On n'est pas des moutons

Polar. Le Gros Dédé en P’tit Quinquin (spécial copinage)

Tout lec­teur de « C’est pour dire » connaît « faber », au moins par ses cro­bars. Quel­le injus­ti­ce ! En effet, l’ami de lon­gue date (his­toi­res d’anciens com­bat­tants) tâte autant de la plu­me (cla­vier) que du crayon (sou­ris). Bref, le des­si­na­teur de pres­se, l’auteur de BD, André Faber est aus­si écri­vain – voyez ici sa noti­ce sur Wiki­pé­dia. Il vient de sor­tir La Qui­che était froi­de, un polar pas seule­ment lor­rain com­me lui, mais qui plon­ge dans l’univers de la condi­tion humai­ne. L’homme de BD res­te en plan­que sous cet­te aven­tu­re du Gros Dédé. Mon fis­ton Fran­çois (tra­vail non fic­tif et non payé, tout est en ordre…) l’a lu com­me une BD, et aus­si com­me un film…

La Qui­che était froi­de, d’André Faber, est un polar pur jus, brut(e) de décof­fra­ge, à plus d’un titre. Une his­toi­re qui atti­re l’œil, sol­li­ci­te et sti­mu­le les boyaux de la tête, avec un inté­rêt crois­sant.

Dans ce polar, j’y vois du Frank Mar­ge­rin, le petit mon­de de son per­son­na­ge prin­ci­pal (Lucien), accom­pa­gné de sa ban­de de potes, tou­jours prêts aux qua­tre cents coups… J’y vois sur­tout l’univers qui gra­vi­te autour de ces gugus­ses en Per­fec­to, che­veux gomi­nés, san­tiags, bagou­ses plein les doigts, bana­ne de rigueur. J’y vois tous ceux qui peu­plent les cases, les pages, les albums de Mar­ge­rin. Tous ces cafés (jadis) enfu­més, où la biè­re cou­le à flot, où des bal­lons de rou­ge glis­sent sur des comp­toirs en zinc, pati­nés par le temps, où trô­nent les flip­pers à côté du bon vieux baby­foot, sans oublier la pis­te de 421, son feu­tre vert, ses dés en plas­ti­que, qui savent si bien rebon­dir sur les sols car­re­lés. Et puis l’ivresse ambian­te, la bon­ne humeur, les coups de blues, les coups de têtes, les bour­re-pif, le tout impré­gné de cha­leur humai­ne… et d’amour.

Dans cet uni­vers, je vois ceux qui bri­co­lent des bagno­les dans des gara­ges de for­tu­ne, sous des tôles ondu­lées, où ça sent à plein nez l’huile de vidan­ge, la gom­me de pneus fati­gués, dans une arriè­re-cour où ago­ni­sent quel­ques car­cas­ses de moteurs.

J’y vois aus­si tous ces gamins, tête bais­sée, à vélo sur des trot­toirs trop étroits, tou­tes ces mamies et leurs pous­set­tes à com­mis­sions, ces petits vieux et leurs clé­bards har­gneux, aboyant pour un rien. J’y vois le mon­de qui tour­ne sur un manè­ge impro­vi­sé…

Ce polar me fait aus­si pen­ser au film de Ber­nie Bon­voi­sin, Les démons de Jésus, avec sa super­be dis­tri­bu­tion, de Patri­ck Bou­chi­tey, à Vic­tor Lanoux, en pas­sant par Elie Semoun (en peti­te frap­pe), Antoi­net­te Moya, la magni­fi­que Nadia Farès, et bien enten­du l’inoubliable Thier­ry Fré­mont !

andre-faber

Faber, com­me si c’était lui…

Il y a aus­si du P’tit Quin­quin dans ce roman, série réa­li­sée par Bru­no Dumont. Par­ce que j’y vois des che­mins boueux menant à des fer­mes déla­brées, usées, fati­guées par les capri­ces d’une météo rugueu­se. J’y vois de grands bols fumants, au petit matin, gor­gés de café au lait, des tran­ches de pâté, des petits oignons blancs, des nap­pes grais­seu­ses aux motifs bien rin­gards, sur­char­gées de miet­tes de pain, des papiers tue-mou­ches, accro­chés à des pla­fon­niers. Années 50 : fenê­tres aux car­reaux cas­sés, rafis­to­lés à la va-vite ; vieux poê­les Godin, gavés de bou­lets, où l’on se réchauf­fe les palu­ches ; cui­si­nes qui sen­tent le graillon, buf­fets en for­mi­ca, cas­se­ro­les en alu bos­se­lées, cas­sou­let en boî­te à demi des­sé­ché.

Dans ce polar, enco­re, je vois le Tchao Pan­tin de Clau­de Ber­ri, avec là aus­si un joli cas­ting, Colu­che, Agnès Soral, Richard Anco­ni­na, Phi­lip­pe Léo­tard.

Cet­te qui­che est peut-être froi­de, mais elle dégou­li­ne de par­tout. Un côté pois­seux, humi­de, orga­ni­que. Urgen­ce de se met­tre à l’abri de ce mon­de si dur, impla­ca­ble. Ce mon­de qu’André Faber dis­til­le, avec intel­li­gen­ce, sub­ti­li­té, mali­ce… Ça sent la pous­siè­re, les fla­ques d’eau stag­nan­te, le mal-être des lais­sés pour comp­te, des oubliés au bord des che­mins.

Ce putain de polar fleu­re bon le die­sel, les lumiè­res au néon, les volu­tes de gaul­dos, le whis­ky bas de gam­me, ava­lé dans des gobe­lets en car­ton, les moby­let­tes « Chau­dron av 89 », avec ou sans saco­ches.

Y a de la gueu­le cas­sée dans ce bou­quin, pas cel­les de 14-18 1, mais cel­les de notre épo­que. Des tro­gnes que le mal de vivre a sévè­re­ment abi­mées. Des hom­mes rognés de l’intérieur, que la misè­re dévo­re à petit feu… Des gueu­les cas­sées qui, contre vents et marées, res­pi­rent la digni­té, l’humilité, le par­ta­ge, la fier­té, et sur­tout la fra­ter­ni­té. Tou­jours vivants par­ce que debout, face au mau­vais temps, aux mau­vais coups. Ils regar­dent leur exis­ten­ce s’évaporer, avec des étin­cel­les plein les miret­tes. Ils ont enco­re envie de croi­re, tou­jours et encore…en l’incroyable.

Mais il y a sur­tout dans ce polar du Dédé (pas le gros), le Faber, une plu­me, des phra­ses cise­lées qui se trans­for­ment en esquis­ses, en des­sins, en sto­ry-board, en film fina­le­ment. Cet­te his­toi­re méri­te, et don­ne envie d’être vue !

Fran­çois Pon­thieu

La Qui­che était froi­de, Les Édi­tions liber­tai­res, 180 pages, 13 euros.

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Notes:

  1. Sur la « Gran­de guer­re », André Faber a aus­si publié Tous les Grands-pères sont poi­lus, pré­fa­ce de Gérard Mor­dillat, 2014, Bou­rin édi­teur

Fillon-Pénélope. Quand on aime…

© andré faber 2017

 

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La pelote et les deux voyous

Trump Poutine voyous

© andré faber 2017

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D’où nous venons. Où nous allons. Il est temps de faire le point

 

Encore une ! Ça tourne. Mais pas bien rond. La bonne année quand même !

 

 

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7 Commentaires

Aidons Mme Lagarde à aller se rhabiller !

christine-lagarde-fmi

Cliquez sur l'image, vous n'en croirez pas vos yeux. Il y a deux ans, "Closer", ce magazine de la vulgarité totale, publiait sans barguigner, avec leurs coûts respectifs ("environ"), les élégances vestimentaires de Madame FMI. Cette pauvresse – "au goût très sûr pour les belles choses (et on la comprend)" – ne craignait pas d'étaler ainsi une garde-robe estimée à : 2800 + 1800 + 5900 + 3500 = 14.000 euros. [Merci François Ponthieu pour cette archive hors de prix !]

