On n'est pas des moutons

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Cologne, suite. L’écrivain algérien Kamel Daoud  « fatwatisé » par des intellectuels français

Une deuxième fat­wa vient de frap­per l’écrivain et jour­na­liste algé­rien Kamel Daoud [voir ici et ], à pro­pos de son ana­lyse des vio­lences sexuelles du Nou­vel an à Cologne. Cette nou­velle condam­na­tion émane d’une sorte de secte laïque ras­sem­blant une poi­gnée d’« intel­lec­tuels auto­pro­cla­més » à qui Le Monde a prê­té ses colonnes.

Les signa­taires du « Col­lec­tif  »Nou­red­dine Ama­ra (his­to­rien), Joel Bei­nin (his­to­rien), Hou­da Ben Hamou­da (his­to­rienne), Benoît Chal­land (socio­logue), Joce­lyne Dakh­lia (his­to­rienne), Sonia Dayan-Herz­brun (socio­logue), Muriam Haleh Davis (his­to­rienne), Giu­lia Fab­bia­no (anthro­po­logue), Dar­cie Fon­taine (his­to­rienne), David Theo Gold­berg (phi­lo­sophe), Ghas­san Hage (anthro­po­logue), Laleh Kha­li­li (anthro­po­logue), Tris­tan Leper­lier (socio­logue), Nadia Mar­zou­ki (poli­tiste), Pas­cal Méno­ret (anthro­po­logue), Sté­pha­nie Poues­sel (anthro­po­logue), Eli­za­beth Shak­man Hurd (poli­tiste), Tho­mas Serres (poli­tiste), Seif Sou­da­ni (jour­na­liste).

Dans l’édition du 12 février, sous le titre « Les fan­tasmes de Kamel Daoud », ce « col­lec­tif » lan­çait son ana­thème, excluant de son cénacle « cet huma­niste auto­pro­cla­mé ». Le mépris de l’expression dévoi­lait, dès les pre­mières lignes de la sen­tence, l’intention mal­veillante des juges. Les lignes sui­vantes confir­maient une condam­na­tion sans appel : « Tout en décla­rant vou­loir décons­truire les cari­ca­tures pro­mues par  » la droite et l’extrême droite « , l’auteur recycle les cli­chés orien­ta­listes les plus écu­lés, de l’islam reli­gion de mort cher à Ernest Renan (1823-1892) à la psy­cho­lo­gie des foules arabes de Gus­tave Le Bon (1841-1931). »

Que veulent donc dire, ces socio­lo­gi­sants ensou­ta­nés, par leur atten­du si tran­chant ? 1) Que Daoud rejoint « la droite et l’extrême droite »… 2) …puisqu’il « recycle les cli­chés orien­ta­listes les plus écu­lés, de l’islam reli­gion de mort »… 3) cli­chés anciens « chers » à Renan et Le Bon… 4)… ces vieille­ries datées (dates à l’appui) et donc obso­lètes… 5)… tan­dis que leur « socio­lo­gie » à eux, hein !

Nos inqui­si­teurs reprochent au jour­na­liste algé­rien d’essen­tia­li­ser « le monde d’Allah », qu’il rédui­rait à un espace res­treint (le sien, décrit ain­si avec condes­cen­dance : « Cer­tai­ne­ment mar­qué par son expé­rience durant la guerre civile algé­rienne (1992-1999) [C’est moi qui sou­ligne, et même deux fois, s’agissant du mot expé­rience, si déli­ca­te­ment choi­si] Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des isla­mistes les pro­mo­teurs de cette logique de mort. »), selon une « approche cultu­ra­liste ». En cela, ils rejoignent les posi­tions de l’essayiste amé­ri­ca­no-pales­ti­nien Edward Saïd pour qui l’Orient serait une fabri­ca­tion de l’Occident post-colo­nia­liste. Comme si les cultures n’existaient pas, jusqu’à leurs dif­fé­rences ; de même pour les civi­li­sa­tions, y com­pris la musul­mane, bien entendu.

"Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?" W. Reich

« Que se cache donc der­rière le mys­ti­cisme des fas­cistes, ce mys­ti­cisme qui fas­ci­nait les masses ? » W. Reich

À ce pro­pos, reve­nons aux com­pères Renan et Le Bon, en effet contem­po­rains et nul­le­ment arrié­rés comme le sous-entendent nos néo-aya­tol­lahs. Je garde les meilleurs sou­ve­nirs de leur fré­quen­ta­tion dans mes années « sex­po­liennes » – sexo-poli­tiques et rei­chiennes –, lorsque l’orthodoxie mar­xiste se trou­va fort ébran­lée, à par­tir de Mai 68 et bien au-delà. Pour un peu je reli­rais cette Vie de Jésus, d’Ernest Renan, dont Reich s’était notam­ment ins­pi­ré pour écrire Le Meurtre du Christ ; de même, s’agissant de Psy­cho­lo­gie des foules, de Gus­tave Le Bon, dont on retrouve de nom­breuses traces dans Psy­cho­lo­gie de masse du fas­cisme du même Wil­helm Reich. Les agres­sions de Cologne peuvent être ana­ly­sées selon les cri­tères rei­chiens du refou­le­ment sexuel et des cui­rasses carac­té­rielle et cor­po­relle pro­pices aux enrô­le­ments dans les idéo­lo­gies fas­cistes et mys­tiques. Ces cri­tères – avan­cés à sa manière par Kamel Daoud – ne sont pas uniques et ne sau­raient nier les réa­li­tés « objec­tives » des condi­tions de vie – elles se ren­forcent mutuel­le­ment. Tan­dis que les accu­sa­teurs de Daoud semblent igno­rer ces com­po­santes psy­cho-sexuelles et affectives.

Trai­té comme un arrié­ré, Daoud est ain­si accu­sé de psy­cho­lo­gi­ser les vio­lences sexuelles de Cologne, et d’« effa­cer les condi­tions sociales, poli­tiques et éco­no­miques qui favo­risent ces actes ». Lamen­table retour­ne­ment du pro­pos – selon une argu­men­ta­tion qui pour­rait se retour­ner avec pertinence !

Enfin, le jour­na­liste algé­rien se trouve taxé d’isla­mo­pho­bie… Accu­sa­tion défi­ni­tive qui, en fait, à relire ces com­pères, se situe à l’origine de leur attaque. Ce « sport de com­bat » désor­mais à la mode, inter­dit toute cri­tique de fond et clôt tout débat d’idées.

Le « double fat­wa­ti­sé » pour­ra cepen­dant trou­ver quelque récon­fort dans des articles de sou­tien. Ain­si, celui de Michel Guer­rin dans Le Monde du 27 février. Le jour­na­liste rap­pelle que Kamel Daoud a déci­dé d’arrêter le jour­na­lisme pour se consa­crer à la lit­té­ra­ture. « Il ne change pas de posi­tion mais d’instrument. » « Ce retrait, pour­suit-il, est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algé­rie, il est sous le coup d’une fat­wa depuis 2014, et cela donne de la chair à ses convic­tions. Du reste, sa vision de l’islam est pas­sion­nante, hors normes, car elle divise la gauche, les fémi­nistes, les intel­lec­tuels. Une grande par­tie de la socio­lo­gie est contre lui mais des intel­lec­tuels afri­cains saluent son cou­rage, Libé­ra­tion l’a défen­du, L’Obs aus­si, où Jean Daniel retrouve en lui “toutes les grandes voix fémi­nistes his­to­riques”. […] Ain­si va la confré­rie des socio­logues, qui a le nez rivé sur ses sta­tis­tiques sans prendre en compte “la chair du réel”, écrit Aude Lan­ce­lin sur le site de L’Obs, le 18 février. »

Ain­si, cette remar­quable tri­bune de la roman­cière fran­co-tuni­sienne Faw­zia Zoua­ri, dans Libé­ra­tion du 28 février, rétor­quant aux accusateurs :

