On n'est pas des moutons

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Nucléaire. Pour effacer un lourd passé industriel… et médiatique, Areva devient Orano…

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire

areva-devient-oranoAreva devient donc Orano. Changer de nom, une bonne vieille méthode utilisée depuis qu’existent la corruption, les faillites, les échecs industriels. Le nucléaire en a d’ailleurs souvent usé : en Grande-Bretagne, après un très grave accident en 1957, le site de Windscale est devenu Sellafield. En Corée du Sud, en 2013, deux centrales ont changé de nom pour moins nuire à l’économie locale.

En France, en 2001les noms sulfureux de Framatome et Cogéma ont été effacés au profit d’une trouvaille d’agence de com, Areva, sous la houlette d’une «grande prêtresse» de l’atome, Anne Lauvergeon. En 15 ans, cette dame a probablement battu tous les records en matière de désastre industriel et financier. Pour ne pas lasser, nous n’évoquerons ici que les plus fameux de ses «exploits».

En 2003, celle que la majorité des médias vénèrent brade pour 3 milliards à la Finlande un réacteur de type EPR, assurant le construire en 4 ans et demi. Nous sommes en 2018 et le chantier ne voit toujours pas son terme, la facture dépasse les 10 milliards et la justice internationale s’apprête à condamner la France à rembourser plusieurs milliards aux Scandinaves.

En 2005, Areva lance à grands frais aux USA la construction d’usines pour fabriquer les composants des «nombreux» EPR qui vont «sous peu» être vendus aux Américains. Des dépenses ruineuses pour rien : aucun EPR vendu.

En 2007, Mme Lauvergeon fait acheter pour 3 milliards par Areva la désormais fameuse Uramin, une entreprise propriétaire de mines d’uranium… sans uranium. Aujourd’hui, la dame et son mari, M. Fric le bien nommé, sont mis en examen dans cette tentaculaire affaire de corruption.

En 2011«Atomic Anne» est exfiltrée d’Areva, le soin d’annoncer la faillite de l’entreprise étant laissé à ses successeurs. Pourquoi le président Sarkozy a-t-il pris soin de dédouaner Mme Lauvergeon de son bilan catastrophique ? Et pourquoi l’affaire Uramin traine-t-elle en longueur ? Assurément parce que la dame en sait long sur beaucoup de turpitudes et menace d’entrainer du beau monde dans son éventuelle chute…

Aujourd’hui, Areva a été scindée en trois parties :

• l’une a été renommée (ironiquement ?) Framatome et bradée à EDF ;

• la deuxième est une structure de défaisance sur le modèle du fameux consortium qui a autrefois repris la dette abyssale du Crédit Lyonnais : une fois encore, ce sont les citoyens qui vont honorer la douloureuse facture ;

• la troisième se voit donc désormais appeler Orano pour tenter d’enterrer le sulfureux passé industriel d’Areva.

Lourde responsabilité de nombreux médias

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Anne Lauvergeon, 2012 ©© Tangi Bertin

Mais il est une corporation qui se dépêche aussi d’enterrer Areva pour faire oublier ses propres errements, il s’agit de ce que l’on appelle «les médias». Bien sûr, tous les journalistes et tous les médias n’ont pas été complices d’Anne Lauvergeon et d’Areva mais, pendant 15 ans, beaucoup l’ont été et certains de façon plus que dithyrambique. Voici d’ailleurs un petit florilège très loin d’être exhaustif :

Challenges1er janvier 2004
Anne Lauvergeon, l’énergie du nucléaire
Sous sa féminité, qui a séduit la gauche comme la droite, une poigne de fer au service d’un pari : la relance de l’industrie atomique française.

Le Figaro du 11 novembre 2004
Anne Lauvergeon, de l’Élysée à Areva
Les pionnières qui ont marqué le XXe siècle

Les Echos04/11/2005
Anne Lauvergeon, femme puissante
Anne Lauvergeon, quarante-six ans, la présidente du groupe nucléaire, reste bien la femme d’affaires la plus puissante dans le monde, hors Etats-Unis

Le Monde07.07.06 — Jean-Michel Bezat
Anne Lauvergeon, la forte tête du nucléaire
Tout la sert, son passé de sherpa, ses voyages réguliers avec le président de la République, son rôle d’ambassadrice du nucléaire made in France.

L’expansion01/01/2008
Anne Lauvergeon, l’électron libre
Fonceuse et obstinée, la dirigeante d’Areva n’a besoin de personne pour bâtir un géant mondial du nucléaire. A bon entendeur…

Challenges28.02.2008
Comment « Atomic Anne » a imposé Areva
Regrouper les acteurs au nucléaire français dans une même entité ? Le pari était osé. Retour sur ce tour de force d’Anne Lauvergeon, aujourd’hui à la tête du groupe français le plus prometteur.

Télégramme30 octobre 2008
Anne Lauvergeon, la reine de l’atome
Présidente d’Areva depuis 1999, « Atomic Anne », comme la surnomme la presse américaine, a réussi à rendre le nucléaire respectable.

Les Echos25 février 2009
Le mystère Lauvergeon
Adulée par les uns, détestée par les autres, cette femme à poigne, qui présente aujourd’hui les résultats de son groupe, confirme qu’elle est une figure à part du patronat français.

TF120 août 2009
Anne Lauvergeon, Française la plus puissante du monde !

Le Parisien10 mars 2010
Un jour avec…Anne Lauvergeon, PDG du groupe AREVA
Une pression que l’ancienne sherpa de François Mitterrand, saluée comme l’une des femmes les plus influentes du monde dans les palmarès internationaux, absorbe avec flegme et distance.

Marianne21 mai 2011
Anne Lauvergeon, la femme que personne n’arrive à atomiser
Portrait de la reine de l’atome.

La palme pour Dominique Seux…

La palme revient très certainement à l’inénarrable Dominique Seux, éditorialiste ultra-libéral des Echos qui bénéficie de façon inexplicable, et depuis de longues années, de l’antenne du service public (France Inter) pour infliger son idéologie partisane aux auditeurs, sans personne pour le contredire.

Le plus incroyable est que, au nom justement de son idéologie ultra-libérale, il devrait condamner le nucléaire qui ne (sur)vit que sous perfusion d’argent public, de recapitalisations par l’Etat, etc. Or M. Seux a été depuis le début du siècle l’un des plus fidèles zélateurs d’Areva et d’Anne Lauvergeon, allant jusqu’à écrire des choses stupéfiantes comme

«L’Etat doit tenir compte du fait que dans la durée Areva est une vraie réussite qui a un carnet de commandes plein et qu’Anne Lauvergeon a un charisme assez exceptionnel.» (Les Echos, 19 janvier 2010).

Hélas le ridicule — dans la durée ! — ne tue pas et du coup M. Seux, loin de faire amende honorable, est encore là et entonne aujourd’hui exactement le même refrain, comme s’il ne s’était pas déjà tant trompé et déconsidéré. Ainsi, lors de la récente visite de M. Macron en Chine, comme au bon vieux temps de Sarkozy et Lauvergeon, il a célébré la prétendue vente d’une usine de retraitement des déchets radioactifs le 10 janvier sur France Inter. Voyez un peu :

«Pour Areva, ce sont 10 à 12 milliards d’euros garantis, c’est beaucoup», «ces contrats, quoi que l’on pense du nucléaire, sont la reconnaissance de la qualité des ingénieurs français», «on espère bien sûr que les autorités de sûreté nucléaire chinoises sont aussi sérieuses qu’en France».

En réalité, comme annoncé le jour même par l’Observatoire du nucléaire, et confirmé par Le Monde le 23 janvier, la vente de cette usine est plus que virtuelle et n’a servi qu’à égayer la visite de M. Macron (les Chinois sont des ôtes prévenants… avant d’être des négociateurs intraitables).

Il n’y a donc aucune reconnaissance d’une prétendue «qualité des ingénieurs français» dans le nucléaire alors que, faut-il le rappeler, les désastres des chantiers des EPR de Finlande et Flamanville et le scandale des milliers de pièces défectueuses produites pendant des décennies par Areva au Creusot ont démontré la nullité de l’industrie nucléaire française et l’incompétence (ou la complicité) de l’Autorité de sûreté nucléaire qui n’a rien vu (ou rien dit) de ces malfaçons.

… désormais dépassé par Axel de Tarlé

Mais, malgré son zèle, Dominique Seux est assurément dépassé par un concurrent plus jeune et plus ridicule encore, Axel de Tarlé (Europe 1) qui, toujours le 10 janvier 2018, a battu tous les records comme vous pouvez le constater :

«La France est le pays de l’excellence en matière nucléaire et les Chinois le prouvent. «, «Le fameux EPR que nous avons du mal à faire démarrer, en Chine il fonctionne», «Et puis surtout, il y a eu ce méga-contrat de 10 milliards d’euros pour une usine de retraitement des déchets», les Chinois sont en train de sauver cette filière française aussi bien sur le plan financier que dans nos têtes».

Or personne ne peut prouver que la France serait «le pays de l’excellence nucléaire» puisqu’elle est au contraire celui du ridicule et de l’incompétence atomique, les Chinois ne sauvent rien puisqu’ils n’achètent pas cette usine (et s’ils l’achètent finalement, cela coûtera des milliards… à la France !), quant à l’EPRil ne fonctionne pas plus en Chine qu’en France ou en Finlande et présente là aussi des milliards de surcout, des années de retard et des cuves défectueuses (car livrées par Areva !).

A défaut de changer de nom comme leur chère (très chère !) Areva, MM Seux et de Tarlé devraient être renvoyés à l’école de journalisme 1, et M. Fric et Mme Lauvergeon relogés à Fleury-Mérogis.

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
http://www.observatoire-du-nucleaire.org

Notes:

  1. Axel de Tarlé est issu de l’École supérieure de commerce de Toulouse, ceci expliquant peut-être cela… Note de GP.

Nucléaire. Une fois de plus, Greenpeace fait voler en éclats le dogme sécuritaire d’EDF

En s’introduisant ce jeudi matin à l’intérieur du périmètre de la centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle, pour y déclencher un feu d’artifice, des militants de Greenpeace ont une fois de plus dénoncé, en les démontrant, la fragilité et l’accessibilité de ces installations hautement radioactives. En l’occurrence, il s’agissait de la piscine d’entreposage du combustible nucléaire usé, bâtiment particulièrement vulnérable puisque construit selon des normes ordinaires d’entrepôts industriels.

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Cette opération vient tout à propos illustrer un rapport d’experts indépendants 1 qui met en cause la sécurité des installations nucléaires françaises et belges en pointant du doigt leur vulnérabilité face aux risques d’attaques extérieures. Ces experts sont particulièrement inquiets concernant certaines installations des centrales françaises : les piscines d’entreposage des combustibles nucléaires usés. Alors qu’elles peuvent contenir le volume de matière radioactive le plus important au sein des centrales, ces piscines sont très mal protégées ; elles constituent une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

En cas d’attaque extérieure, si une piscine est endommagée et qu’elle perd son eau, le combustible n’est plus refroidi et c’est le début d’un accident nucléaire : de la radioactivité s’échappe massivement dans l’atmosphère, avec des conséquences radiologiques très graves.

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Le point faible des centrales, les piscines d’entreposage du combustible. Ici, à Fessenheim – la plus vieille du parc nucléaire français. (Cliquer pour agrandir).

En France, niveau 4 atteint

Le nucléaire 100 % sûr est un mythe. Même si les accidents sont relativement rares, leurs impacts sur la population, l’environnement et l’économie d’un pays sont effroyables. La France n’est pas à l’abri. Les accidents les plus graves jamais enregistrés sont ceux de Tchernobyl (26 avril 1986) et de Fukushima (11 mars 2011). Ils étaient de niveau 7. Mais d’autres accidents ont eu lieu aux États-Unis et au Royaume-Uni par exemple.

Les accidents nucléaires les plus graves en France (niveau 4) ont eu lieu à la centrale de St-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher) en octobre 1969 et en mars 1980. Dans les deux cas, des combustibles ont fusionné dans un des réacteurs de la centrale. D’autres accidents nucléaires aussi graves ont été évités de justesse dans d’autres centrales.

Certes, les incidents de niveau 2 ou 3 sont relativement rares en France : l’incendie d’un silo de stockage à La Hague en 1981, une mauvaise vis dans le système de protection de Gravelines en 1989, l’inondation de la centrale du Blayais en 1999, la perte de plutonium à Cadarache en 2009, etc. Mais l’Autorité de sûreté nucléaire, chargée du contrôle du nucléaire en France, reconnaît que plusieurs centaines d’écarts de niveau 0 et une centaine d’anomalies de niveau 1 ont lieu chaque année. Les incidents qui se sont produits sur les sites du Tricastin en 2008 et de Gravelines en 2009 relèvent, officiellement, de cette catégorie 1.

