On n'est pas des moutons

Reportages

Qui n’a pas lu les aventures de Gégé et Juju ?

1timbre-juju.1247923190.jpgDites donc, avant de par­tir, même et sur­tout si c’est au bout du monde, n’oubliez pas d’emporter « Le tour d’un monde en sept jours avec un âne en Pro­vence », vous en revien­drez trans-for-mé(s) ! Pour vous en convaincre, voyez ce cri d’amour illus­tré par Galla, pit­chou­nette de 7 ans (c’est une petite-​nièce…)

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Voyez aussi ce témoi­gnage inter-​générations, de Daniel D. :

« 4 jour­nées de marche de 10 à 14 km, un héber­ge­ment dif­fé­rent chaque soir […] J’avais acheté votre livre et nous l’avons lu... sou­vent avec le sou­rire car vous racon­tez bien des évè­ne­ments que nous avions vécu nous aussi lors de nos pré­cé­dentes ran­don­nées. Les ânes ne sont pas têtus mais intel­li­gents et s’ils ne font pas ce que nous vou­lons c’est rare­ment sans rai­son... le tout est de trou­ver pourquoi.« J’ai prêté votre livre à notre petite Mathilde en lui sug­gé­rant de racon­ter nos aven­tures comme vous l’avez fait pour votre voyage autour du monde... par­don d’un monde en Pro­vence. Chaque soir elle a rem­pli une page d’un cahier avec le récit de sa jour­née mais je crains fort que cela aille beau­coup plus loin. »

De Jacques C., « âne­mestre » de bour​ri​cot​.com – autant dire une som­mité … : « Je ne sais si je vous ai remer­cié pour le livre que j’ai lu jusqu’à la der­nière cigale. Jolie plume et sens de l’écriture. »

De Gérard J. : « Après lec­ture (en une fou­lée au petit trot très agréable), leçons à rete­nir : – n’est pas écolo qui veut (Cf. Depar­don & Yan … et la suite);– pour dra­guer ces dames, en tout lieu, rien ne vaut ‘’bel âne’’ (sin­cère remer­cie­ment pour le tuyau) »

De Jean K. : « J’ai appré­cié Juju et sa phi­lo­so­phie, envié ton tour en Pro­vence, souri bien des fois en tour­nant les pages de ce cahier de vacances. »

De Jean-​Pierre P. : « Les nuits étoi­lées réveillent nos sens et inter­rogent sur la com­plexité de notre exis­tence, d’où venons nous, qui somme nous, ou allons nous ? ….. tant de ques­tions sans réponse. L’Inaccessible étoile (de Jacques Brel) en dit long sur notre par­cours ter­restre. Et l’Homme avec tout ses bagages, ses malles, ses valoches ou seule­ment avec un balu­chon et un âne comme tu l’à fait en sept jours, à la recherche du non dit. »

De Joël D. : « J’ai lu et adoré. Un point, c’est presque tout. Gé, tu devrais nous mon­trer com­ment tu (te) vois (dans) l’oeil de Jules. C’est beau comme M. Arnol­fini dans un miroir de Van Eyck. Enfin... c’est mon avis et je le partage. »

De Odile C. : « Bravo pour ces “Mémoires d’un âne et de son maître inté­ri­maire”, qui ont réjoui mon œil, mon esprit et mon cœur ».

De Ber­nard L. (Poli­tis) : « Gégé et Juju, eux aussi, à leur façon, font de la résis­tance. À la moder­nité. À la vitesse. À l’impatience. À la saleté. Au bruit des moteurs et à la consom­ma­tion sans frein. Un petit bou­quin frais comme un rosé de Pro­vence, comme un bou­quet de lavande. »

Et tout ça, hein, c’est pas moi qui le dit…

»> Dans quelques librai­ries pro­ven­çales, ou bien là, à gauche «< chez Pri­ce­Mi­nis­ter. Ou direc­te­ment chez le pro­duc­teur : Gérard Pon­thieu, 73, allée du Cas­tel­las - 13770 Venelles (chèque de 14 euros)


Trois images, des histoires, le train de la vie

Si vous aimez la BD, les romans pho­tos, les ombres chi­noises, des his­toires de train »> trois images d’hier à la gare d’Aix-en-Provence.

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© pho­tos gp


Écologie mon amour. Le « tour du monde » de Depardon ne vaut pas un pet de baudet

Voici donc l’Air du Bar­bier de Nos­villes : demain on va éco­lo­gi­ser gra­tis et entrer dans une ère nou­velle, prout-​prout ma chère comme dit ma copine Chan­tal. L’ère en ques­tion, l’air nou­veau que voilà demain tout de suite ce sera selon la recette du pâté de che­val à l’alouette : une cen­trale nucléaire, un mou­lin à vent, dixit le Sarko nouvo.

Or, à pro­pos de vents et de prouts, je vais vous en conter une. Si vous sui­vez ma prose blo­gueuse, vous savez donc que l’été der­nier, j’ai effec­tué un périple fan­tas­tique exposé dans un ouvrage du même aca­bit bra­ve­ment inti­tulé « Le tour d’un monde en sept jours avec un âne en Pro­vence ». [Sui­vez le lien pour plus d’info et si pos­sible le com­man­der].
Certes, je me fais un peu de pub au pas­sage mais, vous l’allez voir, elle se jus­ti­fie plei­ne­ment, en par­ti­cu­lier depuis les der­nières euro­péennes, avec les résul­tats qu’on sait.

Donc, disais-​je, pour fêter à sa manière la sor­tie de mon bou­quins [voir ci-​dessus…], ma fian­cée m’a offert… un autre bou­quin au titre pro­vo­ca­teur : « Le tour du monde en 14 jours, 7 escales, 1 visa ». L’auteur est un peu plus connu que celui du « Tour d’un monde, bour­ri­cot, etc. ». C’est un cer­tain Ray­mond Depar­don, qui clame ceci sur la 4e de couv’ : « Je reviens fati­gué, mais heu­reux de voir que la Terre est ronde »… Beuh… Fati­gué, Ray­mond ? On le com­prend, le cham­pagne dans les zincs de pre­mière classe ou classe biz­ness, ça pompe. Il a d’ailleurs la can­deur, notre « pho­to­graphe de répu­ta­tion inter­na­tio­nale », de nous mettre sous le nez, les fac-​simile de ses billets, tous ou presque de Uni­ted Air­lines, comme ça on sait d’où vient le pognon.

