On n'est pas des moutons

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Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa fac­ture for­melle est plu­tôt clas­sique : pas besoin de faire des numé­ros de cla­quettes quand le fond l’emporte d’une manière aus­si magis­trale. Au départ, l’histoire ordi­naire d’un père et d’une fille que la vie « moderne » a éloi­gnés, jusqu’à les rendre étran­gers l’un à l’autre. His­toire banale, sauf que les per­son­nages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui menace sa fille, prise dans l’absurde tour­billon du monde mor­ti­fère du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­dise mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­rable – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tance cri­tique por­tée par l’humour et, plus encore, par la déri­sion, pla­nètes deve­nues inat­tei­gnables à cette jeune femme froide, réfri­gé­rée, fri­gide. Com­ment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absente, l’oreille col­lée au por­table, habillée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sou­rires ?

De ce nau­frage annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­foque, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­dingue, qui fout la honte à cette jeune femme for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ristes – bref, le spec­tacle de l’« actu ». Il débarque donc dans son uni­vers de morgue, armé d’une per­ruque, de fausses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sourde à la vie vivante, abs­traite comme de l’art « contem­po­rain », mar­chan­dise elle-même, au ser­vice du monde mar­chand, de la finance qui tue le tra­vail et les hommes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumière de l’écran, des per­son­nages, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée comme l’humanité tout entière, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le monde rem­pla­cé par son spec­tacle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les masques, dénonce les jeux de sur­face minables, rap­pelle à l’impé­rieuse et pro­fonde urgence de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce monde du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lutte des requins contre les sar­dines…

…n’allez sur­tout pas à la ren­contre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remettre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­siste den­taire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Comme ça, à lui tout seul, d’un trait de plume muni­ci­pal, Georges Mothron, maire Les Répu­bli­cains d’Argenteuil, décide si ses conci­toyens peuvent ou non aller voir un film au ciné­ma – et même deux.

Voici l’affaire, résu­mée par Le Figa­ro [30/04/2016] :

« Le ciné­ma Le Figuier blanc a dû annu­ler il y a quelques jours la pro­jec­tion de deux films en rai­son d’une demande expresse du maire de la ville du Val-d’Oise, qui crai­gnait que leurs sujets «mettent le feu aux poudres» dans la com­mune.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «chan­ger l’image de la ville» […] le bou­le­vard Lénine et l’avenue Mar­cel Cachin sont rebap­ti­sés res­pec­ti­ve­ment bou­le­vard du géné­ral Leclerc et ave­nue Mau­rice Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrê­té muni­ci­pal inter­di­sant la men­di­ci­té dans le centre-ville d’Argenteuil est asso­cié à la consigne aux agents de la voi­rie de dif­fu­ser du mal­odore, un répul­sif nau­séa­bond, dans les lieux fré­quen­tés par les sans-abris. La cam­pagne de presse natio­nale qui s’ensuit et des contro­verses sur la réno­va­tion urbaine en cours lui coûtent la mai­rie qui revient au socia­liste Phi­lippe Dou­cet aux élec­tions 2008. Lors des élec­tions muni­ci­pales de 2014, il reprend la mai­rie d’Argenteuil face au maire sor­tant. [Wiki­pé­dia]

« […] La salle, asso­ciée à un centre cultu­rel, a eu la curieuse sur­prise de rece­voir la semaine der­nière un cour­rier […] dans lequel l’élu deman­dait la dépro­gram­ma­tion de deux films : La Socio­logue et l’ourson, d’Étienne Chaillou et Mathias The­ry, et 3000 nuits, de Mari Mas­ri.

« Le pre­mier, sor­ti le 6 avril, est un docu­men­taire qui revient sur les débats autour du mariage homo­sexuel en sui­vant la socio­logue Irène Thé­ry et en met­tant en scène, sur un mode péda­go­gique et ludique, des peluches et des jouets pour évo­quer cer­taines ques­tions et recons­ti­tuer des moments fami­liaux. Le second, dif­fu­sé depuis l’an der­nier dans plu­sieurs fes­ti­vals, raconte l’histoire de Layal, une jeune Pales­tienne incar­cé­rée dans une pri­son israé­lienne, où elle donne nais­sance à un gar­çon.

« Des thèmes qui pour le maire de la com­mune sont sujets à la polé­mique, d’où leur inter­dic­tion. Dans les colonnes du Pari­sien, il explique que sa déci­sion est «moti­vée par le fait qu’en ces temps trou­blés, des sujets tels que ceux-là peuvent rapi­de­ment mettre le feu aux poudres dans une ville comme Argen­teuil». « Dans un sou­ci d’apaisement [...]la ville a pré­fé­ré jouer la sécu­ri­té en ne dif­fu­sant pas ces films, évi­tant ain­si des réac­tions éven­tuel­le­ment véhé­mentes de cer­tains», ajoute-t-il. Mais l’exigence de l’édile a sur­tout pro­vo­qué une volée de bois vers à l’encontre de la mai­rie d’Argenteuil. »

L’association Argen­teuil Soli­da­ri­té Pales­tine (ASP), qui pro­gram­mait 3000 nuits a dénon­cé « la cen­sure du maire qui, en octobre der­nier, avait déjà inter­dit une expo­si­tion sur l’immigration.»

L’Association pour la défense du ciné­ma indé­pen­dant (ADCI) d’Argenteuil, dénonce « un refus idéo­lo­gique de réflexion sur des ques­tions qui se posent dans le contexte actuel ».

