On n'est pas des moutons

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Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu'elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l'immoralité !


Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – « avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet »

mauritanie

Moha­med Chei­kh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, condam­né à mort pour apos­ta­sie

Un jeu­ne Mau­ri­ta­nien jugé pour apos­ta­sie après un écrit consi­dé­ré com­me blasphé–matoire a été condam­né à mort mer­cre­di soir (24/12/14) par un tri­bu­nal de Nouadhi­bou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Moha­med Chei­kh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, avait plai­dé non cou­pa­ble mar­di 23 décem­bre à l’ouverture de son pro­cès, le pre­mier du gen­re en Mau­ri­ta­nie. La pei­ne de mort n’est pas abo­lie dans le pays où, selon Amnes­ty Inter­na­tio­nal, la der­niè­re exé­cu­tion date de 1987.

Le pré­ve­nu, pro­che de la tren­tai­ne, s’est éva­noui à l’énoncé du ver­dict par la Cour cri­mi­nel­le de Nouadhi­bou avant d’être rani­mé et conduit en pri­son. L’annonce du juge­ment a été sui­vie de bruyan­tes scè­nes de joie dans la sal­le d’audience et à tra­vers la vil­le de Nouadhi­bou avec des ras­sem­ble­ments ponc­tués de concerts de klaxon.

A l’audience, un juge a rap­pe­lé à l’accusé qu’il a été incul­pé d’apostasie « pour avoir par­lé avec légè­re­té du pro­phè­te Maho­met  » dans un arti­cle publié briè­ve­ment sur des sites inter­net mau­ri­ta­niens, dans lequel il contes­tait des déci­sions pri­ses par le pro­phè­te Maho­met et ses com­pa­gnons durant les guer­res sain­tes.

Moha­med Chei­kh Ould Moha­med avait expli­qué que « son inten­tion n’était pas de por­ter attein­te au pro­phè­te, (...) mais de défen­dre une cou­che de la popu­la­tion mal consi­dé­rée et mal­trai­tée, les for­ge­rons  », dont il est issu. Il a ensui­te décla­ré : « Si on peut com­pren­dre (à tra­vers mon tex­te) ce pour quoi je suis incul­pé, je le nie com­plè­te­ment et m’en repens ouver­te­ment. »

Mer­cre­di soir, les deux avo­cats com­mis d’office pour la défen­se ont insis­té sur le repen­tir expri­mé par l’accusé et esti­mé que cela devrait être pris en comp­te en sa faveur.

Plus tôt dans la jour­née, le pro­cu­reur de la Répu­bli­que de Nouadhi­bou avait requis la pei­ne de mort à son encon­tre.

En ren­dant sa déci­sion, la cour a indi­qué que le pré­ve­nu tom­bait sous le coup d’un arti­cle du code pénal mau­ri­ta­nien pré­voyant la pei­ne de mort pour « tout musul­man, hom­me ou fem­me, ayant renon­cé à l’islam, expli­ci­te­ment ou à tra­vers des actes ou paro­les en tenant lieu ».

mauritanieEn février, un célè­bre avo­cat mau­ri­ta­nien, Me Moha­me­den Ould Iched­dou, qui avait été sol­li­ci­té par la famil­le de l’accusé, avait annon­cé qu’il renon­çait à le défen­dre après des mani­fes­ta­tions hos­ti­les contre le jeu­ne hom­me ain­si que lui-même et ses pro­ches.

Dans son arti­cle contro­ver­sé, Moha­med Chei­kh Ould Moha­med accu­sait la socié­té mau­ri­ta­nien­ne de per­pé­tuer un « ordre social ini­que héri­té » de cet­te épo­que.

Plu­sieurs mani­fes­ta­tions de colè­re avaient eu lieu à Nouadhi­bou et à Nouak­chott, cer­tains pro­tes­ta­tai­res allant jusqu’à récla­mer sa mise à mort, le qua­li­fiant de « blas­phé­ma­teur ».

Selon des orga­ni­sa­tions isla­mi­ques loca­les, c’est la pre­miè­re fois qu’un tex­te cri­ti­que de l’islam et du pro­phè­te est publié en Mau­ri­ta­nie, Répu­bli­que isla­mi­que où la cha­ria (loi isla­mi­que) est en vigueur mais dont les sen­ten­ces extrê­mes com­me les pei­nes de mort et de fla­gel­la­tions ne sont plus appli­quées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Com­men­tai­re de Ber­nard Nan­tet, jour­na­lis­te et afri­ca­nis­te, spé­cia­lis­te du Saha­ra (auteur de Le Saha­ra. His­toi­re, guer­res et conquê­tes , éd. Tal­lan­dier).

Il y a quand même quel­ques chan­ces que la « sen­ten­ce » ne soit pas exé­cu­tée si les pres­sions inter­na­tio­na­les sont suf­fi­san­tes, d’autant plus que la Mau­ri­ta­nie est par­te­nai­re dans la lut­te contre les isla­mis­tes. Tou­te­fois, c’est jus­te­ment en rai­son de cet­te  » rigueur  » reli­gieu­se que la Mau­ri­ta­nie est rela­ti­ve­ment écar­tée de l’action des isla­mis­tes (un peu com­me l’Arabie saou­di­te !!!) qui leur don­ne moins de grain à mou­dre. L’embêtant, c’est que ça se pas­se à Nouadhi­bou, loin de la « média­ti­sa­tion  » qu’il peut y avoir à Nouak­chott.

Appa­rem­ment, il sem­ble que le jeu­ne hom­me en ques­tion, de par la rai­son qu’il don­ne de son ges­te qu’on ne connaît pas enco­re avec pré­ci­sion, serait issu de la cas­te des for­ge­rons, mépri­sée com­me il se doit, par­tout au Saha­ra, y com­pris chez les Toua­reg, où la tra­di­tion fait des for­ge­rons des Juifs isla­mi­sés. Mépris ambi­gu cepen­dant com­me tout ce qui concer­ne les arti­sans, car on a besoin d’eux pour fai­re les menus objets usuels en métal (sa fem­me est géné­ra­le­ment potiè­re et c’est elle qui fait les cous­sins).

