On n'est pas des moutons

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Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – superbe –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tri­bune adres­sée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la socié­té qui se trouve au centre d’une actua­li­té per­ma­nente et à peu près géné­rale dans le monde, même si, bien sûr, les situa­tions sont variables, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on songe aux dif­fé­rences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­table débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due moder­ni­té.

Dans son texte, la comé­dienne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une impla­cable dénon­cia­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une socié­té.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec les­quelles j’avais gran­di : ces petites filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­tre­ront un homme riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­lisent qu’elles sont deve­nues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, por­tée par Nabil Ayouch et mes par­te­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une image dégra­dante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­sonne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tuni­sienne) et à mon encontre. Je déran­geais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nom­breuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­phones, Angou­lême en France et Namur en Bel­gique). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visage décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la haine contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des courses rapides, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâce à une bur­qa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novembre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visage décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­ture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cule, ils ont rou­lé pen­dant de très longues minutes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­rible. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­tique a quand même accep­té de sau­ver mon visage. Ma han­tise était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les traces de cette agres­sion sur mon visage, de ne plus pou­voir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sexuels dérangent, que les dési­rs de chan­ge­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agres­sée… »

Loub­na Abi­dar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quelles des scènes por­no­gra­phiques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


Mauritanie : condamné à mort pour apostasie – « avoir parlé avec légèreté du prophète Mahomet »

mauritanie

Moha­med Cheikh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, condam­né à mort pour apos­ta­sie

Un jeune Mau­ri­ta­nien jugé pour apos­ta­sie après un écrit consi­dé­ré comme blasphé–matoire a été condam­né à mort mer­cre­di soir (24/12/14) par un tri­bu­nal de Nouadhi­bou, port à l’extrême nord-ouest du pays.

Moha­med Cheikh Ould Moha­med, déte­nu depuis le 2 jan­vier 2014, avait plai­dé non cou­pable mar­di 23 décembre à l’ouverture de son pro­cès, le pre­mier du genre en Mau­ri­ta­nie. La peine de mort n’est pas abo­lie dans le pays où, selon Amnes­ty Inter­na­tio­nal, la der­nière exé­cu­tion date de 1987.

Le pré­ve­nu, proche de la tren­taine, s’est éva­noui à l’énoncé du ver­dict par la Cour cri­mi­nelle de Nouadhi­bou avant d’être rani­mé et conduit en pri­son. L’annonce du juge­ment a été sui­vie de bruyantes scènes de joie dans la salle d’audience et à tra­vers la ville de Nouadhi­bou avec des ras­sem­ble­ments ponc­tués de concerts de klaxon.

A l’audience, un juge a rap­pe­lé à l’accusé qu’il a été incul­pé d’apostasie « pour avoir par­lé avec légè­re­té du pro­phète Maho­met  » dans un article publié briè­ve­ment sur des sites inter­net mau­ri­ta­niens, dans lequel il contes­tait des déci­sions prises par le pro­phète Maho­met et ses com­pa­gnons durant les guerres saintes.

Moha­med Cheikh Ould Moha­med avait expli­qué que « son inten­tion n’était pas de por­ter atteinte au pro­phète, (...) mais de défendre une couche de la popu­la­tion mal consi­dé­rée et mal­trai­tée, les for­ge­rons  », dont il est issu. Il a ensuite décla­ré : « Si on peut com­prendre (à tra­vers mon texte) ce pour quoi je suis incul­pé, je le nie com­plè­te­ment et m’en repens ouver­te­ment. »

Mer­cre­di soir, les deux avo­cats com­mis d’office pour la défense ont insis­té sur le repen­tir expri­mé par l’accusé et esti­mé que cela devrait être pris en compte en sa faveur.

Plus tôt dans la jour­née, le pro­cu­reur de la Répu­blique de Nouadhi­bou avait requis la peine de mort à son encontre.

En ren­dant sa déci­sion, la cour a indi­qué que le pré­ve­nu tom­bait sous le coup d’un article du code pénal mau­ri­ta­nien pré­voyant la peine de mort pour « tout musul­man, homme ou femme, ayant renon­cé à l’islam, expli­ci­te­ment ou à tra­vers des actes ou paroles en tenant lieu ».

mauritanieEn février, un célèbre avo­cat mau­ri­ta­nien, Me Moha­me­den Ould Iched­dou, qui avait été sol­li­ci­té par la famille de l’accusé, avait annon­cé qu’il renon­çait à le défendre après des mani­fes­ta­tions hos­tiles contre le jeune homme ain­si que lui-même et ses proches.

Dans son article contro­ver­sé, Moha­med Cheikh Ould Moha­med accu­sait la socié­té mau­ri­ta­nienne de per­pé­tuer un « ordre social inique héri­té » de cette époque.

Plu­sieurs mani­fes­ta­tions de colère avaient eu lieu à Nouadhi­bou et à Nouak­chott, cer­tains pro­tes­ta­taires allant jusqu’à récla­mer sa mise à mort, le qua­li­fiant de « blas­phé­ma­teur ».

Selon des orga­ni­sa­tions isla­miques locales, c’est la pre­mière fois qu’un texte cri­tique de l’islam et du pro­phète est publié en Mau­ri­ta­nie, Répu­blique isla­mique où la cha­ria (loi isla­mique) est en vigueur mais dont les sen­tences extrêmes comme les peines de mort et de fla­gel­la­tions ne sont plus appli­quées depuis les années 1980.

[Avec AFP et lefigaro.fr]

Com­men­taire de Ber­nard Nan­tet, jour­na­liste et afri­ca­niste, spé­cia­liste du Saha­ra (auteur de Le Saha­ra. His­toire, guerres et conquêtes , éd. Tal­lan­dier).

Il y a quand même quelques chances que la « sen­tence » ne soit pas exé­cu­tée si les pres­sions inter­na­tio­nales sont suf­fi­santes, d’autant plus que la Mau­ri­ta­nie est par­te­naire dans la lutte contre les isla­mistes. Tou­te­fois, c’est jus­te­ment en rai­son de cette  » rigueur  » reli­gieuse que la Mau­ri­ta­nie est rela­ti­ve­ment écar­tée de l’action des isla­mistes (un peu comme l’Arabie saou­dite !!!) qui leur donne moins de grain à moudre. L’embêtant, c’est que ça se passe à Nouadhi­bou, loin de la « média­ti­sa­tion  » qu’il peut y avoir à Nouak­chott.

Appa­rem­ment, il semble que le jeune homme en ques­tion, de par la rai­son qu’il donne de son geste qu’on ne connaît pas encore avec pré­ci­sion, serait issu de la caste des for­ge­rons, mépri­sée comme il se doit, par­tout au Saha­ra, y com­pris chez les Toua­reg, où la tra­di­tion fait des for­ge­rons des Juifs isla­mi­sés. Mépris ambi­gu cepen­dant comme tout ce qui concerne les arti­sans, car on a besoin d’eux pour faire les menus objets usuels en métal (sa femme est géné­ra­le­ment potière et c’est elle qui fait les cous­sins).

Cette his­toire-là est à rap­pro­cher de la condam­na­tion (je ne sais pas si c’était à la peine de mort) d’un Noir maure qui avait brû­lé des pages d’un trai­té juri­dique tra­di­tion­nel (pas du Coran, il n’était pas fou à ce point-là) jus­ti­fiant l’esclavage. Il faut savoir que l’islam mau­ri­ta­nien se recon­naît de l’école malé­kite comme l’islam saha­rien et celui d’Afrique du Nord qui se basent sur la loi cora­nique (cha­ria) pour régler tous les pro­blèmes d’ici-bas (et ceux de là-haut aus­si pro­ba­ble­ment). Ces trai­tés juri­diques concer­nant la vie nomades (pâtu­rages, cap­tifs, mariage, vie quo­ti­dienne), ce sont les fameux manus­crits qui consti­tuent les biblio­thèques ambu­lantes nomades.