De son côté, la Scam, Socié­té civile des auteurs mul­ti­mé­dia, publie un com­mu­ni­qué sur cet acte de cen­sure. Extraits :

« Les 102.000 habi­tants d’Argenteuil seraient-ils plus décé­ré­brés, osons le dire, plus cons que la moyenne ?
« Cer­tai­ne­ment pas, mais c’est ain­si que le maire, Georges Mothron, consi­dère les habi­tants en les jugeant inca­pables de regar­der serei­ne­ment un docu­men­taire de socié­té où les per­son­nages prin­ci­paux sont des peluches. Un docu­men­taire qui fait réflé­chir sur pour­quoi la socié­té fran­çaise s’est déchi­rée sur le mariage pour tous.
« Si le film sort en DVD, Georges Mothron le fera-t-il sai­sir dans les rayon­nages ? Quand le film sera dif­fu­sé à la télé­vi­sion, Georges Mothron fera-t-il cou­per les antennes du dif­fu­seur sur sa ville ?
« En ces temps trou­blés », Georges Mothron a peur que le film « mette le feu aux poudres ». […]
« En ces temps trou­blés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au monde, qui apportent de la pen­sée dans les réflexes pav­lo­viens de repli sur soi de telle ou telle com­mu­nau­té.
« La Scam sou­tient la mani­fes­ta­tion orga­ni­sée le 7 mai à 15 heures devant la mai­rie d’Argenteuil pour exi­ger la repro­gram­ma­tion des films et rap­pe­ler au maire, Georges Mothron, que le suf­frage uni­ver­sel ne lui confie pas pour autant un droit à déci­der ce que ses conci­toyens peuvent choi­sir d’aller voir au ciné­ma. »

Pour ma part, me réfé­rant à la loi sur le non-cumul des man­dats, je rap­pelle à ce maire qu’il ne peut ni ne doit cumu­ler sa fonc­tion de magis­trat muni­ci­pal avec celles de pro­gram­ma­teur-cen­seur de ciné­ma et de direc­teur des consciences. Non mais.


« Merci Patron ! » La belle arnaque

Mer­ci Patron !, un film plus que sym­pa et qui connaît un beau suc­cès depuis sa sor­tie fin février. C’est l’éternelle his­toire des David et Goliath, des pots de terre et de fer. Trai­té ici sur le mode « sérieux décon­nant », entre Michael Moore et Jean-Yves Lafesse, par Fran­çois Ruf­fin, rédac’ chef du jour­nal amié­nois Fakir. 

merci-patron!

l’affiche

Joce­lyne et Serge Klur fabri­quaient des cos­tumes Ken­zo à Poix-du-Nord, près de Valen­ciennes. Depuis la délo­ca­li­sa­tion de leur usine vers la Pologne, le couple est au chô­mage et cri­blé de dettes. Fran­çois Ruf­fin va suivre ce couple et par­tir « dans une course pour­suite humo­ris­tique avec Ber­nard Arnault, l’homme le plus riche de France » dont le groupe est pro­prié­taire de l’usine. Scènes sur­réa­listes et qui­pro­quos en cas­cades, Mer­ci Patron ! se trans­forme en « film d’espionnage ».

« On ne pen­sait même pas faire un film mais avec l’histoire qui se dérou­lait sous nos yeux c’est deve­nu impos­sible de ne pas le faire ! » raconte Johan­na, de l’équipe de Fakir. Por­té par l’association Fakir, le film a séduit cri­tiques et médias. Il a même eut droit à une double page dans Le Monde qu’il qua­li­fie de « chef-d’œuvre du genre ».

Pour­tant, tout n’était pas gagné. Le film qui comp­tait sur l’aide finan­cière du Centre natio­nal du ciné­ma voit sa demande reje­tée. L’équipe décide de pas­ser outre les aides tra­di­tion­nelles et se tourne vers le finan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif. Grâce aux 21 000 € des contri­bu­teurs Ulule et une levée de fonds auprès des abon­nés de Fakir, le film ver­ra le jour. Une levée de fonds pour une levée de fronde : la bonne idée pour une belle arnaque !


Poussée d’intolérance au Maroc. « Much Loved » interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste maro­cain Nabil Ayouch, est un film remar­quable dont j’aurais dû par­ler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heu­reu­se­ment, est tou­jours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une rai­son plus que ciné­ma­to­gra­phique : le film est inter­dit au Maroc, ce qui n’est pas sur­pre­nant, mais, sur­tout, l’actrice qui tient le rôle prin­ci­pal, Loub­na Abi­dar – superbe –, a été vio­lem­ment agres­sée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tri­bune adres­sée au Monde [12/11/15 ], expli­quant aus­si pour­quoi elle se voit contrainte de quit­ter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loub­na Abi­dar vio­lem­ment agres­sée à Casa­blan­ca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la socié­té qui se trouve au centre d’une actua­li­té per­ma­nente et à peu près géné­rale dans le monde, même si, bien sûr, les situa­tions sont variables, et donc leur degré de gra­vi­té. N’empêche, cela vaut dans nos socié­tés dites évo­luées. Que l’on songe aux dif­fé­rences de salaires entre hommes et femmes, à fonc­tions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de res­pon­sa­bi­li­té, du har­cè­le­ment sexuel, du machisme « ordi­naire ». On n’entrera même pas ici sur le lamen­table débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condi­tion fémi­nine dans un des pays arabes les plus rétro­grades sur la ques­tion – et sur tant d’autres, hélas – tan­dis que cette royau­té d’un autre âge vou­drait se dra­per dans une pré­ten­due moder­ni­té.