« Voi­là com­ment on se fait les alliés des isla­mistes sous cou­vert de phi­lo­so­pher… Voi­là com­ment on réduit au silence l’une des voix dont le monde musul­man a le plus besoin. »

 


Faw­zia Zoua­ri : « Il faut dire qu’il y a un... par fran­cein­ter


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le « porno-islamisme » s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pour­quoi les isla­mistes détestent-ils autant les femmes ? Pour­quoi refusent-ils qu’elles prennent le volant, portent des jupes courtes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pellent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions mono­théistes. Le jour­na­liste-écri­vain algé­rien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lec­tuels du monde musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esqui­vées par les reli­gions – sans doute parce qu’elles leur sont consti­tu­tives. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sexuelles de femmes fin décembre à Cologne, il accuse le « por­no-isla­misme » et inter­pelle le regard de l’Occident por­té sur l’ « immi­gré », cet « autre », condam­né autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Commons

S’inter­ro­ger vala­ble­ment sur l’islam conduit à décryp­ter les méca­nismes de haine à l’œuvre dans les dis­cours reli­gieux. Ce qui, par ces temps de fana­tisme assas­sin, ne va pas sans risques. Sur­tout si on touche aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décembre 2014 dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas cou­ché sur France 2, Kamel Daoud déclare à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­siste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­bi­li­ter l’homme, on ne va pas avan­cer. La ques­tion reli­gieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réflé­chisse pour pou­voir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam sala­fiste, appe­lant à son exé­cu­tion « pour apos­ta­sie et héré­sie ». Depuis, le jour­na­liste, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, est pla­cé sous pro­tec­tion poli­cière, avec toutes les contraintes qui s’ensuivent – Sal­man Rush­die, depuis la Grande-Bre­tagne, en sait quelque chose…

En juin der­nier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rap­port à la femme est le nœud gor­dien, en Algé­rie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avan­cer sans gué­rir ce rap­port trouble à l’imaginaire, à la mater­ni­té, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les isla­mistes sont obsé­dés par le corps des femmes, ils le voilent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui repré­sente la per­pé­tua­tion de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le por­no-isla­misme. Ils sont contre la por­no­gra­phie et com­plè­te­ment por­no­graphes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont pré­sentes, c’est une révo­lu­tion. Libé­rez la femme et vous aurez la liberté. »

Ces jours-ci, dans un article publié en Ita­lie dans le quo­ti­dien La Repub­bli­ca et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brû­lante des évé­ne­ments de la saint-Syl­vestre à Cologne. Il pousse son ana­lyse sous l’angle des « jeux de fan­tasmes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfu­gié-immi­gré : angé­lisme, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­bares anciennes et base du binôme bar­bare-civi­li­sé. Des immi­grés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

meursaultsJour­na­liste et essayiste algé­rien, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Gon­court du pre­mier roman. Il s’agit d’une sorte de contre­point à L’Étranger de Camus. Phi­lippe Ber­ling en a tiré une pièce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 février au Théâtre des Ber­nar­dines à Mar­seille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agres­seurs mais s’essaie à com­prendre, à expli­quer – ce qui ne sau­rait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naï­ve­té », cet angé­lisme pro­je­té sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfu­gié, son sta­tut, pas sa culture […] On voit le sur­vi­vant et on oublie que le réfu­gié vient d’un piège cultu­rel que résume sur­tout son rap­port à Dieu et à la femme. »

Il pour­suit : « Le réfu­gié est-il donc « sau­vage » ? Non. Juste dif­fé­rent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foyer col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si convaincre l’âme de chan­ger. L’Autre vient de ce vaste uni­vers dou­lou­reux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde ara­bo-musul­man, le rap­port malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le gué­rir. »

Daoud refor­mule sa « thèse » :

« Le rap­port à la femme est le nœud gor­dien, le second dans le monde d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refu­sée, tuée, voi­lée, enfer­mée ou pos­sé­dée. Cela dénote un rap­port trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la liber­té. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir néces­saire et est donc cou­pable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inutile, d’un éloi­gne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une déso­béis­sance et cette déso­béis­sance est le pro­duit d’une femme. »

Certes, une telle ana­lyse, par sa finesse et sa per­ti­nence, ne risque pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­tiques reli­gieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modé­rés », tant la fron­tière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être enten­du ? – quand il parle – naï­ve­ment ? – de « convaincre l’âme de chan­ger »… et quand il sou­ligne que « le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah » ?

Et de reve­nir sur« ce por­no-isla­misme dont font dis­cours les prê­cheurs isla­mistes pour recru­ter leurs « fidèles » :

« Des­crip­tions d’un para­dis plus proche du bor­del que de la récom­pense pour gens pieux, fan­tasme des vierges pour les kami­kazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puri­ta­nisme des dic­ta­tures, voile et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat contre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explo­ser en terre d’Occident, là où la liber­té est si inso­lente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment der­nier. Un sur­sis qui fabrique du vivant un zom­bie, ou un kami­kaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Europe pour échap­per, dans l’errance, au piège social de sa lâche­té : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fer­mer les portes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les portes condui­ra, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela signi­fie comme tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angé­lisme qui va tuer. Les réfu­giés et les immi­grés ne sont pas réduc­tibles à la mino­ri­té d’une délin­quance, mais cela pose le pro­blème des « valeurs » à par­ta­ger, à impo­ser, à défendre et à faire com­prendre. Cela pose le pro­blème de la res­pon­sa­bi­li­té après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la « guerre » ne sau­rait conduire à la paix dans les cœurs… Dans ce pro­ces­sus his­to­rique mil­lé­naire par­cou­ru de reli­gions et de vio­lence, de conquêtes et de domi­na­tion, de refou­le­ments sexuels, de néga­tion de la femme et de la vie, de haines et de res­sen­ti­ments remâ­chés… de quel endroit de la pla­nète pour­ra bien sur­gir la sagesse humaine ?


Un vendredi de noir malheur

Leur vrai dieu, c’est la mort. Ils l’aiment, la servent, la sèment. Venus des arrière-mondes, leurs incursions dans celui des vivants n’a d’autre but que de tuer, détruire, semer la désolation, la souffrance, le malheur partout. Humains ils ne sont pas. Ou inachevés ; infirmes de la pensée, indignes d’être, en dehors de l’humanité. Détruire Palmyre ne leur suffit pas ; la pierre ne saigne pas, ne hurle pas, ne souffre pas. Ils veulent la grande jouissance du mal absolu, du désastre, de la haine qui tue.

Je souffre du grand malheur de ce vendredi noir. Le noir de l’obscurité morbide. « Nous » qui aspirons aux lumières, multiples, multicolores, joyeuses et jouissives ; « nous » dont l’Histoire – bien convulsive – se veut une lutte pour la vie ; la vie vivante, celle qui agrandit le monde. Et le voilà, ce monde, qui se rabougrit sous la terreur assassine ; mais aussi sous l’avidité des possédants, insatiables prédateurs, méprisants de l’Autre, vils profiteurs, en fin de compte aussi mortifères que les terroristes. Ce monde des murs et des barbelés, ce monde de la séparation et de l’injustice galopante, cause du grand dérèglement. Dénoncer ceux-là ne saurait pour autant absoudre la sauvagerie nihiliste. Mais que faire face à une telle négation de la vie ? Quelle espérance nourrir ?


