort par balles d’un jeune de 18 ans, et de nombreux blessés. (Lire la suite…)


La Côte d’Ivoire en proie à la guerre civile

Voilà la Côte d’Ivoire à nouveau entraînée dans le gouffre. En proclamant aujourd’hui [3/12/10] « la victoire de Laurent Gbagbo » à l’élection présidentielle du 28 novembre, le conseil constitutionnel à la botte du président sortant vient d’enclencher le pire. C’est-à-dire, probablement et hélas, le début (ou la reprise) d’une guerre civile et peut-être aussi la partition du pays.

Ces résultats du conseil constitutionnel (51,45 % des voix à Gbagbo) contredisent, et invalident, les résultats provisoires annoncés jeudi par la commission électorale indépendante (CEI), qui ont donné le candidat de l’opposition et ex-premier ministre, Alassane Ouattara, gagnant du scrutin avec 54,1 % des voix contre 45,9 % au sortant.

Laurent Gbagbo, cet ancien prof d’histoire marxisant, ancien opposant au dictateur « éclairé » Félix Houphouët-Boigny dans les pas duquel il s’est empressé de mettre les siens, aggravant ainsi le schisme entre le sud et le nord du pays. De ce nord érigé en forteresse anti-Gbagbo, autour d’Alassa, ex-directeur général adjoint du FMI et chantre d’un modernisme africano-libéral.

Ce n’est là, en quelques mots, qu’une image réductrice face à une réalité des plus complexes dans laquelle s’entremêlent l’histoire coloniale et, par delà, les luttes tribales et même confessionnelles – le concept d’ « ivoirité » marquant cette frontière scabreuse entre un nord tourné vers l’influence musulmane et un sud « de la forêt », plus animiste et aussi christianisé.

> > Articles sur « C’est pour dire » en tapant « Côte d’Ivoire » dans la case Recherche. Et aussi un reportage de février 2008, « Jour tranquille à Petit- Danané «, un trop rare moment de paix.


Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Bernard Nantet

Prix spécial du Jury 2010 à Cannes pour son film Un homme qui crie, le cinéaste tchadien Mahamat Saleh Haroun, dit MSH, va pouvoir réaliser son rêve : faire revivre le Normandie, ce cinéma de Ndjamena en partie détruit pendant les guerres civiles qui ont déchiré son pays.

Dès 1979, la guerre civile a fait de la capitale tchadienne un champ clos où les factions se sont affrontées autour de quelques façades de bâtiments en dur, en particulier les cinémas. Comme tous les cinémas en Afrique, le Normandie, seule salle couverte du pays, avait nourri pendant des années l’imaginaire des jeunes Tchadiens. Passer derrière sa façade à l’architecture néo art déco, c’était plonger dans un monde bien plus exotique et onirique que subir dans le bois sacré l’initiation traditionnelle que François Tombalbaye, le premier président, avait remise au goût du jour.

Passer derrière la façade… © Ph. Bernard Nantet

Pour les enfants soldats des maîtres de la guerre se battre autour du Normandie revenait à entrer dans la fiction pour en faire une réalité mortelle… souvent aux dépends des civils. C’est ainsi que touché à la jambe par une balle perdue, le jeune Mahamat Saleh Haround, guère plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fuite en brouette poussée par son père, puis en pirogue au Cameroun voisin.

Petits boulots en Libye puis retournements de la situation politique avec un père devenu ambassadeur. Arrivée à Paris en 1982, découverte du monde, du journalisme et des faiseurs de rêves Chaplin, Bresson, Wenders, les grands frères Sembène Ousmane et Souleymane Cissé. Mais les plaies des guerres tchadiennes n’arrivent pas à se refermer et ses films (Bye, Bye Africa, 1999 ; Abouna notre père, 2002Darrat, saison sèche, 2006), dont le dernier Un Homme qui crie, 2010) sont des constats amers de la trahison des adultes, car «en Afrique, dit-il, tout adulte est le père ou l’oncle de quelqu’un». Et pour MSH, c’est «cette Afrique [des adultes]  qui a inventé les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Africains qui jouent le rôle des colons. Ce que je montre ici relève d’une responsabilité tchao-tchadienne» (Le Monde].