Cet­te his­toi­re-là est à rap­pro­cher de la condam­na­tion (je ne sais pas si c’était à la pei­ne de mort) d’un Noir mau­re qui avait brû­lé des pages d’un trai­té juri­di­que tra­di­tion­nel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) jus­ti­fiant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mau­ri­ta­nien se recon­naît de l’éco­le malé­ki­te com­me l’islam saha­rien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi cora­ni­que (cha­ria) pour régler tous les pro­blè­mes d’ici-bas (et ceux de là-haut aus­si pro­ba­ble­ment). Ces trai­tés juri­di­ques concer­nant la vie noma­des (pâtu­ra­ges, cap­tifs, maria­ge, vie quo­ti­dien­ne), ce sont les fameux manus­crits qui consti­tuent les biblio­thè­ques ambu­lan­tes noma­des.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Ber­nard Nan­tet, jour­na­lis­te et archéo­lo­gue, spé­cia­lis­te de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vier, les habi­tants de Ban­gui, la capi­ta­le cen­tra­fri­cai­ne, virent sur­gir des grou­pes de com­bat­tants sans uni­for­me, le corps bar­dé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­tri­ces. Brus­que­ment, l’Afrique de la brous­se remon­tait à la sur­fa­ce avec ses tra­di­tions et son his­toi­re occul­tée par la lon­gue paren­thè­se colo­nia­le et une indé­pen­dan­ce mal assu­mée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Cha­ri ne nous avait pas habi­tués à voir s’exprimer tant de hai­ne oppo­sant gens de la brous­se, chris­tia­ni­sés de fraî­che date, et musul­mans, éle­veurs ou com­mer­çants éta­blis depuis long­temps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupa­ra­vant, un ancien minis­tre, Michel Djo­to­dia, agrè­ge en une coa­li­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour fai­re vaciller un État ron­gé par la cor­rup­tion et le népo­tis­me. La mise en cou­pe réglée du pays fit remon­ter à la sur­fa­ce les récits d’une épo­que où l’esclavage rava­geait la région. Les oppo­sants qui avaient fon­du sur la capi­ta­le cen­tra­fri­cai­ne ras­sem­blaient en l’occurrence des mer­ce­nai­res tcha­diens et sou­da­nais, flan­qués de cou­peurs de rou­tes et de bra­con­niers venus épau­ler les reven­di­ca­tions de la mino­ri­té musul­ma­ne mar­gi­na­li­sée,

Des mois de pilla­ges, de des­truc­tions et de tue­ries per­pé­trés par les mem­bres de la Sélé­ka sus­ci­tè­rent la for­ma­tion de grou­pes d’autodéfense, les anti-bala­ka (anti-machet­tes), un sur­nom qui ren­voyait à des temps loin­tains où la kalach­ni­kov n’équipait pas enco­re les enva­his­seurs. L’irruption de mili­ces vil­la­geoi­ses dans cet­te guer­re civi­le de bas­se inten­si­té s’accompagna d’exactions et de mas­sa­cres envers les musul­mans locaux accu­sés – sou­vent à tort – d’avoir pac­ti­sé avec les pré­da­teurs.

La guer­re civi­le en Sier­ra Leo­ne (1991-2001) nous avait déjà mon­tré à quel­les déri­ves meur­triè­res des mili­ces incon­trô­lées pou­vaient se livrer dans des conflits inter­nes. Issues des asso­cia­tions tra­di­tion­nel­les de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­ti­sées en la cir­cons­tan­ce For­ces de défen­se civi­le (CDF), ces mili­ces pro­gou­ver­ne­men­ta­les sier­ra-léo­nai­ses furent à l’origine de nom­breu­ses atro­ci­tés.

Dis­pa­ru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935-2013), auteur d’une thè­se sur les confré­ries de chas­seurs en Afri­que occi­den­ta­le, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­ti­ve et la défen­se des vil­la­ges. Autre­fois grou­pées en confré­ries ini­tia­ti­ques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion socia­le, com­me au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythi­que Ryan­gom­be.

Avant que les com­pa­gnies euro­péen­nes conces­sion­nai­res n’exploitent le pays et les popu­la­tions de façon scan­da­leu­se (début du XXe siè­cle), les forêts de l’Oubangui-Chari ser­vi­rent de refu­ge aux ani­mis­tes fuyant les raz­zias escla­va­gis­tes des­ti­nées à four­nir au mon­de ara­be et à l’Empire otto­man la for­ce ser­vi­le qui leur man­quait. Pre­mier des voya­geurs du XIXe siè­cle à visi­ter la région, le Tuni­sien Moha­med el Toun­si, qui accom­pa­gna une raz­zia au Dar­four voi­sin (1803-1813), témoi­gna des pilla­ges et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toi­res entiers com­me le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­tra­fri­que, aujourd’hui déser­té.

À cet­te épo­que, le pays subit le contre­coup de la désta­bi­li­sa­tion du Tchad pro­vo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­ma­ne, anciens mer­ce­nai­res à la sol­de des pachas de Tri­po­li contre les noma­des Tou­bous du Fez­zan, en Libye. Cet­te tri­bu ara­be fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire otto­man reprit en main la régen­ce de Tri­po­li, jugée trop fai­ble pour s’opposer à la pous­sée fran­çai­se en Algé­rie (milieu du XIXe siè­cle). Dévas­té, ses royau­mes affai­blis, le Tchad ne put s’opposer aux escla­va­gis­tes venus du Sou­dan. Par­mi ceux-ci figu­re le chef de guer­re Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chas­se aux ani­mis­tes qui se réfu­giè­rent dans les forêts cen­tra­fri­cai­nes.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, por­te d’entrée tra­di­tion­nel­le des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­na­rio bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégayer. Les affron­te­ments meur­triers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâ­tre (150 morts dans la der­niè­re quin­zai­ne de jan­vier), met­tent de nou­veau aux pri­ses les Ouled Sli­ma­ne, anciens alliés de Kadha­fi, avec les Tou­bous. En effet, ces der­niers ten­tent de récu­pé­rer des ter­ri­toi­res au Fez­zan et des oasis, tel celui de Kou­fra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, iro­nie de l’Histoire, en Cen­tra­fri­que com­me en Libye, la mémoi­re de l’esclavage et de ses raz­zias se rap­pel­le au sou­ve­nir des hom­mes à tra­vers les évé­ne­ments dra­ma­ti­ques actuels qui, à pre­miè­re vue, pour­raient paraî­tre sans aucun lien.

Arti­cle paru sur le Huf­fing­ton Post


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

mandela

Non seule­ment j’ai chan­gé le titre, trou­vant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit « en noir et blanc »), mais j’ai aus­si rem­pla­cé la pho­to. La pré­cé­den­te, bien meilleu­re, pro­ve­nait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remer­cie en m’excusant pour l’emprunt invo­lon­tai­re. Cel­le-ci sem­ble libre de droit. 

Paro­les :

Être libre, ce n’est pas seule­ment se débar­ras­ser de ses chaî­nes… C’est vivre de maniè­re à res­pec­ter et ren­for­cer la liber­té des autres. [Remar­que : cet­te for­mu­la­tion est à rap­pro­cher de la fameu­se « Ma liber­té s’arrête où com­men­ce cel­le des autres ». Tra­duc­tion man­de­lien­ne : « Ma Liber­té com­men­ce avec cel­le des autres ». Inté­res­sant, non ?]

Je n’étais pas un mes­sie, mais un hom­me ordi­nai­re qui était deve­nu un lea­der en rai­son de cir­cons­tan­ces extra­or­di­nai­res.

C’est en reve­nant à un endroit où rien n’a bou­gé qu’on réa­li­se le mieux à quel point on a chan­gé.

La poli­ti­que peut être ren­for­cée par la musi­que, mais la musi­que a une puis­san­ce qui défie la poli­ti­que.

