On n'est pas des moutons

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Cologne, suite. L’écrivain algérien Kamel Daoud  « fatwatisé » par des intellectuels français

Une deux­ième fat­wa vient de frap­per l’écrivain et jour­nal­iste algérien Kamel Daoud [voir ici et ], à pro­pos de son analyse des vio­lences sex­uelles du Nou­v­el an à Cologne. Cette nou­velle con­damna­tion émane d’une sorte de secte laïque rassem­blant une poignée d’« intel­lectuels auto­proclamés » à qui Le Monde a prêté ses colonnes.

Les sig­nataires du “Col­lec­tifNoured­dine Ama­ra (his­to­rien), Joel Beinin (his­to­rien), Hou­da Ben Hamou­da (his­to­ri­enne), Benoît Chal­land (soci­o­logue), Joce­lyne Dakhlia (his­to­ri­enne), Sonia Dayan-Herzbrun (soci­o­logue), Muri­am Haleh Davis (his­to­ri­enne), Giu­lia Fab­biano (anthro­po­logue), Dar­cie Fontaine (his­to­ri­enne), David Theo Gold­berg (philosophe), Ghas­san Hage (anthro­po­logue), Laleh Khalili (anthro­po­logue), Tris­tan Lep­er­li­er (soci­o­logue), Nadia Mar­zou­ki (poli­tiste), Pas­cal Ménoret (anthro­po­logue), Stéphanie Poues­sel (anthro­po­logue), Eliz­a­beth Shak­man Hurd (poli­tiste), Thomas Ser­res (poli­tiste), Seif Soudani (jour­nal­iste).

Dans l’édition du 12 févri­er, sous le titre « Les fan­tasmes de Kamel Daoud », ce « col­lec­tif » lançait son anathème, exclu­ant de son céna­cle « cet human­iste auto­proclamé ». Le mépris de l’expression dévoilait, dès les pre­mières lignes de la sen­tence, l’intention malveil­lante des juges. Les lignes suiv­antes con­fir­maient une con­damna­tion sans appel : « Tout en déclarant vouloir décon­stru­ire les car­i­ca­tures pro­mues par ” la droite et l’extrême droite “, l’auteur recy­cle les clichés ori­en­tal­istes les plus éculés, de l’islam reli­gion de mort cher à Ernest Renan (1823–1892) à la psy­cholo­gie des foules arabes de Gus­tave Le Bon (1841–1931). »

Que veu­lent donc dire, ces soci­ol­o­gisants ensoutanés, par leur atten­du si tran­chant ? 1) Que Daoud rejoint « la droite et l’extrême droite »… 2) …puisqu’il « recy­cle les clichés ori­en­tal­istes les plus éculés, de l’islam reli­gion de mort »… 3) clichés anciens « chers » à Renan et Le Bon… 4)… ces vieil­leries datées (dates à l’appui) et donc obsolètes… 5)… tan­dis que leur « soci­olo­gie » à eux, hein !

Nos inquisi­teurs reprochent au jour­nal­iste algérien d’essen­tialis­er « le monde d’Allah », qu’il réduirait à un espace restreint (le sien, décrit ain­si avec con­de­scen­dance : « Cer­taine­ment mar­qué par son expéri­ence durant la guerre civile algéri­enne (1992–1999) [C’est moi qui souligne, et même deux fois, s’agissant du mot expéri­ence, si déli­cate­ment choisi] Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les pro­mo­teurs de cette logique de mort. »), selon une « approche cul­tur­al­iste ». En cela, ils rejoignent les posi­tions de l’essayiste améri­cano-pales­tinien Edward Saïd pour qui l’Orient serait une fab­ri­ca­tion de l’Occident post-colo­nial­iste. Comme si les cul­tures n’existaient pas, jusqu’à leurs dif­férences ; de même pour les civil­i­sa­tions, y com­pris la musul­mane, bien enten­du.

"Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?" W. Reich

Que se cache donc der­rière le mys­ti­cisme des fas­cistes, ce mys­ti­cisme qui fasci­nait les mass­es ?” W. Reich

À ce pro­pos, revenons aux com­pères Renan et Le Bon, en effet con­tem­po­rains et nulle­ment arriérés comme le sous-enten­dent nos néo-aya­tol­lahs. Je garde les meilleurs sou­venirs de leur fréquen­ta­tion dans mes années « sex­poli­ennes » – sexo-poli­tiques et reichi­ennes –, lorsque l’orthodoxie marx­iste se trou­va fort ébran­lée, à par­tir de Mai 68 et bien au-delà. Pour un peu je reli­rais cette Vie de Jésus, d’Ernest Renan, dont Reich s’était notam­ment inspiré pour écrire Le Meurtre du Christ ; de même, s’agissant de Psy­cholo­gie des foules, de Gus­tave Le Bon, dont on retrou­ve de nom­breuses traces dans Psy­cholo­gie de masse du fas­cisme du même Wil­helm Reich. Les agres­sions de Cologne peu­vent être analysées selon les critères reichiens du refoule­ment sex­uel et des cuirass­es car­ac­térielle et cor­porelle prop­ices aux enrôle­ments dans les idéolo­gies fas­cistes et mys­tiques. Ces critères – avancés à sa manière par Kamel Daoud – ne sont pas uniques et ne sauraient nier les réal­ités « objec­tives » des con­di­tions de vie – elles se ren­for­cent mutuelle­ment. Tan­dis que les accusa­teurs de Daoud sem­blent ignor­er ces com­posantes psy­cho-sex­uelles et affec­tives.

Traité comme un arriéré, Daoud est ain­si accusé de psy­chol­o­gis­er les vio­lences sex­uelles de Cologne, et d’« effac­er les con­di­tions sociales, poli­tiques et économiques qui favorisent ces actes ». Lam­en­ta­ble retourne­ment du pro­pos – selon une argu­men­ta­tion qui pour­rait se retourn­er avec per­ti­nence !

Enfin, le jour­nal­iste algérien se trou­ve taxé d’islam­o­pho­bie… Accu­sa­tion défini­tive qui, en fait, à relire ces com­pères, se situe à l’origine de leur attaque. Ce « sport de com­bat » désor­mais à la mode, inter­dit toute cri­tique de fond et clôt tout débat d’idées.

Le « dou­ble fat­watisé » pour­ra cepen­dant trou­ver quelque récon­fort dans des arti­cles de sou­tien. Ain­si, celui de Michel Guer­rin dans Le Monde du 27 févri­er. Le jour­nal­iste rap­pelle que Kamel Daoud a décidé d’arrêter le jour­nal­isme pour se con­sacr­er à la lit­téra­ture. « Il ne change pas de posi­tion mais d’instrument. » « Ce retrait, pour­suit-il, est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie, il est sous le coup d’une fat­wa depuis 2014, et cela donne de la chair à ses con­vic­tions. Du reste, sa vision de l’islam est pas­sion­nante, hors normes, car elle divise la gauche, les fémin­istes, les intel­lectuels. Une grande par­tie de la soci­olo­gie est con­tre lui mais des intel­lectuels africains salu­ent son courage, Libéra­tion l’a défendu, L’Obs aus­si, où Jean Daniel retrou­ve en lui “toutes les grandes voix fémin­istes his­toriques”. […] Ain­si va la con­frérie des soci­o­logues, qui a le nez rivé sur ses sta­tis­tiques sans pren­dre en compte “la chair du réel”, écrit Aude Lancelin sur le site de L’Obs, le 18 févri­er. »

Ain­si, cette remar­quable tri­bune de la roman­cière fran­co-tunisi­enne Fawzia Zouari, dans Libéra­tion du 28 févri­er, rétorquant aux accusa­teurs :

