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Attentat de Barcelone : Kamel Daoud s’insurge contre le laxisme européen

Écrivain et journaliste algérien, Kamel Daoud s’est imposé, parmi d’autres trop rares dans le monde musulman, par son indépendance de jugement, la finesse de ses analyses et de son écriture. Tandis que nos médias se lamentent sans fin sur les abominations de Daesh, Kamel Daoud pointe ses réflexions sur leurs causes plutôt que sur leurs seuls effets. On ne saurait certes dénier les dimensions dramatiques des attentats. Mais leur mise en spectacle médiatique, l’étalage des témoignages multiples, les déclarations outrées ou va-t’en guerre, les recueillements et les prières publics, tout cela ne sert-il pas la stratégie publicitaire de terreur visée par l’État islamique ? En dénonçant l’Arabie saoudite comme « un Daesh qui a réussi », Kamel Daoud va précisément à contrecourant du dolorisme ambiant qui masque une géopolitique – celle de ce qu’on appelle l’Occident – schizophrène, absurde, meurtrière et sans fin. [GP]

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«L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi»

Par Kamel Daoud

Une pensée pour Barcelone. Mais après la compassion il est temps de s’interroger : Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh.

Le wahhabisme, radicalisme messianique né au XVIIIe siècle, a l’idée de restaurer un califat fantasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frappant : on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le principal mécène idéologique de la culture islamiste. Les nouvelles générations extrémistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées djihadistes. Elles ont été biberonnées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican islamiste avec une vaste industrie produisant théologiens, lois religieuses, livres et politiques éditoriales et médiatiques agressives.

Vifs remerciements à Omar Louzi, directeur du site Amazigh24, et à Kamel Daoud, qui ont volontiers autorisé la diffusion de cet article sur « C’est pour dire ».

Amazigh24.ma dont le siège est à Rabat se présente comme un site d’information généraliste, concernant le monde amazigh (relatif au peuple berbère et à sa langue) : Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Libye, Niger, Mali, Iles Canaries, Mauritanie, … et la diaspora amazigh en Amérique du Nord et en Europe… Un site participatif, indépendant, qui donne la parole à tous les Amazighs dans le monde… quels que soient leurs domaines d’activité : affaires, politique, culture. Le site se veut progressiste, humaniste, ouvert et tolérant.

On pourrait contrecarrer : Mais l’Arabie saoudite n’est-elle pas elle-même une cible potentielle de Daesh ? Si, mais insister sur ce point serait négliger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé religieux qui assure sa stabilité — et aussi, de plus en plus, sa précarité. Le piège est total pour cette famille royale fragilisée par des règles de succession accentuant le renouvellement et qui se raccroche donc à une alliance ancestrale entre roi et prêcheur. Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime.

 

Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaines de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée.

Il faut lire certains journaux islamistes et leurs réactions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies » ; les attentats sont la conséquence d’attaques contre l’Islam ; les musulmans et les arabes sont devenus les ennemis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la question palestinienne, le viol de l’Irak et le souvenir du trauma colonial pour emballer les masses avec un discours messianique. Alors que ce discours impose son signifiant aux espaces sociaux, en haut, les pouvoirs politiques présentent leurs condoléances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situation de schizophrénie totale, parallèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse sceptique sur les déclarations tonitruantes des démocraties occidentales quant à la nécessité de lutter contre le terrorisme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, comment empêcher les générations futures de basculer dans le djihadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses clergés, de sa culture et de son immense industrie éditoriale ?

Guérir le mal serait donc simple ? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Orient. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équilibre illusoire : On dénonce le djihadisme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le soutient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres.

Kamel Daoud


Cologne, suite. L’écrivain algérien Kamel Daoud  « fatwatisé » par des intellectuels français

Une deuxième fatwa vient de frapper l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud [voir ici et ], à propos de son analyse des violences sexuelles du Nouvel an à Cologne. Cette nouvelle condamnation émane d’une sorte de secte laïque rassemblant une poignée d’« intellectuels autoproclamés » à qui Le Monde a prêté ses colonnes.

Les signataires du «Collectif»Noureddine Amara (historien), Joel Beinin (historien), Houda Ben Hamouda (historienne), Benoît Challand (sociologue), Jocelyne Dakhlia (historienne), Sonia Dayan-Herzbrun (sociologue), Muriam Haleh Davis (historienne), Giulia Fabbiano (anthropologue), Darcie Fontaine (historienne), David Theo Goldberg (philosophe), Ghassan Hage (anthropologue), Laleh Khalili (anthropologue), Tristan Leperlier (sociologue), Nadia Marzouki (politiste), Pascal Ménoret (anthropologue), Stéphanie Pouessel (anthropologue), Elizabeth Shakman Hurd (politiste), Thomas Serres (politiste), Seif Soudani (journaliste).

Dans l’édition du 12 février, sous le titre « Les fantasmes de Kamel Daoud », ce « collectif » lançait son anathème, excluant de son cénacle « cet humaniste autoproclamé ». Le mépris de l’expression dévoilait, dès les premières lignes de la sentence, l’intention malveillante des juges. Les lignes suivantes confirmaient une condamnation sans appel : « Tout en déclarant vouloir déconstruire les caricatures promues par » la droite et l’extrême droite «, l’auteur recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort cher à Ernest Renan (18231892) à la psychologie des foules arabes de Gustave Le Bon (18411931). »

Que veulent donc dire, ces sociologisants ensoutanés, par leur attendu si tranchant ? 1) Que Daoud rejoint « la droite et l’extrême droite »… 2) …puisqu’il « recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort »… 3) clichés anciens « chers » à Renan et Le Bon… 4)… ces vieilleries datées (dates à l’appui) et donc obsolètes… 5)… tandis que leur « sociologie » à eux, hein !

Nos inquisiteurs reprochent au journaliste algérien d’essentialiser « le monde d’Allah », qu’il réduirait à un espace restreint (le sien, décrit ainsi avec condescendance : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (19921999) [C’est moi qui souligne, et même deux fois, s’agissant du mot expérience, si délicatement choisi] Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort. »), selon une « approche culturaliste ». En cela, ils rejoignent les positions de l’essayiste américano-palestinien Edward Saïd pour qui l’Orient serait une fabrication de l’Occident post-colonialiste. Comme si les cultures n’existaient pas, jusqu’à leurs différences ; de même pour les civilisations, y compris la musulmane, bien entendu.

"Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?" W. Reich

«Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?» W. Reich

À ce propos, revenons aux compères Renan et Le Bon, en effet contemporains et nullement arriérés comme le sous-entendent nos néo-ayatollahs. Je garde les meilleurs souvenirs de leur fréquentation dans mes années « sexpoliennes » – sexo-politiques et reichiennes –, lorsque l’orthodoxie marxiste se trouva fort ébranlée, à partir de Mai 68 et bien au-delà. Pour un peu je relirais cette Vie de Jésus, d’Ernest Renan, dont Reich s’était notamment inspiré pour écrire Le Meurtre du Christ ; de même, s’agissant de Psychologie des foules, de Gustave Le Bon, dont on retrouve de nombreuses traces dans Psychologie de masse du fascisme du même Wilhelm Reich. Les agressions de Cologne peuvent être analysées selon les critères reichiens du refoulement sexuel et des cuirasses caractérielle et corporelle propices aux enrôlements dans les idéologies fascistes et mystiques. Ces critères – avancés à sa manière par Kamel Daoud – ne sont pas uniques et ne sauraient nier les réalités « objectives » des conditions de vie – elles se renforcent mutuellement. Tandis que les accusateurs de Daoud semblent ignorer ces composantes psycho-sexuelles et affectives.

Traité comme un arriéré, Daoud est ainsi accusé de psychologiser les violences sexuelles de Cologne, et d’« effacer les conditions sociales, politiques et économiques qui favorisent ces actes ». Lamentable retournement du propos – selon une argumentation qui pourrait se retourner avec pertinence !

Enfin, le journaliste algérien se trouve taxé d’islamophobie… Accusation définitive qui, en fait, à relire ces compères, se situe à l’origine de leur attaque. Ce « sport de combat » désormais à la mode, interdit toute critique de fond et clôt tout débat d’idées.

Le « double fatwatisé » pourra cependant trouver quelque réconfort dans des articles de soutien. Ainsi, celui de Michel Guerrin dans Le Monde du 27 février. Le journaliste rappelle que Kamel Daoud a décidé d’arrêter le journalisme pour se consacrer à la littérature. « Il ne change pas de position mais d’instrument. » « Ce retrait, poursuit-il, est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie, il est sous le coup d’une fatwa depuis 2014, et cela donne de la chair à ses convictions. Du reste, sa vision de l’islam est passionnante, hors normes, car elle divise la gauche, les féministes, les intellectuels. Une grande partie de la sociologie est contre lui mais des intellectuels africains saluent son courage, Libération l’a défendu, L’Obs aussi, où Jean Daniel retrouve en lui “toutes les grandes voix féministes historiques”. […] Ainsi va la confrérie des sociologues, qui a le nez rivé sur ses statistiques sans prendre en compte “la chair du réel”, écrit Aude Lancelin sur le site de L’Obs, le 18 février. »

Ainsi, cette remarquable tribune de la romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari, dans Libération du 28 février, rétorquant aux accusateurs :

« Voilà comment on se fait les alliés des islamistes sous couvert de philosopher… Voilà comment on réduit au silence l’une des voix dont le monde musulman a le plus besoin. »

 


Fawzia Zouari : «Il faut dire qu’il y a un… par franceinter


Théâtre. Quand Kamel Daoud rejoue Camus et «la mort de l’Arabe»

Kamel Daoud, journaliste et écrivain algérien (né en 1970), fait beaucoup parler de lui par les temps qui courent. Et pour de bonne raisons, comme je l’ai souligné ici-même à propos de ses analyses et courageuses prises de position concernant l’islamisme – qu’il qualifie de « porno-islamisme » ; mais aussi pour son livre, Meursault, contre-enquête [Éd. Barzakh, Alger, 2013 et Actes Sud 2014] , distingué par le Prix Goncourt du premier roman. C’est sur cet ouvrage que je reviens ici par le biais de l’adaptation théâtrale qui en a été réalisée par Philippe Berling, du Théâtre Liberté à Toulon, sous le titre Meursaults – avec un s pluriel et énigmatique – et dont cinq représentations ont été données à Marseille*.

Le roman, et donc la pièce, s’inspirent de L’Étranger, le livre le plus lu d’Albert Camus – d’ailleurs également adapté au cinéma [en 1967, par Luchino Visconti, avec Marcello Mastroianni dans le rôle-titre]. Daoud reprend la « matière » de L’Étranger et en particulier l’acte central du roman, le meurtre de l’Arabe par Meursault. Le drame et ses conséquences, on va les revivre dans le regard inconsolé de Haroun, le frère de Moussa, la victime.

Ce renversement de point de vue n’exclut nullement le thème de l’absurde, cher à Camus ; mais il se trouve quand même détourné : quand Haroun tue à son tour un Français, il introduit dans son geste le poison de la vengeance – de fait raciale, sinon raciste – et, du coup, celui de la préméditation. Il ne s’agit donc plus d’un meurtre « inexplicable », quasiment gratuit en quelque sorte, mais d’un assassinat. La « nuance » n’est pas que juridique, elle rejoint davantage le sordide d’un « fait divers ». Mais Daoud n’en reste pas là, donnant à son personnage sa dimension réellement tragique. On entre alors dans une autre fiction, et au cœur de la pièce.

meursaults

Ph. d.r.

La scène se situe au lendemain de l’indépendance, dans la cour d’une maison sans doute abandonnée par les anciens colons. Deux murs, deux portes, un citronnier, un renflement de terre dont on saura qu’il s’agit d’une tombe. Elle, c’est la mère, muette, qui chantonne ou pousse des cris de déchirement. Lui, son seul fils désormais. Un dialogue à demi-verbal, si on peut dire, à partir d’un monologue chargé comme une confession : confidences, aveux, cris de révolte irrépressible. Haroun : « Un souffle rauque traverse ma mémoire, tandis que le monde se tait. » Aussi se saisit-il de la parole pour ne plus la lâcher, dans une langue qui – il le souligne – lui a été imposée, mais dont il aime se servir à dessein. C’est celle du meurtrier de son frère, celle aussi de sa victime expiatrice qui gît là, sous le citronnier chargé de fruits. Absurdité encore qui oppose la vie et la mort. Des images naissent sur les murs de torchis blanc, fantomatiques portraits du frère et de la bien-aimée, écrans de la mémoire écorchée où les appels à la vie s’abîment contre les atrocités de la guerre.

Mastroianni sur le tournage de L’étranger
24 février 1967- 6min 53s

Scènes de tournage du film. Emmanuel Robles commente les images. Mastroianni parle du personnage de Meursault. Vues d’Alger. Visconti tourne les scènes de la condamnation de Meursault et explique ce qui l’a attiré dans le roman de Camus. Mastroianni tourne l’accusé entrant dans le boxe. [© Ina, 1967]

Il y a beaucoup de Camus dans ce remuement, bien sûr. La propre mère de l’écrivain – presque sourde, elle, et si peu parlante également ; son frère mort lui aussi ; le père tué en 14. Plus encore quand Haroun, l’Algérien, se présente comme « ni collabo, ni moudjahidin ». On se souvient du Camus rêvant d’une sorte d’Algérie franco-algérienne, comme une fédération des cœurs pour la paix. Utopie ? Les idéologies, en tout cas, n’en voulurent rien savoir – surtout pas ! –, leur opposant la violence, la mort.