Dans son texte, la comé­dienne donne à voir le pro­pos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse per­son­nelle, une impla­cable dénon­cia­tion d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une socié­té.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films com­mer­ciaux, j’ai obte­nu le pre­mier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pou­voir tra­vailler avec un réa­li­sa­teur talen­tueux et inter­na­tio­na­le­ment recon­nu, et parce que j’allais don­ner la parole à toutes celles avec les­quelles j’avais gran­di : ces petites filles des quar­tiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais aux­quelles on dit sans cesse qu’un jour elles ren­con­tre­ront un homme riche qui les emmè­ne­ra loin… Dès 14-15 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trou­ver. Un jour, elles réa­lisent qu’elles sont deve­nues des pros­ti­tuées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de tra­vail, por­tée par Nabil Ayouch et mes par­te­naires de jeu. Le film a été sélec­tion­né à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le len­de­main de sa pré­sen­ta­tion, un mou­ve­ment de haine a démar­ré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a déci­dé de l’interdire avant même que la pro­duc­tion ne demande l’autorisation de le dif­fu­ser. Much Loved déran­geait, parce qu’il par­lait de la pros­ti­tu­tion, offi­ciel­le­ment inter­dite au Maroc, parce qu’il don­nait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les auto­ri­tés ont décla­ré que le film don­nait une image dégra­dante de la femme maro­caine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de com­ba­ti­vi­té, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une cam­pagne de détes­ta­tion s’est répan­due sur les réseaux sociaux et dans la popu­la­tion. Per­sonne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà deve­nu le sujet numé­ro un de toutes les dis­cus­sions. La vio­lence aug­men­tait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tuni­sienne) et à mon encontre. Je déran­geais à mon tour, parce que j’avais le pre­mier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je pre­nais posi­tion ouver­te­ment contre l’hypocrisie par des décla­ra­tions nom­breuses.

Cachée sous une burqa

« Des mes­sages de sou­tien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sor­ti et a connu un bel accueil (j’ai notam­ment obte­nu le Prix de la meilleure actrice dans les deux fes­ti­vals majeurs de films fran­co­phones, Angou­lême en France et Namur en Bel­gique). Mais sur­tout, et c’était le plus impor­tant pour moi, au Maroc. Par des gens éclai­rés car ils sont nom­breux. Et aus­si par des pros­ti­tuées qui ont enfin osé par­ler à visage décou­vert pour dire qu’elles se recon­nais­saient dans le film.

« Mais rien n’a cal­mé la haine contre moi. Sur Face­book et Twit­ter, mon nom est asso­cié à celui de « sale pute » des mil­liers de fois par jour. Quand une fille se com­porte mal, on lui dit « tu fini­ras comme Abi­dar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes maro­caines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me sou­te­nir, mais beau­coup se sont détour­nés de moi. Pen­dant des semaines, je ne suis pas sor­tie de chez moi, ou alors uni­que­ment pour des courses rapides, cachée sous une bur­qa (quel para­doxe, me sen­tir pro­té­gée grâce à une bur­qa…).

« Ces der­niers jours, le temps pas­sant, la ten­sion me sem­blait retom­bée. Alors jeu­di 5 novembre, le soir, je suis allée à Casa­blan­ca à visage décou­vert. J’y ai été agres­sée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voi­ture, ils m’ont vue et recon­nue, ils étaient saouls, ils m’ont fait mon­ter dans leur véhi­cule, ils ont rou­lé pen­dant de très longues minutes et pen­dant ce temps ils m’ont frap­pée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui vou­laient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été ter­rible. Les méde­cins à qui je me suis adres­sée pour les secours et les poli­ciers au com­mis­sa­riat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sen­tie incroya­ble­ment seule… Un chi­rur­gien esthé­tique a quand même accep­té de sau­ver mon visage. Ma han­tise était jus­te­ment d’avoir été défi­gu­rée, de gar­der les traces de cette agres­sion sur mon visage, de ne plus pou­voir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me sou­te­nir. J’ai fait des décla­ra­tions de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai déci­dé de quit­ter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une cam­pagne de déni­gre­ment légi­ti­mée par une inter­dic­tion de dif­fu­sion du film, ali­men­tée par les conser­va­teurs, nour­rie par les réseaux sociaux si pré­sents aujourd’hui… et qui conti­nue de tour­ner en rond et dans la vio­lence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une par­tie de la popu­la­tion, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homo­sexuels dérangent, que les dési­rs de chan­ge­ment dérangent. Ce sont eux que je veux dénon­cer aujourd’hui, et pas seule­ment les trois jeunes qui m’ont agres­sée… »

Loub­na Abi­dar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en cir­cu­la­tion au Maroc, dans les­quelles des scènes por­no­gra­phiques ont été ajou­tées pour en dénon­cer l’immoralité !


Y a du monde chez Mon oncle

safe_imageCliquer sur l’image, et hop, des Hulot partout !

© Fray Mol­lo


Alain Resnais, ciné-graphiste

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Cou­ver­ture du livre de Jean-Luc Douin (Ed. de la Mar­ti­nière)

Tout a été dit sur Alain Resnais, depuis sa mort, same­di. Un grand par­mi les grands du ciné­ma, en effet. Ces images ci-des­sous – affiches de quelques-uns de sa cin­quan­taine de films – pour sou­li­gner le sens gra­phique d’un artiste du ciné­ma­to-graphe. Car l’adepte de l’image en mou­ve­ment en était un aus­si de l’image fixe (pro­je­tée 24 fois par seconde, au nom de l’illusion de la réa­li­té) et sin­gu­liè­re­ment de l’image des­si­née. Alain Resnais fut un artiste de la forme, un for­ma­liste pour qui la forme, pré­ci­sé­ment, est consti­tu­tive du fond ; elle se doit aus­si d’apparaître comme telle, selon cette dis­tan­cia­tion brech­tienne assu­mant l’artifice de l’art, l’art comme inter­pré­ta­tion déli­bé­rée et visible d’une réa­li­té. La bande des­si­née illustre – c’est bien le mot – tout à fait cette démarche; tout comme l’ont éga­le­ment prô­né et pra­ti­qué des écri­vains comme Alain Robbe-Grillet, Mar­gue­rite Duras, Claude Simon, Georges Per­ec et tout le cou­rant du Nou­veau roman. De lui, je retiens notam­ment ce mot : « Les hommes se res­semblent par ce qu’ils montrent et dif­fèrent par ce qu’ils cachent  ».