« Voilà com­ment on se fait les alliés des islamistes sous cou­vert de philoso­pher… Voilà com­ment on réduit au silence l’une des voix dont le monde musul­man a le plus besoin. »

 


Fawzia Zouari : “Il faut dire qu’il y a un… par fran­cein­ter


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le “porno-islamisme” s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pourquoi les islamistes détes­tent-ils autant les femmes ? Pourquoi refusent-ils qu’elles pren­nent le volant, por­tent des jupes cour­tes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pel­lent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions monothéistes. Le jour­nal­iste-écrivain algérien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lectuels du monde musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esquiv­ées par les reli­gions – sans doute parce qu’elles leur sont con­sti­tu­tives. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sex­uelles de femmes fin décem­bre à Cologne, il accuse le “porno-islamisme” et inter­pelle le regard de l’Occident porté sur l’ « immi­gré », cet « autre », con­damné autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Com­mons

S’inter­roger val­able­ment sur l’islam con­duit à décrypter les mécan­ismes de haine à l’œuvre dans les dis­cours religieux. Ce qui, par ces temps de fanatisme assas­sin, ne va pas sans risques. Surtout si on touche aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décem­bre 2014 dans l’émission de Lau­rent Ruquier On n’est pas couché sur France 2, Kamel Daoud déclare à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­siste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­biliter l’homme, on ne va pas avancer. La ques­tion religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pou­voir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam salafiste, appelant à son exé­cu­tion « pour apos­tasie et hérésie ». Depuis, le jour­nal­iste, chroniqueur au Quo­ti­di­en d’Oran, est placé sous pro­tec­tion poli­cière, avec toutes les con­traintes qui s’ensuivent – Salman Rushdie, depuis la Grande-Bre­tagne, en sait quelque chose…

En juin dernier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rap­port à la femme est le nœud gor­di­en, en Algérie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avancer sans guérir ce rap­port trou­ble à l’imaginaire, à la mater­nité, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les islamistes sont obsédés par le corps des femmes, ils le voilent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui représente la per­pé­tu­a­tion de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le porno-islamisme. Ils sont con­tre la pornogra­phie et com­plète­ment pornographes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont présentes, c’est une révo­lu­tion. Libérez la femme et vous aurez la lib­erté.  »

Ces jours-ci, dans un arti­cle pub­lié en Ital­ie dans le quo­ti­di­en La Repub­bli­ca et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brûlante des événe­ments de la saint-Sylvestre à Cologne. Il pousse son analyse sous l’angle des « jeux de fan­tasmes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immi­gré : angélisme, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­bares anci­ennes et base du binôme bar­bare-civil­isé. Des immi­grés accueil­lis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les vio­lent. »

meursaultsJour­nal­iste et essay­iste algérien, chroniqueur au Quo­ti­di­en d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, con­tre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du pre­mier roman. Il s’agit d’une sorte de con­tre­point à L’Étranger de Camus. Philippe Berling en a tiré une pièce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 févri­er au Théâtre des Bernar­dines à Mar­seille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agresseurs mais s’essaie à com­pren­dre, à expli­quer – ce qui ne saurait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naïveté », cet angélisme pro­jeté sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfugié, son statut, pas sa cul­ture […] On voit le sur­vivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège cul­turel que résume surtout son rap­port à Dieu et à la femme. »

Il pour­suit : « Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste dif­férent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foy­er col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si con­va­in­cre l’âme de chang­er. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la mis­ère sex­uelle dans le monde arabo-musul­man, le rap­port malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. »

Daoud refor­mule sa « thèse » :

« Le rap­port à la femme est le nœud gor­di­en, le sec­ond dans le monde d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfer­mée ou pos­sédée. Cela dénote un rap­port trou­ble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la lib­erté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admet­tre. Elle est l’incarnation du désir néces­saire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inutile, d’un éloigne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une désobéis­sance et cette désobéis­sance est le pro­duit d’une femme. »

Certes, une telle analyse, par sa finesse et sa per­ti­nence, ne risque pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­tiques religieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « mod­érés », tant la fron­tière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être enten­du ? – quand il par­le – naïve­ment ? – de « con­va­in­cre l’âme de chang­er »… et quand il souligne que « le sexe est la plus grande mis­ère dans le « monde d’Allah » ?

Et de revenir sur« ce porno-islamisme dont font dis­cours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » :

« Descrip­tions d’un par­adis plus proche du bor­del que de la récom­pense pour gens pieux, fan­tasme des vierges pour les kamikazes, chas­se aux corps dans les espaces publics, puri­tanisme des dic­tatures, voile et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat con­tre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explos­er en terre d’Occident, là où la lib­erté est si inso­lente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment dernier. Un sur­sis qui fab­rique du vivant un zom­bie, ou un kamikaze qui rêve de con­fon­dre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Europe pour échap­per, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux con­naître une femme mais je refuse que ma sœur con­naisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fer­mer les portes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les portes con­duira, un jour ou l’autre, à tir­er par les fenêtres, et cela est un crime con­tre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela sig­ni­fie comme tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immi­grés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délin­quance, mais cela pose le prob­lème des « valeurs » à partager, à impos­er, à défendre et à faire com­pren­dre. Cela pose le prob­lème de la respon­s­abil­ité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la “guerre” ne saurait con­duire à la paix dans les cœurs… Dans ce proces­sus his­torique mil­lé­naire par­cou­ru de reli­gions et de vio­lence, de con­quêtes et de dom­i­na­tion, de refoule­ments sex­uels, de néga­tion de la femme et de la vie, de haines et de ressen­ti­ments remâchés… de quel endroit de la planète pour­ra bien sur­gir la sagesse humaine ?


Un vendredi de noir malheur

Leur vrai dieu, c’est la mort. Ils l’aiment, la servent, la sèment. Venus des arrière-mondes, leurs incursions dans celui des vivants n’a d’autre but que de tuer, détruire, semer la désolation, la souffrance, le malheur partout. Humains ils ne sont pas. Ou inachevés ; infirmes de la pensée, indignes d’être, en dehors de l’humanité. Détruire Palmyre ne leur suffit pas ; la pierre ne saigne pas, ne hurle pas, ne souffre pas. Ils veulent la grande jouissance du mal absolu, du désastre, de la haine qui tue.

Je souffre du grand malheur de ce vendredi noir. Le noir de l’obscurité morbide. « Nous » qui aspirons aux lumières, multiples, multicolores, joyeuses et jouissives ; « nous » dont l’Histoire – bien convulsive – se veut une lutte pour la vie ; la vie vivante, celle qui agrandit le monde. Et le voilà, ce monde, qui se rabougrit sous la terreur assassine ; mais aussi sous l’avidité des possédants, insatiables prédateurs, méprisants de l’Autre, vils profiteurs, en fin de compte aussi mortifères que les terroristes. Ce monde des murs et des barbelés, ce monde de la séparation et de l’injustice galopante, cause du grand dérèglement. Dénoncer ceux-là ne saurait pour autant absoudre la sauvagerie nihiliste. Mais que faire face à une telle négation de la vie ? Quelle espérance nourrir ?