Redonner sa place au rêve : grâce à son prix Mahamat Saleh Haround a poussé le gouvernement à créer un centre de formation des jeunes à l’audiovisuel. Et le Normandie, remis de ses blessures projettera son film en avant-première en attendant la résurrection du Rio, un autre éclopé de l’époque où des kalachnikov avaient remplacé les projecteurs dans ces salles qui n’avaient rien d’un Cinema Paradisio


À Michel Germaneau, mort au nom de l’Homme, victime du fanatisme

Ni un touriste, ni un journaliste ou un « humanitaire » au sens patenté. Un humaniste sans doute. Un homme avant tout. Michel Germaneau a fini sa vie dans le désert nigérien, victime de fanatiques religieux et assassins – ça va si souvent de pair. Ancien ingénieur électricien, il avait 78 ans et souffrait du cœur. Une maladie et des élans pour un même homme, debout, qui a su donner du sens à sa vie, jusqu’à la fin. Un homme, comme on aime en rencontrer.

La sinistre mise en scène d’Al Qaïda au Maghreb islamique

Il était d’abord venu dans cette région si déshéritée du Sahel pour y admirer le ciel à l’occasion d’une éclipse. Il aurait pu rester touriste émerveillé, mais le cœur en a décidé autrement. Il s’entiche de ses amis de rencontre, s’engage à les aider, et reviendra de multiples fois à In-Abangharet, un village à 280 km au nord-ouest d’Agadez où il avait aidé à monter une école.

Agadez, une ville et une région doublement déstabilisés : une première fois lors de la grande sécheresse des années 70 qui provoqua un exode massif des Touaregs vers Agadez même et vers Niamey, la capitale nigérienne, où ils furent des plus mal accueillis, c’est peu dire. Une seconde fois avec la découverte et la mise en exploitation du gisement d’uranium d’Arlite, devenu un enjeu politico-économique entre l’état nigérien et la France d’Areva, dont les populations locales ne recevaient que des miettes tout en étant exclues des prises de décisions les concernant. Un bon terreau pour les extrémistes.

Qu’il s’agisse de la forêt ou du cacao, du pétrole, des diamants, du cuivre, du coltan et plus encore de l’uranium, les richesses de l’Afrique n’ont pour ainsi dire jamais profité à leurs populations. Voyez la Côte d’ivoire, le Congo, les pays des Grands lacs, le Darfour et le Tchad, l’Algérie. Et que dire de l’Afrique du Sud, au delà du mondial de foot ? Car l’Afrique, c’est le règne de la prédation, d’une économie entièrement détournée vers les intérêts privés.

Alors un Michel Germaneau là-dedans, bah, tout juste une pièce de gibier pour fous d’Allah ! Ils lui ont donc volé la vie, ses élans et ses illusions, au profit des leurs, si terribles et démentes, infestées des pires pulsions morbides et mortifères.

Michel Germaneau ne sera pas mort dans un hospice, ce qui est déjà beau. Il ne se sera pas résigné à la petite vie de retraité pépère,ce qui est aussi remarquable. Le pire serait tout de même qu’il mourût comme un chien dans une meute de hyènes. Ce qui est hélas probable.


Sommet de Nice. La Françafrique, c’est toujours « cadavéré »

Humeur françafricaine. Voilà, c’est rapport au bal des faux-culs qui vient de se tenir à Nice en l’honneur de la Françafrique, enfin l’« Afrique-France », excusez la manip’ des mots. Grand show sarkozien célébrant l’Amitié en son nouveau culte si désintéressé, n’est-il pas ? Quoi, l’« homme africain » aurait-il donc, depuis le discours de Dakar, intégré l’Histoire ? L’homme (d’État) africain n’est guère rancunier et se laisse aisément flatter. Et que je te passe des mains dans le dos, et que je t’affiche des risettes, et que je te balance des amabilités empesées d’arrière-pensées d’arrière-boutiques. L’aumône et la sébile patientent en coulisse. Sans parler des affaires, car l’homme d’affaires, lui, est pas mal rentré dans l’Histoire… et compte bien y prospérer.