Vu le nombre de réacteurs nucléaires en France (58) et d’installations nécessaires à leur fonctionnement, tous les Français sont concernés par ce risque, mais aussi les habitants des pays voisins, en raison de l’emplacement de certaines centrales nucléaires proches des frontières : Gravelines et Chooz à côté de la Belgique, Fessenheim proche de l’Allemagne et de la Suisse (elle-même aussi sous la menace du Bugey) ou encore Cattenom en Lorraine, à deux pas du Luxembourg.

Avec un parc nucléaire vieillissant et mal protégé, la production d’électricité est aujourd’hui synonyme de danger en France. Greenpeace, toutefois, ne se voudrait pas fataliste. L’organisation écologiste veut croire (ou fait semblant) qu’EDF peut encore faire le choix de se passer du nucléaire et de développer les énergies renouvelables. « Plutôt que d’investir des dizaines de milliards dans le rafistolage de vieux réacteurs, estime Greenpeace, et de produire des déchets qui resteront radioactifs pendant des centaines de milliers d’années, EDF peut décider d’investir dans des énergies qui sont sûres, propres et désormais bon marché. Demandons à EDF de sortir du risque nucléaire, une bonne fois pour toutes. » 2

La réponse, les nucléocrates d’EDF l’ont à nouveau répétée hier dans les médias, dès la publication du rapport de Greenpeace. Ils ont ressorti leur dogme – infaillible par définition – selon lequel l’électricien ne cesse de renforcer ses systèmes sécuritaires autour de ses centrales. 3 Le feu d’artifice de ce matin fait voler en éclats spectaculaires ces pieuses et inconséquentes certitudes.

Notes:

  1. « La sécurité des réacteurs nucléaires et des piscines d’entreposage du combustible en France et en Belgique, et les mesures de renforcement associées », octobre 2017. Contributeurs du rapport : Oda Becker (Allemagne), Manon Besnard (France), David Boilley (France), Ed Lyman (États-Unis), Gordon MacKerron (Royaume-Uni), Yves Marignac (France), et Jean-Claude Zerbib (France). Rapport commandé par Greenpeace France.
  2. Greenpeace lance une pétition en direction d’EDF. On peut la signer ici.
  3. EDF dit avoir engagé un montant de 700 millions d’euros pour renforcer la surveillance des installations. On voit leur efficacité… Quant à protéger réellement les piscines de stockage, cela se chiffrerait en plusieurs dizaines de milliards. Déjà dans le rouge financier, EDF n’en a pas les moyens et se trouve littéralement dans l’impasse.

L’Alberta en flammes. Fracture hydraulique, fracture écologique

Les catastrophes succèdent aux catastrophes. On s’y « fait », on s’habitue à tout. Voyez l’Alberta, au Canada. Ça fait de belles images avec des flammes « grandes comme des immeubles ». Voyez cet exode, 100 000 personnes, comme en 40. Des armées de pompiers reculant devant l’ennemi. Et ces forêts parties en fumée, quinze, vingt fois plus grandes que Paris ! La télé se lamente, les commentateurs déplorent, les bras ballants, à cours de superlatifs. La fatalité.

On implore la pluie. On brûlerait… des cierges. Et que nous dit-on de plus, sinon des propos pétainistes : pactiser pour ne pas capituler. Le Feu comme le Diable. Ah oui, un diable ex machina, surgi de nulle part ou des éléments déchaînés, des folies de Dame Nature ?

L’Alberta, région de la ruée vers l’or noir, version schistes bitumeux. On y vient traire cette vieille vache éreintée, surnommée Terre, qui garde de beaux restes, si on détourne les yeux de certains lieux comme ceux-là. À peine reconnaît-on que « c’est la faute au climat », comme si les humains avides n’y étaient pour rien. Et la « fracturation hydraulique », c’est juste une fantaisie esthétique, une aimable chirurgie bénéfique… Oui, bénéfique, tout est là, en dollars « verts », en profits insatiables, à engraisser l’obèse Dow Jones.

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Nancy Huston : «Fort McMurray est une ville terrifiante parce qu’elle est là pour l’argent. C’est comme la ruée vers l’or à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle.»

Tandis que s’assèchent les nappes phréatiques pompées à mort sous tout un État grand comme la France ; que la terre aussi s’assoiffe, devient brûlante et s’enflamme. Tandis que les compagnies pétrolières, en exploitant les immenses réserves de sables bitumineux, rasent les forêts, polluent les sols, détruisent la faune et la flore. C’est un territoire gouverné par le pétrole et l’argent au mépris de la nature, des peuples. Au mépris de l’humanité.

Un témoignage à ne pas manquer, celui de l’écrivaine canadienne Nancy Huston que publie l’excellent site Reporterre : En Alberta, « l’avènement d’une humanité… inhumaine »

À lire aussi :

• Brut. La ruée vers l’or noir, David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo, Rudy Wiebe, Lux Editeur, 112 pages, 12,00

• L’incendie de l’Alberta, parabole de l’époque, édito de Hervé Kempf.


Tchernobyl. L’inavouable bilan humain et économique

 Chronique de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl — 5 

logo55Le bilan humain et économique de la catastrophe de Tchernobyl est quasi impossible à réaliser. L’accident résulte en grande partie de la faillite d’un régime basé sur le secret ; un système à l’agonie qui s’est prolongé cinq ans après l’accident, puis qui a traversé une période des plus troublées, pour aboutir finalement à des système de gouvernement plus ou moins para-maffieux – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Biélorussie ou de la Russie. Dans de tels systèmes corrompus, les lobbies nucléaires ont eu beau jeu de maintenir leur emprise sur ce secteur militaro-industriel – comme au « bon vieux temps » de l’URSS.

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que "le peuple soviétique est plus fort que l'atome" tandis qu'un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d'aération de la centrale à l'issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que «le peuple soviétique est plus fort que l’atome» tandis qu’un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d’aération de la centrale à l’issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Les victimes n’ont pas été comptabilisées, elles ne figurent sur aucun registre officiel. Établir un bilan non truqué des victimes directes et indirectes, des malades et de leur degré d’affection demeure donc impossible. De même pour ce qui est du coût social lié à l’abandon de domiciles et de territoires, aux familles physiquement, psychologiquement, émotionnellement anéanties. À jamais. Car rien de tels drames n’est réparable. Seules des estimations peuvent être tentées, plus ou moins fondées, plus ou moins catastrophistes ou, au contraire, sciemment minimisées.

Concernant le nombre de morts, les chiffres de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) sont plus que douteux ; cet organisme, rattaché à l’ONU, est en effet lié au lobby nucléaire international qu’il finance notoirement. 1 Il faut aussi savoir que l’OMS (Organisation mondiale de la santé) lui est inféodée, ce qui rend également suspectes toutes ses études sur le domaine nucléaire.…

À défaut d’autres études crédibles, considérons celles de l’AIEA pour ce qu’elles sont : des indications à prendre avec la plus grande prudence. Ainsi, de 2003 à 2005, l’AIEA a réalisé une étude d’où il ressort que sur le millier de travailleurs fortement contaminés lors de leurs interventions durant la catastrophe, « seulement » une trentaine sont morts directement. Quant aux liquidateurs, l’AIEA prétend qu’ils ont été exposés à des doses relativement faibles, «pas beaucoup plus élevées que le niveau naturel de radiation.»…

S’agissant des 5 millions d’habitants qui ont été exposés à de « faibles doses », l’étude reconnaît un nombre très élevé des cancers de la tyroïde chez les enfants – 4.000 directement imputables à la catastrophe. L’Agence admet toutefois que la mortalité liée aux cancers pourrait s’accroître de quelques pour-cents et entraîner «plusieurs milliers» de décès parmi les liquidateurs, les habitants de la zone évacuée et les résidents de la zone la plus touchée,

Tchernobyl-radioactivite

Sans légende… [dr]

Ce bilan officiel est fortement contesté par certains chercheurs. En 2010, l’Académie des sciences de New York a publié un dossier à partir de travaux menés par des chercheurs de la région de Tchernobyl. Ils contestent fortement l’étude de l’AIEA, aussi bien s’agissant du nombre de personnes affectées que de l’importance des retombées radioactives. Ainsi, il y aurait eu en réalité 830.000 liquidateurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès dus à la dispersion des éléments radioactifs, il pourrait s’élever au niveau mondial à près d’un million au cours des 20 ans ayant suivi la catastrophe. Cette estimation semble cependant invraisemblable – on l’espère.

Greenpeace a aussi publié un rapport réalisé par 60 scientifiques de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie. Le document précise que «les données les plus récentes indiquent que [dans ces trois pays] l’accident a causé une surmortalité estimée à 200 000 décès entre 1990 et 2004

On le voit, les écarts évaluatifs sont à l’image des enjeux qui s’affrontent autour de ce type de catastrophes. Des divergences semblables apparaissent également au Japon entre opposants (la majorité de la population) et partisans du nucléaire (gouvernants et industriels).

Quant au coût économique, il est plus objectivable que le coût humain à proprement parler ; même si l’un et l’autre ne devraient pas être dissociés.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Plusieurs estimations ont été réalisées, aboutissant à des montants situés entre 700 et 1 000 milliards de dollars US – entre 600 et 900 millions d’euros. 2

Un des derniers rapports émane de Green Cross International. 3 Il prend en compte :
– les coûts directs : dégâts causés à la centrale elle-même et dans ses environs, perte de marchandises et effets immédiats sur la santé ;
– les coûts indirects : retrait de la population de la zone contaminée et conséquences sociétales liées à la vie des personnes exposées aux radiations ainsi que leurs enfants.

La Biélorussie estime à 235 milliards d’USD les coûts engendrés par les dommages subis pour les années 1986 à 2015 et à 240 milliards d’USD pour l’Ukraine. Ces montants n’incluent pas les coûts liés à la sécurité, l’assainissement et la maintenance de la centrale désormais arrêtée ainsi que les coûts actuels pour la mise en place du nouveau sarcophage ; ceux-ci sont pris en charge par les gouvernements des nations concernées, soutenus par l’Union Européenne, les États-Unis et d’autres pays. Pour les habitants ayant dû quitter leur maison, des fonds (dont le montant n’est pas connu) ont été débloqués, des programmes sociaux et des aides médicales mis en place. Mais chacun a sans doute essuyé bien plus de pertes dues à l’effondrement de l’économie et subi des séquelles sanitaires et psychologiques impossibles à chiffrer.

Le nucléaire pour la bombe
Ne pas perdre de vue que le nucléaire dit « civil » est d’origine militaire et le reste d’ailleurs, tant qu’il servira à fournir le plutonium destiné à fabriquer les bombes atomiques. Rappelons aussi que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) 4 fut créé par De Gaulle à la Libération, avec mission de poursuivre des recherches scientifiques et techniques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléaire dans les domaines de la science (notamment les applications médicales), de l’industrie (électricité) et de la défense nationale.

De son côté Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l’Union soviétique, et aujourd’hui président de la Croix verte internationale (Green Cross) a connu son « chemin de Damas » en 1986 : « C’est la catastrophe de Tchernobyl qui m’a vraiment ouvert les yeux : elle a montré quelles pouvaient être les terribles conséquences du nucléaire, même en dehors d’un usage militaire. Cela permettait d’imaginer plus clairement ce qui pourrait se passer après l’explosion d’une bombe nucléaire. Selon les experts scientifiques, un missile nucléaire tel que le SS-18 représente l’équivalent d’une centaine de Tchernobyl. » (Tchernobyl, le début de la fin de l’Union soviétique, tribune dans Le Figaro, 26/04/2006)

Par comparaison, l’accident de Fukushima, comprenant la décontamination et le dédommagement des victimes, pourrait n’atteindre «que» 100 milliards d’euros. Ce montant émane de l’exploitant Tepco et date de 2013 ; il relève de l’hypothèse basse et ne comprend pas les charges liées au démantèlement des quatre réacteurs ravagés. Ces opérations dureront autour de quarante ans et nécessiteront le développement de nouvelles techniques ainsi que la formation de milliers de techniciens.

Et en France ? L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a présenté en 2013 à Cadarache (Bouches-du-Rhône), une «étude choc» sur l’impact économique d’un accident nucléaire en France.

Un » accident majeur «, du type de ceux de Tchernobyl ou de Fukushima, sur un réacteur standard de 900 mégawatts coûterait au pays la somme astronomique de 430 milliards d’euros. Plus de 20 % de son produit intérieur brut (PIB).