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A l’heure de l’écologie triom­phante, pour sûr, notre Depar­don se sent un peu péteux rap­port au kéro­zène qu’il a bouffé, en plus des petits fours de Uni­ted Air­lines. Alors, à la façon du non moins fameux et pom­peux Yann Arthus-​Bertrand [j’ai subi le début de son « Home » et ça m’a bien vite plus que gon­flé aussi…], lequel est à Fran­çois Pinault ce que Depar­don est à Uni­ted Air­lines, notre super pho­to­graphe a cher­ché un ou deux… par­dons par anticipation.

Il l’explique à la toute der­nière page de son bou­quin, une idée d’éditeur on dirait même : « Ray­mond Depar­don a sou­haité com­pen­ser les émis­sions de CO2 liées à son voyage. Il a fait appel à la fon­da­tion suisse Mycli­mate, une des entre­prises de com­pen­sa­tion de car­bone les plus répu­tées (on compte aujourd’hui envi­ron 170 entre­prises de ce type). Le cal­cul des émis­sions de CO2 s’effectue à par­tir de la consom­ma­tion de kéro­sène des avions emprun­tés ainsi que de la classe dans laquelle le pas­sa­ger a voyagé. Pour son tour du monde, Ray­mond Depar­don a par­couru 45157 kilo­mètres en pre­mière classe et en busi­ness. Les émis­sions de car­bone liées à ce voyage sont ainsi esti­mées à 17246 tonnes, com­pen­sables par un don de 1234 €. Cette somme, que Ray­mond Depar­don a rever­sée à Mycli­mate, per­met à cette fon­da­tion de finan­cer des pro­jets spé­cia­li­sés dans la pro­mo­tion des éner­gies renou­ve­lables et dans la limi­ta­tion de la consom­ma­tion d’énergie. » [Sou­li­gné par moi].

Pas beau ça ? Se don­ner bonne conscience, ça coûte pas cher quand on a les moyens. Ce bou­quin est une escro­que­rie intel­lec­tuelle, d’ailleurs révé­lée par les quelques lignes mal­ha­biles ten­tant à jus­ti­fier cet injus­ti­fiable « tour du monde en soli­taire ». Tu parles !

Tan­dis que bibi, avec son « Juju » de bau­det pro­ven­çal, a réa­lisé son tour d’un monde en moi­tié moins de temps et pour zéro émis­sion de CO2… Zéro, vrai­ment ? Ah non, pas tout à fait, il faut comp­ter nos pets – eh ! – et sur­tout ceux de l’âne, pos­si­ble­ment volu­mi­neux mais rares en vérité, si on n’évalue pas ce qui se passe lors de l’émission de crottin.

Or, ce matin, j’aborde la chose avec un spé­cia­liste, Patrick Piro, jour­na­liste « éco­lo­gie » à Poli­tis et vieux copain. Voici ce qu’il m’apprend presque en s’excusant : « Puis-​je sou­li­gner que le pet des bour­ri­cots est neutre cli­ma­ti­que­ment, si l’on consi­dère que l’herbe bouf­fée repousse (fer­ti­li­sée par les déjec­tions), fixant le car­bone relâ­ché ? D’autant que les ânes n’étant pas des her­bi­vores poly­gas­triques comme les bovins, leurs fla­tu­lences n’émettent que peu ou pas de méthane. »

Ainsi étais-​je, en tant que grand voya­geur tour-​de-​mondiste, tota­le­ment absout de pol­lu­tion nocive !

Quant au bou­quin lui-​même, il n’a pas dû être trop dépen­sier : sorti à peu d’exemplaires (400) chez un impri­meur éti­queté « Imprim’ vert », il a seule­ment dû être trans­porté par camion­neur et par la poste.

A ce pro­pos, je peux même vous l’envoyer ! : chèque de 14 euros, et hop vous voya­ge­rez plus qu’avec Depardon !


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Monde de façades et de double-​jeu. Cuba, miroir aux alouettes béates, ces ado­ra­teurs exo­tiques en mal de « Che » ou tou­ristes bala­dés, pour­voyeurs de devises qui ali­mentent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le cigare et le nickel. La dic­ta­ture caraïbe tient par ses charmes, eux-​mêmes lif­tés grâce à un art consommé du maquillage. A cin­quante ans – ce 1er jan­vier, elle va fêter ça en grands pompes – la Révo­lu­tion cas­triste fait vrai­ment vieille déca­tie. C’est ainsi, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices.

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-​shirt « Miami Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-​siècle de cas­trisme [© gp]

La Havane, début novembre. Pedro me montre le bout rafis­tolé de ses chaus­sures. Il est méde­cin psy­chiatre. « Que pen­ser de cette réa­lité ? Mes chaus­sures ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chan­ger car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salaire atteint pour­tant le triple du revenu mini­mum cubain (150 pesos, à peine 6 euros). Pedro a la déprime, ancrée au fil des années de sa qua­ran­taine sans espé­rance. Il n’a qu’un but : man­ger et faire man­ger les siens. Comme tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bine. « Para comer », pour man­ger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je change de chaus­sures, insiste Pedro, on ne mange pas à la mai­son ! Et je suis médecin !»

On s’est assis sur un muret isolé, dans un square proche de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Vedado, quar­tier plu­tôt chic de la capi­tale – à deux heures de bus de son domi­cile, en ban­lieue loin­taine. Ter­rible désir d’expression – ce sera une constante dans mes ren­contres – qui se libère une fois la confiance éta­blie. On vient de mar­cher durant plus d’une heure, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas res­ter sur place, ris­quer les oreilles rap­por­teuses. On tourne autour de la place de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre sta­li­nien, sta­tue colos­sale de José Marti – l’Apôtre, comme ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bune d’où Fidel a massé les masses – le Pue­blo sanc­ti­fié – à pleines heures de palabres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maqui­sard de la Sierra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cette logor­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobi­li­sa­tion, à la morale, à la pureté. Il ricane.

»> Suite dans Poli­tis de cette semaine.

»> Voici le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon article . Vous y trou­ve­rez sur­tout une suite de com­men­taires dont cer­tains valent le détour…


« Les martyrs du golfe d’Aden », reportage au bout de l’enfer

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Si par mal­heur vous avez raté le der­nier Tha­lassa (France 3) et la re-​diffusion d’un très grand repor­tage (après la pre­mière en mars 2007), je n’y pour­rai que peu, soit ces quelques lignes. « Les mar­tyrs du golfe d’Aden » est un docu­ment vrai­ment excep­tion­nel. Son auteur, Daniel Grand­clé­ment, a eu le cou­rage d’embarquer avec quelque 130 migrants éthio­piens et soma­liens ten­tant de fuir la misère pour une autre, tein­tée d’une maigre espé­rance. Un autre repor­tage (dif­fusé il y a quelques mois dans Envoyé spé­cial) par­tait d’une sem­blable démarche, entre la Mau­ri­ta­nie et les Cana­ries, sans tou­te­fois atteindre une telle inten­sité humaine.

