On n'est pas des moutons

Télévision. Collaro chez les ploucs, ou le mépris anthropologique

« Col­laro chez les ploucs ». Repor­tage sur un couple d’agriculteurs de Condé-sur-Seulles, dans le Cal­va­dos. Lui a échoué au per­mis de conduire. Elle est à la remorque… Et Sté­phane Col­laro – qui serre la main du mon­sieur mais pas celle de la dame… – d’y aller de sa déma­go­gie d’amuseur public et de son mépris des gens simples de la cam­pagne. Alors, pour­quoi publier à nou­veau ? Parce que  ce mépris vaut anthro­po­lo­gie, tant pour les obser­vés que pour l’observateur. Sans nier que c’est quand même poi­lant, tout en témoi­gnant d’une époque et d’une forme de télé­vi­sion (Antenne 2, émis­sion La Lor­gnette, 2 avril 1978. © Archives Ina).

Dans un autre registre, mais proche, revoyons cet autre mor­ceau d’anthologie : Dumayet et Des­graupes, Pierre-s angu­laires du scoop rim­bal­dien 

Comme quoi la « télé-réa­lité », dès ses ori­gines, c’est d’abord la réa­lité de la télé.

Share Button

Ben oui : baisser le Smic ! (Faber)

© faber - 2016

 

 

Share Button

Pourquoi il serait bon de garder un peu de fuel

Share Button

André Brahic dans le cosmos

l-astronome-andre-brahic

[Ph. dr]

« C’est un feu d’artifice qui vous hyp­no­tise  » a-t-on pu dire de lui 1 :  astro­nome et astro­phy­si­cien, André Bra­hic est mort d’un can­cer ce 15 mai à Paris, où il était né il y a 73 ans. Un grand bon­homme, comme on peut le dire avec fami­lia­rité pour expri­mer admi­ra­tion et sym­pa­thie. Je ne l’ai pas connu mais j’en ai eu l’impression, tant il me sem­blait proche à cha­cune de ses inter­ven­tions à la radio – plus rare­ment à la télé. Son enthou­siasme, son sens de la répar­tie, de l’humour et de l’improvisation dans ses expli­ca­tions cepen­dant rigou­reuses, étayées par un art de la méta­phore… tout cela fai­sait d’André Bra­hic un remar­quable vul­ga­ri­sa­teur scien­ti­fique.

Pas­sionné par le cos­mos et ses mys­tères, éti­rant son insa­tiable curio­sité entre le big-bang et l’infinité des mondes, il fut aussi le décou­vreur des anneaux de Nep­tune, dont il était un spé­cia­liste, ainsi que de Saturne.

Il avait aussi par­ti­cipé à la mis­sion Cas­sini, dont la sonde du même nom fut lan­cée le 15 octobre 1997 en direc­tion de Saturne pour arri­ver aux alen­tours du 1er juillet 2004. La mis­sion, ini­tia­le­ment pré­vue pour une durée de quatre ans, a été pro­lon­gée jusqu’en 2019, compte tenu de la richesse des pre­mières obser­va­tions. Ainsi André Bra­hic devait-il être membre de la com­mu­nauté Cas­sini jusqu’en 2021, mis­sion qu’il ne pourra hono­rer. Son nom a été donné à un asté­roïde.

Comme tous les épris de connais­sance, il savait ques­tion­ner l’inconnu avec phi­lo­so­phie. Ainsi cette idée selon laquelle les mythes sont néces­saires aux hommes : ils leur per­mettent de se soli­da­ri­ser, de se sen­tir ensemble… Jusqu’à se faire la guerre !

André Bra­hic est notam­ment l’auteur de livres comme Enfants du Soleil et De Feu et de glace (Éd. Odile Jacob).

Share Button

Notes:

  1. « André Bra­hic, super­star ! », La Marche des sciences, d’Aurélie Luneau, France Culture, octobre 2014.

BD de comptoir, par Faber

faber

© Faber 2016

Share Button
Laissez un commentaire

Harcèlement sexuel. S’il fallait « jeter la pierre » à Denis Baupin…

L’affaire Bau­pin. Exci­ta­tion géné­rale, à base média­tique… J’écris « exci­ta­tion » sciem­ment, avec ses conno­ta­tions ner­veuses et sexuelles. L’affaire en ques­tion excite en pro­por­tion des enjeux et des consé­quences autant poli­ti­ciennes que poli­tiques ; elle excite aussi sur le registre du voyeu­risme qui ali­mente ou même pro­longe le pro­blème que cer­tains vou­draient dénon­cer. Com­ment a-t-il fait « ça » ? Et envoyez les détails, svp ! Je vois donc là-dedans ce jeu trouble qui met en cause l’ambiguïté des humains autour de la sexua­lité et du pou­voir – dont la poli­tique serait l’expression raf­fi­née, ou seule­ment « civique ».

Ainsi, l’affaire en cours me semble-t-elle haus­ser d’un cran de plus, dans sa ver­sion « moderne », actuelle, la fon­da­men­tale ques­tion de la sexo-poli­tique 1. À savoir, ce qui met en jeu, en oppo­si­tion et, j’ose dire, en branle 2 le bio­lo­gique & le rai­sonné, le pul­sion­nel & le ration­nel – et pour finir l’individu & la société.

Autant dire qu’une fois de plus, dans une naï­veté désar­mante autant que ques­tion­nante, l’animal humain redé­couvre, en quelque sorte, l’origine du monde… social. Mes trois points de sus­pen­sion en disent long, fai­sant ici le pont entre le fameux tableau de Cour­bet 3, c’est-à-dire « la chose », et les démê­lés de l’élu éco­lo­giste. Il s’agit bien du point de pas­sage entre le sexe et la poli­tique, vu cette fois sous l’angle du Spec­tacle – S majus­cule – qui magni­fie la chose en même temps que sa répro­ba­tion. 4

N’y a-t-il pas, der­rière ce flot d’indignations aux moti­va­tions hété­ro­clites, une hypo­cri­sie magis­trale visant à dis­si­mu­ler, sinon à nier, la double com­po­sante de l’homme, et de la femme évi­dem­ment, en tant qu’ani­mal humain ? L’expression déplaît encore. Notam­ment en ce qu’elle dérange les morales éta­blies, et spé­cia­le­ment les reli­gions – toutes les reli­gions. 5

N’est-elle pas là, pré­ci­sé­ment, l’origine du monde… refoulé, frus­tré, violent, de la domi­na­tion, de la cupi­dité, du meurtre du vivant et de la liberté d’être ? N’est-il pas là, le véri­table har­cè­le­ment sexuel : tapi dans son ombre de confes­sion­nal, sous l’obscurité du voile ou dans les noires injonc­tions « divines » anti-vie ; s’en pre­nant aux enfants, tout spé­cia­le­ment, afin de per­pé­tuer ce meurtre jusque dans les plus ter­ribles guerres ?

Qui sont les « machos » ori­gi­naux, sinon ceux qui ont injecté leurs trop-pleins d’oestrogènes dans les textes dits « sacrés », décré­tant des lois de domi­na­tion, des inter­dits, des infan­ti­li­sa­tions qui sévissent encore, ou en tout cas, s’opposent sans cesse au mou­ve­ment de la vie libre ?

Qui a déni­gré la femme, l’a rabais­sée et conti­nue à le faire en la jetant dans des cachots, sous le voile, ou dans les arrière-mondes ?

Extraits :

Le Nou­veau Tes­ta­ment. (1 Cor 11, 3) :  « Le Christ est le chef de tout homme, l’homme est le chef de la femme, et Dieu le chef du Christ ».

(1 Tim 2, 12-14) :  « Je ne per­mets pas à la femme d’enseigner, ni de faire la loi à l’homme, qu’elle se tienne tran­quille. C’est Adam en effet qui fut formé le pre­mier, Eve ensuite. Et ce n’est pas Adam qui se laissa séduire, mais la femme qui séduite, a déso­béi. ».

Le Coran. (II, 228) :  « Les maris sont supé­rieurs à leurs femmes ». (IV, 38) :  « Les hommes sont supé­rieurs aux femmes à cause des qua­li­tés par les­quelles Dieu a élevé ceux-là au des­sus de celles-ci, et parce que les hommes emploient leurs biens pour doter les femmes. Les femmes ver­tueuses sont obéis­santes et sou­mises. »

L’Ancien tes­ta­ment. (Genèse 3, 16) :  « Le Sei­gneur dit ensuite à la femme: « Je ren­drai tes gros­sesses pénibles, tu souf­fri­ras pour mettre au monde tes enfants. Tu te sen­ti­ras atti­rée par ton mari, mais il domi­nera sur toi » ».

La Torah :  « Sois béni, Sei­gneur notre Dieu, Roi de l’Univers, qui ne m’as pas fait femme », une des prières que tout bon juif doit pro­non­cer chaque matin.

Et je m’arrêterai ici aux portes du boud­dhisme, de l’hindouisme et d’autres reli­gions, mono ou poly­théistes qui, sans excep­tions, placent la femme au second rang.

Pour finir sur ce cha­pitre sans fin, je rap­pel­le­rai à quels points de récents sou­bre­sauts de nos socié­tés dites éclai­rées ont été – plu­tôt plus que moins – « ins­pi­rées » par ces pré­ceptes reli­gieux qui sont deve­nus notre fond cultu­rel.

On ne pour­rait les renier, mais autant en être conscient ; qu’il s’agisse des confron­ta­tions autour des notions de famille (« pour tous » ou pas), de genres sexuels (oppo­si­tions Nature/culture, la nature étant éle­vée à hau­teur divine) ; qu’il s’agisse tout autant de la mar­chan­di­sa­tion des attraits fémi­nins, en par­ti­cu­lier par la publi­cité raco­lant sur la voie média­tique ; qu’il s’agisse de tout ce jeu social aussi com­plexe qu’ambigu entre séduc­tion et conquête, entre fri­vo­lité et vio­lence. Autant de consi­dé­ra­tions – non de jus­ti­fi­ca­tions – per­met­tant d’expliquer cette double com­po­sante de l’animal humain face à ses pro­grammes internes, bio­lo­giques et cultu­rels : se repro­duire, per­pé­tuer l’espèce et s’élever jusqu’à « faire société ». Il n’est pas dit qu’il y arrive jamais !


Dix cas de sexisme en poli­tique par libe­zap

Voilà pour­quoi je ne « jet­te­rai pas la pierre » (Bible) à Denis B.

Share Button

Notes:

  1. Concept notam­ment déve­loppé par Wil­helm Reich dans ses ana­lyses des struc­tures carac­té­rielles de l’humain refoulé
  2.  « Le monde n’est qu’une bran­loire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse. » (Mon­taigne, Essais, III)
  3. Tableau qui fut un temps la pro­priété de Jacques Lacan.
  4. On ne peut alors que pen­ser à Bos­suet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils ché­rissent les causes. »
  5. Que l’homme ne soit pas le sum­mum de la créa­tion de Dieu, voilà ce que les reli­gions n’ont tou­jours pas par­donné à Dar­win et sa théo­rie de l’évolution.

L’Alberta en flammes. Fracture hydraulique, fracture écologique

Les catas­trophes suc­cèdent aux catas­trophes. On s’y « fait », on s’habitue à tout. Voyez l’Alberta, au Canada. Ça fait de belles images avec des flammes « grandes comme des immeubles ». Voyez cet exode, 100 000 per­sonnes, comme en 40. Des armées de pom­piers recu­lant devant l’ennemi. Et ces forêts par­ties en fumée, quinze, vingt fois plus grandes que Paris ! La télé se lamente, les com­men­ta­teurs déplorent, les bras bal­lants, à cours de super­la­tifs. La fata­lité.

On implore la pluie. On brû­le­rait… des cierges. Et que nous dit-on de plus, sinon des pro­pos pétai­nistes : pac­ti­ser pour ne pas capi­tu­ler. Le Feu comme le Diable. Ah oui, un diable ex machina, surgi de nulle part ou des élé­ments déchaî­nés, des folies de Dame Nature ?