L’ « affaire Lagarde »… Quelle affaire ? On n’en parle déjà (presque) plus. Ça tourne si vite, le monde, l’actu, l’ordinaire des choses. Et aujourd’hui encore, un autre nouveau tour du monde, un nouveau héros à la voile. Et puis un héros de la chansonnette qu’on retrouve mort. 1 Toutes ces questions fondamentales. Tandis que les négligences, les étourderies de Madame Lagarde, ça c’est de la broutille à 400 millions, juste une insulte au peuple, même pas tancée par la Cour de Justice [sic] de la République – qui prononce en l’occurrence un véritable déni de justice. Sinon, comment justifier à la fois une faute et une non-faute ?

Alors, quelle République ? Voilà comment ils la galvaudent – les Lagarde, les Cahuzac, les Tapie et tant d'autres – la « Chose Publique », Res Publica ; ces escrocs, ces brigands, ces bandits – et j’en passe ! Cette République considérée comme une traînée, sur laquelle on ne se retourne même plus, une gueuse pour maquereaux profiteurs (pléonasmes) prêts à la refiler aux autres proxos du FN déjà en piste, prêts à la recycler au Nom du Peuple, bien sûr, et même de la République !

Une pétition circule pour exiger « un vrai procès pour Christine Lagarde ». Plus de 200.000 signatures ont été recueillies [la signer ici]. C’est encore trop peu compte tenu de l’outrage à ce qu’un George Orwell appelait la décence commune.

Car nous sommes bien en l’occurrence dans l’indécence totale. Des images de plus en plus nombreuses circulent sur la toile, prenant le relais des mots qui s’étouffent dans la colère, comme les miens ici.

Voici un échantillon de ces photos et dessins qui expriment une révolte des esprits, signes peut-être avant coureurs de révoltes « tout court » qu’ils n’auront pas vu venir

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Notes:

  1. Thomas Coville et George Michael, selon la Une du Monde. Je n'ai rien contre eux, je souligne juste un ordre des valeurs médiatiques.

« Les Actualités » de 1946. « C’était Noël quand même… »

En ces temps-là, l’actualité pas­sait par les écrans de ciné­ma. Avec l’impayable ton pleur­ni­chard du spi­queur et son prê­che à deux bal­les, « Les Actua­li­tés » impo­sait en dix minu­tes une vision du mon­de pour le moins étri­quée. Au menu, pour ce 25 décem­bre 1946 : Saut à ski au trem­plin de See­gru­be dans le Tyrol autri­chien, cat­ch sal­le Wagram, mort de Paul Lan­ge­vin, inno­va­tion : le cais­son chi­rur­gi­cal, étu­de des rayons cos­mi­ques, retour des bagnards de Cayen­ne à l’île de Ré, fouilles à Car­tha­ge, ves­ti­ges de la civi­li­sa­tion aztè­que au Mexi­que, ima­ges de Noël 1946, Boxe : mat­ch Cer­dan contre Char­ron… (pri­vé d’images). On ne crai­gnait pas le mélan­ge des gen­res dans une hié­rar­chie des sujets plus que rela­ti­ve. C’était il y a soixan­te-dix ans. Pas de quoi être nos­tal­gi­que. [© Docu­ment Ina]

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Trente minutes pour « se brosser le cerveau »… et repenser la démocratie

David Van Rey­brou­ck (Bru­ges, 1971) a étu­dié l’archéologie et la phi­lo­so­phie. Ce qui peut être uti­le pour aller au fond des cho­ses et réflé­chir. Et aus­si pour pas­ser à l’acte, ges­te plus rare. Sur­tout lorsqu’il s’agit de repen­ser la démo­cra­tie à l’heure où cel­le-ci se por­te au plus mal, en par­ti­cu­lier là où elle est cen­sée gou­ver­ner – ce ver­be qui a don­né le mot gou­ver­nail… On le déplo­re, hélas, dans les cir­ques élec­to­raux qui achè­vent de dis­cré­di­ter le spec­ta­cle poli­ti­cien, en Euro­pe com­me aux Etats-Unis.

En 2011, David Van Rey­brou­ck lan­ce le G1000, un som­met et une orga­ni­sa­tion de citoyens qui sert main­te­nant de pla­te-for­me d’innovation démo­cra­ti­que en Bel­gi­que. Il y pro­meut la démo­cra­tie déli­bé­ra­ti­ve – ou par­ti­ci­pa­ti­ve. L’idée n’est pas neu­ve – elle remon­te même à la Grè­ce anti­que [voir ici] –, mais se trou­ve ain­si vivi­fiée par une remi­se à jour avec pra­ti­que direc­te à par­tir du tira­ge au sort d’un grou­pe d’information, de réflexion et de déci­sion. Sa réflexion se nour­rit de ces pra­ti­ques et de main­tes obser­va­tions et consi­dé­ra­tions – notam­ment sur la paix inté­rieu­re de cha­cun. En quoi, elle peut pré­ten­dre à une por­tée uni­ver­sel­le.

Ces tren­te minu­tes de vidéo [docu­ment de Télé­ra­ma] valent le coup ; d’autant qu’elles per­met­tent aus­si une bel­le ren­con­tre.

• On peut lire aus­si : Contre les élec­tions de David van Rey­brou­ck, Actes Sud, 220 pp., 9,50 €.

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Syrie. « Faut faire quelque chose ! »…

…Mais quand, se demande Monsieur Lhomme

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© andré faber 2016
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Syrie. Guerre et paix, l’éternel conflit des hommes

La paix entre États, comme la paix civile, sont d'universels symboles de la paix du coeur. Ils en sont aussi les effets.(Chevalier-Gheerbrant, Dictionnaire des symboles)

La terrible agonie d'Alep et de sa population touche l'humanité entière. Ou, du moins, devrait-elle la toucher – ce qui changerait peut-être la face du monde. Mais son atrocité renvoie à ses causes, souvent incompréhensibles. Des parallèles sont tentées avec l'Histoire récente : certains voient en Syrie une guerre civile semblable à la guerre d'Espagne (1936-1939) qui fut le prélude au deuxième conflit mondial. Issa Goraieb, éditorialiste au quotidien francophone de Beyrouth, L'Orient-Le Jour, tentait ce rapprochement l'an dernier :

"Les avions et pilotes russes dépêchés à l’aide d’un Bachar el-Assad en mauvaise posture ne sont autres, en effet, que la légion Condor qu’offrait Hitler au dictateur Francisco Franco. À l’époque, l’Italien Mussolini se chargeait, lui, d’expédier des combattants ; c’est bien ce que font aujourd’hui en Syrie les Iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah, qui s’apprêteraient à lancer une offensive terrestre majeure pour consolider la Syrie utile de Bachar. Quant aux brigades internationales, formées de volontaires venant de divers points de la planète pour prêter main-forte aux républicains espagnols, c’est évidemment Daech qui en décline actuellement une réédition des plus sulfureuses." [L'Orient-Le Jour, 03/10/2015]

"Sulfureuse", c'est peu dire, sinon maladroit. De son côté, Jean-Pierre Filiu, analyste de l'islam contemporain, insiste aussi sur ce parallèle historique, marquant bien une différence tranchée :  «Si la Syrie est notre guerre d’Espagne, ce n’est pas du fait d’une assimilation fallacieuse des djihadistes aux brigadistes, mais bien en raison de la non-intervention occidentale». [Mediapart, 7/08/2016] Encore fallait-il le rappeler et le souligner : s'engager pour un idéal de libération politique diffère foncièrement du renoncement dans le fanatisme et l'asservissement religieux.