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C’est un voyage au bout de la détresse, com­mencé déjà, pour la plu­part, sur des cen­taines de kilo­mètres depuis les fin fonds de l’Éthiopie et de la Soma­lie, en cette corne de l’Afrique et jusqu’à sa pointe extrême, comme ten­due vers un grain d’espoir, on n’ose dire un Eldo­rado, s’agissant des côtes de ce Yémen à peine mieux loti.

Bosaso, port de rechange de Moga­dis­cio, la capi­tale anéan­tie. C’est là que les pas­seurs s’affairent, sortes de tour opé­ra­teurs pour l’enfer. La place à quelques dizaines de dol­lars. Une for­tune locale. Les can­di­dats au voyage attendent par cen­taines (il en meurt aussi dans les 1.700 par an, selon l’ONU). En les « pliant », en les emboî­tant les uns dans et sur les autres – ils sont si maigres – , on pourra en entas­ser une grosse centaine.

Daniel Grand­clé­ment sera du lot, sur ce canot d’une dizaine de mètres, pas mieux traité, ou à peine, c’est-à-dire pas frappé comme les autres à coups de sangles… Pas le droit de fil­mer au départ, il y par­vien­dra peu à peu, par bribes, à la volée. Ses plans atteignent une vérité impré­gnée de pudeur et de res­pect. Je me retiens pour en par­ler, ten­tant de gar­der un recul mini­mum… Impos­sible. Je revois, par anti­thèse, la célèbre (à son corps défen­dant) « mater dolo­rosa » pho­to­gra­phiée après un atten­tat en Algé­rie : la dou­leur comme pré­texte esthé­ti­sant. Un déni jour­na­lis­tique. Ici, de cette détresse, res­sortent à la fois l’horreur de la situa­tion, celle des pas­seurs infra-​humains, et la sou­mis­sion de leurs vic­times liée à une espé­rance éperdue.

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« La voilà donc, cette vision incroyable, que le monde se refuse à connaître ! » lâche Daniel Grand­clé­ment sur ses images acca­blantes. On vomit, on suf­foque ; l’eau manque ; les coups pleuvent, paroles et cris mêlés, pro­mis­cuité, faute d’un mot plus juste ; sadisme des domi­nants ; émer­gence du kapo… Le jour­na­liste est à bout : « J’éprouve un pro­fond sen­ti­ment d’écoeurement et de dégoût ; j’ai même envie de sau­ter à l’eau pour échap­per au sup­plice auquel j’assiste » Le cal­vaire s’achève en pleine nuit ; il est bel et bien jeté par des­sus bord avec tous les pas­sa­gers. Le rivage est proche, il n’y aura pas de noyé. La suite est racon­tée par deux jour­na­listes, une Anglaise et une Suisse, en « planque » à cet endroit-​là et qui n’en atten­daient pas tant. Témoi­gnages et regards hal­lu­ci­nés, fil­més en mode noc­turne, en un vert d’outre-tombe et là encore hal­lu­ci­nant, telle l’apparition de cette fillette au visage de por­ce­laine et dont les yeux semblent conte­nir l’entier drame humain.

4martyrs-aden.1213567672.jpgLa force de ce docu­ment, tra­vaillé dans la pro­fon­deur et la durée, est évi­dem­ment d’exprimer l’indescriptible – c’est pour­quoi il faut le voir pour le croire, comme on dit. On pour­rait bien le mon­trer, aussi, dans les écoles… Écoles pri­maires, col­lèges, lycées. Sans oublier les écoles de jour­na­lisme ! Et, pen­dant qu’on y est, l’envoyer en recom­mandé avec accusé de récep­tion, à un cer­tain ministre de l’immigration.

»> Les pho­tos sont extraites du film de Daniel Grand­clé­ment [ci-​dessus], que l’on peut revoir ou télé­char­ger sur france tvod​.fr

»> A voir aussi, sur le site du Nou­vel Obser­va­teur, un entre­tien avec Daniel Grand­clé­ment à pro­pos de son repor­tage et des condi­tions de réalisation.


Côte d’Ivoire. Jour tranquille à Petit-​Danané

Petit-​Danané, vil­lage de brousse en Côte d’ivoire, 9 février 2008.
»> Deux petites vidéos à voir en pied d’article [appré­ciez moins la qua­lité tech­nique que l’ambiance…]

minuci_globe.1202847538.jpgFeuilles de pal­mier cou­pées de la veille. L’ombre rafraî­chit la petite cou­rée bien balayée, cer­née de cases car­rées en banco et toits de paille. Chaises et bancs ont été agen­cés sur le pour­tour. Ainsi qu’une ban­quette de bois brut recou­vert de mousse et d’un tissu jaune bien propre, peut-​être neuf. Ce sera pour hono­rer les visi­teurs : un grand « frère » venu de la capi­tale et deux Blancs de France. C’est fête à Petit-​Danané, un bap­tême rituel pour saluer la venue au monde, il y a deux mois, de « Marie-​France Mon Désir », ainsi que le papa, si fier, la pré­sente à l’assistance. C’est le cin­quième enfant de cette famille de la tribu des Yacou­bas, ori­gi­naires de l’ouest de la Côte d’ivoire, fron­ta­liers de la Gui­née et du Libe­ria. Danané, là-​haut, c’est leur capi­tale, la ville qui n’a pu les rete­nir faute de moyens de sur­vie, et sur­tout à cause de la guerre. Immi­grés de l’intérieurs, les Yacou­bas ont grossi le flot des « dépla­cés de guerre », amas­sés à Abid­jan ; ou sont venus vendre leurs bras dans les plan­ta­tions de cacao ou d’hévéas, comme ici, à une cin­quan­taine de kilo­mètres au nord de la capitale.

Petit-​Danané, vil­lage de brousse d’environ 2.000 habi­tants, flan­qué au bord de l’autoroute qui s’enfonce vers le nord et la forêt. C’est la pre­mière auto­route qu’Houphouët-Boigny, fit construire pour rejoindre son vil­lage natal de Yamous­sou­kro – devenu ensuite la capi­tale offi­cielle. Les Yacou­bas sont des mon­ta­gnards du pays des Dans, qui consti­tuent un ensemble lin­guis­tique et cultu­rel. Ce qu’on appelle une tribu.