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Les affiches d’Enki Bilal (entre­tien dans Le Figa­ro) pour Mon oncle d’Amérique et La Vie est un roman.

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Pour saluer Diderot, à l’occasion de ses 300 ans

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Denis Dide­rot par Louis-Michel van Lo, 1767 (Musée du Louvre)

Débar­quant de la  gare de Lyon à Paris, sui­vez-moi, j’emprunte sans tar­der le bou­le­vard Dide­rot, puis celui de la Bas­tille, pour tra­ver­ser le Pont d’Austerlitz. Là, je salue Lamarck, sur son socle haut per­ché, à l’entrée du Jar­din des Plantes et, par­cou­rant l’allée Buf­fon, me voi­ci à la Grande gale­rie de l’Évolution.Vous en connais­sez beau­coup, vous, des endroits de la pla­nète où, en un demi-kilo­mètre, vous aurez par­cou­ru autant de pages d’histoire ? 

Salut Dide­rot, salut Denis !

Je m’étais pro­mis d’écrire ce modeste hom­mage à l’occasion du trois cen­tième anni­ver­saire de sa nais­sance. Il est né à Langres le 5 octobre 1713 (je sais, on est en décembre… et à la veille de 2014 !).

J’allais embar­quer vers la cou­tel­le­rie fami­liale, mais tout ça se trouve à por­tée de clics, en maints endroits de la vaste toile et en par­ti­cu­lier sur Wiki­pé­dia, fille tech­ni­que­ment magni­fiée de sa déjà gran­diose ancêtre, L’Encyclopédie. Si loin de l’ordinateur, Dide­rot n’en fut pas moins le grand ordon­na­teur, coor­di­na­teur et co-auteur, avec d’Alembert et plus de cent cin­quante autres contri­bu­teurs, éru­dits et pion­niers.  L’Encyclopédie fut l’objet d’un com­bat poli­tique contre des adver­saires et cen­seurs farouches ; ain­si la condam­na­tion de l’ouvrage en 1759 par le pape Clé­ment XIII qui le met à l’Index, et « enjoint aux catho­liques, sous peine d’excommunication, de brû­ler les exem­plaires en leur pos­ses­sion ». Ce fut enfin une aven­ture éco­no­mique qui mobi­li­sa un mil­lier d’ouvriers pen­dant vingt-quatre ans !

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Page de titre du pre­mier tome, 1751

Une œuvre monu­men­tale, au plein sens, un pas déci­sif mené contre l’obscurantisme domi­nant dans ce siècle qu’on appel­le­rait « des Lumières ». Une oeuvre qui conti­nue à nous éclai­rer, depuis plus de deux cent cin­quante ans, non pas tant direc­te­ment par ses conte­nus désor­mais en par­tie dépas­sés, que par la démarche et l’esprit qui l ont nour­rie.

L’Encyclopédie, donc, comme pivot de cette pre­mière ren­contre, due à l’école de la Répu­blique, son héri­tière directe !

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Anna Kari­na dans le film de Rivette (1967)

Deuxième ren­contre, lit­té­raire et fil­mique, quand Jacques Rivette adapte La Reli­gieuse en 1967. Sous la pres­sion d’Alain Pey­re­fitte, ministre de l’Information de de Gaulle, et sur déci­sion de son secré­taire d’État Yvon Bourges*, le film est inter­dit aux moins de dix-huit ans, à la dis­tri­bu­tion et à l’exportation. Autant dire condam­né. André Mal­raux, cepen­dant, alors ministre de la culture, sou­tient la pré­sen­ta­tion du film à Cannes… Ram­dam géné­ral de la réac­tion bigote. Le film sort à Paris dans cinq salles et enre­gistre 165 000 entrées en cinq semaines, tan­dis que le roman de Dide­rot béné­fi­cie de ce suc­cès et est réédi­té plu­sieurs fois. J’en pro­fite aus­si, décou­vrant une œuvre bou­le­ver­sante, nul­le­ment sul­fu­reuse comme les ligues cathos avaient vou­lu le faire croire, mais assu­ré­ment contre le sys­tème d’enfermement dans les cou­vents. La Reli­gieuse est une ode à la liber­té de choi­sir son des­tin. Une nou­velle adap­ta­tion – très réus­sie – est sor­tie en 2013 (film de Guillaume Nicloux avec Pau­line Étienne).

Troi­sième ren­contre, lit­té­raire et théâ­trale, avec la ver­sion de Jacques le fata­liste et son maître, don­née par Milan Kun­de­ra (sous le titre Jacques et son maître), pièce mon­tée notam­ment au Coli­bri à Avi­gnon, dans une remar­quable mise en scène dont j’ai oublié l’auteur [Je l’avais vue avec mon pote met­teur en scène Alain Mol­lot, mort depuis.]