L’Alberta, région de la ruée vers l’or noir, ver­sion schistes bitu­meux. On y vient traire cette vieille vache érein­tée, sur­nom­mée Terre, qui garde de beaux restes, si on détourne les yeux de cer­tains lieux comme ceux-là. À peine recon­naît-on que « c’est la faute au cli­mat », comme si les humains avides n’y étaient pour rien. Et la « frac­tu­ra­tion hydrau­lique », c’est juste une fan­tai­sie esthé­tique, une aimable chi­rur­gie béné­fique… Oui, béné­fique, tout est là, en dol­lars « verts », en pro­fits insa­tiables, à engrais­ser l’obèse Dow Jones.

nancy-huston-alberta

Nancy Hus­ton : « Fort McMur­ray est une ville ter­ri­fiante parce qu’elle est là pour l’argent. C’est comme la ruée vers l’or à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. »

Tan­dis que s’assèchent les nappes phréa­tiques pom­pées à mort sous tout un État grand comme la France ; que la terre aussi s’assoiffe, devient brû­lante et s’enflamme. Tan­dis que les com­pa­gnies pétro­lières, en exploi­tant les immenses réserves de sables bitu­mi­neux, rasent les forêts, pol­luent les sols, détruisent la faune et la flore. C’est un ter­ri­toire gou­verné par le pétrole et l’argent au mépris de la nature, des peuples. Au mépris de l’humanité.

Un témoi­gnage à ne pas man­quer, celui de l’écrivaine cana­dienne Nancy Hus­ton que publie l’excellent site Repor­terre : En Alberta, « l’avènement d’une huma­nité... inhu­maine »

À lire aussi :

• Brut. La ruée vers l’or noir, David Dufresne, Nancy Hus­ton, Naomi Klein, Melina Labou­can-Mas­simo, Rudy Wiebe, Lux Edi­teur, 112 pages, 12,00 €

• L’incendie de l’Alberta, para­bole de l’époque, édito de Hervé Kempf.

Share Button

Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mou­rir, lui qui aurait pré­féré cre­ver. Faut être encore plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne directe. Enfin, c’est son affaire. On ne sait quand auront lieu ses obsèques natio­nales. Plu­tôt que les Inva­lides ou le Pan­théon, il s’était réservé un coin à Mont­martre – à quel cime­tière (celui du haut ou l’autre sous le pont Cau­lain­court) ? Il y aura une fan­fare au moins, comme à la Nou­velle-Orléans ? Une fan­fare de jazz, espé­rons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simone, Ray Charles, Dizzy Gil­les­pie, Count Basie, Billie Holi­day… le free aussi, Col­trane, Pha­roah San­ders, Archie Shepp… Il était aussi du bas­tringue gau­chiste ; s’était fait embo­bi­ner par Cas­tro, mais avait vite com­pris et en était revenu ; avait fré­quenté Mal­com X dont il disait qu’il n’était ni croyant ni musul­man 1 ; son grand pote Cavanna, il le trou­vait trop non-violent ; sauf pour ce qui était de bouf­fer du curé, tous cultes confon­dus – c’était son sport favori, à éga­lité avec l’anti-militarisme ; de quoi orien­ter toute une vie de des­si­neu-grande-gueule au coup de crayon assas­sin ; de quoi en lan­cer des ana­thèmes défi­ni­tifs, et des « font chier », et des doigts d’honneur grand comme des cac­tus géants, de celui en bronze qui va désor­mais mon­ter la garde sur ses cendres. Ciao Siné !

Share Button

Notes:

  1. Dans un inté­res­sant entre­tien avec Julien Le Gros dans « The Dis­si­dent » (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il pré­ci­sait que Mal­com X a été tué alors qu’il s’apprêtait à faire son coming out sur ce point…

« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Comme ça, à lui tout seul, d’un trait de plume muni­ci­pal, Georges Mothron, maire Les Répu­bli­cains d’Argenteuil, décide si ses conci­toyens peuvent ou non aller voir un film au cinéma – et même deux.

Voici l’affaire, résu­mée par Le Figaro [30/04/2016] :

« Le cinéma Le Figuier blanc a dû annu­ler il y a quelques jours la pro­jec­tion de deux films en rai­son d’une demande expresse du maire de la ville du Val-d’Oise, qui crai­gnait que leurs sujets «mettent le feu aux poudres» dans la com­mune.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «chan­ger l’image de la ville» […] le bou­le­vard Lénine et l’avenue Mar­cel Cachin sont rebap­ti­sés res­pec­ti­ve­ment bou­le­vard du géné­ral Leclerc et ave­nue Mau­rice Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrêté muni­ci­pal inter­di­sant la men­di­cité dans le centre-ville d’Argenteuil est asso­cié à la consigne aux agents de la voi­rie de dif­fu­ser du mal­odore, un répul­sif nau­séa­bond, dans les lieux fré­quen­tés par les sans-abris. La cam­pagne de presse natio­nale qui s’ensuit et des contro­verses sur la réno­va­tion urbaine en cours lui coûtent la mai­rie qui revient au socia­liste Phi­lippe Dou­cet aux élec­tions 2008. Lors des élec­tions muni­ci­pales de 2014, il reprend la mai­rie d’Argenteuil face au maire sor­tant. [Wiki­pé­dia]

« […] La salle, asso­ciée à un centre cultu­rel, a eu la curieuse sur­prise de rece­voir la semaine der­nière un cour­rier […] dans lequel l’élu deman­dait la dépro­gram­ma­tion de deux films : La Socio­logue et l’ourson, d’Étienne Chaillou et Mathias Thery, et 3000 nuits, de Mari Masri.

« Le pre­mier, sorti le 6 avril, est un docu­men­taire qui revient sur les débats autour du mariage homo­sexuel en sui­vant la socio­logue Irène Théry et en met­tant en scène, sur un mode péda­go­gique et ludique, des peluches et des jouets pour évo­quer cer­taines ques­tions et recons­ti­tuer des moments fami­liaux. Le second, dif­fusé depuis l’an der­nier dans plu­sieurs fes­ti­vals, raconte l’histoire de Layal, une jeune Pales­tienne incar­cé­rée dans une pri­son israé­lienne, où elle donne nais­sance à un gar­çon.

« Des thèmes qui pour le maire de la com­mune sont sujets à la polé­mique, d’où leur inter­dic­tion. Dans les colonnes du Pari­sien, il explique que sa déci­sion est «moti­vée par le fait qu’en ces temps trou­blés, des sujets tels que ceux-là peuvent rapi­de­ment mettre le feu aux poudres dans une ville comme Argen­teuil». « Dans un souci d’apaisement [...]la ville a pré­féré jouer la sécu­rité en ne dif­fu­sant pas ces films, évi­tant ainsi des réac­tions éven­tuel­le­ment véhé­mentes de cer­tains», ajoute-t-il. Mais l’exigence de l’édile a sur­tout pro­vo­qué une volée de bois vers à l’encontre de la mai­rie d’Argenteuil. »

L’association Argen­teuil Soli­da­rité Pales­tine (ASP), qui pro­gram­mait 3000 nuits a dénoncé « la cen­sure du maire qui, en octobre der­nier, avait déjà inter­dit une expo­si­tion sur l’immigration.»

L’Association pour la défense du cinéma indé­pen­dant (ADCI) d’Argenteuil, dénonce « un refus idéo­lo­gique de réflexion sur des ques­tions qui se posent dans le contexte actuel ».

De son côté, la Scam, Société civile des auteurs mul­ti­mé­dia, publie un com­mu­ni­qué sur cet acte de cen­sure. Extraits :

« Les 102.000 habi­tants d’Argenteuil seraient-ils plus décé­ré­brés, osons le dire, plus cons que la moyenne ?
« Cer­tai­ne­ment pas, mais c’est ainsi que le maire, Georges Mothron, consi­dère les habi­tants en les jugeant inca­pables de regar­der serei­ne­ment un docu­men­taire de société où les per­son­nages prin­ci­paux sont des peluches. Un docu­men­taire qui fait réflé­chir sur pour­quoi la société fran­çaise s’est déchi­rée sur le mariage pour tous.
« Si le film sort en DVD, Georges Mothron le fera-t-il sai­sir dans les rayon­nages ? Quand le film sera dif­fusé à la télé­vi­sion, Georges Mothron fera-t-il cou­per les antennes du dif­fu­seur sur sa ville ?
« En ces temps trou­blés », Georges Mothron a peur que le film « mette le feu aux poudres ». […]
« En ces temps trou­blés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au monde, qui apportent de la pen­sée dans les réflexes pav­lo­viens de repli sur soi de telle ou telle com­mu­nauté.
« La Scam sou­tient la mani­fes­ta­tion orga­ni­sée le 7 mai à 15 heures devant la mai­rie d’Argenteuil pour exi­ger la repro­gram­ma­tion des films et rap­pe­ler au maire, Georges Mothron, que le suf­frage uni­ver­sel ne lui confie pas pour autant un droit à déci­der ce que ses conci­toyens peuvent choi­sir d’aller voir au cinéma. »

Pour ma part, me réfé­rant à la loi sur le non-cumul des man­dats, je rap­pelle à ce maire qu’il ne peut ni ne doit cumu­ler sa fonc­tion de magis­trat muni­ci­pal avec celles de pro­gram­ma­teur-cen­seur de cinéma et de direc­teur des consciences. Non mais.

Share Button

Tchernobyl. L’inavouable bilan humain et économique

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 5 

logo55Le bilan humain et éco­no­mique de la catas­trophe de Tcher­no­byl est quasi impos­sible à réa­li­ser. L’accident résulte en grande par­tie de la faillite d’un régime basé sur le secret ; un sys­tème à l’agonie qui s’est pro­longé cinq ans après l’accident, puis qui a tra­versé une période des plus trou­blées, pour abou­tir fina­le­ment à des sys­tème de gou­ver­ne­ment plus ou moins para-maf­fieux – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Bié­lo­rus­sie ou de la Rus­sie. Dans de tels sys­tèmes cor­rom­pus, les lob­bies nucléaires ont eu beau jeu de main­te­nir leur emprise sur ce sec­teur mili­taro-indus­triel – comme au « bon vieux temps » de l’URSS.

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que "le peuple soviétique est plus fort que l'atome" tandis qu'un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d'aération de la centrale à l'issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Vic­toire ! Une ban­de­role appo­sée sur le réac­teur éven­tré pro­clame que « le peuple sovié­tique est plus fort que l’atome » tan­dis qu’un dra­peau rouge est fixé au som­met de la tour d’aération de la cen­trale à l’issue des tra­vaux de déblaie­ment. [Tass]

Les vic­times n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées, elles ne figurent sur aucun registre offi­ciel. Éta­blir un bilan non tru­qué des vic­times directes et indi­rectes, des malades et de leur degré d’affection demeure donc impos­sible. De même pour ce qui est du coût social lié à l’abandon de domi­ciles et de ter­ri­toires, aux familles phy­si­que­ment, psy­cho­lo­gi­que­ment, émo­tion­nel­le­ment anéan­ties. À jamais. Car rien de tels drames n’est répa­rable. Seules des esti­ma­tions peuvent être ten­tées, plus ou moins fon­dées, plus ou moins catas­tro­phistes ou, au contraire, sciem­ment mini­mi­sées.

Concer­nant le nombre de morts, les chiffres de l’AIEA (Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique) sont plus que dou­teux ; cet orga­nisme, rat­ta­ché à l’ONU, est en effet lié au lobby nucléaire inter­na­tio­nal qu’il finance notoi­re­ment. 1 Il faut aussi savoir que l’OMS (Orga­ni­sa­tion mon­diale de la santé) lui est inféo­dée, ce qui rend éga­le­ment sus­pectes toutes ses études sur le domaine nucléaire.…

À défaut d’autres études cré­dibles, consi­dé­rons celles de l’AIEA pour ce qu’elles sont : des indi­ca­tions à prendre avec la plus grande pru­dence. Ainsi, de 2003 à 2005, l’AIEA a réa­lisé une étude d’où il res­sort que sur le mil­lier de tra­vailleurs for­te­ment conta­mi­nés lors de leurs inter­ven­tions durant la catas­trophe, « seule­ment » une tren­taine sont morts direc­te­ment. Quant aux liqui­da­teurs, l’AIEA pré­tend qu’ils ont été expo­sés à des doses rela­ti­ve­ment faibles, « pas beau­coup plus éle­vées que le niveau natu­rel de radia­tion.  »…

S’agissant des 5 mil­lions d’habitants qui ont été expo­sés à de « faibles doses », l’étude recon­naît un nombre très élevé des can­cers de la tyroïde chez les enfants – 4.000 direc­te­ment impu­tables à la catas­trophe. L’Agence admet tou­te­fois que la mor­ta­lité liée aux can­cers pour­rait s’accroître de quelques pour-cents et entraî­ner « plu­sieurs mil­liers  » de décès parmi les liqui­da­teurs, les habi­tants de la zone éva­cuée et les rési­dents de la zone la plus tou­chée,

Tchernobyl-radioactivite

Sans légende… [dr]

Ce bilan offi­ciel est for­te­ment contesté par cer­tains cher­cheurs. En 2010, l’Académie des sciences de New York a publié un dos­sier à par­tir de tra­vaux menés par des cher­cheurs de la région de Tcher­no­byl. Ils contestent for­te­ment l’étude de l’AIEA, aussi bien s’agissant du nombre de per­sonnes affec­tées que de l’importance des retom­bées radio­ac­tives. Ainsi, il y aurait eu en réa­lité 830.000 liqui­da­teurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès dus à la dis­per­sion des élé­ments radio­ac­tifs, il pour­rait s’élever au niveau mon­dial à près d’un mil­lion au cours des 20 ans ayant suivi la catas­trophe. Cette esti­ma­tion semble cepen­dant invrai­sem­blable – on l’espère.

