On n'est pas des moutons

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Présidentielles. On n’a pas fini de rigoler (jaune)

J’ai même édi­té un timbre. Rien n’y a fait ! Un métier…

Je cède : tant de com­men­taires, ana­lyses, sup­pu­ta­tions, etc. déver­sés depuis des mois… Et rien sur ma can­di­da­ture, son échec, mon déses­poir, mon dépit ! À déses­pé­rer de la mer­dia­cra­tie. Ce néo­lo­gisme-valise syn­thé­tise à mer­veille le dégoût poli­ti­cien à l’encontre de la presse dans son ensemble – à l’exception tou­te­fois du Figa­ro et de Valeurs actuelles. Il réunit aus­si dans un même haut-le-cœur, Le Pen et Mélen­chon, outrance et amer­tume, triste alliance de contraires.

C’est en fait sous la pres­sion de mes innom­brables fans 1 que je reprends ma plume délais­sée sur ce blog depuis deux mois ! D’autres tâches m’avaient acca­pa­ré ; et puis, eh oui ! je n’ai pas réuni mes 500 signa­tures, pas même cinq… N’est pas Che­mi­nade qui veut, ni Pou­tou, ni Arthaud, etc. Ni dieu, ni césar, ni tri­bun. Ain­si en étais-je res­té à lInsou­mis « qui ne plan­tait rien », en tout cas qui s’est plan­té, à pas grand-chose, il est vrai – à deux points de Le Pen. À quoi cela tient-il, une foi­rade en poli­tique ? À un mot de trop, un déra­page ver­bal et fatal. Pour lui, son Alliance boli­va­rienne, au moment même où son cama­rade véné­zué­lien met­tait Cara­cas à feu et à sang. Il a eu beau ten­ter de rat­tra­per l’affaire avec un vague truc com­mer­cial guya­no-antillais, ben non, le coup était bien par­ti. Pour le Mar­cheur, une ivresse de trop, celle du pou­voir qui monte à la tête d’un Ras­ti­gnac si pres­sé, qui va devoir mâcher de la Rotonde comme l’autre avant lui avait dû bouf­fer du Fouquet’s pen­dant cinq ans.

À ce niveau, un trait de finesse s’impose. Des­sin de Charb, Char­lie Heb­do, 2016.

C’est dire si je compte m’obstiner à voter pour Elzéard Bouf­fier, qui plan­tait des arbres. 2 Rap­pel : mon can­di­dat (à défaut de ma propre can­di­da­ture…) est par­rai­né par un cer­tain Jean Gio­no, un fada de Manosque, Alpes de Haute-Pro­vence. Ce même Gio­no que ledit Mélen­chon a insul­té à la télé­vi­sion, en direct, quand le comé­dien Phi­lippe Tor­re­ton avait cru bon, éco­lo et géné­reux de lui offrir L’Homme qui plan­tait des arbres, dudit Gio­no : « [Un livre] fon­da­men­ta­le­ment immo­ral ! », avait tout aus­si­tôt lan­cé Mélen­chon. Quelle immo­ra­li­té, bigre ? Celle de « cette his­toire […] écrite pen­dant la guerre, et quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! » 3

Quoi qu’il en soit, les élec­teurs de Manosque, magna­nimes ou indo­lents, n’en ont pas vou­lu au don­neur de leçon va-t’en guerre : ils l’ont pla­cé en tête à 22,5% des bul­le­tins… Pour qui vote­ront-ils le 7 mai si leur pré­fé­ré s’obstine dans le ni-ni ? Car, lorsqu’on lutte contre « le fas­cisme », est-il bien moral de ne pas s’engager, hein ? Or, voi­là le « Tri­bun du peuple » sou­dain muet, mou­ché sur sa droite extrême, en appe­lant à la vox populi/dei de ses 450 000 afi­cio­na­dos.

Sans légende, et désor­mais légen­daire.

Je rap­pe­lais en note, dans mon article pré­cé­dent que, jusqu’à l’avènement d’Hitler, le Par­ti com­mu­niste alle­mand avait pour cible prio­ri­taire le Par­ti social-démo­crate ! Et on sait que l’Histoire peut bégayer – même si je ne sau­rais confondre lepe­nisme et nazisme. Les ana­thèmes sim­plistes et outran­ciers contre le Front natio­nal n’ont plus de prise ; ils sont même deve­nus contre-pro­duc­tifs en niant une réa­li­té (certes acca­blante et déplo­rable) encore véri­fiée par ces élec­tions : le FN est confir­mé comme pre­mier par­ti « ouvrier » – plus pré­ci­sé­ment ceux des lais­sés pour compte, ceux que « les élites » ignorent ou méprisent, ceux que « le sys­tème » condamne, tout comme les « euro­crates » bruxel­lois et les « hordes d’immigrés ». Sous les outrances ver­beuses et le ric­tus car­nas­sier de la can­di­date, il y a « du vrai » qui atteint un citoyen sur cinq (et plus encore dans quinze jours…). Et elle tape juste, la fron­tiste, en filant droit à Run­gis saluer comme Sar­ko­zy « la France qui se lève tôt », à l’encontre de celle des couche-tard de la Rotonde… 4

Quant à l’effondrement de Hamon, il sonne certes le glas du PS, mais aus­si d’un pro­gramme éco­lo­giste et uto­piste. Dans cette France des 35-40 heures, on ne doit pas oser désa­cra­li­ser la valeur tra­vail. 5 Ain­si ont voté les 387 citoyens de Fes­sen­heim autour de leur vieille, dan­ge­reuse et nour­ri­cière cen­trale : les nucléa­ristes y font le plein, Fillon en tête, sui­vi de Macron, Le Pen et même Dupont-Aignant – Mélen­chon et Hamon recueillant moins de 50 voix…

À pro­pos de Dupont-Aignant, ren­dons lui grâce, avec ses petits 5 pour cent, de nous avoir à la fois épar­gnés la Le Pen en tête de gon­dole 6, et sau­vés du spectre Fillon. Lequel,  avec « son air de curé qui a piqué dans les troncs » 7, n’était pas si loin du podium… On se console de peu. Mais on n’a pas fini de rigo­ler (jaune) car revoi­là Sar­ko et sa bande d’embusqués prêts à dégai­ner pour le troi­sième tour. Le pire n’est jamais cer­tain, dit-on par pré­cau­tion.

Notes:

  1. Eh eh, le Jo !
  2. À moins, une fois de plus, d’un péril avé­ré…
  3. Voir mon papier sur le sujet.
  4. C’est au len­de­main de ce pre­mier tour que les pro­duc­teurs de « viandes racées  » lancent une sai­gnante cam­pagne de pub dans les médias… avec ce slo­gan fleu­rant sa terre pétai­niste : « Ini­tiez-vous aux plai­sirs racés ». Si la notion de race s’applique aux vaches, pour­quoi plus aux hommes ?
  5. Sur­tout en impro­vi­sant bien labo­rieu­se­ment, c’est le cas de le dire, sur la ques­tion du reve­nu uni­ver­sel » !
  6. Il va se faire par­don­ner vite fait!
  7. Dézin­guage en règle lan­cé sur France Inter par Char­line Van­hoe­na­cker, du « com­plot média­tique ».

Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]

Vénus-Aphro­dite de Milo, vedette du Louvre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des cha­peaux et cas­quettes, che­mi­settes, t-shirts et la pano­plie pos­sible de sou­ve­nirs et coli­fi­chets. Étroite et tout en lon­gueur, la bou­tique de Nikó­laos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obs­cu­ri­té que com­bat un néon bla­fard. Comme à Athènes, dans les rues tou­ris­tiques de Monas­ti­ra­ki, on se croi­rait dans un bazar, ou dans un souk. La pre­mière hypo­thèse ren­ver­rait aux guerres médiques (- Ve siècle) oppo­sant grecs et Mèdes, autre nom des Perses, les actuels Ira­niens. La seconde, plus vrai­sem­blable car moins loin­taine, serait liée à l’occupation des Otto­mans, les Turcs d’aujourd’hui – occu­pa­tion qui a tout de même duré quatre siècles !

De cette occu­pa­tion il reste au moins deux abcès de fixa­tion :

L’île de Chypre, cou­pée en deux, un peu à la manière irlan­daise, ver­sion orien­tale. Voi­là plus de 40 ans (1974) que les deux com­mu­nau­tés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basi­lique Sainte-Sophie, fleu­ron de la chré­tien­té du temps où Istan­bul s’appelait Constan­ti­nople, car conçue au IVe par Constan­tin 1er, suc­ces­si­ve­ment basi­lique chré­tienne, mos­quée puis musée. En 2012, un grou­pus­cule isla­miste et natio­na­liste violent fait cam­pagne pour que le musée rede­vienne une mos­quée, notam­ment en orga­ni­sant une prière musul­mane sous la cou­pole byzan­tine. Un an après, Erdoğan déclare envi­sa­ger que cette trans­for­ma­tion ait lieu…

Alors, ne « leur » par­lez pas de ces « bar­bares » ! – au sens d’Hérodote : étran­gers par­lant un lan­gage incon­nu. Ou alors, « ils » vous en par­le­ront, par exemple, à pro­pos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaus­sée sur la Tur­quie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfu­giés – syriens notam­ment. Je me sou­viens avoir abor­dé la ques­tion, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Elef­the­ria 2, évo­quant alors le sens grec de l’hospitalité, remon­tant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Geor­gios, m’a fait remar­quer que la capi­tale grecque, mal­gré la pré­sence assez nom­breuse de musul­mans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mos­quée… C’est que l’Église grecque demeure omni­po­tente, son hyper pré­sence – tant dénon­cée au plus fort de la crise grecque – bor­du­rant les limites d’une théo­cra­tie. Rap­pe­lons à ce sujet que les popes sont sala­riés de l’État 3 ; que les biens consi­dé­rables de l’Église échappent en par­tie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque jour­née démarre par une prière col­lec­tive avec pré­sence obli­ga­toire (la prière elle-même ne l’est tou­te­fois pas…) ; que chaque église et tout édi­fice public sont sur­mon­tés du dra­peau natio­nal dont la hampe se ter­mine par une croix… [☞ Pho­to]

DSCF5136Oui, oui, je suis tou­jours là, dans mon souk de Paros…, à far­fouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux marbre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on par­le­ra des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trou­ver mon vieux pote Épi­cure 4, en guise de sou­ve­nir. Chaus­sant ses lunettes, Nikó­laos vient à ma res­cousse. Seuls Hip­po­crate, Poséi­don, Homère, Pytha­gore répondent à l’appel et aus­si Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aus­si 5.

Sur ces entre­faites, com­ment ne pas cau­ser poli­tique ? Oui, de l’Europe en par­ti­cu­lier, et de Mme Mer­kel spé­cia­le­ment. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 cen­times d’euro sur mon buste socra­tique. Ain­si scel­lée, l’amitié fran­co-hel­lé­nique, aborde la ques­tion des mili­taires, État dans l’État, et deuxième plaie de la Grèce déplore Nikó­laos. Je résume : Tan­dis qu’ils nous ser­raient la cein­ture, nos poli­ti­ciens ont conti­nué à ache­ter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le pré­texte clas­sique de la droite grecque qui exploite le « dan­ger » turc ! Troi­sième plaie du pays : les arma­teurs richis­simes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient payer en impôts. Les pavillons de com­plai­sance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chô­meurs – et plus de la moi­tié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habi­tées. Paros s’en dis­tingue, enfin elle s’en dis­tin­guait, par son marbre, qui fut le plus répu­té de l’Antiquité. D’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té incom­pa­rables. Il se dit que Napo­léon exi­gea que son tom­beau fût en marbre de Paros… – ce dont je me contre­fous. Voi­ci pour­quoi :

Par­lons pour com­men­cer de l’Ori­gine du monde, fameux tableau de Cour­bet datant de 1866 – 150 ans seule­ment [que, soit dit en pas­sant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses for­tu­nés et névro­sés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes car­ré­ment à l’origine de l’origine… c’est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des pro­fon­deurs géo­lo­giques – en mil­lions d’années. C’est en effet dans le marbre de Paros qu’a été sculp­tée la Vénus de Milo – 22 siècles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui expo­sé au Louvre 6, sculp­té non pas par Praxi­tèle comme on l’a cru un temps, mais plu­tôt par Alexandre d’Antioche.

Je passe sur les détails concer­nant la décou­verte de la sta­tue sans bras par un labou­reur sur l’île de Milos (on disait « Milo » jadis), puis négo­ciée et ven­due plu­sieurs fois avant d’être don­née au Louvre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de marbre de Paros, il serait inté­res­sant de recons­ti­tuer l’itinéraire de cette sublime sta­tue, sans par­ler de son modèle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeu­rant, aurait dû s’appeler l’Aphro­dite de Milo, car cette déesse de l’amour appar­tient plei­ne­ment à la Grèce et à sa mytho­lo­gie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le jour­na­liste de ter­rain (même en retraite) s’est ren­du sur place, d’un coup de scoo­ter… Clas­sées site his­to­rique, les car­rières de Mara­thi sont aban­don­nées depuis le XIXe siècle. Lieu étrange : une val­lée aux flancs éven­trés, par­se­més de quelques bâti­ments en ruines et de mon­ceaux de pier­railles, restes de l’exploitation pas­sée. L’entêtant par­fum des immor­telles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moindre guide, per­sonne alen­tour. Je trouve sans dif­fi­cul­té l’entrée de la pre­mière gale­rie, la plus par­lante des trois. Mes pho­tos s’imposent ici pour com­prendre mon évo­ca­tion de l’Ori­gine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l’article, et ci-des­sous] Je ne suis pas des­cen­du au-delà de la zone la plus sombre… assi­mi­lable à une intru­sion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anciennes mar­brières de Paros se trouvent à Mara­thi, à quelques kilo­mètres de Pari­kia, la « capi­tale » de l’île. Jusqu’au XIXe siècle, on y tirait le fameux marbre parien ou « lych­ni­tis ». Son appel­la­tion vient du fait que son tirage était effec­tué dans des gale­ries sou­ter­raines sous la lumière des lampes à huile (en grec : lych­nos).
La trans­pa­rence de ce marbre est excep­tion­nelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 cen­ti­mètres de pro­fon­deur (1,5 cen­ti­mètre pour le marbre dit « pen­té­lique », de la mon­tagne Pen­te­li).
De ce marbre naquit, non seule­ment la Vénus de Milo, mais aus­si l’Hermès de Praxi­tèle, les korês de l’Acropole, la Vic­toire de Délos, la Vic­toire de Samo­thrace, le temple d’Apollon et le tré­sor des Sif­niens à Delphes, le temple de Zeus à Olym­pia et le temple d’Apollon à Délos. Plu­sieurs pièces du Musée Archéo­lo­gique de Paros sont consti­tuées de ce marbre.
Ces mar­brières sont les uniques mar­brières sou­ter­raines de lych­ni­tis au monde, alors qu’aux car­rières à ciel ouvert de la région on tirait de la magné­site.