Sur cette magie des mots aussi, j’en dirais bien long. « Afrique-France », après vous, si si, je vous en prie… Comme pour effacer le trouble passé des années coloniales, post et néo-coloniales. Ah mais tout ça date des anciens régimes ! Voici l’ère du « décomplexé » ! Quel complexe, diantre ? Voici l’annonce magique par laquelle tout va devenir simple puisque le petit complexé s’y engage d’un coup de sa baguette (chinoise ?). Un nuage de poudre de perlimpinpin et hop ! oubliés, disparus comme par enchantement les régimes pourris et leurs dirigeants corrompus jusqu’à la moelle ; oubliés les journalistes et opposants en taule ou assassinés ; oubliés les coups d’État, les putschistes sanguinaires, les actuels chefs de junte de Guinée et du Niger !

Non, la Françafrique « l’est pas bien morte » même si, comme dirait le chanteur congolais Zao, tout ça « il est cadavéré ».

[audio:https://c-pour-dire.com/wp-content/uploads/2010/06/1Ancien-combattant-1.mp3|titles=Ancien combattant Zao|autostart=no]

Louisiane, golfe du Mexique. La marée noire du fric, pollution majeure

Ah ! cette terrible propension des médias à digérer-évacuer les événements, à les neutraliser au fur et à mesure que l’un chasse l’autre. On ne le dira jamais assez. C’en est ainsi de cette sorte de « loi » de l’info-jetable, à l’image de nos temps à la va-vite. Donc, en ce dimanche 2 mai, je constate que la marée noire du Golfe du Mexique se trouve déjà phagocytée par la marée javellisante de l’ « actu »: accord UE-FMI sur la Grèce (ouf ! il y va de la finance internationale – voir l’intéressante interview de Jean Ziegler sur la question dans L’Humanité) ; bombe désamorcée à New-York (ouf ! on respire dans l’empire US et donc dans le monde…) ; PSG sacré roi du foot hexagonal (ouf ! « on » a eu chaud…) ; et cætera.

Ainsi, l’actuelle catastrophe majeure, ce trou béant qui fait saigner le flanc de la planète, cette purulence qui s’en échappe et infecte le corps terrestre, aurait déjà atteint le stade de la digestion par le grêle intestin de l’info-spectaculaire. Puisqu’il faut bien que le monde continue à tourner tant bien que mal. Il le faut ! Impératif absolu, et qu’importe le sens de la rotation… Le sens, quel sens ? Priorité au divertissement, cette poudre à masquer l’essentiel. Place au futile, au léger, au secondaire, à l’insignifiant !

Petites îles madréporiques peuplées de mangroves de palétuviers, les îles Moucha et Mascali se trouvent à une heure de boutre de Djibouti. © g.ponthieu

Infernale, la machine à broyer l’ « info » – cette écume sans lendemain – tourne sans relâche. Pourvu qu’on y pourvoie…, dès lors qu’à pleines pelletées on gave sa chaudière avide du drame humain mis en spectacle. Demain est un autre jour, un nouvel épisode du grand feuilleton de la comédie humaine. Attendons donc, comme une suite annoncée, les prochaines images du drame en marche : pollution des marais à mangroves des côtes du golfe du Mexique, destruction de la flore et de la faune, mort des écosystèmes. Ça nous laisse un bon gisement de « belles images », une bonne nappe dérivante d’indignations pas chères. Puis, tout rentrera « dans l’ordre », autrement dit dans le chaos ordinaire qu’on appelle la marche du monde.

Forêt littorale, interface entre la mer et le domaine terrestre. © g.ponthieu

A quoi, bien modestement, j’oppose mes autres belles images, sans guillemets toutefois, prises en 2006 dans la mangrove de l’île Moucha, au large de Djibouti. Nous sommes à l’entrée de la mer Rouge, ce corridor qui voit défiler une armada incessante de pétroliers. Zone de conflits, de piratage, de grands dangers liés à la folie des humains. Les côtes de la mer Rouge abritent aussi une forte densité de mangroves, donc un vivier végétal et animal semblable à celui de la Louisiane, un acquis construit au fil des temps immémoriaux – des milliers de siècles.

Les palétuviers perchés sur leurs racines-échasses. ©g.ponthieu

Voici donc mes photos pour égayer la noirceur… Et en plus, ornées d’une coquetterie : En avril 2008, le président de Djibouti – Omar Guelleh, potentat bien gangrené – a annoncé le projet de louer l’île à des investisseurs chinois qui prévoient d’y construire un hôtel de luxe et un casino… La marée noire du fric, la plus dévastatrice.

Les mangroves constituent les écosystèmes les plus productifs en biomasse de notre planète. © g.ponthieu


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

    • montaigne

      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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