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Ber­nard Nan­tet, jour­na­liste et archéo­logue, spé­cia­liste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vier, les habi­tants de Ban­gui, la capi­tale cen­tra­fri­caine, virent sur­gir des groupes de com­bat­tants sans uni­forme, le corps bar­dé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­trices. Brus­que­ment, l’Afrique de la brousse remon­tait à la sur­face avec ses tra­di­tions et son his­toire occul­tée par la longue paren­thèse colo­niale et une indé­pen­dance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Cha­ri ne nous avait pas habi­tués à voir s’exprimer tant de haine oppo­sant gens de la brousse, chris­tia­ni­sés de fraîche date, et musul­mans, éle­veurs ou com­mer­çants éta­blis depuis long­temps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupa­ra­vant, un ancien ministre, Michel Djo­to­dia, agrège en une coa­li­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour faire vaciller un État ron­gé par la cor­rup­tion et le népo­tisme. La mise en coupe réglée du pays fit remon­ter à la sur­face les récits d’une époque où l’esclavage rava­geait la région. Les oppo­sants qui avaient fon­du sur la capi­tale cen­tra­fri­caine ras­sem­blaient en l’occurrence des mer­ce­naires tcha­diens et sou­da­nais, flan­qués de cou­peurs de routes et de bra­con­niers venus épau­ler les reven­di­ca­tions de la mino­ri­té musul­mane marginalisée,

Des mois de pillages, de des­truc­tions et de tue­ries per­pé­trés par les membres de la Sélé­ka sus­ci­tèrent la for­ma­tion de groupes d’autodéfense, les anti-bala­ka (anti-machettes), un sur­nom qui ren­voyait à des temps loin­tains où la kalach­ni­kov n’équipait pas encore les enva­his­seurs. L’irruption de milices vil­la­geoises dans cette guerre civile de basse inten­si­té s’accompagna d’exactions et de mas­sacres envers les musul­mans locaux accu­sés – sou­vent à tort – d’avoir pac­ti­sé avec les prédateurs.

La guerre civile en Sier­ra Leone (1991-2001) nous avait déjà mon­tré à quelles dérives meur­trières des milices incon­trô­lées pou­vaient se livrer dans des conflits internes. Issues des asso­cia­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­ti­sées en la cir­cons­tance Forces de défense civile (CDF), ces milices pro­gou­ver­ne­men­tales sier­ra-léo­naises furent à l’origine de nom­breuses atrocités.

Dis­pa­ru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935-2013), auteur d’une thèse sur les confré­ries de chas­seurs en Afrique occi­den­tale, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­tive et la défense des vil­lages. Autre­fois grou­pées en confré­ries ini­tia­tiques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion sociale, comme au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythique Ryan­gombe.

Avant que les com­pa­gnies euro­péennes conces­sion­naires n’exploitent le pays et les popu­la­tions de façon scan­da­leuse (début du XXe siècle), les forêts de l’Oubangui-Chari ser­virent de refuge aux ani­mistes fuyant les raz­zias escla­va­gistes des­ti­nées à four­nir au monde arabe et à l’Empire otto­man la force ser­vile qui leur man­quait. Pre­mier des voya­geurs du XIXe siècle à visi­ter la région, le Tuni­sien Moha­med el Toun­si, qui accom­pa­gna une raz­zia au Dar­four voi­sin (1803-1813), témoi­gna des pillages et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toires entiers comme le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­tra­frique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le contre­coup de la désta­bi­li­sa­tion du Tchad pro­vo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­mane, anciens mer­ce­naires à la solde des pachas de Tri­po­li contre les nomades Tou­bous du Fez­zan, en Libye. Cette tri­bu arabe fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire otto­man reprit en main la régence de Tri­po­li, jugée trop faible pour s’opposer à la pous­sée fran­çaise en Algé­rie (milieu du XIXe siècle). Dévas­té, ses royaumes affai­blis, le Tchad ne put s’opposer aux escla­va­gistes venus du Sou­dan. Par­mi ceux-ci figure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chasse aux ani­mistes qui se réfu­gièrent dans les forêts centrafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée tra­di­tion­nelle des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­na­rio bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégayer. Les affron­te­ments meur­triers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâtre (150 morts dans la der­nière quin­zaine de jan­vier), mettent de nou­veau aux prises les Ouled Sli­mane, anciens alliés de Kadha­fi, avec les Tou­bous. En effet, ces der­niers tentent de récu­pé­rer des ter­ri­toires au Fez­zan et des oasis, tel celui de Kou­fra dont ils furent jadis chassés.

Ain­si, iro­nie de l’Histoire, en Cen­tra­frique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses raz­zias se rap­pelle au sou­ve­nir des hommes à tra­vers les évé­ne­ments dra­ma­tiques actuels qui, à pre­mière vue, pour­raient paraître sans aucun lien.

Article paru sur le Huf­fing­ton Post


« Les Juifs » selon Pierre Desproges, un fossé de vingt ans avec Dieudonné

Des­proges: « On me dit que des Juifs se sont glis­sés dans la salle? » « On ne m’ôtera pas de l’idée que, pen­dant la der­nière guerre mon­diale de nom­breux Juifs ont eu une atti­tude car­ré­ment hos­tile à l’égard du régime nazi. »

Quand Pierre Des­proges – il y a une ving­taine d’années – s’est com­mis avec son fameux sketch inti­tu­lé « Les Juifs », la France n’en fut nul­le­ment retour­née. Aujourd’hui que Dieu­don­né a mis le feu aux poudres, les meutes anti­sé­mites se lâchent. Elle déversent des tonnes d’immondices sur Day­li­mo­tion qui héberge les sketches de Des­proges. Au point que le site a dû fer­mer le robi­net des commentaires.

Que s’est-il pas­sé durant ces deux décen­nies ? À l’évidence, le contexte a chan­gé. Exten­sion des com­mu­nau­ta­rismes, notam­ment reli­gieux ; atten­tats du 11 sep­tembre 2001, guerres d’Afghanistan, du Proche et Moyen Orient ; impasse pales­ti­nienne sur­tout et colo­ni­sa­tion israé­lienne. Autant de faits réels, objec­tifs, pour­tant déniés dans la plu­part des débats actuels autour de ces ques­tions. Ce fut encore le cas hier lors de l’émission de Fré­dé­ric Tad­deï  « Ce soir ou jamais  » où, dès le début, le mot « Pales­tine  » déclen­chait  hos­ti­li­té et cli­vage entre les intervenants.

Certes, Des­proges et Dieu­don­né s’opposent comme le jour et la nuit. Le pre­mier pra­tique une dis­tan­cia­tion humo­ris­tique affir­mée – à condi­tion tou­te­fois d’adhérer à ses codes et à cette dis­tance ; en quoi le risque existe tou­jours. L’autre, à l’inverse, bar­botte dans l’ambiguïté, joue sans cesse dans ses allers-retours entre le pre­mier et le ixième degré. Quand il ne sombre pas car­ré­ment dans l’abjection. Ain­si, dans une telle confu­sion, son public trouve  assez « à boire et à man­ger » pour ne pas s’embarrasser d’un quel­conque dis­tin­guo entre anti­sio­nisme et anti­sé­mi­tisme.

Quoi qu’il en soit, et pour mesu­rer cet écart qui marque pesam­ment deux époques, revoi­ci donc « Les Juifs » par Pierre Des­proges, ver­sion vidéo, ou audio.


Pourquoi l’« affaire Dieudonné » empoisonne notre vivre ensemble

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Ce geste, dit de la que­nelle, deve­nu sym­bole de la « Dieu­do­sphère », Dieu­don­né l’exécute dès mai 2009 sur une affiche de la liste « anti­sio­niste » qu’il conduit aux européennes.