Dans ce texte, on retrouve aussi du Camus de Noces et des extases de Tipasa, son appel à la jouissance de la vie, dans l’urgence de l’instant, liée à la fatalité de la mort. Il y a même une projection dans l’inéluctable avec ce rejet des cœurs et de la paix, cette nostalgie des (courts) lendemains de guerre et des possibles, « quand on pouvait s’enlacer en public, pas comme aujourd’hui. »

daoud-camus / Anna Andreotti et Ahmed Benaïssa, (Ph. d.r.)

Anna Andreotti et Ahmed Benaïssa, (Ph. d.r.)

Un fort moment de théâtre porté par deux beaux comédiens : Ahmed Benaïssa, metteur en scène, acteur et ancien directeur de théâtre algérien ; Anna Andreotti, comédienne et chanteuse italienne. La touche de vidéo dans le décor est particulièrement réussie, tandis qu’une lumière moins froide aurait mieux évoqué le soleil de « là-bas » et son importance dramaturgique, chez Camus comme chez Daoud.

Une tournée est annoncée dans les Centres culturels français d’Algérie, juste retour aux sources, dans une histoire toujours inachevée. En fait, deux histoires mêlées que prolonge cette pièce dans laquelle le metteur en scène, Philippe Berling, veut voir « la richesse du post colonialisme ».

–––

  • * Meursaults, d’après le roman de Kamel Daoud, a été jouée du 2 au 6 février. à Marseille, au Théâtre des Bernardines.

Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le «porno-islamisme» s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pourquoi les islamistes détestent-ils autant les femmes ? Pourquoi refusent-ils qu’elles prennent le volant, portent des jupes courtes, aiment librement  ? Autant de questions qui interpellent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ainsi que les autres religions monothéistes. Le journaliste-écrivain algérien Kamel Daoud est l’un des tout premiers et trop rares intellectuels du monde musulman à affronter de face ces questions esquivées par les religions – sans doute parce qu’elles leur sont constitutives. Aujourd’hui, à propos des agressions sexuelles de femmes fin décembre à Cologne, il accuse le «porno-islamisme» et interpelle le regard de l’Occident porté sur l’ « immigré », cet « autre », condamné autant à la réprobation qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

S’interroger valablement sur l’islam conduit à décrypter les mécanismes de haine à l’œuvre dans les discours religieux. Ce qui, par ces temps de fanatisme assassin, ne va pas sans risques. Surtout si on touche aux fondamentaux. Ainsi, le 3 décembre 2014 dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché sur France 2, Kamel Daoud déclare à propos de son rapport à l’islam :

« Je persiste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer. La question religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pouvoir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frappé d’une fatwa par un imam salafiste, appelant à son exécution « pour apostasie et hérésie ». Depuis, le journaliste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, est placé sous protection policière, avec toutes les contraintes qui s’ensuivent – Salman Rushdie, depuis la Grande-Bretagne, en sait quelque chose…

En juin dernier, dans un entretien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insistait sur la question de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rapport à la femme est le nœud gordien, en Algérie et ailleurs. Nous ne pouvons pas avancer sans guérir ce rapport trouble à l’imaginaire, à la maternité, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les islamistes sont obsédés par le corps des femmes, ils le voilent car il les terrifie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui représente la perpétuation de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le porno-islamisme. Ils sont contre la pornographie et complètement pornographes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont présentes, c’est une révolution. Libérez la femme et vous aurez la liberté.  »

Ces jours-ci, dans un article publié en Italie dans le quotidien La Repubblica et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nouveau sur la question de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brûlante des événements de la saint-Sylvestre à Cologne. Il pousse son analyse sous l’angle des « jeux de fantasmes des Occidentaux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

meursaultsJournaliste et essayiste algérien, chroniqueur au Quotidien d’Oran, Kamel Daoud est notamment l’auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du premier roman. Il s’agit d’une sorte de contrepoint à L’Étranger de Camus. Philippe Berling en a tiré une pièce, Meursaults, jouée jusqu’au 6 février au Théâtre des Bernardines à Marseille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agresseurs mais s’essaie à comprendre, à expliquer – ce qui ne saurait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naïveté », cet angélisme projeté sur le migrant par le regard occidental, qui « voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture […] On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme. »

Il poursuit : « Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste différent, et il ne suffit pas d’accueillir en donnant des papiers et un foyer collectif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. »

Daoud reformule sa « thèse » :

« Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah [après la question de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir nécessaire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme. »

Certes, une telle analyse, par sa finesse et sa pertinence, ne risque pas d’être entendue par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seulement par eux. Ni chez les fanatiques religieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modérés », tant la frontière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être entendu ? – quand il parle – naïvement ? – de « convaincre l’âme de changer »… et quand il souligne que « le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah » ?

Et de revenir sur« ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » :

« Descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka. L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la question de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solution. Fermer les portes conduira, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.

« Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la «guerre» ne saurait conduire à la paix dans les cœurs… Dans ce processus historique millénaire parcouru de religions et de violence, de conquêtes et de domination, de refoulements sexuels, de négation de la femme et de la vie, de haines et de ressentiments remâchés… de quel endroit de la planète pourra bien surgir la sagesse humaine ?


« C’est l’école qui créé l’islamisme ! » Entretien avec Hamid Zanaz, écrivain algérien

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Crédit photo : Hamid Zanaz

Algérien, Hamid Zanaz vit en France depuis une vingtaine d’années. Il n’est retourné en Algérie que tout récemment. Écrivain, traducteur et journaliste, il publie abondamment dans des médias arabes, tunisiens, algériens et libanais principalement. Pour lui, il n’y a rien à retenir de la religion du prophète, islam et islamisme sont synonymes. Paradoxe : malgré les interdictions et la répression, il se sent plus libre d’écrire dans certains médias arabophones qu’en France… Ce détracteur résolu de l’islam explique pourquoi et nous livre son regard sur le monde arabe et l’Algérie. Pessimiste, ironique et bon-vivant, il poursuit son œuvre-combat. Son dernier ouvrage est titré Islamisme: comment l’Occident creuse sa tombe.

Interview  par Mireille Vallette, du site suisse LesObservateurs.ch [avec les vifs remerciements de C’est pour dire].

• Vous ne voulez plus publier d’ouvrages en français. Pourquoi ?

– Hamid Zanaz : Ce que je publie dans certains pays arabes, jamais je ne pourrais l’écrire en France. Même si en principe tout est interdit là-bas, le débat a lieu. Je viens de traduire du français en arabe un livre sur l’origine du monde qui est une vraie gifle à la religion. Ici, on a peur d’être traité de raciste. Dans les pays musulmans, je peux être traité de mécréant, jamais de raciste.

• D’autres exemples de ce que vous pouvez dire là-bas ?