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Ber­nard Nan­tet, jour­na­liste et archéo­logue, spé­cia­liste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 jan­vier, les habi­tants de Ban­gui, la capi­tale cen­tra­fri­caine, virent sur­gir des groupes de com­bat­tants sans uni­forme, le corps bar­dé de gri­gris et d’amulettes pro­tec­trices. Brus­que­ment, l’Afrique de la brousse remon­tait à la sur­face avec ses tra­di­tions et son his­toire occul­tée par la longue paren­thèse colo­niale et une indé­pen­dance mal assu­mée.

Il faut dire que l’ancien Ouban­gui-Cha­ri ne nous avait pas habi­tués à voir s’exprimer tant de haine oppo­sant gens de la brousse, chris­tia­ni­sés de fraîche date, et musul­mans, éle­veurs ou com­mer­çants éta­blis depuis long­temps dans le pays.

Il aura suf­fi qu’un an aupa­ra­vant, un ancien ministre, Michel Djo­to­dia, agrège en une coa­li­tion (sélé­ka en san­go) tout ce que la région comp­tait de mécon­tents pour faire vaciller un État ron­gé par la cor­rup­tion et le népo­tisme. La mise en coupe réglée du pays fit remon­ter à la sur­face les récits d’une époque où l’esclavage rava­geait la région. Les oppo­sants qui avaient fon­du sur la capi­tale cen­tra­fri­caine ras­sem­blaient en l’occurrence des mer­ce­naires tcha­diens et sou­da­nais, flan­qués de cou­peurs de routes et de bra­con­niers venus épau­ler les reven­di­ca­tions de la mino­ri­té musul­mane mar­gi­na­li­sée,

Des mois de pillages, de des­truc­tions et de tue­ries per­pé­trés par les membres de la Sélé­ka sus­ci­tèrent la for­ma­tion de groupes d’autodéfense, les anti-bala­ka (anti-machettes), un sur­nom qui ren­voyait à des temps loin­tains où la kalach­ni­kov n’équipait pas encore les enva­his­seurs. L’irruption de milices vil­la­geoises dans cette guerre civile de basse inten­si­té s’accompagna d’exactions et de mas­sacres envers les musul­mans locaux accu­sés – sou­vent à tort – d’avoir pac­ti­sé avec les pré­da­teurs.

La guerre civile en Sier­ra Leone (1991-2001) nous avait déjà mon­tré à quelles dérives meur­trières des milices incon­trô­lées pou­vaient se livrer dans des conflits internes. Issues des asso­cia­tions tra­di­tion­nelles de chas­seurs, ou kama­jors, et bap­ti­sées en la cir­cons­tance Forces de défense civile (CDF), ces milices pro­gou­ver­ne­men­tales sier­ra-léo­naises furent à l’origine de nom­breuses atro­ci­tés.

Dis­pa­ru récem­ment, l’historien malien Yous­souf Tata Cis­sé (1935-2013), auteur d’une thèse sur les confré­ries de chas­seurs en Afrique occi­den­tale, a mon­tré l’importance des chas­seurs tra­di­tion­nels dans la vie col­lec­tive et la défense des vil­lages. Autre­fois grou­pées en confré­ries ini­tia­tiques, elles avaient un rôle dans le main­tien de la cohé­sion sociale, comme au Rwan­da où Tut­sis, Hutus et Twas pou­vaient se retrou­ver au sein d’un culte ren­du au chas­seur mythique Ryan­gombe.

Avant que les com­pa­gnies euro­péennes conces­sion­naires n’exploitent le pays et les popu­la­tions de façon scan­da­leuse (début du XXe siècle), les forêts de l’Oubangui-Chari ser­virent de refuge aux ani­mistes fuyant les raz­zias escla­va­gistes des­ti­nées à four­nir au monde arabe et à l’Empire otto­man la force ser­vile qui leur man­quait. Pre­mier des voya­geurs du XIXe siècle à visi­ter la région, le Tuni­sien Moha­med el Toun­si, qui accom­pa­gna une raz­zia au Dar­four voi­sin (1803-1813), témoi­gna des pillages et des rafles qui dévas­taient des ter­ri­toires entiers comme le Dar el Fer­ti dans l’est de la Cen­tra­frique, aujourd’hui déser­té.

À cette époque, le pays subit le contre­coup de la désta­bi­li­sa­tion du Tchad pro­vo­quée par l’arrivée des Ouled Sli­mane, anciens mer­ce­naires à la solde des pachas de Tri­po­li contre les nomades Tou­bous du Fez­zan, en Libye. Cette tri­bu arabe fut chas­sée vers le Tchad quand l’Empire otto­man reprit en main la régence de Tri­po­li, jugée trop faible pour s’opposer à la pous­sée fran­çaise en Algé­rie (milieu du XIXe siècle). Dévas­té, ses royaumes affai­blis, le Tchad ne put s’opposer aux escla­va­gistes venus du Sou­dan. Par­mi ceux-ci figure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent mer­veille dans la chasse aux ani­mistes qui se réfu­gièrent dans les forêts cen­tra­fri­caines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée tra­di­tion­nelle des anciens chas­seurs d’esclaves, qu’a sur­gi la Sélé­ka, rejouant un scé­na­rio bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aus­si bégayer. Les affron­te­ments meur­triers, dont Seb­ha, dans le sud, fut récem­ment le théâtre (150 morts dans la der­nière quin­zaine de jan­vier), mettent de nou­veau aux prises les Ouled Sli­mane, anciens alliés de Kadha­fi, avec les Tou­bous. En effet, ces der­niers tentent de récu­pé­rer des ter­ri­toires au Fez­zan et des oasis, tel celui de Kou­fra dont ils furent jadis chas­sés.

Ain­si, iro­nie de l’Histoire, en Cen­tra­frique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses raz­zias se rap­pelle au sou­ve­nir des hommes à tra­vers les évé­ne­ments dra­ma­tiques actuels qui, à pre­mière vue, pour­raient paraître sans aucun lien.

Article paru sur le Huf­fing­ton Post


Mandela. De lui, on ne devrait publier que des photos en Noirs et Blancs

mandela

Non seule­ment j’ai chan­gé le titre, trou­vant que celui-ci aurait dû s’imposer d’emblée (j’avais écrit « en noir et blanc »), mais j’ai aus­si rem­pla­cé la pho­to. La pré­cé­dente, bien meilleure, pro­ve­nait de l’AFP et était due à Léon Neal, que je remer­cie en m’excusant pour l’emprunt invo­lon­taire. Celle-ci semble libre de droit. 

Paroles :

Être libre, ce n’est pas seule­ment se débar­ras­ser de ses chaînes… C’est vivre de manière à res­pec­ter et ren­for­cer la liber­té des autres. [Remarque : cette for­mu­la­tion est à rap­pro­cher de la fameuse « Ma liber­té s’arrête où com­mence celle des autres ». Tra­duc­tion man­de­lienne : « Ma Liber­té com­mence avec celle des autres ». Inté­res­sant, non ?]

Je n’étais pas un mes­sie, mais un homme ordi­naire qui était deve­nu un lea­der en rai­son de cir­cons­tances extra­or­di­naires.