C’est en remon­tant de ces pro­fon­deurs que je vais faire une de ces belles ren­contres qui illu­minent le Voyage. M’avançant le long d’un jar­di­net fleu­ri d’orchidées sublimes, il vient à ma ren­contre, tout sou­rire, main ten­due. Voi­ci Tas­sos : sculp­teur soli­taire, il vit et tra­vaille ici entre sa mai­son­nette et son ate­lier au grand air.

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Tas­sos. La belle ren­contre.

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Marbre de Paros, roche de lumière.

Lui ne par­lant que le grec, et moi pas…, notre échange sera sur­tout ges­tuel, rehaus­sé d’onomatopées, et néan­moins des plus cha­leu­reux. Un rien sur­réa­liste, il me montre en se bidon­nant son ins­tal­la­tion, au sens artis­tique : un treuil en bois, un coup de mani­velle pour remon­ter une seau empli d’eau ima­gi­naire (tout est sec alen­tour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kali­me­ra » (Bon­jour). Tas­sos fait sem­blant de s’éclabousser le visage, qu’il a tout pou­dré de blanc ain­si que la mous­tache. Nous « dis­cu­tons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papier l’entrée de la troi­sième gale­rie. À mon retour, nous repren­drons notre par­lotte, notam­ment sur le marbre de Paros ; il me montre ses œuvres sculp­tées, sa pho­to en sol­dat, ses sacs de blé, dont je ne sai­sis pas la des­ti­na­tion… Quand il écarte les bras pour me signi­fier qu’il vit au para­dis, je lui demande de le prendre en pho­to. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – pré­cieux : un mor­ceau de marbre, de cette roche si pure qu’elle laisse pas­ser le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papier blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plai­sir que ce cadeau !

(À suivre)

Pho­tos de gp, sauf men­tion

 

Notes:

  1. Depuis 1974, la par­tie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte contrô­lée par les troupes de l’ONU, est sous occu­pa­tion mili­taire turque et en 1983, ce ter­ri­toire s’est pro­cla­mé Répu­blique turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit recon­nu par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, en dehors de la Tur­quie.
  2. Voir dans Grèce, car­net de voyage. 4) San­to­rin, consi­dé­ra­tions au-des­sus du vol­can
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napo­léon et le concor­dat…
  4. Voir : Grèce, car­net de voyage. 5) Paros. Conver­sa­tion rési­née avec Épi­cure
  5. Je m’y réfère dans tout le car­net, ou presque…
  6. En pas­sant : de quoi sont consti­tués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rap­por­tées » ?

Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan

SatelliteIles des Cyclades, 11 juin 2016. Vient l’heure de phi­lo­so­pher un peu. 1 Aimer la sagesse en Grèce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remonte phy­si­que­ment dans les temps anciens, encore plus anciens. Me voi­ci en effet « au des­sus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoire de San­to­rin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots comme coin­cés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au double sens :

D’abord, une his­toire de déluge quand cette île des Cyclades explo­sa lit­té­ra­le­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apo­ca­lyp­tique (on ne disait pas encore tsu­na­mi, puisque le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cette cal­dei­ra si par­ti­cu­lière, comme un immense chau­dron bor­dé de falaises ver­ti­gi­neuses, bible ouverte pour géo­logues.

santorin-carteLe nom antique de l’île est Thé­ra, de même que la ville antique fon­dée à l’époque archaïque. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kal­lis­té, « la plus belle » ou « la très belle » ; elle aurait été rebap­ti­sée Thé­ra en l’honneur du fon­da­teur mythique de la colo­nie dorienne, Thé­ras. Le nom de San­to­rin est venu des Véni­tiens au XIIIe siècle en réfé­rence à Sainte Irène, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­to­ri­ni. Après le rat­ta­che­ment de l’archipel à la Grèce en 1840, celui-ci reprend offi­ciel­le­ment le nom antique de Thé­ra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­to­rin a été conser­vé.

D’après les cher­cheurs, l’éruption est une des ori­gines pos­sibles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous des­cen­dons de plu­sieurs crans dans le ration­nel véri­fiable.

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Un livre ouvert pour géo­logues.

– Ensuite, remon­tée dans le temps cultu­rel. Le cata­clysme a sans doute accé­lé­ré l’implantation en Crète de la civi­li­sa­tion mycé­nienne (de Micènes en Grèce conti­nen­tale), au détri­ment de la civi­li­sa­tion minoenne (du roi légen­daire Minos) déve­lop­pée sur les îles de Crète et de San­to­rin de - 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les consé­quences de tout cela – comme nous pour­rions spé­cu­ler sur les consé­quences dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur la « civi­li­sa­tion » qui sur­vi­vra – ont por­té sur la culture au sens plein : hié­rar­chie des croyances, des mythes, des pro­duc­tions poé­tiques, artis­tiques, et par­ti­cu­liè­re­ment archi­tec­tu­rales.

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Une vue du « chau­dron » depuis l’île de Thi­ra­sia.

Au-des­sus du vol­can, disais-je, au sens propre et pas seule­ment lit­té­raire 2. En effet, en 1950, un fort séisme dévas­ta les vil­lages de Fira et Oia, où j’ai fait halte. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeuse m’a assu­ré que « le para­dis, c’est ici ». Ça se peut bien. Sur­tout le para­dis des pri­vi­lé­giés, de la gent tou­ris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux riches chi­nois. Main­te­nant que la Chine, sur­tout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous reste à leur vendre nos pro­duits de l’industrie tou­ris­tique et des loi­sirs ; tant qu’ils ne dupli­que­ront pas ces mer­veilles comme San­to­rin…

Depuis mon char­mant coin de para­dis, donc, je consulte la télé ; sa dizaine de chaînes (dans les hôtels, des cen­taines) confirment l’état du monde mon­dia­li­sé. Mêmes débats caco­pho­niques sur décors hyper­co­lo­rés, mêmes cos­tumes bleu sombre des poli­ti­ciens dans l’hémicycle ; mêmes des­sins ani­més tapa­geurs cen­sés dis­traire les petits ; mêmes publi­ci­tés révul­santes. Pas de doute, l’Europe avance !