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Bernard Nan­tet, jour­nal­iste et archéo­logue, spé­cial­iste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vi­er, les habi­tants de Ban­gui, la cap­i­tale cen­trafricaine, virent sur­gir des groupes de com­bat­tants sans uni­forme, le corps bardé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­tri­ces. Brusque­ment, l’Afrique de la brousse remon­tait à la sur­face avec ses tra­di­tions et son his­toire occultée par la longue par­en­thèse colo­niale et une indépen­dance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Chari ne nous avait pas habitués à voir s’exprimer tant de haine opposant gens de la brousse, chris­tian­isés de fraîche date, et musul­mans, éleveurs ou com­merçants étab­lis depuis longtemps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupar­a­vant, un ancien min­istre, Michel Djo­to­dia, agrège en une coali­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour faire vac­iller un État rongé par la cor­rup­tion et le népo­tisme. La mise en coupe réglée du pays fit remon­ter à la sur­face les réc­its d’une époque où l’esclavage rav­ageait la région. Les opposants qui avaient fon­du sur la cap­i­tale cen­trafricaine rassem­blaient en l’occurrence des mer­ce­naires tcha­di­ens et soudanais, flan­qués de coupeurs de routes et de bra­con­niers venus épauler les reven­di­ca­tions de la minorité musul­mane mar­gin­al­isée,

Des mois de pil­lages, de destruc­tions et de tueries per­pétrés par les mem­bres de la Sélé­ka sus­citèrent la for­ma­tion de groupes d’autodéfense, les anti-bal­a­ka (anti-machettes), un surnom qui ren­voy­ait à des temps loin­tains où la kalach­nikov n’équipait pas encore les envahisseurs. L’irruption de mil­ices vil­la­geois­es dans cette guerre civile de basse inten­sité s’accompagna d’exactions et de mas­sacres envers les musul­mans locaux accusés – sou­vent à tort – d’avoir pactisé avec les pré­da­teurs.

La guerre civile en Sier­ra Leone (1991–2001) nous avait déjà mon­tré à quelles dérives meur­trières des mil­ices incon­trôlées pou­vaient se livr­er dans des con­flits internes. Issues des asso­ci­a­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­tisées en la cir­con­stance Forces de défense civile (CDF), ces mil­ices pro­gou­verne­men­tales sier­ra-léon­ais­es furent à l’origine de nom­breuses atroc­ités.

Dis­paru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935–2013), auteur d’une thèse sur les con­fréries de chas­seurs en Afrique occi­den­tale, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­tive et la défense des vil­lages. Autre­fois groupées en con­fréries ini­ti­a­tiques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion sociale, comme au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythique Ryan­gombe.

Avant que les com­pag­nies européennes con­ces­sion­naires n’exploitent le pays et les pop­u­la­tions de façon scan­daleuse (début du XXe siè­cle), les forêts de l’Oubangui-Chari servirent de refuge aux ani­mistes fuyant les razz­ias esclavagistes des­tinées à fournir au monde arabe et à l’Empire ottoman la force servile qui leur man­quait. Pre­mier des voyageurs du XIXe siè­cle à vis­iter la région, le Tunisien Mohamed el Toun­si, qui accom­pa­gna une razz­ia au Dar­four voisin (1803–1813), témoigna des pil­lages et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toires entiers comme le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­trafrique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le con­tre­coup de la désta­bil­i­sa­tion du Tchad provo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­mane, anciens mer­ce­naires à la sol­de des pachas de Tripoli con­tre les nomades Toubous du Fez­zan, en Libye. Cette tribu arabe fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire ottoman reprit en main la régence de Tripoli, jugée trop faible pour s’opposer à la poussée française en Algérie (milieu du XIXe siè­cle). Dévasté, ses roy­aumes affaib­lis, le Tchad ne put s’opposer aux esclavagistes venus du Soudan. Par­mi ceux-ci fig­ure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chas­se aux ani­mistes qui se réfugièrent dans les forêts cen­trafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée tra­di­tion­nelle des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­nario bien con­nu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégay­er. Les affron­te­ments meur­tri­ers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâtre (150 morts dans la dernière quin­zaine de jan­vi­er), met­tent de nou­veau aux pris­es les Ouled Sli­mane, anciens alliés de Kad­hafi, avec les Toubous. En effet, ces derniers ten­tent de récupér­er des ter­ri­toires au Fez­zan et des oasis, tel celui de Koufra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, ironie de l’Histoire, en Cen­trafrique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses razz­ias se rap­pelle au sou­venir des hommes à tra­vers les événe­ments dra­ma­tiques actuels qui, à pre­mière vue, pour­raient paraître sans aucun lien.

Arti­cle paru sur le Huff­in­g­ton Post


Les Juifs” selon Pierre Desproges, un fossé de vingt ans avec Dieudonné

Desprog­es: “On me dit que des Juifs se sont glis­sés dans la salle?” “On ne m’ôtera pas de l’idée que, pen­dant la dernière guerre mon­di­ale de nom­breux Juifs ont eu une atti­tude car­ré­ment hos­tile à l’égard du régime nazi.”

Quand Pierre Desprog­es – il y a une ving­taine d’années – s’est com­mis avec son fameux sketch inti­t­ulé “Les Juifs”, la France n’en fut nulle­ment retournée. Aujourd’hui que Dieudon­né a mis le feu aux poudres, les meutes anti­sémites se lâchent. Elle déversent des tonnes d’immondices sur Daylimo­tion qui héberge les sketch­es de Desprog­es. Au point que le site a dû fer­mer le robi­net des com­men­taires.

Que s’est-il passé durant ces deux décen­nies ? À l’évidence, le con­texte a changé. Exten­sion des com­mu­nau­tarismes, notam­ment religieux ; atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001, guer­res d’Afghanistan, du Proche et Moyen Ori­ent ; impasse pales­tini­enne surtout et coloni­sa­tion israéli­enne. Autant de faits réels, objec­tifs, pour­tant déniés dans la plu­part des débats actuels autour de ces ques­tions. Ce fut encore le cas hier lors de l’émission de Frédéric Tad­deï  “Ce soir ou jamais” où, dès le début, le mot “Pales­tine” déclen­chait  hos­til­ité et cli­vage entre les inter­venants.

Certes, Desprog­es et Dieudon­né s’opposent comme le jour et la nuit. Le pre­mier pra­tique une dis­tan­ci­a­tion humoris­tique affir­mée – à con­di­tion toute­fois d’adhérer à ses codes et à cette dis­tance ; en quoi le risque existe tou­jours. L’autre, à l’inverse, bar­botte dans l’ambiguïté, joue sans cesse dans ses allers-retours entre le pre­mier et le ixième degré. Quand il ne som­bre pas car­ré­ment dans l’abjection. Ain­si, dans une telle con­fu­sion, son pub­lic trou­ve  assez « à boire et à manger » pour ne pas s’embarrasser d’un quel­conque dis­tin­guo entre anti­sion­isme et anti­sémitisme.

Quoi qu’il en soit, et pour mesur­er cet écart qui mar­que pesam­ment deux épo­ques, revoici donc “Les Juifs” par Pierre Desprog­es, ver­sion vidéo, ou audio.


Pourquoi l’« affaire Dieudonné » empoisonne notre vivre ensemble

dieudonne-liste-antisioniste-elections

Ce geste, dit de la quenelle, devenu sym­bole de la “Dieu­dosphère”, Dieudon­né l’exécute dès mai 2009 sur une affiche de la liste “anti­sion­iste” qu’il con­duit aux européennes.

L’ “affaire Dieudon­né” est en passe d’empoisonner notre espace du “vivre ensem­ble”. Cette belle idée – illu­soire ? – mon­tre bien sa fragilité face à la bru­tal­ité des croy­ances, des cer­ti­tudes et autres con­vic­tions – ces con­vic­tions que Niet­zsche dénonçait comme “des enne­mis de la vérité plus dan­gereux que les men­songes. » Anti­sion­iste revendiqué, anti­sémite masqué, Dieudon­né provoque et, tout à la fois, révulse et attire. Ses pro­pos lui valent plus encore de répro­ba­tions morales que de con­damna­tions pénales, tan­dis que ses spec­ta­cles font salles combles (quand elles ne lui sont pas refusées), en dépit d’une omer­ta médi­a­tique dont il fait l’objet. Comme si deux visions du monde s’affrontaient autour de sa per­son­ne, de ses presta­tions et de ses fréquen­ta­tions – Fau­ris­son, Le Pen, Soral, Meyssan, Chavez, Ahmadine­jad… Alors pourquoi ? Ten­ta­tives d’explications autour de quelques ques­tions dont celle-ci, sans réponse, lancée à la radio par le directeur du Nou­v­el Obser­va­teur, Lau­rent Jof­frin : “Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieudon­né ?”

