On n'est pas des moutons

Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Pre­nons cet article pour un signe des temps : celui d’un (pos­sible) retour vers les uto­pies. À preuve, cette réfé­rence (ci-des­sous) à l’An 01, de feu Gébé, de la bande d’Hara-Kiri et co-auteur avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, du film du même nom (1973). À preuve, sur­tout, l’objet même de ce rac­cour­ci sti­mu­lant qui donne à (entre)voir le car­go Capi­ta­lisme lan­cé plein cap sur la catas­trophe. En quoi il serait grand temps de repen­ser l’avenir !

Aujourd’hui plus qu’hier, la grande majo­ri­té des habi­tants des pays sur­dé­ve­lop­pés est comme aba­sour­die par une pro­li­fé­ra­tion fan­tas­tique d’absur­di­tés criantes. Le confort mini­mal garan­ti hier encore par l’Etat Pro­vi­dence est désor­mais remis en ques­tion par l’immondialisation de l’économie,  et ce sont les mieux lotis qui expliquent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la grande dette éco­no­mique par une grande diète sociale.

La liber­té des­po­tique des mou­ve­ments de capi­taux a détruit des sec­teurs entiers de la pro­duc­tion et l’économie mon­diale s’est trans­for­mée en casi­no pla­né­taire. La règle d’or du capi­ta­lisme a tou­jours été, dès la pre­mière moi­tié du XIXe siècle,  la mini­mi­sa­tion des coûts pour un maxi­mum de pro­fits, ce qui impli­quait logi­que­ment les salaires les plus bas pour une pro­duc­ti­vi­té la plus haute pos­sible. Ce sont des  luttes poli­tiques et sociales qui ont contre­car­ré cette ten­dance, en impo­sant des aug­men­ta­tions de salaires et des réduc­tions de la durée du tra­vail, ce qui a créé des mar­chés inté­rieurs énormes et évi­té ain­si au sys­tème d’être noyé dans sa propre pro­duc­tion.

Le capi­ta­lisme ne conduit cer­tai­ne­ment pas natu­rel­le­ment vers un équi­libre, sa vie est plu­tôt une suc­ces­sion inces­sante de phases d’expansion – la fameuse expan­sion éco­no­mique – et de contrac­tion – les non moins fameuses crises éco­no­miques. Les  nou­velles poli­tiques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleure répar­ti­tion du pro­duit social ont été rageu­se­ment com­bat­tues par l’establishment capi­ta­liste, ban­caire et aca­dé­mique. Pen­dant long­temps les patrons ont pro­cla­mé qu’on ne pou­vait pas aug­men­ter les salaires et réduire le temps de tra­vail sans entraî­ner la faillite de leur entre­prise et celle de la socié­té tout entière ; et ils ont tou­jours trou­vé des éco­no­mistes pour leur don­ner rai­son. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mon­diale qu’augmentations des salaires et régu­la­tion éta­tique ont été accep­tées par le patro­nat, ce qui a entraî­né la phase la plus longue d’expansion capi­ta­liste : les « Trente Glo­rieuses ».

Dès les années 1980, cet équi­libre entre le capi­tal et le tra­vail a été détruit par une offen­sive néo-libé­rale (That­cher, Rea­gan et, en France, dès 1983, Mit­ter­rand) qui s’est éten­due à toute la pla­nète. Cette contre-révo­lu­tion éco­no­mique a per­mis  un retour insen­sé au « libé­ra­lisme » sau­vage, qui a pro­fi­té aux grandes firmes de l’industrie et de la finance. Par ailleurs, la mons­truo­si­té deve­nue évi­dente des régimes soi-disant com­mu­nistes et réel­le­ment tota­li­taires (ce n’était pas la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat, mais la dic­ta­ture sur le pro­lé­ta­riat) a dis­cré­di­té pour long­temps l’idée même d’émancipation sociale. L’imaginaire capi­ta­liste a fini par triom­pher.

À trem­per sans ver­gogne dans les eaux gla­cées du cal­cul égoïste, les déci­deurs ont per­du toute luci­di­té. Ils ont ain­si éli­mi­né les quelques garde-fous que 150 ans de luttes avaient réus­si à leur impo­ser. Les firmes trans­na­tio­nales, la spé­cu­la­tion finan­cière et même les mafias au sens strict du terme mettent à sac la pla­nète sans aucune rete­nue. Ici il fau­drait accep­ter de se ser­rer la cein­ture pour être concur­ren­tiels. Les élites  diri­geantes se goinfrent  de manière décom­plexée, tout en expli­quant doc­te­ment à la popu­la­tion médu­sée qu’elle vit  au-des­sus de ses  moyens. Aucune « flexi­bi­li­té » du tra­vail dans nos vieux pays indus­tria­li­sés ne pour­ra résis­ter à la concur­rence de la main-d’œuvre « à bas coût » (comme ils disent) de pays qui contiennent un réser­voir inépui­sable de force de tra­vail. Des cen­taines de mil­lions de pauvres sont mobi­li­sés bru­ta­le­ment dans un pro­ces­sus d’industrialisation  for­ce­née. Et là-bas comme ici, ce sont des hommes que l’on traite comme quan­ti­té négli­geable,  c’est notre Terre patrie et ses habi­tants que l’on épuise tou­jours plus.

Tou­jours plus, tou­jours plus … mais tou­jours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sen­si­bi­li­té dans nos rap­ports sociaux ? Plus de beau­té dans nos vies ?  Non. Le super­flu pro­li­fère, alors que le mini­mum vital n’est même pas tou­jours là, et que l’essentiel manque. Plus de télé­vi­seurs extra-plats, plus d’ordinateurs indi­vi­duels, plus de télé­phones por­tables. C’est avec des hochets qu’on mène les hommes. « Nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeu­nesse, le chan­ge­ment de ce qui existe, n’est aucu­ne­ment la pro­prié­té de ces hommes qui sont main­te­nant jeunes, mais celle du sys­tème éco­no­mique, le dyna­misme du capi­ta­lisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes ; qui se chassent et se rem­placent elles-mêmes. », écri­vait déjà Guy Debord en 1967 dans La Socié­té du spec­tacle.

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Des­sin de Gébé.

La socié­té libé­rale avan­cée (pour ne pas dire ava­riée…) est en phase de décom­po­si­tion et, comme au temps de la déca­dence de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le cre­do abru­tis­sant des immenses foules soli­taires. Tou­te­fois, de belles et bonnes âmes prônent l’adoption d’un déve­lop­pe­ment durable, plus doux pour les humains et leur envi­ron­ne­ment : on ralen­ti­rait  les pro­ces­sus dévas­ta­teurs, on consom­me­rait moins de com­bus­tibles fos­siles, on ferait des éco­no­mies, etc. Mais c’est  un peu comme si l’on conseillait au com­man­dant du Tita­nic de sim­ple­ment réduire la vitesse de son vais­seau pour évi­ter l’iceberg nau­fra­geur, au lieu de lui faire chan­ger de cap.Le des­si­na­teur uto­piste Gébé était beau­coup plus réa­liste quand il écri­vait dans L’An 01, au début des années 1970, cette for­mule pro­vo­cante :« On arrête tout. On réflé­chit. Et c’est pas triste. »Un tel pro­pos peut sem­bler déri­soire, pour ne pas dire révo­lu­tion­naire. Mais tout le reste, toute cette réa­li­té qui se mor­cèle  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus déri­soire encore ?Nous avons toute une mul­ti­tude de chaînes à perdre. Des douces et des moins douces…Et nous avons un monde tout sim­ple­ment vivable à recons­truire.Ce sera main­te­nant ou jamais...

* Un simple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une pre­mière ver­sion de ce texte est parue le 1er mai 2010 sous le titre « Tita­nic Amer »
sur le Blog de Paul Jorion, consa­cré au déchif­frage de l’actualité éco­no­mique (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux com­prendre dans quel monde étrange nous vivons, on peut lire La  « ratio­na­li­té » du capi­ta­lisme (dont la pre­mière par­tie de ce texte est libre­ment ins­pi­rée), de Cor­né­lius Cas­to­ria­dis, dis­po­nible en poche dans Figures du pen­sable (1999).

• Le film L’An 01 peut être vu en entier ci-des­sous - tout de suite (1h 24). 

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On ne peut interdire la connerie du maire de Venelles !

Être trai­té pour un can­cer de la bouche n’empêche donc pas de dire des conne­ries. Cela y contri­bue­rait-il même ? Stu­pides ques­tions pour pro­pos débiles tenus par « mon » maire : Robert Char­don, ci-devant UMP (en passe d’exclusion selon NKM – on ver­ra) ou futur FN (non : trop à droite pour Marine Le Pen !).

Robert Chardon, croisé de Venelles.

Robert Char­don, croi­sé de Venelles.

Voilà en tout cas une pub pas bien relui­sante pour ma petite com­mune de Venelles (8.000 habi­tants). Toute la France infor­mée connaît désor­mais l’indécente pro­po­si­tion faite à Sar­ko­zy (cepen­dant ouvert à tout) de ce pre­mier magis­trat à la grande fibre répu­bli­caine : inter­dire l’islam en France. Il y va de l’avenir de la France et plus encore de la foi judéo-chré­tienne.

Dans son élan vers les plus hautes pen­sées, ce va-t-en-guerre (de reli­gion) avance en effet d’audacieuses pro­po­si­tions :

« Je sup­prime la loi de 1905 et pro­clame que la Répu­blique favo­rise la pra­tique de la foi chré­tienne », explique l’élu qui se com­pare à Louis XIV, qui avait révo­qué l’édit de Nantes en 1685.

« Il faut un plan Mar­shall pour le Magh­reb. Il faut aus­si une inter­ven­tion mili­taire en Libye. Il faut éga­le­ment mettre fin au dan­ger que repré­sentent les boat people » [sur Europe 1].

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Robert Char­don relaie aus­si des mes­sages anti-islam comme « Pro­té­gez-vous, adop­tez un cochon !  » (sur son compte Face­book).

Le plus comique, si on peut dire, c’est que Venelles, à dix kilo­mètres d’Aix-en-Provence, est pro­ba­ble­ment l’une des com­munes les moins « isla­mi­sées » de la région, voire de France ! Pas un « Arabe », pas un « Noir » à l’horizon : rien que des Blancs, bour­geois, judéo-chré­tiens – tout ce qu’il y a de plus propres, nor­maux et vac­ci­nés, dont 56 % ont voté l’an der­nier pour ce saint-homme et ses fan­tasmes de croi­sé.

Inter­dire le culte de l’islam, ça peut même se conce­voir – la preuve. Mais inter­dire la conne­rie – là, on est désar­mé.

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Road chronique américaine - 10 - Chicago, ville « relief »

Suite et fin pro­vi­soire du périple états-unien de Robert et Gérard

7 mai 2015, jeu­di, vers Toron­to, Onta­rio (Cana­da)

USA 2015 Béta NavetteEn quit­tant Chi­ca­go pour conti­nuer vers l’Est, c’est (un peu) comme ren­trer dans l’atmosphère pour une navette spa­tiale. Nous avons tra­ver­sé le Sud-Dako­ta, le Min­ne­so­ta, le Wis­con­sin et, peu à peu, la « civi­li­sa­tion » nous a sale­ment rat­tra­pés. Nous attei­gnons l’Illinois. Fini les espaces infi­nis, les hori­zons fon­dus dans les nues, les grandes plaines, les canyons ver­ti­gi­neux ! Adieu veaux, vaches, che­vaux, bisons, cari­bous et gazelles ! Voi­ci les routes et auto­routes satu­rées de trucks et pick-up, jon­chées d’animaux morts « pour la route ». Il faut se remettre sur le pied de guerre, dans cette Amé­rique de l’homo eco­no­mi­cus fébrile – qu’elle est en fait, par essence, mais pas aus­si for­te­ment visible. Moins d’églises et cha­pelles de toutes obé­diences, plus de « mai­sons » de ren­contres pour adultes, le mot SEX lance ses œillades au néon. Le puri­ta­nisme est à l’œuvre, avec ses hypo­cri­sies et ses refou­le­ments.

ChicagoLa ren­trée dans l’atmosphère a com­men­cé, de fait, à Chi­ca­go. Mais en beau­té. Ville magni­fique ; j’ose dire plus épa­nouie et accueillante que New York, sa grande rivale. Je l’avais tra­ver­sée il y a une tren­taine d’années ; plus rien à voir : drôle d’expression pour expri­mer le contraire ! On en prend plein les yeux, jus­te­ment, même quand l’épais brouillard du lac Michi­gan recouvre la ville et laisse dans le mys­tère ses altiers gratte-ciel. Mais bien­tôt la « Win­dy City », la ville des vents, se met à nue sous le soleil, ravive les tulipes de la Michi­gan Ave., le « Gol­den Mile » aux maga­sins de luxe, aux grands hôtels, aux flics aimables comme des portes de para­dis. On embarque alors sur le pont d’un bateau-Mouche local pour une gran­diose leçon d’architecture in vivo. Tra­vel­ling, pano­ra­mique, 3D dans les plus beaux et auda­cieux ouvrages per­mis par l’acier, le béton et le verre. Les époques y défilent, dans leur enche­vê­tre­ment d’histoire encore jeune, à la recherche du temps non pas per­du mais écou­lé ailleurs, comme dans la vieille Europe – d’où ces emprunts gothiques au pied d’un immeuble, ou ces arches de Notre-Dame de Paris au som­met d’un autre.

Le Millenium Park, où Obama a prononcé son discours de victoire… (Il était sénateur de l'Illinois).

Le Mil­le­nium Park, où Oba­ma a pro­non­cé son dis­cours de vic­toire… (Il était séna­teur de l’Illinois).

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Pen­dant long­temps, la Willis Tower, avec ses 443 mètres, fut la plus haute tour du monde. Même New York devait la jouer modeste avec les défuntes Twin Towers (412 m). Mais les guerres phal­liques n’ont de cesse : les Petro­nas Towers de Kua­la Lum­pur (458 m), la Tai­pei 101 à Tai­wan (508 m), et  les 818 mètres de la Burj Kha­li­fa de Dubaï – sur la plus haute marche.
Pas de quoi être dupes quant à ces érec­tions du sur-mâle arro­gant, défou­lant son rigo­risme de cha­pelle, de temple ou de mos­quée à la conquête du ciel en pas­sant, sur­tout, par l’ici-bas.

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Quand nous embar­quons pour l’autre monde, hori­zon­tal, du « loop », métro aérien ; quand nous dépas­sons la boucle du down­town pour sor­tir du centre et gagner la ban­lieue par la ligne « rose », notre navette de métro tra­verse un autre monde ; celui des strates sociales, eth­niques, lin­guis­tiques bien mar­quées. D’ailleurs, n’en est-il pas de même par­tout dans le monde ? Toutes les villes par­cou­rues ou appro­chées au fil de notre périple dans la « riche » pla­nète amé­ri­caine reflé­taient cette uni­ver­selle réa­li­té : il faut beau­coup de pauvres pour engen­drer les très riches. L’Histoire ne tient-elle pas en grande par­tie à cet anta­go­nisme ? – qui culmine d’ailleurs dans notre moder­ni­té ultra-libé­rale et du « tout à l’ego » (Régis Debray).