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Le timide dra­peau étoi­lé va-t-il par­tir en lam­beaux ?

Europe : encore une inven­tion grecque ! Enfin le mot, sinon l’idée et la chose…

Dans la mytho­lo­gie, Europe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une prin­cesse phé­ni­cienne – je passe sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Europe, fille du roi de Tyr, une ville de Phé­ni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une plage, se méta­mor­pho­sa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalou­sie de son épouse Héra. Impru­dente, Europe s’approche de lui. Che­vau­chant l’animal, elle est enle­vée sur l’île de Crète…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de prendre mon billet de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une pièce de deux euros. Je lui demande s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Comme il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans doute à cause de la crise… » Il me répond, calme, sans acri­mo­nie : « Sans doute, et on devra s’en sou­ve­nir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cette ques­tion avec Geor­gios, à Athènes ; il m’avait répon­du : « La crise, il n’y a qu’à regar­der autour de soi… » Nous étions dans son quar­tier, à Exaer­chia, où la débrouille et la soli­da­ri­té arron­dissent les angles. Mais en géné­ral, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cul­tés ne sont pas fla­grantes. Il n’y a ni plus ni moins de clo­chards à Athènes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Elef­the­ria – « Liber­té » en grec ; peut-on por­ter plus beau pré­nom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la crise nous touche très dure­ment. Beau­coup de jeunes au chô­mage vivent chez leurs parents. Moi-même, j’ai de la chance, j’ai un emploi [elle est secré­taire à l’Université], mais je fais par­tie de cette classe moyenne qui doit désor­mais faire beau­coup de sacri­fices. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plai­sirs comme d’aller au théâtre, par exemple. Sur­tout, nous nous sommes sen­tis humi­liés quand nous avons été soup­çon­nés de tra­vailler peu et de tri­cher avec l’État. »

On ferait le même constat en France, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de doute, l’Europe avance !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au proche et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Sur­tout, elle a don­né aux riches, au détri­ment des pauvres. Comme le dit le vieil adage, les pauvres ne sont pas bien riches, certes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nombre fait la richesse. En favo­ri­sant le sys­tème ban­caire, en sou­te­nant la Grèce des nou­velles indus­tries du Tou­risme, de la Culture et des Arts (en par­ti­cu­lier dès les Jeux olym­piques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pour­vu d’équipements impor­tants (comme le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­taines par­ties du pays et sur­tout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle « macro », l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­dienne, celle des reve­nus, des loyers, du pain.

Cette par­tie de la popu­la­tion à hauts reve­nus n’a pas été frap­pée par la crise. Les beaux quar­tiers d’Athènes, comme dans la plu­part des capi­tales occi­den­tales, exhibent bou­tiques et de voi­tures de luxe. Ce cercle res­treint, déploie sa richesse osten­ta­toire et recouvre le petit monde deve­nu qua­si trans­pa­rent, assu­jet­ti aux miettes de l’indécent ban­quet.  

Je vais ren­trer au pays en rébel­lion, comme en l’ayant quit­té, dans les manifs et les grèves. J’ai croi­sé hier soir un groupe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décol­ler pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­to­rin que le situa­tion est vol­ca­nique. D’ailleurs, comme aurait dit Mon­sieur Prud­homme 3, « Le char de l’Europe navigue sur un vol­can. »

–––––––

Ci-des­sous, un petit jeu de mes cartes pos­tales (cli­quer des­sus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, comme les textes, sous Licence Crea­tive Com­mons [voir colonne de droite].

Notes:

  1. Je conti­nue à sou­li­gner en pas­sant cer­tains mots fran­çais de racines grecques.
  2. Au-des­sous du vol­can (Under the Vol­ca­no), roman de l’écrivain bri­tan­nique Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­homme, per­son­nage cari­ca­tu­ral du bour­geois fran­çais du XIXe siècle, créé par Hen­ri Mon­nier.

Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour connaître une ville comme Athènes, archi sécu­laire, si riche de beau­té et d’histoire. La par­cou­rir à pied, prendre les trans­ports en com­mun, s’y perdre, croi­ser les habi­tants. Des jours, et encore… Se méfier des pre­mières impres­sions, rare­ment les bonnes (contrai­re­ment à l’adage) ; ce sont celles des pré­ju­gés. Alors reve­nir sur ses pas, mar­cher, res­pi­rer, sen­tir. Odeurs, sons, lumières. Pas tou­jours « joli », « char­mant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 Dans mes sou­ve­nirs, si loin­tains, la place Omo­nia fleu­rait bon le lieu pres­ti­gieux. Aujourd’hui, ça sent plu­tôt la pisse et la pau­vre­té. Pareil pour la rue Athi­nas, la déesse fon­da­trice et comme négli­gée dans cette artère peu enga­geante. On dépasse l’Hôtel de ville, quel­conque. Mais c’est là que je croise mon pre­mier « grand homme », et pas n’importe lequel : Péri­clès, en pied et en marbre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage his­to­rique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innom­brables sta­tues : soit elles vous narguent et vous ren­voient à votre igno­rance crasse…, soit elles vous obligent à savoir. J’avais bien enten­du par­ler du « siècle de Péri­clès », comme d’une sorte d’âge d’or athé­nien… DSCF4917Pas de quoi nour­rir un topo his­to­rique, ni l’occasion d’en impo­ser un, dont je serai d’ailleurs inca­pable. Mais l’Histoire nous rat­trape, et tout spé­cia­le­ment ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émaillées (c’est aus­si leur rôle). De plus, l’étranger de pas­sage, se croit tenu de pous­ser le vice en fré­quen­tant nombre de musées.

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C’est ici, dans ce Musée de l’Acropole, que sont expo­sées cinq des six vraies caria­tides de l’Erechtéion. La cin­quième se trouve au Bri­tish Museum, à Londres. La sep­tième est en prime… [Ph. gp]

DSCF4964Ain­si, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout moderne : splen­dide en effet, un monu­ment en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on sur­plombe en mar­chant sur un plan­cher de verre ! Tan­dis que là-haut, sur cette col­line ins­pi­rée, d’abord cita­delle anti-bar­bares, des géné­ra­tions d’architectes et de bâtis­seurs géniaux ont ten­té de conju­rer le temps en édi­fiant un temple, puis d’autres, et même des théâtres… Tan­dis que d’autres géné­ra­tions de tra­vailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour répa­rer, sau­ve­gar­der, res­tau­rer.