À cause du petit mou­ton con­trari­ant qui pré­side aux des­tinées de ce blog… je suis amené à revenir sur ce qu’on peut désor­mais appel­er « l’affaire Dieudon­né ». Affaire qui risque d’enfler encore bien davan­tage, ain­si que s’y emploient les politi­ciens et les médias – jusqu’à ce blog… Cepen­dant, petit mou­ton oblige, je voudrais y revenir à con­tre-courant de la marée dom­i­nante. Ce qui n’est pas sans risques, tant ce ter­rain s’avère miné à l’extrême – aux extrêmes, pour être plus pré­cis. Donc, ven­dre­di matin, dans le poste (France Cul­ture), j’entends Lau­rent Jof­frin (du Nou­v­el Obs, qui fait sa cou­ver­ture sur qui ?) résumer l’affaire à sa façon, selon son habituel ton débon­naire, frap­pé au coin du bon sens et par­fois de la courte vue. Ain­si : « Dieudon­né, lui, a la haine des Juifs. Pourquoi ? Comme ça. Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieudon­né ? Rien, évidem­ment, ils s’en foutent […] Ils ont protesté quand Dieudon­né a fait un sketch anti­sémite. C’est ça le crime ini­tial. » n-obs-dieudonneOn dira qu’en qua­tre min­utes de chronique, on peut à peine plus finass­er qu’en cent quar­ante signes sur Twit­ter… Pas une rai­son pour sauter à pieds joints sur des ques­tions fon­da­men­tales qu’appellent des sujets de société fon­da­men­taux. Et Jof­frin enjambe allé­gre­ment la faille de sa courte pen­sée : « Dieudon­né, lui, a la haine des Juifs. Pourquoi ? Comme ça. » Il min­imise en fait, tout en y recourant, l’importance de cet adverbe fon­da­men­tal : pourquoi ? N’est-ce pas le sel-même du jour­nal­isme et, au delà, de toute soif de com­pren­dre. Alors : pourquoi Dieudon­né a-t-il la haine des Juifs ? Pourquoi l’antisémitisme ? Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, les Juifs ? « Rien, évidem­ment » répond Jof­frin. L’évidence, c’est bien le con­traire du doute. Dès lors, tirons l’échelle, tout est dit. Et rien n’est dit, puisque rien n’est expliqué – dé-com­pliqué. J’aimerais pass­er un moment avec Dieudon­né [Arti­cle doc­u­men­té sur Wikipedia]. Sûre­ment pas pour lui faire la courte-échelle, mais bien pour lui pos­er quelques « pourquoi ? ». Des ques­tions qui tourn­eraient autour de celle-ci, en effet fon­da­men­tale : Qu’est-ce qu’ils vous ont fait les Juifs ? Mais ques­tion que je me garderais de lui oppos­er au préal­able comme une pique provo­cante. Il y a chez Dieudon­né, bien sûr, « matière à creuser » : depuis son enfance, certes, et même depuis sa nais­sance, mère bre­tonne, père camer­ounais. Un métis, ce cousin du métèque. Un frus­tré sans doute, un révolté, voire un indigné, comme tant de jeunes peinant à se percevoir comme Français à part entière, à cause de la dis­crim­i­na­tion sociale et du racisme. À cause aus­si de l’Histoire et du passé colo­nial dont il a fini par pren­dre fait et cause. Une prise de con­science qui l’a sans doute fondé dans son devenir d’humoriste – un rôle qui implique, pour le moins, un regard cri­tique pou­vant aller jusqu’à l’acidité et la méchanceté. De l’ironie à la haine, la voie est par­fois étroite. Puis le suc­cès de scène, l’adulation d’un pub­lic séduit, pas tou­jours « éduqué » car sociale­ment mar­gin­al­isé, récep­tif aux idées cour­tes, pourvu qu’elles soient « drôles » ; son alliance pour la scène avec le juif Élie Semoun dans un duo poli­tique­ment « équili­bré »; leur rup­ture ensuite ; ses déboires liés à ses dérives, puis la rad­i­cal­i­sa­tion dans laque­lle le ressen­ti­ment tient lieu d’argument idéologique, à preuve cet « anti­sion­isme » dont l’ambivalence d’usage (dou­ble dimen­sion : his­torique et séman­tique, dans un jeu per­fide masquant sa nature anti­sémite) per­met d’euphémiser le rejet des Juifs comme fau­teurs uni­versels, cause de tous les maux du monde des rejetés et surtout des frus­trés. D’où le recours à l’antienne du « lob­by juif, » puis à la théorie du Com­plot qui per­met d’« expli­quer bien des choses cachées et des mys­tères » et d’alimenter cette filan­dreuse notion de « sys­tème » qu’on retrou­ve aux extrêmes, gauche et droite, des idéolo­gies. (Lire la suite…)


« Chronologie de l’Afrique » : un accordéon pour ne plus jouer faux sur l’air du Continent Noir

Voilà qui devrait intéress­er au moins un con­seiller et un prési­dent : un ouvrage à la fois fon­da­men­tal et des plus engageants d’accès. Il s’agit de « Chronolo­gie de l’Afrique », qui vient de paraître sous la plume de Bernard Nan­tet. Un for­mi­da­ble bouquin qui, quant à la forme, tient autant de la tapis­serie de Bayeux que de la Toile inter­net – sans cer­tains de leurs incon­vénients ! Cet ouvrage, en effet, nous amène à par­courir en un éton­nant panoramique l’épopée his­torique du con­ti­nent africain, qua­si­ment depuis l’origine de la Terre et en tout cas depuis celle des hominidés, jusqu’à nos jours. Et, quand on n’ignore pas les décou­vertes de nos si loin­tains ancêtres Lucy et Toumaï (- 3,5 et 7 mil­lions d’années), on réalise que cette chronolo­gie recou­vre aus­si celle de l’humanité.

Le livre fait par­tie d’une col­lec­tion d’une cinquan­taine de titres réal­isés selon ce même principe d’un déroulé chronologique se dépli­ant comme un accordéon. La maque­tte, à la fois sim­ple dans sa logique et com­plexe dans la richesse de ses entrées – textuelles, pho­tographiques, car­tographiques –, per­met une nav­i­ga­tion facile et ludique. On peut ain­si vire­volter dans le temps et dans l’espace du con­ti­nent africain, tout au long d’une cinquan­taine de pages grand for­mat et sur une impres­sion­nante longueur – env­i­ron quinze mètres ! C’est dire l’ampleur de la tâche pour laque­lle Bernard Nan­tet – son auteur et néan­moins ami – a dû con­sacr­er pas moins de qua­tre années. Devraient en prof­iter, out­re les sus-cités de l’Élysée, ceux que l’obscurité et l’obscurantisme sépar­ent du con­ti­nent que l’on dit Noir, pré­cisé­ment – au pre­mier rang desquels les enseignants et aus­si les jour­nal­istes.