C’est en reve­nant à un endroit où rien n’a bou­gé qu’on réa­lise le mieux à quel point on a chan­gé.

La poli­tique peut être ren­for­cée par la musique, mais la musique a une puis­sance qui défie la poli­tique.

 – Nel­son Man­de­la


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Ber­nard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bou­quins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labou­ré ce conti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tiable curio­si­té. Archéo­logue autant que jour­na­liste – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fon­deurs des couches explo­rées, selon les époques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sède le don de ques­tion­ner les traces pour faire par­ler les hommes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­na­liste, il ques­tionne « les gens », ceux de main­te­nant pour atteindre ce qui demeure du pas­sé. Deux méthodes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­roge-t-il aujourd’hui le Saha­ra, cet autre conti­nent dans le conti­nent, ou plu­tôt cet océan de pierres, cailloux, mon­tagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de conquêtes et de pou­voir. Ce lieu de confron­ta­tions que l’on peut dire exis­ten­tielles entre pay­sans séden­taires et nomades, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des enva­his­seurs, exploi­teurs, tra­fi­quants en tous genres – aujourd’hui les armes, la drogue, les expé­dients du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, viles mar­chan­dises suc­cé­dant au com­merce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aus­si, non sans for­ger une cer­taine sagesse nouée à l’infinitude des hori­zons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démy­thi­fier une contrée expo­sée à l’exotisme, « Tom­bouc­tou l’inaccessible a ces­sé d’être la Mys­té­rieuse ». Il faut désor­mais se rendre à la dure réa­li­té qui rejoint l’âpreté du « monde glo­ba­li­sé », assoif­fé comme jamais de res­sources « vitales », dont cet ura­nium d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­trales, devient un enjeu inter­na­tio­nal et excite les ter­ro­ristes.

On com­prend au fil de ces quatre cents pages très denses, à quel point le Saha­ra, depuis les temps immé­mo­riaux en pas­sant par sa tumul­tueuse his­toire (curieu­se­ment liée aux pre­miers navi­ga­teurs) se trouve relié à l’« autre monde », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les colo­ni­sa­tions modernes. Sans oublier les épo­pées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Laté­coère, Saint-Exu­pé­ry).

On sera éton­né éga­le­ment par le cha­pitre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Dela­croix, Fro­men­tin ; Isa­belle Ebe­rhardt ; Paul Morand… et Albert Londres). Vint ensuite « le temps des cher­cheurs », remar­quables défri­cheurs au long cours des mis­sions scien­ti­fiques.

L’ouvrage se ter­mine par un abon­dant cha­pitre inti­tu­lé « L ‘« Indé­pen­dance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brû­lante, qui ne se ter­mine pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­na­liste rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvrage est à la fois pré­cieux par la richesse de conte­nu et par la qua­li­té de l’écriture. Sa lec­ture en est faci­li­tée par d’innombrables inter­titres et tout un appa­reillage d’édition : chro­no­lo­gie, glos­saire, carte, biblio­gra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en ins­pi­rer. De même, pour d’autres rai­sons, qu’un cer­tain conseiller pré­si­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Saha­ra. His­toire, guerres et conquêtes. Ber­nard Nan­tet.

Tal­lan­dier édi­teur. 400 p. 22,90 €


Côte d’ivoire. Les « processus de paix » face aux risques élevés d’un pays coupé en deux

Entre­tien avec Ber­nard Nan­tet, afri­ca­niste, auteur entre autres de Dic­tion­naire de l’Afrique (Larousse) et Chro­no­lo­gie de l’Afrique (éd. TSH)

Les évé­ne­ments de Côte d’ivoire peuvent être dif­fi­ciles à com­prendre, pré­ci­sé­ment parce qu’ils sont trai­tés de manière évé­ne­men­tielle. La presse de consom­ma­tion cou­rante – comme on le disait de la piquette – ignore la com­plexi­té, tend à géné­ra­li­ser autant qu’à cli­che­ton­ner. Pour des tas de rai­sons, c’est encore plus vrai pour l’Afrique, ain­si qu’un cer­tain dis­cours daka­rois et pré­si­den­tiel l’a mon­tré jadis de façon déplo­rable. Bref, dans un blog non obnu­bi­lé par le temps, la lon­gueur et le « client », on pou­vait essayer de démê­ler l’écheveau ivoi­rien. C’est ce que fait ci-des­sous Ber­nard Nan­tet, mon pote et com­père afri­ca­niste avec qui j’ai si sou­vent voya­gé en Afrique, et en par­ti­cu­lier en Côte d’ivoire.

• À quoi tient, selon toi, le fameux cli­vage nord-sud ivoi­rien ?

– Ber­nard Nan­tet. Ça se passe à plu­sieurs niveaux. C’est d’abord un cli­vage éco­no­mique, donc social for­cé­ment. Dans le sud, les gens sont beau­coup plus riches, c’est la région du cacao et du café, l’un et l’autre très appré­ciés sur le mar­ché mon­dial. Alors que dans le nord c’est du coton et de l’arachide, qui poussent beau­coup plus dif­fi­ci­le­ment parce que c’est un pays de savane. Cli­vage aus­si du fait que le nord est plus musul­man et le sud plu­tôt chré­tien et ani­miste ; mais au nord comme au sud on conti­nue à pra­ti­quer les reli­gions tra­di­tion­nelles. Donc on n’a pas affaire à de l’islam « pur » ni à du chris­tia­nisme « pur ». En quoi il faut aus­si évi­ter d’opposer trop l’un à l’autre. Le cli­vage social tient à la fois de la plus grande pau­vre­té du nord, mais aus­si au fait que le sud a besoin des bras du nord du pays et des pays voi­sins pour tra­vailler le cacao et le café de manière sai­son­nière.2Cte_dIvoire

• Oui, des tra­vailleurs venant du nord du pays mais aus­si des tra­vailleurs migrants, venus du Bur­ki­na Faso notam­ment…

– …Oui. Et du Mali éga­le­ment. Il s’agit de pays de la savane, beau­coup plus sou­mise aux aléas de la séche­resse, déjà que la sai­son sèche y dure par­fois six mois et plus ! D’où ces migra­tions vers le sud. C’est pour cette rai­son que les colons avaient créé la grande voie de che­min de fer Abid­jan-Oua­ga­dou­gou et ain­si faire venir les tra­vailleurs sai­son­niers par un aller-retour nord sud d’à peu près six mois.

• Cette voie fer­rée per­met­tait aus­si de relier le Bur­ki­na Faso à l’océan.

– Certes, mais c’était d’abord pour faire venir la main-d’œuvre. Faire venir les tra­vailleurs et les ren­voyer tout aus­si vite dès que la sai­son tirait à sa fin. D’autant qu’à l’époque les trans­ports rou­tiers ne fonc­tion­naient pas.

• Je reviens un peu en arrière à pro­pos des don­nées reli­gieuses dont tu as bien mon­tré la néces­si­té d’en rela­ti­vi­ser l’importance. Cepen­dant, tiennent-elles quand même une place dans le conflit actuel ?