 – Nel­son Man­de­la


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Ber­nard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du soli­de. Pas de ces bou­quins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guer­re au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labou­ré ce conti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tia­ble curio­si­té. Archéo­lo­gue autant que jour­na­lis­te – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fon­deurs des cou­ches explo­rées, selon les épo­ques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sè­de le don de ques­tion­ner les tra­ces pour fai­re par­ler les hom­mes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­na­lis­te, il ques­tion­ne « les gens », ceux de main­te­nant pour attein­dre ce qui demeu­re du pas­sé. Deux métho­des qui, en fin de comp­te, se croi­sent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­ro­ge-t-il aujourd’hui le Saha­ra, cet autre conti­nent dans le conti­nent, ou plu­tôt cet océan de pier­res, cailloux, mon­ta­gnes. Et de sable. Ce désert immen­se et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de conquê­tes et de pou­voir. Ce lieu de confron­ta­tions que l’on peut dire exis­ten­tiel­les entre pay­sans séden­tai­res et noma­des, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des enva­his­seurs, exploi­teurs, tra­fi­quants en tous gen­res – aujourd’hui les armes, la dro­gue, les expé­dients du fon­da­men­ta­lis­me reli­gieux, viles mar­chan­di­ses suc­cé­dant au com­mer­ce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des escla­ves aus­si, non sans for­ger une cer­tai­ne sages­se nouée à l’infinitude des hori­zons.

Com­me le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démy­thi­fier une contrée expo­sée à l’exotisme, « Tom­bouc­tou l’inaccessible a ces­sé d’être la Mys­té­rieu­se ». Il faut désor­mais se ren­dre à la dure réa­li­té qui rejoint l’âpreté du « mon­de glo­ba­li­sé », assoif­fé com­me jamais de res­sour­ces « vita­les », dont cet ura­nium d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­tra­les, devient un enjeu inter­na­tio­nal et exci­te les ter­ro­ris­tes.

On com­prend au fil de ces qua­tre cents pages très den­ses, à quel point le Saha­ra, depuis les temps immé­mo­riaux en pas­sant par sa tumul­tueu­se his­toi­re (curieu­se­ment liée aux pre­miers navi­ga­teurs) se trou­ve relié à l’« autre mon­de », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les colo­ni­sa­tions moder­nes. Sans oublier les épo­pées fameu­ses, dont cel­le de l’Aéropostale avec l’escale non moins célè­bre de Cap Juby (Laté­coè­re, Saint-Exu­pé­ry).

On sera éton­né éga­le­ment par le cha­pi­tre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Dela­croix, Fro­men­tin ; Isa­bel­le Ebe­rhardt ; Paul Morand… et Albert Lon­dres). Vint ensui­te « le temps des cher­cheurs », remar­qua­bles défri­cheurs au long cours des mis­sions scien­ti­fi­ques.

L’ouvrage se ter­mi­ne par un abon­dant cha­pi­tre inti­tu­lé « L ‘« Indé­pen­dan­ce et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brû­lan­te, qui ne se ter­mi­ne pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­na­lis­te rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvra­ge est à la fois pré­cieux par la riches­se de conte­nu et par la qua­li­té de l’écriture. Sa lec­tu­re en est faci­li­tée par d’innombrables inter­ti­tres et tout un appa­reilla­ge d’édition : chro­no­lo­gie, glos­sai­re, car­te, biblio­gra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en ins­pi­rer. De même, pour d’autres rai­sons, qu’un cer­tain conseiller pré­si­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Saha­ra. His­toi­re, guer­res et conquê­tes. Ber­nard Nan­tet.

Tal­lan­dier édi­teur. 400 p. 22,90 €


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entretien avec Bernard Nantet, africaniste, auteur entre autres de Dictionnaire de l’Afrique (Larousse) et Chronologie de l’Afrique (éd. TSH)

Les événements de Côte d’ivoire peuvent être difficiles à comprendre, précisément parce qu’ils sont traités de manière événementielle. La presse de consommation courante – comme on le disait de la piquette – ignore la complexité, tend à généraliser autant qu’à clichetonner. Pour des tas de raisons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ainsi qu’un certain discours dakarois et présidentiel l’a montré jadis de façon déplorable. Bref, dans un blog non obnubilé par le temps, la longueur et le « client », on pouvait essayer de démêler l’écheveau ivoirien. C’est ce que fait ci-dessous Bernard Nantet, mon pote et compère africaniste avec qui j’ai si souvent voyagé en Afrique, et en particulier en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux clivage nord-sud ivoirien ?

– Bernard Nantet. Ça se passe à plusieurs niveaux. C’est d’abord un clivage économique, donc social forcément. Dans le sud, les gens sont beaucoup plus riches, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appréciés sur le marché mondial. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beaucoup plus difficilement parce que c’est un pays de savane. Clivage aussi du fait que le nord est plus musulman et le sud plutôt chrétien et animiste ; mais au nord comme au sud on continue à pratiquer les religions traditionnelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du christianisme « pur ». En quoi il faut aussi éviter d’opposer trop l’un à l’autre. Le clivage social tient à la fois de la plus grande pauvreté du nord, mais aussi au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voisins pour travailler le cacao et le café de manière saisonnière.2Cte_dIvoire

• Oui, des travailleurs venant du nord du pays mais aussi des travailleurs migrants, venus du Burkina Faso notamment…

– …Oui. Et du Mali également. Il s’agit de pays de la savane, beaucoup plus soumise aux aléas de la sécheresse, déjà que la saison sèche y dure parfois six mois et plus ! D’où ces migrations vers le sud. C’est pour cette raison que les colons avaient créé la grande voie de chemin de fer Abidjan-Ouagadougou et ainsi faire venir les travailleurs saisonniers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie ferrée permettait aussi de relier le Burkina Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les travailleurs et les renvoyer tout aussi vite dès que la saison tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les transports routiers ne fonctionnaient pas.

• Je reviens un peu en arrière à propos des données religieuses dont tu as bien montré la nécessité d’en relativiser l’importance. Cependant, tiennent-elles quand même une place dans le conflit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la religion compte en quoi que ce soit dans la situation actuelle – je parle des pratiques religieuses envers lesquelles les Africains sont très tolérants. Même si ça divise les populations selon leurs manières de vivre. Par exemple, les musulmans ont tendance à vouloir manger du riz, à la différence des paysans du nord qui eux consomment du mil qu’ils cultivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des campagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du travail pour s’en procurer car il est plus cher que le mil, c’est une question de modernité. Les différences sont donc plus marquées sur les genres de vie que sur les pratiques religieuses à proprement parler. Je parle des habitants du nord de l’Afrique occidentale pas complètement islamisés, à la différence des habitants des zones forestières qui ont plus tendance à manger du manioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il mangent aussi du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fixer sur la religion, même si elle tend à prendre de plus en plus d’importance avec l’islamisation croissante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aussi…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moindre que l’islamisation. Il ne faut pas oublier qu’au début de la colonisation, les Ivoiriens du sud avaient été convertis au christianisme pour évoluer ensuite vers le protestantisme et vers un syncrétisme entre le christianisme et la religion traditionnelle. Lors de grandes grèves du début de la colonisation, les travailleurs s’appuyaient sur ce syncrétisme avec églises indépendantes et pasteurs « prophètes » pour s’opposer aux nouvelles cultures imposées par le colonisateur. L’évangélisme de Simone Gbagbo renoue en quelque sorte avec ce syncrétisme prophétique.