L” « affaire Dieu­don­né » est en passe d’empoisonner notre espace du « vivre ensemble ». Cette belle idée – illu­soire ? – montre bien sa fra­gi­li­té face à la bru­ta­li­té des croyances, des cer­ti­tudes et autres convic­tions – ces convic­tions que Nietzsche dénon­çait comme « des enne­mis de la véri­té plus dan­ge­reux que les men­songes. » Anti­sio­niste reven­di­qué, anti­sé­mite mas­qué, Dieu­don­né pro­voque et, tout à la fois, révulse et attire. Ses pro­pos lui valent plus encore de répro­ba­tions morales que de condam­na­tions pénales, tan­dis que ses spec­tacles font salles combles (quand elles ne lui sont pas refu­sées), en dépit d’une omer­ta média­tique dont il fait l’objet. Comme si deux visions du monde s’affrontaient autour de sa per­sonne, de ses pres­ta­tions et de ses fré­quen­ta­tions – Fau­ris­son, Le Pen, Soral, Meys­san, Cha­vez, Ahma­di­ne­jad… Alors pour­quoi ? Ten­ta­tives d’explications autour de quelques ques­tions dont celle-ci, sans réponse, lan­cée à la radio par le direc­teur du Nou­vel Obser­va­teur, Laurent Jof­frin : « Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieudonné ? »

À cause du petit mou­ton contra­riant qui pré­side aux des­ti­nées de ce blog… je suis ame­né à reve­nir sur ce qu’on peut désor­mais appe­ler « l’affaire Dieu­don­né ». Affaire qui risque d’enfler encore bien davan­tage, ain­si que s’y emploient les poli­ti­ciens et les médias – jusqu’à ce blog… Cepen­dant, petit mou­ton oblige, je vou­drais y reve­nir à contre-cou­rant de la marée domi­nante. Ce qui n’est pas sans risques, tant ce ter­rain s’avère miné à l’extrême – aux extrêmes, pour être plus pré­cis. Donc, ven­dre­di matin, dans le poste (France Culture), j’entends Laurent Jof­frin (du Nou­vel Obs, qui fait sa cou­ver­ture sur qui ?) résu­mer l’affaire à sa façon, selon son habi­tuel ton débon­naire, frap­pé au coin du bon sens et par­fois de la courte vue. Ain­si : « Dieu­don­né, lui, a la haine des Juifs. Pour­quoi ? Comme ça. Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieu­don­né ? Rien, évi­dem­ment, ils s’en foutent […] Ils ont pro­tes­té quand Dieu­don­né a fait un sketch anti­sé­mite. C’est ça le crime ini­tial. » n-obs-dieudonneOn dira qu’en quatre minutes de chro­nique, on peut à peine plus finas­ser qu’en cent qua­rante signes sur Twit­ter… Pas une rai­son pour sau­ter à pieds joints sur des ques­tions fon­da­men­tales qu’appellent des sujets de socié­té fon­da­men­taux. Et Jof­frin enjambe allé­gre­ment la faille de sa courte pen­sée : « Dieu­don­né, lui, a la haine des Juifs. Pour­quoi ? Comme ça. » Il mini­mise en fait, tout en y recou­rant, l’importance de cet adverbe fon­da­men­tal : pour­quoi ? N’est-ce pas le sel-même du jour­na­lisme et, au delà, de toute soif de com­prendre. Alors : pour­quoi Dieu­don­né a-t-il la haine des Juifs ? Pour­quoi l’antisémitisme ? Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, les Juifs ? « Rien, évi­dem­ment » répond Jof­frin. L’évidence, c’est bien le contraire du doute. Dès lors, tirons l’échelle, tout est dit. Et rien n’est dit, puisque rien n’est expli­qué – dé-com­pli­qué. J’aimerais pas­ser un moment avec Dieu­don­né [Article docu­men­té sur Wiki­pe­dia]. Sûre­ment pas pour lui faire la courte-échelle, mais bien pour lui poser quelques « pour­quoi ? ». Des ques­tions qui tour­ne­raient autour de celle-ci, en effet fon­da­men­tale : Qu’est-ce qu’ils vous ont fait les Juifs ? Mais ques­tion que je me gar­de­rais de lui oppo­ser au préa­lable comme une pique pro­vo­cante. Il y a chez Dieu­don­né, bien sûr, « matière à creu­ser » : depuis son enfance, certes, et même depuis sa nais­sance, mère bre­tonne, père came­rou­nais. Un métis, ce cou­sin du métèque. Un frus­tré sans doute, un révol­té, voire un indi­gné, comme tant de jeunes pei­nant à se per­ce­voir comme Fran­çais à part entière, à cause de la dis­cri­mi­na­tion sociale et du racisme. À cause aus­si de l’Histoire et du pas­sé colo­nial dont il a fini par prendre fait et cause. Une prise de conscience qui l’a sans doute fon­dé dans son deve­nir d’humoriste – un rôle qui implique, pour le moins, un regard cri­tique pou­vant aller jusqu’à l’acidité et la méchan­ce­té. De l’ironie à la haine, la voie est par­fois étroite. Puis le suc­cès de scène, l’adulation d’un public séduit, pas tou­jours « édu­qué » car socia­le­ment mar­gi­na­li­sé, récep­tif aux idées courtes, pour­vu qu’elles soient « drôles » ; son alliance pour la scène avec le juif Élie Semoun dans un duo poli­ti­que­ment « équi­li­bré »; leur rup­ture ensuite ; ses déboires liés à ses dérives, puis la radi­ca­li­sa­tion dans laquelle le res­sen­ti­ment tient lieu d’argument idéo­lo­gique, à preuve cet « anti­sio­nisme » dont l’ambivalence d’usage (double dimen­sion : his­to­rique et séman­tique, dans un jeu per­fide mas­quant sa nature anti­sé­mite) per­met d’euphémiser le rejet des Juifs comme fau­teurs uni­ver­sels, cause de tous les maux du monde des reje­tés et sur­tout des frus­trés. D’où le recours à l’antienne du « lob­by juif, » puis à la théo­rie du Com­plot qui per­met d’« expli­quer bien des choses cachées et des mys­tères » et d’alimenter cette filan­dreuse notion de « sys­tème » qu’on retrouve aux extrêmes, gauche et droite, des idéo­lo­gies. (Lire la suite…)


« Chronologie de l’Afrique » : un accordéon pour ne plus jouer faux sur l’air du Continent Noir

Voi­là qui devrait inté­res­ser au moins un conseiller et un pré­sident : un ouvrage à la fois fon­da­men­tal et des plus enga­geants d’accès. Il s’agit de « Chro­no­lo­gie de l’Afrique », qui vient de paraître sous la plume de Ber­nard Nan­tet. Un for­mi­dable bou­quin qui, quant à la forme, tient autant de la tapis­se­rie de Bayeux que de la Toile inter­net – sans cer­tains de leurs incon­vé­nients ! Cet ouvrage, en effet, nous amène à par­cou­rir en un éton­nant pano­ra­mique l’épopée his­to­rique du conti­nent afri­cain, qua­si­ment depuis l’origine de la Terre et en tout cas depuis celle des homi­ni­dés, jusqu’à nos jours. Et, quand on n’ignore pas les décou­vertes de nos si loin­tains ancêtres Lucy et Tou­maï (- 3,5 et 7 mil­lions d’années), on réa­lise que cette chro­no­lo­gie recouvre aus­si celle de l’humanité.

Le livre fait par­tie d’une col­lec­tion d’une cin­quan­taine de titres réa­li­sés selon ce même prin­cipe d’un dérou­lé chro­no­lo­gique se dépliant comme un accor­déon. La maquette, à la fois simple dans sa logique et com­plexe dans la richesse de ses entrées – tex­tuelles, pho­to­gra­phiques, car­to­gra­phiques –, per­met une navi­ga­tion facile et ludique. On peut ain­si vire­vol­ter dans le temps et dans l’espace du conti­nent afri­cain, tout au long d’une cin­quan­taine de pages grand for­mat et sur une impres­sion­nante lon­gueur – envi­ron quinze mètres ! C’est dire l’ampleur de la tâche pour laquelle Ber­nard Nan­tet – son auteur et néan­moins ami – a dû consa­crer pas moins de quatre années. Devraient en pro­fi­ter, outre les sus-cités de l’Élysée, ceux que l’obscurité et l’obscurantisme séparent du conti­nent que l’on dit Noir, pré­ci­sé­ment – au pre­mier rang des­quels les ensei­gnants et aus­si les journalistes.