– Je ne crois pas. On ne peut pas dire que la reli­gion compte en quoi que ce soit dans la situa­tion actuelle – je parle des pra­tiques reli­gieuses envers les­quelles les Afri­cains sont très tolé­rants. Même si ça divise les popu­la­tions selon leurs manières de vivre. Par exemple, les musul­mans ont ten­dance à vou­loir man­ger du riz, à la dif­fé­rence des pay­sans du nord qui eux consomment du mil qu’ils cultivent et qui coûte moins cher – c’est une céréale des cam­pagnes. On mange du riz quand on est en ville et qu’on a du tra­vail pour s’en pro­cu­rer car il est plus cher que le mil, c’est une ques­tion de moder­ni­té. Les dif­fé­rences sont donc plus mar­quées sur les genres de vie que sur les pra­tiques reli­gieuses à pro­pre­ment par­ler. Je parle des habi­tants du nord de l’Afrique occi­den­tale pas com­plè­te­ment isla­mi­sés, à la dif­fé­rence des habi­tants des zones fores­tières qui ont plus ten­dance à man­ger du manioc, des patates douces, des ignames et du maïs – même s’il mangent aus­si du riz, bien sûr ! Donc, ne pas trop se fixer sur la reli­gion, même si elle tend à prendre de plus en plus d’importance avec l’islamisation crois­sante de l’Afrique.

• Et l’évangélisation aus­si…

– Ça ne joue que sur une frange assez mince, urbaine, bien moindre que l’islamisation. Il ne faut pas oublier qu’au début de la colo­ni­sa­tion, les Ivoi­riens du sud avaient été conver­tis au chris­tia­nisme pour évo­luer ensuite vers le pro­tes­tan­tisme et vers un syn­cré­tisme entre le chris­tia­nisme et la reli­gion tra­di­tion­nelle. Lors de grandes grèves du début de la colo­ni­sa­tion, les tra­vailleurs s’appuyaient sur ce syn­cré­tisme avec églises indé­pen­dantes et pas­teurs « pro­phètes » pour s’opposer aux nou­velles cultures impo­sées par le colo­ni­sa­teur. L’évangélisme de Simone Gbag­bo renoue en quelque sorte avec ce syn­cré­tisme pro­phé­tique.

Laurent Gbag­bo (DR)

Alas­sane Ouat­ta­ra (DR)

 

 

 

 

 

 

• Jus­te­ment, du point de vue de l’histoire et à pro­pos de la colo­ni­sa­tion, quelle place a-t-elle encore pu tenir dans les conflits actuels ?

– Peu de place dans le conflit lui-même, je crois. Parce que sous Gbag­bo, Bol­lo­ré comme les autres grandes com­pa­gnies fran­çaises étaient très bien vues. Tout a com­men­cé à la fin des années 80 lors de la crise éco­no­mique qui a frap­pé la Côte d’ivoire du fait de la chute des prix du cacao et du café. C’est à ce moment-là qu’Hou­phouët-Boi­gny a fait appel à l’économiste Alas­sane Ouat­ta­ra pour, comme on dit si bien, remettre de l’ordre dans l’économie ivoi­rienne – ce qui vou­lait dire tailler dans le sec­teur public. Ouat­ta­ra fut ministre de l’économie de 90 à 93, c’est-à-dire jusqu’à la mort d’Hou­phouët, et durant la période où il était déjà très malade. Autant dire que c’est Ouat­ta­ra qui fai­sait alors la poli­tique éco­no­mique de la Côte d’ivoire. Il a vrai­ment sabré dans le sec­teur public, pri­va­ti­sant à mort. Sur­tout, il a sup­pri­mé la Caisse de com­pen­sa­tion éco­no­mique créée dans les années 60, à l’époque du « miracle ivoi­rien ». Cette caisse per­met­tait de lis­ser les écarts de ren­de­ments agri­coles d’une année sur l’autre ; quand l’année était bonne, on fai­sait des pro­vi­sions qui per­met­taient de payer les petits plan­teurs en cas de mévente. Il ne faut pas oublier qu’Houphouët-Boigny a fait toute sa car­rière poli­tique, dès avant l’indépendance, en tant que syn­di­ca­liste agri­cole – Sékou Tou­ré, lui, pré­sident de la Gui­née, était un syn­di­ca­liste des dockers, c’était très dif­fé­rent ! Hou­phouët-Boi­gny est un syn­di­ca­liste des petits plan­teurs contre les gros. C’est ain­si qu’il est deve­nu pré­sident de la Côte d’ivoire à l’indépendance.

• C’est aus­si lui qui a mis en avant la « Fran­ça­frique » tout en impo­sant un  pou­voir dic­ta­to­rial dont cer­tains sont res­tés nos­tal­giques…

– La Fran­ça­frique est un concept éla­bo­ré par Hou­phouët-Boi­gny qui vou­lait mon­trer la proxi­mi­té de l’Afrique fran­co­phone avec la France – pas seule­ment les hommes poli­tiques, mais aus­si les élites, les intel­lec­tuels et les Afri­cains fran­co­phones en géné­ral. À la mort d’Hou­phouët-Boi­gny en 93, c’est un Baou­lé comme lui, Konan Bédié, alors pré­sident de l’Assemblée natio­nale, qui est deve­nu pré­sident de manière consti­tu­tion­nelle. En 1995, il est élu avec 96% des suf­frages… avant d’être ren­ver­sé en 99 par Robert Guéï lors d’un coup d’État mili­taire. Aux élec­tions d’octobre 2000, Guéï est bat­tu, mais refuse de recon­naître le résul­tat. Des mani­fes­ta­tions feront alors envi­ron 300 morts. Guéï sera tué en 2002 lors du putsch orga­ni­sé par les oppo­sants du nord.

C’est à cette époque que Bédié a lan­cé le thème de l’« ivoi­ri­té », contre lequel Gbag­bo s’était d’ailleurs éle­vé en tant que socia­liste. Thème qu’il ne repren­dra pas vrai­ment à son compte, même si ça a été beau­coup dit. Bref, il est deve­nu pré­sident en 2000 face à Guéï et Ouat­ta­ra [Ndlr : comme nous l’a fait jus­te­ment remar­quer un com­men­ta­teur, voir ci-des­sous, Ouat­ta­ra n’avait pas été can­di­dat en 2000, pour cause de non « ivoi­ri­té »] et en 2002, donc, les put­schistes du nord exigent que Ouat­ta­ra devienne pré­sident. Le pays va se trou­ver cou­pé en deux moi­tiés nord et sud. Puis il y aura les « accords de Mar­cous­sis » et les bom­bar­de­ments de Boua­ké qui cau­se­ront 9 morts et une cin­quan­taine de bles­sés chez les mili­taires fran­çais, sans qu’on ait jamais bien su qui les avait ordon­nés. La réplique des Fran­çais a ensuite déclen­ché de vio­lentes émeutes anti-fran­çaises.

• Après quoi les élec­tions furent repor­tées à plu­sieurs reprises, fina­le­ment jusqu’en 2010, avec les consé­quences que l’on sait.

– Cha­cun des camps a accu­sé l’autre d’avoir tra­fi­qué bul­le­tins et résul­tats. Le pro­blème élec­to­ral au sens strict c’est que tous les bureaux de vote n’étaient pas vrai­ment contrô­lés, en par­ti­cu­lier ceux du nord, beau­coup plus clair­se­més qu’au sud. Gbag­bo n’a pas accep­té le ver­dict de Ouat­ta­ra et réci­pro­que­ment. Mais comme Ouat­ta­ra était un ancien haut fonc­tion­naire du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, il était consi­dé­ré comme celui qui allait remettre la Côte d’ivoire sur pied – sinon l’Afrique de l’ouest et l’Afrique toute entière – c’est donc lui que la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » a choi­si. Ain­si on avait d’un côté ce fils de mar­chand, libé­ral ten­dance néo ou ultra, ancien gou­ver­neur de la Banque cen­trale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) de 1988 à 1990 ; et de l’autre un pro­fes­seur d’histoire qui a pas­sé sa thèse sur le mar­xisme à Paris… Ils ne sont guère com­pa­tibles pour gou­ver­ner ensemble… D’autant qu’en 1992, Gbag­bo et sa femme avait été jetés en pri­son par Ouat­ta­ra, pen­dant plus d’un an !