Laurent Gbagbo (DR)

Alassane Ouattara (DR)

 

 

 

 

 

 

• Justement, du point de vue de l’histoire et à propos de la colonisation, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les conflits actuels ?

– Peu de place dans le conflit lui-même, je crois. Parce que sous Gbagbo, Bolloré comme les autres grandes compagnies françaises étaient très bien vues. Tout a commencé à la fin des années 80 lors de la crise économique qui a frappé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Houphouët-Boigny a fait appel à l’économiste Alassane Ouattara pour, comme on dit si bien, remettre de l’ordre dans l’économie ivoirienne – ce qui voulait dire tailler dans le secteur public. Ouattara fut ministre de l’économie de 90 à 93, c'est-à-dire jusqu’à la mort d’Houphouët, et durant la période où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouattara qui faisait alors la politique économique de la Côte d’ivoire. Il a vraiment sabré dans le secteur public, privatisant à mort. Surtout, il a supprimé la Caisse de compensation économique créée dans les années 60, à l’époque du « miracle ivoirien ». Cette caisse permettait de lisser les écarts de rendements agricoles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on faisait des provisions qui permettaient de payer les petits planteurs en cas de mévente. Il ne faut pas oublier qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa carrière politique, dès avant l’indépendance, en tant que syndicaliste agricole – Sékou Touré, lui, président de la Guinée, était un syndicaliste des dockers, c’était très différent ! Houphouët-Boigny est un syndicaliste des petits planteurs contre les gros. C’est ainsi qu’il est devenu président de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aussi lui qui a mis en avant la « Françafrique » tout en imposant un  pouvoir dictatorial dont certains sont restés nostalgiques…

– La Françafrique est un concept élaboré par Houphouët-Boigny qui voulait montrer la proximité de l’Afrique francophone avec la France – pas seulement les hommes politiques, mais aussi les élites, les intellectuels et les Africains francophones en général. À la mort d’Houphouët-Boigny en 93, c’est un Baoulé comme lui, Konan Bédié, alors président de l’Assemblée nationale, qui est devenu président de manière constitutionnelle. En 1995, il est élu avec 96% des suffrages… avant d’être renversé en 99 par Robert Guéï lors d'un coup d'État militaire. Aux élections d'octobre 2000, Guéï est battu, mais refuse de reconnaître le résultat. Des manifestations feront alors environ 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch organisé par les opposants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lancé le thème de l’« ivoirité », contre lequel Gbagbo s’était d’ailleurs élevé en tant que socialiste. Thème qu’il ne reprendra pas vraiment à son compte, même si ça a été beaucoup dit. Bref, il est devenu président en 2000 face à Guéï et Ouattara [Ndlr : comme nous l'a fait justement remarquer un commentateur, voir ci-dessous, Ouattara n'avait pas été candidat en 2000, pour cause de non "ivoirité"] et en 2002, donc, les putschistes du nord exigent que Ouattara devienne président. Le pays va se trouver coupé en deux moitiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Marcoussis » et les bombardements de Bouaké qui causeront 9 morts et une cinquantaine de blessés chez les militaires français, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordonnés. La réplique des Français a ensuite déclenché de violentes émeutes anti-françaises.

• Après quoi les élections furent reportées à plusieurs reprises, finalement jusqu’en 2010, avec les conséquences que l’on sait.

– Chacun des camps a accusé l’autre d’avoir trafiqué bulletins et résultats. Le problème électoral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vraiment contrôlés, en particulier ceux du nord, beaucoup plus clairsemés qu’au sud. Gbagbo n’a pas accepté le verdict de Ouattara et réciproquement. Mais comme Ouattara était un ancien haut fonctionnaire du Fonds monétaire international, il était considéré comme celui qui allait remettre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « communauté internationale » a choisi. Ainsi on avait d’un côté ce fils de marchand, libéral tendance néo ou ultra, ancien gouverneur de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un professeur d’histoire qui a passé sa thèse sur le marxisme à Paris… Ils ne sont guère compatibles pour gouverner ensemble… D’autant qu’en 1992, Gbagbo et sa femme avait été jetés en prison par Ouattara, pendant plus d’un an !

• Pourquoi finalement n’y a-t-il pas eu recompte des bulletins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recompter, et dans quelles conditions à nouveau ? Et Gbagbo n’était pas non plus des plus propres tant en ce qui concerne les droits de l’homme, la disparition du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer* ; l'assassinat de Jean Hélène*, de Radio France internationale ; les exactions de son mouvement des « Jeunes patriotes », etc. Peut-être aurait-il fallu un intérim avec Konan Bédié pendant un ou deux ans, le temps que les choses se calment… Personne ne l’aurait vraiment souhaité, ni les antagonistes, ni la « communauté internationale » qui misait tant sur Ouattara. Quant à Gbagbo, la presse occidentale l'avait en quelque sorte "dans le nez" à cause des assassinats de Kieffer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trouve maintenant vraiment coupée en deux. Je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger.

• Surtout avec un déséquilibre lié au fait que la capitale économique, Abidjan, est plus fortement gbagboïste.

– Oui, et le sud plus généralement. Et quand les habitants du nord vont arriver dans le sud pour s’y installer, comment cela va-t-il se passer, y compris chez les Baoulé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du centre et du sud-est, dont font partie les Baoulé (comme les Ashanti du Ghana), comment vont-ils aussi réagir ? Le clivage va-t-il s’accentuer ? Comment faire pour que ce qu’on appelle toujours pudiquement les « processus de paix »  ne continuent pas à cacher de vrais conflits ? Qu’en sera-t-il de la commission « vérité et réconciliation » proposée par Ouattara selon le modèle d’Afrique du Sud, on peut essayer, pourquoi pas ? Il ne faut pas oublier que Gbagbo et Ouattara se sont retrouvés ensemble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élections organisées par Konan Bédié, estimées non démocratiques. Mais il s’est passé tant de choses entre-temps…

* Taper "Kieffer" et "Jean Hélène" dans la case Rechercher, colonne de droite.


Les révoltes du monde arabe interpellent l’Afrique noire

Le 11ème Forum social mondial se tient en ce moment à Dakar. Ph bastamag.net

On a peut-être parlé un peu vite de contagion. Les événements de Tunisie ont agi comme éveilleurs dans ce monde arabe que l’on a cru condamné à l’errance fondamentaliste ou, au mieux, à l’immobilisme. Éveilleurs mais non nécessairement déclencheurs, car les mouvements sociopolitiques n’obéissent pas à la simple mécanique des dominos. Et la question demeure dans sa dimension géopolitique : Comment inventer un modèle affranchi de la tyrannie mafieuse ou religieuse ?