Pour Ziyad Makhoul, lui aussi éditorialiste à L'Orient-Le Jour : "Ce n'est plus une tendance, ou un glissement progressif. C'est une nouvelle réalité. Le monde régresse à une vitesse insensée, que ce soit à cause des vicissitudes de la globalisation, de la tribalisation des esprits, ou de la résurrection de l'hyperreligieux. Ce monde qui est encore le nôtre s'obscurcit, se recroqueville dans ses phobies (de la lumière, de l'autre...) et se calfeutre dans une barbarie (et une revendication et une banalisation de cette barbarie) foncièrement moyenâgeuse." [15/12/16]

"Moyenâgeuse"…  passons sur cet anachronisme malheureux (l'histoire du Moyen Âge exige la nuance… historique). Mais soit, il y a de l'irrationnel dans la folie guerrière des hommes à l'humanité relative… D'où vient, en effet, cette tare frappant l'homo pourtant sapiens – ainsi le décrit-on – incapable d'instaurer la paix comme mode de relation entre ses congénères ? Cet espèce-là, bien différenciée des autres espèces animales en ce qu'elle est si capable de détruire ses semblables, et sans doute aussi de s'autodétruire. J'entendais, dans le poste ce matin, Jean-Claude Carrière s'interroger sur le sujet et précisément sur la Paix, avec majuscule 1. Car l'Histoire (grand H) et toutes les histoires, presque toutes, qui nourrissent notamment la littérature, le cinéma, les arts…, s'abreuvent à la guerre. On y voit sans doute un effet du poison violent qui tourneboule les hommes, les mâles : la testostérone. Peu les femmes-femelles qui en fabriquent bien moins, ou qui le transforment mieux, en amour par exemple – sauf exceptions, bien entendu, dans les champs de compétition de pouvoir, politique et autres. Ce qui se traduit, soit dit en passant, par des prisons peuplées d'hommes à 90 pour cent…

Le même Jean-Claude Carrière relevait aussi que l'empire romain avait établi la paix pendant plusieurs décennies sur l'ensemble de son immense domaine. "Pourquoi ? Il accueillait toutes les croyances." 2 C'est bien l'objectif de la laïcité – du moins dans le strict esprit de la loi française de 1905. On peut y voir une réplique politique et positive à la folie humaine, vers son édification et sa longue marche vers la Paix. On en est loin, pour en revenir à la guerre en Syrie. Poutine a su montrer et démontrer "qu'il en a" [de la testostérone…], en quoi il est soutenu et admiré par d'autres [qui en ont aussi !], comme Jean-Luc Mélenchon, pour ne parler que de lui.

Des nuances intéressantes, du point de vue politico-diplomatique, ont été apportées hier soir [15/12/16] sur France 2 qui consacrait une longue soirée à Vladimir Poutine "des origines à nos jours". Nuancée, donc, l'analyse de l'ancien ministre des Affaires étrangère, Hubert Védrine, faisant ressortir l'inconséquence méprisante des "Occidentaux" face à la Russie post-soviétique, en quête de reconnaissance internationale – ce que l'Europe lui a refusé ! D'où, aussi, les poussées de l'hormone en question… grande fournisseuse de guerres et de morts.


Jean-Claude Carrière : "Je voudrais bien que... par franceinter

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Notes:

  1. Il vient de publier La Paix (Ed. Odile Jacob)
  2. Du même Ziyad Makhoul (L'Orient-Le Jour), cette note : " Jacques Le Goff savait que l'Occident médiéval était né sur les ruines du monde romain, qu'il y avait trouvé appui et handicap à la fois, que Rome a été sa nourriture et sa paralysie. Ce qui naîtra des ruines et des cadavres d'Alep(-Est) risque d'être infiniment moins fascinant. Terriblement plus mortel."

Trump-Poutine. Transe en danse avec Faber

Trump-Poutine. Transe en danse avec Faber

© andré faber 2016
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Castro selon Faber

© andré faber 2016

© andré faber 2016

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Cuba. Fidel Castro en apothéose funèbre

Mort, Fidel Castro peut désormais accéder à l’apothéose, dernier grade qui manquait à sa gloire. Il était temps car l'icône se craquelle. Les cérémonies d’adieu au « commandante » s’annoncent grandioses – de vraies pompes funèbres. Mais les « grands » de ce monde modèrent leurs élans « obséquieux »… Ils ne feront pas tous le voyage, pressentant que l’Histoire se garde désormais d’absoudre à l’aveuglette. Une page de Cuba s’est déjà tournée pour les centaines de milliers d’exilés. Cette fois, c’est le livre du mythe révolutionnaire qui va se refermer sur un peuple abusé, gavé de palabres. Un peuple qui va enterrer le Père sans l’avoir tué.

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Il y en eut tant d’autres de ces cérémonies à la gloire du « Commandante » rassemblant son million et plus de « communiants » ! Ce jour-là, c’était jour de fête : la Revolucion offrait la journée de congé, les sandwiches et la bière. Il aurait fait beau snober l’événement ! Sans parler de la vigilance des CDR, Comités de défense de la révolution quadrillant le pays jusqu’aux blocs d’immeubles. Un flicage intégré aussitôt la prise de pouvoir. Au départ, tout peut se justifier dans un processus révolutionnaire. D’autant que l’ennemi ne tarde pas à surgir. Et que cet ennemi sera toujours menaçant, utilement menaçant. Castro en fera son dogme : « Dans une forteresse assiégée, toute dissidence est une trahison ». C’est une phrase de Saint Ignace de Loyola – n’oublions pas que Fidel Castro a fréquenté l’école des jésuites à Santiago…

Le castrisme est enfant de l’Oncle Sam. Il lui a ouvert un boulevard idéologique et surtout politique, selon la pratique impérialiste constitutive des Etats-Unis, celle de la force immanente, mue par le dollar, les armes et bénie de la « main de Dieu » – In God we Trust. Il en fut ainsi des Amérindiens, d’abord, puis des innombrables interventions de la CIA et des militaires 1 Avec son embargo qui resta inefficace en fin de compte 2, le régime américain ne laissa plus d’autre choix à Castro que de se tourner vers l’Union soviétique. De même que la faillite de l’URSS en 1990 imposa le mariage avec le Venezuela de Chavez.

Parmi les adorateurs de « Fidel » (et de Chavez), son camarade Jean-Luc Mélenchon qui, lui, entrera bien dans l’Histoire avec deux fameux tweets (cliquer pour les agrandir) :

twit-melenchon1

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La grande force de Castro – au risque même d’un conflit nucléaire ! – a été d’internationaliser sa résistance à l’empire voisin 3. tout en exploitant à fond l’image biblique du David barbudo affrontant l’affreux Goliath, se prêtant objectivement à cette mise en spectacle dans lequel il tenait le sale rôle. D’où le capital de sympathie accumulé par le régime de Cuba et sa « révolution des Tropiques » à base de rhum, cigares, salsa et petites pépées. De quoi séduire plus d’un Hemingway, et des cohortes de touristes bien canalisés, sans oublier les précieux relais idéologiques que constituaient les intellectuels ébahis, à l’esprit critique en berne.

Ils accoururent à toute vitesse, pour se limiter aux Français, les Gérard Philipe, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, les Agnès Varda, Chris Marker, Jean Ferrat, Bernard Kouchner, Claude Julien, les écrivains Michel Leiris, Marguerite Duras, Jorge Semprun ou l'éditeur François Maspero. Même François Mitterrand, et Danielle surtout, présentèrent leur dévotion au « commandante », sans oublier évidemment Régis Debray – qui en revint sur le tard… Même de Gaulle, de Villepin et jusqu’à Dupont-Aignan saluaient Castro le souverainiste !

Je dois dire que je fus – un peu – de ceux-là, ayant commis quelques articles pas très regardant sur les dessous d’un système manipulateur, avec l’excuse non absolutoire de la jeunesse – c’était de surcroît en mai 68 ! Je n’en fus pas pour autant récompensé : ayant émis quelques timides critiques, Cuba me priva de visa professionnel et dut, par la suite, me contenter d’une visite « touristique », libre mais malgré tout un peu risquée. 4 Cependant tout se passa sans encombres. J’en tirai quelques articles, dont celui-ci, encore inédit.

Place d’Armes, dans la vieille Havane, novembre 2008.