Qua­trième étape et on en res­te­ra là, car elle dure tou­jours : c’est la paru­tion des Œuvres de Dide­rot à la Pléïade, cette col­lec­tion sur papier bible, qui se prê­te­rait à la dévo­tion si on n’y pre­nait garde… S’y trouvent ras­sem­blés des textes magni­fiques à haute por­tée phi­lo­so­phique, dont les seuls énon­cés sont déjà gages de pro­messes inépui­sables – sélec­tion pêle-mêle : Les Bijoux indis­crets, Sup­plé­ment au voyage de Bou­gain­ville, Le Neveu de Rameau, Le Rêve de D’Alembert, Entre­tien d’un phi­lo­sophe avec la maré­chale de ***,  De la suf­fi­sance de la reli­gion natu­relle, La Pro­me­nade du scep­tique, Para­doxe sur le comé­dien, Regrets sur ma vieille robe de chambre…

jean-le-rond-encyclopédie

Mathé­ma­ti­cien, phi­lo­sophe, Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783), son grand com­plice de

Au sens ori­gi­nel de l’expression « liber­tin d’esprit », Dide­rot peut  en effet être consi­dé­ré comme un liber­tin ; c’est-à-dire un libre pen­seur qui remet en cause les dogmes éta­blis et s’affranchit en par­ti­cu­lier de la méta­phy­sique et de l’éthique reli­gieuse. Dide­rot pro­fesse un maté­ria­lisme assu­ré et un athéisme serein, qui lui vau­dront tout de même d’être empri­son­né trois mois au don­jon de Vin­cennes en 1749 suite à la publi­ca­tion de la Lettre sur les aveugles. Invo­quant la connais­sance, il revient sur le sujet dans Le Rêve de d’Alembert : « Croyez-vous qu’on puisse prendre par­ti sur l’intelligence suprême, sans savoir à quoi s’en tenir sur l’éternité de la matière et ses pro­prié­tés […] ? » Mais pour autant, amou­reux de la science, il redoute le scien­tisme et un ratio­na­lisme qui assé­che­rait les pas­sions et la part de spi­ri­tua­li­té chez l’homme.

Autant de ques­tion­ne­ments qui nour­rissent des dia­logues les plus sub­tils, dans une dia­lec­tique où il ne craint pas, comme dans Le Neveu de Rameau en par­ti­cu­lier, de s’interpeller, de se mettre en contra­dic­tion avec lui-même ou du moins de se pous­ser dans ses ultimes retran­che­ments, d’exposer jusqu’au para­doxe ses creux et ses bosses à la cru­di­té… des lumières.

–––   

* Des habi­tants de Bourges ont pro­po­sé de débap­ti­ser leur ville pour l’appeler « Dide­rot » ou « Rivette » !

> > > Écou­ter  « Les Murs indis­crets »» sur le blog de Frank Lovi­so­lo-Gui­chard. Lire au même endroit la Lettre sur les aveugles à ceux qui voient. Quant aux sourds, ben…


« A Touch of Sin ». Quand la Chine explosera

Chine. A Touch of Sin Un grand film : A Touch of Sin, du Chi­nois Jia Zhanh-Ke – va fal­loir apprendre le man­da­rin, au moins comme l’anglais, à l’à-peu-près. Où l’on com­prend que la Chine aus­si est mal bar­rée, tout comme le monde, et acces­soi­re­ment la France. Pris qu’ils sont dans la fré­né­sie pro­duc­ti­viste et consom­ma­toire, les Chi­nois n’ont mis que quelques décen­nies à sau­ter dans le pré­ci­pice du « Pro­grès ». Mao se déplace en Fal­con pour effec­tuer, mieux et plus vite, le Grand bond en avant dans le capi­ta­lisme de choc. La Chine perd son âme dans la reli­gion du ren­de­ment, du cynisme, de la cor­rup­tion. Donc de la vio­lence de plus en plus sau­vage. C’est le sujet du film. 

Quatre tableaux comme les quatre sai­sons d’un nou­veau cli­mat, ter­ri­fiant. La Chine, désor­mais, pro­duit aus­si des tomates hors-sol, cali­brées et insi­pides ; sa cam­pagne va s’agglutiner aux mons­truo­si­tés urbaines (j’apprends par Télé­ra­ma que six péri­phé­riques entourent Pékin, qui gros­sit chaque année de 250.000 voi­tures !) ; sa jeu­nesse « fout le camp », absor­bée par les modes et les codes occi­den­taux ; le béton bouffe la terre, les pay­sages, les hommes, avi­lis par le pognon et la sexua­li­té mar­chande. De même, les ani­maux souffrent, sont exploi­tés, tor­tu­rés – cette scène ter­rible du che­val four­bu et bat­tu sau­va­ge­ment, qui fait pen­ser à Nietzsche et au Che­val de Turin [Pour­quoi Nietzsche aujourd’hui ?].

Les ultimes et déri­soires résis­tants appa­raissent sur une estrade de comé­diens-forains jouant dans la rue une scène d’opéra tra­di­tion­nel. Évi­dem­ment, si le seul trai­te­ment pos­sible de cette gan­grène est la révolte indi­vi­duelle à coups de fusil, de pis­to­let, de cou­teau, de sui­cide… on ne donne pas cher de l’avenir du monde dit civi­li­sé. Ce Soup­çon de péché bute sur un réa­lisme nour­ri de pes­si­misme. Le Tita­nic d’aujourd’hui est un de ces porte-conte­neurs géants [Voir mon repor­tage de 2006 à bord du « Debus­sy » : Sale temps, mon­dia­li­sa­tion : Et vogue le car­go] que n’effarouchent plus les ice­bergs (ils auront tous fon­du !) et qui, à cha­cune de leurs escales débarquent l’imparable came­lote d’un monde en train de cre­ver la gueule ouverte. Alors, l’espoir…

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Un goût de Taran­ti­no made in Chi­na, le mes­sage poli­tique en plus. Le film n’est tou­jours pas sor­ti en Chine… Les DVD y cir­culent pour­tant et la popu­la­ri­té du réa­li­sa­teur y est très forte.