Éléments de réponse intéressants avancés  dans Le Monde [5/02/11] par Hasni Abidi, politologue, directeur du Centre d'études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève. À la fin de son article intitulé « Vers la fin de l’exception arabe », il conclut : « Nul ne peut prévoir l'avenir, mais les événements en Tunisie ont pris tout le monde de court. La première victime de ce mouvement de révolte dans l'espace arabe est le paradigme culturaliste. Longtemps, la politologie a baigné dans l'idée d'une particularité culturelle du monde arabe pour en expliquer les déficits chroniques en matière de démocratie. La rue a eu raison du différentialisme arabe. »

Un autre différentialisme reste à abattre : celui de l’Afrique noire, qu’un certain « discours de Dakar » d’un certain président bien téméraire et ignorant a commis en 2007. Les événements de Tunisie l’ont à jamais décrédibilisé. Il est vrai que Sarkozy se référait plutôt à l’Afrique subsaharienne.

Va pour l’Histoire, il n’empêche que les interrogations se tournent aujourd’hui vers l’Afrique et sa cinquantaine de pays aux régimes bien peu reluisants – sauf à chercher à la loupe, dans certaines circonstances ou à bien des réserves près…


Côte-d’Ivoire. On recompte les voix ou on refait le match ?

par Ber­nard Nan­tet

Alors que les mânes de Jean Hélè­ne, de Guy-André Kief­fer et  d’Albert Zon­go pla­nent enco­re sur les palais pré­si­den­tiels de Lau­rent Gbag­bo à Abid­jan et du men­tor d’Alassane Oua­ta­ra à Oua­ga­dou­gou, les clans locaux et les inté­rêts supra­na­tio­naux qui font le mal­heur de la Côte-d’Ivoire depuis une décen­nie en remet­tent une cou­che. Qu’auraient pen­sé ces trois jour­na­lis­tes, aujourd’hui dis­pa­rus pour avoir vou­lu lor­gner de trop près les allées nau­séa­bon­des des pou­voirs en pla­ce, du man­que de dis­tan­ce pris par nom­bre de leurs confrè­res dans le trai­te­ment des infor­ma­tions sur le sujet ?

Parions que le temps, les évé­ne­ments, les polé­mi­ques fai­sant leurs œuvre, la Côte d’Ivoire  ne devien­ne, com­me le Rwan­da, un de ces sujets sur les­quels, à trop se pas­sion­ner et à s’investir, on ne puis­se plus reve­nir sur des enga­ge­ments trop lapi­dai­res…  ou un fonds de com­mer­ce trop ren­ta­ble. (Où sont pas­sés les thu­ri­fé­rai­res et les com­mu­ni­cants de Kaga­mé face aux qua­tre mil­lions de morts du Kivu ? ).

Lau­rent Gbag­bo, en 2007. Ph. Wiki­pe­dia

Un una­ni­mis­me éton­nant fai­sant de Gbag­bo un hor­ri­ble dic­ta­teur refu­sant de lais­ser la pla­ce à un vain­queur démo­cra­ti­que­ment élu a de quoi cho­quer, mais pose un pro­blè­me élé­men­tai­re. Pour­quoi ce ver­tueux pru­rit démo­cra­ti­que de Washing­ton, Paris, Bruxel­les, de l’ONU, alors que des élec­tions récen­tes (Égyp­te, Bur­ki­na, Tuni­sie, etc) ont por­té au pou­voir des majo­ri­tés attei­gnant des sco­res à la sovié­ti­que ou qu’ailleurs, des réfor­mes consti­tu­tion­nel­les per­met­tent de fai­re per­du­rer indé­fi­ni­ment des pré­si­dents inamo­vi­bles ?

Alas­sa­ne Ouat­ta­ra en 2002. Ph. Wiki­pe­dia

Com­me Kaga­mé, qui a fait ses clas­ses à Fort Lea­ven­wor­th (USA), cen­tre doc­tri­nai­re de l’armée amé­ri­cai­ne, Ouat­ta­ra, enfant ché­ri du FMI à l’anagramme (« ADO » pour Alas­sa­ne Dra­ma­ne Ouat­ta­ra) qui ne s’invente pas, fait par­tie de cet­te nou­vel­le stra­té­gie d’après guer­re froi­de visant à s’appuyer sur de nou­veaux diri­geants déta­chés des colo­ni­sa­teurs du pas­sé. (Hou ! la vilai­ne Fran­ça­fri­que, tar­te à la crè­me ser­vie à gran­des lou­chées et des­ti­née à fai­re oublier ces nou­veaux arri­vants et leurs maî­tres à pen­ser de la finan­ce mon­dia­li­sée !)

(Lire la sui­te…)


Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tuni­sie est en proie à de gra­ves ten­sions socia­les pro­vo­quant des mani­fes­ta­tions et une répres­sion poli­ciè­re des plus bru­ta­les. Un récit nous en est four­ni par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­ne­té des deux Rives (FTCR), qui regrou­pe en Fran­ce des Tuni­siens oppo­sés au régi­me de Ben Ali. De son côté, la télé­vi­sion qua­ta­rie El Jazi­ra a lar­ge­ment ren­du comp­te de ces évé­ne­ments com­me le mon­tre l’extrait ci-dessous/

« Le mou­ve­ment  de pro­tes­ta­tion  s’est déclen­ché  à Sidi Bou­zid le ven­dre­di 17 décem­bre après qu’un jeu­ne chô­meur, ven­deur ambu­lant de fruits et légu­mes, s’est immo­lé par le feu. Il venait d’être délo­gé du trot­toir par des poli­ciers. Ain­si a-t-il vou­lu signi­fier qu’il ne lui res­tait aucun espoir pour vivre dans la Tuni­sie des « mira­cles » éco­no­mi­ques, dont le résul­tat est un chô­ma­ge endé­mi­que qui tou­che aujourd’hui en par­ti­cu­lier la jeu­nes­se, sans épar­gner aucu­ne­ment les titu­lai­res d’un diplô­me supé­rieur.

« A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes mani­fes­ta­tions de jeu­nes chô­meurs, de pré­cai­res et de tra­vailleurs qui sont des­cen­dues dans la rue. De nom­breu­ses vil­les des alen­tours de Sidi Bou­zid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des vil­les du nord au sud du pays jus­que la capi­ta­le, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un carac­tè­re de ras-le-bol géné­ra­li­sé contre le chô­ma­ge, la cher­té de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­ti­ques socia­les et éco­no­mi­ques qui s’est éten­due à tou­tes les régions de la Tuni­sie. Les slo­gans les plus répan­dus y met­tent en cau­se direc­te­ment les choix poli­ti­ques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

« Le régi­me tuni­sien dans une atti­tu­de carac­té­ri­sée par l’autisme a refu­sé d’entendre ces cris de déses­poir. Sa seule répon­se à ce mou­ve­ment paci­fi­que dans un pre­mier temps a été l’utilisation des for­ces de répres­sion. Il en est résul­té la mort par bal­les d’un jeu­ne de 18 ans, et de nom­breux bles­sés. (Lire la sui­te…)


La Côte d’Ivoire en proie à la guerre civile

Voi­là la Côte d’Ivoire à nou­veau entraî­née dans le gouf­fre. En pro­cla­mant aujourd’hui [3/12/10] « la vic­toi­re de Lau­rent Gbag­bo » à l’élection pré­si­den­tiel­le du 28 novem­bre, le conseil consti­tu­tion­nel à la bot­te du pré­si­dent sor­tant vient d’enclencher le pire. C’est-à-dire, pro­ba­ble­ment et hélas, le début (ou la repri­se) d’une guer­re civi­le et peut-être aus­si la par­ti­tion du pays.