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[Ici, point de diver­gence entre Robert et moi. L’Américain qu’il est, comme on sait, jus­ti­fie la richesse « nor­male », pro­duit du tra­vail, lequel appelle confort et jouis­sance. L’autre, du Vieux monde et de ses uto­pies, invoque la richesse indé­cente, celles des Pic­sou névro­sés, qui n’en ont jamais assez ; qui met­traient la pla­nète à genoux pour gon­fler leur sacs d’or… On se retrouve d’accord sur un point, tout de même essen­tiel, concer­nant l’influence des reli­gions locales : la pro­tes­tante des WaspWhite anglo-saxons pro­tes­tants, (les anglo-saxons Blancs et pro­tes­tants) – et la catho­lique his­to­rique des Qué­bé­cois. Deux concep­tions du monde, de l’économie, du rap­port à l’argent. Aux pre­miers, la clé du para­dis par la réus­site finan­cière comme un devoir ; aux seconds la même clé, mais alour­die de culpa­bi­li­té. Toute la dis­tance entre le Bien et le Mal.]

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Tou­jours  est-il que la richesse, oui, se concentre dans les centres-ville, de plus en plus « gen­tri­fiés » comme on dit à pro­pos de la recon­quête des anciens quar­tiers popu­laires par les pos­sé­dants. Les autres, on les retrouve, non pas dans des bidon­villes, certes, mais dans des quar­tiers ou des vil­lages de mai­son­nettes pré­fa­bri­quées, trans­por­tées par trucks en deux moi­tiés et réunies sur par­paings ; ou encore tous ces « vil­lages » de rou­lottes, par­fois luxueuses d’apparence, il est vrai, mais éven­tuels restes de mai­son ven­due, peut-être bra­dée par néces­si­té…

Donc Chi­ca­go, dia­mant éco­no­mique, joyau d’architecture entou­rée de sa ban­lieue labo­rieuse où alternent rues chics et masures déla­brées. [Pho­tos] Chi­ca­go lavée des outrages d’Al Capone, de la pègre, de la cor­rup­tion géné­ra­li­sée.

DSCF2556Chi­ca­go sur­gie d’un comp­toir com­mer­cial créé à la fin du XVIIIe siècle par un cer­tain Jean-Bap­tiste Pointe du Sable [pho­to ci-contre], l’Américain type, avant la lettre et dans l’esprit, qua­si géné­tique : métis, fils d’un marin fran­çais et d’une mère afri­caine esclave. Ori­gi­naire de la colo­nie fran­çaise de Saint-Domingue, il épouse une Amé­rin­dienne et s’installe à l’emplacement actuel de Chi­ca­go – dont le nom pro­vien­drait du mot indien mia­mi-illi­nois « sikaak­wa » défor­mé par les Fran­çais en « Ché­ca­gou » ou « Che­ca­guar », qui signi­fie « oignon sau­vage », « maré­cage » ou encore « mouf­fette »…

En 1673, c’est le cou­reur des bois Louis Jol­liet et le père jésuite Jacques Mar­quette, deux Cana­diens qui, reve­nant d’une expé­di­tion sur le Mis­sis­sip­pi, par­viennent à l’emplacement actuel de Chi­ca­go. Le site fait d’abord par­tie du Pays des Illi­nois, dans la Loui­siane fran­çaise. Puis, les Bri­tan­niques s’emparent de la région au terme de la guerre de Sept Ans, en 1763. C’est ain­si qu’on ne trouve tou­jours pas de jam­bon-beurre à Chi­ca­go ! Non. Mais le splen­dide Art Ins­ti­tute of Chi­ca­go regorge d’une col­lec­tion de pein­tures impres­sion­nistes (dont une tren­taine de Monet) et post-impres­sion­nistes qui, en impor­tance, arrive juste après celles du musée d’Orsay à Paris. [Voir la gale­rie de pho­tos ci-des­sous].

Le Mil­len­nium Park aus­si est un lieu magni­fique, un musée d’architecture et de sculp­ture contem­po­raine à ciel ouvert dont le Cloud Gate de l’artiste anglo-indien Anish Kapoor consti­tue l’attraction prin­ci­pale. Sur­nom­mé The Bean, c’est un hari­cot géant en inox poli, ins­pi­ré du mer­cure liquide, qui fait office de gigan­tesque miroir défor­mant… et de super lieu de culte du Moi…

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Enfin, on ne sau­rait ter­mi­ner ce sur­vol de Chi­ca­go, sans men­tion­ner son impor­tance sur le plan de la musique. Le Chi­ca­go Sym­pho­ny Orches­tra se situe par­mi les plus grands orchestres actuels (Ric­car­do Mut­ti en est le chef atti­tré, Pierre Bou­lez, le chef émé­rite).

Mais c’est sur­tout dans le domaine du jazz et son évo­lu­tion que la ville a été déter­mi­nante.

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Un des clubs pri­sés de la ville, le Andy’s. Bonne pioche pour nous ce soir-là : le gui­ta­riste Fareed Haque en quar­tet.

Au début des années 1920, à la fer­me­ture impo­sée de « Sto­ry­ville », quar­tier des spec­tacles et des bor­dels, de nom­breux musi­ciens noirs de La Nou­velle-Orléans sont venus à Chi­ca­go (dont King Oli­ver, Jel­ly Roll Mor­ton et Louis Arm­strong). De plus, l’offre de tra­vail y était forte, notam­ment dans les abat­toirs et les usines de tex­tiles. Dans ce bras­sage de popu­la­tion, le style « New Orleans » fut pour le moins bous­cu­lé pour abou­tir à ce qu’on appelle le « style Chi­ca­go » : rejet des faci­li­tés mélo­diques, pré­émi­nence du saxo­phone, de la bat­te­rie tan­dis que la basse et la gui­tare pre­naient le relais sur le tuba et le ban­jo. Dans les années 60 est née l’Asso­cia­tion for the Advan­ce­ment of Crea­tive Musi­cians (AACM), mou­ve­ment d’avant-garde ras­sem­blant, entre autres, Muhal Richard Abrams, Antho­ny Brax­ton, Ros­coe Mit­chell, Hamid Drake [qui vit à Mar­seille], et l’Art Ensemble of Chi­ca­go [un de leurs rares concerts euro­péens au Fes­ti­val Char­lie Jazz de Vitrolles, en 2007]. Leur influence a été consi­dé­rable dans l’histoire du jazz actuel. Je ne pou­vais en dire moins !

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Nous ren­trons au Cana­da, en pas­sant par Nia­ga­ra, lieu tel­lu­rique sublime et ville de « loi­sirs » éle­vés au rang de la plus atroce des vul­ga­ri­tés mar­chandes. Nous repre­nons la route cana­dienne. Rien n’a chan­gé : c’est l’Amérique états-unienne qui se pro­longe, qui conti­nue à s’étaler comme chez elle.

Un temps d’accoutumance. Robert encaisse une fois de plus sa réa­li­té, celle de l’Empire qui prend ses voi­sins pour des vas­saux, quand il ne les ignore pas ; pour des attar­dés appe­lant au mieux à la condes­cen­dance.

Mais au bout d’une cen­taine de kilo­mètres en anglo­pho­nie cana­dienne, res­ca­pé de l’enfer auto­mo­bile de Toron­to, l’ami Robert, par­fait bilingue et fran­co­phone impé­ni­tent, se met à chan­ton­ner au volant. Une vieille chan­son fran­çaise, « Isa­beau s’y pro­mène », qu’on n’entend plus jamais dans la vieille France si amé­ri­ca­ni­sée.

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Résumons la balade…

Résu­mons la balade… Cli­quer pour mieux voir.

Ici s’achève cette « road chro­nique » de notre périple de plus de 10.000 km à tra­vers les Etats-Unis. Du moins sous cette forme, qui ne sau­rait épui­ser la richesse d’un tel voyage. D’autres pro­lon­ge­ments vien­dront, le temps venu. Mer­ci de nous avoir sui­vis. Mer­ci spé­cial à Robert Blon­din, l’ami et ini­tia­teur de cette aven­ture. Mer­ci aus­si spé­cial à Syl­vie Guer­tin, la blonde de Robert, qui a accep­té et même encou­ra­gé le « prêt » de son chum à un mau­dit Fran­çais. Recon­nais­sance enfin au « Road­trek 170 », infaillible.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)

Quelques œuvres de l’Art Ins­ti­tute

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Road chronique américaine - 9 - On the road again, again, again

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

4 mai 2015, lun­di, Min­ne­so­ta

USA 2015 Béta PompisteUne his­toire de route. Au sin­gu­lier, terme géné­rique. « La » route, the road. Les Etats-Unis, pays des migra­tions internes, inces­santes ; pays d’immigrés accos­tant à l’Est et rêvant bien­tôt d’Ouest, du Far-West comme un futur loin­tain, celui où tout est pos­sible. Rien n’y existe, hor­mis ces Indiens, qu’il suf­fit de tuer. Avan­çons, « Go West, young man ! ».

Nous-mêmes, avons opté pour la « road chro­nique », on ne peut mieux dire. Pen­sons aus­si à l’épopée déjan­tée de Jack Kérouac, graine de Qué­bé­cois qui germe en voyage, On the Road, la « 66 » du mythe qu’il contri­bue à créer. « L’Amérique, me dit Robert tout en condui­sant, n’est belle qu’en iti­né­rance ». Ça lui va bien, à lui, « Bison pres­sé », qui ne tient pas en place, qui se goinfre de ce bitume recu­lant à mesure qu’on avance et que le ruban gris se déroule sous nos roues. Tan­dis qu’on écoute le fameux John­ny Cash qui chante « The King of the Road », ou bien, de pré­fé­rence trois fois de suite, un tube de la coun­try, « On The Road Again », chan­té par Willie Nel­son sur un rythme de petit galop : « Encore sur la route / Pour voir des endroits jamais vus / Et des choses que je rever­rai jamais plus ». Évi­dem­ment, voi­là qui nous cause de près.

État du Colorado.

État du Colo­ra­do.

La route, tou­jours la route. Et ce « road trek » qui nous porte vaillam­ment depuis main­te­nant plus de 7.000 kilo­mètres sur une par­tie du che­min de la Conquête,: un cam­ping-car situé à l’autre bout de cette lignée com­men­cée vers 1850 et dont nous retrou­vons des traces his­to­riques dans quelques musées. Le plus remar­quable que nous ayons vu, sur ce thème, est le Messenger’s Old West Museum à Cheyenne (Wyo­ming) ; c’est un musée pri­vé qui sert bien la gloire de son ini­tia­teur et pro­prié­taire, selon une pra­tique de l’autocélébration indi­vi­duelle très amé­ri­caine.

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Une paren­thèse sur ce thème : elle nous ramène en arrière quand, tra­ver­sant le Ten­nes­see, nous avons visi­té le musée de la chan­teuse Loret­ta Wynn, monu­ment vivant de la coun­try music. Elle y cultive sa propre légende, celle de la Coal Miner’s Daugh­ter, la Fille du mineur de char­bon. C’est un fort beau domaine agri­cole déve­lop­pé autour de son luxueux ranch qui domine le musée lui-même et des bou­tiques, en un ensemble moderne et chic, une sorte de mau­so­lée in vivo à la gloire de la vedette aujourd’hui âgée de 83 ans et qui conti­nue de drai­ner des mil­liers d’adorateurs dans ses réci­tals.

DSCF0499Des vitrines ras­semblent des cen­taines et plus d’objets, docu­ments divers – sur­tout des pho­tos la mon­trant dans toutes les cir­cons­tances, aux côtés des grands de ce monde et de la poli­tique. C’est en fait une exhi­bi­tion plu­tôt impu­dique visant à célé­brer par l’exemple le modèle de la réus­site indi­vi­duelle à l’américaine. Par­tie de rien, la fille du pauvre mineur est deve­nue une icône de la coun­try et du show­biz .Preuve appor­tées par ces objets expo­sés, sa col­lec­tion de robes, par ses divers véhi­cules luxueux ache­tés ou offerts, ou par son ancien auto­car de tour­née qu’on visite jusqu’à la salle de bains où pendent robes de nuits et désha­billés de la star. C’est aus­si l’Amérique !

Tout autre pro­pos au musée de Cheyenne qui, sans répondre vrai­ment aux canons muséo­gra­phiques, pré­sente un réel inté­rêt anthro­po­lo­gique par l’authenticité du maté­riau ras­sem­blé et, du coup, la vision qu’il donne de l’Amérique en créa­tion – et en marche, ou plu­tôt en route vers l’ouest. Les pho­tos ci-des­sous devraient être assez par­lantes à cet égard, notam­ment s’agissant du chuck-wagon, cette car­riole brin­que­ba­lante avec ses arceaux et sa toile blanche, si emblé­ma­tique de la Conquête et des wes­terns. C’est aus­si la rou­lotte du roma­ni­chel d’Europe, par laquelle il voyage de manière auto­nome.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l'Ouest.

Le chuck-wagon , emblème de la Conquête de l’Ouest.

Nous avons refait en par­tie le che­min dans ce « cam­ping car » dont le confort, et la vitesse, feraient s’évanouir plus d’un glo­rieux migrant du XIXe siècle ! Les mêmes, alors, péri­raient d’apoplexie face à ces rou­lottes géantes et luxueuses, cer­taines trac­tées d’autres moto­ri­sées, dépla­cées par leurs des­cen­dants d’État en État, qui pour des vacances au chaud, ou au frais ; qui pour y vivre à l’année après avoir ven­du la mai­son en dur, trop chère à entre­te­nir – trop immo­bile aus­si, sans doute.

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Un couple de retrai­tés de l’Indiana vit dans cette rou­lotte le moi­tié de l’année en sui­vant les bien­faits du cli­mat.

Ne par­lons pas des puis­sants trucks aux mines pati­bu­laires, si nom­breux à sillon­ner le pays. Mais lais­sons par­ler le pick-up, camion­nette moderne et certes loin­taine du chuck-wagon, héri­tier de la fonc­tion uti­li­taire à laquelle se serait gref­fé, en image mythique, le mâle cow-boy pas­sé du che­val au che­val-vapeur. Rou­ler en pick-up, c’est affir­mer des valeurs du pay­san rustre – genre « red neck » du Ten­nes­see –, celle du tra­vailleur manuel qui a besoin de l’outil pra­tique, et pour une part aus­si celle de l’intello qui se la joue plu­tôt couillue – voir Clint East­wood en pho­to­graphe et Stet­son dans Sur la Route de Madi­son… D’où ces flam­bants pick-up pour retrai­tés riches, recher­chant l’alliance du « wagon » de luxe et du sym­bole viril.

CheyenneCheyenne, 60.000 habi­tants, capi­tale du Wyo­ming, consti­tue un de ces concen­trés d’Amérique comme nous les aimons – c’est même pour ça qu’on y a séjour­né avec le plus grand inté­rêt. Son ancienne gare, très euro­péenne d’allure, abrite le musée de l’Union Paci­fic Rail­road – remar­quez qu’il s’agit encore et tou­jours de route… Oui, que serait aus­si l’Amérique états-unienne sans son che­min de fer, son wagon pos­tal, ses lignes télé­gra­phiques, ses attaques de ban­dits ? Et ses voya­geurs impro­bables, telle cette élé­gante cha­peau­tée, sac-valise à la main, à peine des­cen­due du train, regard confiant – sculp­ture de Veryl Good­night, de 2011, sous­crip­tion des citoyens de Cheyenne, « en hom­mage au rôle des femmes dans le déve­lop­pe­ment de l’Ouest, le Wyo­ming étant le pre­mier État à accor­der le droit de vote aux femmes. » La sta­tue est inti­tu­lée « A New Begin­ning », un nou­veau départ – et c’est tout dire.