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Jour de fête donc. Quelques dizaines d’invités, peut-​être une cen­taine en comp­tant tous les enfants vire­vol­tant. Deux jeunes ados ont ins­tallé la sono ali­men­tée par un petit groupe élec­tro­gène. Le cou­rant n’arrive pas ici. Mais le télé­phone mobile, si : deux pylônes relais dominent les cases et la petite église avec son ora­toire à la vierge Marie. On a oublié les tam­bours, l’électronique va toni­truer en cra­cho­tant des airs tra­di­tion­nels. Les femmes semblent impa­tientes, sur­tout les jeunes filles tout en beauté. Che­veux sou­vent défri­sés, par­fois teints en blond ou cui­vrés, car elles le valent bien aussi, bien sûr.

Voici l’ancêtre, l’arrière-grand-mère, frêle et cour­bée, le regard pro­fond, des mains comme des sar­ments. Voici le repré­sen­tant du chef du vil­lage – ainsi nous est-​il pré­senté. Voici la matrone, qui a fait naître la fillette et des cen­taines d’autres bébés. A sa gauche, bien plus jeune, moins de la tren­taine, celle qui pren­dra la relève On leur offre des cadeaux, une bou­teille d’orangeade, deux mor­ceaux de savon blanc.

La céré­mo­nie va suivre son ordre rituel, mené par N’Do, le « neveu ». La tren­taine, c’est un maillon repré­sen­ta­tif de la lignée mater­nelle. Il veillera à l’ordre céré­mo­nial, et sur­tout à la pré­sen­ta­tion orale des dons, consi­gnés au fur et à mesure sur un cahier d’école : mille, deux mille, plus rare­ment cinq mille francs CFA (entre 3 et 8 euros) et aussi des mor­ceaux de savon.

Bien­ve­nue aux voya­geurs. On nous offre de l’eau fraîche. Puis le vin de palme, tiré de grands bidons de plas­tique. Le par­rain de la petite, notre ami André grâce à qui nous sommes « de la tribu », a été dési­gné comme tel – c’est ainsi, pas ques­tion de se déro­ber à un telle et impé­rieuse nécessité.

Voici le bébé des grands jours et la maman, belle femme au port altier, dans sa robe bleue [photo]. La « Marie-​France Mon désir » tête tout son saoul. Il y a quelques jours, on a tondu ses che­veux tout neufs. Exi­gence du rite. Lignée assurée.

Lui se pré­sente comme le « tuteur Ébrié », de la tribu du même nom, c’est-à-dire des habi­tants de la lagune Ébrié qui ont concédé une par­celle de terre aux Yacou­bas. On se trouve en pleine com­plexité afri­caine. Depuis « tou­jours », il en a été « ainsi ». Plus récem­ment, en par­ti­cu­lier quand les poli­tiques ont cru devoir four­rer leurs nez là-​dedans, his­toire de se réser­ver quelques avan­tages inté­res­sés, les riva­li­tés ordi­naires ont dégé­néré en affron­te­ments. Puis en guerre. Tan­dis que dans les vil­lages on conti­nuait à se mélan­ger sans pré­ju­gés, et donc à se marier et à se repro­duire dans la diver­sité. Ce qui consti­tue une menace pour les espèces dominantes…

Et qu’on ne nous parle pas d’ « eth­nies », ce concept aussi vaseux que mani­pulé et mani­pu­la­teur ! Voir le Rwanda, voir le Dar­four et encore le Kenya – pour s’en tenir là.

À Petit-​Danané, samedi après-​midi, les gamins ont relancé la sono et les filles sont entrées en danse et en grâce, rejointes par quelques gaillards para­deurs comme des coqs. Un coq, un vrai, est aussi entré en scène, tenu par les ailes, se deman­dant quoi – sans savoir qu’il fini­rait demain dans la cas­se­role du parrain.

Ledit par­rain a aussi parlé ; il a remer­cié ; il a honoré sa petite perle de filleule. Et il a aussi pré­senté les Blancs à l’assistance, jusqu’à les gêner. L’un d’eux le méri­tait vrai­ment, c’est mon grand ami Ber­nard, Ber­nard Nan­tet – vous savez cet afri­ca­niste aux vingt bou­quins d’érudit qu’il est, pour la plu­part consa­cré au conti­nent Noir. Mais ici, au beau milieu de cette brousse pro­fonde, il a reçu un vrai bel hom­mage, sans doute le plus beau qu’on ait pu lui adres­ser, sous les applau­dis­se­ments nour­ris. Car ces vil­la­geois, pour les plus âgés du moins, se sou­ve­naient de deux revues de leur jeu­nesse : « Koua­kou », des­ti­née aux petits et « Kalao » aux ados. Eh bien, Ber­nard y racon­tait l’histoire de l’Afrique et de l’art africain…

Aujourd’hui, la moder­nité cause dans les postes ; les vil­la­geois de Petit-​Danané sont reliés au Grand Monde ; eux aussi tri­potent leurs télé­phones por­tables, comme le font les cita­dins. Comme eux, ils échangent leurs numé­ros. Ils ne se sentent plus si seuls. Voilà qui ne devrait pas nuire à la paix retrou­vée. Ce ne sera pas non plus suffisant.

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»> Voir d’autres pho­tos de Ber­nard Nan­tet et Gérard Ponthieu


Côte d’Ivoire. Le jeudi noir des Éléphants

Abid­jan, jeudi 7÷2÷08

minuci_globe.1202847538.jpgLa vic­toire sur la Gui­née avait enivré tout le pays. Mais les Pha­raons ont « sorti » les Élé­phants. Tra­duc­tion pour les ignares du foot : l’Égypte a battu la Côte d’ivoire dans la Coupe d’Afrique des Nations. Et pas d’un peu : 4 à 1. La nuit est dou­ble­ment tom­bée sur Abid­jan. Les auto­ri­tés avaient craint les débor­de­ments, comme lors des pré­cé­dents matches vic­to­rieux : bus détruits, vols, bles­sés et même viols. Ce sera la gueule de bois.

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Mobi­li­sa­tion géné­rale pour la patrie du sport en dan­ger. Abid­jan, février 2008.