Cinéma. « Another Year », une cosmogonie de l’ordinaire

Le titre, « Ano­ther Year » me sem­blait s’imposer pour un 31 décembre : Une autre année, et aus­si une année autre. Comme un bilan, un constat, et aus­si une espé­rance : ça ne pour­ra qu’aller mieux… Hmm, pas sûr… Ce film de Mike Leigh est rien moins que magni­fique. Je le dis d’abord à ceux qui ris­que­raient de le rater, même si le suc­cès semble l’installer pour un moment… Quoique, jus­te­ment, les choses allant comme elles vont, si vite ou si len­te­ment ; dans l’allégresse ou la détresse, selon… Deux heures et quelques sur le temps. Celui qui passe, celui qu’il fait, dehors et dedans, dans le monde et en soi.

Un film sur le quo­ti­dien autant qu’une cos­mo­go­nie de l’ordinaire, la vie - l’amour - la mort ; l’air - l’eau - la terre ; la ville et son béton, les averses, le coin de pota­ger et ses tomates de fin d’été ; les sai­sons jus­te­ment, les années qui passent. Et s’égrènent secondes et années, et fanent les fleurs, et repoussent d’autres graines : une mort, une nais­sance ; un fils rebelle, un père nau­fra­gé ; une femme éper­due devant les rides de son miroir, ter­rible face à face – phi­lo­so­pher : apprendre à mou­rir, jusqu’au sui­cide mou au goût acre d’alcool et de tabac ; croire cher­cher l’autre en se fuyant soi-même ; accu­ser, juger pour ne se voir point.


Ano­ther Year - Bande annonce Vost FR par _Ca­price_

(Lire la suite…)


Pétition en faveur du cinéaste iranien Jafar Panahi

En réac­tion à la condam­na­tion à la pri­son du cinéaste ira­nien Jafar Pana­hi, un col­lec­tif s’est consti­tué autour de pro­fes­sion­nels du ciné­ma et de la culture afin d’organiser pro­tes­ta­tion et soli­da­ri­té. Une péti­tion peut être signée en ligne par tous ceux qui se sentent concer­nés par cette nou­velle atteinte por­tée aux droits de l’homme par le régime ira­nien.

« Nous appre­nons avec colère et inquié­tude le juge­ment du Tri­bu­nal de la Répu­blique Isla­mique à Téhé­ran, condam­nant très lour­de­ment le cinéaste ira­nien Jafar Pana­hi. La sen­tence : six ans de pri­son ferme, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toire et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­relles étran­gères.

Jafar Pana­hi, condam­né à six ans de pri­son, vingt ans d’interdiction d’écrire et de réa­li­ser des films, de don­ner des inter­views aux médias, de quit­ter le ter­ri­toire et d’entrer en rela­tion avec des orga­ni­sa­tions cultu­relles étran­gères.

« Un autre cinéaste, Moham­mad Ras­sou­lov, a éga­le­ment été condam­né à six ans de pri­son. Jafar Pana­hi et Moham­mad Ras­sou­lov vont rejoindre les nom­breux pri­son­niers qui crou­pissent en pri­son en Iran, dans un état de détresse totale. Cer­tains font la grève de la faim, d’autres sont gra­ve­ment malades.

« Que reproche le pou­voir ira­nien à Jafar Pana­hi ? D’avoir conspi­ré contre son pays et mené une cam­pagne hos­tile au régime ira­nien. La véri­té est que Jafar Pana­hi est inno­cent et que son seul crime est de vou­loir conti­nuer d’exercer libre­ment son métier de cinéaste en Iran. Depuis plu­sieurs mois le pou­voir ira­nien a mis en place contre lui une véri­table machine de guerre visant à le détruire, à l’enfermer en le contrai­gnant à se taire.

« Jafar Pana­hi est cinéaste et ses films ont été mon­trés dans le monde entier. Invi­té par les plus grands fes­ti­vals de ciné­ma (Cannes, Venise, Ber­lin), il est aujourd’hui empê­ché de pour­suivre son œuvre de cinéaste. La lourde condam­na­tion qui le frappe le prive de liber­té, l’empêche phy­si­que­ment et mora­le­ment d’exercer son tra­vail de cinéaste. Il doit désor­mais se taire, s’interdire tout contact avec ses col­lègues cinéastes en Iran et dans le monde entier.

« A tra­vers cette condam­na­tion qui frappe Jafar Pana­hi, c’est tout le ciné­ma ira­nien qui est mani­fes­te­ment visé.

« Cette condam­na­tion nous révolte et nous scan­da­lise. Aus­si, appe­lons-nous cinéastes, acteurs et actrices, scé­na­ristes et pro­duc­teurs, tous les pro­fes­sion­nels du ciné­ma ain­si que tous les hommes et femmes épris de liber­té et pour qui les droits de l’homme sont une chose fon­da­men­tale, à se joindre à nous pour exi­ger la levée de cette condam­na­tion. »

Rejoi­gnez l’appel aux côtés de : le Fes­ti­val de Cannes, la SACD, la Ciné­ma­thèque fran­çaise, l’ARP, la Ciné­ma­thèque suisse, le Fes­ti­val inter­na­tio­nal du film de Locar­no, le Forum des images, Posi­tif, la SRF, lesCahiers du ciné­ma, Cité­phi­lo (Lille), France culture, la Mos­tra Inter­na­zio­nale d’Arte Cine­ma­to­ga­fi­ca di Vene­zia, Cultu­res­france, la Quin­zaine des Réa­li­sa­teurs, Sara­je­vo Film Fes­ti­val, Ciné­ma Gin­dou, Centre Audio­vi­suel Simone de Beau­voir, Centre Cultu­rel Pouya.