Ces résul­tats du conseil consti­tu­tion­nel (51,45 % des voix à Gbag­bo) contre­di­sent, et inva­li­dent, les résul­tats pro­vi­soi­res annon­cés jeu­di par la com­mis­sion élec­to­ra­le indé­pen­dan­te (CEI), qui ont don­né le can­di­dat de l’opposition et ex-pre­mier minis­tre, Alas­sa­ne Ouat­ta­ra, gagnant du scru­tin avec 54,1 % des voix contre 45,9 % au sor­tant.

Lau­rent Gbag­bo, cet ancien prof d’histoire mar­xi­sant, ancien oppo­sant au dic­ta­teur « éclai­ré » Félix Hou­phouët-Boi­gny dans les pas duquel il s’est empres­sé de met­tre les siens, aggra­vant ain­si le schis­me entre le sud et le nord du pays. De ce nord éri­gé en for­te­res­se anti-Gbag­bo, autour d’Alas­sa, ex-direc­teur géné­ral adjoint du FMI et chan­tre d’un moder­nis­me afri­ca­no-libé­ral.

Ce n’est là, en quel­ques mots, qu’une ima­ge réduc­tri­ce face à une réa­li­té des plus com­plexes dans laquel­le s’entremêlent l’histoire colo­nia­le et, par delà, les lut­tes tri­ba­les et même confes­sion­nel­les – le concept d’ « ivoi­ri­té » mar­quant cet­te fron­tiè­re sca­breu­se entre un nord tour­né vers l’influence musul­ma­ne et un sud « de la forêt », plus ani­mis­te et aus­si chris­tia­ni­sé.

> > Arti­cles sur « C’est pour dire » en tapant « Côte d’Ivoire » dans la case Recher­che. Et aus­si un repor­ta­ge de février 2008, « Jour tran­quille à Petit- Dana­né « , un trop rare moment de paix.


Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Ber­nard Nan­tet

Prix spé­cial du Jury 2010 à Can­nes pour son film Un hom­me qui crie, le cinéas­te tcha­dien Maha­mat Saleh Haroun, dit MSH, va pou­voir réa­li­ser son rêve : fai­re revi­vre le Nor­man­die, ce ciné­ma de Ndja­me­na en par­tie détruit pen­dant les guer­res civi­les qui ont déchi­ré son pays.

Dès 1979, la guer­re civi­le a fait de la capi­ta­le tcha­dien­ne un champ clos où les fac­tions se sont affron­tées autour de quel­ques faça­des de bâti­ments en dur, en par­ti­cu­lier les ciné­mas. Com­me tous les ciné­mas en Afri­que, le Nor­man­die, seule sal­le cou­ver­te du pays, avait nour­ri pen­dant des années l’imaginaire des jeu­nes Tcha­diens. Pas­ser der­riè­re sa faça­de à l’architecture néo art déco, c’était plon­ger dans un mon­de bien plus exo­ti­que et oni­ri­que que subir dans le bois sacré l’initiation tra­di­tion­nel­le que Fran­çois Tom­bal­baye, le pre­mier pré­si­dent, avait remi­se au goût du jour.

Pas­ser der­riè­re la faça­de… © Ph. Ber­nard Nan­tet

Pour les enfants sol­dats des maî­tres de la guer­re se bat­tre autour du Nor­man­die reve­nait à entrer dans la fic­tion pour en fai­re une réa­li­té mor­tel­le… sou­vent aux dépends des civils. C’est ain­si que tou­ché à la jam­be par une bal­le per­due, le jeu­ne Maha­mat Saleh Haround, guè­re plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fui­te en brouet­te pous­sée par son père, puis en piro­gue au Came­roun voi­sin.

Petits bou­lots en Libye puis retour­ne­ments de la situa­tion poli­ti­que avec un père deve­nu ambas­sa­deur. Arri­vée à Paris en 1982, décou­ver­te du mon­de, du jour­na­lis­me et des fai­seurs de rêves Cha­plin, Bres­son, Wen­ders, les grands frè­res Sem­bè­ne Ous­ma­ne et Sou­ley­ma­ne Cis­sé. Mais les plaies des guer­res tcha­dien­nes n’arrivent pas à se refer­mer et ses films (Bye, Bye Afri­ca, 1999 ; Abou­na notre père, 2002 ;  Dar­rat, sai­son sèche, 2006), dont le der­nier Un Hom­me qui crie, 2010) sont des constats amers de la tra­hi­son des adul­tes, car « en Afri­que, dit-il, tout adul­te est le père ou l’oncle de quelqu’un  ». Et pour MSH, c’est « cet­te Afri­que [des adul­tes]  qui a inven­té les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Afri­cains qui jouent le rôle des colons. Ce que je mon­tre ici relè­ve d’une res­pon­sa­bi­li­té tchao-tcha­dien­ne  » (Le Mon­de].

Redon­ner sa pla­ce au rêve : grâ­ce à son prix Maha­mat Saleh Haround a pous­sé le gou­ver­ne­ment à créer un cen­tre de for­ma­tion des jeu­nes à l’audiovisuel. Et le Nor­man­die, remis de ses bles­su­res pro­jet­te­ra son film en avant-pre­miè­re en atten­dant la résur­rec­tion du Rio, un autre éclo­pé de l’époque où des kalach­ni­kov avaient rem­pla­cé les pro­jec­teurs dans ces sal­les qui n’avaient rien d’un Cine­ma Para­di­sio


À Michel Germaneau, mort au nom de l’Homme, victime du fanatisme

Ni un tou­ris­te, ni un jour­na­lis­te ou un « huma­ni­tai­re » au sens paten­té. Un huma­nis­te sans dou­te. Un hom­me avant tout. Michel Ger­ma­neau a fini sa vie dans le désert nigé­rien, vic­ti­me de fana­ti­ques reli­gieux et assas­sins – ça va si sou­vent de pair. Ancien ingé­nieur élec­tri­cien, il avait 78 ans et souf­frait du cœur. Une mala­die et des élans pour un même hom­me, debout, qui a su don­ner du sens à sa vie, jusqu’à la fin. Un hom­me, com­me on aime en ren­con­trer.

La sinis­tre mise en scè­ne d’Al Qaï­da au Magh­reb isla­mi­que

Il était d’abord venu dans cet­te région si déshé­ri­tée du Sahel pour y admi­rer le ciel à l’occasion d’une éclip­se. Il aurait pu res­ter tou­ris­te émer­veillé, mais le cœur en a déci­dé autre­ment. Il s’entiche de ses amis de ren­con­tre, s’engage à les aider, et revien­dra de mul­ti­ples fois à In-Aban­gha­ret, un vil­la­ge à 280 km au nord-ouest d’Agadez où il avait aidé à mon­ter une éco­le.