Au « Saint-​Germain », bou­le­vard de Mar­seille [tiens tiens…], zone 4 de Bié­try, la sono d’enfer a eu du mal à redé­mar­rer une fois les écrans géants mis en berne. Et les minettes mobi­li­sées, tout en beauté svelte sous leur mini­male vêture orange – cou­leur de l’équipe natio­nale – n’avaient plus « le cœur aux fesses » pour faire rou­ler la rumba congo­laise. Soir de défaite, à deux heures du rêve, le temps d’un match. Futi­lité du foot et du sport ; gran­deur aussi dans la vaine gra­tuité – enfin, on le voudrait.

Le rêve dans un bal­lon plein de vide. Bouf­fée d’oxygène, sans doute. Un seul but, le but adverse, contre l’autre. Un peu de pain et plus de bière. Les peuples ne sont pas si exi­geants. La fête sera courte, autant se la payer à fond, comme une défonce. Rappelons-​nous la Coupe du monde vue de l’hexagone. Plus près encore le Mon­dial de rugby. Pour la pre­mière, la «France Bleu Black Beur» – tu parles ! juste un pro­logue à la révolte des ban­lieues… Trans­po­sés à la Côte d’ivoire, les enjeux de la Coupe d’Afrique n’étaient pas moins poli­tiques – non, seule­ment mille fois plus. En France, il y allait d’un point de PNB, d’un sur­croît de baume dans la sar­ko­zie glo­rieuse. Soit. Ici, vic­toire ou défaite, ça annonce «seule­ment» plus ou moins de chaos.

Côte d’ivoire, pays béni-​maudit, c’est selon. Avers /​revers. Pile ou face. On a beau la cher­cher, l’Espérance ne niche guère dans le ration­nel. Sinon, com­ment expli­quer le déchi­re­ment ? Ce pays, magni­fique, regor­geant de tout, ou presque. Et cette capi­tale, vibrante, bos­seuse, fière. Parures d’Europe et par­lures de France, tré­sors de cette Afrique quasi mythique, au sens des rêves de colons ; péné­trée du nord au sud, d’Alger au Cap, en de grandes explo­ra­tions posant des pierres blanches de-​ci de-​là. Abid­jan, le « pays d’ici », halte ins­pi­rée en plein golfe de Gui­née : un havre lagu­naire. Le vil­lage de pêcheurs du début du XXe siècle ploie aujourd’hui sous ses, peut-​être, trois mil­lions d’habitants, dont des mil­liers de « dépla­cés de guerre ». La folie urbaine aggra­vée. À la mode afri­caine, dénue­ment en prime. À la fois bon enfant et explo­sive, incon­trô­lable, incer­taine, ter­ri­fiante à l’occasion.

La nuit est tom­bée donc sur Abid­jan et, comme un signe, l’harmattan aussi et son souffle brû­lant à 35°. Comme si le vent mau­vais venu du Ghana – pays de la défaite – se dou­blait d’une douche froide– enfin, tiède…

Ce match, comme le sport d’aujourd’hui, joue dans le stade poli­tique. «On gagne ou bien on gagne !», m’avait lancé un jeune sup­por­ter à l’heure du coup d’envoi. Il répé­tait un slo­gan des par­ti­sans de Gbagbo, l’actuel pré­sident. Des pré­si­den­tielles, en effet, s’annoncent ici dans les mois pro­chains. « Si la Côte d’ivoire gagne, il est sûr d’être réélu ! » : pro­nos­tic d’un chro­ni­queur… non spor­tif, de l’un des quelque vingt quo­ti­diens de la capi­tale éco­no­mique – la plu­part « QG » d’autant de par­tis poli­tiques… Le temps de la Libé­ra­tion n’est pas achevé. D’autant moins que les Ivoi­riens peinent à sor­tir de la guerre civile qui a coupé le pays en deux, par le milieu, autour des démons du refus de l’autre, au nom d’un concept dévoyé d’ «ivoi­rité», relayé par le tri­ba­lisme et ceux qui, sur­tout, trouvent avan­tages de pou­voir et d’argent au poi­son de la division.

Abid­jan parais­sait donc apai­sée cette nuit, comme ces temps-​ci. L’espoir ? On berce l’idée, savou­rant le reflux de la folie imbé­cile, dévas­ta­trice, assas­sine. Le réa­lisme, cepen­dant, com­mande moins d’angélisme. La presse, les médias en géné­ral, veillent sur les braises noires, prompts à les rani­mer. L’Olped, Obser­va­toire de la liberté de la presse, de l’éthique et de la déon­to­lo­gie – le pre­mier du genre en date en Afrique, 1995 – conti­nue, dans ses réunions de chaque jeudi, à rele­ver par dizaines les man­que­ments au métier d’informer ! Leur han­tise, à ses membres, c’est le spectre du géno­cide au Rwanda (94) et le fameux syn­drome de la radio des Mille-​collines.

Les pro­chaines pré­si­den­tielles, donc… Trois prin­ci­paux can­di­dats selon les cli­vages his­to­riques indé­lé­biles comme des his­toires de famille, de clans, de tri­bus – véri­tables tatouages cultu­rels rehaus­sés d’animisme, de sor­cel­le­rie et autres sata­nées croyances. L’imagerie actuelle vou­draient les effa­cer, quand elles reviennent par la fenêtre pour ren­for­cer les for­te­resses démo­niaques. Trois can­di­dats, soit un tiers gagnant deux tiers per­dant, à moins d’un cock­tail com­bi­na­toire. Que faire ?

La télé de ce soir (pre­mière des deux chaînes publiques, pas de télé pri­vée hors satel­lites) fait dan­ser du monde joyeux dans une émis­sion « à l’ancienne » autour d’un ani­ma­teur débon­naire. Ça rigole, ça se tré­mousse, cul contre cul ; les rituels de semailles sur­gissent des cultures immé­mo­riales ; comme d’ailleurs au « Saint-​Germain » tout à l’heure, en moins moderne, en moins «DJ ». Des fesses de Baoulé, des fesses de Bété, des fesses de Dioula, comme de la soixan­taine de tri­bus du pays. A l’image, a-​t-​on dit, des foot­bal­leurs de l’équipe ivoi­rienne – on y revient. Une défaite qui ne man­quera pas d’être poli­tique, on peut le parier. Poli­tique comme l’est le sport et tout par­ti­cu­liè­re­ment le foot. Peu avant le match, la pré­sen­ta­trice du JT avait lancé : « Ce n’est pas un pha­raon, aussi noble soit-​il, qui va empê­cher l’éléphant de bar­rir ! » Ben si. Le pha­raon a vaincu. À quatre reprises, ses repré­sen­tants se sont pros­ter­nés vers La Mecque. Les Élé­phants, eux, n’étaient pas en reste avec leurs signes de croix… La télé retrans­met­tait ce mic­mac anti-​laïque dans le monde entier, ou presque. Nord-​Sud, les cli­vages ances­traux, leurs ver­sions sécu­lières et sécu­la­ri­sées… On n’en sort pas.