Sur l’Acropole, le Par­thé­non, notam­ment, porte les stig­mates de sa si longue his­toire – vingt-cinq siècles ! En grec ancien, par­thé­non signi­fie « appar­te­ment de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la sta­tue d’Athé­na, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des arti­sans, des artistes et des ensei­gnants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aus­si la pro­tec­trice de la cité qui porte son nom. Sa sta­tue, d’ivoire et d’or mas­sif, fut détruite lors d’un incen­die, au Ve siècle. De mul­tiples répliques ont été pro­duites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [pho­to ci-des­sous]. Encore et tou­jours des sta­tues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Par­thé­non ? À Péri­clès, par­di !

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Deux mots et quelques sur ce Péri­clès, que la modes­tie ne devait pas étouf­fer. On l’a même dit assez méga­lo et déma­go sous ses allures de démo­crates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Tou­jours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Per­iklễs, signi­fie lit­té­ra­le­ment « entou­ré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Mer­ci Wiki]. Il acquit sa gloire en guer­rier, sur les fronts des guerres médiques et celles du Pélo­pon­nèse – Thu­cy­dide, le « repor­ter de guerre » dont j’ai déjà par­lé ici, l’admirait beau­coup. Ce n’était pas le cas d’Aris­to­phane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siècle), qui se le paie lit­té­ra­le­ment comme va-t-en guerre assoif­fé de pou­voir. Très près de nous, feu Umber­to Eco lui a taillé un cos­tume de popu­liste… Ce qui nous amè­ne­rait à enta­mer le cha­pitre énorme et inépui­sable de la Démo­cra­tie selon ses innom­brables pen­seurs grecs. Je m’en gar­de­rai bien – par faci­li­té de blo­gueur peu apte aux Tra­vaux d’Hercule. Mais l’actualité poli­ti­cienne, à Athènes comme à Paris et par­tout dans le monde méri­te­rait ce retour aux fon­de­ments his­to­riques et phi­lo­so­phiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette pre­mière ren­contre. Lais­sons Périk­lès devant l’Hôtel de ville, pas­sons le grand mar­ché (ago­ra en grec) à pois­son et à viande [« vaut le détour » cepen­dant]. Et voi­là sur qui je tombe : Dio­gène, il se trou­vait en bas de la rue d’Athinas, accrou­pi sur le trot­toir, rata­ti­né sur ses genoux, tout maigre, presque nu, les côtes saillantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plas­tique, il a levé les yeux et a sou­ri. C’était lui !

– Mais Dio­gène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait sou­vent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le prendre en pho­to. Sans doute ne m’aurait-il  pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voi­ci Hip­po­crate, ren­con­tré un peu plus loin, quar­tier de Psi­ri. Dégui­sé en vieux rocker, jouant de la gratte élec­trique devant le rideau bais­sé d’une phar­ma­cie sur lequel son image avait été bom­bée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la méde­cine », tu rigoles ?

– Vois com­bien son illustre por­trait pro­tège sa réin­car­na­tion moderne ! Et comme il nous pro­tège encore : Hip­po­crate fut le pre­mier méde­cin à avoir reje­té les super­sti­tions et les croyances qui attri­buaient la cause des mala­dies à des forces sur­na­tu­relles ou divines. Cha­peau !

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Main­te­nant voi­ci Socrate, per­met­tez ! Je sor­tais de l’ancien Ago­ra, je l’ai repé­ré, déam­bu­lant, par­lant à voix haute et sans cesse. J’ai croi­sé son regard ami­cal. Il m’a accor­dé la per­mis­sion d’une pho­to. Et il m’a dit, en grec aca­dé­mique : « À tout à l’heure ! » Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate dégui­sé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gar­ga­la. Ne par­lant ni anglais ni fran­çais, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Mer­ci », je ne sais ce que sa chienne de vie a pu lui réser­ver….

J’en viens à mes héros per­son­nels « modernes », en fait uni­ver­sels. Zor­ba, Alexis, celui qui m’a ame­né en Grèce à mes 17 ans, l’ado finis­sant que le Cré­tois Nikos Kazant­za­ki venait de tour­ne­bou­ler…. Celui-là de Zor­ba, mon exem­plaire du jour, soixan­te­naire che­nu, je l’ai vu hier dans Exar­chia atta­blé à une ter­rasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rou­geaud, sou­rire au vent, par­lant fort, che­mise dépoi­traillées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zor­ba, la Bou­bou­li­na, n’était pas loin : aper­çue sur l’avenue Aka­di­mia, toute enfa­ri­née et empar­fu­mée, robe bleue à fleurs, hauts-talons sca­breux, des dread­locks jusqu’aux fesses. C’était elle, mais oui !

Ce voyage, je le vis comme un double retour aux sources :

– les miennes, celle de mon pas­sage de l’ado à l’adulte, si pos­sible à la vie d’homme ;

– les sources de notre civi­li­sa­tion dans ce monde si déso­rien­té. Ça ne pou­vait être plus essen­tiel, sur­tout vers la fin d’une exis­tence.

–––––––––

*J’emprunte à Peter Brook le titre de son film consa­cré à la vie de Georges Gurd­jieff (1979).

Pho­tos de gp.

Notes:

  1. J’apprends que Mon­te­bourg sug­gère de rem­pla­cer les séna­teurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu connais­sance du sys­tème démo­cra­tique de la Grèce antique ? J’espère reve­nir sur ce cha­pitre.

Athènes, carnet de voyage. 2) Exárcheia, territoire anarchiste

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Athènes, 7 juin 2016.  J’ai quit­té dimanche le quar­tier de Metaxour­gio pour celui d’Exárcheia. Comme si j’avais migré des Ternes à Ménil­mon­tant, à Paris. Ou bien, à Mar­seille, de Vau­ban au cours Julien – ce qui est plus juste. Je me trouve à une enca­blure du Musée archéo­lo­gique et plus près encore de l’École poly­tech­nique. Comme qui dirait « au cœur du pro­blème » grec.

Quoi, pro­blème ? Depuis le « traîne-couillons » uni­ver­sel qui char­rie le tou­riste ici comme par­tout, Athènes pré­sente le charme des capi­tales à haut niveau cultu­rel-mar­chand ; son cir­cuit emprunte les hauts-lieux entre­te­nus car ren­tables. En jupette, avec leurs sou­liers à pom­pons, les gardes pré­si­den­tiels (evzones) per­pé­tuent leur rituel désuet – désuet en appa­rence, mais à sym­bo­lique pro­fonde : la fus­ta­nelle, cette jupe, serait for­mée de 400 plis rap­pe­lant les quatre siècles d’occupation turque (je revien­drai sur la ques­tion turque).

DSCF5528Le tou­risme se nour­rit gras­se­ment du folk­lore et de ses cli­chés. Mais quel heu­reux pri­vi­lège, ma foi, de dégus­ter un verre de ret­si­na (vin blanc rési­né) sur une ter­rasse au pied de l’Acropole ! La crise grecque, où ça ?