Tchad, Cinéma. Mahamat Saleh Haroun a gagné la bataille du Normandie

par Ber­nard Nan­tet

Prix spé­cial du Jury 2010 à Cannes pour son film Un homme qui crie, le cinéaste tcha­dien Maha­mat Saleh Haroun, dit MSH, va pou­voir réa­li­ser son rêve : faire revivre le Nor­man­die, ce ciné­ma de Ndja­me­na en par­tie détruit pen­dant les guerres civiles qui ont déchi­ré son pays.

Dès 1979, la guerre civile a fait de la capi­tale tcha­dienne un champ clos où les fac­tions se sont affron­tées autour de quelques façades de bâti­ments en dur, en par­ti­cu­lier les ciné­mas. Comme tous les ciné­mas en Afrique, le Nor­man­die, seule salle cou­verte du pays, avait nour­ri pen­dant des années l’imaginaire des jeunes Tcha­diens. Pas­ser der­rière sa façade à l’architecture néo art déco, c’était plon­ger dans un monde bien plus exo­tique et oni­rique que subir dans le bois sacré l’initiation tra­di­tion­nelle que Fran­çois Tom­bal­baye, le pre­mier pré­sident, avait remise au goût du jour.

Pas­ser der­rière la façade… © Ph. Ber­nard Nan­tet

Pour les enfants sol­dats des maîtres de la guerre se battre autour du Nor­man­die reve­nait à entrer dans la fic­tion pour en faire une réa­li­té mor­telle… sou­vent aux dépends des civils. C’est ain­si que tou­ché à la jambe par une balle per­due, le jeune Maha­mat Saleh Haround, guère plus âgé qu’eux ne dut son salut qu’à la fuite en brouette pous­sée par son père, puis en pirogue au Came­roun voi­sin.

Petits bou­lots en Libye puis retour­ne­ments de la situa­tion poli­tique avec un père deve­nu ambas­sa­deur. Arri­vée à Paris en 1982, décou­verte du monde, du jour­na­lisme et des fai­seurs de rêves Cha­plin, Bres­son, Wen­ders, les grands frères Sem­bène Ous­mane et Sou­ley­mane Cis­sé. Mais les plaies des guerres tcha­diennes n’arrivent pas à se refer­mer et ses films (Bye, Bye Afri­ca, 1999 ; Abou­na notre père, 2002 ;  Dar­rat, sai­son sèche, 2006), dont le der­nier Un Homme qui crie, 2010) sont des constats amers de la tra­hi­son des adultes, car « en Afrique, dit-il, tout adulte est le père ou l’oncle de quelqu’un  ». Et pour MSH, c’est « cette Afrique [des adultes]  qui a inven­té les enfants de la rue et les enfants-solats […] Aujourd’hui, il y a des Afri­cains qui jouent le rôle des colons. Ce que je montre ici relève d’une res­pon­sa­bi­li­té tchao-tcha­dienne » (Le Monde].

Redon­ner sa place au rêve : grâce à son prix Maha­mat Saleh Haround a pous­sé le gou­ver­ne­ment à créer un centre de for­ma­tion des jeunes à l’audiovisuel. Et le Nor­man­die, remis de ses bles­sures pro­jet­te­ra son film en avant-pre­mière en atten­dant la résur­rec­tion du Rio, un autre éclo­pé de l’époque où des kalach­ni­kov avaient rem­pla­cé les pro­jec­teurs dans ces salles qui n’avaient rien d’un Cine­ma Para­di­sio


Chabrol dernière

Claude Cha­brol mort, qu’ajouter de plus qui n’aurait été déver­sé dans le flot média­tique ? Rien, ou presque. Juste se dire qu’il aura bien vécu, ain­si qu’il le don­nait à voir. «Bon vivant», l’expression qui revient le plus pour saluer ce cinéaste pro­lixe (60 films, plus ou moins réus­sis), inven­tif (Nou­velle vague), cor­ro­sif (un bour­geois d’origine pour dézin­guer la bour­geoi­sie, il sait de quoi il parle), sym­pa­thique sans la grosse tête – d’où cette pho­to-clin d’oeil qui me semble assez le résu­mer.

Hier soir France 2 – plus prompte à modi­fier ses pro­grammes que lors de la mort d’Alain Cor­neau, soit – a dif­fu­sé L’Ivresse du pou­voir, paro­die autour de l’affaire Elf. Un film plu­tôt embrouillé, des traits for­cés. Mais, par delà, un goût iro­nique et actuel, un par­fum genre l’Oréal-Bet­ten­court-Woerth et le sys­tème Sar­ko­zy.


Alain Corneau, le musicien à la caméra

Alain Cor­neau au Fes­ti­val du Film Fran­çais de Yoko­ha­ma, le 19 juin 2005. Ph. Wiki­pe­dia

Mes papiers « jazz » seront désor­mais plus au chaud sur le site de Citi­zen Jazz.  Je conti­nue­rai à les signa­ler sur C’est pour dire, comme c’est le cas avec cet hom­mage au cinéaste Alain Cor­neau, qui vient de mou­rir.

Alain Cor­neau, le musi­cien à la camé­ra


Mort de Lena Horne. Le charme plus que le swing

Lena Horne dans La Pluie qui chante (1946)

Hele­na Horne, dite Lena, vient de mou­rir aux États-Unis à 92 ans. Je prends les devants car je vois débou­ler à son sujet la cli­che­ton­ne­rie média­tique qui jamais ne  som­meille. Ce midi, sur France Inter, on a eu droit à une queue de jour­nal avec un bout de Stor­my Wea­ther saluant la « grande dame du jazz »… Peu après, c’est lemonde.fr qui nous res­ser­vait la même soupe à base de la même « grande dame du jazz ». Mar­mande doit être aux cham­pi­gnons ou quoi, alors, on col­mate comme on peut.