Retour en pas­sant sur le trop fameux dis­cours de Dakar par lequel un je sais-tout en mis­sion com­mandée, répé­tant dans une feinte con­vic­tion la dic­tée d’un péremp­toire con­seiller, avait décrété que « l’homme africain [n’est] pas assez entré dans l’Histoire »… On sait le tol­lé provo­qué. Une telle général­i­sa­tion – qu’est-ce donc que « l’homme africain » ? Et de quelle « His­toire » s’agit-il ? – se trou­ve ici magis­trale­ment ren­voyée dans ses cordes, noueuses, ten­dues par la pré­ten­tion moral­isatrice et l’ignorance. A l’opposé, Bernard Nan­tet allie l’érudition de l’africaniste chevron­né à la clarté alerte du jour­nal­iste, pho­tographe et archéo­logue nour­ris du ter­rain – la terre africaine, par­cou­rue depuis un qua­si demi-siè­cle – et aus­si à la sévère exi­gence de ce « don­ner à com­pren­dre » qui, juste­ment, empêche tout juge­ment moral­iste et péremp­toire.

Chronolo­gie de l’Afrique, de Bernard Nan­tet, édi­tions TSH. 31 euros. En librairies et par inter­net : www.chrono-tsh.com


Double peine pour l’Afrique : drame climatique et mutisme médiatique

Il a dû faire ce qu’il a pu, et rien n’y a fait : son arti­cle est resté coincé en « chan­delle » dans un coin de la page 2 du Monde, affublé d’un titre invis­i­ble : « Silence, on coule ! ». Un titre son­nant pour­tant comme un SOS et qui se perd dans le cos­mos étroit des infos hexag­o­nales. Jean-Pierre Tuquoi, l’un des trois jour­nal­istes « Afrique » du Monde n’aura pas réus­si, dans les colonnes de son pro­pre jour­nal, à invers­er le scan­dale qu’il y dénonce pour­tant : le qua­si mutisme médi­a­tique dou­blant le drame cli­ma­tique que vien­nent de subir une douzaine de pays africains, cau­sant quelque 160 morts (recen­sés) et près de 600.000 sans-abri.

« Selon que vous serez rich­es ou pau­vres »…, on n’en sort pas de cette uni­verselle et ter­ri­ble sen­tence, que les médias dom­i­nants con­for­tent au jour le jour. Imag­inez, comme l’écrit Tuquoi, qu’un cyclone ait rav­agé les côtes de Floride et affec­tant 600.000 État­suniens… Imag­inez alors le défer­lement médi­a­tique ! Sou­venons-nous de Kat­ri­na dévas­tant la Louisiane… Et le si télégénique « tsuna­mi » de 2004 !

monde-18909.1253287373.pngPour­tant le con­ti­nent africain se trou­ve être un bon four­nisseur de sujets cat­a­strophiques ; il y faut seule­ment un niveau d’horreur suff­isant pour provo­quer un tant soit peu de com­pas­sion… durable. L’idéal, c’est une bonne famine spec­tac­u­laire avec des bébés squelet­tiques en arrière-plan d’un sac de riz sur une épaule human­i­taire. Pas mal non plus, une belle guerre entre sauvages, avec bons et méchants départagés par l’œil expert d’un Zor­ro à encolure échan­crée. Aujourd’hui, on reste trop loin du compte, à en croire le papi­er du Monde : « La Sier­ra Leone, le Nige­ria et le Tchad ont été les pre­miers touchés. Puis, début sep­tem­bre, c’est sur le Séné­gal, le Niger, la Mau­ri­tanie, le Burk­i­na Faso… que se sont abattues des pluies tor­ren­tielles. Même le Sud algérien n’a pas été épargné. En quelques heures, des quartiers entiers d’une douzaine de pays du con­ti­nent africain ont été rayés de la carte, des routes détru­ites, des ouvrages d’art emportés tan­dis que les agricul­teurs voy­aient dis­paraître leur bétail. Le bilan humain est lourd : au moins 160 morts recen­sés à ce jour et près de 600 000 sans-abri.

« C’est le Burk­i­na Faso qui a été le plus atteint. Le 1er sep­tem­bre, à Oua­gadougou, la cap­i­tale, des dizaines de mil­liers d’habitations se sont écroulées. Le prin­ci­pal hôpi­tal de la ville a dû être vidé de ses patients et les écoles réqui­si­tion­nées pour accueil­lir des familles. Même chose à Dakar, au Séné­gal, où quinze des seize quartiers de la cap­i­tale ont été inondés. Au Niger, on red­oute que le choléra fasse des rav­ages. […] De ces événe­ments dra­ma­tiques, la presse française – et étrangère – n’a guère ren­du compte. Les agences de presse ont pour­tant don­né l’alerte, mais sans sus­citer de réac­tion. Au mieux, l’affaire a été expédiée en quelques lignes, con­fir­mant l’idée que l’Afrique intéresse peu les médias. »

» Le Monde du 18/9/09, page 2. Cherchez bien l’info, elle y est !


La dernière du jour : Et si l’Europe se chauffait avec le soleil du Sahara ?

« Un con­sor­tium alle­mand veut lancer un grand pro­jet de cen­trales ther­moso­laires. Pro­duite en Afrique sahari­enne, l’électricité tran­sit­erait sur des lignes à haute ten­sion. Les pre­mières livraisons pour­raient avoir lieu dans dix ans ». [Le Monde, 13/7/09]

La dernière richesse de l’Afrique pas encore exploitée, le soleil, bon sang, que fai­saient les rapaces à la laiss­er ain­si dor­er… au soleil ? Surtout, que les Africains ne se dépêchent pas d’entrer “dans l’Histoire”, qu’on les pille encore un peu plus !

Remar­quez que les plus pour­ris des politi­ciens africains n’ont pas atten­du cette lumineuse idée venue du Nord. Ain­si, dans la si longue lignée des dic­ta­teurs du con­ti­nent, un Mobu­tu a-t-il placé le Con­go-Kin­shasa en coupes réglées ; pour exploiter, à son compte per­son­nel pour com­mencer, les immenses richess­es minières du pays, il a fait con­stru­ire des bar­rages hydroélec­triques, dont un gigan­tesque des­tiné à ali­menter les mines de cuiv­re du Katan­ga. Les lignes à haute ten­sion tra­versent le pays, sans même con­de­scen­dre dans les pau­vres vil­lages quelles sur­plombent [lire sur ce blog : Con­go-Banque mon­di­ale. Ou com­ment, avec deux euros par mois, rem­bours­er une dette de 10 mil­liards ]

Donc l’énergie solaire et son exploita­tion, c’est déjà com­mencé avec les bar­rages. La nou­veauté, sous cou­vert « tech­nologique » – jadis les mis­sion­naires et les mil­i­taires précé­daient les colons ; aujourd’hui c’est la « tech­nolo­gie » qui déboule d’abord – c’est de la jouer « éco­lo » avec des pan­neaux solaires. La blague ! Ils vont tout bon­nement envahir le Sahara – pas grave, c’est un désert – et planter leurs pylônes à tout va. Sans doute n’oseront-ils pas, ces affairistes tein­tés de sens démoc­ra­tique, on ne rigole pas, la jouer car­ré­ment à la Mobu­tu. Non, ils dis­tribueront plus vis­i­ble­ment, osten­si­ble­ment, quelques miettes de kilo­watts à grands coups de com’ tiers-mondiste. Craignons le pire. Pour le peu que les Chi­nois surenchéris­sent en tirant leurs lignes jusque là-bas…

Oba­ma devra revenir encore et sou­vent sur les traces de ses loin­tains ancêtres s’il veut par­venir à branch­er leurs actuels descen­dants sur les étroites voies du libéral­isme démo­c­ra­t­i­ca­ble.