Green­peace a aussi publié un rap­port réa­lisé par 60 scien­ti­fiques de Bié­lo­rus­sie, d’Ukraine et de Rus­sie. Le docu­ment pré­cise que « les don­nées les plus récentes indiquent que [dans ces trois pays] l’accident a causé une sur­mor­ta­lité esti­mée à 200 000 décès entre 1990 et 2004. »

On le voit, les écarts éva­lua­tifs sont à l’image des enjeux qui s’affrontent autour de ce type de catas­trophes. Des diver­gences sem­blables appa­raissent éga­le­ment au Japon entre oppo­sants (la majo­rité de la popu­la­tion) et par­ti­sans du nucléaire (gou­ver­nants et indus­triels).

Quant au coût éco­no­mique, il est plus objec­ti­vable que le coût humain à pro­pre­ment par­ler ; même si l’un et l’autre ne devraient pas être dis­so­ciés.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Le n° de mars com­prend un inté­res­sant dos­sier sur le nucléaire.

Plu­sieurs esti­ma­tions ont été réa­li­sées, abou­tis­sant à des mon­tants situés entre 700 et 1 000 mil­liards de dol­lars US – entre 600 et 900 mil­lions d’euros. 2

Un des der­niers rap­ports émane de Green Cross Inter­na­tio­nal. 3 Il prend en compte :
– les coûts directs : dégâts cau­sés à la cen­trale elle-même et dans ses envi­rons, perte de mar­chan­dises et effets immé­diats sur la santé ;
– les coûts indi­rects : retrait de la popu­la­tion de la zone conta­mi­née et consé­quences socié­tales liées à la vie des per­sonnes expo­sées aux radia­tions ainsi que leurs enfants.

La Bié­lo­rus­sie estime à 235 mil­liards d’USD les coûts engen­drés par les dom­mages subis pour les années 1986 à 2015 et à 240 mil­liards d’USD pour l’Ukraine. Ces mon­tants n’incluent pas les coûts liés à la sécu­rité, l’assainissement et la main­te­nance de la cen­trale désor­mais arrê­tée ainsi que les coûts actuels pour la mise en place du nou­veau sar­co­phage ; ceux-ci sont pris en charge par les gou­ver­ne­ments des nations concer­nées, sou­te­nus par l’Union Euro­péenne, les États-Unis et d’autres pays. Pour les habi­tants ayant dû quit­ter leur mai­son, des fonds (dont le mon­tant n’est pas connu) ont été déblo­qués, des pro­grammes sociaux et des aides médi­cales mis en place. Mais cha­cun a sans doute essuyé bien plus de pertes dues à l’effondrement de l’économie et subi des séquelles sani­taires et psy­cho­lo­giques impos­sibles à chif­frer.

Le nucléaire pour la bombe
Ne pas perdre de vue que le nucléaire dit « civil » est d’origine mili­taire et le reste d’ailleurs, tant qu’il ser­vira à four­nir le plu­to­nium des­tiné à fabri­quer les bombes ato­miques. Rap­pe­lons aussi que le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique (CEA) 4 fut créé par De Gaulle à la Libé­ra­tion, avec mis­sion de pour­suivre des recherches scien­ti­fiques et tech­niques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléaire dans les domaines de la science (notam­ment les appli­ca­tions médi­cales), de l’industrie (élec­tri­cité) et de la défense natio­nale.

De son côté Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’Union sovié­tique, et aujourd’hui pré­sident de la Croix verte inter­na­tio­nale (Green Cross) a connu son « che­min de Damas » en 1986 : « C’est la catas­trophe de Tcher­no­byl qui m’a vrai­ment ouvert les yeux : elle a mon­tré quelles pou­vaient être les ter­ribles consé­quences du nucléaire, même en dehors d’un usage mili­taire. Cela per­met­tait d’imaginer plus clai­re­ment ce qui pour­rait se pas­ser après l’explosion d’une bombe nucléaire. Selon les experts scien­ti­fiques, un mis­sile nucléaire tel que le SS-18 repré­sente l’équivalent d’une cen­taine de Tcher­no­byl. » (Tcher­no­byl, le début de la fin de l’Union sovié­tique, tri­bune dans Le Figaro, 26/04/2006)

Par com­pa­rai­son, l’accident de Fuku­shima, com­pre­nant la décon­ta­mi­na­tion et le dédom­ma­ge­ment des vic­times, pour­rait n’atteindre « que » 100 mil­liards d’euros. Ce mon­tant émane de l’exploitant Tepco et date de 2013 ; il relève de l’hypothèse basse et ne com­prend pas les charges liées au déman­tè­le­ment des quatre réac­teurs rava­gés. Ces opé­ra­tions dure­ront autour de qua­rante ans et néces­si­te­ront le déve­lop­pe­ment de nou­velles tech­niques ainsi que la for­ma­tion de mil­liers de tech­ni­ciens.

Et en France ? L’Institut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IRSN) a pré­senté en 2013 à Cada­rache (Bouches-du-Rhône), une « étude choc » sur l’impact éco­no­mique d’un acci­dent nucléaire en France.

Un  » acci­dent majeur « , du type de ceux de Tcher­no­byl ou de Fuku­shima, sur un réac­teur stan­dard de 900 méga­watts coû­te­rait au pays la somme astro­no­mique de 430 mil­liards d’euros. Plus de 20 % de son pro­duit inté­rieur brut (PIB).

La perte du réac­teur lui-même ne repré­sente que 2 % de la fac­ture. Près de 40 % sont impu­tables aux consé­quences radio­lo­giques : ter­ri­toires conta­mi­nés sur 1 500 km2, éva­cua­tion de 100 000 per­sonnes. Aux consé­quences sani­taires s’ajoutent les pertes sèches pour l’agriculture. Dans une même pro­por­tion inter­viennent les  » coûts d’image  » : chute du tou­risme mon­dial dont la France est la pre­mière des­ti­na­tion, boy­cot­tage des pro­duits ali­men­taires.

Le choc dans l’opinion serait tel que l’hypothèse  » la plus pro­bable  » est une réduc­tion de dix ans de la durée d’exploitation de toutes les cen­trales, ce qui obli­ge­rait à recou­rir, à marche for­cée, à d’autres éner­gies : le gaz d’abord, puis les renou­ve­lables. Au-delà des fron­tières,  » l’Europe occi­den­tale serait affec­tée par une catas­trophe d’une telle ampleur « .

Les dom­mages sont d’un tout autre ordre de gran­deur que ceux du nau­frage de l’Erika en 1999, ou de l’explosion de l’usine AZF de Tou­louse en 2001, éva­lués « seule­ment » à 2 mil­liards d’euros. 5

Ces chiffres pour­raient dou­bler en fonc­tion des condi­tions météo­ro­lo­giques, des vents pous­sant plus ou moins loin les panaches radio­ac­tifs, ou de la den­sité de popu­la­tion. Un acci­dent grave à la cen­trale de Dam­pierre (Loi­ret) ne for­ce­rait à éva­cuer que 34 000 per­sonnes, alors qu’à celle du Bugey (Ain), il ferait 163 000 « réfu­giés radio­lo­giques « .

Record mondial d'installations nucléaires par habitant.

Record mon­dial d’installations nucléaires par habi­tant.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sor­tir du nucléaire.

Pour tem­pé­rer ce tableau apo­ca­lyp­tique, l’IRSN sort la ren­gaine connue du « risque zéro [qui] n’existe pas » et met en avant « les pro­ba­bi­li­tés très faibles de tels évé­ne­ments. 1 sur 10 000 par an pour un acci­dent grave, 1 sur 100 000 par an pour un acci­dent majeur. »

Pour avoir par­ti­cipé, dans les années 1960, au sein du Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique, à l’élaboration des pre­mières cen­trales fran­çaises, Ber­nard Laponche ne par­tage pas du tout cet « opti­misme ». Pour ce phy­si­cien, le nucléaire ne repré­sente pas seule­ment une menace ter­ri­fiante, pour nous et pour les géné­ra­tions qui sui­vront ; il condamne notre pays à rater le train de l’indispensable révo­lu­tion éner­gé­tique.

« Il est urgent, clame Ber­nard Laponche, de choi­sir une civi­li­sa­tion éner­gé­tique qui ne menace pas la vie » 6. Selon lui – entre autres spé­cia­listes reve­nus de leurs illu­sions – les acci­dents qui se sont réel­le­ment pro­duits (cinq réac­teurs déjà détruits : un à Three Miles Island, un à Tcher­no­byl, et trois à Fuku­shima) sur quatre cent cin­quante réac­teurs dans le monde, obligent à revoir cette pro­ba­bi­lité théo­rique des experts. « La réa­lité de ce qui a été constaté, estime-t-il, est trois cents fois supé­rieure à ces savants cal­culs. Il y a donc une forte pro­ba­bi­lité d’un acci­dent nucléaire majeur en Europe. »

[Fin de l’interminable feuille­ton…] 7

 

Share Button

Notes:

  1. En par­ti­cu­lier au Japon depuis la catas­trophe de 2011. À noter que le Saint-Siège (Vati­can) est membre de l’AIEA ! (Liai­son directe Enfer-Para­dis ?…)
  2. Le direc­teur de Green­peace France, Pas­cal Hus­ting, chiffre le coût total de la catas­trophe à 1 000 mil­liards de dol­lars US.
  3. Croix verte inter­na­tio­nale, est une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale inter­na­tio­nale à but envi­ron­ne­men­tal, fon­dée en 1993 à Kyōto. Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’URSS, en est le fon­da­teur et l’actuel pré­sident.
  4. … « et aux éner­gies alter­na­tives », ainsi que Sar­kozy en eut décidé, en 2009.
  5. Au delà des coûts, un acci­dent nucléaire ne sau­rait être com­paré à un acci­dent indus­triel dont les effets, même rava­geurs, cessent avec leur répa­ra­tion.
  6. Entre­tien, Télé­rama, 18/06/2011.
  7. Une biblio­gra­phie se trouve avec le pre­mier article de la série.

Tchernobyl. Un nuage, des lambeaux… et le déni français

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 4 

logo4Début 2002, la  Crii­rad (Com­mis­sion de recherche et d’information indé­pen­dantes sur la radio­ac­ti­vité) publie un atlas de 200 pages qui révèle de façon détaillée la conta­mi­na­tion de la France et d’une par­tie de l’Europe par les retom­bées du « nuage » en ses mul­tiples lam­beaux. Plus de 3 000 mesures ont été effec­tuées de 1999 à 2001 par le géo­logue André Paris sur le ter­ri­toire fran­çais et jusqu’en Ukraine ; les résul­tats, les ana­lyses et la car­to­gra­phie ont été ras­sem­blés et édi­tés par le labo­ra­toire de Valence. C’est un acte d’accusation qui dénonce ainsi le scan­da­leux déni du gou­ver­ne­ment fran­çais et des auto­ri­tés nucléaires de l’époque.