• Pour­quoi fina­le­ment n’y a-t-il pas eu recompte des bul­le­tins ?

– Est-ce qu’on aurait pu les recomp­ter, et dans quelles condi­tions à nou­veau ? Et Gbag­bo n’était pas non plus des plus propres tant en ce qui concerne les droits de l’homme, la dis­pa­ri­tion du jour­na­liste fran­co-cana­dien Guy-André Kief­fer* ; l’assassinat de Jean Hélène*, de Radio France inter­na­tio­nale ; les exac­tions de son mou­ve­ment des « Jeunes patriotes », etc. Peut-être aurait-il fal­lu un inté­rim avec Konan Bédié pen­dant un ou deux ans, le temps que les choses se calment… Per­sonne ne l’aurait vrai­ment sou­hai­té, ni les anta­go­nistes, ni la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale » qui misait tant sur Ouat­ta­ra. Quant à Gbag­bo, la presse occi­den­tale l’avait en quelque sorte « dans le nez » à cause des assas­si­nats de Kief­fer et Hélène.  C’est un fait que la Côte d’ivoire se trouve main­te­nant vrai­ment cou­pée en deux. Je ne vois pas com­ment les choses pour­raient s’arranger.

• Sur­tout avec un dés­équi­libre lié au fait que la capi­tale éco­no­mique, Abid­jan, est plus for­te­ment gbag­boïste.

– Oui, et le sud plus géné­ra­le­ment. Et quand les habi­tants du nord vont arri­ver dans le sud pour s’y ins­tal­ler, com­ment cela va-t-il se pas­ser, y com­pris chez les Baou­lé de Konan Bédié ? Et tous les Akan du centre et du sud-est, dont font par­tie les Baou­lé (comme les Ashan­ti du Gha­na), com­ment vont-ils aus­si réagir ? Le cli­vage va-t-il s’accentuer ? Com­ment faire pour que ce qu’on appelle tou­jours pudi­que­ment les « pro­ces­sus de paix »  ne conti­nuent pas à cacher de vrais conflits ? Qu’en sera-t-il de la com­mis­sion « véri­té et récon­ci­lia­tion » pro­po­sée par Ouat­ta­ra selon le modèle d’Afrique du Sud, on peut essayer, pour­quoi pas ? Il ne faut pas oublier que Gbag­bo et Ouat­ta­ra se sont retrou­vés ensemble en 1995 dans un même bloc pour s’opposer aux élec­tions orga­ni­sées par Konan Bédié, esti­mées non démo­cra­tiques. Mais il s’est pas­sé tant de choses entre-temps…

* Taper « Kief­fer » et « Jean Hélène  » dans la case Recher­cher, colonne de droite.


Les révoltes du monde arabe interpellent l’Afrique noire

Le 11ème Forum social mon­dial se tient en ce moment à Dakar. Ph bastamag.net

On a peut-être par­lé un peu vite de conta­gion. Les évé­ne­ments de Tuni­sie ont agi comme éveilleurs dans ce monde arabe que l’on a cru condam­né à l’errance fon­da­men­ta­liste ou, au mieux, à l’immobilisme. Éveilleurs mais non néces­sai­re­ment déclen­cheurs, car les mou­ve­ments socio­po­li­tiques n’obéissent pas à la simple méca­nique des domi­nos. Et la ques­tion demeure dans sa dimen­sion géo­po­li­tique : Com­ment inven­ter un modèle affran­chi de la tyran­nie mafieuse ou reli­gieuse ?

Élé­ments de réponse inté­res­sants avan­cés  dans Le Monde [5/02/11] par Has­ni Abi­di, poli­to­logue, direc­teur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et médi­ter­ra­néen (Cer­mam) à Genève. À la fin de son article inti­tu­lé « Vers la fin de l’exception arabe », il conclut : « Nul ne peut pré­voir l’avenir, mais les évé­ne­ments en Tuni­sie ont pris tout le monde de court. La pre­mière vic­time de ce mou­ve­ment de révolte dans l’espace arabe est le para­digme cultu­ra­liste. Long­temps, la poli­to­lo­gie a bai­gné dans l’idée d’une par­ti­cu­la­ri­té cultu­relle du monde arabe pour en expli­quer les défi­cits chro­niques en matière de démo­cra­tie. La rue a eu rai­son du dif­fé­ren­tia­lisme arabe. »

Un autre dif­fé­ren­tia­lisme reste à abattre : celui de l’Afrique noire, qu’un cer­tain « dis­cours de Dakar » d’un cer­tain pré­sident bien témé­raire et igno­rant a com­mis en 2007. Les évé­ne­ments de Tuni­sie l’ont à jamais décré­di­bi­li­sé. Il est vrai que Sar­ko­zy se réfé­rait plu­tôt à l’Afrique sub­sa­ha­rienne.

Va pour l’Histoire, il n’empêche que les inter­ro­ga­tions se tournent aujourd’hui vers l’Afrique et sa cin­quan­taine de pays aux régimes bien peu relui­sants – sauf à cher­cher à la loupe, dans cer­taines cir­cons­tances ou à bien des réserves près…


Côte-d’Ivoire. On recompte les voix ou on refait le match ?

par Ber­nard Nan­tet

Alors que les mânes de Jean Hélène, de Guy-André Kief­fer et  d’Albert Zon­go planent encore sur les palais pré­si­den­tiels de Laurent Gbag­bo à Abid­jan et du men­tor d’Alassane Oua­ta­ra à Oua­ga­dou­gou, les clans locaux et les inté­rêts supra­na­tio­naux qui font le mal­heur de la Côte-d’Ivoire depuis une décen­nie en remettent une couche. Qu’auraient pen­sé ces trois jour­na­listes, aujourd’hui dis­pa­rus pour avoir vou­lu lor­gner de trop près les allées nau­séa­bondes des pou­voirs en place, du manque de dis­tance pris par nombre de leurs confrères dans le trai­te­ment des infor­ma­tions sur le sujet ?

Parions que le temps, les évé­ne­ments, les polé­miques fai­sant leurs œuvre, la Côte d’Ivoire  ne devienne, comme le Rwan­da, un de ces sujets sur les­quels, à trop se pas­sion­ner et à s’investir, on ne puisse plus reve­nir sur des enga­ge­ments trop lapi­daires…  ou un fonds de com­merce trop ren­table. (Où sont pas­sés les thu­ri­fé­raires et les com­mu­ni­cants de Kaga­mé face aux quatre mil­lions de morts du Kivu ? ).

Laurent Gbag­bo, en 2007. Ph. Wiki­pe­dia

Un una­ni­misme éton­nant fai­sant de Gbag­bo un hor­rible dic­ta­teur refu­sant de lais­ser la place à un vain­queur démo­cra­ti­que­ment élu a de quoi cho­quer, mais pose un pro­blème élé­men­taire. Pour­quoi ce ver­tueux pru­rit démo­cra­tique de Washing­ton, Paris, Bruxelles, de l’ONU, alors que des élec­tions récentes (Égypte, Bur­ki­na, Tuni­sie, etc) ont por­té au pou­voir des majo­ri­tés attei­gnant des scores à la sovié­tique ou qu’ailleurs, des réformes consti­tu­tion­nelles per­mettent de faire per­du­rer indé­fi­ni­ment des pré­si­dents inamo­vibles ?