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Post scrip­tum. Ces Éléphants-​là s’en reme­tr­ront bien. Quant aux autres, ceux sans majus­cule, ceux de l’espèce emblé­ma­tique du pays, les der­niers ont sans doute péri lors de la folie guer­rière des humains.


Chronique congolaise - 3. Même la magie ne peut pas tout

Kin­shasa, Congo-​RDC, jeudi.

Ce dimanche à Kin’, c’était la Jour­née natio­nale du Pois­son. Des ban­de­roles – ah, les cali­cots des rues afri­caines ! – clai­ron­naient l’événement. La télé natio­nale a mar­qué le coup comme il se doit en sui­vant quelque ministre et son escorte visi­tant une pêche­rie à Kisan­gani, dans les 2.000 km au nord-​est de la capi­tale. J’ai aussi honoré l’événement à ma manière en man­geant ma part de pois­son, du capi­taine sur­tout, un régal. Aujourd’hui, fin de mon séjour, j’ai déjeuné « Chez Tin­tin», au bord du fleuve Congo, là où après plus de 4.000 km, il (le fleuve) com­mence à perdre toute rete­nue, rou­lant ses mil­lions de mètres cubes sur les rochers qui pré­cèdent les chutes. Une barge aven­tu­rée trop loin ne s’en est pas remise ; elle gît là au pied d’une sta­tion de pom­page hydraulique.

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« Chez Tin­tin », une guin­guette fameuse qui, en fin de semaine, attire de nom­breux Kinois. Mobutu aussi aimait l’endroit : son palais pré­si­den­tiel (pillé depuis) domi­nait le fleuve, du haut du mont Nga­liema, « Chez Tin­tin », c’est autre­ment plus modeste. Mais l’herbe y est verte et l’ombre géné­reuse. Et le repor­ter et son Milou montent la garde de plain pied, ainsi que Had­dock non loin ; le reste de la mytho­lo­gie her­gesque est mis en fresque, face à un hété­ro­clite Lucky Luke…

Com­paré à l’ordinaire congo­lais, c’est comme un coin de para­dis. Avec le fleuve là tout près qui roule et rugit, lan­çant des vagues d’argent comme un dra­gon crache ses flammes. Mais le niveau hiver­nal, plus bas qu’en sai­son des pluies, bien sûr, laisse émer­ger quelques îlots, des plages même et comme des petits étangs inté­rieurs. Un bord de Marne à l’africaine avec quelques (rares) bai­gneurs et des pirogues pour un tour de l’île.

En face, l’autre Congo, celui de Brazza et de l’ex Fran­ça­frique. Ici, c’est la rive fou­lée en 1879 par le Bri­tish Stan­ley au pro­fit du roi des Belges – ce Léo­pold qui vou­lait se faire aussi gros colo­ni­sa­teur que ses voi­sins bataves. Ah oui !, on peut dire qu’il a décro­ché le pac­tole avec un fameux mor­ceau du conti­nent noir – sur lequel il ne mit cepen­dant jamais les pieds ! (Hergé non plus…) La Bel­gique doit en grande par­tie son niveau de déve­lop­pe­ment à l’exploitation des richesses du Zaïre.

Dans sa cui­sine, « maman » nous mijote un liboké, pois­son du fleuve coupé en mor­ceaux, assai­sonné et cuit au bain-​marie dans une feuille de bana­nier. Servi au bout d’une heure, avec des frites de banane plan­tin et une Pri­mus, bière locale en bou­teille de 75 cl – que veut le peuple ? Jus­te­ment, c’est bien la ques­tion. Réponse aussi sec en quit­tant les lieux, qui ne sont d’ailleurs pas les plus déshé­ri­tés ; on est ici en dehors de la ville ten­ta­cu­laire et la vie y semble moins âpre. Au moins les enfants ne jouent-​ils pas dans les immon­dices, comme c’est si sou­vent le cas.

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Chronique congolaise - 2. Où même le Coca n’arrive pas

congo.1183369651.jpgKin­shasa, Congo-​RDC, mercredi.

Six, peut-​être huit mil­lions d’habitants agglo­mé­rés dans cette méga­pole qu’est la capi­tale du Congo, la plus impor­tante d’Afrique après Le Caire et Lagos. Le centre his­to­rique, la Gombe, s’est concen­tré près du fleuve où s’épanouissent les rési­dences d’ambassadeurs – tant qu’à faire. Le port, bien sûr, occupe aussi son bout de rivage : ter­mi­nus des quelque 1.600 km navi­gables (sur ses 4.700 km) entre Kisan­gani (ex-​Stanleyville) et Kin­shasa (Léo­pold­ville). En aval, rapides et chutes empêchent évi­dem­ment toute navigation.

Des bords du fleuve – où loge aussi la pré­si­dence de Joseph Kabila – on entend le gron­de­ment du monstre. Ici, on est bien loin des «cités», amas popu­leux qui s’étend jusqu’à plus de trente kilo­mètres. Pas de réseau de trans­port sinon celui de l’ «infor­mel», à l’image de toute l’économie, ou presque. Mini­bus où l’on s’entasse comme dans des bétaillères ; autos de toutes condi­tions phy­siques bon­dées jusqu’à la gueule. Dès 16 heures, des files s’allongent le long des rues dans l’attente du retour au ber­cail. Même épreuve en sens inverse le matin, évi­dem­ment.