Retour en pas­sant sur le trop fameux dis­cours de Dakar par lequel un je sais-tout en mis­sion com­man­dée, répé­tant dans une feinte convic­tion la dic­tée d’un péremp­toire conseiller, avait décré­té que « l’homme afri­cain [n’est] pas assez entré dans l’Histoire »… On sait le tol­lé pro­vo­qué. Une telle géné­ra­li­sa­tion – qu’est-ce donc que « l’homme afri­cain » ? Et de quelle « His­toire » s’agit-il ? – se trouve ici magis­tra­le­ment ren­voyée dans ses cordes, noueuses, ten­dues par la pré­ten­tion mora­li­sa­trice et l’ignorance. A l’opposé, Ber­nard Nan­tet allie l’érudition de l’africaniste che­vron­né à la clar­té alerte du jour­na­liste, pho­to­graphe et archéo­logue nour­ris du ter­rain – la terre afri­caine, par­cou­rue depuis un qua­si demi-siècle – et aus­si à la sévère exi­gence de ce « don­ner à com­prendre » qui, jus­te­ment, empêche tout juge­ment mora­liste et péremptoire.

Chro­no­lo­gie de l’Afrique, de Ber­nard Nan­tet, édi­tions TSH. 31 euros. En librai­ries et par inter­net : www.chrono-tsh.com


Double peine pour l’Afrique : drame climatique et mutisme médiatique

Il a dû faire ce qu’il a pu, et rien n’y a fait : son article est res­té coin­cé en « chan­delle » dans un coin de la page 2 du Monde, affu­blé d’un titre invi­sible : « Silence, on coule ! ». Un titre son­nant pour­tant comme un SOS et qui se perd dans le cos­mos étroit des infos hexa­go­nales. Jean-Pierre Tuquoi, l’un des trois jour­na­listes « Afrique » du Monde n’aura pas réus­si, dans les colonnes de son propre jour­nal, à inver­ser le scan­dale qu’il y dénonce pour­tant : le qua­si mutisme média­tique dou­blant le drame cli­ma­tique que viennent de subir une dou­zaine de pays afri­cains, cau­sant quelque 160 morts (recen­sés) et près de 600.000 sans-abri.

« Selon que vous serez riches ou pauvres »…, on n’en sort pas de cette uni­ver­selle et ter­rible sen­tence, que les médias domi­nants confortent au jour le jour. Ima­gi­nez, comme l’écrit Tuquoi, qu’un cyclone ait rava­gé les côtes de Flo­ride et affec­tant 600.000 État­su­niens… Ima­gi­nez alors le défer­le­ment média­tique ! Sou­ve­nons-nous de Katri­na dévas­tant la Loui­siane… Et le si télé­gé­nique « tsu­na­mi » de 2004 !

monde-18909.1253287373.pngPour­tant le conti­nent afri­cain se trouve être un bon four­nis­seur de sujets catas­tro­phiques ; il y faut seule­ment un niveau d’horreur suf­fi­sant pour pro­vo­quer un tant soit peu de com­pas­sion… durable. L’idéal, c’est une bonne famine spec­ta­cu­laire avec des bébés sque­let­tiques en arrière-plan d’un sac de riz sur une épaule huma­ni­taire. Pas mal non plus, une belle guerre entre sau­vages, avec bons et méchants dépar­ta­gés par l’œil expert d’un Zor­ro à enco­lure échan­crée. Aujourd’hui, on reste trop loin du compte, à en croire le papier du Monde : « La Sier­ra Leone, le Nige­ria et le Tchad ont été les pre­miers tou­chés. Puis, début sep­tembre, c’est sur le Séné­gal, le Niger, la Mau­ri­ta­nie, le Bur­ki­na Faso... que se sont abat­tues des pluies tor­ren­tielles. Même le Sud algé­rien n’a pas été épar­gné. En quelques heures, des quar­tiers entiers d’une dou­zaine de pays du conti­nent afri­cain ont été rayés de la carte, des routes détruites, des ouvrages d’art empor­tés tan­dis que les agri­cul­teurs voyaient dis­pa­raître leur bétail. Le bilan humain est lourd : au moins 160 morts recen­sés à ce jour et près de 600 000 sans-abri.

« C’est le Bur­ki­na Faso qui a été le plus atteint. Le 1er sep­tembre, à Oua­ga­dou­gou, la capi­tale, des dizaines de mil­liers d’habitations se sont écrou­lées. Le prin­ci­pal hôpi­tal de la ville a dû être vidé de ses patients et les écoles réqui­si­tion­nées pour accueillir des familles. Même chose à Dakar, au Séné­gal, où quinze des seize quar­tiers de la capi­tale ont été inon­dés. Au Niger, on redoute que le cho­lé­ra fasse des ravages. […] De ces évé­ne­ments dra­ma­tiques, la presse fran­çaise – et étran­gère – n’a guère ren­du compte. Les agences de presse ont pour­tant don­né l’alerte, mais sans sus­ci­ter de réac­tion. Au mieux, l’affaire a été expé­diée en quelques lignes, confir­mant l’idée que l’Afrique inté­resse peu les médias. »

» Le Monde du 18/9/09, page 2. Cher­chez bien l’info, elle y est !


La dernière du jour : Et si l’Europe se chauffait avec le soleil du Sahara ?

« Un consor­tium alle­mand veut lan­cer un grand pro­jet de cen­trales ther­mo­so­laires. Pro­duite en Afrique saha­rienne, l’électricité tran­si­te­rait sur des lignes à haute ten­sion. Les pre­mières livrai­sons pour­raient avoir lieu dans dix ans ». [Le Monde, 13/7/09]

La der­nière richesse de l’Afrique pas encore exploi­tée, le soleil, bon sang, que fai­saient les rapaces à la lais­ser ain­si dorer… au soleil ? Sur­tout, que les Afri­cains ne se dépêchent pas d’entrer « dans l’Histoire », qu’on les pille encore un peu plus !

Remar­quez que les plus pour­ris des poli­ti­ciens afri­cains n’ont pas atten­du cette lumi­neuse idée venue du Nord. Ain­si, dans la si longue lignée des dic­ta­teurs du conti­nent, un Mobu­tu a-t-il pla­cé le Congo-Kin­sha­sa en coupes réglées ; pour exploi­ter, à son compte per­son­nel pour com­men­cer, les immenses richesses minières du pays, il a fait construire des bar­rages hydro­élec­triques, dont un gigan­tesque des­ti­né à ali­men­ter les mines de cuivre du Katan­ga. Les lignes à haute ten­sion tra­versent le pays, sans même condes­cendre dans les pauvres vil­lages quelles sur­plombent [lire sur ce blog : Congo-Banque mon­diale. Ou com­ment, avec deux euros par mois, rem­bour­ser une dette de 10 mil­liards ]

Donc l’énergie solaire et son exploi­ta­tion, c’est déjà com­men­cé avec les bar­rages. La nou­veau­té, sous cou­vert « tech­no­lo­gique » – jadis les mis­sion­naires et les mili­taires pré­cé­daient les colons ; aujourd’hui c’est la « tech­no­lo­gie » qui déboule d’abord – c’est de la jouer « éco­lo » avec des pan­neaux solaires. La blague ! Ils vont tout bon­ne­ment enva­hir le Saha­ra – pas grave, c’est un désert – et plan­ter leurs pylônes à tout va. Sans doute n’oseront-ils pas, ces affai­ristes tein­tés de sens démo­cra­tique, on ne rigole pas, la jouer car­ré­ment à la Mobu­tu. Non, ils dis­tri­bue­ront plus visi­ble­ment, osten­si­ble­ment, quelques miettes de kilo­watts à grands coups de com’ tiers-mon­diste. Crai­gnons le pire. Pour le peu que les Chi­nois sur­en­ché­rissent en tirant leurs lignes jusque là-bas…

Oba­ma devra reve­nir encore et sou­vent sur les traces de ses loin­tains ancêtres s’il veut par­ve­nir à bran­cher leurs actuels des­cen­dants sur les étroites voies du libé­ra­lisme démocraticable.


