Je viens de piquer cette affiche sur le blog de mon pote Langlois, rapport à la mobilisation générale espérée du 7 septembre, mardi prochain. Qu’on se le dise !
Alain Corneau, le musicien à la caméra
Mes papiers « jazz » seront désormais plus au chaud sur le site de Citizen Jazz. Je continuerai à les signaler sur C’est pour dire, comme c’est le cas avec cet hommage au cinéaste Alain Corneau, qui vient de mourir.
Politiquerie. La lapidation de M. W. et le songe de M. K
Une autre fable à écrire : la victime et l’embobineur. Monsieur W. et Monsieur K. Le premier qui ne craint pas de se déclarer victime d’une « lapidation médiatique », l’autre disant avoir songé à démissionner… Deux ministres donc et leurs états d’âme déplacés.
L’un qui se voit en cerf de chasse à courre (syndrome de Chantilly), l’autre à qui « ça [me] fend le cœur », que les Roms, en quelque sorte, se maltraitent entre eux – pas tant qu’on les expulse comme des parias (qu’ils sont), car « il est nécessaire de faire respecter la loi ». Dire que ce type d’argument – on a exécuté les ordres – fut entendu au procès de Nuremberg serait sans doute malvenu. Pourtant.
Celui-ci, donc, l’embobineur rusé n’ayant de cesse de brouiller ses déclarations (RTL ce matin), mi-figue mi-raisin, mi-polies mi-acerbes, donnant du « monsieur » et du « mon vieux » à Aphatie – car on ne la lui fait pas, côté « mayonnaise » ; prétendant avoir fait un songe de démission mais vite repris par l’argument de désertion – « s’en aller, c’est déserter » : une fois suffit, soyons un peu résistant, sinon courageux. Perdre son honneur pour les honneurs, beuh, c’est pas grand chose, sauf le matin dans la glace.
Celui-là, qui n’a rien fait d’ « illégal », on le saura, mais dont on se demande pourtant depuis des mois ce qu’il aurait bien pu commettre de pas propre, de pas bien éthique, pas moral ni droit. Et qui ne craint pas de poser en lapidé, au moment même où une Iranienne « adultère » risque bien, elle, de périr sous les pierres des fous d’Allah !… Après tout, c’est la loi coranique. Rien d’illégal.
Ces deux-là donc, que l’on prédit en fin de parcours ministériels, auraient bien pu tenter de s’en sortir par une pirouette d’honorabilité, une sorte de fierté de façade qui auraient pu jeter un rien de panache sur leur ombre délavée. Sans pouvoir faire le deuil de leur déshonneur, ils finiront ainsi dans la « panouille » comme dirait l’ami Langlois, dans ces petits rôles même pas seconds, entrant dans l’histoire comme ils en sortiront : par la porte dérobée.
Question : Qui menace la République, les Roms ou le Président ?
Réponse dans la question.
Rencontres d’Arles. Se rincer l’œil au pied de la photo
Prendre l’expression « se rincer l’œil » au pied de la photo. Et direction les Rencontres photographiques d’Arles ; elle durent encore jusqu’au 19 septembre, imprégnant cette ville magnifique où ne règnent pas que César et son buste fameux, ni les corridas et leurs rites sauvages. « Du lourd et du piquant », dit aussi le slogan de cette édition 2010 placée sous le signe d’un rhino rose aux cornes vertes.
Bardé de mon « photophone » (mort aux marques), je me suis permis quelques clics, histoire d’appuyer mes propos sur quelques visions de passage. Des réflexions aussi, puisque l’animal pensant jamais ne sommeille (mmm, c’est à voir…)
En fait, j’ai suivi ma fiancée en ses endroits préférés, car déjà repérés par elle, entre églises et cloîtres du centre-ville et ex-ateliers Sncf. Trois expos marquantes en ville. D’abord les deux des Ferrari père et fils. Augusto, un Rital sans doute émigré en Argentine, prenait de ses amis en photo dans des scènes préparatoires à la réalisation de fresques peintes destinées à l’église San Miguel à Buenos Aires : des représentations sulpiciennes de scènes bibliques, avec sens de la mise en cadre et en lumière.