Agitant un petit drapeau russe, le guide rassemble son troupeau du jour. Les bouquinistes vendent la révolution et ses produits dérivés plus ou moins jaunis. Le Che, Camilo Cienfuegos, Hemingway et même Sartre, de Beauvoir. Et Fidel, certes. En bonne place sur son présentoir en bois peint, trône le Cien horas con Fidel, récit des cent heures que le lider maximo a passées en compagnie d’Ignacio Ramonet, qui fut patron du Monde diplomatique

Je m’interroge sur la couverture du livre, sur la photo de Castro, casquette et tenue « olive verde » de rigueur, regard noir, étrange, œil déjouant l’autre ; un œil troublant, comme absent. Il se tient la barbe, entre pouce et index qui semblent aussi obliger le sourire. Sourire ou rictus ? Pose ou attitude de doute – il serait temps… L’image date d’avant la maladie déclarée.

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La Havane, place d’Armes. La bouquiniste a juré ses grands dieux qu’elle n’était pour rien dans ce rapprochement pour le moins sacrilège entre Pinocchio et les cent heures d’entretien Castro-Ramonet… [Ph. gp]

Cent heures…, soit, disons, vingt jours à palabrer… Vingt jours, la durée de mon périple à travers l’île, à la rencontre « des gens » ; à les observer et les écouter, à tenter de comprendre dans sa complexité ce pays si attachant et déroutant. Au pluriel et en espagnol, palabras veut dire discours. En cubain, il ne peut s’agir que des grand-messes castristes. Des offices pagano-religieux voués au culte du lider, place de la Révolution, sous l’œil statufié de José Marti, l’Apostol et père de l’Indépendance, désormais secondé par l'effigie grandiose du Che, devant une foule millionnaire (mais si pauvre) soumise au prêche interminable d’un bonimenteur de carrière…

Roi du baratin pompeux autant que redondant et démagogue, Fidel Castro aura passé au total des mois entiers, voire des années à palabrer. Ses discours ont parfois dépassé les sept heures, à l’image de l’enflure du personnage, de son ego sans limites. Assurément, un tel désir d’adoration par la multitude est bien le propre des dictateurs et de leurs structures caractérielles ; ou bien aussi, il est vrai, des prédicateurs et autres évangélistes si en vogue en ces temps de désespérance.

Je suis toujours devant ce bouquin, m’interrogeant sur la motivation d’un Ignacio Ramonet cédant lui aussi, façon « Monde diplomatique », à une forme d’adoration complice, fût-elle mâtinée de quelque audace critique. Car l’autre tient le beau rôle, côté pouvoir, et le dernier mot – au nom du premier, « L’Histoire m’absoudra », que lançait Castro lors de son procès pour l’attaque en juillet 1953 de La Moncada, caserne de Santiago, l’autre grande ville cubaine. Un slogan de tribunal prononcé tout exprès comme une formule de com’, et une manifestation, déjà, du plus monstrueux des orgueils. Car d’entrée de jeu – il s’agit bien de l’acte théâtral fondateur de la saga castriste –, il exigeait l’Absolution. Tout comme Hitler qui, avant lui, avait lancé la même prédication. La comparaison s’arrête là. Là où l’Histoire questionne les fondements des pouvoirs et de leurs plus virulents agents, avant de passer le relais aux scrutateurs de l’inconscient.

Tandis que reculant d’un pas, je découvre, jouxtant le Castro-Ramonet, un autre livre, bien malicieux celui-là, dans le fond comme dans la présence, si incongrue sur le présentoir…  Las Aventuras de Pinocho voisine, là, juste à côté d’un Commandante soudainement gêné par cette marionnette au nez accusateur… La bouquiniste, que j’interpelle en blaguant, elle-même rigolant de bon cœur, jure ses grands dieux qu’elle n’y est pour rien, que c’est là un pur fait du hasard ! Je ne la crois pas.

Le mensonge… Sur un mur, à Guantanamo – la ville, pas la base états-unienne –, je relève ce graffiti décrépi : « Revolucion es no mentir jamas ». Ne mentir jamais… La brave injonction, comme on en trouve tant, aux couleurs désormais souvent délavées. À Baracoa, pointe orientale de l’île, assis à la porte d’un entrepôt vide, un jeune gardien encadré par deux longues citations murales de José Marti. Qu’en pense-t-il ? Il se lève pour les lire comme s’il les découvrait à l’instant : « Son palabras antiguas », des vieux mots, résume-t-il avant de se rasseoir. Comme si la bonne et vieille propagande s’était usée d’elle-même, polie par les ans, fatiguée. Comme si le mensonge d’État n’opérait plus, même pas par opposition.

A l’aéroport régional, dans la petite salle d’attente pour le vol vers La Havane, une télé diffuse son émission d’éducation politique. Il y est justement question, une fois de plus, de la Moncada et du fameux slogan « L’histoire m’absoudra ». Je suis le seul étranger, semble-t-il – et le seul à regarder cet écran dont tout le monde se contrefout.

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Santiago. Même si des améliorations récentes ont été apportées, les Cubains continuent à s’entasser dans des sortes de bétaillères pour se rendre au travail. [Ph. gp]

La propagande élevée comme un art politique suprême. Une pratique redoutable et ancienne. Voici comment j’en fus victime –  en mai 68 !…Jeune Tintin débarqué là-bas pour son premier grand reportage, regroupé à l’arrivée avec cinq ou six autres journalistes européens. Proposition de mise à disposition d’un minicar, d’une interprète – Olga, charmante blonde… – et d’un « accompagnateur » à fine moustache noire, Eduardo, non moins affable. Programme de visite alléchant. Le Che venait de mourir en Bolivie et le régime castriste s’affairait à orchestrer son immortalité. Mai 68 était amorcé, en France et ailleurs dans le monde, la Tchécoslovaquie pas encore remise au pas – une affaire de semaines. La crise des fusées, 1962, déjà lointaine. Cuba cueillait les dividendes d’une sympathie internationale pas seulement de gauche.

Et la petite bordée de journalistes allait se faire avoir dans la grande longueur, Tintin y compris, bien sûr. On nous balada ainsi – c’est bien le mot – dans le décor révolutionnaire en construction, de plantations de tabac en plage du « débarquement » (Playa Giron, « Baie des Cochons », mercenaires, CIA, Kennedy,1961), de la ferme de Fidel et son élevage de crocodiles en match de base-ball, etc. Que la révolution est jolie !

Manquait tout de même le pompon, qui allait nous être proposé, comme supplément au programme, par l’aimable Eduardo et néanmoins commissaire politique – comment aurait-il pu en être autrement ? Le soupçon ne m’en vint toutefois que tardivement, un matin très tôt où ayant rendez-vous avec un opposant (car il y en avait déjà !), je m’aperçus qu’Eduardo me filait de près, m’obligeant à renoncer et à rebrousser chemin…– J’ai une proposition à vous faire, nous dit-il un matin, en substance : aller à l’île des Pins, tout juste rebaptisée « île de la Jeunesse », afin d’y visiter l’ancienne prison de Batista, où Castro lui-même fut enfermé, et aujourd’hui transformée en lycée modèle…

Comment ne pas adhérer à une telle offre ? La chose s’avérait bien un peu compliquée à organiser, mais voilà l’escouade embarquée, puis débarquée dans l’île au trésor castriste. On n’y séjournerait qu’une journée et une nuit, selon un emploi du temps chargé. Chargé et contrarié par quelques aléas malencontreux. Ce qui n’empêcha pas la visite d’une ferme elle aussi modèle, ni de la maison qu’Hemingway avait dû fréquenter jadis. Mais de la fameuse ex-prison, nous ne pûmes rien voir. Ce n’était pas si grave, puisqu’elle s’était inscrite dans nos imaginations. Quelques « détails » suffiraient à nourrir nos papiers. Ce qui fut fait…

Extrait de mon reportage paru en juillet 68 dans plusieurs quotidiens régionaux : « Quelle est l’image la plus hallucinante ? La crèche des bambins de San Andrès parachutée en pleine Sierra de los Organos ? […] Ou encore cette prison de Batista transformée en école technique à l’île de la Jeunesse ? » Bien joué, non ? Car il s’était bel et bien agi d’une manœuvre grossièrement subtile. Si grossière qu’elle ne pouvait que marcher ! Comment eussions-nous pu suspecter un tel stratagème alors que rien n’avait obligé nos « hôtes » à organiser une telle expédition à l’île de la Jeunesse ? Les difficultés pratiques pour nous y amener ajoutait encore à l’évidente bonne foi de ses organisateurs…

imgresOr, ce n’est que huit années plus tard que j’eus la révélation de l’entourloupe : lorsque parut, fin 76 chez Belfond,  7 ans à Cuba – 38 mois dans les prisons de Fidel Castro. Pierre Golendorf [ancien correspondant de L’Humanité à La Havane] y racontait par le détail les conditions de son arrestation et de son incarcération à La Havane, puis… à l’île des Pins. Dans ce qui était bel et bien demeuré une prison-modèle !