– Je peux écrire qu’il n’y a pas de différence entre islam et islamisme, ou que le public de Dieudonné est formé à 80% de racaille islamique. Pas en France ou alors seulement dans des sites au public limité, et au risque d’ennuis judicaires… Valls, lorsqu’il parle des djihadistes, il fait attention à ne pas dire qu’ils sont musulmans. C’est ridicule ! Je publie en ce moment une série d’articles dans un quotidien libanais arabophone. Ce sont des interviews de femmes arabes rebelles, dont Wafa Sultan et des femmes encore plus radicales. J’en ferai un livre en arabe intitulé « Ma voix n’est pas une honte », en référence à Mahomet dans l’un de ses Hadiths.

• Pour vous, la pauvreté en est-elle le terreau de l’intégrisme ?

– Contrairement à ce que veulent croire les Occidentaux, ce n’est pas la misère et la discrimination qui ont créé l’islamisme, c’est l’école ! C’est la possibilité de lire. Avant, les religieux transmettaient un islam populaire, c’est-à-dire mal compris. Les gens étaient inconsciemment travaillés par la modernité, ils y adhéraient peu à peu. Lorsque l’enseignement a été arabisé en Algérie, les gens et les imams ont pu connaître l’islam savant, « le vrai islam ». Et quand ils l’ont connu, ils sont naturellement devenus intégristes et ils ont commencé à réclamer l’application de cet islam, la charia. Mais en fait, une bonne partie de la population lit peu, elle dépend souvent de quelqu’un qui cite ce qu’il y a dans les textes. En Algérie, c’est surtout l’Etat qui islamise, c’est l’offre qui crée la demande. Je regarde parfois des émissions sur des TV algériennes. L’autre jour, je tombe sur des questions-réponses avec un type connu, autoproclamé spécialiste de l’islam. Une femme dit : j’ai des problèmes avec mon mari, il fait ceci et cela qui n’est pas juste.Et lui répond : pour plaire à Allah, tu dois suivre tout ce que dit ton mari.

• Pensez-vous que la jeunesse du monde arabe représente un espoir ?

– Non, la jeunesse du monde arabe ne change pas, mis à part une minorité. L’école fabrique des intégristes jour et nuit. J’ai été prof de philo au lycée. Lorsque tu traites de l’Etat par exemple, le programme t’oblige à faire la liste des méfaits et des avantages du capitalisme et du socialisme, puis à faire la synthèse et à donner la solution : c’est l’Etat islamique. Les jeunes ne sont pas fanatisés par internet, ils sont d’abord islamisés dans les mosquées et les institutions de l’Etat. L’Internet, c’est le passage à la pratique.

• Mais les préceptes, par exemple relatifs à la sexualité, sont extraordinairement sévères. La population réussit-elle à les respecter ?

– Non, même s’ils sont programmés par le logiciel islamique, les gens ne peuvent pas résister, la vie est plus forte. C’est une vaste hypocrisie. Quand je suis arrivé en Algérie, je suis allé dans un bar où il y avait des femmes et des hommes, où l’on buvait de l’alcool. Mais c’est devenu presque clandestin, ces lieux ferment petit à petit… souvent sous la pression des habitants du quartier.

• Comment est-ce que le pouvoir se maintient ?

– Dans ce pays, il y a deux opiums, la religion et l’argent. L’Algérie ne se développe pas, mais pour garder le pouvoir, les autorités ont créé une sorte d’Etat-providence. Ils achètent la paix sociale et rappellent constamment qu’ils ont stoppé le terrorisme des années 90. Pour l’instant, ça marche. Mais il n’y a pas de pouvoir fort, les Algériens se sont toujours rebellés. En résumé, c’est le bordel !

• Et à votre avis, ce régime peut tenir jusqu’à quand?

Jusqu’à la famine… jusqu’à ce que la manne pétrolière soit épuisée ou concurrencée par d’autres formes d’énergie. Le problème de l’islam va se régler quand il n’y aura plus de pétrole. Franchement, qui écouterait l’Arabie saoudite ou le Qatar s’ils n’en ’avaient pas?

• En Algérie, avez-vous ressenti l’explosion démographique ?

– Les bâtiments envahissent tout, on ne cesse de construire. Si ça continue comme ça, dans 50 ans, il n’y aura plus d’espace non-bâti. Il n’y a pas de travail. La pollution est terrible, les autoroutes délabrées… C’est le chaos partout. Mais j’y ai fait un beau séjour, il y a la famille, la mer…

• Que pensez-vous du cas tunisien ?

– J’ai toujours aimé ce pays, c’est une exception dans le monde arabe. C’est dû à l’apport de Bourguiba, il avait vraiment compris le danger de l’islam, entre autres dans l’enseignement. L’éducation a bien fonctionné, elle a produit une élite laïque très bien formée et sa résistance à la pression religieuse est extraordinaire ! Je les admire ! Ces Tunisiens défendent la laïcité plus et mieux que les Français et dans un climat hostile.


« Il est grand le bonheur des musulmans »

Illustration affligeante du conditionnement religieux infligé à des enfants…

Faut-il commenter ?


Affrontements meurtriers au Sahara occidental. La lutte sans fin des Sahraouis contre l’occupation marocaine

Sahara occidental. Une terre sans nom, un peuple sans pays. Une sorte de Palestine africaine. Mais enfouie sous la chape du silence des sables, qui se soulève, comme ces jours-ci, à l’occasion d’un drame aux – modestes – répercussions médiatiques : l’assaut des forces policières et militaires marocaines le 8 novembre contre le camp d’Agdim Izik, où plusieurs milliers de Sahraouis s’étaient installés depuis le 10 octobre pour protester contre leurs conditions de vie. Le démantèlement du campement par les forces marocaines a déclenché les affrontements. Selon les autorités marocaines, douze personnes ont péri dans les affrontements – dix membres des forces de sécurité et deux civils ; pour le Polisario, trente-six Sahraouis auraient été tués et des centaines d’autres blessés. Le gouvernement français, de son côté, a empêché le Conseil de sécurité de l’ONU, réuni le 17 novembre, d’envoyer une mission d’enquête internationale sur place.

Le Maroc occupe 80% du territoire, coupé par un «mur». Les affrontements ont eu lieu près d’El Aioun, au nord, près de la frontière marocaine.

Le Sahara occidental (en arabe : ‫الصحراء الغربية‬) est un territoire presque entièrement désertique grand comme la moitié de la France (266 000 km²), bordé par le Maroc au nord, l’Algérie au nord-est, la Mauritanie à l’est et au sud, tandis que sa côte Ouest donne sur l’Atlantique. Sa population est estimée à 400 000 habitants dont plus de 100 000 vivent dans les campements de réfugiés, à Tindouf au sud de l’Algérie.

Territoire non autonome selon l’ONU, cette ancienne colonie espagnole n’a toujours pas trouvé de statut définitif sur le plan juridique, plus de trente ans après le départ des Espagnols en 1976. Le Sahara occidental est en proie à un conflit opposant les indépendantistes sahraouis au Maroc qui revendique sa souveraineté sur l’ensemble du territoire. Devenu un enjeu global illustrant la rivalité entre le Maroc et l’Algérie, le dossier saharien bloque la construction de l’Union du Maghreb arabe (UMA).