À Bongo, la Françàfric reconnaissante

L’empressement de nos politi­ciens à saluer ce cher grand dis­paru de Bon­go, pape de la Françàfric, sem­ble nor­male­ment pro­por­tion­nel à ses ser­vices ren­dus à icelle – la Françafrique. Tous ont peu ou prou, surtout prou, été atteints par ses largess­es. Des liens « étroits » se sont ain­si tis­sés au long de qua­tre décen­nies d’un pou­voir au ser­vice de ses intérêts et par con­tre­coups bien com­pris à ceux de «la France». Qui n’aura-t-il pas arrosé de ses bien­faits? Aus­si est-il à pari­er que les instruc­tions judi­ci­aires en cours sur le très cher dis­paru, passeront bien vite à la trappe de la rai­son d’État. On com­prend donc la recon­nais­sance exprimée par notre min­istre des affaires étranges. Le con­traire eut relevé de l’ingratitude.

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»> A con­sul­ter : Cel­lule Fran­cafrique
Notre arti­cle Françafrique. Saisie immo­bil­ière dans le Bon­goland


« Les martyrs du golfe d’Aden », reportage au bout de l’enfer

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Si par mal­heur vous avez raté le dernier Tha­las­sa (France 3) et la re-dif­fu­sion d’un très grand reportage (après la pre­mière en mars 2007), je n’y pour­rai que peu, soit ces quelques lignes. « Les mar­tyrs du golfe d’Aden » est un doc­u­ment vrai­ment excep­tion­nel. Son auteur, Daniel Grand­clé­ment, a eu le courage d’embarquer avec quelque 130 migrants éthiopi­ens et soma­liens ten­tant de fuir la mis­ère pour une autre, tein­tée d’une mai­gre espérance. Un autre reportage (dif­fusé il y a quelques mois dans Envoyé spé­cial) par­tait d’une sem­blable démarche, entre la Mau­ri­tanie et les Canaries, sans toute­fois attein­dre une telle inten­sité humaine.

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C’est un voy­age au bout de la détresse, com­mencé déjà, pour la plu­part, sur des cen­taines de kilo­mètres depuis les fin fonds de l’Éthiopie et de la Soma­lie, en cette corne de l’Afrique et jusqu’à sa pointe extrême, comme ten­due vers un grain d’espoir, on n’ose dire un Eldo­ra­do, s’agissant des côtes de ce Yémen à peine mieux loti.

Bosaso, port de rechange de Mogadis­cio, la cap­i­tale anéantie. C’est là que les passeurs s’affairent, sortes de tour opéra­teurs pour l’enfer. La place à quelques dizaines de dol­lars. Une for­tune locale. Les can­di­dats au voy­age atten­dent par cen­taines (il en meurt aus­si dans les 1.700 par an, selon l’ONU). En les « pli­ant », en les emboî­tant les uns dans et sur les autres – ils sont si mai­gres–, on pour­ra en entass­er une grosse cen­taine.

Daniel Grand­clé­ment sera du lot, sur ce can­ot d’une dizaine de mètres, pas mieux traité, ou à peine, c’est-à-dire pas frap­pé comme les autres à coups de san­gles… Pas le droit de filmer au départ, il y parvien­dra peu à peu, par bribes, à la volée. Ses plans atteignent une vérité imprégnée de pudeur et de respect. Je me retiens pour en par­ler, ten­tant de garder un recul min­i­mum… Impos­si­ble. Je revois, par antithèse, la célèbre (à son corps défen­dant) « mater dolorosa » pho­tographiée après un atten­tat en Algérie : la douleur comme pré­texte esthéti­sant. Un déni jour­nal­is­tique. Ici, de cette détresse, ressor­tent à la fois l’horreur de la sit­u­a­tion, celle des passeurs infra-humains, et la soumis­sion de leurs vic­times liée à une espérance éper­due.

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« La voilà donc, cette vision incroy­able, que le monde se refuse à con­naître ! » lâche Daniel Grand­clé­ment sur ses images acca­blantes. On vom­it, on suf­foque ; l’eau manque ; les coups pleu­vent, paroles et cris mêlés, promis­cuité, faute d’un mot plus juste ; sadisme des dom­i­nants ; émer­gence du kapo… Le jour­nal­iste est à bout : « J’éprouve un pro­fond sen­ti­ment d’écoeurement et de dégoût ; j’ai même envie de sauter à l’eau pour échap­per au sup­plice auquel j’assiste » Le cal­vaire s’achève en pleine nuit ; il est bel et bien jeté par dessus bord avec tous les pas­sagers. Le rivage est proche, il n’y aura pas de noyé. La suite est racon­tée par deux jour­nal­istes, une Anglaise et une Suisse, en “planque” à cet endroit-là et qui n’en attendaient pas tant. Témoignages et regards hal­lu­cinés, filmés en mode noc­turne, en un vert d’outre-tombe et là encore hal­lu­ci­nant, telle l’apparition de cette fil­lette au vis­age de porce­laine et dont les yeux sem­blent con­tenir l’entier drame humain.

4martyrs-aden.1213567672.jpgLa force de ce doc­u­ment, tra­vail­lé dans la pro­fondeur et la durée, est évidem­ment d’exprimer l’indescriptible – c’est pourquoi il faut le voir pour le croire, comme on dit. On pour­rait bien le mon­tr­er, aus­si, dans les écoles… Écoles pri­maires, col­lèges, lycées. Sans oubli­er les écoles de jour­nal­isme ! Et, pen­dant qu’on y est, l’envoyer en recom­mandé avec accusé de récep­tion, à un cer­tain min­istre de l’immigration.

»> Les pho­tos sont extraites du film de Daniel Grand­clé­ment [ci-dessus], que l’on peut revoir ou télécharg­er sur france tvod.fr

»> A voir aus­si, sur le site du Nou­v­el Obser­va­teur, un entre­tien avec Daniel Grand­clé­ment à pro­pos de son reportage et des con­di­tions de réal­i­sa­tion.


Voyage en mort Méditerranée pour 26 jeunes Tunisiens

Tan­dis que les prési­dents tunisien et français par­lent « affaires », de jeunes Tunisiens s’embarquent vers leurs rêves et y ren­con­trent la mort. Ain­si ce témoignage adressé par la Fédéra­tion des Tunisiens pour une Citoyen­neté des deux Rives (FTCR) sous le titre « Tragédie d’Aouled al-Mabrouk — Quand l’horizon de la jeunesse des pays du Sud est de périr en Mare Nos­tra :

« Le vil­lage d’Aouled al-Mabrouk, comme celui, avant lui, d’al-Hkaïma et encore d’autres régions de la Tunisie d’«en bas », vit sous le signe du deuil depuis jeu­di 24 avril quand la mer a rejeté 3 cadavres : les 23 autres can­di­dats à l’émigration sont portés « dis­parus ».

« Ce n’est pas une pre­mière ! C’est le énième acte d’une tragédie tou­jours recom­mencée.

« Il suf­fit d’arpenter les ruelles du vieux quarti­er de al-M’hamdia (ban­lieue proche de Tunis) pour mesur­er l’ampleur de la pau­vreté, du dénue­ment et du chô­mage qui sévis­sent en rai­son des choix économiques du gou­verne­ment tunisien.

« Depuis le mois de jan­vi­er 2008, les jeunes et la pop­u­la­tion de Redeyef man­i­fes­tent pour leur droit au tra­vail ; les jeunes des régions de al-M’hamdia, al-Kab­baria, Djebel Jloud, Sidi Frej, Gafsa, Cheb­ba, Mal­loulech (12 jeunes sont orig­i­naires du vieux quarti­er d’al-M’hamdia) par­tis, quant à eux, à la recherche d’un tra­vail, d’une vie digne sur la rive nord, ont pris les bar­ques de la mort.

« En effet, le mar­di 22 avril 2008 au soir, la bar­que des 26 jeunes a quit­té Aouled al-Mabrouk Cette nuit-là, la famille de Mohamed Dal­houm (l’un des trois morts ramenés par les eaux) a reçu le dernier appel télé­phonique de son fils. La famille de Ayman Ben Taïeb Has­sine (qui n’a que 17 ans) attend, tout comme les autres familles, d’avoir une infor­ma­tion sûre et défini­tive.