J’avais – nous avions tous, ces journalistes « baladés », été enfumés, mouchés, abusés. Mais la leçon, il faut le reconnaître, apparut magistrale. 5. Chapeau l’intox ! On reconnaissait là un vrai savoir-faire sans doute acquis dans quelque école soviétique. Les élèves cubains montraient de réelles dispositions à égaler sinon à dépasser les maîtres formés à la redoutable propagande stalinienne. Dépasser, non : surpasser, puisque le régime a tant bien que mal survécu à l’effondrement de l’URSS et qu’il continue à œuvrer avec constance et efficacité dans son art consommé de la propagande.

–––––––––––

À n’en pas douter, aujourd’hui, dans toute l’île, de La Havane à Santiago, la machine mystificatrice est en chauffe maximale pour monter au zénith de la propagande mondiale le spectacle des obsèques du « lider maximo », dieu du socialisme…

Cette machine-là n’a jamais cessé de tourner, durant plus d’un demi-siècle ! Deux générations y ont été soumises ; à commencer par les Cubains, bien sûr, mais aussi l’opinion mondiale abreuvée au mythe entretenu de l’héroïsme castriste et guevariste. 6

L’historien – et a fortiori le « pauvre » journaliste sont bien démunis face aux tornades mystifiantes dont les récits prennent force mythique de Vérité éternelle et risquent ainsi de les emporter. Ce que décrit bien, entre autres, l’écrivain et philosophe suisse Denis de Rougemont :

« […] les mythes traduisent les règles de conduite d'un groupe social ou religieux. Ils procèdent donc de l'élément sacré autour duquel s'est constitué le groupe […] un mythe n'a pas d'auteur. Son origine doit être obscure. Et son sens même l'est en partie […] Mais le caractère le plus profond du mythe, c'est le pouvoir qu'il prend sur nous, généralement à notre insu […] » 7

Le mythe est insidieux, il nous pénètre aisément par le biais de notre aptitude à la croyance, ce désir de certitude autant que de rassurance. Les révolutions s’y alimentent et l’alimentent par nécessité de durer. C’est ainsi qu’elles commencent « bien » (ça dépend pour qui, toutefois…), avant de s’affronter à la dure réalité, qu’il faudra plier par la violence et le mensonge. Il n’en a jamais été autrement, de la Révolution française à la bolchevique, en passant par le castrisme, le maoïsme et jusqu’aux « printemps arabes ».

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Trinidad. Croisement d’américaines. Entre les deux ailes de la Plymouth, le gamin en tee-shirt « Miami Beach » tire la langue au photographe… et à un demi-siècle de castrisme. [Ph. gp]

Restons-en au castrisme et une illustration de son caractère monstrueux, dont certains se souviennent peut-être car elle fit grand bruit. Il s’agit de l’affaire Ochoa, soldée par des exécutions, en 1989 :

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Arnaldo Ochoa. Complice forcé et victime d'un procès stalinien.

Arnaldo Ochoa, général de tous les combats, héros national – Sierra Maestra, Santa-Clara avec le Che, Baie des Cochons, puis Venezuela, Éthiopie et Angola – condamné à mort et exécuté en 1989 pour « trafic de drogues ». Il avait eu le tort de résister aux Castro et peut-être même de préparer une évolution du régime. Démasqué, Fidel lui avait imposé un marché de dupes : prendre sur lui ce trafic de drogues entre Cuba et les narcos de Colombie que la CIA s’apprêtait à mettre au grand jour, en échange d’une condamnation à la prison avec une libération arrangée ensuite. D’où la confession autocritique de Ochoa, qui fut cependant exécuté, avec d’autres, un mois après sa condamnation à mort. Le régime fit de ce procès littéralement stalinien, tenu par des juges militaires, retransmis en direct à la télévision, une opération de propagande dont il a le secret. On peut en suivre les principales phases sur internet. C’est stupéfiant – sans mauvais jeu de mots.

Les dirigeants cubains ont toujours voulu masquer toute dissidence et même tout désaccord avec la ligne politique. Le régime ne peut admettre que des « déviances » ("folie", "perversions sexuelles")  ou des « fautes morales » personnelles. À Cuba, la presse est unique, sous contrôle étatique total ; de même la magistrature ; et aussi toute l’économie, en grande partie aux mains des militaires… Il n’y a plus que les Cubains abusés, ou résignés à la servitude volontaire, faute d’avoir pu s’exiler – j’en ai rencontré ! Ailleurs, notamment en France, la désillusion a commencé à poindre, y compris à Saint-Germain-des-Près ; il n’y a plus que le restant des communistes encartés et des Mélenchon mystico-castristes pour allumer des cierges en hommage au Héros disparu.

Tandis que, de La Havane à Santiago, « on » s’échine à faire perdurer le mythe de la Revolucion éternelle – ¡ Hasta siempre ! Patria o muerte ! Les derniers acteurs de cette pièce dramatique s’effacent peu à peu ou meurent avec cette hantise : Que l’Histoire ne les acquitte pas.

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Notes:

  1. Pour rappel : Iran (1953), Guatemala (54), Cuba, Baie des Cochons (61), Brésil, Sud-Vietnam (64), République dominicaine, Uruguay (65), Chili (73), Argentine (76), Grenade (83), Nicaragua (84), Panama (89).… Sans oublier la Guerre du Golfe, le Koweït, l’Irak, l’Afghanistan…
  2. J’ai déjà souligné à quel point cette mesure servit à masquer l’incurie du gouvernement des Castro, en particulier l’échec de la politique agraire décidée par Fidel lui-même. Voir à ce sujet la clairvoyante analyse de René Dumont dans son ouvrage Cuba est-il socialiste ? (La réponse est dans la question…) Dans la terminologie castriste et sa propagande, l’embargo a toujours été traduit par bloqueo. Or, il ne s’agit nullement d’un blocus au sens maritime et aérien. Les échanges commerciaux avec Cuba ont été compliqués mais non bloqués. Même des compagnies étasuniennes ont commercé avec Cuba, où un cargo américain assurait une navette commerciale par semaine, ainsi que je l’avais relevé sur place.
  3. Résumé par la formule de Guevara :« Allumer deux, trois, plusieurs Viêtnam »
  4. Journaliste sans visa professionnel, touriste incertain débarquant à La Havane parmi les 400 touristes français quotidiens. J’avais été photographié ici-même en 68 pour les besoins d’une carte de presse cubaine – que j’ai gardée…. Il est vrai que c’était avant l’informatique. Mais je venais de lire ou relire toutes ces histoires terribles de répression, ces témoignages des Golendorf, Valladarès, Huber Matos et leurs années de geôles ; parcouru les rapports de Reporters sans frontières, du CPJ (Centre de protection des journalistes) et de l’IFEX (Échange international de la liberté d'expression) sur la répression des journalistes et des militants des droits de l’homme ; pris contact avec des confrères de retour de reportage… Tout ce qu’il fallait pour lester de parano mon équipement de base.
  5. Ce fut aussi ma plus belle leçon de journalisme : pratiquer strictement le scepticisme méthodique. En 1986, Albin Michel publia Mémoires de prison, Témoignage hallucinant sur les prisons de Castro. Il s'agissait du récit de l'écrivain cubain Armando Valladarès, détenu durant 22 ans, torturé, libéré après une vaste campagne internationale.
  6. Il y aurait tant à dire sur l'icône Guevara, nommé en 1959 par Fidel Castro commandant et « procureur suprême » de la prison de la forteresse de la Cabaña. Il est ainsi surnommé le carnicerito (le petit boucher) de la Cabaña. Pendant les 5 mois à ce poste il décide des arrestations et supervise les jugements qui ne durent souvent qu'une journée et signe les exécutions de 156 à 550 personnes selon les sources. 
  7. D. de Rougemont, L'Amour et l'Occident, 10/18, 2001