Le territoire est donc revendiqué à la fois par le Maroc — qui l’appelle « Sahara marocain » — et par la République arabe sahraouie démocratique (RASD), fondée par le Front Polisario en 1976. Depuis le cessez-le-feu de 1991, le Maroc contrôle et administre environ 80 % du territoire, tandis que le Front Polisario en contrôle 20% laissés par le Maroc derrière une longue ceinture de sécurité, le « mur marocain ». [Source : Wikipedia].

En France, un collectif s’est constitué pour dénoncer les derniers événements et la répression des forces marocaines et appeler à la solidarité. Extraits de son communiqué :

« Les maisons sahraouies sont perquisitionnées et détruites, des centaines de Sahraouis sont arrêtés, tabassés et torturés. Le bilan s’alourdit de jour en jour: des blessés meurent faute de soins, de nouveaux cadavres sont retrouvés et on compte des centaines disparus. Plus de 400 militants sahraouis sont détenus […].

« […] Le Maroc filtre l’accès des journalistes et observateurs internationaux au Sahara occidental. Il donne des informations mensongères et poursuit une intense campagne de propagande dans les médias pour dénaturer la lutte du peuple sahraoui. Il a reçu le soutien du gouvernement français qui a empêché le Conseil de sécurité de l’ONU, réuni le 17 novembre, d’envoyer une mission d’enquête internationale sur place.

« […] Nous appelons à intervenir auprès des élus, à signer la pétition sur http://www.cyberacteurs.org/actions/index.php et à participer à un rassemblement de soutien ce samedi 20 novembre de 15h à 18h, esplanade des Droits de l’homme, place du Trocadéro à Paris. »


Algérie. Une douzaine d’emprisonnements pour non observance du ramadan

Pour n’avoir pas observé le jeûne pendant le ramadan, Hocine Hocini, 47 ans, et Salem Fellak, 34 ans, deux ouvriers algériens, originaires d’Ain El Hammam, près de Tizi-Ouzou en Kabylie, ont été jetés en prison ! Selon El Watan du 9 septembre, une dizaine d’autres cas semblables se sont également produits en Kabylie.

Surpris en train de boire de l’eau par des policiers qui ont immédiatement procédé à leur arrestation, auditionnés ensuite par le parquet, ces deux Algériens, dont l’un est de confession chrétienne, incarnent à présent le combat contre la violation des libertés fondamentales en Algérie.

Une chaîne de soutien internationale s’est mobilisée contre leur procès annoncé pour le 8 novembre. Sur Internet, ACOR SOS Racisme, une ONG suisse, vient de lancer un appel de mobilisation, relayé dans de nombreux pays et organisations internationales.

L’Algérie a pourtant ratifié les traités internationaux relatifs aux droits de l’homme et notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques…

L’intolérance, particulièrement en matière religieuse, demeure une calamité mondiale. Tandis que la tolérance politique, paradoxalement, comme aux Etats-Unis, conduit au délire spectaculaire le pasteur Terry Jones et son groupe intégriste de « brûleurs de Coran », en Floride. Ce fléau est aussi vieux que le monde des croyances exacerbées. On ne citera ici que pour mémoire, la combien emblématique affaire du chevalier de la Barre, ce jeune homme mort dans les plus atroces tortures. Il n’avait pas ôté son chapeau au passage d’une procession religieuse. Ça s’est passé à Abbeville, en 1766 [affaire évoquée ici].

L’an dernier, au Maroc, six jeunes avaient aussi été poursuivis pour refus de pratiquer le ramadan. Et n’oublions pas, bien sûr, la condamnation à mort par lapidation qui pèse toujours sur l’Iranienne Sakineh Mohammadi Ashtiani, accusée d’adultère.

Dessin de Zino, El Watan, Alger

Le quotidien d’Alger, El Watan, entre autres médias, fait grand bruit de ces affaires. Hassan Moali s’indigne en ces termes : « Ces policiers, à qui, on s’en doute, on a mis la puce à l’oreille, n’ont strictement aucun droit de punir un non- jeûneur. L’islam qui est une religion de tolérance, abstraction faite des comportements odieux de certains zélés, professe avec force «qu’en religion, il n’y a point de contrainte» (La Ikraha Fi Eddine). Un fidèle ou un infidèle n’a de compte à rendre qu’à Dieu et non à un flic ou un autre bras armé de l’État à qui l’on demande de jouer au redresseur des torts. A tort… »

De nombreuses réactions sont publiées sur le site du journal, telles celle-ci, signée « Bled miki » : « Je soutiens tous les non jeûneurs, car moi même je n’ai jamais jeûné de ma vie, je ne suis pratiquant d’aucune religion, j’en ai pas besoin de religion pour être quelqu’un de bien, je considère que je suis meilleur dans la bonté que 95% des musulmans pratiquants, je le vois autour de moi, dans mon travail, y a qu’en mois de ramadan qu’ils arrêtent de mentir et de voler. Je ne suis pas contre aucune religion mais j’ai horreur des hypocrites.

« En tout j’en suis convaincu d’une chose, si vraiment le bon dieu existe donc il devrait être infiniment plus intelligent que nous, j’en suis convaincu que la majorité des gens qui se disent musulmans ne goûteront pas à son paradis tellement ils sont hypocrites, intolérants, méchants..car ils ne font le ramadan et la prière que pour l’image ou juste parce que on leur a promis le paradis ou parce qu’ils ont peur de l’enfer.

« Moi j’ai la conscience tranquille j’aime tous les êtres humains sans distinction aucune.

« J’en ai plus que marre de cette intolérance, j’aspire à vivre chez moi en Kabylie où l’amour régnera en roi ou le respect sera de mise, où on respecte la liberté individuelle et toutes croyances.

« Laisser nous vivre comme on veut chez nous. »


Algérie. Deux mois de prison pour deux journalistes d’El Watan

Le directeur d’El Watan (La Patrie), Omar Belhouchet, et un chroniqueur, Chawki Amari, viennent d’être condamnés à deux mois de prison ferme à Alger.

Cette condamnation, en deuxième instance, porte sur un billet satirique publié par le quotidien et mettant en cause le wali (préfet) de Jijel. Une pétition circule pour dénoncer «[…] la justice [qui] apparaît comme une arme venant s’ajouter à beaucoup d’autres mises entre les mains du pouvoir exécutif. Elle est utilisée de manière efficace seulement quand elle s’attaque aux droits fondamentaux des citoyens de s’exprimer et de s’organiser librement. Elle apparaît comme un instrument parmi d’autres, mis à la disposition du gouvernement avec pour vocation spécifique le démantèlement de toute forme d’organisation autonome ou toute sorte de contre-pouvoir.
Ainsi, depuis des décennies, se développe une justice aux limites de la légalité ou carrément hors de la légalité.
»
On peut signer cette péitition en envoyant ses coordonnées à : editions.barzakh@gmail.com


Algérie. Deux journalistes d’El Watan condamnés à deux mois de prison

Omar Belhouchet, directeur de publication d’»El Watan», et son chroniqueur Chawki Amari ont été condamnés, le 27 mai 2007, à deux mois de prison ferme et à verser une amende d’un million de dinars (plus de 10 000 euros).