La perte du réacteur lui-même ne représente que 2 % de la facture. Près de 40 % sont imputables aux conséquences radiologiques : territoires contaminés sur 1 500 km2, évacuation de 100 000 personnes. Aux conséquences sanitaires s’ajoutent les pertes sèches pour l’agriculture. Dans une même proportion interviennent les » coûts d’image » : chute du tourisme mondial dont la France est la première destination, boycottage des produits alimentaires.

Le choc dans l’opinion serait tel que l’hypothèse » la plus probable » est une réduction de dix ans de la durée d’exploitation de toutes les centrales, ce qui obligerait à recourir, à marche forcée, à d’autres énergies : le gaz d’abord, puis les renouvelables. Au-delà des frontières, » l’Europe occidentale serait affectée par une catastrophe d’une telle ampleur «.

Les dommages sont d’un tout autre ordre de grandeur que ceux du naufrage de l’Erika en 1999, ou de l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en 2001, évalués « seulement » à 2 milliards d’euros. 5

Ces chiffres pourraient doubler en fonction des conditions météorologiques, des vents poussant plus ou moins loin les panaches radioactifs, ou de la densité de population. Un accident grave à la centrale de Dampierre (Loiret) ne forcerait à évacuer que 34 000 personnes, alors qu’à celle du Bugey (Ain), il ferait 163 000 «réfugiés radiologiques «.

Record mondial d'installations nucléaires par habitant.

Record mondial d’installations nucléaires par habitant.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Pour tempérer ce tableau apocalyptique, l’IRSN sort la rengaine connue du « risque zéro [qui] n’existe pas » et met en avant « les probabilités très faibles de tels événements. 1 sur 10 000 par an pour un accident grave, 1 sur 100 000 par an pour un accident majeur. »

Pour avoir participé, dans les années 1960, au sein du Commissariat à l’énergie atomique, à l’élaboration des premières centrales françaises, Bernard Laponche ne partage pas du tout cet « optimisme ». Pour ce physicien, le nucléaire ne représente pas seulement une menace terrifiante, pour nous et pour les générations qui suivront ; il condamne notre pays à rater le train de l’indispensable révolution énergétique.

« Il est urgent, clame Bernard Laponche, de choisir une civilisation énergétique qui ne menace pas la vie » 6. Selon lui – entre autres spécialistes revenus de leurs illusions – les accidents qui se sont réellement produits (cinq réacteurs déjà détruits : un à Three Miles Island, un à Tchernobyl, et trois à Fukushima) sur quatre cent cinquante réacteurs dans le monde, obligent à revoir cette probabilité théorique des experts. « La réalité de ce qui a été constaté, estime-t-il, est trois cents fois supérieure à ces savants calculs. Il y a donc une forte probabilité d’un accident nucléaire majeur en Europe.»

[Fin de l’interminable feuilleton…] 7

 

Notes:

  1. En particulier au Japon depuis la catastrophe de 2011. À noter que le Saint-Siège (Vatican) est membre de l’AIEA ! (Liaison directe Enfer-Paradis ?…)
  2. Le directeur de Greenpeace France, Pascal Husting, chiffre le coût total de la catastrophe à 1 000 milliards de dollars US.
  3. Croix verte internationale, est une organisation non gouvernementale internationale à but environnemental, fondée en 1993 à Kyōto. Mikhaïl Gorbatchev, dernier dirigeant de l’URSS, en est le fondateur et l’actuel président.
  4. … « et aux énergies alternatives », ainsi que Sarkozy en eut décidé, en 2009.
  5. Au delà des coûts, un accident nucléaire ne saurait être comparé à un accident industriel dont les effets, même ravageurs, cessent avec leur réparation.
  6. Entretien, Télérama, 18/06/2011.
  7. Une bibliographie se trouve avec le premier article de la série.

Tchernobyl. Un nuage, des lambeaux… et le déni français

 Chronique de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl — 4 

logo4Début 2002, la  Criirad (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) publie un atlas de 200 pages qui révèle de façon détaillée la contamination de la France et d’une partie de l’Europe par les retombées du « nuage » en ses multiples lambeaux. Plus de 3 000 mesures ont été effectuées de 1999 à 2001 par le géologue André Paris sur le territoire français et jusqu’en Ukraine ; les résultats, les analyses et la cartographie ont été rassemblés et édités par le laboratoire de Valence. C’est un acte d’accusation qui dénonce ainsi le scandaleux déni du gouvernement français et des autorités nucléaires de l’époque.

Pour nous en tenir ici à la Corse et à la région Paca, les plus touchées en France, les relevés mesurent des activités surfaciques de césium 137 supérieures à 30 000 Bq/m2. C’est le cas en particulier dans le Mercantour, autour de Digne, de Gap et de Sisteron avec des pointes à 50 000 Bq/m2.

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Paca et Corse. Relevés de la Criirad, 1999, 2000 et 2001. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.

Pour donner une idée de cette contamination, la moyenne des retombées constatées en France à la suite de l’accident était de 4 000 Bq/m2. Le becquerel (Bq) par mètre carré mesure les contaminations de surfaces. L’activité mesure le taux de désintégrations d’une source radioactive, c’est-à-dire le nombre de rayons émis par seconde.

Dans l’instruction d’une plainte déposée en France en 2001 pour « empoisonnement et administration de substances nuisibles » par la Criirad, l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT) et des personnes ayant contracté un cancer de la thyroïde, un rapport (notamment co-signé par Georges Charpak) affirme que le SCPRI a fourni des cartes « inexactes dans plusieurs domaines » et « n’a pas restitué toutes les informations qui étaient à sa disposition aux autorités décisionnaires ou au public ». Toutefois, ce rapport reproche au SCPRI une communication fausse mais non pas d’avoir mis en danger la population.

Devant la difficulté d’établir un lien de causalité entre les dissimulations des pouvoirs publics et les maladies de la thyroïde, la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy 1 requalifie pénalement la plainte d’« empoisonnement » en celle plus large de « tromperie aggravée ».

Le 31 mai 2006, Pierre Pellerin est mis en examen pour « infraction au code de la consommation », « tromperie aggravée » et placé sous statut de témoin assisté concernant les délits de « blessures involontaires et atteintes involontaires à l’intégrité de la personne ».

Le procès se termine par un non-lieu le 7 septembre 2011. Le 20 novembre 2012, Pierre Pellerin[Ref] Directeur du SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants). mort en mars 2013 à 89 ans.[/ref] est reconnu innocent des accusations de « tromperie et tromperie aggravée » par la Cour de cassation de Paris qui explique notamment qu’il était « en l’état des connaissances scientifiques actuelles, impossible d’établir un lien de causalité certain entre les pathologies constatées et les retombées du panache radioactif de Tchernobyl ».

Encore aujourd’hui , le débat reste ouvert sur ces pathologies et leurs origines.

Dans la zone de Tchernobyl, beaucoup plus exposée que les régions françaises, une augmentation du nombre d’enfants atteints de cancers provoqués par la catastrophe, estimée à 5 000 cas, a été constatée. Il n’y aurait pas eu d’augmentation des cancers chez les adultes. Le conditionnel reflète le manque de fiabilité des études et statistiques russes.

Le cas des cancers thyroïdiens après Fukushima – Complément d’info pour les sportifs qui souhaitent aller concourir aux JO de 2020 à Tokyo : Kashiwa est à 26 km du centre de Tokyo, à 200 km de la centrale Dai ichi accidentée. Et pourtant, 112 enfants sur 173 diagnostiqués ont des problèmes thyroïdiens à Kashiwa ! Rappelons également ici que les cancers de la thyroïde des enfants de Fukushima sont bien dus à la radioactivité : dans la préfecture de Fukushima, on a détecté une augmentation de quelque 30 fois du nombre de cancers de la thyroïde chez les jeunes âgés de 18 ans et moins en 2011. Le total de jeunes atteints de cancer de la thyroïde est de 127, mais officiellement, cela n’a aucun rapport avec la radioactivité. Cherchez l’erreur ! Note de Pierre Fetet du 10/11/2015, sur le site Fukushima

En France, l’Institut national de veille sanitaire (INVS) exclut une augmentation des cancers de la thyroïde suite aux retombées de Tchernobyl. Toutefois, une thèse de médecine publiée quelques mois après ce rapport, en 2011, établit un lien entre la catastrophe et l’augmentation des cancers diagnostiqués : celle du docteur Sophie Fauconnier, fille du docteur Denis Fauconnier, médecin exerçant en Corse, désormais en retraite. Ce dernier, interrogé en janvier 2015 dans une émission de France Culture, rappelait non sans quelque amertume que, hier comme aujourd’hui, « c’est la politique qui contrôle les données scientifiques ».

Face aux controverses sur les effets sanitaires du nuage radioactif, des faits sont mis en avant :

– Le nombre de cancers de la thyroïde a augmenté en France régulièrement d’environ 7 % en moyenne par an depuis 1975 (soit un quadruplement en 19 ans), sans inflexion particulière en 1986.

– Les cancers de la thyroïde sont très majoritairement féminins et l’évolution de leur nombre suit l’évolution du nombre de cancers du sein.

Deux phénomènes concomitants sont à prendre en compte :

  • l’augmentation du nombre de cancers détectés par l’accroissement de la sensibilité des appareils à ultrasons : le seuil de détection des nodules est passé d’un diamètre de 10 mm à 2 mm ;
  • une évolution dans les comportements féminins de prise d’hormones de substitutions pré- et post- ménopause.

Selon l’étude de l’INVS parue en 2006, les résultats ne vont pas globalement dans le sens d’un éventuel effet de l’accident de Tchernobyl sur les cancers de la thyroïde en France. Toutefois, l’incidence observée des cancers de la thyroïde en Corse est élevée chez l’homme.

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Les quatre zones de contamination post Tchernobyl reconnues quelques années après l’accident par l’Institut de protection et de sûreté nucléaire (IPSN). Il apparaît qu’aucune région française n’a été totalement épargnée.

Le 7 mai 1986, un courrier de l’Organisation mondiale de la santé indique que « des restrictions quant à la consommation immédiate [du] lait peuvent donc demeurer justifiées. »

Le 16 mai, une réunion de crise se tient au ministère de l’Intérieur : du lait de brebis en Corse présente une contamination par l’iode 131 anormalement élevée, d’une activité de plus de 10 000 becquerels par litre. Mais dans la mesure où l’iode 131 a une demi-vie courte (l’activité au bout de deux mois est difficilement détectable), il a été jugé que le bilan de l’activité radioactive sur une année ne serait pas affecté sensiblement, et les autorités n’ont pas pris de mesure particulières. Une note du 16 mai émanant du ministère de l’Intérieur, à l’époque dirigé par Charles Pasqua déclare « Nous avons des chiffres qui ne peuvent pas être diffusés. (…) Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sortir de chiffres. »

Des indices laissaient penser que pour des personnes qui ont vécu ou vivent encore dans les zones de Corse touchées par les pluies du « nuage de Tchernobyl », existait une augmentation du nombre de plusieurs pathologies de la thyroïde, cancer notamment. Mais le lien avec l’accident de Tchernobyl a été contesté. Personne ne nie que dans le monde le nombre de pathologies de la thyroïde a effectivement augmenté (doublement en Europe) et il y a bien une augmentation significative du risque de cancer de la thyroïde signalée et scientifiquement reconnue dans plusieurs pays. Cependant, cette augmentation d’une part a commencé avant l’accident de Tchernobyl, et d’autre part n’est pas centrée sur les zones où il a plu lors du passage du nuage ; une grande partie du monde non concernée par les pluies lors du passage du nuage est également touchée par l’augmentation des thyroïdites.

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Remarquable BD éditée par l’Association française des malades de la thyroïde (AMFT). Dessin de Ming.

Depuis mars 2001, 400 poursuites ont été engagées en France contre ‘X’ par l’Association française des malades de la thyroïde, dont 200 en avril 2006. Ces personnes sont affectées par des cancers de la thyroïde ou goitres, et ont accusé le gouvernement français, à cette époque dirigé par le premier ministre Jacques Chirac 2, de ne pas avoir informé correctement la population des risques liés aux retombées radioactives de la catastrophe de Tchernobyl. L’accusation met en relation les mesures de protection de la santé publique dans les pays voisins (avertissement contre la consommation de légumes verts ou de lait par les enfants et les femmes enceintes) avec la contamination relativement importante subie par l’Est de la France et la Corse.

Pour sortir du doute, les membres de l’Assemblée de Corse ont décidé de « faire réaliser par une structure indépendante (…) une enquête épidémiologique sur les retombées en Corse de la catastrophe de Tchernobyl ». Cette nouvelle étude a été conduite par une équipe d’épidémiologistes et statisticiens de l’unité médicale universitaire de Gênes (Italie). Elle est basée sur l’analyse d’environ 14 000 dossiers médicaux.