À Bongo, la Françàfric reconnaissante

L’empressement de nos poli­ti­ciens à saluer ce cher grand dis­pa­ru de Bon­go, pape de la Fran­çà­fric, semble nor­ma­le­ment pro­por­tion­nel à ses ser­vices ren­dus à icelle – la Fran­ça­frique. Tous ont peu ou prou, sur­tout prou, été atteints par ses lar­gesses. Des liens « étroits » se sont ain­si tis­sés au long de quatre décen­nies d’un pou­voir au ser­vice de ses inté­rêts et par contre­coups bien com­pris à ceux de «la France». Qui n’aura-t-il pas arro­sé de ses bien­faits? Aus­si est-il à parier que les ins­truc­tions judi­ciaires en cours sur le très cher dis­pa­ru, pas­se­ront bien vite à la trappe de la rai­son d’État. On com­prend donc la recon­nais­sance expri­mée par notre ministre des affaires étranges. Le contraire eut rele­vé de l’ingratitude.

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»> A consul­ter : Cel­lule Francafrique
Notre article Fran­ça­frique. Sai­sie immo­bi­lière dans le Bongoland


« Les martyrs du golfe d’Aden », reportage au bout de l’enfer

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Si par mal­heur vous avez raté le der­nier Tha­las­sa (France 3) et la re-dif­fu­sion d’un très grand repor­tage (après la pre­mière en mars 2007), je n’y pour­rai que peu, soit ces quelques lignes. « Les mar­tyrs du golfe d’Aden » est un docu­ment vrai­ment excep­tion­nel. Son auteur, Daniel Grand­clé­ment, a eu le cou­rage d’embarquer avec quelque 130 migrants éthio­piens et soma­liens ten­tant de fuir la misère pour une autre, tein­tée d’une maigre espé­rance. Un autre repor­tage (dif­fu­sé il y a quelques mois dans Envoyé spé­cial) par­tait d’une sem­blable démarche, entre la Mau­ri­ta­nie et les Cana­ries, sans tou­te­fois atteindre une telle inten­si­té humaine.

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C’est un voyage au bout de la détresse, com­men­cé déjà, pour la plu­part, sur des cen­taines de kilo­mètres depuis les fin fonds de l’Éthiopie et de la Soma­lie, en cette corne de l’Afrique et jusqu’à sa pointe extrême, comme ten­due vers un grain d’espoir, on n’ose dire un Eldo­ra­do, s’agissant des côtes de ce Yémen à peine mieux loti.

Bosa­so, port de rechange de Moga­dis­cio, la capi­tale anéan­tie. C’est là que les pas­seurs s’affairent, sortes de tour opé­ra­teurs pour l’enfer. La place à quelques dizaines de dol­lars. Une for­tune locale. Les can­di­dats au voyage attendent par cen­taines (il en meurt aus­si dans les 1.700 par an, selon l’ONU). En les « pliant », en les emboî­tant les uns dans et sur les autres – ils sont si maigres–, on pour­ra en entas­ser une grosse centaine.

Daniel Grand­clé­ment sera du lot, sur ce canot d’une dizaine de mètres, pas mieux trai­té, ou à peine, c’est-à-dire pas frap­pé comme les autres à coups de sangles… Pas le droit de fil­mer au départ, il y par­vien­dra peu à peu, par bribes, à la volée. Ses plans atteignent une véri­té impré­gnée de pudeur et de res­pect. Je me retiens pour en par­ler, ten­tant de gar­der un recul mini­mum… Impos­sible. Je revois, par anti­thèse, la célèbre (à son corps défen­dant) « mater dolo­ro­sa » pho­to­gra­phiée après un atten­tat en Algé­rie : la dou­leur comme pré­texte esthé­ti­sant. Un déni jour­na­lis­tique. Ici, de cette détresse, res­sortent à la fois l’horreur de la situa­tion, celle des pas­seurs infra-humains, et la sou­mis­sion de leurs vic­times liée à une espé­rance éperdue.

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« La voi­là donc, cette vision incroyable, que le monde se refuse à connaître ! » lâche Daniel Grand­clé­ment sur ses images acca­blantes. On vomit, on suf­foque ; l’eau manque ; les coups pleuvent, paroles et cris mêlés, pro­mis­cui­té, faute d’un mot plus juste ; sadisme des domi­nants ; émer­gence du kapo… Le jour­na­liste est à bout : « J’éprouve un pro­fond sen­ti­ment d’écoeurement et de dégoût ; j’ai même envie de sau­ter à l’eau pour échap­per au sup­plice auquel j’assiste » Le cal­vaire s’achève en pleine nuit ; il est bel et bien jeté par des­sus bord avec tous les pas­sa­gers. Le rivage est proche, il n’y aura pas de noyé. La suite est racon­tée par deux jour­na­listes, une Anglaise et une Suisse, en « planque » à cet endroit-là et qui n’en atten­daient pas tant. Témoi­gnages et regards hal­lu­ci­nés, fil­més en mode noc­turne, en un vert d’outre-tombe et là encore hal­lu­ci­nant, telle l’apparition de cette fillette au visage de por­ce­laine et dont les yeux semblent conte­nir l’entier drame humain.

4martyrs-aden.1213567672.jpgLa force de ce docu­ment, tra­vaillé dans la pro­fon­deur et la durée, est évi­dem­ment d’exprimer l’indescriptible – c’est pour­quoi il faut le voir pour le croire, comme on dit. On pour­rait bien le mon­trer, aus­si, dans les écoles… Écoles pri­maires, col­lèges, lycées. Sans oublier les écoles de jour­na­lisme ! Et, pen­dant qu’on y est, l’envoyer en recom­man­dé avec accu­sé de récep­tion, à un cer­tain ministre de l’immigration.

»> Les pho­tos sont extraites du film de Daniel Grand­clé­ment [ci-des­sus], que l’on peut revoir ou télé­char­ger sur france tvod.fr

»> A voir aus­si, sur le site du Nou­vel Obser­va­teur, un entre­tien avec Daniel Grand­clé­ment à pro­pos de son repor­tage et des condi­tions de réalisation.


Voyage en mort Méditerranée pour 26 jeunes Tunisiens

Tan­dis que les pré­si­dents tuni­sien et fran­çais parlent « affaires », de jeunes Tuni­siens s’embarquent vers leurs rêves et y ren­contrent la mort. Ain­si ce témoi­gnage adres­sé par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­ne­té des deux Rives (FTCR) sous le titre « Tra­gé­die d’Aouled al-Mabrouk - Quand l’horizon de la jeu­nesse des pays du Sud est de périr en Mare Nostra :

« Le vil­lage d’Aouled al-Mabrouk, comme celui, avant lui, d’al-Hkaïma et encore d’autres régions de la Tuni­sie d’«en bas », vit sous le signe du deuil depuis jeu­di 24 avril quand la mer a reje­té 3 cadavres : les 23 autres can­di­dats à l’émigration sont por­tés « disparus ».

« Ce n’est pas une pre­mière ! C’est le énième acte d’une tra­gé­die tou­jours recommencée.

« Il suf­fit d’arpenter les ruelles du vieux quar­tier de al-M’hamdia (ban­lieue proche de Tunis) pour mesu­rer l’ampleur de la pau­vre­té, du dénue­ment et du chô­mage qui sévissent en rai­son des choix éco­no­miques du gou­ver­ne­ment tunisien.

« Depuis le mois de jan­vier 2008, les jeunes et la popu­la­tion de Redeyef mani­festent pour leur droit au tra­vail ; les jeunes des régions de al-M’hamdia, al-Kab­ba­ria, Dje­bel Jloud, Sidi Frej, Gaf­sa, Cheb­ba, Mal­lou­lech (12 jeunes sont ori­gi­naires du vieux quar­tier d’al-M’hamdia) par­tis, quant à eux, à la recherche d’un tra­vail, d’une vie digne sur la rive nord, ont pris les barques de la mort.

« En effet, le mar­di 22 avril 2008 au soir, la barque des 26 jeunes a quit­té Aou­led al-Mabrouk Cette nuit-là, la famille de Moha­med Dal­houm (l’un des trois morts rame­nés par les eaux) a reçu le der­nier appel télé­pho­nique de son fils. La famille de Ayman Ben Taïeb Has­sine (qui n’a que 17 ans) attend, tout comme les autres familles, d’avoir une infor­ma­tion sûre et définitive.