Puis en face, église Sainte-Anne, lieu tout indiqué, voilà le fils Léon qui met ses pieds d’iconoclaste dans la bondieuserie que papa avait fidèlement servie. Âmes pieuses, passer son chemin vers d’autres dévotions. Les autres, savourez la force provocatoire (si si c’est le mot voulu) du sacrilège, en même temps que ses dimensions artistiques autour d’installations ou d’objets « arrangés » comme on le dirait d’un rhum. Voici deux zyeutées subrepticement volées par votre voyeur de passage :
Non loin de là, salle Henri-Comte, regard fulgurant du photographe hollandais Paolo Woods sur la société iranienne. De grands tirages carrés, magnifiques, où vivent des « gens » tels qu’on ne les voit pas, quasiment jamais, dans ce que livre l’« actu » sur cette société attirante et méconnue. Woods dit aller à l’encontre du photojournalisme ; en fait, il le pratique lui aussi, autrement et surtout sans les clichés, comme il l’a expliqué au Monde [18/07/2010] : « A la guerre, je voyais aussi que la plupart des photojournalistes cherchaient » la » photo qui allait s’ajouter aux clichés du genre. C’est à celui qui fait le ciel un peu plus sombre, le soldat un peu plus penché... Moi, je voulais comprendre, je posais plus de questions que je ne déclenchais. »
Ci-dessous, une de ses photos montrée partout ou presque, que je reproduis donc ici (en petit) comme en service de presse…
Quelques rails (de chemin de fer) plus loin, voici la « Rue avec ombres humaines » – l’original s’écrit en anglais, plus exotique je suppose. Ici un architecte japonais, Kazuo Shinoara, mort en 2006, a vu surgir dans ses photos urbaines des présences humaines. Mystérieux et touchant. Le thème a été retenu pour d’autres, comme cette jeune New-Yorkaise, Taryn Simon, dont les images – magnifiques grands-formats – redressent en quelque sorte les erreurs judiciaires ; elle réhabilite par la présence photograhique des innocents ayant purgé de la prison pour des crimes qu’ils n’ont pas commis. Vaste sujet, sacré engagement de photographe. Saisissant.
Toujours dans cette même Rue avec ombres, Hans-Peter Feldmann a composé une galerie étonnante de 101 portraits de membres de sa famille et amis, soit une personne pour chaque année de la vie… Ça commence avec un bébé fille pour finir avec une centenaire… Évidemment, chacun s’arrête plus longuement sur la photo correspondant à son âge…
Fin de la balade arlésienne avec cette séquence qui laisse songeur : ce tableau avec de vraies têtes de vraies gens, muets, clignant à peine des yeux, puis qui se met à tourner sur lui même ; et qui laisse apparaître le côté lunaire de la face cachée… Vous voyez un peu l’effet ? Du coup on reste pour un deuxième tour, voire un de plus…Entre têtes et culs, tous ces questionnements, cette matière à réflexion… Ah oui j’oubliais, il s’agit d’un film qui a été tourné pendant l’installation-happening due à Gilad Ratman, un artiste israélien. Ça s’intitule The Multipillory (le Multipilori), en référence à la pratique de torture du Moyen Âge. Pour l’ auteur, la scène « évoque l’intimité née d’une nécessité, et l’humiliation hors de son contexte ».…

© Photos gp
Mort d’Abbey Lincoln. Voix du jazz et des droits de l’homme
Abbey Lincoln est morte samedi (14 août), mais la France des « JT » n’en aura rien su – si j’en crois mes [télé]visions. Cette France aura été gavée des prodiges d’une Américaine de dix ans désormais promue Callas en herbe. Ou bien, le lendemain, d’un gamin de huit ans, un Anglais, surnommé le « petit Monet » parce qu’il peint comme un dieu… Ne cherchez pas l’arnaque (enfin si !, s’il y en a une, toujours possible), c’est le Spectacle qui exige de tels sacrifices.
Donc la chanteuse de jazz a trépassé à 80 ans, dans sa maison de retraite de New York. On peut bien concevoir que l’info ne soulève guère les rédactions télévisées et qu’il valait mieux, certes, traiter des rafles de Roms et autres réprouvés de la démente politique sarkozyenne. Sauf que lien il y a entre la mort de la dame étatsunienne et cette déshonorante actualité française. Abbey Lincoln, en effet, fut une ardente militante pour les droits civiques aux Etats-Unis, c’est-à-dire contre cette ségrégation qui renvoyait les Noirs au rayon des sous-hommes.