Grande, Lena Horne le fut sur­tout par sa beau­té. Une beau­té assez hol­ly­woo­dienne, pour être jugée pré­sen­table aux yeux de l’Amérique blanche et raciste. Peau claire, traits fins, sil­houette féline – elle fut sur­nom­mée « la tigresse » –, Lena Horne connut sur­tout le suc­cès au ciné­ma:  Cabin in the sky (1942), Broad­way Rythm, Swing Fever (1944), Zieg­feld Fol­lies (1946). Mais c’est sur­tout Stor­my Wea­ther (1943) qui la consacre par son charme et un éro­tisme dis­cret, voire mys­té­rieux.

En plus de n’être pas très blanche, Lena en vint aus­si à épou­ser un juif amé­ri­cain, Hay­ton, l’un des pre­miers chefs d’orchestre et arran­geurs de la MGM. Des stu­dios désap­prouvent cette union « inter-raciale » et le couple est mis au ban. Dans les années cin­quante, le couple est accu­sé d”« acti­vi­tés anti-amé­ri­caines » ce qui vau­dra à Lena Horne une tra­ver­sée du désert émaillée de quelques disques qu’elle par­vient tout de même à enre­gis­trer pour RCA. Ses der­niers enre­gis­tre­ments paraî­tront chez Blue Note, sans révé­ler un éclat par­ti­cu­lier. En fait, Lena Horne man­quait plu­tôt de swing. Elle fut plus une chan­teuse de charme que de jazz. Mais certes, quel charme !

»> Voir aus­si un de mes papiers de 2005 ain­si que sur Wiki­pe­dia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Lena_Horne

»> Et puis la voir et l’entendre, rien de tel après tout…Lena Horne - Stor­my Wea­ther (1943)


Mammuth, un film qui laisse passer la lumière

Mam­muth, un grand film sur les « petites gens ». Ceux qu’un Pierre San­sot avait dénom­més Gens de peu, en leur consa­crant un beau bou­quin cha­leu­reux sous le regard du socio­logue. Jean Gue­not, lui a écrit Gens de rien, un roman. Et qui donc avait dit « Ils ont de petites vies mais de grands rêves » ? Peut-être bien Pré­vert, ou alors Brecht. Ici, atten­tion, ciné­ma hors les rails ! comme il y a des vies hors les murs – quand on peut s’échapper. Jus­te­ment, il s’agit bien d’une esca­pade, che­vau­chée dans le fan­tasque sur­gi de l’ordinaire, pré­texte à « dépar­te­men­tale movie » en pays cha­ren­tais – puisque ça se passe là, autant dire dans l’Univers, tout au moins hexa­go­nal, bar­dé de vignobles et de super­mar­chés.

Mam­muth- Pilar­dosse -Depar­dieu prend sa retraite, celle qu’on lui concède après dix années d’abattoir por­cin pré­cé­dées d’une bonne tren­taine d’autres, aux quatre coins d’une exis­tence éparse. Scène géniale du pot de départ, style « Strip tease » à la télé, pour dire vite. On lui offre un puzzle en boîte avec ses 2000 pièces. « I’ se sont pas fou­tus de toi ! » com­mente sobre­ment la dame Pilar­dosse (Yolande Moreau, inimi­table). Ter­rible ques­tion­ne­ment devant l’immensité de la tâche, comme de devoir réem­boî­ter les pièces de toute une vie. Un coup à lais­ser tom­ber, à se bar­rer au loin. La moto d’époque fera l’affaire, une vieille toute belle, même pas ridée, une « Munch-Mam­muth » pour les affi­dés du deux-roues ; une sorte de Ros­si­nante qua­si neuve pour un San­cho Pan­ça qu’aurait sup­plan­té Qui­chote – je me com­prends… D’ailleurs, pour ce qui est du scé­nar et de la fiche tech­nique du film, y a plein d’endroits à visi­ter comme ici et avec des cri­tiques et tout.

Je veux juste dire – « c’est pour dire », pas vrai ? – à quel point un tel film est rare. Car c’est un film de ciné­ma, oui : qui a du grain, pas du vir­tuel sauce holyw­wod. Tout a du grain dans Mam­muth, depuis la pel­loche (du super 8, même qu’on dirait un bou­quin d’avant Guten­berg) jusqu’à toute l’histoire bien grai­neuse et sur­tout les per­son­nages qui, tous, ont un grain. Un vrai grain de bonne folie, de ces « fêlés bien­heu­reux, car ils laissent pas­ser la lumière ».

Depar­dieu illu­mine de son entière pré­sence. Acteur tota­le­ment lâché à lui-même dans un rôle taillé pour lui, tan­dis qu’il est taillé pour le film. C’est Obé­lix jouant Fal­staff, pas dans du Sha­kes­peare, ou alors en ver­sion ras du quo­ti­dien, celui des gens de peu, jus­te­ment, de ceux qu’ont pas les mots qu’i faut, sur­tout pour par­ler aux boîtes vocales et autres robots télé­pho­niques qui nous prennent pour des brèmes. Mam­muth c’est aus­si l’anti-frime, grosse moto peut-être mais pour rou­ler à vitesse humaine, pous­sé par un gros-cul, dou­blé par un sau­vage court-la-mort. Mam­muth et sa madame, cais­sière de super­mar­ché, c’est aus­si des mots d’amour comme on n’en dit jamais au ciné – sauf là, dans ce débor­de­ment d’humanité.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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