Alas­sane Ouat­ta­ra en 2002. Ph. Wiki­pe­dia

Comme Kaga­mé, qui a fait ses classes à Fort Lea­ven­worth (USA), centre doc­tri­naire de l’armée amé­ri­caine, Ouat­ta­ra, enfant ché­ri du FMI à l’anagramme (« ADO » pour Alas­sane Dra­mane Ouat­ta­ra) qui ne s’invente pas, fait par­tie de cette nou­velle stra­té­gie d’après guerre froide visant à s’appuyer sur de nou­veaux diri­geants déta­chés des colo­ni­sa­teurs du pas­sé. (Hou ! la vilaine Fran­ça­frique, tarte à la crème ser­vie à grandes lou­chées et des­ti­née à faire oublier ces nou­veaux arri­vants et leurs maîtres à pen­ser de la finance mon­dia­li­sée !)

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Tunisie. Fortes tensions sociales et brutalités policières

La Tuni­sie est en proie à de graves ten­sions sociales pro­vo­quant des mani­fes­ta­tions et une répres­sion poli­cière des plus bru­tales. Un récit nous en est four­ni par la Fédé­ra­tion des Tuni­siens pour une Citoyen­ne­té des deux Rives (FTCR), qui regroupe en France des Tuni­siens oppo­sés au régime de Ben Ali. De son côté, la télé­vi­sion qua­ta­rie El Jazi­ra a lar­ge­ment ren­du compte de ces évé­ne­ments comme le montre l’extrait ci-dessous/

« Le mou­ve­ment  de pro­tes­ta­tion  s’est déclen­ché  à Sidi Bou­zid le ven­dre­di 17 décembre après qu’un jeune chô­meur, ven­deur ambu­lant de fruits et légumes, s’est immo­lé par le feu. Il venait d’être délo­gé du trot­toir par des poli­ciers. Ain­si a-t-il vou­lu signi­fier qu’il ne lui res­tait aucun espoir pour vivre dans la Tuni­sie des « miracles » éco­no­miques, dont le résul­tat est un chô­mage endé­mique qui touche aujourd’hui en par­ti­cu­lier la jeu­nesse, sans épar­gner aucu­ne­ment les titu­laires d’un diplôme supé­rieur.

« A par­tir de ce moment, ce sont d’importantes mani­fes­ta­tions de jeunes chô­meurs, de pré­caires et de tra­vailleurs qui sont des­cen­dues dans la rue. De nom­breuses villes des alen­tours de Sidi Bou­zid ont rejoint le mou­ve­ment dans un pre­mier temps, puis des villes du nord au sud du pays jusque la capi­tale, Tunis, ont don­né à ce mou­ve­ment un carac­tère de ras-le-bol géné­ra­li­sé contre le chô­mage, la cher­té de la vie, la cor­rup­tion, l’injustice des poli­tiques sociales et éco­no­miques qui s’est éten­due à toutes les régions de la Tuni­sie. Les slo­gans les plus répan­dus y mettent en cause direc­te­ment les choix poli­tiques fon­da­men­taux du pou­voir et de l’administration.

« Le régime tuni­sien dans une atti­tude carac­té­ri­sée par l’autisme a refu­sé d’entendre ces cris de déses­poir. Sa seule réponse à ce mou­ve­ment paci­fique dans un pre­mier temps a été l’utilisation des forces de répres­sion. Il en est résul­té la mort par balles d’un jeune de 18 ans, et de nom­breux bles­sés. (Lire la suite…)


La Côte d’Ivoire en proie à la guerre civile

Voi­là la Côte d’Ivoire à nou­veau entraî­née dans le gouffre. En pro­cla­mant aujourd’hui [3/12/10] « la vic­toire de Laurent Gbag­bo » à l’élection pré­si­den­tielle du 28 novembre, le conseil consti­tu­tion­nel à la botte du pré­sident sor­tant vient d’enclencher le pire. C’est-à-dire, pro­ba­ble­ment et hélas, le début (ou la reprise) d’une guerre civile et peut-être aus­si la par­ti­tion du pays.

Ces résul­tats du conseil consti­tu­tion­nel (51,45 % des voix à Gbag­bo) contre­disent, et inva­lident, les résul­tats pro­vi­soires annon­cés jeu­di par la com­mis­sion élec­to­rale indé­pen­dante (CEI), qui ont don­né le can­di­dat de l’opposition et ex-pre­mier ministre, Alas­sane Ouat­ta­ra, gagnant du scru­tin avec 54,1 % des voix contre 45,9 % au sor­tant.

Laurent Gbag­bo, cet ancien prof d’histoire mar­xi­sant, ancien oppo­sant au dic­ta­teur « éclai­ré » Félix Hou­phouët-Boi­gny dans les pas duquel il s’est empres­sé de mettre les siens, aggra­vant ain­si le schisme entre le sud et le nord du pays. De ce nord éri­gé en for­te­resse anti-Gbag­bo, autour d’Alas­sa, ex-direc­teur géné­ral adjoint du FMI et chantre d’un moder­nisme afri­ca­no-libé­ral.

Ce n’est là, en quelques mots, qu’une image réduc­trice face à une réa­li­té des plus com­plexes dans laquelle s’entremêlent l’histoire colo­niale et, par delà, les luttes tri­bales et même confes­sion­nelles – le concept d’ « ivoi­ri­té » mar­quant cette fron­tière sca­breuse entre un nord tour­né vers l’influence musul­mane et un sud « de la forêt », plus ani­miste et aus­si chris­tia­ni­sé.

> > Articles sur « C’est pour dire » en tapant « Côte d’Ivoire » dans la case Recherche. Et aus­si un repor­tage de février 2008, « Jour tran­quille à Petit- Dana­né « , un trop rare moment de paix.


Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Ber­nard Nan­tet

Prix spé­cial du Jury 2010 à Cannes pour son film Un homme qui crie, le cinéaste tcha­dien Maha­mat Saleh Haroun, dit MSH, va pou­voir réa­li­ser son rêve : faire revivre le Nor­man­die, ce ciné­ma de Ndja­me­na en par­tie détruit pen­dant les guerres civiles qui ont déchi­ré son pays.

Dès 1979, la guerre civile a fait de la capi­tale tcha­dienne un champ clos où les fac­tions se sont affron­tées autour de quelques façades de bâti­ments en dur, en par­ti­cu­lier les ciné­mas. Comme tous les ciné­mas en Afrique, le Nor­man­die, seule salle cou­verte du pays, avait nour­ri pen­dant des années l’imaginaire des jeunes Tcha­diens. Pas­ser der­rière sa façade à l’architecture néo art déco, c’était plon­ger dans un monde bien plus exo­tique et oni­rique que subir dans le bois sacré l’initiation tra­di­tion­nelle que Fran­çois Tom­bal­baye, le pre­mier pré­sident, avait remise au goût du jour.

Pas­ser der­rière la façade… © Ph. Ber­nard Nan­tet

Pour les enfants sol­dats des maîtres de la guerre se battre autour du Nor­man­die reve­nait à entrer dans la fic­tion pour en faire une réa­li­té mor­telle… sou­vent aux dépends des civils. C’est ain­si que tou­ché à la jambe par une balle per­due, le jeune Maha­mat Saleh Haround, guère plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fuite en brouette pous­sée par son père, puis en pirogue au Came­roun voi­sin.