Noire elle-même, peut-être aussi métissée de sang indien, Anna Marie Wooldridge s’était unie en 1962, à la ville comme au combat politique, avec le batteur Max Roach (mort en 2007), pionnier du bebop et militant des droits de l’homme. Ce n’est évidemment pas par hasard qu’elle choisit alors de s’appeler Lincoln. En 1960, en effet, elle et Roach avaient été invités à contribuer aux commémorations du centième anniversaire de la proclamation d’émancipation de Abraham Lincoln prévues en 1963.
Voilà pourquoi l’ « actu » aurait pu réserver même seulement une brève à cette grande dame à la voix « engagée », c’est-à-dire une voix non pas jolie, surtout pas enjôleuse ; une voix si indéfinissable et forte à la fois. Le mieux est de la donner à entendre. Par exemple dans cet extrait de « Tender as a Rose », un chant a capella, pas militant, pas fleur bleue non plus.
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Pour en savoir plus sur Abbey Lincoln, ne vous privez pas non plus de lire le très bon article de Diane Gastellu sur Citizen Jazz.
Confession d’un blogueur ayant mille fois péché
Imparable : le tableau de bord de mon blog indique « 999 ». C’est le nombre des articles publiés sur « C’est pour dire » depuis le 13 décembre 2004, date historique…
Même s’il n’y a pas de quoi en faire un fromage (quoique). C’était juste pour vous signaler que ce que vous lisez fait passer le compteur à 1.000, ce qui va vous faire aussi une belle jambe – ah, le mystère de ces savoureuses expressions !
Quant à la confession annoncée et au millier de péchés attenant, vous repasserez – dans six ans par exemple, au retour de la comète, si elle n’a pas changé de trajectoire.
Là-dessus, l’impénitent va s’offrir une pause hors-blog. A plus tard !
Abolition des Roms et autres vagabonds. Hommage à la Sarkozie !
« C’était un temps déraisonnable »… Ils avaient voulu les exterminer. Juifs, homos, tziganes. Je sais c’est gros, on n’en est pas là. Mais l’esprit rôde, dirait-on, à pas feutrés, de ce chuintement des pantoufles, plus inquiétant parfois que le bruit des bottes. Parfois l’un annonce l’autre. Je n’aime pas ça du tout, j’ai peur et honte. Peur pour les victimes à venir, déjà dans le collimateur. Honte pour « mon pays », ce qu’il représente et que j’aime à représenter avec lui, en cette somme de personnes, de « bonnes personnes », tant qu’à s’identifier à un ensemble. « Vivre ensemble », la belle expression devenue substantif, au nom de l’idéal, jamais atteint toujours espéré.
« Gens du voyage »… La métaphore est aussi belle que trompeuse. Quels gens ? Ou bien « quelles ». Mot à genre bizarre, entre masculin singulier et féminin pluriel (comme orgue et amour…) Et surtout quel « voyage » ? Là, dans l’infinité des distinguos, on touche à autant de visions du monde. Pourquoi les Roms et les nomades en général voyagent-il de par le monde ? C’est une anomalie bien anormale. Et pourquoi les homos sont-ils homosexuels, et les Juifs juifs ? Le monde est bien bizarre.
Pas intégrable, les Roms. Donc achever de les désintégrer : flics, commandos, procès, PV, expulsions. Et cassons le thermomètre plutôt que de traiter la grippe. Quelle grippe, au fait ? Celle d’un système grippé, et même pire : un régime aux abois, sans vision politique, sinon de myope ou d’aveugle même. Un « fait divers », une « bavure », voilà ce qui tient lieu de cap à ces démolisseurs acharnés !