Les che­vaux allaient pro­gres­si­ve­ment lais­ser la place au rail pour le trans­port, puis aux véhi­cules à moteur – encore fal­lait-il trou­ver les éner­gies cor­res­pon­dantes : c’est dire l’importance fon­da­men­tale de la houille et du pétrole ; c’est enga­ger un pan entier de l’histoire amé­ri­caine, son impé­ria­lisme, sa poli­tique étran­gère. Il était écrit, ins­crit dans l’esprit de Conquête et pour ain­si dire dans le corps phy­sique des pion­niers, que l’Ouest ne s’arrêterait pas aux rivages du Paci­fique, le pour­tant bien nom­mé. Res­tons-en là.

La Mecque de l'habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

La Mecque de l’habillement du cow-boy et de la cow-girl – entre autres.

Les risques du métier

L’affaire se passe à Cody, chez Irma, le res­tau­rant de Buf­fa­lo Bill (voir épi­sode pré­cé­dent). Ce ven­dre­di soir, la grande salle est pleine à cra­quer, et c’est buf­fet. Robert, qui n’en rate pas une en ce domaine notam­ment, a repé­ré une purée d’huîtres de mon­tagne – un régal, m’assure-t-il. En effet. Nous en repre­nons même une seconde fois. Le reste suit, très bon, dont cette tranche de bœuf (nous avons aus­si goû­té le bison une autre fois), grande comme le Wyo­ming. Bref, excellent repas qui, de plus, n’a pas trop char­gé la note de frais…

Nous en étions res­tés là, ravis de cette gas­tro­no­mie wes­ter­nienne. Lorsqu’un éclat de rire puis­sant extrait Robert de sa lec­ture de voyage : il vient d’apprendre que les huîtres de mon­tagne sont bel et bien, oui, des couilles de tau­reau !

À Cheyenne encore, un autre musée, enfin un maga­sin, le maga­sin Wran­gler, une ins­ti­tu­tion locale, plus ancienne que la marque de blue-jeans. C’est une antre de l’équipement ves­ti­men­taire du cow-boy : cha­peaux, vestes, che­mises, jeans, bottes, cein­tures, boucles et autres innom­brables acces­soires. Là-des­sus, mon ami Robert m’en raconte une bien inté­res­sante à pro­pos de la guerre que se livrent les deux grandes marques de jeans : Levi’s, c’est plu­tôt pour les urbains bran­chés – coupe ser­rée devant et der­rière, mou­lant les fesses et le sexe. Wran­gler, c’est le jean du cow-boy, d’abord confor­table, sur­tout pour mon­ter à che­val, les jambes assez amples pour cou­vrir les bottes sans chi­chi. Autant dire deux concep­tions du monde.

Cheyenne tou­jours. Nous par­cou­rons la rue prin­ci­pale, celle des grandes scènes de wes­tern – on rêve quand même… Une vitrine nous attire, celle d’une sorte de mont-de-pié­té, un maga­sin-dépôt. Per­ceuses et outils divers, par­fums, gui­tares et bat­te­ries – colts, Win­ches­ter, char­geurs de Kalach­ni­kov.

En face, un bar nous tend les bras – un des deux seuls qui res­tent à Cheyenne, les autres, si nom­breux il y a encore quelques années [source : Robert] ont dis­pa­ru. Une enquête s’impose, d’autant que c’est le « hap­py hours ». La ser­veuse est aus­si diserte que joyeuse ; sans craindre le cli­ché, on la dira accorte, et le décol­le­té ave­nant. Robert opte pour un Jack-Daniel… au cin­na­mone (canelle). Vive l’aventure ! je m’y risque. Robert s’en délecte ; il est vrai­ment Amé­ri­cain. De l’interview de la ser­veuse, il res­sort que le com­merce de pro­fit a tué celui, moins ren­table, des bars – d’où leur dis­pa­ri­tion pro­gres­sive. Le sien a l’air de tenir. Il faut dire que la dame a des argu­ments, qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à nous dévoi­ler, même pour la pho­to [ci-des­sous] Tra­duc­tion de la devise tatouée : « Ne regrette pas ce que tu as / C’est exac­te­ment ce que tu vou­lais ». Nous repre­nons un autre whis­ky.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exactement ce que tu voulais ». Une philosophe.

« Ne regrette pas ce que tu as / C’est exac­te­ment ce que tu vou­lais ». Une phi­lo­sophe.

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)

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Road chronique américaine - 8 - Yellowstone, chaudron tellurique

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

2 mai 2015, same­di. Yel­lows­tone (Wyo­ming)

USA 2015 Béta StarRetour en arrière, main­te­nant que nous avons remis le cap vers l’est (troi­sième et der­nière semaine de la tra­ver­sée), his­toire de gar­der nos sou­ve­nirs au chaud. En quit­tant Cheyenne, notre objec­tif por­tait aus­si un nom mythique autant que tou­ris­tique : Yel­lows­tone, le plus ancien parc natio­nal du monde (1872), plus grand que la Corse, deuxième plus grand parc natu­rel des États-Unis après l’Alaska. Assez de super­la­tifs pour nous aiman­ter, tout comme ces quelque trois mil­lions de tou­ristes annuels.

Cheyenne-WyomingPour atteindre le Yel­lows­tone Natio­nal Park, c’est théo­ri­que­ment simple. Le Wyo­ming tient exac­te­ment dans un rec­tangle par­fait (c’est le seul État ain­si des­si­né) ; par­tant du coin en bas à droite (Cheyenne), il « suf­fit » de suivre la dia­go­nale jusqu’au coin en haut à gauche, soit 450 miles (envi­ron 700 km) – on a eu fait pire… C’était sans comp­ter sur les élé­ments : la route de l’entrée sud du parc était cou­pée, à cause de la neige encore abon­dante (le haut pla­teau se situe à une moyenne de 2.400 mètres d’altitude et le Eagle Peak atteint 3.462 mètres).

Seule pos­si­bi­li­té, prendre par le sud, lon­ger le mas­sif du Grand Teton – c’est son nom, d’origine fran­çaise ou fran­co­phone, comme de nom­breux noms de lieux-dits, de vil­lages et de villes ren­con­trés tout au long de notre périple. Faut-il rap­pe­ler que l’ancienne Loui­siane, ter­ri­toire fran­çais, s’étendait des Grands Lacs jusqu’au golfe du Mexique ? Et, comme dit l’ami Robert : « Si Napo­léon n’avait pas ven­du ce ter­ri­toire aux Etats-Unis, en 1803, l’autre jour t’aurais pu com­man­der un jam­bon-beurre au pre­mier bis­trot de San­ta Fé – et l’obtenir ! » Bref, quan­ti­té de noms à conso­nance fran­çaise (par exemple, en ce moment même, nous cam­pons près de la rivière Belle Fourche…) par­sèment encore une grande par­tie des Etats-Unis, il fal­lait tout de même le rap­pe­ler, non ?

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Le mas­sif du Grand Teton

Pour le coup, ce sont des Cana­diens fran­çais explo­rant la région qui ont ain­si bap­ti­sé « Grand Teton » – désor­mais sans accent – ces som­mets magni­fiques dont le plus haut culmine à 4.197 mètres. Leurs roches, âgées de plus de deux mil­liards d’années, sont par­mi les plus anciennes de la pla­nète. On a ain­si eu le loi­sir de les contem­pler suc­ces­si­ve­ment par leurs flancs est et ouest, en remon­tant vers le nord par l’Idaho. Bien nous en prit.

En effet, d’aucuns doivent savoir qu’il y a « quelque chose de Picar­die en moi »… Et me voi­là sou­dain pro­je­té dans une terre à patates. Et, tenez-vous bien, c’est cette par­tie de l’Idaho qui four­nit Mac Donald en pommes de terre ! Mais adieu la modeste Picar­die, voi­ci des champs à pertes de vue, des fermes-usines, des entre­pôts immense – mais aus­si des « caveaux » à l’ancienne, abris à pommes de terre… recou­verts de terre – et des camions-bennes en tous sens char­gées de futures « french fries ».

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Dans l’Idaho, à perte de vue, des champs de french-fries pour McDo.

Un détour qui valait le coup et qui a quand même fini par nous mener dans le fameux Yel­lows­tone, du nom des sources de la rivière « Roche jaune », bap­ti­sée ain­si par les cou­reurs des bois et trap­peurs cana­diens-fran­çais qui explo­raient et fai­saient du com­merce dans cette région au XVIIIe siècle. Elle fut ensuite tra­duite en anglais par « Yel­low Stone ». Cette appel­la­tion est sans doute elle-même issue d’une tra­duc­tion de la langue amé­rin­dienne, la « rivière de la roche jaune », réfé­rence à la cou­leur des pierres jaunes que l’on trouve dans le Grand Canyon du parc.

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Le Lower Gey­ser Basin

Toute cette zone pour­rait être qua­li­fiée de bouilloire vol­ca­nique. Envi­ron 300 gey­sers (les deux tiers des gey­sers de la pla­nète) témoignent de l’intensité des acti­vi­tés sou­ter­raines. Actuel­le­ment, Yel­lows­tone revit une phase sem­blable à sa pre­mière étape géo­lo­gique. La lave conti­nue de s’accumuler, fai­sant à nou­veau gon­fler l’écorce ter­restre de plu­sieurs cen­ti­mètres par an.

La plus grande par­tie du parc est située dans le Wyo­ming, tout au nord-ouest. Le reste déborde sur les États voi­sins de l’Idaho et du Mon­ta­na. Créé en 1872, le Yel­lows­tone est le plus ancien parc natio­nal du monde. Il s’étend sur 8 983 km2 (plus que la Corse), et consti­tue le deuxième plus grand parc natu­rel des États-Unis (hor­mis l’Alaska).

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L’une des figures emblé­ma­tiques du parc est le Old Fai­th­ful, le deuxième gey­ser le plus impor­tant au monde après le Strok­kur, en Islande. Toutes les 90 minutes envi­ron, il entre en action et pro­pulse une puis­sante et majes­tueuse trombe d’eau et de vapeur d’un blanc écla­tant. Le spec­tacle dure une tren­taine de secondes, devant quelques dizaines (en cette basse sai­son) d’admirateurs (dont nous-mêmes) conte­nus en cercle autour de cette mer­veille du monde.

En fait, le parc est par­se­mé de gey­sers, de fume­rolles, de sources chaudes ; la terre y prend des teintes sublimes, entrant en ébul­li­tion comme dans un chau­dron tel­lu­rique. On se prend à ima­gi­ner un Spiel­berg fil­mant ici un autre Ren­contres du troi­sième type. (l’original a d’ailleurs été tour­né dans le Wyo­ming), où la croûte ter­restre se sou­lè­ve­rait à des hau­teurs hol­ly­woo­dienne, englou­tis­sant des grappes de tou­ristes hur­lant d’épouvante… Bon.

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Le bison sau­vage a failli être frap­pé d’extinction.

Les ani­maux ne s’embarrassent guère de ce genre de délire – on le pré­sume. Ils se ras­semblent, innom­brables et en de mul­tiples espèces, atti­rés depuis des mil­lé­naires, voire des mil­lions d’années, par la cha­leur que dégage la cal­dei­ra de Yel­lows­tone, cette espèce de bouilloire gigan­tesque située sous une plaque vol­ca­nique à fond plat. Ils ne craignent ni les gey­sers, ni les relâ­che­ments sul­fu­reux déga­gés dans des gar­gouillis de boues aux cou­leurs les plus sub­tiles, au risque d’y périr asphyxiés, comme ces cinq bisons retrou­vés morts en 2004.

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Deux cari­bous femelles ont tra­ver­sé la rivière Madi­son pour paître sur la rive.

Le long de la rivière Madi­son, nous pou­vons admi­rer deux cari­bous femelles venus brou­ter des joncs. Nous en rever­rons par dizaines. Un peu plus loin, voi­ci un trou­peau de bisons sau­vages, comme en ver­ra tant – par­fois bar­rant notre route (il s’en tue ain­si une cen­taine par an, vic­times de la cir­cu­la­tion tou­ris­tique, rien que dans le parc). L’espèce sau­vage, datant de la Pré­his­toire, est désor­mais consi­dé­rée comme sau­vée de l’extinction : en 1902, on comp­tait moins de 50 bisons dans le Yel­lows­tone ; ils sont aujourd’hui envi­ron 4 000.

Yel­lows­tone abrite aus­si, dans ses prai­ries et sous ses forêts de type alpin, de nom­breux grands autres mam­mi­fères comme des ours noirs, des grizz­lys, des coyotes, des loups, des élans (ori­gnaux au Cana­da), des cerfs ou encore des trou­peaux sau­vages de wapi­tis. Nous ne les ver­rons pas tous, bien sûr ; d’autant que la route des lacs aus­si était cou­pée et que nous avons dû remon­ter par le nord, dans des pay­sages tou­jours aus­si gran­dioses.

Nous avons atteint le Mon­ta­na, qui se trouve, on le devine, en plein dans la conti­nui­té des Rocky Moun­tains. Même ravis­se­ment visuel… jusqu’à la nuit venue où nous déci­dons de jeter l’ancre dans la rue prin­ci­pale, et unique, de Cooke City – un « fameux port de pêche », comme j’aime à dire, tan­dis que Robert évoque le film Déli­vrance (déjà cité dans nos récits… c’est la réfé­rence quand on ne sait trop qua­li­fier l’Amérique des pro­fon­deurs…), ima­gi­nant des figures pati­bu­laires col­lées aux vitres de notre « chuck-wagon » – là, c’est une autre réfé­rence, à la Conquête de l’Ouest, et nous y revien­drons bien­tôt.

La nuit, entre nos deux tas de neige sale, entre les deux seuls réver­bères allu­més, fut aus­si tran­quille qu’ailleurs…

Cli­quer sur les pho­tos pour les agran­dir (© gp 2015)

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Road chronique américaine - 7 - William Cody, alias Buffalo Bill, faussaire de l’Histoire

 

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

1er mai 2015, ven­dre­di. Cody (Wyo­ming)

USA 2015 Béta CowboyCe sep­tième épi­sode a bien tar­dé, sans que rien ne s’arrête pour autant. Au contraire : si nos étapes rac­cour­cissent quelque peu, le temps que nous vivons semble s’accélérer du fait de l’intense beau­té des pay­sages et de leur charge his­to­rique. C’était atten­du, main­te­nant que nous avions tou­ché l’ouest, ce West si sym­bo­lique de toute l’histoire amé­ri­caine, là où tout se concentre, là où la mytho­lo­gie rejoint aus­si ses affa­bu­la­tions, toutes ces « his­toires » plus ou moins inven­tées, qui conti­nuent de nour­rir une cer­taine image des Etats-Unis. Et jus­te­ment, à pro­pos d’imagerie, nous avons choi­si, Robert et moi de pri­vi­lé­gier nos moments de navi­ga­tion fixés par les pho­tos, tout en déve­lop­pant ce qu’elles évoquent pour nous, dans notre recherche d’une vision actuelle et, autant que pos­sible, non sté­réo­ty­pée de cette Amé­rique qui, à nos yeux, demeure tou­te­fois fas­ci­nante.