Cuba. Castro, le tyran illusionniste

2382184templateidscaledpropertyimagedataheight177v3width312cmpartcom-arte-tv-wwwPourtant sacralisé, immortalisé, Fidel Castro a fini par mourir. Quatre-vingt-dix ans. Tout de même, les dictatures conservent… Ses obsèques vont être grandioses, c’est bien le moins pour couronner la fin d’un tel règne. Neuf jours de deuil national ! Quatre jours à balader ses cendres, reliques d’une « révolution » sanctifiée, spectacle politique, iconographique, religieux, médiatique… Je pèse mes mots, qui pointent les angles du grand Spectacle qui, en effet, a produit, entretenu, consacré le castrisme. Comment cela s’est-il opéré ? Comment cela a-t-il tenu, durant plus d’un demi-siècle ? Comment cela perdure-t-il encore, malgré les désormais évidentes désillusions ?

Comment devient-on tyran ?

Chez les anciens Grecs, « tyran » désignait un homme qui avait pris le pouvoir sans autorité constitutionnelle légitime. Le mot était neutre, tout comme la chose, n’impliquant aucun jugement sur les qualités de personne ou de gouvernant. 1 Le parallèle avec Cuba et Castro, si loin dans le temps et les lieux, c’est la constance du processus d’évolution du Pouvoir. Dans la Grèce antique, de tyran en tyran, l’exercice du pouvoir passe peu à peu d’une forme disons libérale à celle d’un pouvoir militaire incontrôlé. Et les tyrans le devinrent dans le sens d’aujourd’hui.

En tant que phénomène idéologique, le castrisme peut s’analyser selon plusieurs angles :

le contexte géopolitique de la guerre froide plaçant Cuba entre le marteau et l’enclume des impérialismes américain et soviétique ;

l’habileté machiavélique de Fidel Castro dans sa conquête et sa soif du pouvoir avec un sens extrême de la communication, mêlant mystique et mystification ;

la complicité objective des « élites » occidentales surtout, mais aussi tiers-mondistes, fascinées par le castrisme comme « troisième voie » politique.

Ces trois piliers principaux ont permis à Castro d’asseoir une dictature « aimable », sympathique, voire humaniste – une « dictature de gauche » a même osé Eduardo Manet, dramaturge français d’origine cubaine ! « Poids des mots, choc des photos », surtout s'il s'agit d'images pieuses, celles du héros moderne, incarnation du mythe biblique de David contre Goliath. Images renforcées par les multiples tentatives d’assassinat (plus ou moins réelles, sinon arrangées pour certaines) menées par la CIA, jusqu’au débarquement raté d’opposants dans la Baie des Cochons. Ce fiasco militaire ajoute à la gloire du « commandante », gonflant la légende commencée dans la Sierra Maestra avec la guérilla des barbudos, sympathiques débraillés fumant le cigare en compagnie de leur chef adulé, fort en gueule et belle-gueule, taillé pour les médias et qui saura en user et abuser – le New York Times et CBS envoient bien vite leurs reporters.

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L'icône au service de la mythologie. Que la révolution était jolie !

Aujourd’hui, en ces temps d'homélies, on entend sur les radios claironner la doxa consistant à blanchir les excès « autoritaires » en les mettant sur le dos des méchants Américains et leur « embargo », cause de tous les maux des malheureux et valeureux Cubains ! Ledit embargo a certes causé de forts obstacles dans les échanges commerciaux, et financiers surtout, avec l’île ; mais il ne les a pas empêchés ! Les États-Unis sont même le premier pays pour les échanges commerciaux (hors produits stratégiques, certes) avec Cuba. Cet embargo – toujours qualifié de blocus par le gouvernement cubain, ce qu’il n’est nullement ! – a surtout servi à renforcer, en la masquant, l’incurie du régime, chargeant ainsi le bouc émissaire idéal. J’ai montré tout cela lors d’un reportage publié en 2008 dans Politis [L’espérance était verte, la vache l’a mangée, décembre 2008 – disponible en fin d'article] qui m’a valu les foudres de Jeanne Habel, politologue spécialiste de Cuba, et d’être traité d’ « agent de la CIA »…

Passons ici sur l’itinéraire du « futur tyran »,  même si les biographies sont toujours des plus éclairantes à cet égard. Rappelons juste que Castro fut soutenu par les Etats-Unis dès son opposition à la dictature de Batista. Après la prise de pouvoir en 1959, son gouvernement est reconnu par les États-Unis. Nommé Premier ministre, Castro est reçu à la Maison Blanche où il rencontre Nixon, vice-président d’Eisenhower. Les choses se gâtent quand Castro envisage de nationaliser industries et banques, ainsi que les secteurs liés au sucre et à la banane. Il se tourne alors vers l’Union soviétique – qui achète au prix fort la quasi-totalité du sucre cubain. C’est la casus belli : les États-Unis n’auront de cesse d’abattre le « régime communiste » instauré à 150 kilomètres de ses côtes.

J’ai aussi fait apparaître dans ce même reportage comment le refrain de « la santé et de l’éducation gratuites », unanimement repris dans les médias, relève avant tout de slogans publicitaires. Sans même parler de la qualité des soins et de l’enseignement, leur « gratuité » se trouve largement payée par la sous-rémunération des salariés cubains : l’équivalent d’une quinzaine d’euros mensuels en moyenne !

Si toutefois ce régime a tenu sur ses trois piliers boiteux, c’est au prix d’une coercition du peuple cubain. À commencer par le « récit national » – l’expression est à la mode – entrepris dès la prise du pouvoir par Castro, propagé et amplifié par l’enseignement (gratuit !) sous forme de propagande, et par les médias tous dépendants du régime. Coercition dans les esprits et aussi coercition physique par la surveillance et le contrôle étroits menés dans chaque quartier, auprès de chaque habitant, par les Comités de défense de la révolution. De sorte que la dissidence apparaisse comme unique forme possible d’opposition – d’où l’emprisonnement politique, l’exil clandestin, la persécution des déviants.

castro-colombe-1Tyran, certes, Castro était aussi et peut-être d'abord un séducteur des masses doublé d’un illusionniste. Ses talents dans ce domaine étaient indéniables et à prendre au pied de la lettre : ainsi quand, lors d’un de ses interminables sermons, quand il fait se poser, comme par miracle, une blanche colombe sur une de ses épaules… La séquence fut filmée, pour entrer dans l’Histoire… mais la supercherie démontée quelques années plus tard.

Le castrisme, ai-je souligné dans mes reportages, est avant tout un régime de façade – tout comme ces façades d’allure pimpante, restaurées pour la cause, entre lesquelles se faufilent les touristes béats au long des circuits des voyagistes. Ces touristes peuvent aussi, bien souvent, être rejoints par nombre de journalistes, écrivains, politiciens et divers intellectuels en mal de fascination exotique.

La mort de Castro n’implique pas forcément celle du castrisme. Mais que survivra-t-il de cette dictature illusionniste après la mort de ses manipulateurs, une fois que l’Histoire, la vraie, aura fait surgir la réalité d’un demi-siècle de falsifications ?