Les auteurs concluent en 2013 à un risque effectivement plus élevé chez les hommes des pathologies thyroïdiennes dues à l’exposition au nuage. L’augmentation chez eux des cancers de la thyroïde due au facteur Tchernobyl serait de 28,29 %, celle des thyroïdites de 78,28 %, et celle de l’hyperthyroïdisme de 103,21 %. Concernant les femmes, la faiblesse des échantillons statistiques ne permet pas de conclure pour les pathologies hors thyroïdites ; pour ces dernières, l’augmentation due à Tchernobyl est chiffrée à 55,33 %51. Concernant les enfants corses exposés au nuage, l’étude conclut à une augmentation des thyroïdites et adénomes bénins, et à une augmentation statistiquement non significative des leucémies aiguës et des cas d’hypothyroïdisme.

Cette étude, non publiée dans une revue à comité de lecture, a fait l’objet de critiques mettant en avant des faiblesses méthodologiques. La ministre de la Santé, Marisol Touraine rappelle ce facteur de confusion possible, et rejette ces résultats.

La commission nommée par la collectivité territoriale de Corse, qui a commandé cette étude, et sa présidente Josette Risterucci estiment que l’augmentation du risque est maintenant incontestable et souhaite une « reconnaissance officielle du préjudice ».

[Prochain article : L’inavouable bilan humain et économique]

Notes:

  1. Spécialisée dans les dossiers judiciaires de santé publique (affaires du « sang contaminé », de l’hormone de croissance, de l’amiante sur le campus de Jussieu, de la « vache folle » – ainsi que d’autres dossiers sensibles comme celui de la guerre du Golfe et du nuage de Tchernobyl. A, depuis, quitté ses fonctions, déclarant dans un entretien sur France Inter le 12 février 2013 : « Je suis entrée dans la magistrature car je croyais en la Justice. Je vais en sortir, je n’y crois plus. »
  2. Ministres à la manœuvre : François Guillaume, Agriculture ; Michèle Barzach, Santé ; Alain Carignon, Environnement ; Alain Madelin, Industrie ; Charles Pasqua, Intérieur.

Tchernobyl, 28 avril 1986. L’art du mensonge étatique

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 Chronique de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl — 3 

L’alerte qu’une catastrophe nucléaire avait eu lieu arriva d’abord par la Suède. Le lundi 28 avril au matin, les employés de la centrale de Forsmark empruntent les portiques de contrôle habituels. Une hausse anormale de la radioactivité est détectée. Le site est immédiatement évacué. Mais la fuite ne provient pas de la centrale. Compte tenu des vents et des particules identifiées, il apparaît que la contamination provient d’URSS.

Dans l’après-midi, l’AFP confirme : « Des niveaux de radioactivité inhabituellement élevés ont été apportés vers la Scandinavie par des vents venant d’Union soviétique ».

Dans la soirée, le Kremlin reconnaît la survenue d’un accident dans un réacteur de la centrale de Tchernobyl, sans en préciser la date, l’importance ni les causes. L’opacité de la bureaucratie est totale. Mikhaïl Gorbatchev n’est informé officiellement que le 27 avril. Avec l’accord du Politburo, il est forcé de faire appel au KGB pour obtenir des informations. Le rapport qui lui est transmis parle d’une explosion, de la mort de deux hommes, de l’arrêt des réacteurs 1, 2 et 3. Le déni rejoint l’obscurantisme d’un système politique en ruines.

Le même jour, en France, le professeur Pierre Pellerin, directeur du SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants) 1, fait équiper des avions d’Air France, se dirigeant vers le nord et l’est de l’Europe, de filtres permettant, à leur retour, d’analyser et faire connaître la composition de cette contamination.

Invité du 13 heures d’Antenne 2, le lendemain 29 avril, Pierre Pellerin fait état de ses contacts avec les experts suédois, dénonce à l’avance le catastrophisme des médias et tient des propos rassurants : « Même pour les Scandinaves, la santé n’est pas menacée. » Dans la soirée, son adjoint, le professeur Chanteur, répond à une question du présentateur : « On pourra certainement détecter dans quelques jours le passage des particules mais, du point de vue de la santé publique, il n’y a aucun risque ».

Le mot « nuage » va ainsi connaître sa célébrité en France. Un nuage toutefois invisible, entraînant les émissions radioactives rejetées pendant les jours qui ont suivi l’accident. Mélangées à l’air chaud de l’incendie du réacteur, ces rejets ne contiennent que très peu de vapeur d’eau. Mais les vrais nuages vont jouer un rôle important et néfaste car, en crevant au-dessus du panache, leurs gouttes d’eau vont entraîner plus abondamment les particules radioactives. La conjonction des deux crée des dépôts humides géographiquement très hétérogènes, en taches de léopard.

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Image du bulletin météo d’Antenne 2, le 30 avril.

Dans l’après-midi du 30 avril, une des « branches » du nuage est détectée par le Laboratoire d’écologie marine de Monaco, avant de l’être dans l’ensemble du Midi de la France. Pendant la nuit, tandis que cette branche remonte en direction du nord du pays, suivie d’une station météo à l’autre, une autre branche venant plus directement de l’est, aborde aussi le territoire à une altitude différente. Monaco puis le SCPRI en informent l’Agence France-Presse.

Ce 30 avril, la présentatrice Brigitte Simonetta, la bouche en coeur, annonce dans le bulletin météo d’Antenne 2 que la France est protégée du « nuage » par l’anticyclone des Açores et le restera pendant les trois jours suivant. Un panneau « STOP » vient lourdement appuyer l’image de l’arrêt « à la frontière ».

Une polémique s’ensuit, grossie par de nombreuses déclarations visant plus particulièrement le Pr Pellerin, bientôt caricaturé par cette image du « nuage arrêté à la frontière ». Libération affirme que « les pouvoirs publics ont menti en France » et que « le professeur Pellerin [en] a fait l’aveu ». Ce dernier, par la suite, portera plainte pour diffamation contre différents médias ou personnalités (dont Noël Mamère). Il gagnera tous les procès en première instance, en appel et en cassation. En effet, il n’a pas employé cette image d’arrêt à la frontière, même s’il en a induit l’idée. Ainsi, ce télex – ambigu – du 1er mai du Pr Pellerin, cité par Noël Mamère, au 13 heures d’Antenne 2 : « Ce matin, le SCPRI a annoncé une légère hausse de la radioactivité de l’air, non significative pour la santé publique, dans le Sud-Est de la France et plus spécialement au-dessus de Monaco. »

Vidéo du déplacement du nuage radioactif du 26 avril au 9 mai. La France est presqu’entièrement touchée le 1er mai, le sud-est et la Corse plus fortement le 3 mai (document de l’IRSN, réalisé en 2005, neuf ans après…).

En ces temps reculés…, les politiciens ne sont pas encore entrés dans l’ère de la communication, et les ministères du tout nouveau gouvernement Chirac (première cohabitation) vont se décharger sur ce professeur Pellerin, médecin expert en radioprotection, pas davantage rompu aux médias… C’est à lui principalement qu’incombera la tâche d’ «informer» les Français des résultats des mesures de contamination radioactive et du niveau de risque couru.

Les ministres concernés, mal coordonnés, interviendront peu par la suite, et souvent en gros sabots, comme Alain Madelin, ministre de l’industrie, mobilisé en bonimenteur ridicule pour claironner l’absence de tout risque…

Même son de cloche de toutes parts afin de prévenir tout mouvement de panique et de préserver le commerce de la salade printanière… Le SCPRI juge tout de suite que la contamination des aliments produits en France sera trop faible pour poser un vrai problème de santé publique et qu’il n’y a pas lieu de prendre de mesures de précaution particulières, sauf sur les produits importés de l’Est de l’Europe…

Pellerin, à nouveau, renchérit avec un communiqué selon lequel il faudrait imaginer des élévations de radioactivité dix mille ou cent mille fois plus importantes pour que commencent à se poser des problèmes significatifs d’hygiène publique. Il précise que les prises préventives d’iode destinées à bloquer le fonctionnement de la thyroïde ne sont ni justifiées ni opportunes. 2

Le gouvernement français estime alors qu’aucune mesure particulière de sécurité n’est nécessaire.

C’est dans ce contexte de mensonges et de manipulations de l’opinion que naît, à Valence dans la Drôme, la Criirad, Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité. Des scientifiques et des citoyens critiques se regroupent pour contrecarrer l’information officielle qui tourne à la propagande soviétique. Animée par Michèle Rivasi, aujourd’hui députée européenne d’Europe-Écologie-Les Verts, cette association va se poser en contre-pouvoir face aux institutions suspectées de falsifier les faits au profit de l’État et du système nucléaire.

Vite reconnue par son sérieux scientifique, instaurée dès le départ par sa fondatrice, la Criirad demeure une référence dans l’expertise nucléaire. Ces résistants ne seront pas les seuls, bien sûr, à s’opposer aux manœuvres mensongères contraires au bien commun. Il faudra aussi compter sur des opposants politiques, les écologistes, certes, ainsi que de nombreuses associations et les citoyens conscients des dangers liés l’énergie nucléaire.

Une résistance s’est peu à peu instaurée, qui aura contribué au fil des années à brider quelque peu l’ogre affamé, à l’amener à rendre des comptes – pas encore à « rendre gorge », bien qu’une autre catastrophe majeure, celle de Fukushima, l’aura à nouveau étourdi… Mais la bête, tel le Phénix, sait renaître de ses cendres. Jusqu’à quand – jusqu’à quelle(s) autre(s) catastrophe(s) ?

Résumé en images de l’accident de Tchernobyl (document IRSN)

[Prochain article : Un nuage, des lambeaux… de conséquences]

Notes:

  1. Laboratoire situé au Vésinet, le SCPRI est successivement devenu l’Office de protection contre les rayonnements ionisants (OPRI) et enfin l’actuel Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), créé pour assurer la surveillance dosimétrique dans tous les domaines d’utilisation des rayonnements ionisants.
  2. À supposer que cette mesure ait pu être effective : stocks réels des comprimés d’iodure de potassium ; mode d’information et de distribution. De plus la prise doit être effective une demi-heure avant la contamination, au plus tard deux heures après. Les doutes quant à l’application d’une telle mesure demeurent actuels. Interrogez à ce sujet votre pharmacien… (le mien n’a pas de ces comprimés en stock…)

Publicité bucolique. Quand EDF nous refait le coup de l’« électricité verte »

EDF, qui est dans la panade que l’on sait, tente crânement de détourner l’attention de l’opinion publique. Ainsi vient-elle de s’offrir une campagne de publicité dans les quotidiens doublement éhontée : une pleine page à sa propre gloire et à celle de ses centrales, cela à la veille du trentième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl – l’élégance même – et sur son thème mensonger de prédilection, le mythe d’une « électricité verte ». Une provocation des plus indécentes !

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Cliquer dessus pour agrandir, c’est trop beau !

A commencer par l’image idyllique et verdoyante montrant une splendide chute d’eau émergeant de la montagne et épousant avec grâce la forme de ces splendides tours d’évaporation qui égaient tant nos paysages. Trois jolis nuages, insouciants, montent gaiement dans l’azur. C’est frais et bucolique. Un vrai chromo de calendrier des postes – d’avant l’invention du nucléaire et ses catastrophes ! Il manque toutefois quelques biches innocentes, Cendrillon et ses sept nains, dont les plus ravis, Hollande et Macron – mais là, le tableau aurait été gâché.

À suivre avec le slogan « L’électricité bas carbone, c’est centrale ». Oui, centrale, avec un E. Ah ah ! elle est bonne. Et qui dit centrale, dit centrales nucléaires et leurs 58 réacteurs fournissant 82,2 % de l’électricité produite en France. 1

À continuer encore avec les trois lignes « finement » baratineuses qui, d’un zeste d’ « énergies renouvelables » nous servent le plus pétillant des cocktails, « à 98% sans émission de carbone ni de gaz à effet de serre ». Ce que EDF appelle « un mix » de nucléaire et de renouvelables, selon la fameuse recette du pâté d’alouette : un cheval pour une alouette.

Parlons-en du nucléaire « bas carbone » !

Toutes les opérations liées au fonctionnement de l’industrie nucléaire émettent des gaz à effet de serre : extraction minière et enrichissement de l’uranium, construction et démantèlement des centrales, transport et «traitement» des déchets radioactifs, etc.