Joint par Reporters sans frontières, leur avocat, Me Zoubeir Soudani, a soulevé de nombreuses irrégularités de procédure. Il a, par ailleurs, déploré la récente décision de la Cour suprême d’autoriser le dépôt d’une plainte aux lieux de distribution et non plus seulement au lieu de publication des journaux.

Les deux journalistes ont fait appel de la décision. En décembre 2006, le tribunal de première instance de Jijel (360 km à l’est d’Alger) les avait condamnés, par défaut, à trois mois de prison suite à la plainte en «diffamation et outrage» déposée par le préfet de la ville, accusé de corruption dans les pages du journal quelques mois plus tôt. Les deux journalistes, n’ayant pas été informés de la plainte ni convoqués au tribunal, ont pu obtenir un nouveau jugement.


Algérie. Les vieux démons redressent la tête

Elwatan200206
« Le MSP veut s’emparer des mosquées » titrait hier [20/02/06] en une le quotidien d’Alger, El Watan : « Les maisons de Dieu tombent subrepticement dans les rets des partis islamistes,  écrit le journal, citant des « sources sûres » et poursuivant : «Les partis de cette obédience, notamment le Mouvement de la société pour la paix (HMS, ex-Hamas), tentent lentement de faire main  basse sur les mosquées qui sont, à leurs yeux, une tribune inespérée pour mener leurs campagnes et, à terme, prendre le pouvoir.»

Dans l’éditorial intitulé « Les vieux démons », Tayeb Belghiche est carrément alarmiste :
» Lire l’article


Un journaliste algérien dénonce « La 13e caricature »

« Des enfants courant dans la rue avec des pierres, des enfants hurlant la haine à pleins poumons, des enfants en rangs militaires, des adultes vociférant, s’en prenant à des ambassades, brûlant des drapeaux, exigeant la mort des dessinateurs. Voilà la treizième caricature. Celle qui fait le plus de mal aux «musulmans». Beaucoup plus que les dessins, bêtes et méchants, dénués de tout talent, des caricaturistes danois.»

Dessin_el_watanAinsi commence, à la une du quotidien d’Alger El Watan un excellent papier de Rémi Yacine, en ce sens notamment qu’il tranche avec les litanies en vigueur. Le journaliste poursuit : « La rue musulmane est instrumentalisée. Quel est donc cet univers musulman incapable de répondre avec intelligence, mesure ? Pourquoi répondre par des fatwas et des prêches enflammés à ce qui n’est qu’un dessin, un livre, un article ? Il n’y a que deux démocraties dans le monde musulman, le Mali et le Sénégal. Les deux seuls pays épargnés par cette colère. A l’autre extrémité, l’Iran, Etat théocratique, et la Syrie, à l’origine de l’invention de la République monarchique, ont jeté l’huile sur le feu. En choisissant la rue au lieu des tribunaux, islamistes et gouvernements musulmans ont choisi de rentabiliser politiquement l’indignation légitime de ceux qui en ont été affectés. »
Article aussi subtil que courageux. On peut le lire en entier sur le site d’El Watan.
Dessin El Watan


Algérie. Des islamistes font interdire «Star Academy» à la télé nationale

1elwatan070206_1L’affaire des caricatures, fait bomber le torse aux islamistes algériens. C’est ce que relève le quotidien d’Alger, El Watan [La Nation] à propos de l’émission «Star Academy 3», version libanaise de celle de TF1, dont la diffusion a été supprimée sur les chaînes nationales d’État – sur décision directe, semble-t-il, du président Bouteflika. Ainsi une émission de variétés devient-elle un enjeu de subversion politique – celle-là même qui, en France, a pu nourrir un débat vaguement culturel… Vérité en deçà et au delà de la Méditerranée…

El Watan monte l’affaire à sa une d’hier [ci-contre], où la manchette côtoie un article sur le meeting tenu la veille par le Mouvement pour la société et la paix (MSP, parti dans la coalition gouvernementale) – meeting durant lequel quelque 2.000 protestataires, ont scandé «L’armée de Mahomet reviendra !» comme une litanie [dépêche Reuters du 06/02/06].
Sous la signature Madjid Makedhi, l’article d’El Watan est des plus explicites. On peut le retrouver sur le site du journal. Ou sur «c’est pour dire +» en cliquant ici.


Alger et les caricatures. Ne pas réveiller le diable (5)

Ici, à Alger – du moins dans ses principaux journaux –, pas une voix en contrepoint à l’affaire des caricatures de Mahomet. Ou alors, très en demi-teinte, et comme par exception, dans ce billet d’El Watan [04/02/06] où Chawki Amari écrit : «[…] Se mobiliser autour d’un dessin en oubliant d’autres faits beaucoup plus graves comme les attentats racistes en Europe, le colonialisme ethnico-religieux d’Israël ou l’islamophobie déclarée du monde blanc est un peu déplacé.»

Tout autre est le registre, par exemple, dans le quotidien L’Expression [03/02/06] sous le titre explicite : «Fanatisme démocratique». L’auteur, Ahmed Fattani, s’il parle à propos de la liberté d’expression d’«un principe sacro-saint», c’est pour le réduire aux intérêts économiques. Il ne peut donc être aussi sacré que l’image du prophète. Pourtant, quelques lignes plus bas, le journaliste relève que le premier ministre danois refuse de «faire passer les intérêts économiques de son pays avant la liberté d’expression». Si ce n’est pas un principe sacré, ça y ressemble, non ? Non !, renchérit le directeur du quotidien qui conclut : «Au fanatisme religieux, les adeptes du mal viennent de conjuguer le fanatisme démocratique».

Revoilà donc le Bien et le Mal érigés en seules valeurs humaines au nom des croyances, et dans une totale confusion. Donc, pas un article pour seulement tenter un pas de côté, ne serait-ce que sous le questionnement.

Sans doute s’agit-il de ne pas «tenter le diable» – qui ne dort que d’un oeil, de ne pas risquer la provocation. L’Algérie a touché le fond d’un gouffre atroce dont on ne peut vraiment prendre la mesure que sur place. Le traumatisme demeure présent, palpable à chaque détour d’une conversation. Ici moins qu’ailleurs il s’agirait de verser de l’acide sur les plaies, toujours à vif. La barbarie, d’ailleurs, n’est pas rentrée par magie dans la lampe d’Aladin. L’Algérie semble paralysée face à son «deuil impossible», titre du livre de Maurice Tarik-Maschino.