Pour nous en tenir ici à la Corse et à la région Paca, les plus tou­chées en France, les rele­vés mesurent des acti­vi­tés sur­fa­ciques de césium 137 supé­rieures à 30 000 Bq/m2. C’est le cas en par­ti­cu­lier dans le Mer­can­tour, autour de Digne, de Gap et de Sis­te­ron avec des pointes à 50 000 Bq/m2.

criirad- Tchernobyl

Paca et Corse. Rele­vés de la Crii­rad, 1999, 2000 et 2001. Cli­quer sur l’image pour l’agrandir.

Pour don­ner une idée de cette conta­mi­na­tion, la moyenne des retom­bées consta­tées en France à la suite de l’accident était de 4 000 Bq/m2. Le bec­que­rel (Bq) par mètre carré mesure les conta­mi­na­tions de sur­faces. L’activité mesure le taux de dés­in­té­gra­tions d’une source radio­ac­tive, c’est-à-dire le nombre de rayons émis par seconde.

Dans l’instruction d’une plainte dépo­sée en France en 2001 pour « empoi­son­ne­ment et admi­nis­tra­tion de sub­stances nui­sibles » par la Crii­rad, l’Association fran­çaise des malades de la thy­roïde (AFMT) et des per­sonnes ayant contracté un can­cer de la thy­roïde, un rap­port (notam­ment co-signé par Georges Char­pak) affirme que le SCPRI a fourni des cartes « inexactes dans plu­sieurs domaines » et « n’a pas res­ti­tué toutes les infor­ma­tions qui étaient à sa dis­po­si­tion aux auto­ri­tés déci­sion­naires ou au public ». Tou­te­fois, ce rap­port reproche au SCPRI une com­mu­ni­ca­tion fausse mais non pas d’avoir mis en dan­ger la popu­la­tion.

Devant la dif­fi­culté d’établir un lien de cau­sa­lité entre les dis­si­mu­la­tions des pou­voirs publics et les mala­dies de la thy­roïde, la juge Marie-Odile Ber­tella-Gef­froy 1 requa­li­fie péna­le­ment la plainte d”« empoi­son­ne­ment » en celle plus large de « trom­pe­rie aggra­vée ».

Le 31 mai 2006, Pierre Pel­le­rin est mis en exa­men pour « infrac­tion au code de la consom­ma­tion », « trom­pe­rie aggra­vée » et placé sous sta­tut de témoin assisté concer­nant les délits de « bles­sures invo­lon­taires et atteintes invo­lon­taires à l’intégrité de la per­sonne ».

Le pro­cès se ter­mine par un non-lieu le 7 sep­tembre 2011. Le 20 novembre 2012, Pierre Pellerin[Ref] Direc­teur du SCPRI (Ser­vice cen­tral de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants). mort en mars 2013 à 89 ans.[/ref] est reconnu inno­cent des accu­sa­tions de « trom­pe­rie et trom­pe­rie aggra­vée » par la Cour de cas­sa­tion de Paris qui explique notam­ment qu’il était « en l’état des connais­sances scien­ti­fiques actuelles, impos­sible d’établir un lien de cau­sa­lité cer­tain entre les patho­lo­gies consta­tées et les retom­bées du panache radio­ac­tif de Tcher­no­byl ».

Encore aujourd’hui , le débat reste ouvert sur ces patho­lo­gies et leurs ori­gines.

Dans la zone de Tcher­no­byl, beau­coup plus expo­sée que les régions fran­çaises, une aug­men­ta­tion du nombre d’enfants atteints de can­cers pro­vo­qués par la catas­trophe, esti­mée à 5 000 cas, a été consta­tée. Il n’y aurait pas eu d’augmentation des can­cers chez les adultes. Le condi­tion­nel reflète le manque de fia­bi­lité des études et sta­tis­tiques russes.

Le cas des can­cers thy­roï­diens après Fuku­shima – Com­plé­ment d’info pour les spor­tifs qui sou­haitent aller concou­rir aux JO de 2020 à Tokyo : Kashiwa est à 26 km du centre de Tokyo, à 200 km de la cen­trale Dai ichi acci­den­tée. Et pour­tant, 112 enfants sur 173 diag­nos­ti­qués ont des pro­blèmes thy­roï­diens à Kashiwa ! Rap­pe­lons éga­le­ment ici que les can­cers de la thy­roïde des enfants de Fuku­shima sont bien dus à la radio­ac­ti­vité : dans la pré­fec­ture de Fuku­shima, on a détecté une aug­men­ta­tion de quelque 30 fois du nombre de can­cers de la thy­roïde chez les jeunes âgés de 18 ans et moins en 2011. Le total de jeunes atteints de can­cer de la thy­roïde est de 127, mais offi­ciel­le­ment, cela n’a aucun rap­port avec la radio­ac­ti­vité. Cher­chez l’erreur ! Note de Pierre Fetet du 10/11/2015, sur le site Fuku­shima

En France, l’Institut natio­nal de veille sani­taire (INVS) exclut une aug­men­ta­tion des can­cers de la thy­roïde suite aux retom­bées de Tcher­no­byl. Tou­te­fois, une thèse de méde­cine publiée quelques mois après ce rap­port, en 2011, éta­blit un lien entre la catas­trophe et l’augmentation des can­cers diag­nos­ti­qués : celle du doc­teur Sophie Fau­con­nier, fille du doc­teur Denis Fau­con­nier, méde­cin exer­çant en Corse, désor­mais en retraite. Ce der­nier, inter­rogé en jan­vier 2015 dans une émis­sion de France Culture, rap­pe­lait non sans quelque amer­tume que, hier comme aujourd’hui, « c’est la poli­tique qui contrôle les don­nées scien­ti­fiques ».

Face aux contro­verses sur les effets sani­taires du nuage radio­ac­tif, des faits sont mis en avant :

– Le nombre de can­cers de la thy­roïde a aug­menté en France régu­liè­re­ment d’environ 7 % en moyenne par an depuis 1975 (soit un qua­dru­ple­ment en 19 ans), sans inflexion par­ti­cu­lière en 1986.

– Les can­cers de la thy­roïde sont très majo­ri­tai­re­ment fémi­nins et l’évolution de leur nombre suit l’évolution du nombre de can­cers du sein.

Deux phé­no­mènes conco­mi­tants sont à prendre en compte :

  • l’augmentation du nombre de can­cers détec­tés par l’accrois­se­ment de la sen­si­bi­lité des appa­reils à ultra­sons : le seuil de détec­tion des nodules est passé d’un dia­mètre de 10 mm à 2 mm ;
  • une évo­lu­tion dans les com­por­te­ments fémi­nins de prise d’hormones de sub­sti­tu­tions pré- et post- méno­pause.

Selon l’étude de l’INVS parue en 2006, les résul­tats ne vont pas glo­ba­le­ment dans le sens d’un éven­tuel effet de l’accident de Tcher­no­byl sur les can­cers de la thy­roïde en France. Tou­te­fois, l’incidence obser­vée des can­cers de la thy­roïde en Corse est éle­vée chez l’homme.

ipsn-tchernobyl

Les quatre zones de conta­mi­na­tion post Tcher­no­byl recon­nues quelques années après l’accident par l’Institut de pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IPSN). Il appa­raît qu’aucune région fran­çaise n’a été tota­le­ment épar­gnée.

Le 7 mai 1986, un cour­rier de l’Organisation mon­diale de la santé indique que « des res­tric­tions quant à la consom­ma­tion immé­diate [du] lait peuvent donc demeu­rer jus­ti­fiées. »

Le 16 mai, une réunion de crise se tient au minis­tère de l’Intérieur : du lait de bre­bis en Corse pré­sente une conta­mi­na­tion par l’iode 131 anor­ma­le­ment éle­vée, d’une acti­vité de plus de 10 000 bec­que­rels par litre. Mais dans la mesure où l’iode 131 a une demi-vie courte (l’activité au bout de deux mois est dif­fi­ci­le­ment détec­table), il a été jugé que le bilan de l’activité radio­ac­tive sur une année ne serait pas affecté sen­si­ble­ment, et les auto­ri­tés n’ont pas pris de mesure par­ti­cu­lières. Une note du 16 mai éma­nant du minis­tère de l’Intérieur, à l’époque dirigé par Charles Pas­qua déclare « Nous avons des chiffres qui ne peuvent pas être dif­fu­sés. (…) Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sor­tir de chiffres. »

Des indices lais­saient pen­ser que pour des per­sonnes qui ont vécu ou vivent encore dans les zones de Corse tou­chées par les pluies du « nuage de Tcher­no­byl », exis­tait une aug­men­ta­tion du nombre de plu­sieurs patho­lo­gies de la thy­roïde, can­cer notam­ment. Mais le lien avec l’accident de Tcher­no­byl a été contesté. Per­sonne ne nie que dans le monde le nombre de patho­lo­gies de la thy­roïde a effec­ti­ve­ment aug­menté (dou­ble­ment en Europe) et il y a bien une aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive du risque de can­cer de la thy­roïde signa­lée et scien­ti­fi­que­ment recon­nue dans plu­sieurs pays. Cepen­dant, cette aug­men­ta­tion d’une part a com­mencé avant l’accident de Tcher­no­byl, et d’autre part n’est pas cen­trée sur les zones où il a plu lors du pas­sage du nuage ; une grande par­tie du monde non concer­née par les pluies lors du pas­sage du nuage est éga­le­ment tou­chée par l’augmentation des thy­roï­dites.

Tchernobyl - nuage-sans-fin

Remar­quable BD édi­tée par l’Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde (AMFT). Des­sin de Ming.

Depuis mars 2001, 400 pour­suites ont été enga­gées en France contre “X” par l’Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde, dont 200 en avril 2006. Ces per­sonnes sont affec­tées par des can­cers de la thy­roïde ou goitres, et ont accusé le gou­ver­ne­ment fran­çais, à cette époque dirigé par le pre­mier ministre Jacques Chi­rac 2, de ne pas avoir informé cor­rec­te­ment la popu­la­tion des risques liés aux retom­bées radio­ac­tives de la catas­trophe de Tcher­no­byl. L’accusation met en rela­tion les mesures de pro­tec­tion de la santé publique dans les pays voi­sins (aver­tis­se­ment contre la consom­ma­tion de légumes verts ou de lait par les enfants et les femmes enceintes) avec la conta­mi­na­tion rela­ti­ve­ment impor­tante subie par l’Est de la France et la Corse.

Pour sor­tir du doute, les membres de l’Assem­blée de Corse ont décidé de « faire réa­li­ser par une struc­ture indé­pen­dante (…) une enquête épi­dé­mio­lo­gique sur les retom­bées en Corse de la catas­trophe de Tcher­no­byl ». Cette nou­velle étude a été conduite par une équipe d’épidémiologistes et sta­tis­ti­ciens de l’unité médi­cale uni­ver­si­taire de Gênes (Ita­lie). Elle est basée sur l’analyse d’environ 14 000 dos­siers médi­caux.

Les auteurs concluent en 2013 à un risque effec­ti­ve­ment plus élevé chez les hommes des patho­lo­gies thy­roï­diennes dues à l’exposition au nuage. L’augmentation chez eux des can­cers de la thy­roïde due au fac­teur Tcher­no­byl serait de 28,29 %, celle des thy­roï­dites de 78,28 %, et celle de l’hyperthyroïdisme de 103,21 %. Concer­nant les femmes, la fai­blesse des échan­tillons sta­tis­tiques ne per­met pas de conclure pour les patho­lo­gies hors thy­roï­dites ; pour ces der­nières, l’augmentation due à Tcher­no­byl est chif­frée à 55,33 %51. Concer­nant les enfants corses expo­sés au nuage, l’étude conclut à une aug­men­ta­tion des thy­roï­dites et adé­nomes bénins, et à une aug­men­ta­tion sta­tis­ti­que­ment non signi­fi­ca­tive des leu­cé­mies aiguës et des cas d’hypothyroïdisme.

Cette étude, non publiée dans une revue à comité de lec­ture, a fait l’objet de cri­tiques met­tant en avant des fai­blesses métho­do­lo­giques. La ministre de la Santé, Mari­sol Tou­raine rap­pelle ce fac­teur de confu­sion pos­sible, et rejette ces résul­tats.

La com­mis­sion nom­mée par la col­lec­ti­vité ter­ri­to­riale de Corse, qui a com­mandé cette étude, et sa pré­si­dente Josette Ris­te­rucci estiment que l’augmentation du risque est main­te­nant incon­tes­table et sou­haite une « recon­nais­sance offi­cielle du pré­ju­dice ».