CodyAu sor­tir du parc sublime de Yel­lows­tone, nous avons fait halte à Cody, au nord-est du Wyo­ming. Halte n’est pas le bon mot. Cette petite ville d’à peine 10.000 âmes consti­tue en fait le point d’orgue de notre périple, ce lieu que Robert tenait à me faire décou­vrir, parce qu’il per­met selon lui la meilleure com­pré­hen­sion de l’histoire amé­ri­caine.

C’est que la ville a été fon­dée par un cer­tain Buf­fa­lo Bill, alias William Cody, dont elle porte le nom. Cody est connue entre autres pour ses rodéos, certes, mais aus­si pour son musée consa­cré aux armes à feu, aux Indiens des plaines, à la faune et la flore de la région, aux peintres amé­ri­cains – et à la vie de William Cody. On y trouve une grande col­lec­tion de docu­ments et d’objets liés notam­ment à son Buf­fa­lo Bill’s Wild West Show.

Par­tons donc en images vers les ques­tion­ne­ments qu’elle per­mettent.

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Au départ, William Fre­de­rick Cody est un chas­seur de bisons, plu­tôt un tueur et, bien­tôt, un exter­mi­na­teur. Il fut l’agent sym­bo­lique de la poli­tique d’extermination lan­cée par le gou­ver­ne­ment fédé­ral  afin d’affamer les Indiens et, du coup, de les exter­mi­ner eux-mêmes. Des cen­taines de mil­liers de bisons (on ne sait au juste éva­luer ce mas­sacre) furent abat­tus, tan­dis que leurs peaux étaient récu­pé­rées par les skin­ners et trans­por­tées au long de la récente ligne de che­min de fer, la Paci­fic Rail­road.

Son sur­nom pro­vient du fait qu’il four­nis­sait en viande de bison (buf­fa­lo en anglais) les employés des che­mins de fer et qu’il gagna un duel en tuant, en une jour­née, 69 bisons contre 48 à son concur­rent.

Cody entre dans la légende grâce à l’écrivain Ned Bunt­line qui conta ses aven­tures. Son nom en langue indienne sioux était « Pahas­ka » qui signi­fie « che­veux longs ». Cette dis­tinc­tion phy­sique contri­bua à l’élaboration soi­gnée de son look, auquel s’identifia bien­tôt toute une géné­ra­tion de roman­tiques culti­vant un cer­tain retour à la Nature – non sans évo­quer, après coup, l’époque hip­pie…

De 1882 à 1912, il orga­nise et dirige un spec­tacle popu­laire : le Buf­fa­lo Bill’s Wild West. Une tour­née le conduit lui et sa troupe dans toute l’Amérique du Nord et en Europe. En 1889, il passe en France par Paris (trois mil­lions de spec­ta­teurs au pied de la Tour Eif­fel !), Lyon, Mar­seille et plus de cent villes.

Sit­ting Bull lui-même par­ti­cipe au Show en 1885 aux États-Unis et au Cana­da, se rési­gnant en quelque sorte, par néces­si­té per­son­nelle, à la défaite, voire à l’humiliation.

C’était un spec­tacle éton­nant pour l’époque, cen­sé recréer l’atmosphère de l’Ouest amé­ri­cain alors qu’il en des­si­nait entiè­re­ment la repré­sen­ta­tion selon un make believe – « faire croire » – pré­fi­gu­rant les grandes entre­prises de mys­ti­fi­ca­tion infan­ti­li­sante, celles de Walt Dys­ney en par­ti­cu­lier, tou­jours à l’œuvre, avec le suc­cès qu’on sait. Ce show a ain­si façon­né une mytho­lo­gie qui a lit­té­ra­le­ment détour­né le sens de l’histoire amé­ri­caine. 

Les scènes de la vie des pion­niers illus­traient des thèmes tels que la chasse au bison, le Pony Express (ser­vice de cour­rier rapide avec des mes­sages por­tés par les cava­liers à bride abat­tue à tra­vers les prai­ries, plaines, déserts et mon­tagnes de l’Ouest), l’attaque d’une dili­gence et de la cabane d’un pion­nier par les Indiens – et le tout en pré­sence de vrais Indiens consti­tuant le clou du spec­tacle et cau­tion­nant ain­si son « authen­ti­ci­té ».

Pour des mil­lions d’Américains et d’Européens com­men­ça alors le grand mythe du Far West qui ne s’éteindra plus et que le ciné­ma d’Hollywood, avec ses figures mythiques des géants de l’Ouest, contri­bue­ra à déve­lop­per.

Le cha­peau Stet­son, le ban­da­na et la che­mise du cow-boy ont été popu­la­ri­sés par Buf­fa­lo Bill alors que tous les cow-boys n’en por­taient pas. La majo­ri­té d’entre eux por­taient un som­bre­ro, moins chaud et beau­coup moins cher que le Stet­son. Les grandes coiffes amé­rin­diennes faites de dizaines de plumes n’étaient uti­li­sées que dans quelques tri­bus et seule­ment lors de grandes et rares occa­sions. La plu­part du temps, les Amé­rin­diens ne por­taient que des coiffes de quelques plumes. C’est le spec­tacle de Buf­fa­lo Bill qui a fait entrer les grandes coiffes dans l’imaginaire col­lec­tif. [Sources Wiki­pe­dia et le Musée de Cody].

Le musée de Cody, remar­quable en tous points, per­met de décons­truire le mythe de Buf­fa­lo Bill et de la Conquête de l’Ouest – pour peu qu’on y soit prêt. Car, à l’inverse, il peut tout aus­si bien contri­buer à entre­te­nir la fable auprès de ses propres croyants.

Ou com­ment le mythe de Buf­fa­lo Bill et celui du Far-West ont pure­ment et sim­ple­ment mas­qué un double géno­cide : celui des Amé­rin­diens et des bisons. Un peuple et une espèce qui ont failli tota­le­ment dis­pa­raître.

Cody, où nous séjour­nons, a su tirer pro­fit de son héros local, fon­da­teur réel de la ville, et de sa légende. L’exploitation tou­ris­tique y est cepen­dant assez dis­crète, tenant en quelques sculp­tures de bronze – de belle fac­ture, comme les nom­breuses autres qui par­sèment les villes et la cam­pagne état­su­niennes –, ras­sem­blées autour du musée.

Bill Cody – Hard and Fast - All the Way. Bronze de Peter Fillerup. Cody, Wyoming

Bill Cody – Hard and Fast - All the Way. Bronze de Peter Fille­rup. Cody, Wyo­ming

Les com­mer­çants, eux, ont moins de scru­pules à expo­ser leur bim­be­lo­te­rie « buf­fa­lienne ». La trace la plus concrète du per­son­nage est cepen­dant his­to­rique : il s’agit de l’Hôtel Irma, ouvert en 1902, que William Cody a fait construire et auquel il a don­né le nom de sa fille cadette. Le lieu, deve­nu le centre vivant de la ville, est aujourd’hui clas­sé monu­ment his­to­rique. Il com­prend un bar très fré­quen­té et un res­tau­rant dont la salle vaut réel­le­ment le détour : les boi­se­ries, ornées de mul­tiples ani­maux natu­ra­li­sés, y sont magni­fiques – et tout par­ti­cu­liè­re­ment l’impo­sant bar en bois de ceri­sier offert par la reine Vic­to­ria.

Un res­tau­rant où, par ailleurs, on y déguste de la bonne cui­sine amé­ri­caine – comme le pain de viande et des côtes levées – à prix fort rai­son­nable. Cette infor­ma­tion rele­vant d’un authen­tique jour­na­lisme de ter­rain. « Un jour­na­lisme gour­mand », tient à pré­ci­ser Robert, qui ne plai­sante pas sur ces ques­tions.

PS – Une par­tie impor­tante de ce magni­fique musée de Cody est consa­crée au monde amé­rin­dien sous un angle anthro­po­lo­gique ; nous y revien­drons spé­cia­le­ment.

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Road chronique américaine - 6 - Colorado. Même le sheriff prend de la hauteur

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

25 avril 2015, same­di, Colo­ra­do

USA 2015 Béta Star

Épi­sode « plus », tou­jours plus, etc. Selon le cre­do désor­mais si répan­du de la crois­sance rédemp­trice. Ici, c’en est la Mecque, si j’ose dire (j’ose). Tout est plus, donc, et de pré­fé­rence « world famous », au nom de l’impe­rium. Mon ami Bob, Qué­bé­cois pur érable, est aus­si Nord-Amé­ri­cain. Il aime la coun­try (déjà prou­vé), le steak sai­gnant (pas seule­ment), des char­cu­te­ries bizarres au goût de sucre et d’on ne sait quoi. Il adore l’Amérique tout autant qu’il peut la détes­ter s’agissant de ses excès – non, seule­ment de ses outrances. Alors, le Bob a vou­lu grim­per sur le toit du monde US, non pas à pied, certes non, mais en emprun­tant la voie fer­rée du Pikes Peak Cog Rail­way, le Train à cré­maillère du pic Pikes.

Colorado-Springs

Colorado-Springs.

Depuis Colo­ra­do-Springs, ancienne ville olym­pique. Ce sera là-Haut. © gp

Évi­dem­ment, j’ai adhé­ré à cette extra­va­gance bon enfant, redou­tant un peu le traîne-couillons local. Car, fran­chouillard sur les bords, je connais­sais le Train jaune des Pyré­nées, n’est-ce pas ?… J’aurais été con : ne s’agit-il pas moins du World’s Highest cog train, ascen­ding Pikes Peak in all sea­sons, per­met­tez, le plus haut train à cré­maillère du monde, attei­gnant le pic Pikes en toutes sai­sons. « Enjoy the invi­go­ra­ting gran­deur ! », ajoute le dépliant, sans exa­gé­rer, pour le coup : 14 110 pieds, soit 4.300 mètres au som­met en par­tant de 1.900 mètres, des pentes à 14 %, une heure et demie dans chaque sens. Le die­sel qui s’accroche à la cré­maillère, avec ses deux wagons et ses deux cents pas­sa­gers, semble par­fois sur le point de flan­cher. Deux zones de croi­se­ment per­mettent la rota­tion des deux trains (de fabri­ca­tion suisse).

Colorado-Springs

À bord, une hôtesse d’un âge incer­tain, « chauffe » le Tou­riste de sa voix très nasillarde, pimen­tant d’anecdotes usées l’histoire de la ligne, insis­tant sur le sublime du pay­sage, l’héroïsme des cher­cheurs d’or (on voit une ancienne mine au loin)… Certes, la vue est gran­diose – quelques pho­tos le diront assez, les miennes s’ajoutant au mitraillage conti­nuel, n’insistons pas.

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http://en.wikipedia.org/wiki/Manitou_Springs,_Colorado

Pas­ser la dénei­geuse chaque jour.

Bien­tôt, nous voi­là dans la neige – le Qué­bé­cois dit ne pas vou­loir regar­der, lui qui sort à peine de l’hiver cana­dien ! Par endroits la couche dépasse la hau­teur du train ; la voie doit être dénei­gée chaque jour. Au som­met, libé­ra­tion pour une demi-heure ! Quelques-uns vont bra­ver la neige, celle qui tombe et l’amoncelée qui cède sous les pieds tou­ris­tiques ; d’autres iront consom­mer au super-mar­ché des sou­ve­nirs, se réchauf­fer auprès de la mar­chan­dise en ses som­mets.

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Ça caille sec, si je puis oser ce rac­cour­ci. Sur­tout, l’oxygène se fait rare, les gui­boles ramol­lissent, les ver­tiges menacent. On par­vient au bel­vé­dère, là où l’on se fait tout spé­cia­le­ment prendre en pho­to.

Colorado-Springs.

Lieu et moment his­to­riques, en ce som­met vic­to­rieux où un monu­ment témoigne d’un autre mythe amé­ri­cain, ain­si que le raconte Robert :

« Ce qu’on voit là, ce sont les paroles gra­vées dans le bronze de Ame­ri­ca The Beau­ti­ful. C’est le second hymne patrio­tique amé­ri­cain, celui qui se chante la main sur le cœur, quand le pre­mier, l’officiel Star-Spank­led Ban­ner (La Ban­nière étoi­lée), se chante la main au képi… Chaque année lors de grands évé­ne­ments spor­tifs comme le Super Bowl (cham­pion­nat le plus pres­ti­gieux du foot­ball amé­ri­cain), un artiste chante Ame­ri­ca The Beau­ti­ful avant le début du show ou du match. Alors, si on trouve le texte de cette chan­son au som­met du Pikes Peak, c’est parce qu’il a été écrit sur cette mon­tagne, à mi-che­min de celui qu’on a gra­vi en train. Son auteur, Katha­rine Lee Bates, devait le publier comme poème dans The Congre­ga­tio­na­list, en 1895. Il fut ensuite mis en musique par Samuel A. Ward et devint bien­tôt le “second hymne”, repris par des dizaines de chan­teurs comme Elvis Pres­ley et Frank Sina­tra ; il figure aus­si cou­ram­ment dans les recueils de chant des congré­ga­tions reli­gieuses. »

http://en.wikipedia.org/wiki/Manitou_Springs,_Colorado

« Ils l’ont fait ! »

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Nous quit­tons Mani­tou-Springs (le Mani­tou est le chef spi­ri­tuel chez les Amé­rin­diens), char­mante sta­tion de mon­tagne aux bou­tiques sty­lées ; direc­tion Den­ver avec l’intention d’une étape de cam­ping sau­vage. Hési­tant sur la sor­tie d’autoroute à prendre, Robert alors à la barre, redresse et mord légè­re­ment sur le mar­quage au sol, déclen­chant aus­si­tôt der­rière nous un déluge d’éclairs rouge et bleu… Sur­gi d’on ne sait où, c’était le diable en uni­forme de she­riff… Leçon de conduite, papiers, contrôle depuis la voi­ture. Der­rière l’étoile bien asti­quée, l’homme est aus­si ferme que cour­tois, sinon aimable. Tout étant en ordre, il se pro­pose de nous « cou­vrir » jusqu’à la bonne sor­tie et, là-des­sus, nous remet sa carte de visite avec son grade, son matri­cule et son numé­ro de télé­phone ain­si que celui de sa patrouille pour une aide éven­tuelle ou un com­men­taire à noti­fier sur les condi­tions de son inter­ven­tion. Le tout, dans le but, expri­mé au dos de la carte, de pro­mou­voir les valeur d’Honneur, de Devoir et de Res­pect… On croit rêver !

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Road chronique américaine - 5 - Au Nouveau-Mexique, le far-west se rapproche

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

24 avril 2015, ven­dre­di, Nou­veau-Mexique

USA 2015 Béta CactusNous voyons défi­ler ces pay­sages infi­nis. Notre road chro­nique comme un tra­vel­ling sans fin (presque) repous­sant des hori­zons d’océans. Cette ivresse là nous a pris en par­ti­cu­lier dès le Nou­veau Mexique, État du sud-ouest mar­quant plu­sieurs chan­ge­ments : cha­leur plus mar­quée, végé­ta­tion bien avan­cée, puis des prai­ries her­bues deve­nant de plus en plus cou­leur de sable, se trans­for­mant presque en savanes. État his­pa­nique qui, comme son nom l’indique, fut sous domi­na­tion du grand voi­sin du sud, avant de rejoindre la fédé­ra­tion des Etats-Unis. L’espagnol y est la seconde langue en usage.