Mais en privé, il peut en aller autrement. Un courant laïque existe, qui se manifeste dans les partis de gauche. Il faut sans doute autant de force à un Algérien pour affirmer en public son athéisme ou son anti-cléricalisme – si on peut dire, dans la mesure où l’islam n’entretient pas de clergé au sens occidental – que pour une Algérienne revendiquant l’égalité de la Femme. Mais les deux cas existent – j’en ai rencontré –, ce qui différencie l’Algérie de bien d’autres pays islamiques, quand bien même ils se prétendraient des «Républiques islamiques» – je pense notamment à la Mauritanie.


Alger. La Casbah et ses plaies ouvertes, à l’image du pays (4)

Poursuite de ma dérive vers la Casbah [article précédent], désormais accompagné par Samir, ravi de me guider. Avenue El-Kheffabi, comme sur les murs de nos villes, des plaques gravées marquant la mort de résistants. Je photographie l’une d’elles quand un homme vient spontanément me tendre la main : « Vous êtes un progressiste, me fait-il dans un large sourire, puisque vous vous intéressez à notre histoire !» S’ensuit sur le trottoir un bon quart d’heure de conversation fournie, chaleureuse. Chapeau jusqu’aux yeux, la soixantaine, parlant un français châtié, mon interlocuteur invoque Descartes, Pascal… et, sans ménagement, accable les politiciens algériens. Samir écoute, mi-largué mi épaté. On reprend notre route.

13casbahDevant la statue d’Abd El-Kader, passage hurlant d’un cortège escorté de motards. La routine ? Ou bien l’effroi qui projette quelques années en arrière, la «décennie noire» ?  Pas un Algérois, pas un Algérien qui ne s’en soit remis. Étals d’oranges, de légumes et de galettes, de fringues et de godasses pas chères. La rue rétrécit. On se touche en fendant le flot. Voilà le marché. Puis les escaliers étroits… Celui-ci est encombré de gravats. Une façade menace de s’effondrer et déborde d’ordures. Plus haut, des maçons montent du ciment dans des seaux. Des Africains noirs. Samir trouve qu’«il y a beaucoup de Noirs par ici». On monte encore. Et encore des ruines. Parfois des béances arasées, entourées de pans de maisons éventrées. Plus haut : un petit immeuble effondré. Des ustensiles de cuisine sont mélangés à la terre, aux planches. Ce n’était pas leur maison, mais deux hommes se trouvent là, comme en faction. «C’est arrivé il y a trois jours, à cause de la pluie ; c’est si vieux…  – Qu’est-ce qui va être fait ?  – Rien ! – Des victimes ? – Non, ils sont partis à temps. – Et les gravats, les murs, les persiennes… ça menace de tomber ! – Ça va rester comme ça… »

Samir n’est pas très causeur, juste assez pour l’essentiel. C’est bien. Parfois, il hésite sur la venelle à prendre. Pas son quartier, n’en mène pas large. Pour moi, il suffit de se laisser porter. Tiens : un homme nous invite à entrer chez lui. C’est qu’il est fier de sa maison, en fin de rénovation. On le comprend. Autour d’un patio étroit comme un puits, des pièces sombres ; un escalier raide et massif, en belle pierre blanche, des marches hautes de trente ou quarante centimètres ; deux étages puis la terrasse qui ouvre sur le ciel. La vue donne aussi sur le vieux port et toute la Casbah. En se penchant, on surplombe une partie de foot entre jeunes du quartier ; au moins ils profitent des ruines.

En 1992, l’Unesco a inscrit la Casbah d’Alger au patrimoine de l’humanité… Un geste. Quelques travaux ont colmaté des brèches, annonçant peut-être une rénovation, un sauvetage… La dégradation a commencé avec le départ des Turcs, vers 1830 et l’arrivée des colons français. Peu à peu, le quartier a abrité des fellahs chassés de leurs terres, puis est devenu lieu de résistance. Derniers en date, années 90, les affreux barbus. C’était une de leurs bases, sans doute la principale d’Alger.

Z., une femme, me raconte ses soirs de terreur, quand elle rentrait du boulot, elle qui a toujours refusé de porter le voile ! La peur au ventre d’être descendue. « J’ai eu la baraka, comme ma mère aussi ! Un de mes frères avait rejoint le GIA [Groupe islamiste armé]. On se disputait sans arrêt. Je m’enfermais à double tour dans ma chambre. Je redoutais qu’il me dénonce, ou même qu’il me tue…»

Un imam devant sa mosquée, une de la douzaine de la Casbah.


Casbah
, ça vient du turc ; c’est la forteresse, la citadelle. Z. me raconte le dédale de passages, de souterrains : «En sautant d’une terrasse à l’autre, on peut ainsi aller de la haute Casbah à la basse Casbah. Les intégristes avaient au moins retenu ça de la guerre d’indépendance ; ils en avaient fait leur base. D’ailleurs les émirs du GIA, c’était des enfants du quartier. Je les connaissais tous… Je les croisais en armes, dans leurs rondes sinistres, dès cinq heures du soir…» […] «Après un de leurs attentats commis, l’armée déboulait, mais c’était sans effet, les autres avaient été prévenus et s’étaient volatilisés !»


Le quartier-forteresse compte une douzaine de mosquées, qui constituaient à l’époque autant de bases islamistes.  Les imams jugés trop modérés furent abattus. Aujourd’hui, l’État algérien pense avoir repris les choses en mains. Les intégristes ont été chassés au profit de «modérés» – c’est Z. qui place des guillemets ; elle qui ne croit pas à une quelconque modération dans ce domaine… Mais enfin, les prières de rues ont été interdites, de même que les collectes d’argent…

Cette Casbah aujourd’hui encore si mal en point. Comme si la pierre et la chair des hommes n’avaient pas assez souffert. Avant eux, années 50 et 60, meurtrissures coloniales, sauvageries d’une guerre où les «événements» tentaient de masquer l’horreur. Je revois des images de Pépé le Moko (Duvivier) et, surtout, de la Bataille d’Alger (Pontecorvo). 

 Qui dira le hasard ? Toujours est-il que nos pas nous mènent, Samir et moi, rue des Aberames en un étrange endroit, sorte de mausolée, sobre, égayé de petits drapeaux algériens rouge-blanc-vert… Haut-lieu de la résistance, c’est là que périrent dans l’explosion d’une maison «Ali-la-Pointe» et Hassiba Bent Bouali, combattants terroristes traqués par les militaires français. Une fresque de céramique montre des colombes s’échappant du déluge… Des photocopies du Journal d’Alger (11 octobre 57) rappellent l’événement, en même temps que  les «pluies torrentielles causant des millions de dégâts sur Alger et le département». Une jeune femme blonde garde les lieux.

Pluies, guerres, tremblements de terre… À l’image du pays, la Casbah d’Alger en finira-t-elle jamais de panser ses plaies ? Un de ses habitants s’en désole à voix haute tandis que j’interroge une ruine. Des enfants joyeux sortent de l’école, dévalent les marches en courant. Là, une échoppe de coiffeur. Ici, un boucher attend le client derrière ses panses de brebis qui pendent à la porte. Un imam barbu en kamis – la tunique longue – cause avec deux hommes jeunes. Sur ce mur écaillé, avec du recul, on lit encore l’enseigne de jadis : «Crémerie du Bonheur».