[Pro­chain article : L’inavouable bilan humain et éco­no­mique]

Share Button

Notes:

  1. Spé­cia­li­sée dans les dos­siers judi­ciaires de santé publique (affaires du « sang conta­miné », de l’hormone de crois­sance, de l’amiante sur le cam­pus de Jus­sieu, de la « vache folle » – ainsi que d’autres dos­siers sen­sibles comme celui de la guerre du Golfe et du nuage de Tcher­no­byl. A, depuis, quitté ses fonc­tions, décla­rant dans un entre­tien sur France Inter le 12 février 2013 : « Je suis entrée dans la magis­tra­ture car je croyais en la Jus­tice. Je vais en sor­tir, je n’y crois plus. »
  2. Ministres à la manœuvre : Fran­çois Guillaume, Agri­cul­ture ; Michèle Bar­zach, Santé ; Alain Cari­gnon, Envi­ron­ne­ment ; Alain Made­lin, Indus­trie ; Charles Pas­qua, Inté­rieur.

Tchernobyl, 28 avril 1986. L’art du mensonge étatique

logo3

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 3 

L’alerte qu’une catas­trophe nucléaire avait eu lieu arriva d’abord par la Suède. Le lundi 28 avril au matin, les employés de la cen­trale de Fors­mark empruntent les por­tiques de contrôle habi­tuels. Une hausse anor­male de la radio­ac­ti­vité est détec­tée. Le site est immé­dia­te­ment éva­cué. Mais la fuite ne pro­vient pas de la cen­trale. Compte tenu des vents et des par­ti­cules iden­ti­fiées, il appa­raît que la conta­mi­na­tion pro­vient d’URSS.

Dans l’après-midi, l’AFP confirme : « Des niveaux de radio­ac­ti­vité inha­bi­tuel­le­ment éle­vés ont été appor­tés vers la Scan­di­na­vie par des vents venant d’Union sovié­tique ».

Dans la soi­rée, le Krem­lin recon­naît la sur­ve­nue d’un acci­dent dans un réac­teur de la cen­trale de Tcher­no­byl, sans en pré­ci­ser la date, l’importance ni les causes. L’opacité de la bureau­cra­tie est totale. Mikhaïl Gor­bat­chev n’est informé offi­ciel­le­ment que le 27 avril. Avec l’accord du Polit­buro, il est forcé de faire appel au KGB pour obte­nir des infor­ma­tions. Le rap­port qui lui est trans­mis parle d’une explo­sion, de la mort de deux hommes, de l’arrêt des réac­teurs 1, 2 et 3. Le déni rejoint l’obscurantisme d’un sys­tème poli­tique en ruines.

Le même jour, en France, le pro­fes­seur Pierre Pel­le­rin, direc­teur du SCPRI (Ser­vice cen­tral de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants) 1, fait équi­per des avions d’Air France, se diri­geant vers le nord et l’est de l’Europe, de filtres per­met­tant, à leur retour, d’analyser et faire connaître la com­po­si­tion de cette conta­mi­na­tion.

Invité du 13 heures d’Antenne 2, le len­de­main 29 avril, Pierre Pel­le­rin fait état de ses contacts avec les experts sué­dois, dénonce à l’avance le catas­tro­phisme des médias et tient des pro­pos ras­su­rants : « Même pour les Scan­di­naves, la santé n’est pas mena­cée. » Dans la soi­rée, son adjoint, le pro­fes­seur Chan­teur, répond à une ques­tion du pré­sen­ta­teur : « On pourra cer­tai­ne­ment détec­ter dans quelques jours le pas­sage des par­ti­cules mais, du point de vue de la santé publique, il n’y a aucun risque ».

Le mot « nuage » va ainsi connaître sa célé­brité en France. Un nuage tou­te­fois invi­sible, entraî­nant les émis­sions radio­ac­tives reje­tées pen­dant les jours qui ont suivi l’accident. Mélan­gées à l’air chaud de l’incendie du réac­teur, ces rejets ne contiennent que très peu de vapeur d’eau. Mais les vrais nuages vont jouer un rôle impor­tant et néfaste car, en cre­vant au-des­sus du panache, leurs gouttes d’eau vont entraî­ner plus abon­dam­ment les par­ti­cules radio­ac­tives. La conjonc­tion des deux crée des dépôts humides géo­gra­phi­que­ment très hété­ro­gènes, en taches de léo­pard.

meteo- Tchernobyl

Image du bul­le­tin météo d’Antenne 2, le 30 avril.

Dans l’après-midi du 30 avril, une des « branches » du nuage est détec­tée par le Labo­ra­toire d’écologie marine de Monaco, avant de l’être dans l’ensemble du Midi de la France. Pen­dant la nuit, tan­dis que cette branche remonte en direc­tion du nord du pays, sui­vie d’une sta­tion météo à l’autre, une autre branche venant plus direc­te­ment de l’est, aborde aussi le ter­ri­toire à une alti­tude dif­fé­rente. Monaco puis le SCPRI en informent l’Agence France-Presse.

Ce 30 avril, la pré­sen­ta­trice Bri­gitte Simo­netta, la bouche en coeur, annonce dans le bul­le­tin météo d’Antenne 2 que la France est pro­té­gée du « nuage » par l’anticyclone des Açores et le res­tera pen­dant les trois jours sui­vant. Un pan­neau « STOP » vient lour­de­ment appuyer l’image de l’arrêt « à la fron­tière ».

Une polé­mique s’ensuit, gros­sie par de nom­breuses décla­ra­tions visant plus par­ti­cu­liè­re­ment le Pr Pel­le­rin, bien­tôt cari­ca­turé par cette image du « nuage arrêté à la fron­tière ». Libé­ra­tion affirme que « les pou­voirs publics ont menti en France » et que « le pro­fes­seur Pel­le­rin [en] a fait l’aveu ». Ce der­nier, par la suite, por­tera plainte pour dif­fa­ma­tion contre dif­fé­rents médias ou per­son­na­li­tés (dont Noël Mamère). Il gagnera tous les pro­cès en pre­mière ins­tance, en appel et en cas­sa­tion. En effet, il n’a pas employé cette image d’arrêt à la fron­tière, même s’il en a induit l’idée. Ainsi, ce télex – ambigu – du 1er mai du Pr Pel­le­rin, cité par Noël Mamère, au 13 heures d’Antenne 2 : « Ce matin, le SCPRI a annoncé une légère hausse de la radio­ac­ti­vité de l’air, non signi­fi­ca­tive pour la santé publique, dans le Sud-Est de la France et plus spé­cia­le­ment au-des­sus de Monaco. »

Vidéo du dépla­ce­ment du nuage radio­ac­tif du 26 avril au 9 mai. La France est presqu’entièrement tou­chée le 1er mai, le sud-est et la Corse plus for­te­ment le 3 mai (docu­ment de l’IRSN, réa­lisé en 2005, neuf ans après…).

En ces temps recu­lés…, les poli­ti­ciens ne sont pas encore entrés dans l’ère de la com­mu­ni­ca­tion, et les minis­tères du tout nou­veau gou­ver­ne­ment Chi­rac (pre­mière coha­bi­ta­tion) vont se déchar­ger sur ce pro­fes­seur Pel­le­rin, méde­cin expert en radio­pro­tec­tion, pas davan­tage rompu aux médias… C’est à lui prin­ci­pa­le­ment qu’incombera la tâche d’ « infor­mer » les Fran­çais des résul­tats des mesures de conta­mi­na­tion radio­ac­tive et du niveau de risque couru.

Les ministres concer­nés, mal coor­don­nés, inter­vien­dront peu par la suite, et sou­vent en gros sabots, comme Alain Made­lin, ministre de l’industrie, mobi­lisé en boni­men­teur ridi­cule pour clai­ron­ner l’absence de tout risque…

Même son de cloche de toutes parts afin de pré­ve­nir tout mou­ve­ment de panique et de pré­ser­ver le com­merce de la salade prin­ta­nière… Le SCPRI juge tout de suite que la conta­mi­na­tion des ali­ments pro­duits en France sera trop faible pour poser un vrai pro­blème de santé publique et qu’il n’y a pas lieu de prendre de mesures de pré­cau­tion par­ti­cu­lières, sauf sur les pro­duits impor­tés de l’Est de l’Europe…

Pel­le­rin, à nou­veau, ren­ché­rit avec un com­mu­ni­qué selon lequel il fau­drait ima­gi­ner des élé­va­tions de radio­ac­ti­vité dix mille ou cent mille fois plus impor­tantes pour que com­mencent à se poser des pro­blèmes signi­fi­ca­tifs d’hygiène publique. Il pré­cise que les prises pré­ven­tives d’iode des­ti­nées à blo­quer le fonc­tion­ne­ment de la thy­roïde ne sont ni jus­ti­fiées ni oppor­tunes. 2

Le gou­ver­ne­ment fran­çais estime alors qu’aucune mesure par­ti­cu­lière de sécu­rité n’est néces­saire.

C’est dans ce contexte de men­songes et de mani­pu­la­tions de l’opinion que naît, à Valence dans la Drôme, la Crii­rad, Com­mis­sion de recherche et d’information indé­pen­dantes sur la radio­ac­ti­vité. Des scien­ti­fiques et des citoyens cri­tiques se regroupent pour contre­car­rer l’information offi­cielle qui tourne à la pro­pa­gande sovié­tique. Ani­mée par Michèle Rivasi, aujourd’hui dépu­tée euro­péenne d’Europe-Écologie-Les Verts, cette asso­cia­tion va se poser en contre-pou­voir face aux ins­ti­tu­tions sus­pec­tées de fal­si­fier les faits au pro­fit de l’État et du sys­tème nucléaire.

Vite recon­nue par son sérieux scien­ti­fique, ins­tau­rée dès le départ par sa fon­da­trice, la Crii­rad demeure une réfé­rence dans l’expertise nucléaire. Ces résis­tants ne seront pas les seuls, bien sûr, à s’opposer aux manœuvres men­son­gères contraires au bien com­mun. Il fau­dra aussi comp­ter sur des oppo­sants poli­tiques, les éco­lo­gistes, certes, ainsi que de nom­breuses asso­cia­tions et les citoyens conscients des dan­gers liés l’énergie nucléaire.

Une résis­tance s’est peu à peu ins­tau­rée, qui aura contri­bué au fil des années à bri­der quelque peu l’ogre affamé, à l’amener à rendre des comptes – pas encore à « rendre gorge », bien qu’une autre catas­trophe majeure, celle de Fuku­shima, l’aura à nou­veau étourdi… Mais la bête, tel le Phé­nix, sait renaître de ses cendres. Jusqu’à quand – jusqu’à quelle(s) autre(s) catastrophe(s) ?

Résumé en images de l’accident de Tcher­no­byl (docu­ment IRSN)

[Pro­chain article : Un nuage, des lam­beaux… de consé­quences]

Share Button

Notes:

  1. Labo­ra­toire situé au Vési­net, le SCPRI est suc­ces­si­ve­ment devenu l’Office de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants (OPRI) et enfin l’actuel Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire (IRSN), créé pour assu­rer la sur­veillance dosi­mé­trique dans tous les domaines d’utilisation des rayon­ne­ments ioni­sants.
  2. À sup­po­ser que cette mesure ait pu être effec­tive : stocks réels des com­pri­més d’iodure de potas­sium ; mode d’information et de dis­tri­bu­tion. De plus la prise doit être effec­tive une demi-heure avant la conta­mi­na­tion, au plus tard deux heures après. Les doutes quant à l’application d’une telle mesure demeurent actuels. Inter­ro­gez à ce sujet votre phar­ma­cien… (le mien n’a pas de ces com­pri­més en stock…)

Publicité bucolique. Quand EDF nous refait le coup de l”« électricité verte »

EDF, qui est dans la panade que l’on sait, tente crâ­ne­ment de détour­ner l’attention de l’opinion publique. Ainsi vient-elle de s’offrir une cam­pagne de publi­cité dans les quo­ti­diens dou­ble­ment éhon­tée : une pleine page à sa propre gloire et à celle de ses cen­trales, cela à la veille du tren­tième anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl – l’élégance même – et sur son thème men­son­ger de pré­di­lec­tion, le mythe d’une « élec­tri­cité verte ». Une pro­vo­ca­tion des plus indé­centes !

edf-centrales

Cli­quer des­sus pour agran­dir, c’est trop beau !