« Ces jeunes savaient a pri­ori que pren­dre la mer sur des bar­ques de for­tune (Har­ra­ga) est une opéra­tion haute­ment risquée et extrême­ment dan­gereuse. Leur dés­espoir et l’absence de toute autre alter­na­tive les ont déter­minés à côtoy­er le dan­ger. Fuir une sit­u­a­tion faite de mar­gin­al­i­sa­tion, d’exclusion, de sen­ti­ment d’injustice, de pri­va­tion, de perdi­tion, d’absence de tout exer­ci­ce de la démoc­ra­tie et d’une répar­ti­tion égal­i­taire des richess­es entre les fils et les filles de la Tunisie était devenu leur seul et unique hori­zon. »

»> La Fédéra­tion des Tunisiens Citoyens des deux Rives lance un appel pour faire de la journée du 10 mai une journée de deuil nation­al pour les jeunes de la Tunisie et de tous les pays frap­pés par le drame des bar­ques de la mort.  Sig­na­tures auprès de la FTCR, 3 rue de Nantes Paris 75019 Tél. 01 46 07 54 04 – Fax : 01 40 34 18 15. Cour­riel : ftcr2@wanadoo.fr — Site : www.ftcr.eu


Ni noir, ni blanc : humain. Un texte de Frantz Fanon

Pour hon­or­er Aimé Césaire et pro­longer son con­cept de « négri­tude », cet extrait de Peau Noire, Masques blancs, ouvrage d’un autre auteur mar­tini­quais con­sid­érable, Frantz Fanon.

1ali_et_fanon-1.1208959887.jpg« Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un des­tin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps le Noir a admis la supéri­or­ité indis­cutable du Blanc, et tous ses efforts ten­dent à réalis­er une exis­tence blanche.

N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les noirs du XVI­Ie siè­cle?

Dois-je sur cette terre me pos­er le prob­lème de la vérité noire?

Dois-je me con­fin­er dans la jus­ti­fi­ca­tion d’un angle facial?

Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race

Je n’ai pas le droit , moi homme de couleur, de souhaiter la cristalli­sa­tion chez le blanc d’une cul­pa­bil­ité envers le passé de ma race.

Je n’ai pas le droit , moi homme de couleur, de me préoc­cu­per des moyens qui me per­me­t­traient de piétin­er la fierté de l’ancien maître.

Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger répa­ra­tion pour mes ancêtres domes­tiqués.

Il n’y a pas de mis­sion nègre; il n’y a pas de fardeau blanc.

Je me décou­vre un jour dans un monde où les choses font mal; un monde où l’on réclame que je me bat­te; un monde où il est tou­jours ques­tion d’anéantissement ou de vic­toire.

Je me décou­vre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence; dans un monde où l’autre, inter­minable­ment, se durcit.
Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de mur­mur­er ma recon­nais­sance.
Il y a ma vie prise au las­so de l’existence. il y a ma lib­erté qui me ren­voie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit d’être un Noir.

Je n’ai pas le droit d’être ceci ou cela…

Si le Blanc con­teste mon human­ité, je lui mon­tr­erai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce “y a bon bana­nia” qu’il per­siste à imag­in­er.

Je me décou­vre un jour dans le monde un seul droit: celui d’exiger de l’autre un com­porte­ment humain.
Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma lib­erté au tra­vers de mes choix.
(…) Je ne suis pas l’esclave de l’Esclavage qui déshu­man­isa mes pères. »

»> Peau Noire, Masques blancs, Édi­tion du Seuil, pp. 185/186 (1952)
»> La pho­to : Cas­bah d’Alger, 1er févri­er 2006. Je demande à Ali de tourn­er son sac du bon côté. Il ne sait pas qui est Frantz Fanon, qu’il promène ain­si en pho­to à bout de bras. Des adultes, sans doute, lui par­leront de l’auteur des Damnés de la Terre, chantre des indépen­dances, mort à 36 ans, juste avant les accords d’Évian qui, le 19 mars 1962, met­taient fin à la guerre d’Algérie. © Gérard Pon­thieu


Françafrique. Saisie immobilière dans le Bongoland

1omarjpg.1207920810.jpgÇa relève d’une espèce de génie. Quelque chose comme le Génie de la Bastille culbu­tant pris­ons et autres enfer­me­ments de l’esprit. Trois man­i­fes­tants, deux ban­deroles, un coup de cray­on et voilà l’Histoire qui perd son nord, change de tra­jec­toire. Petits mou­ve­ments grands effets ! Rap­pelons-nous ce tur­ban comme une bombe… sur la tête stupé­fiée de Mahomet – enfin de celles de ses hid­jadistes. Et aujourd’hui, cette flamme des JO qui vac­ille – Mao mais…. (Oui, facile…) Et là, cette manif comme un chef d’œuvre devant l’un des 33 biens immo­biliers de Omar Bon­go – devenu « el hadj » par intérêt bien com­pris… Hier donc, manif devant un haut-lieu du Bon­goland, ain­si que le rap­porte Rue89 :

« Au moment où Alain Joyan­det, le nou­veau secré­taire d’Etat à la Coopéra­tion, foulait le sol du Palais du bord de mer à Libre­ville, la Cel­lule Françafrique s’est invitée rue de la Baume.

« Au numéro 4 de cette rue hup­pée du VII­Ie arrondisse­ment, un hôtel par­ti­c­uli­er en travaux. Pas de nom: la plaque, près de la son­nette, a été arrachée. A 12h30, une dizaine de mem­bres du col­lec­tif Cel­lule Françafrique se retrou­vent, sous l’oeil avisé de l’émissaire de la pré­fec­ture de police, agent des RG en civ­il. Les jour­nal­istes sont aus­si nom­breux que les activistes. (Voir la vidéo)

« Objec­tif de l’opération: la saisie -sym­bol­ique- du 33e bien immo­bili­er acquis par le prési­dent du Gabon. El Hadj Omar Bon­go Ondim­ba a fait acheter cette mod­este demeure (2000 m2 et 500 m2 de jardin) pour deux de ses fils. Offi­cielle­ment, le pro­prié­taire est une SCI (société civile immo­bil­ière) où appa­rais­sent les noms d’Omar Denis, 13 ans, et Yacine Kini, 16 ans. Mon­tant de la trans­ac­tion: 18,875 mil­lions d’euros. Soit 9437 euros du mètre car­ré… La descen­dance est à l’abri du besoin pour quelques années.

« Et les chiffres sont cru­els: le Gabon occupe la 84e place mon­di­ale pour le PIB par habi­tant, mais seule­ment la 119e posi­tion, sur 177 états, pour l’Indicateur de développe­ment humain. »

Voilà, l’essentiel est dit. Pas besoin de glos­er davan­tage ici* sur la Françafrique et ses réal­ités per­pé­tuées par la sarkozie en marche. Jean-Marie Bock­el a de quoi méditer sur sa rétrogra­da­tion au prof­it d’un député et maire de Vesoul qui a voulu voir l’Afrique, et qui a vu Bon­go – comme tou­jours.

* Mais il y a matière ! Voir notam­ment l’excellent site Cel­lule Fran­cafrique — www.cellulefrancafrique.org

»> Voir la vidéo de la « saisie du bien mal acquis »


Côte d’Ivoire. Le jeudi noir des Éléphants

Abid­jan, jeu­di 7/2/08

minuci_globe.1202847538.jpgLa vic­toire sur la Guinée avait enivré tout le pays. Mais les Pharaons ont “sor­ti” les Éléphants. Tra­duc­tion pour les ignares du foot : l’Égypte a bat­tu la Côte d’ivoire dans la Coupe d’Afrique des Nations. Et pas d’un peu : 4 à 1. La nuit est dou­ble­ment tombée sur Abid­jan. Les autorités avaient craint les débor­de­ments, comme lors des précé­dents match­es vic­to­rieux : bus détru­its, vols, blessés et même vio­ls. Ce sera la gueule de bois.