« Ces jeunes savaient a prio­ri que prendre la mer sur des barques de for­tune (Har­ra­ga) est une opé­ra­tion hau­te­ment ris­quée et extrê­me­ment dan­ge­reuse. Leur déses­poir et l’absence de toute autre alter­na­tive les ont déter­mi­nés à côtoyer le dan­ger. Fuir une situa­tion faite de mar­gi­na­li­sa­tion, d’exclusion, de sen­ti­ment d’injustice, de pri­va­tion, de per­di­tion, d’absence de tout exer­cice de la démo­cra­tie et d’une répar­ti­tion éga­li­taire des richesses entre les fils et les filles de la Tuni­sie était deve­nu leur seul et unique horizon. »

»> La Fédé­ra­tion des Tuni­siens Citoyens des deux Rives lance un appel pour faire de la jour­née du 10 mai une jour­née de deuil natio­nal pour les jeunes de la Tuni­sie et de tous les pays frap­pés par le drame des barques de la mort.  Signa­tures auprès de la FTCR, 3 rue de Nantes Paris 75019 Tél. 01 46 07 54 04 – Fax : 01 40 34 18 15. Cour­riel : ftcr2@wanadoo.fr - Site : www.ftcr.eu


Ni noir, ni blanc : humain. Un texte de Frantz Fanon

Pour hono­rer Aimé Césaire et pro­lon­ger son concept de « négri­tude », cet extrait de Peau Noire, Masques blancs, ouvrage d’un autre auteur mar­ti­ni­quais consi­dé­rable, Frantz Fanon.

1ali_et_fanon-1.1208959887.jpg« Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un des­tin. Et il est blanc. Il y a de cela long­temps le Noir a admis la supé­rio­ri­té indis­cu­table du Blanc, et tous ses efforts tendent à réa­li­ser une exis­tence blanche.

N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à ven­ger les noirs du XVIIe siècle?

Dois-je sur cette terre me poser le pro­blème de la véri­té noire?

Dois-je me confi­ner dans la jus­ti­fi­ca­tion d’un angle facial?

Je n’ai pas le droit, moi homme de cou­leur, de recher­cher en quoi ma race est supé­rieure ou infé­rieure à une autre race

Je n’ai pas le droit , moi homme de cou­leur, de sou­hai­ter la cris­tal­li­sa­tion chez le blanc d’une culpa­bi­li­té envers le pas­sé de ma race.

Je n’ai pas le droit , moi homme de cou­leur, de me pré­oc­cu­per des moyens qui me per­met­traient de pié­ti­ner la fier­té de l’ancien maître.

Je n’ai ni le droit ni le devoir d’exiger répa­ra­tion pour mes ancêtres domestiqués.

Il n’y a pas de mis­sion nègre; il n’y a pas de far­deau blanc.

Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal; un monde où l’on réclame que je me batte; un monde où il est tou­jours ques­tion d’anéantissement ou de victoire.

Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence; dans un monde où l’autre, inter­mi­na­ble­ment, se durcit.
Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de mur­mu­rer ma reconnaissance.
Il y a ma vie prise au las­so de l’existence. il y a ma liber­té qui me ren­voie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit d’être un Noir.

Je n’ai pas le droit d’être ceci ou cela...

Si le Blanc conteste mon huma­ni­té, je lui mon­tre­rai, en fai­sant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce « y a bon bana­nia » qu’il per­siste à imaginer.

Je me découvre un jour dans le monde un seul droit: celui d’exiger de l’autre un com­por­te­ment humain.
Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liber­té au tra­vers de mes choix.
(...) Je ne suis pas l’esclave de l’Esclavage qui déshu­ma­ni­sa mes pères. »

»> Peau Noire, Masques blancs, Édi­tion du Seuil, pp. 185/186 (1952)
»> La pho­to : Cas­bah d’Alger, 1er février 2006. Je demande à Ali de tour­ner son sac du bon côté. Il ne sait pas qui est Frantz Fanon, qu’il pro­mène ain­si en pho­to à bout de bras. Des adultes, sans doute, lui par­le­ront de l’auteur des Dam­nés de la Terre, chantre des indé­pen­dances, mort à 36 ans, juste avant les accords d’Évian qui, le 19 mars 1962, met­taient fin à la guerre d’Algérie. © Gérard Ponthieu


Françafrique. Saisie immobilière dans le Bongoland

1omarjpg.1207920810.jpgÇa relève d’une espèce de génie. Quelque chose comme le Génie de la Bas­tille culbu­tant pri­sons et autres enfer­me­ments de l’esprit. Trois mani­fes­tants, deux ban­de­roles, un coup de crayon et voi­là l’Histoire qui perd son nord, change de tra­jec­toire. Petits mou­ve­ments grands effets ! Rap­pe­lons-nous ce tur­ban comme une bombe… sur la tête stu­pé­fiée de Maho­met – enfin de celles de ses hid­ja­distes. Et aujourd’hui, cette flamme des JO qui vacille – Mao mais…. (Oui, facile…) Et là, cette manif comme un chef d’œuvre devant l’un des 33 biens immo­bi­liers de Omar Bon­go – deve­nu « el hadj » par inté­rêt bien com­pris… Hier donc, manif devant un haut-lieu du Bon­go­land, ain­si que le rap­porte Rue89 :

« Au moment où Alain Joyan­det, le nou­veau secré­taire d’Etat à la Coopé­ra­tion, fou­lait le sol du Palais du bord de mer à Libre­ville, la Cel­lule Fran­ça­frique s’est invi­tée rue de la Baume.

« Au numé­ro 4 de cette rue hup­pée du VIIIe arron­dis­se­ment, un hôtel par­ti­cu­lier en tra­vaux. Pas de nom: la plaque, près de la son­nette, a été arra­chée. A 12h30, une dizaine de membres du col­lec­tif Cel­lule Fran­ça­frique se retrouvent, sous l’oeil avi­sé de l’émissaire de la pré­fec­ture de police, agent des RG en civil. Les jour­na­listes sont aus­si nom­breux que les acti­vistes. (Voir la vidéo)

« Objec­tif de l’opération: la sai­sie -sym­bo­lique- du 33e bien immo­bi­lier acquis par le pré­sident du Gabon. El Hadj Omar Bon­go Ondim­ba a fait ache­ter cette modeste demeure (2000 m2 et 500 m2 de jar­din) pour deux de ses fils. Offi­ciel­le­ment, le pro­prié­taire est une SCI (socié­té civile immo­bi­lière) où appa­raissent les noms d’Omar Denis, 13 ans, et Yacine Kini, 16 ans. Mon­tant de la tran­sac­tion: 18,875 mil­lions d’euros. Soit 9437 euros du mètre car­ré... La des­cen­dance est à l’abri du besoin pour quelques années.

« Et les chiffres sont cruels: le Gabon occupe la 84e place mon­diale pour le PIB par habi­tant, mais seule­ment la 119e posi­tion, sur 177 états, pour l’Indicateur de déve­lop­pe­ment humain. »

Voi­là, l’essentiel est dit. Pas besoin de glo­ser davan­tage ici* sur la Fran­ça­frique et ses réa­li­tés per­pé­tuées par la sar­ko­zie en marche. Jean-Marie Bockel a de quoi médi­ter sur sa rétro­gra­da­tion au pro­fit d’un dépu­té et maire de Vesoul qui a vou­lu voir l’Afrique, et qui a vu Bon­go – comme toujours.

* Mais il y a matière ! Voir notam­ment l’excellent site Cel­lule Fran­ca­frique - www.cellulefrancafrique.org

»> Voir la vidéo de la « sai­sie du bien mal acquis »


Côte d’Ivoire. Le jeudi noir des Éléphants

Abid­jan, jeu­di 7/2/08

minuci_globe.1202847538.jpgLa vic­toire sur la Gui­née avait enivré tout le pays. Mais les Pha­raons ont « sor­ti » les Élé­phants. Tra­duc­tion pour les ignares du foot : l’Égypte a bat­tu la Côte d’ivoire dans la Coupe d’Afrique des Nations. Et pas d’un peu : 4 à 1. La nuit est dou­ble­ment tom­bée sur Abid­jan. Les auto­ri­tés avaient craint les débor­de­ments, comme lors des pré­cé­dents matches vic­to­rieux : bus détruits, vols, bles­sés et même viols. Ce sera la gueule de bois.