Alger-la-Blanche, Alger-la-Grise (3)

Les clichés recèlent aussi du vrai. Même par temps chargé, Alger-la-Blanche, relève bien de la réalité visible. Mais la blancheur recouvre quelques noirceurs, passées et toujours actuelles. Nuances de gris tout au moins, disais-je (note précédente)… Au moment où le ciel se dégage, question météo. J’en ai profité pour une dérive dans la ville, mon mode préféré de déplacement urbain. Un vague plan d’attaque et, le nez en l’air, au gré du vent, selon le jeu des aimantations: les rues, les gens, les flux. Objectif néanmoins affirmé: la Casbah.

Point de départ, place Maurice-Audin. Quel symbole de me retrouver là, en un lieu honoré du nom d’un Français qui avait pris fait et cause pour l’Algérie indépendante ! J’ignore si son histoire est restée vivace chez les Algériens – peut-être à peine plus qu’en France…

Maurice Audin, jeune mathématicien, fut enlevé en 56 par les parachutistes et torturé. Son corps ne sera jamais retrouvé. De cette affaire, en particulier, sort en janvier 1958 le livre d’Henri Alleg, «La Question», qui bouleverse les consciences et révèle au grand jour la pratique de la torture en Algérie. L’affaire va chambouler l’opinion, l’Église, les familles, les partis et aggraver la crise de la IVe République. C’est ainsi, à l’occasion du cinquantenaire de l’affaire qu’on a vu réapparaître Henri Alleg dans les médias français.

Curieuse journée, vraiment que la mienne ! Une plongée dans le colonialisme, aux côtés pas vraiment… positifs. Ça commence avec ce chauffeur de taxi soixantenaire qui me descend de ma colline d’Hydra. Tout de suite, il m’entreprend sur la guerre – «notre guerre», dit-il. Pas la moindre malveillance dans ses paroles ; au contraire, un désir de compréhension réciproque. «Avant, oui, c’était dur. On n’avait pas droit à l’instruction, alors on avait tous les boulots pénibles, on n’était que des manœuvres… Après, oui, ça a été mieux, au début surtout, dans les premières années. Et puis les combattants, enfin certains, ont réclamé leurs parts de gâteau. Un droit qu’ils disaient. Mon père lui, n’a rien demandé. Il disait qu’il avait fait son devoir, qu’il avait servi son idéal. Eux, ils ont tout pourri. C’est pour ça qu’on s’en sort pas !» 

Une bonne poignée de mains met fin à l’«édito» de la mi-journée… Un petit kiosque me tend ses journaux. Bon sang !, Le soir d’Algérie, encore tout chaud sorti des rotos, cartonne plein pot avec une photo sépia d’un para bien typé – et pour cause, c’est Schmitt, le gégène de la gégène. D’où la manchette : «Guerre d’Algérie. Nouveaux témoignages contre le général Schmitt». Je me prends un express pour engloutir les deux pages entières, annoncées comme une première partie. Il s’agit en fait, selon le journaliste, Mourad Benameur, du récit paru en 1958 de «H.G. Esmeralda, une juive d’origine berbère qui faisait partie d’un réseau d’aide aux blessés de la résistance algérienne. » Infirmière, elle avait été arrêtée le 6 août 1957, puis torturée et internée dans un camp, enfin libérée le 18 septembre. Ce récit, a été publié aux éditions Exils, à Paris. Le journaliste du Soir d’Algérie précise qu’il n’a pu parvenir à  joindre l’auteure pour une interview, cette dernière craignant, «cinquante après […] des représailles de ses tortionnaires».

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Une du «Soir d’Algérie» du 2 février 06 : Schmitt, le lieutenant de la gégène devenu gégène.

Témoignage terrible et poignant. «Esmeralda» raconte avec force détails son arrestation, suivie le jour-même et le lendemain matin de deux séances de torture à l’électricité, dans les locaux de «l’école Sarrouy, rue Montpensier, en plein centre ville». Elle décrit tout aussi précisément «le lieutenant Schmitt, grand brun à lunettes d’environ 35 ans, […] debout derrière une longue table». Ce même lieutenant Schmitt devenu par la suite général et chef d’état-major des armées françaises… Comme deviendra colonel le lieutenant Fleutiaux, également actif à l’école Sarrouy [témoignages de dizaines de rescapés des tortures], et qui témoigna à décharge en faveur de Schmitt devant la cour d’appel de Paris.

Je n’ai actuellement pas les moyens de vérifier ni de préciser ces informations. Je le ferai. Toujours est-il que je reprends ma dérive, qui me pousse vers la fameuse Grande poste, bel immeuble monumental, d’un blanc éclatant. C’est l’heure du déjeuner, plein de monde dans les rues, surtout autour de petites sandwicheries. Je m’arrête peu après devant un étal de photos historiques. De vraies photos en tirages noir et blanc – et gris ! – de figures de la révolution algérienne… Un jeune Algérien vient les commenter pour moi, dans mon dos; il les connaît tous, les Ben Bella, Boumedienne, Ferhat Abbas, Boudias et jusqu’à l’actuel Bouteflika, armes à la main… Il connaît aussi leurs hôtes, lors de visites plus ou moins officielles, les Castro, Hassan II, Nasser, et aussi Saddam Hussein…

Le jeune Algérien féru d’histoire contemporaine, c’est Samir. On fait connaissance. Il ne me propose rien à vendre – ce n’est d’ailleurs pas le genre des Algérois. Je le trouve sympathique au possible. On va manger une pizza. Il me raconte sa vie. Grise, bien grise sa vie de jeune. 24 ans, licence en marketing à l’université d’Alger. Et pas de boulot. Si ce n’est, dernièrement, trois mois dans une boutique à remplir des fiches de stock et à porter des colis. Dix heures par jour, six jours sur sept. 12.000 dinars le mois, environ 120 euros… Depuis, rien. Alors, il zone avec, à l’épaule, une petite sacoche et quelques dizaines de cartes postales d’occase, la plupart de France, parfois déjà écrites…

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Samir ou la quête d’espoir, de sens, de vie. Ou d’abord de travail.

Et à la maison ? Le père a été tué par les allumés de l’islam, en 97 dans un attentat. Il avait 57 ans. Ancien combattant, sa mort vaudra une pension à sa veuve : 15.000 dinars (150 euros) qui constituent en tout et pour tout les seuls revenus de la famille, soit six personnes : la mère, Samir, ses deux sœurs et ses deux frères.

Suite de ma dérive au prochain épisode. Ou comment, sur le chemin de la Casbah, je rencontre un politologue de la rue, avant de croiser le souvenir d’Ali-la-Pointe, héros de la guerre d’indépendance, parti en fumée avec l’explosion d’une maison, en pleine Casbah.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

    • montaigne

      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
      Licence Creative Commons

    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

      « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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