A com­men­cer par l’image idyl­lique et ver­doyante mon­trant une splen­dide chute d’eau émer­geant de la mon­tagne et épou­sant avec grâce la forme de ces splen­dides tours d’évaporation qui égaient tant nos pay­sages. Trois jolis nuages, insou­ciants, montent gaie­ment dans l’azur. C’est frais et buco­lique. Un vrai chromo de calen­drier des postes – d’avant l’invention du nucléaire et ses catas­trophes ! Il manque tou­te­fois quelques biches inno­centes, Cen­drillon et ses sept nains, dont les plus ravis, Hol­lande et Macron – mais là, le tableau aurait été gâché.

À suivre avec le slo­gan « L’électricité bas car­bone, c’est cen­trale ». Oui, cen­trale, avec un E. Ah ah ! elle est bonne. Et qui dit cen­trale, dit cen­trales nucléaires et leurs 58 réac­teurs four­nis­sant 82,2 % de l’électricité pro­duite en France. 1

À conti­nuer encore avec les trois lignes « fine­ment » bara­ti­neuses qui, d’un zeste d’ « éner­gies renou­ve­lables » nous servent le plus pétillant des cock­tails, « à 98% sans émis­sion de car­bone ni de gaz à effet de serre ». Ce que EDF appelle « un mix » de nucléaire et de renou­ve­lables, selon la fameuse recette du pâté d’alouette : un che­val pour une alouette.

Par­lons-en du nucléaire « bas car­bone » !

Toutes les opé­ra­tions liées au fonc­tion­ne­ment de l’industrie nucléaire émettent des gaz à effet de serre : extrac­tion minière et enri­chis­se­ment de l’uranium, construc­tion et déman­tè­le­ment des cen­trales, trans­port et « trai­te­ment » des déchets radio­ac­tifs, etc.

Ne pas oublier non plus les dizaines de sites ther­miques, dont des cen­trales à char­bon, exploi­tées par EDF dans le monde, qui en font la 19e entre­prise émet­trice de CO2 au niveau mon­dial. 2

Pen­dant ce temps, der­rière le décor d’opérette, EDF doit faire face à une réa­lité autre­ment plus âpre (hors capi­lo­tade finan­cière) :

•La construc­tion rui­neuse de l’EPR de Fla­man­ville (tri­ple­ment du devis ini­tial), rui­neuse et sur­tout poten­tiel­le­ment dan­ge­reuse. Les défauts métal­lur­giques déce­lés dans la cuve du réac­teur – pièce maî­tresse – com­pro­mettent cette ins­tal­la­tion (et d’autres en cours).

La chute d’une hau­teur de vingt mètres, le 31 mars 2016, d’un géné­ra­teur de vapeur de 450 tonnes lors d’une manu­ten­tion – par une entre­prise sous-trai­tante… – dans un bâti­ment réac­teur de la cen­trale de Paluel (Nor­man­die). Pas de vic­times, heu­reu­se­ment, mais le bâti­ment a été for­te­ment ébranlé, ce qui va deman­der une éva­lua­tion et une immo­bi­li­sa­tion de plu­sieurs mois des ins­tal­la­tions.

nucleaire-paluel

Chute d’un géné­ra­teur de vapeur à Paluel. Moins gla­mour que la pub…

Pour cou­ron­ner le tout, l’Auto­rité de sûreté nucléaire (ASN) fran­çaise vient de dénon­cer un fabri­cant de pièces métal­liques 3 qui, dans une soixan­taine de cas au moins, a fourni à ses clients comme Areva des pro­duits pré­sen­tant des mal­fa­çons, accom­pa­gnés de cer­ti­fi­cats fal­si­fiés. L’ASN a demandé à toutes les entre­prises du sec­teur de véri­fier les pièces qu’elles uti­lisent en pro­ve­nance de cette PME, pour pou­voir stop­per les équi­pe­ments en cas de besoin.

Faux, usage de faux : le Bureau Veri­tas a très vite porté plainte, suivi en mars par Areva et le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique (CEA). Cer­taines pièces en cause étaient en effet des­ti­nées au réac­teur de recherche Jules-Horo­witz, qu’Areva construit pour le CEA à Cada­rache (Bouches-du-Rhône).

Ou quand la réa­lité rejoint la fic­tion : ce cas recoupe exac­te­ment le scé­na­rio du film Le Syn­drome chi­nois dans lequel un four­nis­seur véreux est à l’origine d’une situa­tion catas­tro­phique dans une cen­trale nucléaire. Ce film amé­ri­cain est sorti quelques jours avant l’accident de Three Miles Island en 1979 (fonte du réac­teur).

Share Button

Notes:

  1. Don­née de 2014, por­tée sur les fac­tures d’EDF.
  2. On peut, à ce pro­pos, signer la péti­tion lan­cée par le réseau Sor­tir du nucléaire qui dénonce cette publi­cité men­son­gère d’EDF : http://www.sortirdunucleaire.org/CO2-mensonge-EDF#top
  3. SBS, une PME de Boën (Loire)

Tchernobyl, 26 avril 1986. Le monstre se déchaîne

logo2

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 2 

26 avril 1986. 1 h 23. En moins de cinq secondes, le réac­teur s’est emballé, dépas­sant sa puis­sance jusqu’à cent fois. Il n’était plus contrô­lable, les barres de modé­ra­tion de la réac­tion nucléaire ayant été éjec­tées. Des explo­sions suc­ces­sives se pro­duisent, sui­vies d’une autre, si forte que la dalle de 1 000 tonnes de béton située au-des­sus du bâti­ment est pro­je­tée dans les airs, retom­bant incli­née sur le cœur du réac­teur, qui s’entrouvre alors. Un gigan­tesque incen­die se déclare. Plus de 100 tonnes de com­bus­tibles radio­ac­tifs entrent en fusion. Un immense fais­ceau de lumière aux reflets bleuâtres monte du cœur du réac­teur, illu­mi­nant l’installation dévas­tée, plon­gée dans l’obscurité.

Centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine

« Ceux qui ont mené l’expérience, expli­quera par la suite le Pr Vas­sili Nes­te­renko  1, se sont lour­de­ment trom­pés dans leurs cal­culs. La puis­sance du réac­teur a brus­que­ment baissé à 30 méga­watts, au lieu des 800 méga­watts escomp­tés. Ils ont alors levé les barres mobiles pour aug­men­ter la puis­sance. Mais là, à la suite d’un défaut de fabri­ca­tion, l’eau a rem­pli l’espace qu’avaient occupé les barres. La puis­sance est mon­tée en flèche et l’eau est entrée en ébul­li­tion. Une radio­lyse de l’eau a com­mencé à se pro­duire, ce qui a pro­vo­qué la for­ma­tion d’un mélange déto­nant d’oxygène et d’hydrogène. Ces pre­mières petites explo­sions ont éjecté entiè­re­ment les barres mobiles des­ti­nées à arrê­ter le réac­teur en cas de panne, le réac­teur n’était donc plus contrô­lable. En 5 secondes, sa puis­sance a aug­menté de 100 fois ! Les expé­ri­men­ta­teurs ont alors essayé d’enfoncer de nou­veau les barres, mais trop tard. Une immense explo­sion s’ensuivit. »

Tchernobyl-horloge

Quand tout a bas­culé. [Musée de Tcher­no­byl]

His­to­rien fran­çais, de père russe, Nico­las Werth est un spé­cia­liste de l’histoire de l’Union sovié­tique. En 2006, dans la revue L’Histoire, à l’occasion du ving­tième anni­ver­saire de la catas­trophe, il en recons­ti­tuait la genèse. Il reliait ainsi les faits au contexte poli­tico-éco­no­mique du régime sovié­tique à bout de souffle. Son ana­lyse se nour­rit d’un voyage qu’il effec­tue alors en Ukraine. Voici com­ment il recons­ti­tue ce qui demeure jusqu’à pré­sent l’accident nucléaire le plus grave de la pla­nète (On évi­tera l’inutile et sor­dide com­pa­rai­son avec Fuku­shima et ses quatre ins­tal­la­tions dévas­tées ; les contextes sont dif­fé­rents et les consé­quences éga­le­ment, bien que tout aussi incom­men­su­rables.)

« Vik­tor Petro­vitch Briou­kha­nov [le direc­teur] est réveillé à 1 h 30 du matin. Pour ten­ter d’éteindre l’incendie, il fait appel à une simple équipe de pom­piers de la ville de Pri­pyat […]. Le direc­teur télé­phone au minis­tère de l’Énergie, à Mos­cou, vers 4 heures du matin. Il se veut ras­su­rant, affirme que «  le cœur du réac­teur n’est pro­ba­ble­ment pas endom­magé  ».

« Avec un équi­pe­ment déri­soire, sans aucune pro­tec­tion spé­ci­fique, quelques dizaines de pom­piers s’efforcent de maî­tri­ser l’incendie, comme s’il s’agissait d’un feu ordi­naire. Au petit matin, celui-ci est cir­cons­crit. Mais le cœur nucléaire du réac­teur endom­magé et le gra­phite conti­nuent de se consu­mer, déga­geant dans l’atmosphère une très forte radio­ac­ti­vité. Les pom­piers, gra­ve­ment irra­diés, sont éva­cués vers l’hôpital local, puis, leur état empi­rant, ache­mi­nés vers Mos­cou, où la plu­part meurent, dans d’atroces souf­frances, au cours des jours sui­vants.

« Ce n’est qu’après l’extinction de l’incendie généré par l’explosion que la direc­tion de la cen­trale prend enfin conscience de la gra­vité de la situa­tion : le coeur du réac­teur est atteint ! Mais per­sonne, parmi le per­son­nel de la cen­trale, ingé­nieurs, tech­ni­ciens, cadres diri­geants com­pris, n’a jamais été pré­paré à faire face à une situa­tion pareille. La panne la plus grave envi­sa­gée par les construc­teurs était une rup­ture du sys­tème prin­ci­pal de refroi­dis­se­ment !

« Briou­kha­nov n’ordonne, dans l’immédiat, aucune éva­cua­tion. Or, au moment de l’explosion, plus de 200 employés tra­vaillaient à la cen­trale, et plu­sieurs cen­taines d’ouvriers s’affairaient à la construc­tion des cin­quième et sixième réac­teurs. Dans la mati­née du 26 avril, les alen­tours de la cen­trale grouillent de pom­piers et de mili­taires appe­lés en ren­fort. En ce samedi matin, les habi­tants de Pri­pyat vaquent tran­quille­ment à leurs occu­pa­tions. Près de 900 élèves, âgés de 10 à 17 ans, par­ti­cipent même au « Mara­thon de la paix » qui, de Pri­pyat au vil­lage de Kopa­chy, dis­tant de 7 kilo­mètres à peine du réac­teur dévasté, fait le tour de la cen­trale !

« Entre-temps, à Mos­cou, une com­mis­sion gou­ver­ne­men­tale est mise sur pied. Quelques-uns de ses membres prennent l’avion pour Tcher­no­byl. Valeri Legas­sov, un haut res­pon­sable du nucléaire sovié­tique, témoigne : «  En nous appro­chant de Tcher­no­byl, dans la soi­rée du 26 avril, nous fûmes frap­pés par la cou­leur du ciel. A une dizaine de kilo­mètres, une lueur cra­moi­sie domi­nait les

Tchernobyl explosion

envi­rons. Pour­tant, les cen­trales nucléaires ne rejettent habi­tuel­le­ment aucune fumée. Mais ce jour-là, l’installation res­sem­blait à une usine métal­lur­gique sur­mon­tée d’un épais nuage assom­bris­sant la moi­tié du ciel. Les res­pon­sables étaient per­dus, para­ly­sés. Ils ne savaient où don­ner de la tête et n’avaient reçu aucune direc­tive. Les employés des trois autres blocs ato­miques de la cen­trale n’avaient tou­jours pas quitté leur poste. Per­sonne n’avait pris soin de débran­cher la ven­ti­la­tion inté­rieure et les radio­élé­ments s’étaient répan­dus à tra­vers toutes les ins­tal­la­tions de la cen­trale »

« Le chef de la com­mis­sion gou­ver­ne­men­tale, Boris Cht­cher­bina, l’un des vice-pré­si­dents du Conseil des ministres de l’URSS, arrivé sur place vers 21 heures, décide enfin d’ordonner l’évacuation, à par­tir du sur­len­de­main, 28 avril, 14 heures, de la popu­la­tion dans un rayon de 30 kilo­mètres autour de la cen­trale, et de faire appel à l’armée de l’air pour ten­ter d’ensevelir le coeur du réac­teur nucléaire en fusion sous du sable et d’autres maté­riaux.