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Le nom Nou­veau-Mexique (en espa­gnol Nue­vo Méxi­co et en nava­jo Yootó Hahood­zo ; en anglais New Mexi­co) a été don­né par les Espa­gnols aux terres situées au nord du Rio Grande (la région supé­rieure du Rio Grande a été appe­lée Nue­vo Mexi­co dès 1561). Le nom a été angli­ci­sé et don­né éga­le­ment aux terres cédées aux États-Unis par le Mexique après la guerre mexi­co-amé­ri­caine. Le nom Mexique pro­vient de la langue aztèque et signi­fie « dans le nom­bril de la lune ». [Mer­ci Wiki !]

Notre mode de navi­ga­tion, défi­ni taci­te­ment, comme il est venu : Nous rou­lons, nous rou­lons, tant que nous ne sommes pas déviés par une attrac­tion impé­rieuse. En quelque sorte « à la Mon­taigne » : « S’il ne fait pas beau à droite, je prends à gauche. » Cepen­dant que la boucle du périple a tout de même été esquis­sée, avec le calen­drier. Donc nous pre­nons cha­cun notre quart à la barre. Robert démarre en pre­mier tan­dis qu’à l’arrière, dans ma salle de rédac­tion… j’assure la chro­nique. L’après-midi, je ne dirai pas que c’est l’inverse ; car si je prends bien la barre, Robert lui pique de la gaufre pour une bonne sieste. À part ça, nous devi­sons régu­liè­re­ment, par­ta­geant impres­sions, points de vue, infor­ma­tions, blagues diverses. « Bouf­fer de l’asphalte » ne sau­rait suf­fire à nour­rir notre insa­tiable curio­si­té, nous les Bou­vard et Pécu­chet de l’Amérique 😉

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À ce régime-là, nous avons par­cou­ru dans les 5.000 km en cinq jours, rou­lant au besoin la nuit pour déga­ger du temps de jour, ou pour en réser­ver aux pro­chains lieux repé­rés.

La cir­cu­la­tion est rela­ti­ve­ment pei­narde, les limi­ta­tions de vitesse étant res­pec­tées – 65, 70, 75 miles à l’heure, selon les États (100-110-120 km/h) ; mais le tra­fic est sou­vent intense, sur­tout avec les innom­brables trucks, si impres­sion­nants quand ils vous doublent.

Les auto­routes sont presque toutes gra­tuites, mais pas tou­jours en bon état, sur­tout dans le Mid­west.

Nous vou­lions faire escale à Albu­querque, comme ça, sans trop savoir, peut-être doute à cause de l’exotisme du nom, celui du vice-roi his­to­rique de la Nou­velle-Espagne. Mais cette ville s’est défi­lée sous nos roues, comme un fan­tasme : pas la moindre indi­ca­tion de dow­town (centre ville), pas d’édifices mar­quants visibles, pas de gratte-ciel arro­gants, rien qui attire l’œil du voya­geur un peu pres­sé. Une grande tran­chée auto­rou­tière, certes, des bou­le­vards à angle droit, les enseignes habi­tuelles du biz­ness… Une non-ville, à nos yeux, mais un sou­ve­nir quand même, celui-là d’une vision fan­to­ma­tique…

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Plon­gée vers San­ta Fe ©gp-2015

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C’est ain­si que le cap fut mis sur San­ta Fe, capi­tale de l’État (2 134 m d’altitude, la plus haute des Etats-Unis)., mal­gré ses – seule­ment – 68.000 habi­tants. Dans notre pro­gramme, San­ta Fe était pré­cé­dée de sa répu­ta­tion de « deuxième ville d’art » du pays, après New York – bigre ! De fait, musées et gale­ries abondent, plus mar­chands que moins – ce qui consti­tue, en effet, un cri­tère de clas­se­ment tout à fait états-unien.

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Bien char­mante ville, très « lati­no » et his­pa­nique pour moi­tié, où les Indiens (2 % de la popu­la­tion) y sont relé­gués, comme ailleurs, au rang folk­lo­rique déjà évo­qué ici. À preuve fla­grante, cette riante place Natio­nale, car­rée, ados­sée au Palais des gou­ver­neurs et à ses arcades ; c’est là qu’une tren­taine d’Amérindiens tiennent bou­tique, à même le trot­toir, l’air plus que mélan­co­lique, voire désa­bu­sé. Il suf­fit de tra­ver­ser la pla­cette pour buter sur des dizaines de gale­ries de luxe qui vantent, et vendent, l’artisanat autoch­tone et l’art dit contem­po­rain qui s’en ins­pire plus ou moins.

Fon­dée par les Espa­gnols en 1607, San­ta Fe (Vil­la Real de San­ta Fé de San Fran­cis­co de Asís en espa­gnol, signi­fiant en fran­çais Ville royale de Sainte Foi de Saint Fran­çois d’Assise) a gar­dé une grande uni­té visuelle, avec ses construc­tions en « adobe » (briques d’argile séchées au soleil). San­ta Fe serait aus­si la ville la moins pol­luée du monde, selon une étude menée par l’OMS.

Pour en reve­nir à l’État du Nou­veau-Mexique, rap­pels tout de même indis­pen­sables : Easy Rider, le film de Denis Hop­per, y a été tour­né en 1969 ; de même Mila­gro, de Robert Red­ford (1988) ; La Tri­lo­gie des Confins (1992-98), les romans « wes­tern » de Cor­mac McCar­thy se situent au Nou­veau-Mexique. Enfin, c’est à Ross­well, au sud-est de l’État, qu’un ovni se serait écra­sé en 1947…

À suivre

–––

Rat­tra­page côté images, celles-ci pou­vant être de nou­veau insé­rées ; on ver­ra plus tard pour les pré­cé­dents épi­sodes… Mer­ci spé­cial à Daniel D; de la base infor­ma­tique de Venelles, pour ses conseils avi­sés !

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Road chronique américaine - 4 - Big Texan ne craint ni la barbaque, ni la mort

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

23 avril 2015, jeu­di, Texas

Quit­té le Ten­nes­see (Nash­ville et Mem­phis), tra­ver­sé l’Arkansas (pro­non­cer « ârkins­sâ », le â tirant sur le o…), dépas­sé Lit­tle Rock (ses tris­te­ment fameuses émeutes raciales de 57-59), chan­gé de fuseau horaire, fran­chi le Mis­sis­sip­pi, la Cana­dian River, le fleuve Arkan­sas, sur­fé sur des miles et des miles dans l’Oklahoma, lais­sé dans notre sillage Okla­ho­ma City, El Reno et Clin­ton (pas l’autre), bor­du­ré une tor­nade, le tout sans avoir ren­con­tré un seul Che­ro­kee, pas un Apache des Grandes Plaines (mais nous ne sommes pas entrés dans leurs réserves). « It’s a long, long trip », oh yes !

[Ici, objec­tion de mon coéqui­pier : – Non, tu n’en sais rien : des Indiens, on en aura for­cé­ment croi­sé, pas des emplu­més bien sûr, mais des assi­mi­lés, deve­nus rou­tiers, arti­sans, ouvriers ou autres. Du point de vue cultu­rel, ils n’ont plus d’autre droit, d’autre recon­nais­sance que folk­lo­rique. Hol­ly­wood les aura pres­sés comme des citrons et réduits à être des sous-pro­duits plus ou moins exo­tiques. Alors que, selon les États, les Amé­rin­diens sont encore dans les 10% de la popu­la­tion. – Dont acte, c’est plus clair ! ]

Oui, nous bouf­fons du bitume ! Le long tra­vel­ling nous acca­pare assez, dans la mono­to­nie aus­tère des pay­sages de l’Arkansas et de l’Oklahoma, États pauvres du Mid­west.

Et nous voguons sur la route du mythe pas excel­lence, la fameuse « 66 », la « mother-road », celle de la Conquête de l’Ouest, 3.600 kilo­mètres entre Chi­ca­go et San­ta Moni­ca en Cali­for­nie. Nous l’avons prise à plu­sieurs reprises sans le savoir, cette Six­ty Six qui n’existe plus, ayant été déclas­sée en 1985, rem­pla­cée par l’autoroute 40 qui nous porte depuis et, en ce moment même entre Ama­rilla et Albu­querque, Nou­veau-Mexique. Mais elle a de beaux restes, la « 66 », enfin des restes pré­sen­tables, entre­te­nus au nom du tou­risme de rap­port, autant que par cette néces­si­té « mytho­gra­phique » – excu­sez le gros mot, mais c’est notre sujet de curio­si­té. [Pho­tos à l’appui, sans doute au retour, de même qu’une carte, qui s’impose].

Or, nous voi­ci au Texas. Où mieux qu’ici, en ce deuxième État de l’empire par la taille après l’Alaska (plus éten­du que la France, 26 mil­lions de Texans à majo­ri­té répu­bli­caine, faut-il le pré­ci­ser et évo­quer le clan des Bush ?), où mieux qu’au Texas, évo­quer la notion de gran­deur ? Ou plu­tôt non : de déme­sure, cette notion qui marque tant l’esprit amé­ri­cain, qui imprègne les com­por­te­ments, les valeurs cen­trées autour de l’espace et de ses conquêtes – de la terre à la Terre elle-même, jusqu’au Ciel, celui de l’espace (« À vous Hous­ton ! ») et celui des cieux célestes des hal­lu­ci­nés du Dieu unique, venus à bout de ces arrié­rés poly­théistes à plumes et leurs mytho­lo­gies « de paco­tille », tan­dis que s’imposent, au besoin par les armes, les valeurs de l’Argent-roi, des richesses osten­ta­toires, du Para­dis gagné à la force de la com­pé­ti­tion, de la vio­lence comme don­née cultu­relle.

Tout cela, nous l’avons en quelque sorte vécu « en live » dans le lieu même de la déme­sure : The Big Texan, à Ama­rillo, route 66. Son nom l’indique, c’est le domaine du gros, du beau­coup, du quan­ti­ta­tif d’abord. Il s’agit d’un immense « steak house » dou­blé d’attractions à la Dis­ney­land, se pré­sen­tant comme « World famous », selon le cli­ché domi­nant [qui agace tant Robert ; sous ce qua­li­fi­ca­tif « de renom­mée mon­diale », il voit toute cette pré­ten­tion à domi­ner la pla­nète]. Donc, c’est un res­tau­rant à viande de bœuf, décor et ambiance « wes­tern », « beau­ti­ful Texas cow­girls », bien nour­ries, et autres cow­boys de charme ser­vant jusqu’à cinq cents car­ni­vores affa­més – et assoif­fés.

Du vent dans le pétrole

Éton­nants, ces immenses champs d’éoliennes en plein Texas, pays du pétrole triom­phant. Des éoliennes pas cen­taines, plu­tôt par mil­liers, à perte de vue. Et de-ci de-là, des appels à recru­te­ment dans ce sec­teur. Signe des temps ? Anti­ci­pa­tion de l’épuisement pro­gram­mé des puits et inves­tis­se­ments mas­sifs dans l’énergie renou­ve­lable ?

La mai­son com­prend sa bou­che­rie, ça va de soi, mais aus­si sa bras­se­rie [excel­lente bière, je dois dire] et encore : un hôtel du même style, des bou­tiques de « sou­ve­nirs », un saloon, une gale­rie de tir avec selles de che­val…, une salle de poker, un ser­vice de limou­sine (tapa­geuse bagnole au capot sur­mon­té d’une paire de cornes de vaches) par laquelle nous avons été trans­por­tés, pré­cieux clients-rois si pos­sible bar­dés de dol­lars. Chaque tablée a aus­si droit à une aubade par trois folk­leux (gratte et chant nazillard, vio­lon, contre­basse) qu’on croi­rait sor­tis de Déli­vrance (John Boor­man, 1970), film des très grandes pro­fon­deurs amé­ri­caines…

Le coup de génie (rela­tif au biz­ness) de la famille Lee, pro­prié­taire exploi­tant depuis 1960 – les Lee de la lignée du géné­ral en chef sudiste qui a capi­tu­lé à la bataille de Get­tys­burg [voir notre épi­sode pré­cé­dent sur le sujet : tout se tient !] –, donc le coup de génie en ques­tion, c’est le coup de pub sui­vant : offrir un steak de 72 oz – un peu plus de deux kilos ! – à qui­conque réus­si­ra à le man­ger (ingur­gi­ter, ava­ler, glou­ton­ner) en moins d’une heure, avec ses gar­ni­tures !

Un tel exploit, bien sûr, vaut mise en scène. Tiens, voi­là deux can­di­dats, ova­tion­nés par la salle, mon­tant sur le ring, une estrade dres­sée devant le bar­be­cue (géant), sur­mon­tée de six chro­no­mètres en chiffres de néon rouge (six chal­len­gers peuvent concou­rir à la fois), encou­ra­gés avec force par le meneur de céré­mo­nie. On avance la bar­baque. Ova­tions. Qui, de l’homme ou de la « bête » va l’emporter ? On entoure les com­bat­tants, pho­tos de toutes parts – oui, de vraies condi­tions idéales pour un excellent repas entre amis… Et c’est par­ti !

Nous n’avons pas atten­du la fin du match… Auront-ils gagné ou, sinon, été condam­nés à payer le prix du repas, soit 72 dol­lars ?

À pro­pos de condam­né, cette extra­va­gance à peine croyable : pour un dol­lar dans la fente, vous vous offrez, « for a scho­ck­link­ly good time », les sou­bre­sauts d’un man­ne­quin condam­né à mort, élec­tro­cu­té sur sa chaise élec­trique ! Est-ce là spec­tacle conce­vable ailleurs, en civi­li­sa­tion ?

(À suivre – tou­jours sans images, déso­lé)

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Road chronique américaine - 3 - Nashville, sa country, ses péquenauds, sa Calamity Jane

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

Mar­di 21 avril 2015

L’ancre levée, nous quit­tons ce havre de sta­tion­ne­ment où nous avons pas­sé la nuit entre deux « trucks » – rien à ajou­ter. Objec­tif Nash­ville, capi­tale du Ten­nes­see et de la « coun­try music ». Rien, a prio­ri, qui m’y eût atti­ré ; rien « en moi de Ten­nes­see » ni de sa musique de et pour péque­nauds. Mais atten­tion à ce que j’écris là qui frise l’outrage à l’ami.

Robert aime la « coun­try », qui fait par­tie de sa culture, à par­tir de l’adolescence, qu’il a contri­bué à pro­mou­voir via Radio Cana­da. Aller à Nash­ville res­semble fort à une obli­ga­tion anthro­po­lo­gique, le point de jonc­tion avec l’homo ame­ri­ca­nus moderne, le gar­çon vacher et à che­val, ce cow-boy du mythe fon­da­teur. On en croise de loin­tains des­cen­dants, plus ou moins frin­gants, sur les trot­toirs du Broad­way local où s’alignent sans dis­con­ti­nuer, bou­tiques de sou­ve­nirs, hon­ky-tonks, bars musi­caux tra­di­tion­nels, et coun­try-poli­tans, leurs concur­rents plus com­mer­ciaux.