Les mêmes sont aussi à la basse manœuvre localement. J’en ai un dans ma commune en la personne du maire, adepte du tout libéral mâtiné d’écolo-gadgetisme, aussi social que les patrons de Neuilly. Venelles, Bouches-du-Rhône, 8.000 habitants, compte même moins de logements sociaux (en pourcentage) que Neuilly ! Venelles enfreint aussi la loi en n’ayant toujours pas aménagé de terrain d’accueil destiné aux gens du voyage – que son maire fait chasser à l’occasion à coups de renforts policiers… *
Bien sûr que les Roms posent quelques problèmes. Même les « gens biens » s’en posent entre eux, et parfois des autrement mégas ! Oui, les Roms vivotent de combines et même de larcins, se foutent de l’écologie comme de la bouffe bio, dégueulassent leurs campements, etc. Mais bien moins que chez les Bettencourt-Woerth, non ? Euh… sauf peut-être pour ce qui est des campements, ici et là, selon les îles privées ou les havres dans quelque paradis fiscal…
Et c’est alors qu’un bon fait divers arrive à point nommé pour faire diversion. Un bon coup derrière la tête de ces boucs émissaires sans défenses, si ce n’est leurs dérisoires cornes face au bouclier étatique. Un bon coup de poing sur la table du pouvoir à la dérive, selon la recette pub « un Mars et ça repart ! » Ouais… En politique aussi la pub (ou la com’, c’est tout comme), ça rend gros et con – et dangereux.
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* Exemple de propos publics : « Madame, Monsieur, vous avez pu observer et, pour certains d’entre vous subir, la présence de gens du voyage installés sur un terrain privé proche de la résidence des Vergers de Venelles. […] J’ai été immédiatement informé et j’ai demandé à la Police municipale d’engager, dans le dialogue, des mesures fermes pour leur départ dans les meilleurs délais. […] Il est anormal que dans une démocratie, des minorités imposent leur style de vie à la majorité pacifique qui peuple notre Pays. […] Je vous prie de bien vouloir noter le numéro de téléphone portable de la Police municipale de Venelles qui intervient 24 h sur 24 : 06 09 95 12 79. » Jean-Pierre Saez, maire UMP de Venelles (13), vice-président de la Communauté d’agglomérations du Pays d’Aix, 15÷05÷02
Abolition des corridas. Hommage à la Catalogne !
Le vote est-il pur de toute arrière-pensée séparatiste ? Pas sûr… Toujours est-il que le Parlement régional de Catalogne s’est prononcé hier pour l’interdiction des corridas sur son territoire à partir du 1er janvier 2012, par 68 voix pour et 55 contre [AFP]. On sait à quel point les clivages peuvent être tranchés dans cette querelle de religion opposant aficionados et adversaires de cette ancestrale coutume. Pour ma part j’en suis un adversaire résolu, pour des tas de raisons.
A commencer par la première, cette seule corrida à laquelle j’aie assisté. C’était en 1967 à Béziers (j’étais jeune journaliste stagiaire au Midi Libre) dont les arènes s’enorgueillissaient, c’est bien le mot, de la présence du fameux El Cordobés. Hemingway n’y a rien pu en ce qui me concerne : ce sinistre spectacle provoqua chez moi un haut-le-cœur. A la fois en raison de la souffrance « gratuite » (une gratuité de gros bizness), cette cruauté infligées aux animaux : taureaux bardés de banderilles – des harpons, oui ! –, poignardés à coups de dagues par les picadores, rendus fous et exsangues par le matador, ce tueur déguisé en poisson comme disait Coluche ; chevaux aux yeux bandés à qui on voudrait épargner le terrible stress – autrefois, sans protection, ils étaient très souvent encorné et éventrés.
Deuxième raison : la lâcheté des spectateurs rabaissés aux comportements de leurs ancêtres des jeux du cirque. Les hurlements de la foule ; je n’aime pas la foule en délire et ses hystéries justicières me glacent d’effroi, là plus encore que dans les autres stades, où les comportements sont pourtant semblables : prédominance des cerveaux reptiliens, hurlements, communion de troupeaux, odeur de lynchage… Certes, le taureau a remplacé l’esclave – quel progrès !Troisième raison : la morgue du torero, cet amas d’orgueil, d’arrogance, ce concentré de l’Homme qui se croit tout puissant – sauf devant Dieu, qu’il implore lâchement de surcroît lors de chaque « combat ». J’y vois le pantin rigide, engoncé dans sa suffisance, représentatif du « surhomme » voulant aussi mater (de matar, tuer) la nature, prendre son contrôle jusqu’à l’asservir. C’est le prototype du « battant » qui considère la vie comme une arène, un lieu de spectacle pour s’y adonner au darwinisme social – abhorré par Darwin lui-même, faut-il le rappeler, et sans cesse dénoncé par ses continuateurs évolutionnistes. Le matador moderne porte un costard moins tapageur mais colporte des valeurs de compétition et de domination sourcées dans l’entreprise et l’économie néolibérale.