« Il fau­dra quinze jours à des équipes spé­cia­li­sées pour étouf­fer la réac­tion nucléaire en déver­sant, depuis des héli­co­ptères, plu­sieurs mil­liers de tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore (qui a la pro­priété d’absorber les neu­trons), de borax et de dolo­mite. Plus de 1 000 pilotes par­ti­ci­pèrent à ces opé­ra­tions menées à bord d’hélicoptères mili­taires gros por­teurs.

[© Tass]

[© Tass]

« Atteindre le coeur du réac­teur – un objec­tif d’une dizaine de mètres de dia­mètre – depuis une hau­teur de 200 mètres était une tâche ardue. Il fal­lait faire très vite : à cause de la for­mi­dable radia­tion qui se déga­geait du réac­teur en fusion – 1 500 rems 2 à 200 mètres de hau­teur –, les pilotes ne pou­vaient pas res­ter plus de 8 secondes à la ver­ti­cale du réac­teur. Les pre­miers jours, les deux tiers des lar­gages man­quèrent leur cible. En chu­tant, les gros paquets de sable explo­saient sous l’effet de la cha­leur. Les jours pas­sant, les ratés se firent plus rares. Le 30 avril, 160 tonnes de sable, mélangé à de l’argile pour for­mer une masse plus com­pacte, furent ainsi jetées sur le coeur nucléaire en fusion. Les radia­tions chu­tèrent brus­que­ment. Mais le len­de­main on s’aperçut que le sable avait fondu et que les rejets de radio­nu­cléides avaient repris de plus belle.

« On décida alors de déver­ser d’énormes paquets en grosse toile de para­chute conte­nant des cen­taines de lin­gots de plomb, de la dolo­mite et du bore. Mais une nou­velle menace se pro­fila. Les fon­da­tions de la cen­trale mon­traient des signes d’affaissement. Il fal­lait les ren­for­cer pour empê­cher le com­bus­tible nucléaire fondu de péné­trer mas­si­ve­ment dans les sols. Des cen­taines de mineurs du Don­bass furent appe­lés en ren­fort pour creu­ser un boyau de 170 mètres de long jusque sous le réac­teur. [Ndlr : Dans le but de pré­ve­nir une nou­velle explo­sion et de pro­té­ger la nappe phréa­tique].

« Le 6 mai, l’émission de radia­tions chuta for­te­ment, pour atteindre 150 rems. Le com­bat, néan­moins, n’était pas gagné. Valeri Legas­sov témoigne : «  Le 9 mai, le monstre avait appa­rem­ment cessé de res­pi­rer, de vivre. Nous nous apprê­tions à fêter la fin des opé­ra­tions, qui coïn­ci­dait jus­te­ment avec le jour anni­ver­saire de la vic­toire sur l’Allemagne nazie. Mais un nou­veau foyer s’est déclaré. On ne savait plus ce qu’il fal­lait faire. On ne savait pas ce que c’était. Cela res­sem­blait à une masse incan­des­cente com­po­sée de sable, d’argile et de tout ce qui avait été jeté sur le réac­teur. On se remit au tra­vail et on jeta encore 80 tonnes sup­plé­men­taires sur le cra­tère fumant. »

« […] Le géné­ral Ber­dov fit venir 1 200 auto­bus de Kiev. Les 45 000 habi­tants de Pri­pyat furent éva­cués en pre­mier, dans l’après-midi du 28 avril. Ils ne furent aver­tis de leur départ que quelques heures plus tôt, par la radio locale. « Ne pre­nez que le strict néces­saire : de l’argent, vos papiers et un peu de nour­ri­ture. Aucun ani­mal domes­tique. Vous serez vite de retour. Dans deux ou trois jours  ».

evacuation-Tchernobyl

« Vous serez vite de retour ! » [d.r.]

« Dans la soi­rée, les éva­cués arri­vèrent dans la région rurale de Poless­koie, dis­tante d’à peine une cin­quan­taine de kilo­mètres au sud-ouest. On les « ins­talla » chez les pay­sans du coin. Tous les bâti­ments d’exploitation, granges, han­gars, étables, furent réqui­si­tion­nés. Nom­breux étaient ceux qui souf­fraient déjà de nau­sées et de diar­rhées, pre­miers signes d’une forte irra­dia­tion. Or, dans ces vil­lages, aucune assis­tance médi­cale n’était dis­po­nible. Comble de l’absurde : la région de Poless­koie était elle-même for­te­ment conta­mi­née !

« Pour ten­ter d’éviter que les éva­cués ne se sauvent, ordre fut donné à cha­cun de poin­ter quo­ti­dien­ne­ment à l’administration locale, comme devaient le faire les dépor­tés sous Sta­line. Des cor­dons de police furent déployés sur les routes et les voies fer­rées pour inter­cep­ter les fuyards. Non­obs­tant tous les obs­tacles, des mil­liers de per­sonnes s’enfuirent pour rejoindre Kiev ou une autre grande ville, ampli­fiant la rumeur sur la catas­trophe qui venait de se pro­duire.

« Dans les pre­miers jours de mai, l’évacuation s’amplifia : près de 100 000 per­sonnes, habi­tant dans une zone d’une tren­taine de kilo­mètres autour de la cen­trale, furent éva­cuées à leur tour. Pour la plu­part, simples kol­kho­ziens n’ayant jamais quitté leur vil­lage, ce dépla­ce­ment forcé, qui fai­sait remon­ter chez les plus âgés les sou­ve­nirs du grand exode de l’été 1941, consti­tua un pro­fond trau­ma­tisme.

« Les éva­cua­tions se pro­lon­gèrent jusqu’au mois d’août, après que les légis­la­teurs sovié­tiques eurent défini quatre « zones de conta­mi­na­tion » […]

« Au total, quelque 250 000 per­sonnes furent, en trois mois, éva­cuées des trois pre­mières zones. En un an, une nou­velle ville, Sla­vou­titch, à une soixan­taine de kilo­mètres de la cen­trale, sor­tit de terre. Fin 1987, elle comp­tait déjà plus de 30 000 habi­tants. De nom­breux occu­pants des zones conta­mi­nées furent éga­le­ment relo­gés dans des ban­lieues de Kiev. Le gou­ver­ne­ment octroya à chaque éva­cué des indem­ni­tés : 4 000 roubles soit un an envi­ron de salaire moyen par adulte et 1 500 roubles par enfant.

[Pro­chain article : Comme un nuage]

 

Share Button

Notes:

  1. Vas­sili Nes­te­renko, phy­si­cien bié­lo­russe, direc­teur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Bié­lo­rus­sie de 1977 à 1987. Il a cher­ché à limi­ter les effets sani­taires de la catas­trophe, et aussi à en limi­ter l’ampleur ; il est inter­venu lui-même comme liqui­da­teur pour lar­guer par héli­co­ptè­re­di­rec­te­ment dans le réac­teur en fusion des pro­duits de col­ma­tage. Trois des quatre pas­sa­gers de l’hélicoptère sont morts des suites de l’irradiation. Lui a sur­vécu jusqu’en 2008.
  2. Soit 3 000 fois plus que la dose maxi­male tolé­rée en France par an pour une per­sonne. Le rem est une unité de mesure d’équivalent de dose de rayon­ne­ment ioni­sant.

Tchernobyl, 25 avril 1986. Tout va bien à la centrale Lénine

logo1

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 1 

Ce 25 avril 1986, un jour comme bien d’autres à la cen­trale Lénine, ce fleu­ron du nucléaire sovié­tique : quatre réac­teurs d’une puis­sance de 1.000 MW et deux autres en construc­tion. Ce devait être la plus puis­sante cen­trale nucléaire du bloc com­mu­niste. Car nous sommes tou­jours à l’époque des deux « blocs » enne­mis. La fin de l’affrontement est proche. Dans moins de cinq ans c’en sera fini de l’URSS.

Marche arrière. La Répu­blique socia­liste sovié­tique d’Ukraine fut créée en 1921 et le 30 décembre 1922, l’URSS nais­sait, regrou­pant la Rus­sie, l’Ukraine, la Bié­lo­rus­sie et la Trans­cau­ca­sie. En 1932-1933, le vil­lage de Tcher­no­byl comme tout le reste de l’Ukraine fut odieu­se­ment tou­ché par la famine – l’Holo­do­mor –, pro­vo­quant de 3 à 7 mil­lions de morts dans tout le pays. Merci Sta­line, « petit père des peuples ».

tchernobyl-ukraine-mapLa pre­mière cen­trale nucléaire d’Ukraine voit le jour à par­tir de 1970 sur un affluent du Dniepr, dans les fau­bourgs de Pri­pyat, ville nou­velle de 40.000 habi­tants, près de la fron­tière entre l’Ukraine et la Bié­lo­rus­sie, à 15 kilo­mètres de Tcher­no­byl et 110 au nord de Kiev.

La cen­trale devait regrou­per six réac­teurs. La construc­tion des « blocs » 1 et 2 débute en 1971 ; le pre­mier est mis en ser­vice en 1977, le second, l’année sui­vante. Les 3 et 4 sont mis en chan­tier en 1975 ; leur exploi­ta­tion com­mence res­pec­ti­ve­ment en 1981 et 1983. La construc­tion des 5 et 6 sera inter­rom­pue par la catas­trophe.

En 1985, l’Union sovié­tique dis­pose de 46 réac­teurs nucléaires, dont une quin­zaine de type RBMK 1000 d’une puis­sance élec­trique de 1 000 méga­watts cha­cun. À cette époque, la part du nucléaire en Union sovié­tique repré­sente envi­ron 10 % de l’électricité pro­duite, et la cen­trale de Tcher­no­byl four­nit 10 % de l’électricité en Ukraine.

Ladite cen­trale est alors diri­gée par Vik­tor Petro­vitch Briou­kha­nov, ingé­nieur en ther­mo­dy­na­mique, nommé en 1970 à ce poste pour « son volon­ta­risme mili­tant, sa volonté et sa capa­cité à dépas­ser les quo­tas, dans le res­pect des règles de sécu­rité », selon la ter­mi­no­lo­gie en vigueur. C’était ce qu’on appelle un appa­rat­chik.

Le com­plexe Lénine avait fait l’objet de rap­ports alar­mants dès sa construc­tion. Ainsi, ce rap­port confi­den­tiel signé en 1979 par Youri Andro­pov, patron du KGB devenu ensuite pré­sident du Soviet suprême de l’URSS. Il était fait état d’un manque total de res­pect des normes de construc­tion et des tech­no­lo­gies de mon­tage telles que défi­nies dans le cahier des charges.

Ce point ser­vira d’argument après la catas­trophe pour déni­grer la tech­no­lo­gie sovié­tique – « rus­tique-russ­toque » – et van­ter la supé­rio­rité de l’américaine… Cela ser­vait évi­dem­ment la poli­tique d’affrontement des blocs, tout en valo­ri­sant un « nucléaire sûr ». De la même manière qu’après Fuku­shima, Anne Lau­ver­geon (qui diri­geait alors Areva) s’était empres­sée de van­ter – pour le vendre autant que pos­sible – la supé­rio­rité pré­ten­due de l’EPR fran­çais.