Sur les trot­toirs aus­si, des Elvis en résine, très pri­sés pour les cli­chés-sou­ve­nirs ; bien qu’originaire de Mem­phis, le King a été acca­pa­ré par Nash­ville, qui a for­te­ment contri­bué à sa noto­rié­té (il y a enre­gis­tré de nom­breux disques). La capi­tale mon­diale de la coun­try résonne aus­si de musique rock et même hard, et c’est sans doute la plus éton­nante des curio­si­tés de Broad­way que d’être enva­hi d’appels musi­caux plus divers et nuan­cés qu’on le croi­rait. Même le coun­try bous­cule (gen­ti­ment) la tra­di­tion, se métis­sant à l’occasion de rock élec­trique. En la décou­vrant, Nash­ville semble en effet bien conforme à son pro­fil mon­dia­li­sé : le biz­ness y fonc­tionne à plein autour de la paco­tille folk­lo – bottes, cha­peaux, fringues et tout un bazar ultra-kitch carac­té­ris­tique du chic amé­ri­cain du Sud blanc.

Mais je découvre avec sur­prise une cité pim­pante d’allure plu­tôt modeste à l’ombre de ses quelques gratte-ciel assez élé­gants et néan­moins bien triom­pha­listes – c’est leur fonc­tion pre­mière –, tel celui d’AT&T, l’imperium télé­pho­nique qu’on dirait diri­gé par Bat­man « en per­sonne ». Une belle rivière tra­verse la ville, d’un côté la coun­try, de l’autre le stade de foot­ball amé­ri­cain, un « modeste » 80.000 places.

La san­té avant la musique

Depuis les années 1960, Nash­ville est le second centre de pro­duc­tion musi­cale aux États-Unis après New York. En 2006, son impact éco­no­mique a atteint 6,4 mil­liards de dol­lars, géné­rant 19.000 emplois.(Gib­son, le fameux fabri­cant de gui­tares y a son siège).

Mais c’est le sec­teur des soins de san­té qui est le plus impor­tant, avant le tou­risme et la musique. Nash­ville est le siège de plus de 250 com­pa­gnies, dont Hos­pi­tal Cor­po­ra­tion of Ame­ri­ca, le plus grand opé­ra­teur pri­vé d’hôpitaux dans le monde (18,3 mil­liards de dol­lars par an, 94 000 emplois).

Les autres indus­tries prin­ci­pales sont les assu­rances, la finance et l’édition – sur­tout reli­gieuse. Plu­sieurs films ont été fil­més à Nash­ville, dont La Ligne verte, Le Der­nier Châ­teau, Gum­mo, Nash­ville Lady et le film de Robert Alt­man, Nash­ville, dont l’action se déroule dans la ville. [Avec Wiki­pe­dia]

Dire que tout baigne au pays de la musique pay­sanne, sûre­ment pas. Des affi­chettes à l’entrée des « saloons » rap­pellent l’interdiction d’y intro­duire des armes, même si les bou­tiques abondent en pis­to­lets de plas­tique des­ti­nés, on n’en doute pas, à édu­quer les enfants. La vio­lence, on le sait, est ici endé­mique – pas seule­ment aux Etats-Unis ! – où elle exprime spé­cia­le­ment une valeur fon­da­trice, avec son culte des armes qui n’aurait d’égal que l’omniprésence des reli­gions et des sectes.

On pour­rait aus­si louer cette bon­ho­mie appa­rente des bars musi­caux avec leurs publics de tous âges et de toutes condi­tions – mais seule­ment pour Blancs. Rap­pe­lons au pas­sage com­ment Elvis Pres­ley et le rock ont lit­té­ra­le­ment contré – au pro­fit du pro­fit ! – la « black music », qui avait bien d’autres res­sources, il est vrai. Bref, Nash­wille est bien une ville blanche, les Noirs, eux, se trou­vant plus à l’ouest, à Mem­phis.

En quit­tant la ville, sur la vitre arrière d’un pick-up conduit pas une femme, ces mots en rouge vif : « Red Neck Woman » méritent une expli­ca­tion. Voi­là que les femmes – du moins cer­taines – en vien­draient à reven­di­quer le sta­tut jusque là car­ré­ment macho du « cou rouge », ce red neck carac­té­ris­tique du pécore réac, de droite, affec­té aux champs et aux vaches ! « Avant » et depuis l’histoire de l’épopée, la femme n’existait que par l’homme, le mari. La voi­là qui se reven­dique pour elle-même, pas pour autant fémi­niste ni de gauche, certes… Quoique, à lire le com­plé­ment de l’autocollant : « I miss my ex, but my aim is get­ting bet­ter all the time ! » sou­li­gné par le des­sin d’une cible… Dif­fi­cile à tra­duire ! On s’est échi­né, Robert et moi, à démê­ler les double sens de cette phrase si char­gée. En gros : « J’ai lar­gué mon ex, je manque de cible ». Une nou­velle géné­ra­tion de Cala­mi­ty Jane ?

Je com­prends mieux le sens que Robert a vou­lu don­ner à cette étape et à tout ce périple : ten­ter de com­prendre ce pays « qui n’est pas un pays », pour paro­dier un cer­tain Gilles Vigneault, mais un conti­nent, celui de la gran­deur exces­sive, des extrêmes, jusqu’aux extrêmes contra­dic­tions.

À suivre – tou­jours sans images (j’en veux à Word­Press, qui vient d’imposer une mise à jour – foi­reuse !)

Pour Cala­mi­ty : http://fr.wikipedia.org/wiki/Calamity_Jane

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Road chronique américaine - 2 - Pèlerins à Gettysburg

Suite du périple états-unien de Robert et Gérard

Lun­di 20 avril 2015

Nous filons plein sud, dans notre barque à roues, ce qu’en bon fran­çais on nomme un cam­ping-car. Plein sud pour mieux embou­cher le plein « far west », la route de la conquête.

Hier, tra­ver­sée de l’État de New York, puis celui de la Penn­syl­va­nie, objec­tif Get­tys­burg, lieu fon­da­teur s’il en est, là où les séces­sion­nistes escla­va­gistes du Sud ont été défi­ni­ti­ve­ment bat­tus par les Nor­distes. C’est là que, par contre­coup est né le concept d’Union, celui même des Etats-Unis ; c’est là qu’a été mis fin, dans le prin­cipe, à l’esclavagisme. Bref, c’est de la bataille de Get­tys­burg que date (1er-3 juillet 1863, plus de 50.000 morts des deux côtés) l’ère moderne de cette nation nais­sante. Le 19 novembre, lors de la céré­mo­nie de consé­cra­tion du champ de bataille, Lin­coln y pro­non­ça son fameux dis­cours, une adresse de deux minutes. En dix phrases, il replace son pays dans la ligne his­to­rique de la Décla­ra­tion d’indépendance des États-Unis et la guerre de Séces­sion comme une guerre pour la liber­té et l’égalité et contre l’esclavage. Dans la der­nière de ces dix phrases, Lin­coln crée le concept de « gou­ver­ne­ment du peuple, par le peuple et pour le peuple » repris entre autres en 1946 dans le der­nier ali­néa de l’Article 2 de la Consti­tu­tion de la qua­trième répu­blique fran­çaise.

La col­line est ponc­tuée des actes de bra­voure et de sacri­fice, par­se­mée de monu­ments éri­gés au nom de régi­ments mili­taires de tout le pays. Là encore, les faits d’arme, mêlés aux valeurs morales, rejoignent le flux mytho­lo­gique et l’Histoire.

Évi­dem­ment, c’est un lieu de pèle­ri­nage dont la petite ville très coquette et bour­geoise a tiré par­ti et pro­fits en de mul­tiples musées et bou­tiques de sou­ve­nirs. Depuis 1818, « The Dob­bin House Tavern » main­tient la flamme du sou­ve­nir. Six géné­ra­tions se sont employées à abreu­ver sol­dats et voya­geurs. Aujourd’hui, les tou­ristes y sont accueillis par le per­son­nel en cos­tumes à l’ancienne. La pho­to de Lin­coln côtoie les bou­teilles de bour­bon et, au fond, une réplique de dra­peau d’avant l’indépendance sym­bo­lise cette phase de l’Histoire où l’Union Jack se trou­vait enca­dré par les « stripes », ban­deaux rouges, sans les « stars » des futurs États.

Petit retour en Penn­syl­va­nie, État fon­dé par les qua­kers, aus­si puri­tains que tolé­rants, ce qui, du coup, atti­ra des légions de reli­gieux de toutes obé­diences – même si l’ombre de Luther demeure très pré­gnante, on en dénombre plus de cent. Dans la caté­go­rie des bizar­re­ries, c’est ici que sont ins­tal­lées les com­mu­nau­tés d’Amishs avec leurs car­rioles désuètes, leurs barbes immuables, pan­ta­lons à bre­telles et robes longues des dames. Ces éco­los-bigots s’interdisent l’électricité et l’usage des machines en géné­ral. Ils dénotent à peine dans le pay­sage très fores­tier (Syl­va­nia était le pre­mier nom don­né au pays par son fon­da­teur William Penn) agré­men­té, au bord des routes, de fières croix de bois façon Gol­go­tha, si vous voyez un peu le tableau. Des signes plus visibles, certes, que les forages de gaz de schiste pour­tant très nom­breux dans l’État.

(À suivre)

Déso­lé, pas moyen d’insérer des pho­tos.

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Road chronique américaine - 1 - Autour des mythes

USA 2015 Béta Truck

C’est à ne pas le croire : Trou­ver un accès wi-fi le long des routes amé­ri­caines relève de l’exploit ! La connexion du jour, inat­ten­due, est pous­sive ; je n’enverrai donc pas de pho­tos avec ce pre­mier papier. Pour le deuxième, eh ben, ce sera selon… 

C’est une navi­ga­tion. Une navi­ga­tion ter­restre. Une barque sur roues pour flots asphal­tés. « Tu vas en bouf­fer comme jamais, de l’asphalte ! ». Il avait annon­cé la cou­leur – grise – de notre rêve amé­ri­cain. « Il », mon com­parse Robert, ami de bien­tôt qua­rante ans, c’est dire notre jeu­nesse. Le « rêve » en ques­tion : un mélange de non-dit et d’affirmations plus ou moins péremp­toires sur l’« Amé­rique ». Lui, l’Américain au sens pre­mier usur­pé par ses domi­nants ; lui le Qué­bé­cois résis­tant à l’anglophonie impé­riale, lui dans la lignée de son com­pa­triote cinéaste Denis Arcand pré­di­sant le Déclin de l’Empire amé­ri­cain. Lui, dont j’aurai l’occasion de repar­ler ici, évi­dem­ment. Notre pro­pos d’aujourd’hui appa­raît d’une sim­pli­ci­té trop évi­dente pour ne pas rece­ler du pro­fond mys­tère. Cette Amé­rique-là s’est fon­dée sur des mythes : qu’en est-il ? Quelles réa­li­tés ces mythes ont-ils géné­rées ? Qu’en est-il encore de nos jours ?

C’est donc une chro­nique de « road movie » qui com­mence ain­si, une road chro­nique. Ce matin – il a pris le pre­mier quart – Robert est à la barre tan­dis que je mémo­ria­lise notre périple tout en rou­lant. Il com­mente aus­si, en ex-homme de radio qui ne craint pas la méta­phore de choc ; d’un geste ample de la main droite, il lance : « C’est plein de trou­peaux de ham­bur­gers ! » Nous navi­guons, plein sud, au fin fond de la Vir­gi­nie, direc­tion Nash­ville, Ten­nes­see.

Nous venons de pas­ser notre pre­mière nuit ensemble… J’en entends rica­ner. Tout comme hier matin, au petit matin, au pas­sage de la fron­tière de La Colle où un ensemble bun­ke­ri­sé au pos­sible, à très haute tech­no­lo­gie para­noïde, affiche en son fron­ton triom­phal et en lettres gigan­tesques : « UNITED STATES OF AMERICA ». Des chi­canes impres­sion­nantes, des camé­ras par dizaines, un inter­ro­ga­toire, un deuxième, prise d’empreintes des dix doigts, pho­to (contrôles déjà subis ici-même il y a cinq ans…).

L’adresse de votre hôtel aux Etats-Unis ?

– Nous sommes en cam­ping-car ; nous avons deux cou­chettes, explique Robert.

– Ah oui, rétorque le flic gogue­nard avec un clin d’œil vers son voi­sin qui se marre aus­si. Nous n’irons pas véri­fier, ce n’est pas notre job !

Deux mecs ensemble, ben oui, des homos quoi, sinon des gays. On se marre. Ça tombe bien, se mar­rer fait par­tie de notre phi­lo­so­phie active. Se mar­rer sérieu­se­ment, avec atten­tion, appli­ca­tion, science.

Mont­réal fas­cine bien des « mau­dits Fran­çais ». C’est l’Amérique en VF, la clé d’entrée dans le fameux rêve – en prime avec le cou­si­nage affec­tif. La veille au soir, déjà, on s’est mar­ré à man­ger du crabe d’Alaska, spé­cia­le­ment ses pattes de presque un demi-mètre. Les pêcher, là-bas, c’est exer­cer l’un des métiers les plus dan­ge­reux du monde tant la mer y est assas­sine. Mais on s’est mar­ré quand même à célé­brer l’amitié de Sté­pha­nie, Qué­bé­coise, et Fabrice, qui a désor­mais davan­tage vécu au Cana­da qu’à Saint-Brieuc où il est né. Ils nous accueillent avec une coupe de vin mous­seux… à l’érable qui, je l’affirme sans détour, est excellent. Décou­verte aus­si que ces fro­mages locaux : le Kéno­ga­mi (vaches du lac Saint-Jean) et le Ramo­neur (chèvres). C’est un couple de gas­tro­nomes pro­fes­sion­nels ; éco­los dans l’âme aus­si : ils vont faire construire une mai­son auto­nome en éner­gie. En quoi ils sont repré­sen­ta­tifs de la mou­vance vers l’autonomie éner­gé­tique, et cela au pays où l’électricité coule à flots par les mânes triom­phantes d’Hydro-Qué­bec – Robert ne semble jamais éteindre les lampes chez lui ! (Scan­da­leux). Du coup, ils peinent à trou­ver des ins­tal­la­teurs com­pé­tents en pan­neaux solaires, en chauf­fage alter­na­tif. En prime, ils viennent de subir un des hivers les plus rudes : moins 35°C ! Le prin­temps en est en retard et le sol, encore gelé à 7 pieds de pro­fon­deur (plus de deux mètres !) retarde le début des tra­vaux de leur mai­son. Dehors, aux confins de la ville, des mon­ti­cules de neige boueuse, sale, déga­gée des rues à la pel­le­teuse, attendent leur dégel. Je dis « mon­ti­cules », non, ce sont de véri­tables col­lines !

Donc, libé­rés d’un coup de tam­pon, à nous l’Amérique ! À com­men­cer par l’escale break­fast à Rouse’s Point, un rade à haute immer­sion : choix entre Mc Donald, Dun­kin Donet et Truck Stop, le « rou­tier sym­pa » que nous rete­nons pour ses œufs au bacon, ses toasts, son café lavasse. La tra­ver­sée sera dure, on peut le redou­ter. Pour atté­nuer le choc, comme on s’injecterait un vac­cin, mon cama­rade a dégai­né son sens de l’à-propos tou­jours sur­pre­nant chez lui : remon­té dans notre vais­seau, il envoie dere­chef le disque Cool Water, Sons of the Pio­neers (Fils des pion­niers). Plon­gée directe dans ce mythe, en sa ver­sion audio la plus léchée, la plus cli­che­ton­neuse aus­si : « Cow Boy Dream », « Red River Val­ley », « Riders of the Sky ». On y est !