Ici, à Exár­cheia, ils connaissent. Pris entre deux quar­tiers bour­geois, Εξάρχεια (en grec moderne) est renom­mé pour être le foyer de l’anarchisme en Grèce. Anar­chie, mot grec à l’origine [je les sou­ligne désor­mais en pas­sant] : an, pré­fixe pri­va­tif : absence de, et arkhê, hié­rar­chie, com­man­de­ment. Je me régale ici de l’étymologie – encore du grec ! Que serions-nous sans ces racines ? [La que­relle du grec au col­lège n’est pas ano­dine ; pour en avoir été pri­vé, j’en mesure l’importance fon­da­men­tale un demi-siècle plus tard.] Je m’amuse à l’idée de taqui­ner l’étymologie du mot éty­mo­lo­gie : c’est ce qui éclaire le sens des mots et, ain­si, ouvre la pen­sée. On voit bien que tout se tient chez l’animal pen­sant-par­lant, et écri­vant et vivant à l’occasion.

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« Tout ou toute une his­toire »… Mar­tial, lec­teur scru­pu­leux, s’interroge sur l’accord de « tout » dans mon pré­cé­dent titre. Moi aus­si… J’ai véri­fié : « tout » est ici un adverbe, inva­riable, car il exprime le sens de « com­plè­te­ment », « tout à fait ». Mau­dit fran­çais !

Exár­cheia, donc. Rues étroites, plu­tôt sinis­trées d’allure : pas mal de rideaux métal­liques bais­sés, pein­tur­lu­rés, tag­gés comme le moindre recoin. Affiches à pleins murs. Cou­leurs vives sur la ver­dure des arbres, nom­breux. Quar­tiers de squats et aus­si d’imprimeurs, d’éditeurs, dis­quaires, bou­tiques, cyber­ca­fés et épi­ce­ries bio ; beau­coup  de librai­ries, par­fois chics ou bien car­ré­ment « anar », tan­dis que la « com’ » tente sa per­cée, avant-poste d’une boboï­sa­tion qui gagne vers les hau­teurs. Quar­tier « à part », sorte de no man’s land où la police est inter­dite de ter­ri­toire, ou alors seule­ment les robots-cops, quand ça chauffe pour de vrai.

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Je me dois ici de vous pré­sen­ter Geor­gios chez qui je loge, dans son coquet appart’ de la rue Solo­mou, tout en cou­leurs pim­pantes. La qua­ran­taine, regard écar­quillé et sou­rire radieux, il est prof d’informatique et pho­to­graphe che­vron­né. A par­cou­ru une par­tie du monde. Mais ne connaît pas, ou à peine, et de nom, ses ancêtres phi­lo­sophes des temps antiques – il est de son époque, dans l’ « ici et main­te­nant » de nos urgences sans ave­nir (ou alors lequel ?) Geor­gios parle un anglais « fluent » [L’anglais qui est deve­nu ici la seconde langue, comme dans tous les pays à langue régio­nale – salut les Qué­bé­cois de mon cœur ! L’anglais domi­na­teur, média­teur utile, et rata­ti­neur de par­ti­cu­la­ri­tés essen­tielles – tout se paie !] Geor­gios est aus­si cycliste urbain 1 (il y en a si peu à Athènes), mais hier, une por­tière lui est ren­tré dedans en lui cas­sant le bras, et le vélo. Depuis, je trouve que son english est deve­nu chao­tique et j’ai plus de mal à le com­prendre… Sa com­pagne, Alexia, aus­si sym­pa­thique et enjouée ; ingé­nieure, fran­cophone, mili­tante huma­ni­taire, Amnes­ty inter­na­tio­nal, etc.

DSCF5536C’est ain­si qu’hier soir (tard), je me suis retrou­vé avec eux deux sur une ter­rasse fes­toyante, en haut d’un vieil immeuble voi­sin tenu par « Noso­tros », non pas un squat mais ce qu’ils appellent un « espace social libre », lieu auto­gé­ré de résis­tance.

Résis­tance à quoi ? À tout, par­di ! C’est bien le moindre, quand on consi­dère l’état du pays, que l’on dit en déla­bre­ment – sur­tout l’état d’Athènes qui agglo­mère presque la moi­tié de la popu­la­tion grecque (plus de 4 mil­lions sur 10 mil­lions de Grecs envi­ron. 2 Bien sûr, ça ne se voit pas « en pas­sant ».

Noso­tros (de l’espagnol, cette fois : nous), ras­semble des anar­chistes « soft », de la mou­vance anti-auto­ri­taire, des paci­fistes, plu­tôt non-vio­lents. Plu­tôt, car on ne sait jamais trop ce qui peut arri­ver. Et il s’en est pas­sé des choses dans cette Exar­cheia la noire 3 : C’est à Exar­cheia que com­mencent les émeutes de décembre 2008, après la mort d’un ado­les­cent de 15 ans, tué par balle par un poli­cier, dans une rue du quar­tier. C’est aus­si à Exar­cheia que débute le sou­lè­ve­ment contre la dic­ta­ture des Colo­nels en novembre 1973, lors de la révolte étu­diante de l’Uni­ver­si­té poly­tech­nique natio­nale d’Athènes et éva­cuée par les mili­taires put­schistes le 17 novembre 4

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Cette sculp­ture, à l’entrée de l’École poly­tech­nique, honore les vic­times du sou­lè­ve­ment de novembre 1973, quand les Colo­nels put­schistes décident d’une inter­ven­tion bru­tale. Dès les pre­mières heures du same­di matin 17 novembre 1973, un char-blin­dé pénètre de force au sein de l’université. La vio­lence de l’attaque est sau­vage : il y a offi­ciel­le­ment 34 morts, mais en véri­té beau­coup plus. Des cen­taines de bles­sés se cachent pour évi­ter l’arrestation. Des mil­liers d’arrêtés et d’emprisonnés vont subir la tor­ture par la police mili­taire.

Donc cette nuit, du haut de cette ter­rasse, de jeunes résis­tants refai­saient le monde, qui en a bien besoin. Un repas avait été pré­pa­ré spé­cia­le­ment en soli­da­ri­té avec des réfu­giés syriens – on sait qu’ils sont nom­breux à être pas­sés par l’île grecque de Les­bos – ou y avoir tré­pas­sé en mer. Aujourd’hui, le gou­ver­ne­ment grec a fer­mé la fron­tière, détour­nant le flux vers la Tur­quie.