Aga­dez, une vil­le et une région dou­ble­ment désta­bi­li­sés : une pre­miè­re fois lors de la gran­de séche­res­se des années 70 qui pro­vo­qua un exo­de mas­sif des Toua­regs vers Aga­dez même et vers Nia­mey, la capi­ta­le nigé­rien­ne, où ils furent des plus mal accueillis, c’est peu dire. Une secon­de fois avec la décou­ver­te et la mise en exploi­ta­tion du gise­ment d’uranium d’Arlite, deve­nu un enjeu poli­ti­co-éco­no­mi­que entre l’état nigé­rien et la Fran­ce d’Areva, dont les popu­la­tions loca­les ne rece­vaient que des miet­tes tout en étant exclues des pri­ses de déci­sions les concer­nant. Un bon ter­reau pour les extré­mis­tes.

Qu’il s’agisse de la forêt ou du cacao, du pétro­le, des dia­mants, du cui­vre, du col­tan et plus enco­re de l’uranium, les riches­ses de l’Afrique n’ont pour ain­si dire jamais pro­fi­té à leurs popu­la­tions. Voyez la Côte d’ivoire, le Congo, les pays des Grands lacs, le Dar­four et le Tchad, l’Algérie. Et que dire de l’Afrique du Sud, au delà du mon­dial de foot ? Car l’Afrique, c’est le règne de la pré­da­tion, d’une éco­no­mie entiè­re­ment détour­née vers les inté­rêts pri­vés.

Alors un Michel Ger­ma­neau là-dedans, bah, tout jus­te une piè­ce de gibier pour fous d’Allah ! Ils lui ont donc volé la vie, ses élans et ses illu­sions, au pro­fit des leurs, si ter­ri­bles et démen­tes, infes­tées des pires pul­sions mor­bi­des et mor­ti­fè­res.

Michel Ger­ma­neau ne sera pas mort dans un hos­pi­ce, ce qui est déjà beau. Il ne se sera pas rési­gné à la peti­te vie de retrai­té pépère,ce qui est aus­si remar­qua­ble. Le pire serait tout de même qu’il mou­rût com­me un chien dans une meu­te de hyè­nes. Ce qui est hélas pro­ba­ble.


Sommet de Nice. La Françafrique, c’est toujours « cadavéré »

Humeur fran­ça­fri­cai­ne. Voi­là, c’est rap­port au bal des faux-culs qui vient de se tenir à Nice en l’honneur de la Fran­ça­fri­que, enfin l’« Afri­que-Fran­ce », excu­sez la manip’ des mots. Grand show sar­ko­zien célé­brant l’Amitié en son nou­veau culte si dés­in­té­res­sé, n’est-il pas ? Quoi, l’« hom­me afri­cain » aurait-il donc, depuis le dis­cours de Dakar, inté­gré l’Histoire ? L’homme (d’État) afri­cain n’est guè­re ran­cu­nier et se lais­se aisé­ment flat­ter. Et que je te pas­se des mains dans le dos, et que je t’affiche des riset­tes, et que je te balan­ce des ama­bi­li­tés empe­sées d’arrière-pensées d’arrière-boutiques. L’aumône et la sébi­le patien­tent en cou­lis­se. Sans par­ler des affai­res, car l’homme d’affaires, lui, est pas mal ren­tré dans l’Histoire… et comp­te bien y pros­pé­rer.

Sur cet­te magie des mots aus­si, j’en dirais bien long. « Afri­que-Fran­ce », après vous, si si, je vous en prie… Com­me pour effa­cer le trou­ble pas­sé des années colo­nia­les, post et néo-colo­nia­les. Ah mais tout ça date des anciens régi­mes ! Voi­ci l’ère du « décom­plexé » ! Quel com­plexe, dian­tre ? Voi­ci l’annonce magi­que par laquel­le tout va deve­nir sim­ple puis­que le petit com­plexé s’y enga­ge d’un coup de sa baguet­te (chi­noi­se ?). Un nua­ge de pou­dre de per­lim­pin­pin et hop ! oubliés, dis­pa­rus com­me par enchan­te­ment les régi­mes pour­ris et leurs diri­geants cor­rom­pus jusqu’à la moel­le ; oubliés les jour­na­lis­tes et oppo­sants en tau­le ou assas­si­nés ; oubliés les coups d’État, les put­schis­tes san­gui­nai­res, les actuels chefs de jun­te de Gui­née et du Niger ! 

Non, la Fran­ça­fri­que « l’est pas bien mor­te » même si, com­me dirait le chan­teur congo­lais Zao, tout ça « il est cada­vé­ré ».

Clip audio : Le lec­teur Ado­be Fla­sh (ver­sion 9 ou plus) est néces­sai­re pour la lec­tu­re de ce clip audio. Télé­char­gez la der­niè­re ver­sion ici. Vous devez aus­si avoir JavaS­cript acti­vé dans votre navi­ga­teur.


Louisiane, golfe du Mexique. La marée noire du fric, pollution majeure

Ah ! cet­te ter­ri­ble pro­pen­sion des médias à digé­rer-éva­cuer les évé­ne­ments, à les neu­tra­li­ser au fur et à mesu­re que l’un chas­se l’autre. On ne le dira jamais assez. C’en est ain­si de cet­te sor­te de « loi » de l’info-jetable, à l’image de nos temps à la va-vite. Donc, en ce diman­che 2 mai, je consta­te que la marée noi­re du Gol­fe du Mexi­que se trou­ve déjà pha­go­cy­tée par la marée javel­li­san­te de l’ « actu »: accord UE-FMI sur la Grè­ce (ouf ! il y va de la finan­ce inter­na­tio­na­le – voir l’intéressante inter­view de Jean Zie­gler sur la ques­tion dans L’Humanité) ; bom­be désa­mor­cée à New-York (ouf ! on res­pi­re dans l’empire US et donc dans le mon­de…) ; PSG sacré roi du foot hexa­go­nal (ouf ! « on » a eu chaud…) ; et cæte­ra.

Ain­si, l’actuelle catas­tro­phe majeu­re, ce trou béant qui fait sai­gner le flanc de la pla­nè­te, cet­te puru­len­ce qui s’en échap­pe et infec­te le corps ter­res­tre, aurait déjà atteint le sta­de de la diges­tion par le grê­le intes­tin de l’info-spectaculaire. Puisqu’il faut bien que le mon­de conti­nue à tour­ner tant bien que mal. Il le faut ! Impé­ra­tif abso­lu, et qu’importe le sens de la rota­tion… Le sens, quel sens ? Prio­ri­té au diver­tis­se­ment, cet­te pou­dre à mas­quer l’essentiel. Pla­ce au futi­le, au léger, au secon­dai­re, à l’insignifiant !