Ne pas oublier non plus les dizaines de sites thermiques, dont des centrales à charbon, exploitées par EDF dans le monde, qui en font la 19e entreprise émettrice de CO2 au niveau mondial. 2

Pendant ce temps, derrière le décor d’opérette, EDF doit faire face à une réalité autrement plus âpre (hors capilotade financière) :

•La construction ruineuse de l’EPR de Flamanville (triplement du devis initial), ruineuse et surtout potentiellement dangereuse. Les défauts métallurgiques décelés dans la cuve du réacteur – pièce maîtresse – compromettent cette installation (et d’autres en cours).

La chute d’une hauteur de vingt mètres, le 31 mars 2016, d’un générateur de vapeur de 450 tonnes lors d’une manutention – par une entreprise sous-traitante… – dans un bâtiment réacteur de la centrale de Paluel (Normandie). Pas de victimes, heureusement, mais le bâtiment a été fortement ébranlé, ce qui va demander une évaluation et une immobilisation de plusieurs mois des installations.

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Chute d’un générateur de vapeur à Paluel. Moins glamour que la pub…

Pour couronner le tout, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) française vient de dénoncer un fabricant de pièces métalliques 3 qui, dans une soixantaine de cas au moins, a fourni à ses clients comme Areva des produits présentant des malfaçons, accompagnés de certificats falsifiés. L’ASN a demandé à toutes les entreprises du secteur de vérifier les pièces qu’elles utilisent en provenance de cette PME, pour pouvoir stopper les équipements en cas de besoin.

Faux, usage de faux : le Bureau Veritas a très vite porté plainte, suivi en mars par Areva et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Certaines pièces en cause étaient en effet destinées au réacteur de recherche Jules-Horowitz, qu’Areva construit pour le CEA à Cadarache (Bouches-du-Rhône).

Ou quand la réalité rejoint la fiction : ce cas recoupe exactement le scénario du film Le Syndrome chinois dans lequel un fournisseur véreux est à l’origine d’une situation catastrophique dans une centrale nucléaire. Ce film américain est sorti quelques jours avant l’accident de Three Miles Island en 1979 (fonte du réacteur).

Notes:

  1. Donnée de 2014, portée sur les factures d’EDF.
  2. On peut, à ce propos, signer la pétition lancée par le réseau Sortir du nucléaire qui dénonce cette publicité mensongère d’EDF : http://www.sortirdunucleaire.org/CO2-mensonge-EDF#top
  3. SBS, une PME de Boën (Loire)

Tchernobyl, 26 avril 1986. Le monstre se déchaîne

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 Chronique de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl — 2 

26 avril 1986. 1 h 23. En moins de cinq secondes, le réacteur s’est emballé, dépassant sa puissance jusqu’à cent fois. Il n’était plus contrôlable, les barres de modération de la réaction nucléaire ayant été éjectées. Des explosions successives se produisent, suivies d’une autre, si forte que la dalle de 1 000 tonnes de béton située au-dessus du bâtiment est projetée dans les airs, retombant inclinée sur le cœur du réacteur, qui s’entrouvre alors. Un gigantesque incendie se déclare. Plus de 100 tonnes de combustibles radioactifs entrent en fusion. Un immense faisceau de lumière aux reflets bleuâtres monte du cœur du réacteur, illuminant l’installation dévastée, plongée dans l’obscurité.

Centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine

« Ceux qui ont mené l’expérience, expliquera par la suite le Pr Vassili Nesterenko  1, se sont lourdement trompés dans leurs calculs. La puissance du réacteur a brusquement baissé à 30 mégawatts, au lieu des 800 mégawatts escomptés. Ils ont alors levé les barres mobiles pour augmenter la puissance. Mais là, à la suite d’un défaut de fabrication, l’eau a rempli l’espace qu’avaient occupé les barres. La puissance est montée en flèche et l’eau est entrée en ébullition. Une radiolyse de l’eau a commencé à se produire, ce qui a provoqué la formation d’un mélange détonant d’oxygène et d’hydrogène. Ces premières petites explosions ont éjecté entièrement les barres mobiles destinées à arrêter le réacteur en cas de panne, le réacteur n’était donc plus contrôlable. En 5 secondes, sa puissance a augmenté de 100 fois ! Les expérimentateurs ont alors essayé d’enfoncer de nouveau les barres, mais trop tard. Une immense explosion s’ensuivit. »

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Quand tout a basculé. [Musée de Tchernobyl]

Historien français, de père russe, Nicolas Werth est un spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique. En 2006, dans la revue L’Histoire, à l’occasion du vingtième anniversaire de la catastrophe, il en reconstituait la genèse. Il reliait ainsi les faits au contexte politico-économique du régime soviétique à bout de souffle. Son analyse se nourrit d’un voyage qu’il effectue alors en Ukraine. Voici comment il reconstitue ce qui demeure jusqu’à présent l’accident nucléaire le plus grave de la planète (On évitera l’inutile et sordide comparaison avec Fukushima et ses quatre installations dévastées ; les contextes sont différents et les conséquences également, bien que tout aussi incommensurables.)

« Viktor Petrovitch Brioukhanov [le directeur] est réveillé à 1 h 30 du matin. Pour tenter d’éteindre l’incendie, il fait appel à une simple équipe de pompiers de la ville de Pripyat […]. Le directeur téléphone au ministère de l’Énergie, à Moscou, vers 4 heures du matin. Il se veut rassurant, affirme que » le cœur du réacteur n’est probablement pas endommagé «.

« Avec un équipement dérisoire, sans aucune protection spécifique, quelques dizaines de pompiers s’efforcent de maîtriser l’incendie, comme s’il s’agissait d’un feu ordinaire. Au petit matin, celui-ci est circonscrit. Mais le cœur nucléaire du réacteur endommagé et le graphite continuent de se consumer, dégageant dans l’atmosphère une très forte radioactivité. Les pompiers, gravement irradiés, sont évacués vers l’hôpital local, puis, leur état empirant, acheminés vers Moscou, où la plupart meurent, dans d’atroces souffrances, au cours des jours suivants.

« Ce n’est qu’après l’extinction de l’incendie généré par l’explosion que la direction de la centrale prend enfin conscience de la gravité de la situation : le coeur du réacteur est atteint ! Mais personne, parmi le personnel de la centrale, ingénieurs, techniciens, cadres dirigeants compris, n’a jamais été préparé à faire face à une situation pareille. La panne la plus grave envisagée par les constructeurs était une rupture du système principal de refroidissement !

« Brioukhanov n’ordonne, dans l’immédiat, aucune évacuation. Or, au moment de l’explosion, plus de 200 employés travaillaient à la centrale, et plusieurs centaines d’ouvriers s’affairaient à la construction des cinquième et sixième réacteurs. Dans la matinée du 26 avril, les alentours de la centrale grouillent de pompiers et de militaires appelés en renfort. En ce samedi matin, les habitants de Pripyat vaquent tranquillement à leurs occupations. Près de 900 élèves, âgés de 10 à 17 ans, participent même au «Marathon de la paix» qui, de Pripyat au village de Kopachy, distant de 7 kilomètres à peine du réacteur dévasté, fait le tour de la centrale !

« Entre-temps, à Moscou, une commission gouvernementale est mise sur pied. Quelques-uns de ses membres prennent l’avion pour Tchernobyl. Valeri Legassov, un haut responsable du nucléaire soviétique, témoigne : » En nous approchant de Tchernobyl, dans la soirée du 26 avril, nous fûmes frappés par la couleur du ciel. A une dizaine de kilomètres, une lueur cramoisie dominait les

Tchernobyl explosion

environs. Pourtant, les centrales nucléaires ne rejettent habituellement aucune fumée. Mais ce jour-là, l’installation ressemblait à une usine métallurgique surmontée d’un épais nuage assombrissant la moitié du ciel. Les responsables étaient perdus, paralysés. Ils ne savaient où donner de la tête et n’avaient reçu aucune directive. Les employés des trois autres blocs atomiques de la centrale n’avaient toujours pas quitté leur poste. Personne n’avait pris soin de débrancher la ventilation intérieure et les radioéléments s’étaient répandus à travers toutes les installations de la centrale»

« Le chef de la commission gouvernementale, Boris Chtcherbina, l’un des vice-présidents du Conseil des ministres de l’URSS, arrivé sur place vers 21 heures, décide enfin d’ordonner l’évacuation, à partir du surlendemain, 28 avril, 14 heures, de la population dans un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale, et de faire appel à l’armée de l’air pour tenter d’ensevelir le coeur du réacteur nucléaire en fusion sous du sable et d’autres matériaux.

« Il faudra quinze jours à des équipes spécialisées pour étouffer la réaction nucléaire en déversant, depuis des hélicoptères, plusieurs milliers de tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore (qui a la propriété d’absorber les neutrons), de borax et de dolomite. Plus de 1 000 pilotes participèrent à ces opérations menées à bord d’hélicoptères militaires gros porteurs.

[© Tass]

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« Atteindre le coeur du réacteur – un objectif d’une dizaine de mètres de diamètre – depuis une hauteur de 200 mètres était une tâche ardue. Il fallait faire très vite : à cause de la formidable radiation qui se dégageait du réacteur en fusion – 1 500 rems 2 à 200 mètres de hauteur –, les pilotes ne pouvaient pas rester plus de 8 secondes à la verticale du réacteur. Les premiers jours, les deux tiers des largages manquèrent leur cible. En chutant, les gros paquets de sable explosaient sous l’effet de la chaleur. Les jours passant, les ratés se firent plus rares. Le 30 avril, 160 tonnes de sable, mélangé à de l’argile pour former une masse plus compacte, furent ainsi jetées sur le coeur nucléaire en fusion. Les radiations chutèrent brusquement. Mais le lendemain on s’aperçut que le sable avait fondu et que les rejets de radionucléides avaient repris de plus belle.

« On décida alors de déverser d’énormes paquets en grosse toile de parachute contenant des centaines de lingots de plomb, de la dolomite et du bore. Mais une nouvelle menace se profila. Les fondations de la centrale montraient des signes d’affaissement. Il fallait les renforcer pour empêcher le combustible nucléaire fondu de pénétrer massivement dans les sols. Des centaines de mineurs du Donbass furent appelés en renfort pour creuser un boyau de 170 mètres de long jusque sous le réacteur. [Ndlr : Dans le but de prévenir une nouvelle explosion et de protéger la nappe phréatique].

« Le 6 mai, l’émission de radiations chuta fortement, pour atteindre 150 rems. Le combat, néanmoins, n’était pas gagné. Valeri Legassov témoigne : » Le 9 mai, le monstre avait apparemment cessé de respirer, de vivre. Nous nous apprêtions à fêter la fin des opérations, qui coïncidait justement avec le jour anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie. Mais un nouveau foyer s’est déclaré. On ne savait plus ce qu’il fallait faire. On ne savait pas ce que c’était. Cela ressemblait à une masse incandescente composée de sable, d’argile et de tout ce qui avait été jeté sur le réacteur. On se remit au travail et on jeta encore 80 tonnes supplémentaires sur le cratère fumant.»

« […] Le général Berdov fit venir 1 200 autobus de Kiev. Les 45 000 habitants de Pripyat furent évacués en premier, dans l’après-midi du 28 avril. Ils ne furent avertis de leur départ que quelques heures plus tôt, par la radio locale. «Ne prenez que le strict nécessaire : de l’argent, vos papiers et un peu de nourriture. Aucun animal domestique. Vous serez vite de retour. Dans deux ou trois jours».

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«Vous serez vite de retour !» [d.r.]

« Dans la soirée, les évacués arrivèrent dans la région rurale de Polesskoie, distante d’à peine une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest. On les «installa» chez les paysans du coin. Tous les bâtiments d’exploitation, granges, hangars, étables, furent réquisitionnés. Nombreux étaient ceux qui souffraient déjà de nausées et de diarrhées, premiers signes d’une forte irradiation. Or, dans ces villages, aucune assistance médicale n’était disponible. Comble de l’absurde : la région de Polesskoie était elle-même fortement contaminée !

« Pour tenter d’éviter que les évacués ne se sauvent, ordre fut donné à chacun de pointer quotidiennement à l’administration locale, comme devaient le faire les déportés sous Staline. Des cordons de police furent déployés sur les routes et les voies ferrées pour intercepter les fuyards. Nonobstant tous les obstacles, des milliers de personnes s’enfuirent pour rejoindre Kiev ou une autre grande ville, amplifiant la rumeur sur la catastrophe qui venait de se produire.

« Dans les premiers jours de mai, l’évacuation s’amplifia : près de 100 000 personnes, habitant dans une zone d’une trentaine de kilomètres autour de la centrale, furent évacuées à leur tour. Pour la plupart, simples kolkhoziens n’ayant jamais quitté leur village, ce déplacement forcé, qui faisait remonter chez les plus âgés les souvenirs du grand exode de l’été 1941, constitua un profond traumatisme.