Com­ment, quoi, pour­quoi encore et encore écrire sur l’Amérique ? Pour­quoi même cette épo­pée ? (Je dirais désor­mais l’Amérique par com­mo­di­té, s’agissant des seuls Etats-Unis). « Tout » n’a-t-il pas été dit et redit sur cette nation, ses peuples, ses outrances, ses « miracles », ses … ?

Ben non ! Comme si ali­gner les sept notes de la gamme met­tait fin à la musique. C’est son com­men­ce­ment. Nous recom­men­çons l’Amérique par nos yeux, oreilles et tous sens déployés, y com­pris le sens cri­tique.

– Pas vrai Robert ?

– Sur­tout le sens cri­tique ! tout autant que la fas­ci­na­tion pour les dif­fé­rences. Les décou­vrir, en effet, me fas­cine plus que pré­tendre les dénon­cer.

En voi­sin conti­nen­tal, en jour­na­liste aguer­ri, Robert connaît les Etats-Unis. Cette nou­velle navi­ga­tion à deux – deux canaux d’observation –, c’est donc bien pour revi­si­ter les­dits mythes, ce qui ne sau­rait faire l’économie d’un ques­tion­ne­ment sur ses propres acquis, ses croyances mêmes…

(À suivre)

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Trip de deux potes en Amérique profonde

À l’heure où vous lisez ces lignes, je serai – en prin­cipe – dans l’avion Mar­seille-Mont­réal, Pro­vence-Qué­bec-Belle pro­vince, France-Cana­da, Europe-Nord-Amé­rique. Sur Terre cepen­dant.

Oui, mon empreinte car­bone va en prendre un sacré coup ! J’ai l’excuse (rela­tive) de n’avoir plus rou­lé ma bosse depuis plu­sieurs années main­te­nant. On appelle ça la retraite, bien que pour beau­coup ce pri­vi­lège de l’âge sonne l’heure de la débauche (sous cet angle) : croi­sières, plans Océa­nie, Bora-Bora et tut­ti frut­ti gabe­giques à effet de serre ren­for­cé.

Donc, je craque mon sac à noi­settes éco­lo, je pul­vé­rise ma tire­lire car­bone : Mar­seille - Mont­réal et retour ; le tout en avion non élec­trique ou, mieux encore, à hydro­gène… incon­sé­quence aggra­vée par quelques mil­liers de miles sur les routes nord-amé­ri­caines, des USA en par­ti­cu­lier.

carnet-route-etats-unis-2015Quelques expli­ca­tions s’imposent auprès de mes amis et lec­teurs de « C’est pour dire » (nulle excuse, ni béné­dic­tion deman­dées) : il s’agit de la concré­ti­sa­tion ici-bas d’un rêve de deux vieux copains ayant rou­lé leurs bosses de-ci-de-là dans le monde, mais jamais ensemble, ou si peu. Comme ils ne comptent ni l’un ni l’autre sur un quel­conque para­dis, pas même un enfer, ils vont donc aller de concert et de conserve, pour une Aven­ture ter­restre, rou­tière et plei­ne­ment amé­ri­caine. Pour­quoi là-bas ? Sans doute devront-ils s’en expli­quer !

Robert_BlondinLui : Robert pour les intimes, bien connu comme le Robert Blon­din, ancien pilier de Radio-Cana­da dont il a inon­dé les émis­sions de ses ondes géné­reuses, notam­ment celles dif­fu­sées quo­ti­dien­ne­ment sous le titre non ambi­gu de L’Aventure. C’est elle, cette émis­sion, qui nous valut la ren­contre fatale, dans les années soixante-quinze de l’autre siècle !

Parce que c’est lui, parce que c’est moi. Ain­si allons-nous devi­ser in situ, selon une dérive amé­ri­caine – enten­dez états-unienne.

robert-blondin-gerard-ponthieu

C’est annon­cé urbi et orbi (F. Pon­thieu)

De cette virée, vous devriez être entre­te­nu ici-même, « on ze blog », en un car­net de voyage de mon cru, sur le mode de mes virées afri­caines, par exemple – tou­jours dis­po­nibles sur ledit blog (taper « repor­tages », entre autres, dans la case de recherche). Ou encore à la manière de mon esca­pade avec l’âne Juju – éga­le­ment lisible ici-même à par­tir de l’onglet « Un livre à télé­char­ger ».

En somme, qu’ajouter à cette inusable véri­té : qui vivra ver­ra ?

À bien­tôt.

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Combien de temps ? poème d’Edward Perraud

Edward Per­raud, né à Nantes en 1971 : per­cus­sion­niste, bat­teur, com­po­si­teur, impro­vi­sa­teur, cher­cheur et aus­si trou­veur – comme dans trou­vère… Oui, ça lui va bien à ce Pier­rot lunaire, trou­ba­dour de la baguette magique, celle qui pulse, rythme, impulse, assure le bat­te­ment du cœur vital, chœur musi­cal, du jazz et de l’univers. En quoi, il est donc fon­ciè­re­ment poète, jusqu’à écrire de la poé­sie, comme ici, avec des mots, des mots-images, des images pho­tos, car cet homme à talents est aus­si pho­to­graphe. Il a l’œil qui écoute, l’oreille d’ un voyant rim­bal­dien jouant aux dés avec Lau­tréa­mont, Hugo, Mah­ler, Ayler. Il aime les citer à l’occasion, au détour de ses concerts – comme celui d’Avignon où il lan­çait la suite n°2 du disque « Synaes­the­tic Trip », un som­met du genre. Décou­vrez-le davan­tage ça et , entre autres.

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Mou­lin à jazz, 2010 © G. Tis­sier

Com­bien de temps ?

C’est la fin de l’hiver, le début d’un prin­temps

Un vieillard qui se perd, un enfant qui apprend

La terre a fait son tour, encore un chant d’amour ?

Com­bien de temps déjà que papa n’est plus là ?

La tou­pie s’arrêtera, nous serons bien moins fiers

Réduits en grains de sable puis finir en pous­sière.

La terre a fait son tour, encore un champ d’horreurs ?

Com­bien de temps déjà que je compte plus les heurts ?

Ima­gi­nez le prix de ce petit poème

Quand nous ne savons pas jusqu’où la vie nous aime ?

La terre a fait son tour, est ce un mal pour un bien ?

Com­bien de temps déjà qu’on bafoue les humains ?

Devant l’astre suprême nous serons tous égaux

Et fon­dront nos égos comme s’écoulent les armes

La terre a fait son tour, c’est pour­tant pas banal ?

Com­bien de temps encore pour le règne ani­mal ?

Cupi­don trop cupide, la coupe d’or est pleine,

Mais la terre sature, pol­luée, morne plaine.

Va faire un tour au large, Terre change de mythe,

Et débar­rasse toi de tes pires para­sites

Une chance pour­tant pour­rait sau­ver le monde

Que l’âme de poète ino­cule et féconde

L’esprit des tout-petits futurs grands mili­tants.

Que l’amour du vivant sup­plante le pauvre argent !

Com­bien de temps encore jusqu’aux der­nières neiges

Conti­nue­ra-t-il à tour­ner le beau manège ?

 Edward Per­raud, le 27 mars 2015

Edward Perraud

ph. Edward Per­raud
© mars 2015

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Le futur « transhumaniste », selon le neurobiologiste Jean-Didier Vincent

ECRIVAINS JEAN DIDIER VINCENT ET GENEVIEVE FERRONE CHEZ GRASSETProfes­seur à l’Institut uni­ver­si­taire de France et à la Facul­té de méde­cine de Paris-Sud, direc­teur de l’Institut de neu­ro­bio­lo­gie Alfred-Fes­sard du CNRS, un des pion­niers de la neu­roen­do­cri­no­lo­gie, Jean-Didier Vincent est aus­si un aven­tu­rier intel­lec­tuel et, comme tel, un pas­seur entre des domaines ouverts à la vie au plein sens. C’est dire qu’il ne sau­rait se limi­ter au seul domaine du cer­veau, dont il est pour­tant un grand spé­cia­liste. Ses livres récents donnent une idée de son acti­vi­té de trans­fert des connais­sances : Casa­no­va ou la conta­gion du plai­sir, Celui qui par­lait presque, La Chair et le diable, La Vie est une fable, Faust : une His­toire natu­relle (tous chez Odile Jacob), Si j’avais défen­du Ève (Plon). Un éclec­tisme à l’image de sa curio­si­té insa­tiable et de son humour à l’occasion pro­vo­ca­teur.

Paul Veyne se deman­dait si les Grecs avaient cru à leurs mythes 1. Pour les chré­tiens, pas de doute, le Christ a bel et bien res­sus­ci­té. Pâques en est la célé­bra­tion reli­gieuse la plus fer­vente, sour­cée à une mytho­lo­gie païenne datant de la plus haute anti­qui­té. Il s’agissait de célé­brer le retour du prin­temps, le cycle du vivant pour les­quels l’œuf repré­sente le sym­bole de la vie. De même en est-il du lièvre (cho­co­la­té désor­mais, comme l’œuf…), sym­bole antique de la fécon­di­té – le con fémi­nin (cun­nus en latin), faut-il le rap­pe­ler, déri­vant de l’analogie for­melle avec le museau du lapin (cone­jo en cas­tillan, conill en cata­lan et en occi­tan , coni­glio, en ita­lien, etc.) Dans le chris­tia­nisme, ils sym­bo­lisent la résur­rec­tion du Jésus-Christ et sa sor­tie du tom­beau, comme le pous­sin sort de la coquille avec sa pure naï­ve­té ques­tion­nante et éter­nelle : quid de la poule ou de l’œuf ?

Je m’égare ? Non pas. Puisqu’il est ques­tion d’immortalité, ques­tion exis­ten­tielle s’il en est et autour de laquelle se sont gref­fées les croyances reli­gieuses puis leurs dogmes plus ou moins néfastes. De nos jours, ce sont les hal­lu­ci­nés cora­niques qui détiennent les records les plus atroces. La com­pé­ti­tion a tou­jours été vive dans ces domaines pro­pices aux plus sinistres et mor­ti­fères obs­cu­ran­tismes, sans exclure les reli­gions sécu­lières telles que peuvent être consi­dé­rés le nazisme et le sta­li­nisme.

Je m’égare encore ? Non, car il s’agit cette fois de l’immortalité ici-bas, celle qui touche une autre forme de croyance, liée à la toute-puis­sance (notion divine) de la Science et de ses déri­vés dits tech­no­lo­giques.

J’ai trop tar­dé à vous pré­sen­ter le neu­ro­bio­lo­giste Jean-Didier Vincent [voir ci-contre éga­le­ment], co-auteur avec Gene­viève Ferone, en 2011, de l’ouvrage Bien­ve­nue en Trans­hu­ma­nie. Sur l’homme de demain (éd. Gras­set) 2. Livre pas­sion­nant autour de pers­pec­tives inouïes et ter­ri­fiantes, ain­si qu’on pour­ra le com­prendre dans le pas­sion­nant entre­tien que Jean-Didier Vincent a don­né au Figa­ro Maga­zine, en auto­ri­sant sa reprise sur « C’est pour dire ». En le remer­ciant vive­ment ain­si que l’intervieweur, Patrice De Méri­tens.

 

« L’espèce humaine ne peut durer que si elle demeure mortelle »

  • Qu’est-ce qui vous a pris d’écrire une nou­velle Apo­ca­lypse ?

Jean-Didier Vincent - Je n’ai rien fait d’autre qu’un voyage dans le futur de l’homme, et si j’ai effec­ti­ve­ment pen­sé à l’Apocalypse, ce ne sera pas pour autant un texte sacré. J’ai eu envie de voir ce qu’il y avait dans le ventre de ces gens qu’on appelle les « trans­hu­ma­nistes ». Ce sont des idéo­logues qui visent au dépas­se­ment de l’espèce humaine, qu’ils consi­dèrent comme impar­faite, par une cybe­rhu­ma­ni­té. Leur rêve est celui de l’immortalité pour une créa­ture, pro­duit du génie de l’homme. Le monde actuel est entré dans une zone de fortes tur­bu­lences, nous déte­nons une puis­sance de feu capable de trans­for­mer la Terre en confet­tis radio­ac­tifs, l’homme est en passe de bri­co­ler son ADN, mais comme nous ne pou­vons remon­ter la grande hor­loge bio­lo­gique du vivant, la ten­ta­tion est grande du pas­sage en force tech­no­lo­gique.

Avant l’avènement du post­hu­main, nous voi­ci donc arri­vés dans une phase de tran­si­tion, celle du trans­hu­ma­nisme. Elle répond en quelque sorte aux pré­oc­cu­pa­tions apo­ca­lyp­tiques anciennes où l’homme, dépas­sant la créa­ture réagis­sant aux misères qui lui sont infli­gées par son créa­teur, ne compte plus que sur lui-même et sur les tech­no­lo­gies qu’il a su déve­lop­per pour faire face à la grande crise qui frappe l’ensemble de la bio­sphère. Les trans­hu­ma­nistes ne sont pas une secte, mais un groupe de pres­sion qui uti­lise pour ses des­seins le concept de conver­gence des nou­velles tech­no­lo­gies : les NBIC : nano­tech­no­lo­gies (N), bio­tech­no­lo­gies (B), infor­ma­tique (I) et sciences cog­ni­tives (C). En fai­sant conver­ger sur des pro­jets com­muns les moyens théo­riques et tech­niques de ces quatre champs dis­ci­pli­naires, on espère obte­nir des résul­tats supé­rieurs à la somme de ceux obte­nus par cha­cun d’eux iso­lé­ment. On peut aus­si s’attendre à l’émergence d’observations inat­ten­dues. Pour vous faire appré­hen­der ce qu’est la conver­gence, j’utiliserai cette méta­phore peut-être un peu vio­lente : vous faites col­la­bo­rer un for­ge­ron avec un menui­sier et ils vous construisent une croix pour cru­ci­fier le Christ...

  • Où sont les trans­hu­ma­nistes et com­ment tra­vaillent-ils ?

– Leur mou­ve­ment est for­te­ment implan­té aux Etats-Unis, il a essai­mé en Europe, notam­ment au Royaume-Uni et en Alle­magne. Nous n’en avons qu’un faible contin­gent en France. Leur « pape » est un Sué­dois, pro­fes­seur à Oxford, Nick Bos­trom. Il est loin de m’avoir fas­ci­né. En revanche, j’ai ren­con­tré dans la Sili­con Val­ley (que j’appelle la « val­lée de la poudre »), pas mal de beaux esprits ain­si qu’une col­lec­tion d’originaux. Leur pro­jet d” « humains aug­men­tés » remet en cause la défi­ni­tion tra­di­tion­nelle de la méde­cine fon­dée depuis Fran­cis Bacon sur la répa­ra­tion du corps et le sou­la­ge­ment de la souf­france. Le trans­hu­ma­nisme aspire non seule­ment à empê­cher l’homme d’être malade, mais à le rendre « incas­sable ». Ain­si, par exemple, l’informatique asso­ciée à la bio­lo­gie molé­cu­laire abou­tit à la bio-infor­ma­tique, qui per­met de décryp­ter les génomes et les lois de la vie avec une acui­té, une per­ti­nence, et une effi­ca­ci­té pro­di­gieuses – l’exponentiel étant le mot clé ! Les sciences cog­ni­tives, quant à elles, per­mettent de modi­fier le cer­veau, avec notam­ment les implants. La seule bar­rière de com­mu­ni­ca­tion entre le cer­veau et la machine demeure nos sens, avec leurs organes récep­teurs qui servent d’intermédiaires. Si ces der­niers sont absents par la nais­sance ou par la mala­die, ils peuvent être rem­pla­cés par des appa­reils élec­tro­niques implan­tés direc­te­ment au contact des voies sen­so­rielles à l’intérieur du cer­veau. Voi­ci venu le temps des cyborgs ! Cet ensemble va don­ner des pou­voirs dont le pre­mier béné­fi­ciaire est d’ores et déjà l’armée amé­ri­caine, avec la Dar­pa (Defense Advan­ced Research Pro­jects Agen­cy), prin­ci­pale source de sub­ven­tions de ces recherches.