Vu d’ici, de la gauche de gauche athé­nienne, Alexis Tsi­pras (actuel pre­mier ministre) est aus­si « popu­laire » de Valls et Hol­lande auprès de « Nuit debout ». Geor­gios, le bras droit dans le plâtre, raconte en rigo­lant l’histoire sui­vante : Tsi­pras, à la télé, évo­quant des sou­ve­nirs d’enfance, rap­pelle s’être cas­sé le bras gauche et que, gau­cher, il dut se faire droi­tier… « Ce qui ne lui fut pas bien dif­fi­cile », n’ont pas man­qué de com­men­ter les Grecs, gogue­nards…

C’est tout pour aujourd’hui ; j’étais par­ti pour vous pré­sen­ter d’autres amis, des illustres antiques, car j’ai flâ­né hier, selon ma dérive, dans l’ancien ago­ra. Et j’y ai croi­sé Socrate, si si ! Suite au pro­chain numé­ro (c’est ce qu’en pub, on appelle du tea­sing – qui ne vient pas du grec !)

PS - En ren­trant ce soir, Geor­gios m’apprend qu’un homme a été tué ce matin de deux balles de pis­to­let, sur la place Exár­cheia, là dans notre quar­tier, où je viens de pas­ser… Affaire de drogue, semble-t-il. Ce qui ne sau­rait guère effa­rou­cher un Mar­seillais…

Bonus (latin) : pano­ra­ma (grec) sur le quar­tier d’Exárcheia. Je revien­drai plus tard sur l’École poly­tech­nique. (Pho­tos de gp).

Notes:

  1. Je l’étais aus­si, jusqu’à ce que des malo­trus volent mes deux vélos, dont l’électrique de mes 70 balais, en grande par­tie finan­cé par de géné­reux action­naires. Je devais le signa­ler…
  2. La dia­spo­ra grecque (omo­ge­nia) repré­sen­te­rait quelque 6,5 mil­lions de per­sonnes sur les cinq conti­nents et prin­ci­pa­le­ment au États-Unis (de 3 à 4 mil­lions). Chi­ca­go, avec 300 000 Grecs est la troi­sième ville grecque du monde après Athènes et Salo­nique. Source : Biblio­monde. 
  3. Exar­cheia la noire, au cœur de la Grèce qui résiste, de Yan­nis You­loun­tas, pho­tos Maud You­loun­tas. Les Édi­tions Liber­taires, 2013. Un film a éga­le­ment été réa­li­sé par les mêmes auteurs.
  4. Z, le film de Cos­ta Gavras aurait pu/dû se tour­ner à Exar­cheia, mais la dic­ta­ture des colo­nels l’en empê­cha. Le tour­nage eut lieu à Alger qui, par son archi­tec­ture, res­semble beau­coup à Athènes.

Athènes, carnet de voyage. 1) Tout une Histoire

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Athènes, 5 juin 2016. Pour­quoi là ? Tout une his­toire – per­son­nelle. Et toute l’Histoire du monde – enfin cette par­tie qui remonte à l’Antiquité datée et à ce monde qui a ser­ti la Médi­ter­ra­née comme une perle pré­cieuse, ce bijou appe­lé civi­li­sa­tion – bien qu’elle ne soit pas unique. Si on s’en sou­vient tant, après vingt-six siècles, c’est parce qu’ils avaient inven­té l’alphabet – alpha, béta « Ils », ces Grecs lumi­neux à qui l’on doit l’irruption de la pen­sée pen­sante et donc cri­tique, l’élévation de la conscience d’être au monde, et dans quel monde au juste ? Et naî­tront ain­si le ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel et l’amour de la sagesse, la phi­lo­so­phie, puis les sciences, les arts, l’histoire, la poli­tique. Mais aus­si la guerre ! Et enfin la démo­cra­tie, tou­jours recom­men­cée…

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Trois tiers pour consti­tuer une ville. Le qua­trième pour l’immortaliser. [Ph. gp]

On s’en sou­vient car ils ont beau­coup écrit… Non pas qu’ils aient inven­té l’écriture, elle venait des Sumé­riens, et peut-être même des Chi­nois si on remonte à la nuit des temps anciens. Mais les Perses, pro­ba­ble­ment, expor­tèrent cette inven­tion fon­da­trice lors de leurs inva­sions bar­bares – bar­bare : qui parle une autre langue, ain­si que le rap­porte Héro­dote 1, le père de l’Histoire et même du jour­na­lisme.

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Héro­dote et Thu­cy­dide, inven­teurs de l’histoire. Bustes du Musée archéo­lo­gique de Naples. [d.r.]

Ses enquêtes autour de la Médi­ter­ra­née déli­mi­taient le monde connu. Il mesu­rait les dis­tances en stades… (ce que per­pé­tuent les jour­na­listes actuels quand ils disent « grand comme trois ter­rains de foot ») et, au delà, en jours de marche ou de navi­ga­tion à voile. Il décou­vrait le monde, alors si petit en appa­rence connue ; ce monde qu’il par­cou­rait pour l’agrandir, ain­si qu’un Can­dide pré-vol­tai­rien.

Il faut aus­si saluer Thu­cy­dide 2, conti­nua­teur d’Hérodote mais en repor­ter de guerre, celle du Pélo­pon­nèse. Pour dire bien vite que les écrits abondent, ins­cri­vant ain­si l’histoire grecque et ses œuvres innom­brables au Patri­moine de l’Humanité. Par­mi ces illustres auteurs se dis­tingue cepen­dant un cer­tain Socrate qui, lui, n’écrivait pas (en tout cas il n’a pas lais­sé d’écrit connu) ; il en char­geait ses dis­ciples et l’un d’eux tout par­ti­cu­liè­re­ment : Pla­ton.

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Les fon­da­teurs de l’Académie des arts : Socrate et son élève, Pla­ton. À l’arrière-plan, l’Université antique. [Ph. gp]

Socrate était un par­leur, un vrai beau par­leur, pas un bara­ti­neur. Entou­ré de ses élèves, il par­lait, mar­chait, ques­tion­nait, pré­ten­dait qu’il ne savait rien. Moyen­nant quoi il éle­va le doute au rang de la connais­sance… Mais ce pre­mier des scep­tiques et des ratio­na­listes, ques­tion­na tout autant les dieux – jusqu’à dou­ter de leur exis­tence. On ne lui par­don­na pas. Et il but la ciguë – jusqu’à la lie.