« Les évacuations se prolongèrent jusqu’au mois d’août, après que les législateurs soviétiques eurent défini quatre «zones de contamination» […]

« Au total, quelque 250 000 personnes furent, en trois mois, évacuées des trois premières zones. En un an, une nouvelle ville, Slavoutitch, à une soixantaine de kilomètres de la centrale, sortit de terre. Fin 1987, elle comptait déjà plus de 30 000 habitants. De nombreux occupants des zones contaminées furent également relogés dans des banlieues de Kiev. Le gouvernement octroya à chaque évacué des indemnités : 4 000 roubles soit un an environ de salaire moyen par adulte et 1 500 roubles par enfant.

[Prochain article : Comme un nuage]

 

Notes:

  1. Vassili Nesterenko, physicien biélorusse, directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie de 1977 à 1987. Il a cherché à limiter les effets sanitaires de la catastrophe, et aussi à en limiter l’ampleur ; il est intervenu lui-même comme liquidateur pour larguer par hélicoptèredirectement dans le réacteur en fusion des produits de colmatage. Trois des quatre passagers de l’hélicoptère sont morts des suites de l’irradiation. Lui a survécu jusqu’en 2008.
  2. Soit 3 000 fois plus que la dose maximale tolérée en France par an pour une personne. Le rem est une unité de mesure d’équivalent de dose de rayonnement ionisant.

Tchernobyl, 25 avril 1986. Tout va bien à la centrale Lénine

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 Chronique de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl — 1 

Ce 25 avril 1986, un jour comme bien d’autres à la centrale Lénine, ce fleuron du nucléaire soviétique : quatre réacteurs d’une puissance de 1.000 MW et deux autres en construction. Ce devait être la plus puissante centrale nucléaire du bloc communiste. Car nous sommes toujours à l’époque des deux « blocs » ennemis. La fin de l’affrontement est proche. Dans moins de cinq ans c’en sera fini de l’URSS.

Marche arrière. La République socialiste soviétique d’Ukraine fut créée en 1921 et le 30 décembre 1922, l’URSS naissait, regroupant la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et la Transcaucasie. En 19321933, le village de Tchernobyl comme tout le reste de l’Ukraine fut odieusement touché par la famine – l’Holodomor –, provoquant de 3 à 7 millions de morts dans tout le pays. Merci Staline, « petit père des peuples ».

tchernobyl-ukraine-mapLa première centrale nucléaire d’Ukraine voit le jour à partir de 1970 sur un affluent du Dniepr, dans les faubourgs de Pripyat, ville nouvelle de 40.000 habitants, près de la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie, à 15 kilomètres de Tchernobyl et 110 au nord de Kiev.

La centrale devait regrouper six réacteurs. La construction des « blocs » 1 et 2 débute en 1971 ; le premier est mis en service en 1977, le second, l’année suivante. Les 3 et 4 sont mis en chantier en 1975 ; leur exploitation commence respectivement en 1981 et 1983. La construction des 5 et 6 sera interrompue par la catastrophe.

En 1985, l’Union soviétique dispose de 46 réacteurs nucléaires, dont une quinzaine de type RBMK 1000 d’une puissance électrique de 1 000 mégawatts chacun. À cette époque, la part du nucléaire en Union soviétique représente environ 10 % de l’électricité produite, et la centrale de Tchernobyl fournit 10 % de l’électricité en Ukraine.

Ladite centrale est alors dirigée par Viktor Petrovitch Brioukhanov, ingénieur en thermodynamique, nommé en 1970 à ce poste pour « son volontarisme militant, sa volonté et sa capacité à dépasser les quotas, dans le respect des règles de sécurité », selon la terminologie en vigueur. C’était ce qu’on appelle un apparatchik.

Le complexe Lénine avait fait l’objet de rapports alarmants dès sa construction. Ainsi, ce rapport confidentiel signé en 1979 par Youri Andropov, patron du KGB devenu ensuite président du Soviet suprême de l’URSS. Il était fait état d’un manque total de respect des normes de construction et des technologies de montage telles que définies dans le cahier des charges.

Ce point servira d’argument après la catastrophe pour dénigrer la technologie soviétique – « rustique-russtoque » – et vanter la supériorité de l’américaine… Cela servait évidemment la politique d’affrontement des blocs, tout en valorisant un « nucléaire sûr ». De la même manière qu’après Fukushima, Anne Lauvergeon (qui dirigeait alors Areva) s’était empressée de vanter – pour le vendre autant que possible – la supériorité prétendue de l’EPR français.

Bibliographie sélective  Ce fameux nuage… Tchernobyl, Jean-Michel Jacquemin, Sang de la terre, 1999  Comme un nuage, 30 ans après Tchernobyl, François Ponthieu, Gérard Ponthieu, Le Condottiere, 2016  Contaminations radioactives : atlas France et Europe, Criirad et André Paris, éd. Yves Michel, 2002  La Comédie atomique, Yves Lenoir, La Découverte, 2016  La Supplication, Svetlana Alexievitch, Lattès, 1998  La vérité sur Tchernobyl, Grigori Medvedev, Albin Michel, 1990  Le nucléaire, une névrose française — Patrick Piro, Les Petits matins, 2012   Maîtriser le nucléaire — Sortir du nucléaire après Fukushima,  Jean-Louis Basdevant, Eyrolles, 2012   Tchernobyl : enquête sur une catastrophe annoncée, Nicolas Werth — L’Histoire — n°308, avril 2006    Vers un Tchernobyl français ?, Eric Ouzounian, Nouveau Monde Editions, 2008   Le Monde  Libération  Sciences & Avenir  

Organismes et sites  AFMT — Association française des malades de la thyroïde  ASN — Autorité de sûreté nucléaire  C’est pour dire [en particulier Tchernobyl. La terreur par le Mensonge, du 25 avril 2006 Criirad — Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité  Ina – Institut national de l’audiovisuel  IRSN – Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire  La radioactivite.com  Observatoire du nucléaire  Sortir du nucléaire  Wikipédia

Dans les deux cas, on s’empressait de mettre le système nucléaire hors de cause – c’était de la faute à la mauvaise technique (soviétique), à des pannes de pompes suivies d’« actions de conduite inappropriée » (États-Unis – Three Miles Island) et aux éléments déchaînés (Japon).

La « guerre froide », en quelque sorte, se réchauffait au nucléaire. D’un côté, la technologie dangereuse des demeurés communistes, de l’autre la triomphante supériorité de l’empire capitaliste. « RBMK versus Westinghouse/General Electric », le match suprême des poids-lourds atomiques…

Un match nul, en vérité. Et, surtout, un combat éminemment dangereux et mortifère. À y regarder de plus près, deux technocraties s’affrontaient au bord d’un gouffre, dans une même fuite en avant.

À ma gauche, si on peut dire, le système RBMK (du russe Reaktor Bolshoy Moshchnosti Kanalnyi : réacteur de grande puissance à tube de force). Avec ses avantages certains, comme le chargement continu du réacteur en combustible, et ses inconvénients hélas démontrés. Sans entrer dans les détails trop techniques, les faiblesses principales de ce système résident dans la difficulté de contrôle du cœur et dans l’absence d’enceinte de confinement. 1. On y revient dans l’article suivant sur l’accident du 26 avril 1986.

Les réacteurs de Tchernobyl ont été mis progressivement à l’arrêt définitif (le dernier en 2000 seulement), ainsi que les deux réacteurs de la centrale d’Ignalina, en Lituanie. Il reste, à ce jour, 11 réacteurs RBMK en exploitation, tous en Russie et qui ont fait l’objet d’« améliorations de sûreté ».

À ma droite, on peut le dire, le système Westinghouse (à eau sous pression) qui, avec son concurrent General Electric (qui a racheté Alstom en France) domine le nucléaire mondial, aux États-Unis, bien sûr, mais aussi au Japon et en France, dont tous les réacteurs sont sous licence américaine, y compris les EPR français en (aventureuse) construction 2. Passons sur les avantages vantés par ses concepteurs (et utilisateurs), tandis que ses failles ont éclaté au grand jour lors de l’accident à la centrale de Three Miles Island en Pennsylvanie.

28 mars 1979. Les pompes principales d’alimentation en eau du système de refroidissement tombent en panne vers 4 h du matin. Une soupape automatique reste bloquée. Les voyants ne l’indiquent pas. S’ensuit une perte d’étanchéité du circuit d’eau primaire. Le refroidissement du cœur n’est plus assuré, entraînant sa fusion. L’explosion est heureusement évitée et, de ce fait, les rejets à l’extérieur relativement limités – selon les sources officielles. 3

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Les quatre «blocs» de la centrale Lénine. (Ph. Pravda)

Retour à Tchernobyl. Ce 25 avril 1986, une expérimentation a été programmée sur le réacteur n°4. En gros, il s’agit de « voir » si on peut continuer à maîtriser le fonctionnement de la chaudière (en particulier son refroidissement) en cas de panne d’alimentation électrique, cela en recourant à l’électricité résiduelle produite par l’inertie des alternateurs. Car un réacteur, et une centrale en générale, ne peuvent fonctionner que s’ils sont alimentés en électricité ! C’est ainsi. D’où l’importance des groupes électrogènes de secours. Or, ces sales bêtes (entraînées par de puissants moteurs diesel) sont capricieuses : elles vont jusqu’à rechigner au démarrage et, de plus, mettent plus de quarante secondes avant d’atteindre leur plein régime.

L’essai devait avoir lieu dans la journée, mais une panne dans une autre centrale oblige à le différer pour maintenir le réacteur 4 en production. Une obligation fâcheuse pour l’expérience qui préconisait une mise en « repos » préalable de l’installation. De plus, par ce contre-temps, c’est l’équipe de relève qui doit « se coller » à l’exercice, ce qui oblige à une passation des consignes et expose à interprétations.

Comme souvent, un enchaînement malheureux de circonstances va conduire à l’accident.

Réacteur RBMK. Mise en place des éléments combustibles

Réacteur RBMK. Mise en place des barres de contrôle. [©d.r.]

Le cœur de ce type de réacteur est intrinsèquement instable à cause d’un effet dit de « coefficient de vide positif », qui favorise l’emballement de la réaction nucléaire. En d’autres termes, la puissance augmente spontanément et doit sans cesse être régulée par les opérateurs pour éviter la fonte du cœur. Dans les réacteurs américains, et dans les modèles russes modifiés, ce «coefficient de vide» est négatif : l’intensité de la réaction a tendance à chuter d’elle-même sans intervention extérieure.

Autre défaut majeur des RBMK : le délai beaucoup trop long – 20 secondes – nécessaire au fonctionnement de son système d’arrêt d’urgence (la descente des barres de contrôle). Enfin, son cœur de graphite et d’uranium est inflammable à haute température.

Malgré ces faiblesses, c’est bien l’expérimentation risquée et son déroulé qui ont déclenché l’accident. Expérimentation qui n’avait d’ailleurs pas obtenu l’aval de l’organisme spécial (Gosatomnadzor) chargé de superviser tous les aspects de la sûreté nucléaire.

L’équipe passa outre, ayant reçu l’accord du directeur de la centrale, Viktor Petrovitch Brioukhanov. En 1983, c’est lui qui signe « l’acte de mise en exploitation expérimentale » du quatrième réacteur alors même que toutes les vérifications n’avaient pas été achevées. Ce qui lui valut, cette année-là, d’être décoré de l’ordre de l’Amitié des peuples… En 1986, il figurait sur la liste proposée des médaillés de l’Ordre du Travail socialiste à l’occasion de l’inauguration, prévue en octobre, du cinquième réacteur, encore en construction lors de l’explosion…

Au moment de l’expérimentation, Brioukhanov était rentré chez lui. Peut-être dormait-il déjà. Tout comme l’ingénieur en chef, Nikolaï Fomine. C’est donc Anatoli Dyatlov, l’ingénieur en chef adjoint, qui dirige l’équipe d’expérimentateurs. 4

Personne ne se doute que ce 26 avril 1986 à Tchernobyl, ne sera pas un jour comme les autres.