Et qu’on ne me parle pas du « courage » du torero ! Au nom de quelle valeur supérieure – sinon celle de son ego démesuré – et de quelle nécessité altruiste va-t-il donc provoquer (« affronter ») une bête à qui il n’a rien demandé – et qui lui en demande encore moins ?! Accomplir un acte risqué, gratuit et généreux, voilà ce qui me semble aller de pair avec la notion de courage – c’est plus rare et précieux.
Les objections des partisans me semblent de bien peu de poids. En particulier celle mettant en avant cruauté des élevages et des abattoirs d’animaux. Les deux combats pour le respect des bêtes ne sont nullement contradictoires. De plus, on ne saurait justifier une pratique en invoquant les pires. La guerre étant la pire d’entre toutes, elle ne justifie pas pour autant les guérillas, prises d’otages, lapidations religieuses, assassinats et autres barbaries « ordinaires »…
Autre objection, celle de la tradition, de la culture, etc. Alors, il faudrait rétablir les combats de coqs (ils sont interdits en Europe mais demeurent clandestins) de même que les combats de gladiateurs – les uns et les autres étant des manifestations éminemment culturelles.
Si la culture est l’expression de l’état d’une civilisation à un instant donné, elle n’est aussi qu’un moment entre deux avancées qui lui donnent un sens. Je veux le croire !
D’où cet « hommage à la Catalogne » en clin d’œil au grand journaliste et humaniste que fut George Orwell ; c’est sous ce titre en effet que furent publiés le recueil de ses reportages sur la guerre d’Espagne. C’est de lui aussi qu’on retient le concept de « décence commune » dans laquelle se reconnaît l’humanité fraternelle et bienveillante – y compris avec les animaux et leurs souffrances.
Prime : La Corrida, pamphlet de et par Francis Cabrel
Francis Cabrel — La Corrida
envoyé par Quarouble. — Regardez la dernière sélection musicale.
McCoy Tyner à La Roque-d’Anthéron. Même les astres vieillissent
Une fois le travail fini, l’ouvrier ramasse sa musette, la passe à l’épaule et file vers son destin. Qu’y a-t-il donc dans la musette de McCoy Tyner, Alfred de son inusité prénom, amenée avec lui hier [lundi 26 juillet 2010] à son concert du festival de La Roque d’Anthéron ? Il a gagné la scène à petits pas comptés de retraité. Soixante-douze ans, pas si vieux pourtant. Mais c’est qu’il en a compté des pas, et des notes donc, par milliers de millions ! Cet aristo du jazz a tout du prolo magistral, et sa casquette on ne sait si elle sort d’un green de golf ou d’un bistrot à tiercé. S’en fout. Donc, il pose sa précieuse musette au pied du Steinway ; elle est pleine, joufflue, fermée : des souvenirs, des histoires, pleine d’images, de sons, de partoches ? Elle reste muette la musette et le voilà à l’ouvrage, l’ouvrier. Il la connaît sa machine, depuis le temps. Il l’aime et la caresse. Pas la moindre brutalité. Tout dans la tête et en voiture les copains.
Soit Joe Lovano au ténor, à l’avant, place du mort. C’est-à-dire celle du grand, du géant, du commandeur à l’ombre tutélaire. Avec Coltrane, McCoy aura joué presque une dizaine d’années, dont cinq ou six au plus près (60−65), les plus grandes, les glorieuses, l’épopée. On n’en finirait pas d’égrener enregistrements et concerts, par centaines, dont celui de 60, à l’Olympia, où ils furent sifflés, méchamment, par d’ignares braillards, arrière-gardistes à la ramasse. Des réacs en fait, des peine à jouir en quête de rassurance : entendre ce qu’on connaît, c’est mieux pour chantonner ou fanfaronner. On dira que ça vaut les snobs, ô Gudule… Mais la musique, le jazz, revenons-y.
Hier donc, ça se passait à Rognes, près d’ Aix-en-Provence et de la Roque d’Anthéron, vous savez le grand festival de piano. Rognes, dans les anciennes carrières de la pierre du même nom qui pare les belles maisons de riches. L’endroit est comme on dit « magique » : un trou taillé à l’équerre dans la roche du plus bel ocre. En fond de scène, cette muraille avec son Niagara de lierre émeraude. Ne me dites pas que ça ne s’entend pas ! Nécessaire écrin aux notes célestes. Pourquoi croyez-vous qu’on parcoure tant de lieues pour communier en musique ? : Vienne et son théâtre antique, Nice et ses corniches, Vitrolles et ses platanes, La Seyne-sur-mer et son Fort Napoléon – j’en passe. Pourquoi préférer le décor d’un restaurant à celui de sa cuisine ? Reste toujours la question des plats, évidemment. Pas question de tambouille ou d’arnaque à la frime.