Petits bou­lots en Libye puis retour­ne­ments de la situa­tion poli­tique avec un père deve­nu ambas­sa­deur. Arri­vée à Paris en 1982, décou­verte du monde, du jour­na­lisme et des fai­seurs de rêves Cha­plin, Bres­son, Wen­ders, les grands frères Sem­bène Ous­mane et Sou­ley­mane Cis­sé. Mais les plaies des guerres tcha­diennes n’arrivent pas à se refer­mer et ses films (Bye, Bye Afri­ca, 1999 ; Abou­na notre père, 2002 ;  Dar­rat, sai­son sèche, 2006), dont le der­nier Un Homme qui crie, 2010) sont des constats amers de la tra­hi­son des adultes, car « en Afrique, dit-il, tout adulte est le père ou l’oncle de quelqu’un  ». Et pour MSH, c’est « cette Afrique [des adultes]  qui a inven­té les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Afri­cains qui jouent le rôle des colons. Ce que je montre ici relève d’une res­pon­sa­bi­li­té tchao-tcha­dienne » (Le Monde].

Redon­ner sa place au rêve : grâce à son prix Maha­mat Saleh Haround a pous­sé le gou­ver­ne­ment à créer un centre de for­ma­tion des jeunes à l’audiovisuel. Et le Nor­man­die, remis de ses bles­sures pro­jet­te­ra son film en avant-pre­mière en atten­dant la résur­rec­tion du Rio, un autre éclo­pé de l’époque où des kalach­ni­kov avaient rem­pla­cé les pro­jec­teurs dans ces salles qui n’avaient rien d’un Cine­ma Para­di­sio


À Michel Germaneau, mort au nom de l’Homme, victime du fanatisme

Ni un tou­riste, ni un jour­na­liste ou un « huma­ni­taire » au sens paten­té. Un huma­niste sans doute. Un homme avant tout. Michel Ger­ma­neau a fini sa vie dans le désert nigé­rien, vic­time de fana­tiques reli­gieux et assas­sins – ça va si sou­vent de pair. Ancien ingé­nieur élec­tri­cien, il avait 78 ans et souf­frait du cœur. Une mala­die et des élans pour un même homme, debout, qui a su don­ner du sens à sa vie, jusqu’à la fin. Un homme, comme on aime en ren­con­trer.

La sinistre mise en scène d’Al Qaï­da au Magh­reb isla­mique

Il était d’abord venu dans cette région si déshé­ri­tée du Sahel pour y admi­rer le ciel à l’occasion d’une éclipse. Il aurait pu res­ter tou­riste émer­veillé, mais le cœur en a déci­dé autre­ment. Il s’entiche de ses amis de ren­contre, s’engage à les aider, et revien­dra de mul­tiples fois à In-Aban­gha­ret, un vil­lage à 280 km au nord-ouest d’Agadez où il avait aidé à mon­ter une école.

Aga­dez, une ville et une région dou­ble­ment désta­bi­li­sés : une pre­mière fois lors de la grande séche­resse des années 70 qui pro­vo­qua un exode mas­sif des Toua­regs vers Aga­dez même et vers Nia­mey, la capi­tale nigé­rienne, où ils furent des plus mal accueillis, c’est peu dire. Une seconde fois avec la décou­verte et la mise en exploi­ta­tion du gise­ment d’uranium d’Arlite, deve­nu un enjeu poli­ti­co-éco­no­mique entre l’état nigé­rien et la France d’Areva, dont les popu­la­tions locales ne rece­vaient que des miettes tout en étant exclues des prises de déci­sions les concer­nant. Un bon ter­reau pour les extré­mistes.

Qu’il s’agisse de la forêt ou du cacao, du pétrole, des dia­mants, du cuivre, du col­tan et plus encore de l’uranium, les richesses de l’Afrique n’ont pour ain­si dire jamais pro­fi­té à leurs popu­la­tions. Voyez la Côte d’ivoire, le Congo, les pays des Grands lacs, le Dar­four et le Tchad, l’Algérie. Et que dire de l’Afrique du Sud, au delà du mon­dial de foot ? Car l’Afrique, c’est le règne de la pré­da­tion, d’une éco­no­mie entiè­re­ment détour­née vers les inté­rêts pri­vés.

Alors un Michel Ger­ma­neau là-dedans, bah, tout juste une pièce de gibier pour fous d’Allah ! Ils lui ont donc volé la vie, ses élans et ses illu­sions, au pro­fit des leurs, si ter­ribles et démentes, infes­tées des pires pul­sions mor­bides et mor­ti­fères.

Michel Ger­ma­neau ne sera pas mort dans un hos­pice, ce qui est déjà beau. Il ne se sera pas rési­gné à la petite vie de retrai­té pépère,ce qui est aus­si remar­quable. Le pire serait tout de même qu’il mou­rût comme un chien dans une meute de hyènes. Ce qui est hélas pro­bable.


Sommet de Nice. La Françafrique, c’est toujours « cadavéré »

Humeur fran­ça­fri­caine. Voi­là, c’est rap­port au bal des faux-culs qui vient de se tenir à Nice en l’honneur de la Fran­ça­frique, enfin l’« Afrique-France », excu­sez la manip’ des mots. Grand show sar­ko­zien célé­brant l’Amitié en son nou­veau culte si dés­in­té­res­sé, n’est-il pas ? Quoi, l’« homme afri­cain » aurait-il donc, depuis le dis­cours de Dakar, inté­gré l’Histoire ? L’homme (d’État) afri­cain n’est guère ran­cu­nier et se laisse aisé­ment flat­ter. Et que je te passe des mains dans le dos, et que je t’affiche des risettes, et que je te balance des ama­bi­li­tés empe­sées d’arrière-pensées d’arrière-boutiques. L’aumône et la sébile patientent en cou­lisse. Sans par­ler des affaires, car l’homme d’affaires, lui, est pas mal ren­tré dans l’Histoire… et compte bien y pros­pé­rer.

Sur cette magie des mots aus­si, j’en dirais bien long. « Afrique-France », après vous, si si, je vous en prie… Comme pour effa­cer le trouble pas­sé des années colo­niales, post et néo-colo­niales. Ah mais tout ça date des anciens régimes ! Voi­ci l’ère du « décom­plexé » ! Quel com­plexe, diantre ? Voi­ci l’annonce magique par laquelle tout va deve­nir simple puisque le petit com­plexé s’y engage d’un coup de sa baguette (chi­noise ?). Un nuage de poudre de per­lim­pin­pin et hop ! oubliés, dis­pa­rus comme par enchan­te­ment les régimes pour­ris et leurs diri­geants cor­rom­pus jusqu’à la moelle ; oubliés les jour­na­listes et oppo­sants en taule ou assas­si­nés ; oubliés les coups d’État, les put­schistes san­gui­naires, les actuels chefs de junte de Gui­née et du Niger ! 

Non, la Fran­ça­frique « l’est pas bien morte » même si, comme dirait le chan­teur congo­lais Zao, tout ça « il est cada­vé­ré ».

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Louisiane, golfe du Mexique. La marée noire du fric, pollution majeure

Ah ! cette ter­rible pro­pen­sion des médias à digé­rer-éva­cuer les évé­ne­ments, à les neu­tra­li­ser au fur et à mesure que l’un chasse l’autre. On ne le dira jamais assez. C’en est ain­si de cette sorte de « loi » de l’info-jetable, à l’image de nos temps à la va-vite. Donc, en ce dimanche 2 mai, je constate que la marée noire du Golfe du Mexique se trouve déjà pha­go­cy­tée par la marée javel­li­sante de l’ « actu »: accord UE-FMI sur la Grèce (ouf ! il y va de la finance inter­na­tio­nale – voir l’intéressante inter­view de Jean Zie­gler sur la ques­tion dans L’Humanité) ; bombe désa­mor­cée à New-York (ouf ! on res­pire dans l’empire US et donc dans le monde…) ; PSG sacré roi du foot hexa­go­nal (ouf ! « on » a eu chaud…) ; et cæte­ra.