[Prochain article : Le monstre se déchaîne]

Notes:

  1. Cette enveloppe de béton n’empêche pas son explosion (Fukushima), ni des fuites de radioactivité dues au vieillissement, ni sa destruction lors d’un éventuel attentat, notamment aérien
  2. La coentreprise nucléaire entre General Electric et le japonais Hitachi forme l’un des principaux constructeurs nucléaires mondiaux avec le français Areva et l’américano-japonais Westinghouse (groupe Toshiba). GE a ainsi fabriqué trois des réacteurs de Fukushima-Daiichi, dont deux ont été accidentés.
  3. Le 16 mars 1979 – douze jours avant l’accident – sortait aux États-Unis Le Syndrome chinois, film de James Bridges dans lequel un accident dans une centrale manque de provoquer la fusion du cœur qui, en théorie,  risquerait de s’enfoncer jusqu’au centre de la Terre (et non jusqu’en Chine comme le laisserait supposer le titre du film).
  4. En 1987, au terme d’un procès à huis clos, Viktor Brioukhanov, Nikolaï Fomine et Anatoli Diatlov ont été condamné à dix ans de réclusion. Anatoli Diatlov et Iouri Laouchkine, fortement irradiés au moment de l’accident, mourront en détention. L’ingénieur en chef Nikolaï Fomine, lui, perdra la raison. L’ex-directeur vit aujourd’hui à Kiev, où il est simple employé d’une firme.

Tchernobyl, 30 ans après. Mensonges et désolation

logo26 avril 1986, Tchernobyl. 5 mars 2011, Fukushima. Trente ans d’un côté, cinq de l’autre. Deux tristes anniversaires qui marquent à jamais les deux plus grandes catastrophes liées à l’exploitation par l’homme de l’énergie nucléaire. Une énergie bien particulière que ses exploitants s’efforcent de rendre banale, ordinaire… Une énergie de l’avenir, radieuse (si on ose dire) et même propre ! C’est ainsi que ses plus éminents représentants, EDF au premier chef, se sont invités à la COP-21 afin d’y greffer leur habituelle propagande en se raccrochant au train du Progrès « décarbonné », dont les riants wagons atomiques, en effet, ne produisent pas le si néfaste CO2. Donc, plutôt la Peste (nucléaire) que le Choléra (fossile).

Mais il tourne, le vent maudit du pseudo-progrès qui a semé la désolation en Ukraine et plus encore en Biélorussie, et tout alentour jusque sur nos têtes et sous nos pieds, dans presque toute l’Europe. Puis une autre tempête aussi maléfique s’est déchaînée à partir du Japon, ruinant une partie du pays, chassant sa population, menaçant la santé, profanant les océans et le monde vivant.

Le vent tourne, en effet. Le vent du soleil qui fait turbiner les éoliennes, produit les marées, remplit les barrages, électrise les panneaux photovoltaïques. Le vent d’un autre avenir qui refuse la terreur de la Toute-Puissance technolâtre à la merci d’un couvercle de cuve fissuré, d’un clapet récalcitrant, d’un séisme et d’une inondation, de terroristes hallucinés, d’un Docteur Folamour aux ordres de son délire.

En coordination avec la coopérative d’Europe Écologie – Les Verts (région Paca), « C’est pour dire » va publier et diffuser à partir de lundi une série d’articles marquant le trentième anniversaire de cette catastrophe – toujours en cours, il ne faut pas l’oublier. En quoi un accident nucléaire ne peut être comparable à aucun autre accident lié à l’activité humaine.

Au programme

Lundi 25. 1) 25 avril 1986. Tout va bien à la centrale Lénine

Mardi 26. 2) Le monstre s’est déchaîné

Mercredi 27. 3)  Comme un nuage

Jeudi 26. 4) Un nuage, des lambeaux partout

Vendredi 26 5) Accidents connus… et dissimulés

Samedi 27. 6) Coût estimé d’un accident majeur

 

Et aujourd’hui , en avant-programme

Une centrale, des Inconnus



Le Japon tremble, les Japonais plus encore, hantés par le spectre de Fukushima

L’insoutenable légèreté de la décision atomique

par Cécile Asanuma-Brice, chercheure en sociologie urbaine rattachée au centre de recherche de la Maison Franco Japonaise de Tokyo.

A Kumamoto (préfecture au sud du Japon), secoué par des séismes importants depuis le 14 avril, le gouvernement japonais joue un bras de fer bien risqué avec les éléments naturels et ceux qui le sont moins. Le choix de maintenir en activité la centrale nucléaire de Sendai à 140 km de là, génère la colère des Japonais. Cette centrale, composée de deux réacteurs, est la seule à avoir été redémarrée sur le territoire japonais en août 2015, depuis le séisme accompagné d’un tsunami qui avait engendré la fonte des cœurs de trois des six réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011.

La centrale de Sendai, bien que construite en 1984, aurait été remise aux normes après le drame nucléaire du Tohoku [région du tsunami de 2011, Ndlr]. Cette fois-ci l’enjeu pour le gouvernement japonais serait de montrer que les nouvelles normes sont viables et permettent de résister aux plus forts séismes, redonnant un élan à la politique de redémarrage des centrales nucléaires qui rencontre de fortes oppositions dans le pays.

Lire la suite sur le blog Fukushima, entièrement dédié à la catastrophe de 2011.


Nucléaire. Michel Onfray, trop bavardo-actif

onfray_le_pointMichel Onfray devrait mieux se garder de son ennemi du dedans, ce diablotin qui le pousse à trop se montrer. Ici, la une du Point, là, en vedette chez Ruquier, en parlotes sur les ondes, en maints endroits et sur tous les sujets ou presque, ce qui est bien périlleux. Surtout quand, de surcroît, on s’aventure dans des domaines qui impliquent quelque compétence idoine. Notamment sur le nucléaire. C’est ainsi qu’il se prend une bonne raclée (salutaire ?), infligée par Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire. Où l’on voit que la philo ne déverrouille pas forcément toutes les portes du savoir.

Michel Onfray explose 
sur le nucléaire

par Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire

On ne peut que rester sidéré par le texte de Michel Onfray, publié par Le Point 1, par lequel il démontre son ignorance totale de la question du nucléaire… ce qui ne l’empêche pas de prendre ardemment position en faveur de cette énergie. C’est d’ailleurs probablement parce qu’il n’y connaît rien qu’il prend cette position.

Il ne s’agit pas pour nous de contester le libre-arbitre de M. Onfray qui peut bien être favorable à l’atome (tout le monde a le droit de se tromper), mais de rectifier les erreurs les plus importantes qu’il commet en s’exprimant sur cette question. Nous pointons en particulier le texte «Catastrophe de la pensée catastrophiste», publié par Le Point le 22/03/2011, c’est à dire 10 jours après le début de la catastrophe de Fukushima. Voyons cela à travers quelques extraits :

On se rapproche du 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, tandis qu’on vient de dépasser le 5e de celle de Fukushima. Rappelons que ces accidents majeurs sont toujours en cours ; car on n’efface pas les conséquences de tels désastres nucléaires.

Michel Onfray : «A défaut de pétrole, et dans la perspective de l’épuisement des énergies fossiles comme le charbon, le nucléaire offrait en pleine guerre froide une possibilité d’indépendance nationale en matière d’énergie civile.»

Stéphane Lhomme : Michel Onfray ignore donc que, s’il a produit jusqu’à 80% de l’électricité française, le nucléaire n’a jamais couvert plus de 17% de la consommation nationale d’énergie : même poussé à son maximum (jusqu’à devoir brader les surplus à l’exportation), l’atome ne représente qu’une petite part de l’énergie française, loin derrière le pétrole et le gaz et il est donc bien incapable d’assurer une quelconque «indépendance énergétique». Ce n’est d’ailleurs même pas le cas de ces 17% puisque la totalité de l’uranium (le combustible des centrales) est importée… ce que M. Onfray reconnaît pas ailleurs :

Michel Onfray : «Revers de la médaille : l’indépendance de la France se payait tout de même d’une politique africaine cynique et machiavélienne.»

SL : On s’étonnera de la curieuse indulgence que Onfray accorde à la «politique africaine cynique et machiavélienne» : pour le philosophe hédoniste, tout serait donc bon pour nourrir nos belles centrales nucléaires ? Le pillage et la contamination du Niger, l’assèchement des nappes phréatiques locales, le déplacement de populations ancestrales, la militarisation de la région : simple «revers de la médaille» ?

On s’étonnera encore plus de voir le philosophe mêler allègrement cette prétendue «indépendance» et la dite politique africaine : s’il y a «indépendance» de la France, comment peut-elle passer par l’Afrique ? A ce compte, la France est «indépendante» pour sa consommation de pétrole puisqu’elle entretient de bonnes relations avec la dictature d’Arabie Saoudite. Mais le festival continue :

Michel Onfray : «On ne trouve pas d’uranium dans le Cantal ou la Corrèze…»

SL : Mais si, bien sûr, il y a de l’uranium en France, y compris dans le Cantal et en Corrèze ! Areva (à l’époque la Cogema) a exploité dans le pays des centaines de mines d’uranium, ce qui fait d’ailleurs que le territoire est encore largement contaminé  2. Et si 100% de l’uranium est désormais importé (pillé), c’est que la population française ne tolèrerait plus aujourd’hui cette activité et ses nuisances dramatiques.

Essayez donc de rouvrir une mine d’uranium quelque part en France et vous verrez immédiatement les riverains se mobiliser avec la dernière énergie, à commencer par les pronucléaires (qui connaissent mieux que personne, eux, les ravages qu’ils nient le reste du temps). Alors, on continue tranquillement de piller le Niger, où les manifestations anti-Areva sont réprimées sans état d’âme 3, sans jamais faire la Une des médias en France, et sans émouvoir le philosophe pronucléaire qui continue à s’enfoncer :

Michel Onfray : «Le photovoltaïque, la biomasse, l’éolien, l’hydraulique fonctionnent en appoint mais ne suffisent pas à répondre à la totalité du considérable besoin d’énergie de nos civilisations.»

SL : Les énergies renouvelables seraient donc bien sympathiques, mais tellement faibles comparées à ce cher atome. Il suffit pourtant de se reporter aux données les plus officielles, par exemple l’édition 2013 (la dernière en date) de Key World Energy Statistics (publié par l’Agence internationale de l’énergie), en consultation libre 4 : on constate alors que, en 2011 (il faut deux ans pour recueillir les données exactes), les énergies renouvelables produisaient 20,3% de l’électricité mondiale, le nucléaire n’étant qu’à 11,7%, une part en déclin continu depuis 2001 — c’est à dire bien avant Fukushima — quand l’atome avait atteint son maximum : 17%.

Or c’est précisément en 2011 qu’a commencé la catastrophe nucléaire au Japon, avec la fermeture des 54 réacteurs du pays, suivie de la fermeture définitive de 8 réacteurs en Allemagne, mais aussi dernièrement de 5 réacteurs aux USA (du fait du coût trop élevé de l’électricité nucléaire) : aujourd’hui, la part du nucléaire dans l’électricité mondiale est passée sous les 10%. Les énergies renouvelables font donc plus du double.

La réalité est encore plus édifiante lorsqu’on regarde l’ensemble des énergies et non plus la seule électricité : le nucléaire couvre moins de 2% de la consommation mondiale d’énergie quand les renouvelables (principalement hydroélectricité et biomasse) sont à plus de 13%. On pourra certes se désoler de ce que le trio pétrole-gaz-charbon représente 85% du total mais, s’il existe une alternative, elle vient bien des renouvelables, dont la part augmente continuellement, et certainement pas du nucléaire dont la part est infime et en déclin.

S’il est une énergie «d’appoint», comme dit Michel Onfray, c’est donc bien le nucléaire, qui réussit cependant l’exploit de causer des problèmes gigantesques (catastrophe, déchets radioactifs, prolifération à des fins militaires, etc.) en échange d’une contribution négligeable à l’énergie mondiale.

N.B. : il ne s’agit pas de discuter ici des tares respectives des différentes énergies (si tant est que celles des renouvelables puissent être comparées à celles, effroyables, de l’atome), il s’agit de montrer que le raisonnement du philosophe s’appuie sur des données totalement fausses, et même inverses à la réalité (comme si «le réel n’avait pas lieu»…), ce qui ne lui permet évidemment pas d’aboutir à des conclusions lumineuses.

Michel Onfray : «Qui oserait aujourd’hui inviter à vivre sans électricité ?»

SL : Il est triste de voir le philosophe se laisser aller à des arguments si éculés que même les communicants d’EDF ou d’Areva n’y ont plus recours. Ainsi, sans nucléaire, point d’électricité ? Il suffit de se reporter au point précédent pour constater l’absurdité de cette remarque. Mais il y a pire encore :

Michel Onfray : «Avec la catastrophe japonaise, la tentation est grande de renoncer à la raison. Les images télévisées montrent le cataclysme en boucle…». Le philosophe stigmatise les irresponsables selon lesquels «Il suffit dès lors d’arrêter tout de suite les centrales et de se mettre aux énergies renouvelables demain matin».

SL : Ainsi, face à l’explosion d’une centrale nucléaire censée résister à tout, les Japonais étant présentés jusqu’alors comme les maîtres de la construction antisismique, la «raison» serait de rejeter toute mise en cause de cette façon de produire de l’électricité ! Notons cependant que les Japonais ont «cédé à l’émotion» de façon parfaitement «irrationnelle» en fermant leurs 54 réacteurs nucléaires (non pas en un jour mais en un an : un bon exemple pour la France et ses 58 réacteurs).