Biblio­gra­phie sélec­tive  Ce fameux nuage… Tcher­no­byl, Jean-Michel Jac­que­min, Sang de la terre, 1999  Comme un nuage, 30 ans après Tcher­no­byl, Fran­çois Pon­thieu, Gérard Pon­thieu, Le Condot­tiere, 2016  Conta­mi­na­tions radio­ac­tives : atlas France et Europe, Crii­rad et André Paris, éd. Yves Michel, 2002  La Comé­die ato­mique, Yves Lenoir, La Décou­verte, 2016  La Sup­pli­ca­tion, Svet­lana Alexie­vitch, Lat­tès, 1998  La vérité sur Tcher­no­byl, Gri­gori Med­ve­dev, Albin Michel, 1990  Le nucléaire, une névrose fran­çaise - Patrick Piro, Les Petits matins, 2012   Maî­tri­ser le nucléaire - Sor­tir du nucléaire après Fuku­shima,  Jean-Louis Bas­de­vant, Eyrolles, 2012   Tcher­no­byl : enquête sur une catas­trophe annon­cée, Nico­las Werth - L’Histoire - n°308, avril 2006    Vers un Tcher­no­byl fran­çais ?, Eric Ouzou­nian, Nou­veau Monde Edi­tions, 2008   Le Monde  Libé­ra­tion  Sciences & Ave­nir  

Orga­nismes et sites  AFMT - Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde  ASN - Auto­rité de sûreté nucléaire  C’est pour dire [en par­ti­cu­lier Tcher­no­byl. La ter­reur par le Men­songe, du 25 avril 2006]  Crii­rad - Com­mis­sion de recherche et d’information indé­pen­dantes sur la radio­ac­ti­vité  Ina – Ins­ti­tut natio­nal de l’audiovisuel  IRSN – Ins­ti­tut de radio­pro­tec­tion et de sûreté nucléaire  La radioactivite.com  Obser­va­toire du nucléaire  Sor­tir du nucléaire  Wiki­pé­dia

Dans les deux cas, on s’empressait de mettre le sys­tème nucléaire hors de cause – c’était de la faute à la mau­vaise tech­nique (sovié­tique), à des pannes de pompes sui­vies d’« actions de conduite inap­pro­priée » (États-Unis – Three Miles Island) et aux élé­ments déchaî­nés (Japon).

La « guerre froide », en quelque sorte, se réchauf­fait au nucléaire. D’un côté, la tech­no­lo­gie dan­ge­reuse des demeu­rés com­mu­nistes, de l’autre la triom­phante supé­rio­rité de l’empire capi­ta­liste. « RBMK ver­sus Westinghouse/General Elec­tric », le match suprême des poids-lourds ato­miques…

Un match nul, en vérité. Et, sur­tout, un com­bat émi­nem­ment dan­ge­reux et mor­ti­fère. À y regar­der de plus près, deux tech­no­cra­ties s’affrontaient au bord d’un gouffre, dans une même fuite en avant.

À ma gauche, si on peut dire, le sys­tème RBMK (du russe Reak­tor Bol­shoy Moshch­nosti Kanal­nyi : réac­teur de grande puis­sance à tube de force). Avec ses avan­tages cer­tains, comme le char­ge­ment continu du réac­teur en com­bus­tible, et ses incon­vé­nients hélas démon­trés. Sans entrer dans les détails trop tech­niques, les fai­blesses prin­ci­pales de ce sys­tème résident dans la dif­fi­culté de contrôle du cœur et dans l’absence d’enceinte de confi­ne­ment. 1. On y revient dans l’article sui­vant sur l’accident du 26 avril 1986.

Les réac­teurs de Tcher­no­byl ont été mis pro­gres­si­ve­ment à l’arrêt défi­ni­tif (le der­nier en 2000 seule­ment), ainsi que les deux réac­teurs de la cen­trale d’Ignalina, en Litua­nie. Il reste, à ce jour, 11 réac­teurs RBMK en exploi­ta­tion, tous en Rus­sie et qui ont fait l’objet d’« amé­lio­ra­tions de sûreté ».

À ma droite, on peut le dire, le sys­tème Wes­tin­ghouse (à eau sous pres­sion) qui, avec son concur­rent Gene­ral Elec­tric (qui a racheté Alstom en France) domine le nucléaire mon­dial, aux États-Unis, bien sûr, mais aussi au Japon et en France, dont tous les réac­teurs sont sous licence amé­ri­caine, y com­pris les EPR fran­çais en (aven­tu­reuse) construc­tion 2. Pas­sons sur les avan­tages van­tés par ses concep­teurs (et uti­li­sa­teurs), tan­dis que ses failles ont éclaté au grand jour lors de l’accident à la cen­trale de Three Miles Island en Penn­syl­va­nie.

28 mars 1979. Les pompes prin­ci­pales d’alimentation en eau du sys­tème de refroi­dis­se­ment tombent en panne vers 4 h du matin. Une sou­pape auto­ma­tique reste blo­quée. Les voyants ne l’indiquent pas. S’ensuit une perte d’étanchéité du cir­cuit d’eau pri­maire. Le refroi­dis­se­ment du cœur n’est plus assuré, entraî­nant sa fusion. L’explosion est heu­reu­se­ment évi­tée et, de ce fait, les rejets à l’extérieur rela­ti­ve­ment limi­tés – selon les sources offi­cielles. 3

tchernobyl-4units

Les quatre « blocs » de la cen­trale Lénine. (Ph. Pravda)

Retour à Tcher­no­byl. Ce 25 avril 1986, une expé­ri­men­ta­tion a été pro­gram­mée sur le réac­teur n°4. En gros, il s’agit de « voir » si on peut conti­nuer à maî­tri­ser le fonc­tion­ne­ment de la chau­dière (en par­ti­cu­lier son refroi­dis­se­ment) en cas de panne d’alimentation élec­trique, cela en recou­rant à l’électricité rési­duelle pro­duite par l’inertie des alter­na­teurs. Car un réac­teur, et une cen­trale en géné­rale, ne peuvent fonc­tion­ner que s’ils sont ali­men­tés en élec­tri­cité ! C’est ainsi. D’où l’importance des groupes élec­tro­gènes de secours. Or, ces sales bêtes (entraî­nées par de puis­sants moteurs die­sel) sont capri­cieuses : elles vont jusqu’à rechi­gner au démar­rage et, de plus, mettent plus de qua­rante secondes avant d’atteindre leur plein régime.

L’essai devait avoir lieu dans la jour­née, mais une panne dans une autre cen­trale oblige à le dif­fé­rer pour main­te­nir le réac­teur 4 en pro­duc­tion. Une obli­ga­tion fâcheuse pour l’expérience qui pré­co­ni­sait une mise en « repos » préa­lable de l’installation. De plus, par ce contre-temps, c’est l’équipe de relève qui doit « se col­ler » à l’exercice, ce qui oblige à une pas­sa­tion des consignes et expose à inter­pré­ta­tions.

Comme sou­vent, un enchaî­ne­ment mal­heu­reux de cir­cons­tances va conduire à l’accident.

Réacteur RBMK. Mise en place des éléments combustibles

Réac­teur RBMK. Mise en place des barres de contrôle. [©d.r.]

Le cœur de ce type de réac­teur est intrin­sè­que­ment instable à cause d’un effet dit de « coef­fi­cient de vide posi­tif », qui favo­rise l’emballement de la réac­tion nucléaire. En d’autres termes, la puis­sance aug­mente spon­ta­né­ment et doit sans cesse être régu­lée par les opé­ra­teurs pour évi­ter la fonte du cœur. Dans les réac­teurs amé­ri­cains, et dans les modèles russes modi­fiés, ce « coef­fi­cient de vide » est néga­tif : l’intensité de la réac­tion a ten­dance à chu­ter d’elle-même sans inter­ven­tion exté­rieure.

Autre défaut majeur des RBMK : le délai beau­coup trop long – 20 secondes – néces­saire au fonc­tion­ne­ment de son sys­tème d’arrêt d’urgence (la des­cente des barres de contrôle). Enfin, son cœur de gra­phite et d’uranium est inflam­mable à haute tem­pé­ra­ture.

Mal­gré ces fai­blesses, c’est bien l’expérimentation ris­quée et son déroulé qui ont déclen­ché l’accident. Expé­ri­men­ta­tion qui n’avait d’ailleurs pas obtenu l’aval de l’organisme spé­cial (Gosa­tom­nad­zor) chargé de super­vi­ser tous les aspects de la sûreté nucléaire.

L’équipe passa outre, ayant reçu l’accord du direc­teur de la cen­trale, Vik­tor Petro­vitch Briou­kha­nov. En 1983, c’est lui qui signe « l’acte de mise en exploi­ta­tion expé­ri­men­tale » du qua­trième réac­teur alors même que toutes les véri­fi­ca­tions n’avaient pas été ache­vées. Ce qui lui valut, cette année-là, d’être décoré de l’ordre de l’Amitié des peuples… En 1986, il figu­rait sur la liste pro­po­sée des médaillés de l’Ordre du Tra­vail socia­liste à l’occasion de l’inauguration, pré­vue en octobre, du cin­quième réac­teur, encore en construc­tion lors de l’explosion...

Au moment de l’expérimentation, Briou­kha­nov était ren­tré chez lui. Peut-être dor­mait-il déjà. Tout comme l’ingénieur en chef, Niko­laï Fomine. C’est donc Ana­toli Dyat­lov, l’ingénieur en chef adjoint, qui dirige l’équipe d’expérimentateurs. 4

Per­sonne ne se doute que ce 26 avril 1986 à Tcher­no­byl, ne sera pas un jour comme les autres.

[Pro­chain article : Le monstre se déchaîne]

Share Button

Notes:

  1. Cette enve­loppe de béton n’empêche pas son explo­sion (Fuku­shima), ni des fuites de radio­ac­ti­vité dues au vieillis­se­ment, ni sa des­truc­tion lors d’un éven­tuel atten­tat, notam­ment aérien
  2. La coen­tre­prise nucléaire entre Gene­ral Elec­tric et le japo­nais Hita­chi forme l’un des prin­ci­paux construc­teurs nucléaires mon­diaux avec le fran­çais Areva et l’américano-japonais Wes­tin­ghouse (groupe Toshiba). GE a ainsi fabri­qué trois des réac­teurs de Fuku­shima-Daii­chi, dont deux ont été acci­den­tés.
  3. Le 16 mars 1979 – douze jours avant l’accident – sor­tait aux États-Unis Le Syn­drome chi­nois, film de James Bridges dans lequel un acci­dent dans une cen­trale manque de pro­vo­quer la fusion du cœur qui, en théo­rie,  ris­que­rait de s’enfoncer jusqu’au centre de la Terre (et non jusqu’en Chine comme le lais­se­rait sup­po­ser le titre du film).
  4. En 1987, au terme d’un pro­cès à huis clos, Vik­tor Briou­kha­nov, Niko­laï Fomine et Ana­toli Diat­lov ont été condamné à dix ans de réclu­sion. Ana­toli Diat­lov et Iouri Laou­ch­kine, for­te­ment irra­diés au moment de l’accident, mour­ront en déten­tion. L’ingénieur en chef Niko­laï Fomine, lui, per­dra la rai­son. L’ex-directeur vit aujourd’hui à Kiev, où il est simple employé d’une firme.

  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros + 5 euros de frais d’envoi, soit 20 euros. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

    Vous pou­vez aussi régler par chèque à Gérard Pon­thieu 102, rue Jules-Mou­let 13006 Mar­seille

    tcherno2-2-300x211

    Il s’agit d’un album-photo de qua­lité, à tirage soi­gné et limité, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl). Fran­çois et Gérard Pon­thieu

  • Traduire :

  • Abonnez-vous !

    Saisissez votre @dresse pour vous abonner à « C’est pour dire » et recevoir un courriel à chaque nouvel article publié.

  • Twitter - Gazouiller

  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la vérité s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

  • « C’est pour dire » de Gérard Pon­thieu, est mis à dis­po­si­tion selon les termes de la licence Crea­tive Com­mons : Attri­bu­tion - Pas d’Utilisation Com­mer­ciale - Pas de Modi­fi­ca­tion (3.0 France). Pho­tos, des­sins et docu­ments men­tion­nés sous copy­right © sont pro­té­gés comme tels.
    Licence Creative Commons

  • 1emmen

    Un changement de serveur a causé la perte de quelques « cartons », en l’occurrence certaines images. Ce qui explique quelques vides dans des articles anciens.

  • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

  • Bon appétit, cousin !

    Je doute donc je suis - gp

  • oignon jr_flexe  
  • Calendrier

    mai 2016
    lunmarmerjeuvensamdim
    « Avr  
     1
    2345678
    9101112131415
    16171819202122
    23242526272829
    3031 
    Copyright © 1996-2016 C’est pour dire. Tous droits réservés – sauf selon la license Creative Commons.
    iDream theme by Templates Next | Turbiné par WordPress