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Tombé au trente-​sixième des­sous, exsangue, l’État tente de se recons­truire. Par quel bout empoi­gner le chan­tier ? Certes col­ma­ter la misère… mais com­ment, avec quels moyens ? Se pla­cer sous trans­fu­sion des coopé­ra­tions inter­na­tio­nales et en même temps soi­gner l’incurable dette qui, de réduc­tion en rééche­lon­ne­ment, laisse encore le pays sous une tutelle de 25 ans. Les Congo­lais se conso­le­ront, s’ils le peuvent, avec l’admission au club des PPTE…, Pays Pauvres Très Endet­tés, qui accordent quelques réduc­tions de «peine» de la part des pays riches. Qu’en obtien­dra la popu­la­tion d’en bas, d’en très bas : revenu annuel par habi­tant de moins de 75 euros ! Deux euros par mois… Un quart des Congo­lais souffrent de mal­nu­tri­tion. Plus de routes ou presque, plus de che­min de fer, des infra­struc­tures en ruines. Seul l’avion main­tient un mini­mum d’échanges. Hier, un membre de Méde­cins du monde de retour du Kasaï orien­tal (centre du pays), me racon­tait que là-​bas, même le Coca-​Cola n’arrive pas – c’est dire l’isolement…

Et il y a la poli­tique. C’est-à-dire les tri­bus, les clans, les fac­tions armées qui se dis­putent le gâteau. Dia­mant, métaux pré­cieux autant que rares. Pre­nez la carte de loca­li­sa­tion des mines, c’est celle des zones de conflits. De l’Ituri aux confins du Sou­dan jusqu’au Katanga vers la Zam­bie, dans l’axe nord-​sud, jusqu’au Bas-​Congo à l’ouest, cette terre regorge de la malé­dic­tion de ses richesses. Que croyez-​vous que vinrent y faire jadis nos hordes de glo­rieux colo­niaux pré­cé­dés de nos mis­sion­naires, à part «appor­ter la civi­li­sa­tion aux sau­vages» ? Que croit-​on que tra­fi­cotent dans les parages, de nos jours, les Shell, Exxon et Total, de la phi­lan­thro­pie en barils ?

Pen­dant ce temps, on se gave de sémi­naires, d’ateliers et de col­loques de toutes sortes
. On s’y cause en langue de bois, à coups de DSRP – quoi, vous pas connaître le Docu­ment stra­té­gique de réduc­tion de la pau­vreté ? C’est beau comme l’antique. D’ailleurs c’est une vieille sor­nette ser­vie en sauce à pleines louches de « bonne gou­ver­nance » et autre « déve­lop­pe­ment durable ».

Si bien que les médias, sur­tout les télés (une cin­quan­taine de « chaînes », un délire), et en par­ti­cu­lier les trois ou quatre qui se targuent d’information, en ont ras les micros et camé­ras. Les jour­naux télés – comme si sou­vent en Afrique – se déroulent imman­qua­ble­ment en une lita­nie d’encravatés rou­lant 4×4, ras­sem­blés sous des cali­cots toni­truants, tenant des laïus aussi imbi­tables qu’inaudibles et ayant graissé la patte des « com­mu­ni­ca­teurs » – jour­na­listes, si l’on peut dire, et tech­ni­ciens, ravis de mettre ainsi un peu de condi­ments dans leur pondu (feuilles de manioc). Cette pra­tique est entrée dans les mœurs para-​journalistiques sous le nom de «cou­page» – ver­sion congo­laise de la «per­die­mite» qui frappe la plu­part des médias africains.

Quelques dol­lars et voilà canards et télés qui se mettent à jouer le même pipeau à encen­ser. Pas le moindre recul cri­tique, pas de sujets sur le quo­ti­dien des habi­tants – sauf rares excep­tions, tout de même, comme Radio Okapi, dont je par­lais hier. On cherche en vain des repor­tages, y com­pris dans les jour­naux dont cer­tains, pour­tant et par­fois, savent se piquer d’une bonne plume acé­rée. Mais le pro­pos demeure mora­liste ou poli­ti­cien, ou même polémique.

C’est dire qu’un jour­na­lisme digne de ce nom fait ici défaut, même si des volon­tés s’affichent de plus en plus en ce sens. On peut l’expliquer et le com­prendre à maints égards, à com­men­cer par des paies à moins de 50.000 francs congo­lais (75 euros) par mois et au noir.

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»> Photo : Ce matin, des « che­va­liers de la plume », selon l’expression locale, ont pro­testé contre l’assassinat de leur confrère Serge Maheshe il y a quinze jours dans l’est du Congo. Ils devaient se rendre jusqu’à l’état-major géné­ral des armée et devant le minis­tère de la défense. Une façon de poin­ter du doigt la res­pon­sa­bi­lité pos­sible de mili­taires dans cet assas­si­nat. Une manière aussi, pour les jour­na­listes de contour­ner leur propre auto­cen­sure : des poli­ciers de la garde pré­si­den­tielle pour­raient en effet être impli­qués dans cette affaire – ce qu’aucun jour­nal n’ose écrire explicitement.

»> Suite du cha­pitre « lumières » – et pour saluer Argoul – la panne a frappé Kin­shasa toute la nuit cette fois, jusqu’à 8 h du matin.


Chronique congolaise - 1. Le Congo-​Kinshasa se trouve toujours au cœur des ténèbres

congo.1183369440.jpgCe lundi matin à 11 heures 50, tout Kin­shasa a été privé de cou­rant. Ça n’a pas autre­ment ému les confrères de « Jour­na­listes en Dan­ger » (JED) avec qui je dis­cu­tais des dures condi­tions du métier d’informer en Répu­blique démo­cra­tique du Congo. Ils ont écarté les rideaux don­nant sur le jour, le temps de sor­tir dans la cour un petit groupe élec­tro­gène. Peu après, les néons se rallumaient.

donat_m_baya.1183199967.jpg En dix-​sept mois, au Congo, trois jour­na­listes et un tech­ni­cien des médias ont été assas­si­nés. Le pré­sident de JED, Donat M’Baya [photo], égrène les noms et dates. Dans son dos, sur des affiches au mur, le por­trait de Serge Maheshe, le der­nier de la liste, abattu la semaine der­nière à Bukavu, dans l’est du pays, à la fron­tière du Rwanda. La petite télé juchée sur son car­ton d’emballage montre à nou­veau les obsèques du jour­na­liste de Radio Okapi, images d’une cas­sette rap­por­tée de là-​bas.

Ce 13 juin, Serge Maheshe Kasole, secré­taire de rédac­tion à Radio Okapi de Bukavu, dans l’est loin­tain du pays, s’apprêtait à mon­ter dans sa voi­ture en com­pa­gnie de deux amis. Il voit des incon­nus armés s’approcher, lui ordon­ner de s’asseoir par terre. Le jour­na­liste est abattu à bout por­tant. Il mourra à l’hôpital. Ses deux amis peuvent s’échapper.

Quelque temps avant, en mai, l’association congo­laise Jour­na­listes en dan­ger (JED) avait reçu des cour­riels de Maheshe décri­vant les insultes et les menaces de mort qui le visaient. En 2004, il avait été l’un des quatre jour­na­listes direc­te­ment mena­cés après l’invasion de Bukavu par les forces rebelles. On allait « s’occuper » de lui parce qu’il tra­vaillait pour les Nations Unies, qui avaient «vendu Bukavu».