Il est vrai que, comme Onfray, le premier ministre ultranationaliste Shinzo Abe choisit la prétendue «raison» en exigeant la remise en service de certaines centrales. Mais la population (la raison populaire ?) s’y oppose frontalement : peut-être ne tient-elle pas, de façon tout à fait «irrationnelle», à être à nouveau irradiée ?

Michel Onfray : «Or il nous faut penser en dehors des émotions. La catastrophe fait partie du monde (…) Ce qui a lieu au Japon relève d’abord de la catastrophe naturelle». RAPPEL : » Tchernobyl procède (…) de l’impéritie industrielle et bureaucratique soviétique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel.» (Fééries anatomiques, 2003)

SL : Cet argumentaire est vieux comme le nucléaire, usé jusqu’à la corde, et pour tout dire profondément ridicule : «Tchernobyl c’est la faute aux Soviétiques, Fukushima, c’est la faute au tsunami». Le nucléaire et ses promoteurs n’y sont jamais pour rien ! Toutefois, probablement conscient de la faiblesse du raisonnement, Onfray invente le concept de catastrophe «naturelle»… mais quand même un peu à cause des hommes :

Michel Onfray : «Les Japonais ont fait prendre des risques considérables à l’humanité et à la planète. (…) Si l’on bâtit 17 centrales nucléaires, pour un total de 55 réacteurs, dans un pays quotidiennement sujet aux secousses sismiques, il faut bien que cette catastrophe naturelle inévitable soit amplifiée par la catastrophe culturelle évitable qu’est la multiplication de ces bombes atomiques japonaises potentielles…»

SL : Voilà qui fait penser à Sarkozy assurant qu’une catastrophe nucléaire ne pouvait se produire à la centrale de Fessenheim, l’Alsace étant à l’abri des tsunamis. Or il existe de multiples causes possibles pour aboutir à une catastrophe nucléaire, qu’il s’agisse de facteurs naturels (séismes, tsunamis, inondations, etc.) ou humains (erreur de conception, de maintenance, d’exploitation, etc.).

Il est en réalité parfaitement injustifié d’attribuer tous les torts aux seuls Japonais, l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) ayant régulièrement validé les mesures de sûreté face à tous les risques, y compris celui du tsunami. Ce fut d’ailleurs le cas après un violent séisme qui, en juillet 2007, avait préfiguré Fukushima en mettant à mal la plus grande centrale nucléaire du monde, celle de Kashiwasaki : c’est hélas un haut dirigeant de l’Autorité de sûreté française qui avait alors dirigé une mission de l’AIEA et décrété que les centrales japonaises pouvaient continuer à fonctionner sans risque 5

Il tout aussi vain d’attribuer Fukushima à la Nature : ce sont bien des humains qui ont fait tous les calculs et sont arrivés à la conclusion que les centrales résisteraient à un séisme et/ou un tsunami. Les humains sont faillibles par essence, ils se mettent toujours en danger quoi qu’ils fassent. Ce n’est certes pas une raison pour ne rien faire, mais c’est assurément une bonne raison pour se passer des centrales nucléaires (et des bombes atomiques) qui représentent un danger ultime. Or Onfray entonne le doux refrain susurré depuis 40 ans par la CGT-énergie :

Michel Onfray : «Ici, comme ailleurs, il est temps que, comme avec la diplomatie et la politique étrangère qui échappent au pouvoir du peuple, les élites rendent des comptes aux citoyens. Le nucléaire ne doit pas être remis en question dans son être mais dans son fonctionnement : il doit cesser d’être un reliquat monarchique pour devenir une affaire républicaine.»

SL : Il suffirait donc que les citoyens et les salariés de l’atome s’emparent de l’industrie nucléaire, et celle-ci deviendrait miraculeusement «sûre». C’est à nouveau oublier que l’être humain est par nature faillible, mais c’est aussi oublier que la population n’a en grande majorité aucune intention de se transformer en exploitant nucléaire ! Les malheureux qui n’ont pas accès à l’électricité sont souvent instrumentalisés par les atomistes, lesquels accusent les antinucléaires de vouloir maintenir des milliards de gens dans la misère. Mais les pauvres aussi savent se renseigner et s’organiser et, s’ils veulent bien l’électricité, ils rejettent celle issue de l’atome : il n’y a qu’à voir les manifestations antinucléaires ultra-massives en Inde, tant contre un projet de centrale russe que contre celui du français Areva 6.

Conclusion :

Michel Onfray : «L’énergie nucléaire n’a jamais causé aucun mort : Hiroshima et Nagasaki, puis Tchernobyl procèdent du délire militaire américain, puis de l’impéritie industrielle et bureaucratique soviétique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel.» (Féeries anatomiques, 2003)

SL : On retrouve ici exactement le même genre d’arguments que ceux de la tristement célèbre National Rifle Association (le puissant lobby des armes à feu aux USA) qui assure que pistolets et fusils ne tuent personne, la faute étant exclusivement celle des gens qui appuient sur les gâchettes. C’est d’ailleurs formellement exact, formellement mais stupidement car c’est de ainsi que se multiplient les crimes de masse jusque dans les écoles américaines. Pour revenir à nos moutons, on pourra accorder à Michel Onfray, s’il y tient vraiment, que le nucléaire n’a tué personne : ce sont donc les gens qui exploitent le nucléaire qui tuent. Nous voilà bien avancés.

Mais notre propos n’est pas de rivaliser avec Michel Onfray : si jamais il lit cette modeste mise au point, peut-être acceptera-t-il de se renseigner un peu sur l’atome et sa part dans l’électricité mondiale, l’uranium et ses mines en France et au Niger, les centrales et leur prétendue «acceptation» par la population qui n’a pas forcément la chance de fréquenter l’Université populaire de Caen mais qui parvient néanmoins à s’informer et à penser collectivement.

Stéphane Lhomme 
Observatoire du nucléaire
http://www.observatoire-du-nucleaire.org
28 août 2014

(Et grand merci à l’auteur !)

«Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

3/5/16 La souscription est close. Grand merci aux valeureux contributeurs qui ont permis la publication de ce modeste ouvrage. Des exemplaires restent disponibles, en vente ci-contre (colonne de droite).

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Merci encore !

François et Gérard Ponthieu


Fukushima, cinq ans après : «Ça s’arrose» à l’Écomotive de Marseille

Cinq ans après Fukushima, trente après Tchernobyl, « ça s’arrose » !… On aimerait en rire, si ces deux anniversaires n’étaient synonymes de drames et de dévastations. Ce vendredi 11 mars à Marseille (et ailleurs aussi *), la coopérative d’Europe Écologie-Les Verts organise une soirée Fukushima (programme ci-contre) afin de rappeler que, par ses conséquences incalculables et son étalement dans la durée, une catastrophe nucléaire n’est comparable à aucune autre catastrophe industrielle ou naturelle.

Vendredi à Marseille – Dans le cadre de l’appel de Bruno Boussagol pour l’organisation de 1 000 évènements culturels en France pour commémorer les 5 ans de Fukushima et les 30 ans de Tchernobyl, la coopérative EELV PACA organise à Marseille à l’Écomotive, vendredi 11 mars à partir de 18H30, une soirée culturelle Fukushima, à entrée libre mais limitée en nombre de places.

acteurs_réacteursAu programme :  1830  accueil musical par l’orchestre du  Bamboo Orchestra. 19 h  lecture théâtralisée d’extraits de la pièce d’Alain Persat «Acteurs Réacteurs», créée en 2015 sur le thème du nucléaire. 1945 débat sur des solutions alternatives aux énergies nucléaires et fossiles, qui peuvent être mises en œuvre à l’échelle d’une famille ou d’une collectivité. Vers 20h 30, repas bio végétarien et local autour d’une grande table.

Pré-réservation nécessaire ici.

Un rappel salutaire au moment où le risque nucléaire revient sur le devant de la scène. Notamment avec le projet de prolonger de dix ans la durée d’exploitation des réacteurs du parc français vieillissant (58 réacteurs, plus l’EPR de Flamanville en cours de construction problématique). Et cela au moment où la Suisse, l’Allemagne et le Luxembourg demandent la fermeture à court terme des centrales frontalières de Fessenheim, Bugey et Cattenom. Au moment encore où EDF se voit ployer sous la charge financière cumulée de trois « héritages » : remise aux normes du parce nucléaire de l’après-Fukushima ; reprise partielle des activités d’Areva – et de sa faillite ; casse-tête des EPR en projet (Grande-Bretagne, Chine) et en construction plus que problématique (Finlande, France) – avec démission du directeur financier de l’électricien…

La bonne nouvelle de ce fatras, si on ose dire, c’est que « notre » électricité si apparemment «compétitive» va augmenter salement dans les mois et années qui viennent (de 30 à 50 % !). Bonne nouvelle en ce sens que le coût réel du nucléaire se dévoilera dans sa réalité crue face aux énergies alternatives renouvelables. Dès lors, les choix énergétiques apparaîtront sans doute, il faut l’espérer, plus évidents.

Fukushima : 11 mars 2011, les réacteurs 1, 2 et 3 et la piscine de désactivation du réacteur 4 de la centrale nucléaire japonaise de Fukushima Daiichi sont atteints par un séisme majeur puis d’un tsunami. Des incendies suivis d’explosions vont contribuer à ruiner définitivement les installations et relâcher des quantités massives d’effluents radioactifs gazeux et liquides.

Toute une région s’est trouvée ruinée : population évacuée, contamination des personnes, des animaux et des plantes; agriculture et pêche ruinées, terres contaminées par la radioactivité, rejets toxiques dans l’air et dans la mer. Les conséquences d’une telle catastrophe sont humainement inacceptables.

Sur les 300 000 personnes de la préfecture de Fukushima qui ont évacué la zone, jusqu’en août 2013, d’après les chiffres de la Croix-Rouge, approximativement 1 600 morts seraient liées aux conditions d’évacuation, comme l’hébergement en abris d’urgence ou en logement temporaire, l’épuisement dû aux déplacements, l’aggravation de maladies existantes consécutives à la fermeture d’hôpitaux, les suicides, etc. Un évaluation qui est comparable aux 1 599 décès directement causés par le séisme et le tsunami dans la préfecture de Fukushima, en 2011. De nombreuses municipalités refusent d’indiquer la cause exacte du décès, afin de ne pas perturber les futures projections de demande d’indemnisation des familles pour le pretium doloris.

Outre ces décès dans la préfecture de Fukushima, on compte 869 décès dans la préfecture de Miyagi et 413 dans celle d’Iwate.

En juin 2013, pour la seule préfecture de Fukushima, 150 000 personnes étaient encore « réfugiées ». Selon la Croix-Rouge, outre leurs conditions de vie difficiles, ces réfugiés sont affectés par l’incertitude sur la date ou la possibilité d’un retour dans leur habitation d’origine. [Wikipedia].


Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl

Nous avons – mon fils François et moi-même – saisi au vol cette suggestion d’un ami : marquer le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986) par la publication d’un album photos et texte. D’autant que cette idée rejoint l’appel à l’organisation de 1 000 événements culturels sur le thème du nucléaire, entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril (30 ans après Tchernobyl).

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Nous nous sommes donc lancés dans l’ouvrage, qui est prêt – du moins «sur les écrans ». Nous avons juste un peu modéré l’élan avant de passer au papier d’édition…D’où cet appel à soutenir l’initiative. D’où cette souscription afin recueillir les fonds nécessaires à la publication puis la diffusion dans le cadre de cette campagne anti-nucléaire.

Vous pouvez participer en cliquant sur le lien d’une cagnotte électronique sécurisée :

https://www.leetchi.com/c/30-ans-apres-tchernobyl

Vous pouvez aussi adresser un chèque ou un billet à mon adresse : Gérard Ponthieu, 102, rue Jules-Moulet 13006 Marseille.

En contribuant pour 20 euros, vous recevrez l’album chez vous en avant première (nous vous demanderons alors votre adresse postale par courriel).

Si vous donnez plus, vous recevrez autant d’exemplaires que de tranches de 20 euros. Vous figurerez aussi dans la liste des souscripteurs et serez tenus au courant des étapes de fabrication, puis de diffusion de cet album.

À partir du lien ci-dessus, vous trouverez plus d’information sur cette création de qualité, à tirage limité. Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ».

Merci d’avance pour votre soutien !

François et Gérard Ponthieu


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

    • Twitter — Gazouiller

    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

      tcherno2-2-300x211

      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

    • montaigne

      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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