 

>Mon reportage de 2008 dans Politis :gponthieu241208politis ; et la Tribune qui s'ensuivit de Jeanne Habel : 1038_politis-30-31-j-habel ; enfin, ma réponse : politis_1041reponse-gp-260209

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Un régime de façades. [Ph. gp]

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Notes:

  1. Les anciens Grecs, Moses I. Finley, Ed. Maspero, 1971.

Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (Fran­ce Cultu­re)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de pres­se de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur Fran­ce Cultu­re expri­mait avec for­ce l’insoutenable folie meur­triè­re des hom­mes, cet­te étran­ge espè­ce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­bla­bles et, plus au-delà enco­re, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « clas­se poli­ti­que et média­ti­que »  glo­se sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en sem­ble que plus déri­soi­re. Pour­tant, le ger­me de la guer­re n’est-il pas déjà tapi dans cet­te cour­se au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­ty­re d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une fem­me racon­te que le bruit d’un avion annon­ce qu’une bom­be est sur le point de s’écraser sur la vil­le. Les secon­des s’écoulent. Elle anti­ci­pe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redou­te qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gi­ne le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se ren­dre comp­te qu’elle est tou­jours vivan­te. Un immeu­ble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cet­te vidéo de près de trois minu­tes et inti­tu­lée « à la recher­che des bom­bes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la vil­le assié­gée racon­tent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lors­que le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles réson­nent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arri­ve même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cet­te infir­miè­re, racon­tent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peu­vent, sont deve­nus leur rou­ti­ne quo­ti­dien­ne. Tous décri­vent la ter­reur qui les sai­sit, à cha­que fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gna­ges, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnan­te des maniè­res, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­vel­le fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revan­che, dès lun­di (à pei­ne acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­ti­que. Ces atta­ques sont aujourd’hui les plus vio­len­tes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­ci­se tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bom­bes d’Alep lais­sent 250 000 per­son­nes vivre en enfer. Hier enco­re, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­ci­se ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­len­te cam­pa­gne menée par l’armée syrien­ne sur le sec­teur de la deuxiè­me vil­le du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semai­ne, ce ne sont pas moins de 300 per­son­nes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­si­les, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bom­bes incen­diai­res s’ajoutent, éga­le­ment, des atta­ques chi­mi­ques à la chlo­ri­ne. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se dérou­lent, à pré­sent, au sol. La semai­ne der­niè­re, les for­ces loya­lis­tes sont entrées pour la pre­miè­re fois dans un quar­tier au nord-est de la vil­le. Le régi­me a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancien­ne zone indus­triel­le.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cet­te fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colon­nes du Temps de Lau­san­ne. Le jour­nal y racon­te, notam­ment, com­ment sur pla­ce habi­tants et secou­ris­tes conti­nuent de fil­mer les scè­nes, plus insou­te­na­bles les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flam­mes, extir­pés de leur cou­veu­se par des infir­miè­res pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien enco­re cet hom­me, visi­ble­ment pro­che de la folie, qui exhi­be en plei­ne rue un mem­bre arra­ché par une bom­be (celui d’un voi­sin, d’un pro­che, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en vien­nent à regret­ter désor­mais les semai­nes pré­cé­den­tes, lors­que les flam­mes n’étaient enco­re qu’intermittentes. A Genè­ve, un méde­cin suis­se (ori­gi­nai­re d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syrien­nes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il res­te aujourd’hui moins d’une tren­tai­ne de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moin­dre bloc opé­ra­toi­re qui fonc­tion­ne ». Les der­niers témé­rai­res qui ont ten­té, il y a quel­ques semai­nes, de for­cer les bar­ra­ges, afin de fai­re entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebel­les de la vil­le, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tes­se. Depuis, l’étau s’est enco­re res­ser­ré. Ici com­me ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lan­ces qui sont tra­quées par les dro­nes rus­ses, expli­que tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arri­vent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lan­ces conver­gent, l’aviation frap­pe. C’est ain­si qu’ils détrui­sent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semai­ne, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­niè­res rations ali­men­tai­res ont été dis­tri­buées le 13 novem­bre der­nier. Et tan­dis que l’eau pota­ble et l’électricité sont de plus en plus rares, la fami­ne sera bien­tôt géné­ra­le. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sa­bles des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décri­re ce qui se pas­se à Alep, sous les bom­bes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptè­res du régi­me, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­trio­tes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres ter­mes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoin­dre à quit­ter la zone rebel­le, mais seule­ment à se ter­rer sous le délu­ge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­na­le, elle, sem­ble plus que jamais impuis­san­te à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (rus­se et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la vil­le. D’où, d’ailleurs, cet­te décla­ra­tion déses­pé­rée d’un mem­bre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colon­nes du Iri­sh Times. « Au mon­de entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux cho­ses : arrê­tez de pré­ten­dre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bom­bes nucléai­res, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bon­ne fois pour tou­te ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :

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Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Com­ment ne pas en rajou­ter, inuti­le­ment, à ce flot média­ti­que mon­dial déver­sé à pro­pos de Trump et de son élec­tion ? Car le nom­bril du mon­de, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capi­ta­le du Capi­tal 1. Qu’un his­trion mil­liar­dai­re en pren­ne les gou­ver­nes, c’est dans « l’ordre des cho­ses ». Dans un cer­tain ordre de cer­tai­nes cho­ses : cel­les de l’argent-roi en par­ti­cu­lier, de la crois­san­ce à tout-va, de l’exploitation sans bor­nes des res­sour­ces natu­rel­les et des humains entre eux. Le cli­mat pla­né­tai­re n’est vrai­ment pas bon.

La nou­veau­té, cet­te fois, c’est que les Cas­san­dre de tous poils en sont res­tés sur le cul. Tous médias confon­dus, ana­lys­tes, pré­vi­sion­nis­tes, son­deurs n’avaient envi­sa­gé « le pire » que sous l’angle qua­si anec­do­ti­que, une vision cau­che­mar­des­que aus­si­tôt refou­lée, com­me pour mieux en conju­rer l’éventualité. C’était impen­sa­ble.

Tel­le­ment impen­sa­ble que cet « ordre des cho­ses » com­man­dait de ne pas y pen­ser. L’impensable résul­tait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet orga­ni­que du « clan Clin­ton », rejet tri­pal – car vécu au plus pro­fond d’êtres frus­trés éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, cultu­rel­le­ment. Trump va sans dou­te les « trum­per », puis­que c’est un ban­dit poli­ti­que qui a su les sédui­re (au sens pre­mier : Détour­ner du vrai, fai­re tom­ber dans l’erreur) en sachant leur par­ler, avec le lan­ga­ge de la vul­ga­ri­té dans lequel ledit peu­ple a la fai­bles­se de se com­plai­re et de se recon­naî­tre.

Et cela, à l’opposé des « éli­tes », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réa­li­té vécue en dehors des sphè­res de l’entre-soi. On peut met­tre dans ce panier des « ins­truits cons ». 2 Dans cet­te caté­go­rie, on met­tra notam­ment la « clas­se » des jour­na­lis­tes et assi­mi­lés. Je mets le mot entre guille­mets car il n’est pas exact, pas jus­te, en ce sens qu’il dési­gne­rait un ensem­ble homo­gè­ne ; ce n’est pas le cas, car il faut consi­dé­rer les excep­tions, même si elles sont plu­tôt rares, sur­tout aux Etats-Unis. Par­mi elles, Michael Moo­re. Il a été l’un des rares à pres­sen­tir la vic­toi­re de Trump, dès le mois de juillet dans un arti­cle sur son site inti­tu­lé « Cinq rai­sons pour les­quel­les Trump va gagner » 3.

moore-trump

Le réa­li­sa­teur 4 pré­voyait notam­ment une sor­te de « Brexit de la Cein­tu­re de rouille », en réfé­ren­ce aux États de la région à l’industrie sinis­trée des Grands Lacs tra­di­tion­nel­le­ment démo­cra­tes et qui pour­tant ont élu des gou­ver­neurs répu­bli­cains depuis 2010. Selon Moo­re, cet arc est « l’équivalent du cen­tre de l’Angleterre. Ce pay­sa­ge dépri­mant d’usines en décré­pi­tu­de et de vil­les en sur­sis est peu­plé de tra­vailleurs et de chô­meurs qui fai­saient autre­fois par­tie de la clas­se moyen­ne. Aigris et en colè­re, ces gens se sont fait duper par la théo­rie des effets de retom­bées de l’ère Rea­gan. Ils ont ensui­te été aban­don­nés par les poli­ti­ciens démo­cra­tes qui, mal­gré leurs beaux dis­cours, fri­co­tent avec des lob­byis­tes de Gold­man Sachs prêts à leur signer un beau gros chè­que ».