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© Pein­ture ori­gi­nale de Sapin (extrait)

Radio Okapi, à part la radio publique de la RTNC, est l’une des trois radios d’info du Congo. Elle a été lan­cée par une ONG suisse, Hiron­delle, puis pla­cée sous l’aile pro­tec­trice de la Monuc – Mis­sion des nations unies au Congo. Ani­mal fétiche du Congo, l’okapi tient de l’antilope, du zèbre et de la girafe ; ses grandes oreilles vont bien avec l’emblème d’une radio, sur­tout quand ses antennes sont ten­dues vers la com­plexité du pays. Beau sym­bole, donc, pour un média voué au ser­vice de la paix, dans cette région d’Afrique secouée par dix ans de dic­ta­ture et des rebel­lions suc­ces­sives qui auront causé en moins d’une décen­nie entre trois et quatre mil­lions de morts. A se deman­der qui, en Europe et dans le monde entier d’ailleurs, aura eu vent d’un tel drame ! L’Afrique, cette autre pla­nète – dans une si loin­taine et oubliée galaxie. A moins que ne s’y coa­gule, pour un temps, le spec­tacle du monde, d’un monde ago­ni­sant et télé­gé­nique, tels la grande famine éthio­pienne, le géno­cide rwan­dais, les mas­sacres au Darfour.

À Kin­shasa, Radio Okapi s’abrite der­rière les bar­be­lés de la Monuc et ses chars blancs. Avec ses quelque 20.000 Casques bleus et per­son­nels civils, avec son armada d’engins mar­qués « UN » en noir, la Monuc est la plus coû­teuse des mis­sions onu­siennes : plus d’un mil­liard de dol­lars par an, soit à elle seule la moi­tié de tout le bud­get congo­lais, lui-​même ali­menté à 40% par l’aide inter­na­tio­nale. Le prix pour ten­ter le main­tien d’une paix fra­gile – en mars der­nier, moins de trois mois, on se bat­tait encore à l’arme auto­ma­tique dans le centre de Kinshasa.

Le Congo-​RDC, ce pays, grand comme plus de quatre fois la France – ou quatre-​vingt fois la Bel­gique, son ancien colo­ni­sa­teur – détient des richesses minières, hydrau­liques et fores­tières incom­men­su­rables. Et à l’image de presque toute l’Afrique, l’ex-Zaïre ne connaît que la pau­vreté. C’est le prix des pré­da­tions, cor­rup­tions et autres exac­tions ali­men­tant les plus san­glants conflits, décul­tu­rant des peu­plades aux tra­di­tions les plus pro­fondes, tout comme sont rava­gés forêts et pay­sages, flore et faune. Mas­sacre des hommes, des élé­phants comme, des grands singes. Mas­sacre de la vie.

Pas éton­nant qu’un Joseph Conrad ait situé ici son Cœur des ténèbres et l’une des plus mys­té­rieuse des épo­pées. Ce Marlow-​Stanley remon­tant ce fleuve comme dans l’intestin d’un monstre – le Congo est le plus grand fleuve au monde après l’Amazone –, allant vers la Source comme en quête de son moi, explo­ra­tion du mys­tère de l’être et de l’Autre aussi, ce Kurtz qui ne manque pas d’évoquer Emin Pacha… Un autre livre serait néces­saire pour retri­co­ter cette his­toire et ce pan d’Histoire colo­niale. Ou alors un film, comme l’a d’ailleurs fait Cop­pola avec son Apo­ca­lypse Now, libre­ment ins­piré du Cœur des Ténèbres. Qu’il s’agisse de la guerre du Viet­nam n’enlève rien à l’universalité du pro­pos ; c’est pour­quoi il résonne tout autant dans la forêt congo­laise et l’absurdité sau­vage de ses guerres, tou­jours en cours au Kivu et en Ituri, à la limite du Rwanda. C’est aussi dans cette région que mou­rut, assas­siné lui aussi, Emin Pacha. Là où, fin du XIXe siècle, s’affrontaient alors Anglais, Fran­çais et Allemands…

Curieux, ces sortes de conver­gences vers ce cœur de l’Afrique et des ténèbres – tan­dis que l’électricité manque à Kin­shasa, capi­tale du pays qui, à lui seul, pour­rait pro­duire plus de 10% de l’électricité mon­diale ! Mobutu, sans sa folie méga­lo­ma­niaque, avait au moins com­pris cette réa­lité. Il l’exprima à la mesure de sa déme­sure par la construc­tion d’un des plus grands bar­rages hydro-​électriques du monde, celui d’Inga. Des lignes à haute ten­sion allaient désor­mais zébrer le pay­sage zaï­rois pour cou­rir sur des mil­liers de kilo­mètres, jusque dans les mines du Kasaï, du Kivu et du Katanga. Tan­dis que dans les cases des pauvres vil­lages on conti­nue à allu­mer les lampes à huile. Tan­dis que le peuple congo­lais paie tou­jours la colos­sale dette accu­mu­lée lors de la construc­tion de l’édifice « mobutuesque ».

Ce lundi soir à la télé natio­nale, la panne a fait l’ouverture du jour­nal et l’un des direc­teurs de la com­pa­gnie d’électricité était invité sur le pla­teau. Il a ainsi sacri­fié à la mode de ces grandes entre­prises modernes qui aiment battre leur coulpe en public… Grand numéro de langue de bois sur l’explosion d’un dis­jonc­teur «pro­vo­quant l’écroulement du réseau». On se serait cru chez EDF ou Areva. La pré­sen­ta­trice aussi avait dû s’entraîner au jour­na­lisme de com’ en y allant de son indi­gna­tion outrée : «Mais alors, la popu­la­tion peut-​elle conti­nuer à vous faire confiance ?!» « – Mais abso­lu­ment !, rétor­qua le mon­sieur en cra­vate. Car la ten­sion est bonne, sauf déles­tage au niveau de la dis­tri­bu­tion»… La lumière n’avait donc pas jailli. Pas de doute, à Kin­shasa on se trouve bien au cœur des ténèbres.

– – – – –

PS. L’autre Congo, celui de Braz­za­ville de l’autre côté du fleuve, n’est guère mieux loti. À l’image du bor­del qui a entouré la ten­ta­tive de scru­tin légis­la­tif, dimanche dernier.


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