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Mobil­i­sa­tion générale pour la patrie du sport en dan­ger. Abid­jan, févri­er 2008.

Au “Saint-Ger­main”, boule­vard de Mar­seille [tiens tiens…], zone 4 de Biétry, la sono d’enfer a eu du mal à redé­mar­rer une fois les écrans géants mis en berne. Et les minettes mobil­isées, tout en beauté svelte sous leur min­i­male vêture orange – couleur de l’équipe nationale – n’avaient plus « le cœur aux fess­es » pour faire rouler la rum­ba con­go­laise. Soir de défaite, à deux heures du rêve, le temps d’un match. Futil­ité du foot et du sport ; grandeur aus­si dans la vaine gra­tu­ité – enfin, on le voudrait.

Le rêve dans un bal­lon plein de vide. Bouf­fée d’oxygène, sans doute. Un seul but, le but adverse, con­tre l’autre. Un peu de pain et plus de bière. Les peu­ples ne sont pas si exigeants. La fête sera courte, autant se la pay­er à fond, comme une défonce. Rap­pelons-nous la Coupe du monde vue de l’hexagone. Plus près encore le Mon­di­al de rug­by. Pour la pre­mière, la «France Bleu Black Beur» – tu par­les ! juste un pro­logue à la révolte des ban­lieues… Trans­posés à la Côte d’ivoire, les enjeux de la Coupe d’Afrique n’étaient pas moins poli­tiques – non, seule­ment mille fois plus. En France, il y allait d’un point de PNB, d’un sur­croît de baume dans la sarkozie glo­rieuse. Soit. Ici, vic­toire ou défaite, ça annonce «seule­ment» plus ou moins de chaos.

Côte d’ivoire, pays béni-mau­dit, c’est selon. Avers / revers. Pile ou face. On a beau la chercher, l’Espérance ne niche guère dans le rationnel. Sinon, com­ment expli­quer le déchire­ment ? Ce pays, mag­nifique, regorgeant de tout, ou presque. Et cette cap­i­tale, vibrante, bosseuse, fière. Parures d’Europe et par­lures de France, tré­sors de cette Afrique qua­si mythique, au sens des rêves de colons ; pénétrée du nord au sud, d’Alger au Cap, en de grandes explo­rations posant des pier­res blanch­es de-ci de-là. Abid­jan, le « pays d’ici », halte inspirée en plein golfe de Guinée : un havre lagu­naire. Le vil­lage de pêcheurs du début du XXe siè­cle ploie aujourd’hui sous ses, peut-être, trois mil­lions d’habitants, dont des mil­liers de “déplacés de guerre”. La folie urbaine aggravée. À la mode africaine, dénue­ment en prime. À la fois bon enfant et explo­sive, incon­trôlable, incer­taine, ter­ri­fi­ante à l’occasion.

La nuit est tombée donc sur Abid­jan et, comme un signe, l’harmattan aus­si et son souf­fle brûlant à 35°. Comme si le vent mau­vais venu du Ghana – pays de la défaite – se dou­blait d’une douche froide– enfin, tiède…

Ce match, comme le sport d’aujourd’hui, joue dans le stade poli­tique. «On gagne ou bien on gagne !», m’avait lancé un jeune sup­port­er à l’heure du coup d’envoi. Il répé­tait un slo­gan des par­ti­sans de Gbag­bo, l’actuel prési­dent. Des prési­den­tielles, en effet, s’annoncent ici dans les mois prochains. « Si la Côte d’ivoire gagne, il est sûr d’être réélu ! » : pronos­tic d’un chroniqueur… non sportif, de l’un des quelque vingt quo­ti­di­ens de la cap­i­tale économique – la plu­part « QG » d’autant de par­tis poli­tiques… Le temps de la Libéra­tion n’est pas achevé. D’autant moins que les Ivoiriens peinent à sor­tir de la guerre civile qui a coupé le pays en deux, par le milieu, autour des démons du refus de l’autre, au nom d’un con­cept dévoyé d’ «ivoir­ité», relayé par le trib­al­isme et ceux qui, surtout, trou­vent avan­tages de pou­voir et d’argent au poi­son de la divi­sion.

Abid­jan parais­sait donc apaisée cette nuit, comme ces temps-ci. L’espoir ? On berce l’idée, savourant le reflux de la folie imbé­cile, dévas­ta­trice, assas­sine. Le réal­isme, cepen­dant, com­mande moins d’angélisme. La presse, les médias en général, veil­lent sur les brais­es noires, prompts à les ranimer. L’Olped, Obser­va­toire de la lib­erté de la presse, de l’éthique et de la déon­tolo­gie – le pre­mier du genre en date en Afrique, 1995 – con­tin­ue, dans ses réu­nions de chaque jeu­di, à relever par dizaines les man­que­ments au méti­er d’informer ! Leur han­tise, à ses mem­bres, c’est le spec­tre du géno­cide au Rwan­da (94) et le fameux syn­drome de la radio des Mille-collines.

Les prochaines prési­den­tielles, donc… Trois prin­ci­paux can­di­dats selon les cli­vages his­toriques indélé­biles comme des his­toires de famille, de clans, de tribus – véri­ta­bles tatouages cul­turels rehaussés d’animisme, de sor­cel­lerie et autres satanées croy­ances. L’imagerie actuelle voudraient les effac­er, quand elles revi­en­nent par la fenêtre pour ren­forcer les forter­ess­es démo­ni­aques. Trois can­di­dats, soit un tiers gag­nant deux tiers per­dant, à moins d’un cock­tail com­bi­na­toire. Que faire ?

La télé de ce soir (pre­mière des deux chaînes publiques, pas de télé privée hors satel­lites) fait danser du monde joyeux dans une émis­sion « à l’ancienne » autour d’un ani­ma­teur débon­naire. Ça rigole, ça se tré­mousse, cul con­tre cul ; les rit­uels de semailles sur­gis­sent des cul­tures immé­mo­ri­ales ; comme d’ailleurs au « Saint-Ger­main » tout à l’heure, en moins mod­erne, en moins «DJ ». Des fess­es de Baoulé, des fess­es de Bété, des fess­es de Dioula, comme de la soix­an­taine de tribus du pays. A l’image, a-t-on dit, des foot­balleurs de l’équipe ivoiri­enne – on y revient. Une défaite qui ne man­quera pas d’être poli­tique, on peut le pari­er. Poli­tique comme l’est le sport et tout par­ti­c­ulière­ment le foot. Peu avant le match, la présen­ta­trice du JT avait lancé : « Ce n’est pas un pharaon, aus­si noble soit-il, qui va empêch­er l’éléphant de bar­rir ! » Ben si. Le pharaon a vain­cu. À qua­tre repris­es, ses représen­tants se sont prosternés vers La Mecque. Les Éléphants, eux, n’étaient pas en reste avec leurs signes de croix… La télé retrans­met­tait ce mic­mac anti-laïque dans le monde entier, ou presque. Nord-Sud, les cli­vages ances­traux, leurs ver­sions séculières et sécu­lar­isées… On n’en sort pas.

––––––
Post scrip­tum. Ces Éléphants-là s’en remetr­ront bien. Quant aux autres, ceux sans majus­cule, ceux de l’espèce emblé­ma­tique du pays, les derniers ont sans doute péri lors de la folie guer­rière des humains.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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