Peti­tes îles madré­po­ri­ques peu­plées de man­gro­ves de palé­tu­viers, les îles Mou­cha et Mas­ca­li se trou­vent à une heu­re de bou­tre de Dji­bou­ti. © g.ponthieu

Infer­na­le, la machi­ne à broyer l’ « info » – cet­te écu­me sans len­de­main – tour­ne sans relâ­che. Pour­vu qu’on y pour­voie…, dès lors qu’à plei­nes pel­le­tées on gave sa chau­diè­re avi­de du dra­me humain mis en spec­ta­cle. Demain est un autre jour, un nou­vel épi­so­de du grand feuille­ton de la comé­die humai­ne. Atten­dons donc, com­me une sui­te annon­cée, les pro­chai­nes ima­ges du dra­me en mar­che : pol­lu­tion des marais à man­gro­ves des côtes du gol­fe du Mexi­que, des­truc­tion de la flo­re et de la fau­ne, mort des éco­sys­tè­mes. Ça nous lais­se un bon gise­ment de « bel­les ima­ges », une bon­ne nap­pe déri­van­te d’indignations pas chè­res. Puis, tout ren­tre­ra « dans l’ordre », autre­ment dit dans le chaos ordi­nai­re qu’on appel­le la mar­che du mon­de.

Forêt lit­to­ra­le, inter­fa­ce entre la mer et le domai­ne ter­res­tre. © g.ponthieu

A quoi, bien modes­te­ment, j’oppose mes autres bel­les ima­ges, sans guille­mets tou­te­fois, pri­ses en 2006 dans la man­gro­ve de l’île Mou­cha, au lar­ge de Dji­bou­ti. Nous som­mes à l’entrée de la mer Rou­ge, ce cor­ri­dor qui voit défi­ler une arma­da inces­san­te de pétro­liers. Zone de conflits, de pira­ta­ge, de grands dan­gers liés à la folie des humains. Les côtes de la mer Rou­ge abri­tent aus­si une for­te den­si­té de man­gro­ves, donc un vivier végé­tal et ani­mal sem­bla­ble à celui de la Loui­sia­ne, un acquis construit au fil des temps immé­mo­riaux – des mil­liers de siè­cles.

Les palé­tu­viers per­chés sur leurs raci­nes-échas­ses. ©g.ponthieu

Voi­ci donc mes pho­tos pour égayer la noir­ceur… Et en plus, ornées d’une coquet­te­rie : En avril 2008, le pré­si­dent de Dji­bou­ti – Omar Guel­leh, poten­tat bien gan­gre­né – a annon­cé le pro­jet de louer l’île à des inves­tis­seurs chi­nois qui pré­voient d’y construi­re un hôtel de luxe et un casi­no… La marée noi­re du fric, la plus dévas­ta­tri­ce.

Les man­gro­ves consti­tuent les éco­sys­tè­mes les plus pro­duc­tifs en bio­mas­se de notre pla­nè­te. © g.ponthieu


Abyssinie. Ils étaient fous ces Romains qui volèrent l’obélisque d’Axoum

Car­net de voya­ge depuis la cor­ne de l’Afrique (5/11/05)

Dji­bou­ti, ven­dre­di 4 novem­bre. Quid de ce raf­fut sou­dain dans mon hôtel ? Un grou­pe de ras­tas US fai­sant esca­le avant le pèle­ri­na­ge à Addis-Abe­ba ? Non point : cinq Ita­liens en goguet­te tou­ris­ti­que, débar­quant tout jus­te de la capi­ta­le éthio­pien­ne où ils ont été ser­vis ques­tion tou­ris­me : grè­ves, mani­fes­ta­tions, émeu­tes, fusilla­des. De vingt à qua­ran­te morts selon la télé d’Addis – au moins deux cents, selon leurs esti­ma­tions et recou­pe­ments… Pas de taxis et aucun trans­port, tou­tes les bou­ti­ques fer­mées, ain­si que les musées. Ils ont été ser­vis, ces visi­teurs de la pénin­su­le – en fait, des ensei­gnants du lycée ita­lien d’Asmara, en Ery­thrée, seule vraie colo­nie ita­lien­ne durant une tren­tai­ne d’années.

L’Italie mus­so­li­nien­ne et fas­cis­te avait ten­té, en vain, de colo­ni­ser l’Abyssinie de 1935 à 1941. Cet épi­so­de res­te viva­ce dans les mémoi­res éthio­pien­nes„ d’autant qu’un des sym­bo­les de l’Éthiopie anti­que, une des obé­lis­ques d’Axoum, volées par les Ita­liens qui l’emmenèrent à Rome, ne fut res­ti­tuée qu’en avril der­nier…

Le pre­mier tron­çon de l’obélisque, dont le retour avait été annon­cé à main­tes repri­ses, est fina­le­ment arri­vé à Axoum à bord d’un Anto­nov, accueilli par des cen­tai­nes de per­son­nes qui ont défi­lé aux ryth­mes de tam­bours pour mani­fes­ter leur joie. Les deux autres tron­çons ont été ache­mi­nés dans les jours sui­vants.

1axoum_1L’obélisque, une stè­le funé­rai­re de plus de 150 ton­nes, hau­te de 24 mètres, avait été empor­tée en Ita­lie en 1937, lors de la conquê­te de l’Ethiopie par les trou­pes de Mus­so­li­ni. Depuis, Addis Abe­ba n’avait ces­sé de récla­mer la res­ti­tu­tion de cet impor­tant ves­ti­ge his­to­ri­que, témoi­gna­ge de la gran­deur pas­sée de la civi­li­sa­tion d’Axoum qui, du IIIe siè­cle avant Jésus-Christ au VIIIe siè­cle, a rayon­né dans la région.

Axoum fut la capi­ta­le d’un empi­re qui domi­nait la cor­ne de l’Afrique, du Sou­dan jusqu’au Yémen. Les his­to­riens décri­vent cet­te pério­de com­me l’apogée d’un pays regor­geant d’ivoire, de pou­dre d’or, d’esclaves, d’aromates et d’émeraudes, des­ti­nés au com­mer­ce avec les autres puis­sants royau­mes de l’époque. Selon les archéo­lo­gues, l’obélisque fut éri­gé au IVe siè­cle, sous le règne du roi Eza­na, pour fai­re offi­ce de stè­le funé­rai­re. Eza­na était alors sur­nom­mé le Constan­tin de l’Ethiopie, en réfé­ren­ce au puis­sant empe­reur romain qui était son contem­po­rain.

Si elle n’est plus qu’une peti­te vil­le de la pro­vin­ce du Tigré, Axoum pro­fi­te lar­ge­ment de ce glo­rieux pas­sé. Ins­cri­te au patri­moi­ne mon­dial de l’humanité en 1980, elle demeu­re le coeur iden­ti­tai­re et his­to­ri­que du pays. D’où l’obstination des Ethio­piens à récu­pé­rer la Flû­te de Dieu, expres­sion for­gée par un poè­te local pour dési­gner l’obélisque.

 

La stè­le du roi Eza­na, pre­mier roi chré­tien d’Axoum, rela­te en grec ses vic­toi­res, vers 330. L’obélisque res­ti­tuée n’a pas enco­re été redres­sée.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­fes­te.
    (Clau­de Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­ti­que), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la gra­ce de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquet­te cou­leur et boî­tier rigi­de ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de tou­tes nos croyan­ces. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

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