Éma­na­tion de la recherche mili­taire états-unienne, ce robot bes­tial, hol­ly­woo­dien et ter­ri­fiant.

Ain­si se des­sine le pro­jet d’un nou­vel humain, pas tout à fait encore homo novus, mais sapiens sapiens aug­men­té, non plus dans le cadre de la natu­ra natu­rans de Des­cartes, mais dans celui du per artem arte­fact. L’augmentation des capa­ci­tés per­met­tant en toute logique l’augmentation de la vie dans ses fonc­tions et sa durée.

  • Vous avez par­lé d’immortalité pour une créa­ture, pro­duit du génie de l’homme...

– Ce qui ne signi­fie nul­le­ment l’immortalité de l’homme lui-même. « La vie c’est la mort, la mort c’est la vie », disait Claude Ber­nard – et il n’y a pas de pro­ces­sus de vivant sans pro­ces­sus de mort asso­cié. Grâce à la bio­lo­gie molé­cu­laire, aux nano­tech­no­lo­gies, aux neu­ro­tech­no­lo­gies, la durée de la vie sera pro­lon­gée. Sans être du domaine quan­tique (une réa­li­té abs­traite), la nou­velle matière inter­mé­diaire inac­ces­sible au visible, créée par les nano­tech­no­lo­gies, per­met­tra d’intervenir sur la san­té en tou­chant des cibles à l’intérieur du corps. On pour­ra entrer dans la cel­lule malade et, par exemple pour les can­cers, appli­quer des thé­ra­peu­tiques aux­quelles on ne pou­vait pas soup­çon­ner d’avoir un jour accès. Cer­tains pro­duits com­mencent déjà à béné­fi­cier de ces décou­vertes. Sous forme nano­mé­trique, au mil­liar­dième de mètre, la matière prend des pro­prié­tés extra­or­di­naires. C’est ain­si que l’or, métal impas­sible, change de cou­leur sous forme de nano­par­ti­cules. Quand il rou­git, il devient toxique et attaque l’oxygène. C’est sur­tout à par­tir du car­bone que l’on obtient des matières excep­tion­nelles, par exemple pour des fils des­ti­nés aux ascen­seurs spa­tiaux, dont la résis­tance sera 1 000 fois supé­rieure à celle d’un métal de même dimen­sion. Mêlez à cette révo­lu­tion tech­no­lo­gique les pro­grès de la bio­tech­no­lo­gie, et nous devien­drons de nou­veaux humains. Le clo­nage per­met­tra le triage d’embryons, l’élimination comme l’ajout de cer­tains gènes ; on fera même des Fran­ken­stein réus­sis – des chi­mères, au strict sens du mot.

  • Avec quelles consé­quences ?

– Sans même évo­quer les ques­tions d’éthique, aux­quelles il serait bon de réflé­chir en amont, les consé­quences sur le plan social risquent d’être par­ti­cu­liè­re­ment des­truc­trices. Le sexe n’ayant plus d’importance, que res­te­ra-t-il de nos amours ? Com­plè­te­ment sépa­rés de la repro­duc­tion, que vont deve­nir le désir, l’érotisme - la culture elle-même qui est tou­jours, peu ou prou, sexuelle ? Il fau­dra enter­rer solen­nel­le­ment le Dr Freud ! Épi­cure dit que l’âme est le cri de la chair, mais jus­te­ment, il faut que la chair souffre, qu’elle jouisse, qu’elle éprouve de l’affect, qui est le fon­de­ment de l’humain. Nous sommes des êtres duels. Le jour où l’on par­vien­dra à pro­vo­quer le plai­sir par la libé­ra­tion d’ocytocine dans le cer­veau, autre­ment dit pro­vo­quer un orgasme arti­fi­ciel avec une puce implan­tée dans la région ad hoc du cer­veau, qu’adviendra-t-il d’une socié­té deve­nue exclu­si­ve­ment ona­niste ? Où sera le sou­ci de la des­cen­dance ? Quelle sera cette socié­té sans amour, douée de rai­son et de mul­tiples qua­li­tés sélec­tion­nées pour construire les humains ?

  • Une socié­té effi­cace... c’est presque ten­tant ! Quand y sera-t-on ?

– On ne le sait heu­reu­se­ment pas. Dans la pers­pec­tive d’une huma­ni­té aug­men­tée, « mort à la mort » n’en demeure pas moins un pro­gramme de recherche réa­li­sable. Il suf­fi­ra de neu­tra­li­ser les ensembles géné­tiques qui causent notre perte, et le sui­cide ou l’accident sera le seul moyen de rem­plir les cime­tières. Nous serons donc cas­sable mais non mor­tels, tout comme ces ser­vices de vais­selle héri­tés des grands-parents qui finissent par être détruits avant d’être usés. Clo­nage et « amor­ta­li­té » seront réser­vés aux puis­sants, la repro­duc­tion demeu­rant la spé­cia­li­té des humbles. Mais si la pos­si­bi­li­té de ne pas mou­rir est offerte à tous, pauvres et riches, alors, selon la loi de l’offre et la demande, le coût de la mort devien­dra exor­bi­tant : offrez la vie éter­nelle, la mort devien­dra pré­cieuse. Au cours de mon voyage en trans­hu­ma­nie, j’ai ren­con­tré un pro­phète et grand mathé­ma­ti­cien nom­mé Elie­zer Yud­kows­ky, qui ne déses­père pas de créer des algo­rithmes grâce aux­quels on pour­ra intro­duire dans les cer­veaux de la pen­sée nou­velle et des capa­ci­tés de concep­tua­li­sa­tion, pour l’heure inima­gi­nables. Pen­ser l’impensable ! Mais que sera l’impensable dès lors que nous n’aurons plus l’angoisse de la mort et de l’au-delà, sur quoi se construit la méta­phy­sique ? Frus­trés à l’origine, frus­trés à l’arrivée ! Nous serons conçus par l’opération du Saint-Esprit (si ce n’est qu’il n’y a plus d’esprit), sans plus avoir à s’en sou­cier puisque nous serons immor­tels. C’est trop beau pour être vrai, et pro­pre­ment incon­ce­vable.

  • Oui, si l’on s’en tient à l’imbrication de la vie et de la mort selon Claude Ber­nard, mais ce prin­cipe ne risque-t-il pas un jour d’être tech­ni­que­ment obso­lète ?

– Est-ce fan­tas­mer de pen­ser que l’espèce humaine ne peut durer que si elle demeure mor­telle ? La mort sup­pri­mée revien­drait à sa néga­tion. Sans même évo­quer les pro­blèmes maté­riels que pose­rait l’immortalité : asphyxie numé­rique, sur­vie ali­men­taire, ané­mie spi­ri­tuelle en cas de nume­rus clau­sus – sans comp­ter l’ennui ! –, j’oppose à la mort une vir­tuelle immor­ta­li­té, celle de la « com­mu­nion des saints » : vous n’êtes immor­tel que dans la mesure de l’amour du pro­chain que vous avez semé autour de vous, lequel vous gar­de­ra dans la mémoire du vivant. Que signi­fie la lon­gé­vi­té des patriarches ? Mathu­sa­lem, un peu plus de 900 ans, Enoch un peu moins de 400 ans, ou bien encore Abra­ham, 175 ans, alors qu’il y eut peut-être cin­quante Mathu­sa­lem, trente Enoch, dix Abra­ham qui se suc­cé­dèrent. Ce qui appa­raît comme un mythe relève de la com­mu­nion des saints : Abra­ham, pas­sé dans un autre Abra­ham, etc. C’est ain­si que l’humanité évo­lue, conser­vant ses propres traces dans l’inconscient col­lec­tif, pour reprendre une expres­sion qui sent un peu la psy­cha­na­lyse. J’espère bien qu’un peu de moi sur­vi­vra dans d’autres qui m’auront enten­du, que j’aurai aimés et qui m’auront aimé.

Aug­men­tons donc la vie de l’homme, sup­pri­mons tous ses han­di­caps, notam­ment ceux de la vieillesse odieuse, sou­vent relé­guée dans les hos­pices, cela ne peut qu’améliorer la bon­té de l’homme. Vaincre cette forme de pré-mort est la vraie vic­toire. Mais si nous n’aspirons qu’à la valeur exis­ten­tielle d’une vais­selle de famille, cette immor­ta­li­té-là ne me séduit guère. Sans comp­ter que le trans­hu­ma­nisme est une idéo­lo­gie por­teuse d’espérances dou­teuses...

  • Que vou­lez-vous dire ?

– En matière mili­taire, un seul sol­dat serait capable de détruire une popu­la­tion enne­mie. Ques­tion d’équipement : avec sa smart­dust (pous­sière com­mu­ni­cante élec­tro­nique), son exos­que­lette, son corps auto­ré­pa­rable, des nano­bots (robots nano­mé­triques) capables d’envahir l’adversaire sans qu’il s’en rende compte, des drones et des chars d’assaut pilo­tés par la pen­sée... La qua­trième tech­no­lo­gie, celle du cer­veau, traite de l’interface cer­veau-machine : si vous per­dez un bras, il sera rem­pla­cé par un exo­bras méca­nique auto­ré­gu­lé. Pour vous en ser­vir, vos ordres seront envoyés à par­tir des don­nées enre­gis­trées par des élec­trodes dans votre cer­veau et trans­mis par voie de com­mu­ni­ca­tion d’ordinateurs.

  • Une part de cette science demeure donc hau­te­ment posi­tive. L’homme ne risque-t-il pas d’être dépas­sé par sa créa­tion ?

C’est pour­quoi il est essen­tiel que des pro­grès non tech­no­lo­giques s’accomplissent paral­lè­le­ment dans l’humain. L’homme est de tous les ani­maux celui qui ne peut pas vivre seul. Il a besoin de l’homme, c’est ins­crit dans sa phy­sio­lo­gie. L’autre lui est néces­saire pour apprendre à par­ler, com­mu­ni­quer, vivre. Il est en même temps unique : pas un indi­vi­du ne res­semble inté­gra­le­ment à un autre. Mais le trans­hu­ma­nisme risque de nous induire en ten­ta­tion d’une plus grande uni­for­mi­té, qui nous ferait régres­ser au monde des abeilles. Quelques indi­vi­dus aux super capa­ci­tés pour­raient prendre le pou­voir, comme dans les fic­tions d’Orwell et plus exac­te­ment d’Hux­ley, qui a par­fai­te­ment pres­sen­ti le phé­no­mène dans Le Meilleur des mondes. D’où le sou­ci de l’entraide : l’attention à l’autre, telle est la morale des anar­chistes. D’où, éga­le­ment, la néces­si­té de retrou­ver une orga­ni­sa­tion de socié­té fonc­tion­nant plu­tôt sur le mode local, uti­li­sant les grandes tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion pour éta­blir des liens entre les groupes, tout en per­met­tant d’intégrer les indi­vi­dus. Dès lors que nous ne réin­ven­te­rons pas l’économie – non plus que ce dont nous sommes morts, c’est-à-dire la dan­ge­reuse vir­tua­li­té du capi­tal, qui per­met de faire n’importe quoi –, nous revien­drons au contact du réel pour recons­truire des socié­tés fon­dées sur la com­mu­nion entre les humains.

  • On voit resur­gir ici le phi­lo­sophe anar­chiste. Vous avez poin­té le bout de l’oreille en évo­quant la morale...

– Que vou­lez-vous, je ne peux m’empêcher de prê­cher l’amour entre les hommes. Je suis un athée abso­lu en même temps qu’un chré­tien irré­cu­pé­rable. Cette reli­gion qui tourne radi­ca­le­ment le dos au Dieu de l’Ancien Tes­ta­ment est fon­dée sur l’incarnation. Dieu est homme. C’est nous. Avec ce mes­sage essen­tiel : aimez-vous les uns les autres, qui est aus­si celui des anar­chistes. Pas les poseurs de bombes, comme les ter­ro­ristes russes avec leur goût du néant, mais des pen­seurs comme Kro­pot­kine, ou Éli­sée Reclus, l’anarchie pour eux étant la forme supé­rieure de l’ordre, qui s’établit dès l’instant où l’amour règne dans un groupe humain. 3

  • Pour autant, vous nous par­lez ici d’une socié­té vir­tuelle...

Mais c’est la socié­té actuelle qui est vir­tuelle, on le voit chaque jour avec la crise finan­cière ! La socié­té future repo­se­ra quant à elle sur la tech­no­lo­gie, ins­crite dans une maté­ria­li­té. Si l’on suit le prin­cipe qui veut que l’on ne connaisse que ce que l’on a fabri­qué, l’Apocalypse n’est pas pro­messe de mal­heur, mais d’une nou­velle Jéru­sa­lem. Le mot, qui signi­fie « révé­la­tion », dévoile à la fois la méchan­ce­té du monde et les risques qu’il court. Les trans­hu­ma­nistes sont donc à prendre comme des sortes d’éclaireurs, dont on appré­cie­ra les idées avec cir­cons­pec­tion. Il ne faut pas les lais­ser sur le côté, ne serait-ce que pour ne pas les lais­ser faire n’importe quoi. Par­mi eux, on trouve une col­lec­tion incal­cu­lable d’imbéciles, et quelques génies illu­mi­nés. Ils ne peuvent être nui­sibles que dans la mesure où ils sont un groupe de pres­sion. A contrô­ler ! Sachant que les pires trans­hu­ma­nistes sont mal­heu­reu­se­ment les mili­taires – et cer­tains méde­cins qui, quel­que­fois, ne valent pas plus cher.

–––

1. Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination consti­tuante. Paul Veyne, 1992. Points Essais, 168 p., 6.10 €

2. Bien­ve­nue en Trans­hu­ma­nie. Sur l’homme de demain, par Gene­viève Ferone et Jean-Didier Vincent, Gras­set, 288 p., 17,50 €. Gene­viève Ferone, direc­trice du déve­lop­pe­ment durable du Groupe Veo­lia Envi­ron­ne­ment, est l’auteur chez Gras­set de 2030. Le krach éco­lo­gique (2008).

3.  L’Entraide, un fac­teur de l’évolution, est un essai de l’écrivain anar­chiste russe Pierre Kro­pot­kine paru durant son exil à Londres en 1902. Déter­mi­nant dans la théo­rie anar­chiste, le concept d’entraide l’est aus­si pour Charles Dar­win qui le déve­loppe, non pas dans L” Ori­gine des espèces (1859), mais dans La Des­cen­dance de l’Homme (1871), ouvrage dans lequel il s’attarde sur la notion d’altruisme chez l’humain et aus­si dans le monde ani­mal, le rat­ta­chant à sa théo­rie de l’évolution. Ce livre s’inscrit en faux contre la notion de « dar­wi­nisme social » qui lui sera pos­té­rieure, contre­sens déli­bé­ré inven­té par les tenants du libé­ra­lisme. [Note de GP]

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  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

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