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Mobi­li­sa­tion géné­rale pour la patrie du sport en dan­ger. Abid­jan, février 2008. 

Au « Saint-Ger­main », bou­le­vard de Mar­seille [tiens tiens…], zone 4 de Bié­try, la sono d’enfer a eu du mal à redé­mar­rer une fois les écrans géants mis en berne. Et les minettes mobi­li­sées, tout en beau­té svelte sous leur mini­male vêture orange – cou­leur de l’équipe natio­nale – n’avaient plus « le cœur aux fesses » pour faire rou­ler la rum­ba congo­laise. Soir de défaite, à deux heures du rêve, le temps d’un match. Futi­li­té du foot et du sport ; gran­deur aus­si dans la vaine gra­tui­té – enfin, on le voudrait.

Le rêve dans un bal­lon plein de vide. Bouf­fée d’oxygène, sans doute. Un seul but, le but adverse, contre l’autre. Un peu de pain et plus de bière. Les peuples ne sont pas si exi­geants. La fête sera courte, autant se la payer à fond, comme une défonce. Rap­pe­lons-nous la Coupe du monde vue de l’hexagone. Plus près encore le Mon­dial de rug­by. Pour la pre­mière, la «France Bleu Black Beur» – tu parles ! juste un pro­logue à la révolte des ban­lieues… Trans­po­sés à la Côte d’ivoire, les enjeux de la Coupe d’Afrique n’étaient pas moins poli­tiques – non, seule­ment mille fois plus. En France, il y allait d’un point de PNB, d’un sur­croît de baume dans la sar­ko­zie glo­rieuse. Soit. Ici, vic­toire ou défaite, ça annonce «seule­ment» plus ou moins de chaos.

Côte d’ivoire, pays béni-mau­dit, c’est selon. Avers / revers. Pile ou face. On a beau la cher­cher, l’Espérance ne niche guère dans le ration­nel. Sinon, com­ment expli­quer le déchi­re­ment ? Ce pays, magni­fique, regor­geant de tout, ou presque. Et cette capi­tale, vibrante, bos­seuse, fière. Parures d’Europe et par­lures de France, tré­sors de cette Afrique qua­si mythique, au sens des rêves de colons ; péné­trée du nord au sud, d’Alger au Cap, en de grandes explo­ra­tions posant des pierres blanches de-ci de-là. Abid­jan, le « pays d’ici », halte ins­pi­rée en plein golfe de Gui­née : un havre lagu­naire. Le vil­lage de pêcheurs du début du XXe siècle ploie aujourd’hui sous ses, peut-être, trois mil­lions d’habitants, dont des mil­liers de « dépla­cés de guerre ». La folie urbaine aggra­vée. À la mode afri­caine, dénue­ment en prime. À la fois bon enfant et explo­sive, incon­trô­lable, incer­taine, ter­ri­fiante à l’occasion.

La nuit est tom­bée donc sur Abid­jan et, comme un signe, l’harmattan aus­si et son souffle brû­lant à 35°. Comme si le vent mau­vais venu du Gha­na – pays de la défaite – se dou­blait d’une douche froide– enfin, tiède…

Ce match, comme le sport d’aujourd’hui, joue dans le stade poli­tique. «On gagne ou bien on gagne !», m’avait lan­cé un jeune sup­por­ter à l’heure du coup d’envoi. Il répé­tait un slo­gan des par­ti­sans de Gbag­bo, l’actuel pré­sident. Des pré­si­den­tielles, en effet, s’annoncent ici dans les mois pro­chains. « Si la Côte d’ivoire gagne, il est sûr d’être réélu ! » : pro­nos­tic d’un chro­ni­queur… non spor­tif, de l’un des quelque vingt quo­ti­diens de la capi­tale éco­no­mique – la plu­part « QG » d’autant de par­tis poli­tiques… Le temps de la Libé­ra­tion n’est pas ache­vé. D’autant moins que les Ivoi­riens peinent à sor­tir de la guerre civile qui a cou­pé le pays en deux, par le milieu, autour des démons du refus de l’autre, au nom d’un concept dévoyé d’ «ivoi­ri­té», relayé par le tri­ba­lisme et ceux qui, sur­tout, trouvent avan­tages de pou­voir et d’argent au poi­son de la division.

Abid­jan parais­sait donc apai­sée cette nuit, comme ces temps-ci. L’espoir ? On berce l’idée, savou­rant le reflux de la folie imbé­cile, dévas­ta­trice, assas­sine. Le réa­lisme, cepen­dant, com­mande moins d’angélisme. La presse, les médias en géné­ral, veillent sur les braises noires, prompts à les rani­mer. L’Olped, Obser­va­toire de la liber­té de la presse, de l’éthique et de la déon­to­lo­gie – le pre­mier du genre en date en Afrique, 1995 – conti­nue, dans ses réunions de chaque jeu­di, à rele­ver par dizaines les man­que­ments au métier d’informer ! Leur han­tise, à ses membres, c’est le spectre du géno­cide au Rwan­da (94) et le fameux syn­drome de la radio des Mille-collines.

Les pro­chaines pré­si­den­tielles, donc… Trois prin­ci­paux can­di­dats selon les cli­vages his­to­riques indé­lé­biles comme des his­toires de famille, de clans, de tri­bus – véri­tables tatouages cultu­rels rehaus­sés d’animisme, de sor­cel­le­rie et autres sata­nées croyances. L’imagerie actuelle vou­draient les effa­cer, quand elles reviennent par la fenêtre pour ren­for­cer les for­te­resses démo­niaques. Trois can­di­dats, soit un tiers gagnant deux tiers per­dant, à moins d’un cock­tail com­bi­na­toire. Que faire ?

La télé de ce soir (pre­mière des deux chaînes publiques, pas de télé pri­vée hors satel­lites) fait dan­ser du monde joyeux dans une émis­sion « à l’ancienne » autour d’un ani­ma­teur débon­naire. Ça rigole, ça se tré­mousse, cul contre cul ; les rituels de semailles sur­gissent des cultures immé­mo­riales ; comme d’ailleurs au « Saint-Ger­main » tout à l’heure, en moins moderne, en moins «DJ ». Des fesses de Baou­lé, des fesses de Bété, des fesses de Diou­la, comme de la soixan­taine de tri­bus du pays. A l’image, a-t-on dit, des foot­bal­leurs de l’équipe ivoi­rienne – on y revient. Une défaite qui ne man­que­ra pas d’être poli­tique, on peut le parier. Poli­tique comme l’est le sport et tout par­ti­cu­liè­re­ment le foot. Peu avant le match, la pré­sen­ta­trice du JT avait lan­cé : « Ce n’est pas un pha­raon, aus­si noble soit-il, qui va empê­cher l’éléphant de bar­rir ! » Ben si. Le pha­raon a vain­cu. À quatre reprises, ses repré­sen­tants se sont pros­ter­nés vers La Mecque. Les Élé­phants, eux, n’étaient pas en reste avec leurs signes de croix… La télé retrans­met­tait ce mic­mac anti-laïque dans le monde entier, ou presque. Nord-Sud, les cli­vages ances­traux, leurs ver­sions sécu­lières et sécu­la­ri­sées… On n’en sort pas.

––––––
Post scrip­tum. Ces Élé­phants-là s’en reme­tr­ront bien. Quant aux autres, ceux sans majus­cule, ceux de l’espèce emblé­ma­tique du pays, les der­niers ont sans doute péri lors de la folie guer­rière des humains.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sexpol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse postale !) 

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl). 
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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