Cet­te « pro­phé­tie » s’est réa­li­sée mar­di… D’ailleurs ce n’est pas une pro­phé­tie mais la déduc­tion d’une ana­ly­se de ter­rain pro­pre à la démar­che de Moo­re. 5

Recon­nais­sons aus­si à un jour­na­lis­te fran­çais, Ignia­cio Ramo­net (ex-direc­teur du Mon­de diplo­ma­ti­que), d’avoir lui aus­si pen­sé l’« impen­sa­ble ». Le 21 sep­tem­bre, il publiait sur le site Mémoi­re des lut­tes, un arti­cle sous le titre « Les 7 pro­po­si­tions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la cri­se dévas­ta­tri­ce de 2008 (dont nous ne som­mes pas enco­re sor­tis), plus rien n’est com­me avant nul­le part. Les citoyens sont pro­fon­dé­ment déçus, désen­chan­tés et déso­rien­tés. La démo­cra­tie elle-même, com­me modè­le, a per­du une gran­de part de son attrait et de sa cré­di­bi­li­té.

[…]

« Cet­te méta­mor­pho­se atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague popu­lis­te rava­geu­se, incar­née à l’époque par le Tea Par­ty. L’irruption du mil­liar­dai­re Donald Trump dans la cour­se à la Mai­son Blan­che pro­lon­ge cet­te vague et consti­tue une révo­lu­tion élec­to­ra­le que nul n’avait su pré­voir. Même si, appa­rem­ment, la vieille bicé­pha­lie entre démo­cra­tes et répu­bli­cains demeu­re, en réa­li­té la mon­tée d’un can­di­dat aus­si aty­pi­que que Trump consti­tue un véri­ta­ble trem­ble­ment de ter­re. Son sty­le direct, popu­la­cier, et son mes­sa­ge mani­chéen et réduc­tion­nis­te, qui sol­li­ci­te les plus bas ins­tincts de cer­tai­nes caté­go­ries socia­les, est fort éloi­gné du ton habi­tuel des poli­ti­ciens amé­ri­cains. Aux yeux des cou­ches les plus déçues de la socié­té, son dis­cours auto­ri­ta­ro-iden­ti­tai­re pos­sè­de un carac­tè­re d’authenticité qua­si inau­gu­ral. Nom­bre d’électeurs sont, en effet, fort irri­tés par le « poli­ti­que­ment cor­rect » ; ils esti­ment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pen­se sous pei­ne d’être accu­sé de « racis­te ». Ils trou­vent que Trump dit tout haut ce qu’ils pen­sent tout bas. Et per­çoi­vent que la « paro­le libé­rée » de Trump sur les His­pa­ni­ques, les Afro-Amé­ri­cains, les immi­grés et les musul­mans com­me un véri­ta­ble sou­la­ge­ment.

[…]

« A cet égard, le can­di­dat répu­bli­cain a su inter­pré­ter, mieux que qui­con­que, ce qu’on pour­rait appe­ler la « rébel­lion de la base ». Avant tout le mon­de, il a per­çu la puis­san­te frac­tu­re qui sépa­re désor­mais, d’un côté les éli­tes poli­ti­ques, éco­no­mi­ques, intel­lec­tuel­les et média­ti­ques ; et de l’autre côté, la base popu­lai­re de l’électorat conser­va­teur amé­ri­cain. Son dis­cours anti-Washing­ton, anti-Wall Street, anti-immi­grés et anti-médias séduit notam­ment les élec­teurs blancs peu édu­qués mais aus­si – et c’est très impor­tant –, tous les lais­sés-pour-comp­te de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mi­que. »

Ramo­net détaille ensui­te les « sept mesu­res » en ques­tion, que je vous invi­te à connaî­tre pour mieux com­pren­dre en quoi les outran­ces de Trump – mise en avant, en effet, par le média­tis­me mou­ton­nier et spec­ta­cu­lai­re – n’ont pu gom­mer le réa­lis­me de ses pro­po­si­tions auprès des plus concer­nés, les lais­sés pour comp­te du libé­ra­lis­me sau­va­ge et rava­geur.

Mer­cre­di soir au JT de 20 heu­res sur Fran­ce 2, Mari­ne Le Pen n’a pas man­qué de tirer son épin­gle de ce jeu brouillé, devant un jour­na­lis­te en effet bien for­ma­té selon la pen­sée domi­nan­te, à l’image du « tout Clin­ton » por­tée par la fan­fa­re média­ti­que.

Pour la pré­si­den­te du Front natio­nal,  « la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment de res­pec­ter la volon­té du peu­ple. Et si les peu­ples réser­vent autant de sur­pri­ses, der­niè­re­ment, aux éli­tes, c’est par­ce que les éli­tes sont com­plè­te­ment décon­nec­tées. C’est par­ce qu’elles refu­sent de voir et d’entendre ce que les peu­ples expri­ment. [… ces peu­ples] « on les nie, on les mépri­se, on les moque bien sou­vent. Et ils ne veu­lent pas qu’une peti­te mino­ri­té puis­se déci­der pour eux ». Tout cela envoyé en tou­te séré­ni­té, sur la peti­te musi­que des « éli­tes et du peu­ple » façon FN, une musi­quet­te qui en dit beau­coup sur les enjeux de l’élection de l’an pro­chain.

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Notes:

  1. Les bour­ses du mon­de se sont « res­sai­sies » en quel­ques heu­res…
  2. C’était l’expression de mon père pour dési­gner les poli­ti­ciens et les tech­no­cra­tes ; je la trou­ve jus­te, et je suis fier de citer ma sour­ce…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notam­ment Roger et moi (sur la cri­se dans l’automobile) ou enco­re Bow­ling for Colum­bi­ne (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de mas­se états-uniens, com­me les autres ailleurs, reflè­tent cet­te sépa­ra­tion élite/peuple ; autre­ment dit entre ceux qui par­lent « du peu­ple » (les ana­lys­tes dis­tin­gués se pla­çant en posi­tion hau­te…), et ceux qui par­lent « au peu­ple » (le plus sou­vent, hélas, les chaî­nes « popu­lai­res » – cel­les des télés-réa­li­té chè­res à Trump – et les « tabloïds », chan­tres du diver­tis­se­ment vul­gai­re). On retrou­ve là aus­si le cli­va­ge entre jour­na­lis­me de ter­rain et jour­na­lis­me assis. Ce qui me rap­pel­le une sen­ten­ce émi­se par un confrè­re afri­cain : « Il vaut mieux avoir de la pous­siè­re sous les semel­les que sous les fes­ses » ! À ce pro­pos, on aura noté que nos médias hexa­go­naux ont dépla­cé des cohor­tes de jour­na­lis­tes-pro­phè­tes pour « cou­vrir » l’élection états-unien­ne. Et, où se sont-ils amas­sés, ces chers jour­na­lis­tes : dans le nom­bril du nom­bril du mon­de, à Man­hat­tan, par­di ! En avez-vous lu, vu et enten­du depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michi­gan), à Baton Rou­ge (Loui­sia­ne), à Ama­rillo (Texas) ?… par exem­ple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­pren­dre que les cho­ses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fi­que, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croi­re les cho­ses par­ce qu’on veut qu’elles soient, et non par­ce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lip­pe Casal, 2004 - Cen­tre natio­nal des arts plas­ti­ques - Mucem, Mar­seille

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  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Com­me un nua­ge, album pho­tos et tex­te mar­quant le 30e anni­ver­sai­re de la catas­tro­phe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant clo­se (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en ven­te au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adres­se pos­ta­le !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tira­ge soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, pri­ses en Pro­ven­ce et notam­ment à Mar­seille, expri­ment une vision artis­ti­que sur le thè­me d’« après le nua­ge ». Cet­te créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thè­me du nucléai­re », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
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