Et hier, justement, pas la moindre trace de notes frelatées. Lovano, donc, le gendre idéal pour noces bien tenues. Aucun débordement dans le pro propre. Mais du solide, de l’assuré, jusque dans la délicatesse soyeuse. Au volant, Alfred suit sa route, « négocie » ses courbes, assure les reprises ; main gauche main droite en pleine vélocité. Aux places arrière, le moulin de la rythmique, correcte aussi, plus ou moins – un batteur qui bat (Eric Kamau Gravatt, passé par Weather Report) sans plus ; un contrebassiste qui pulse de même (Gerald Cannon, appuyé, démonstratif).
On aura parcouru la grande route du jazz en 90 minutes : du modal et même du swing ancien et de la racine (Blues on the Corner en rappel). Mais plus de folie free. Même les astres vieillissent. Plus ou moins vite. Celui-là prend son temps, surtout depuis que le Soleil s’est éloigné. Même si « les gens » persistent à voir en lui « l’homme qu’a vu l’ours » – ce « pianiste de John Coltrane », alias J-C, vous savez dans le système adoratif des fans, ceux qui croient aux miracles, qui croient croire et qui coassent, comme raillait Prévert, et qui se prosternent au passage de l’ « icône vivante » – ovation debout, à l’aller de la scène comme au retour, car ils étaient venus à la carrière de Rognes comme à la grotte de Lourdes, croyant au miracle qui n’a pourtant pas eu lieu. Mais c’était bien assez pour honorer le culte du jazz, cette religion – en principe – barbare.
Ci-dessous, en prime, deux extraits saisis dans la carrière de Rognes :
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PS 1 – Mon camarade Gérard Tissier, autre fondu de jazz et néanmoins photographe avait hier un plan « Rognes » : offrir à Alfred McCoy Tyner la photo qu’il prit de lui… en 1963 au Blue Note à Paris où il avait déboulé avec ses potes après le concert salle Pleyel du quartet de John Coltrane. Il y avait là Jimmy Garrison (c-basse) et Elvin Jones (batterie) qui entamèrent le bœuf, à la suite du concert de l’organiste Lou Benett, originaire de Philadelphie tout comme McCoy…
Ces deux photos attestent aussi de l’impossibilité pour le jeune photographe d’alors de bouger et donc de pouvoir, dans ce club si exigu (disparu depuis) cadrer ensemble les trois musiciens…
Mais hier, le temps de gagner la sortie de la carrière (pas le tout d’y entrer…) et les vedettes avaient été aspirées par la limousine de service. Gérard a gardé ses deux photos dans sa… musette. Avec le bonjour d’Alfred !
PS 2 – Mort de Willem Breuker. Courriel de Gérard Terronès : […] « Notre ami Willem Breuker nous a quittés hier vendredi [23 juilet]. J’ai eu le grand privilège de pouvoir programmer ce compositeur, saxophoniste et leader du Willem Breuker Kollektief dans mes différents jazz clubs, concerts et festivals parisiens, de l’enregistrer sur mon label Marge et aussi d’être son compagnon de route durant dix-huit ans (1975−1993) dans de multiples aventures à travers toute la France.
« Artiste brillant, il fut l’un des pères des musiques improvisées européennes vers le milieu des années 1960. Créateur et agitateur musical très inventif, virtuose et plein d’humour, il composa aussi pour le cinéma et le théâtre. Il manifesta une indépendance certaine dans la jungle des jazz et mit en pratique son choix de fonctionnement politiquement autonome en dénonçant dans ses œuvres toutes les injustices et misères du monde, mais également par sa démarche en autogestion et gestion directe de son Kollektief et de son label (BVHAAST).
« Je suis effondré d’apprendre le décès de ce combattant ami de longue date, disparition qui représente une grande perte pour tous ses proches et admirateurs, mais aussi pour le jazz et toutes les musiques improvisées actuelles. »

