Ain­si, l’actuelle catas­trophe majeure, ce trou béant qui fait sai­gner le flanc de la pla­nète, cette puru­lence qui s’en échappe et infecte le corps ter­restre, aurait déjà atteint le stade de la diges­tion par le grêle intes­tin de l’info-spectaculaire. Puisqu’il faut bien que le monde conti­nue à tour­ner tant bien que mal. Il le faut ! Impé­ra­tif abso­lu, et qu’importe le sens de la rota­tion… Le sens, quel sens ? Prio­ri­té au diver­tis­se­ment, cette poudre à mas­quer l’essentiel. Place au futile, au léger, au secon­daire, à l’insignifiant !

Petites îles madré­po­riques peu­plées de man­groves de palé­tu­viers, les îles Mou­cha et Mas­ca­li se trouvent à une heure de boutre de Dji­bou­ti. © g.ponthieu

Infer­nale, la machine à broyer l’ « info » – cette écume sans len­de­main – tourne sans relâche. Pour­vu qu’on y pour­voie…, dès lors qu’à pleines pel­le­tées on gave sa chau­dière avide du drame humain mis en spec­tacle. Demain est un autre jour, un nou­vel épi­sode du grand feuille­ton de la comé­die humaine. Atten­dons donc, comme une suite annon­cée, les pro­chaines images du drame en marche : pol­lu­tion des marais à man­groves des côtes du golfe du Mexique, des­truc­tion de la flore et de la faune, mort des éco­sys­tèmes. Ça nous laisse un bon gise­ment de « belles images », une bonne nappe déri­vante d’indignations pas chères. Puis, tout ren­tre­ra « dans l’ordre », autre­ment dit dans le chaos ordi­naire qu’on appelle la marche du monde.

Forêt lit­to­rale, inter­face entre la mer et le domaine ter­restre. © g.ponthieu

A quoi, bien modes­te­ment, j’oppose mes autres belles images, sans guille­mets tou­te­fois, prises en 2006 dans la man­grove de l’île Mou­cha, au large de Dji­bou­ti. Nous sommes à l’entrée de la mer Rouge, ce cor­ri­dor qui voit défi­ler une arma­da inces­sante de pétro­liers. Zone de conflits, de pira­tage, de grands dan­gers liés à la folie des humains. Les côtes de la mer Rouge abritent aus­si une forte den­si­té de man­groves, donc un vivier végé­tal et ani­mal sem­blable à celui de la Loui­siane, un acquis construit au fil des temps immé­mo­riaux – des mil­liers de siècles.

Les palé­tu­viers per­chés sur leurs racines-échasses. ©g.ponthieu

Voi­ci donc mes pho­tos pour égayer la noir­ceur… Et en plus, ornées d’une coquet­te­rie : En avril 2008, le pré­sident de Dji­bou­ti – Omar Guel­leh, poten­tat bien gan­gre­né – a annon­cé le pro­jet de louer l’île à des inves­tis­seurs chi­nois qui pré­voient d’y construire un hôtel de luxe et un casi­no… La marée noire du fric, la plus dévas­ta­trice.

Les man­groves consti­tuent les éco­sys­tèmes les plus pro­duc­tifs en bio­masse de notre pla­nète. © g.ponthieu


Abyssinie. Ils étaient fous ces Romains qui volèrent l’obélisque d’Axoum

Car­net de voyage depuis la corne de l’Afrique (5/11/05)

Dji­bou­ti, ven­dre­di 4 novembre. Quid de ce raf­fut sou­dain dans mon hôtel ? Un groupe de ras­tas US fai­sant escale avant le pèle­ri­nage à Addis-Abe­ba ? Non point : cinq Ita­liens en goguette tou­ris­tique, débar­quant tout juste de la capi­tale éthio­pienne où ils ont été ser­vis ques­tion tou­risme : grèves, mani­fes­ta­tions, émeutes, fusillades. De vingt à qua­rante morts selon la télé d’Addis – au moins deux cents, selon leurs esti­ma­tions et recou­pe­ments… Pas de taxis et aucun trans­port, toutes les bou­tiques fer­mées, ain­si que les musées. Ils ont été ser­vis, ces visi­teurs de la pénin­sule – en fait, des ensei­gnants du lycée ita­lien d’Asmara, en Ery­thrée, seule vraie colo­nie ita­lienne durant une tren­taine d’années.

L’Italie mus­so­li­nienne et fas­ciste avait ten­té, en vain, de colo­ni­ser l’Abyssinie de 1935 à 1941. Cet épi­sode reste vivace dans les mémoires éthio­piennes„ d’autant qu’un des sym­boles de l’Éthiopie antique, une des obé­lisques d’Axoum, volées par les Ita­liens qui l’emmenèrent à Rome, ne fut res­ti­tuée qu’en avril der­nier…

Le pre­mier tron­çon de l’obélisque, dont le retour avait été annon­cé à maintes reprises, est fina­le­ment arri­vé à Axoum à bord d’un Anto­nov, accueilli par des cen­taines de per­sonnes qui ont défi­lé aux rythmes de tam­bours pour mani­fes­ter leur joie. Les deux autres tron­çons ont été ache­mi­nés dans les jours sui­vants.

1axoum_1L’obélisque, une stèle funé­raire de plus de 150 tonnes, haute de 24 mètres, avait été empor­tée en Ita­lie en 1937, lors de la conquête de l’Ethiopie par les troupes de Mus­so­li­ni. Depuis, Addis Abe­ba n’avait ces­sé de récla­mer la res­ti­tu­tion de cet impor­tant ves­tige his­to­rique, témoi­gnage de la gran­deur pas­sée de la civi­li­sa­tion d’Axoum qui, du IIIe siècle avant Jésus-Christ au VIIIe siècle, a rayon­né dans la région.

Axoum fut la capi­tale d’un empire qui domi­nait la corne de l’Afrique, du Sou­dan jusqu’au Yémen. Les his­to­riens décrivent cette période comme l’apogée d’un pays regor­geant d’ivoire, de poudre d’or, d’esclaves, d’aromates et d’émeraudes, des­ti­nés au com­merce avec les autres puis­sants royaumes de l’époque. Selon les archéo­logues, l’obélisque fut éri­gé au IVe siècle, sous le règne du roi Eza­na, pour faire office de stèle funé­raire. Eza­na était alors sur­nom­mé le Constan­tin de l’Ethiopie, en réfé­rence au puis­sant empe­reur romain qui était son contem­po­rain.

Si elle n’est plus qu’une petite ville de la pro­vince du Tigré, Axoum pro­fite lar­ge­ment de ce glo­rieux pas­sé. Ins­crite au patri­moine mon­dial de l’humanité en 1980, elle demeure le coeur iden­ti­taire et his­to­rique du pays. D’où l’obstination des Ethio­piens à récu­pé­rer la Flûte de Dieu, expres­sion for­gée par un poète local pour dési­gner l’obélisque.

 

La stèle du roi Eza­na, pre­mier roi chré­tien d’Axoum, relate en grec ses vic­toires, vers 330. L’obélisque res­ti­tuée n’a pas encore été redres­sée.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

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