Je ne vais sur­tout pas pré­tendre ici racon­ter l’histoire de la Grèce « des ori­gines à nos jours »… Mais plu­tôt tenir un car­net de voyage, sur le mode impres­sion­niste et « déri­vant », au sens où Bre­ton puis les situs appré­hen­daient la ville en y déam­bu­lant comme un esquif sans voile, allant au gré des cou­rants sen­so­riels. Remar­quez que ces let­trés, à l’occasion un peu pré­ten­tieux sinon pom­peux, n’avaient rien inven­té. Mon­taigne, quelques siècles avant eux, avaient pra­ti­qué la chose sans besoin de la nom­mer :

« Moi, qui le plus sou­vent voyage pour mon plai­sir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trouve mal propre à mon­ter à che­val, je m’arrête. [...] Ai-je lais­sé quelque chose à voir der­rière moi ? j’y retourne. C’est tou­jours mon che­min. Je ne trace aucune ligne cer­taine ni droite, ni courbe. » 3

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Figu­rine de marbre de la col­lec­tion cycla­dienne du Musée natio­nal d’archéologie (3000 ans avant notre ère) [P. gp]

C’est qu’on n’invente rien ! ou si peu. Depuis des mil­lé­naires – pour ne pas remon­ter au Déluge et au-delà… – que l’Homme s’est mis à pen­ser, par­ler, créer, agir… il s’est beau­coup répé­té, a beau­coup copié et reco­pié, voire sin­gé, en croyant inno­ver. Les vraies inven­tions sont si rares, quelque fois acci­den­telles et, le plus sou­vent, for­melles. Rares, même dans les arts ! Picas­so et tant d’autres n’ont-ils pas « récu­pé­ré » les créa­tions afri­caines, sculp­tures et masques rituels notam­ment. Ou bien n’ont-ils pas « pom­pé » ces sculp­tures de l’époque dite cycla­dienne 4, dont peut s’enorgueillir le splen­dide Musée archéo­lo­gique d’Athènes ? [Gale­rie pho­to ci-des­sous. Cli­quer sur les vignettes pour les agran­dir.]

Ce musée, j’y ai pas­sé l’après-midi com­plet, jusqu’à érein­te­ment. De la Culture grand C dans la splen­deur totale et dans des condi­tions muséo­lo­giques excep­tion­nelles.. Des col­lec­tions pré­his­to­riques remon­tant jusqu’à sept mil­lé­naires « avant » ; puis des sculp­tures par mil­liers, de marbre ou de bronze ; des céra­miques et des terres-cuites ; des bijoux en or ; des vases « à en lou­cher » aurait dit Bras­sens – si on me per­met cet ana­chro­nisme sacri­lège…

Qu’on se ras­sure, je ne vais pas écrire un énième guide gré­co-savant. Plu­tôt ten­ter de vous embar­quer dans ma dérive athé­nienne (et au-delà, on ver­ra), toute sub­jec­tive, mais tout de même ancrée au sol, attes­tée par des pho­tos, rela­ti­ve­ment plus « objec­tives » certes. Voi­là pour ce pre­mier épi­sode.

Notes:

  1. Auteur d’une grande œuvre his­to­rique, les His­toires, éga­le­ment appe­lée Les Enquêtes, Héro­dote, est né vers 484 av. J.-C. à Hali­car­nasse en Grèce d’Asie mineure (Tur­quie actuelle), mort vers 420 av. J.-C.
  2. Homme poli­tique et his­to­rien athé­nien, né vers 460 av. J.-C., mort, peut-être assas­si­né, entre 400 et 395. Dans sa quête de « la véri­té », il a inven­té la rigueur métho­dique et aus­si le recou­pe­ment des sources d’information.
  3. Essais III, 9 De la vani­té.
  4. Des îles Cyclades. Objets datant d’environ 3000 ans avant notre ère.

Pour saluer Jacques Le Goff, grand passeur d’histoire

L’his­to­rien médié­viste, Jacques Le Goff est mort ce mar­di 1er avril à Paris. Il était âgé de 90 ans. Co-direc­teur de la revue  « Annales, His­toire et Sciences sociales  », co-pro­duc­teur de l’émission « Les Lun­dis de l’histoire » depuis 1968, sur France Culture, son impor­tance est una­ni­me­ment recon­nue, comme his­to­rien et comme vul­ga­ri­sa­teur.

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Jacques Le Goff - cap­ture d’écran

Né à Tou­lon le 1er jan­vier 1924, nor­ma­lien, agré­gé d’histoire en 1950, (qua­trième ex-aequo avec Alain Tou­raine), il pré­fère la recherche col­lec­tive à l’enseignement. En 1962, il devient maître-assis­tant à l’École pra­tique des hautes études, y décou­vrant la liber­té de recherche et d’échanges. En 1972, il suc­cède à Fer­nand Brau­del.

Ses tra­vaux sur l’occident médié­val font  réfé­rence pour les his­to­riens et les étu­diants. Pour lui, l’histoire ne peut être objec­tive : c’est une « acti­vi­té presque invo­lon­taire de ratio­na­li­sa­tion ». Il s’est pen­ché sur l’Histoire comme mémoire et aus­si sur l’histoire des men­ta­li­tés et des sen­si­bi­li­tés en uti­li­sant des docu­ments tra­di­tion­nels tout autant que des objets de la vie quo­ti­dienne. Il porte éga­le­ment son inté­rêt sur la place des sen­ti­ments et de l’affectivité dans l’Histoire. Il ques­tionne l’époque médié­vale notam­ment à tra­vers la place accor­dée à  la femme, au tra­vail et à la reli­gion. De même accorde-t-il une grande impor­tance  à l’imaginaire des indi­vi­dus et des socié­tés, à leurs men­ta­li­tés.  À cet égard, s’il avait quelque atti­rance pour l’analyse mar­xiste, il s’en dif­fé­ren­ciait tout autant par une dis­tan­cia­tion avec le maté­ria­lisme his­to­rique.

Pour lui les guerres ne sont pas un grand moteur de l’Histoire, même si elles sont capables d’accélérer ou de retar­der les évo­lu­tions. On retrouve tou­jours sa pen­sée selon laquelle l’histoire poli­tique et l’histoire des grands évè­ne­ments doivent céder la place à une his­toire plus pro­fonde et plus longue qui s’écrit sous la forme de lentes évo­lu­tions.

Sur la « pureté ethnique »

La « pure­té eth­nique » [...] est, en géné­ral, sté­rile et limi­tée dans ses apti­tudes. Les peuples issus de mélanges sont au contraire en géné­ral plus riches et plus féconds du point de vue de la civi­li­sa­tion et des ins­ti­tu­tions. Le croi­se­ment des hommes est une source de pro­grès.

  • L’europe expli­quée aux jeunesJacques Le goff, éd. Seuil, 2007, p. 47

Dans les années 1980, il s’intéresse à l’imaginaire poli­tique (ses sym­boles, ses rites, ses céré­mo­nies, ses rêves, ses images) et écrit L’Imaginaire médié­val. Il porte ses recherches sur le rêve, la culture popu­laire et les croyances col­lec­tives dans la socié­té du Moyen Âge, sur les men­ta­li­tés ain­si que sur leurs modi­fi­ca­tions et évo­lu­tions. Il essaie même de prendre en compte des hypo­thèses sur la conscience et l’inconscient. Il se pose éga­le­ment des ques­tions sur l’Histoire qui se fait et l’Histoire qu’il reste à faire et sou­haite pour cela étu­dier le rire au Moyen Âge. Paral­lè­le­ment, il s’intéresse à la civi­li­sa­tion maté­rielle et cultu­relle popu­laire, à tra­vers les vête­ments, les ali­ments, les romans, mais aus­si les paroles et les gestes. En quoi l’historien rejoi­gnait l’anthropologue. Ayant pas­sé son enfance à Tou­lon, cette ville marque l’esprit de Jacques Le Goff : étant né sur le cours La Fayette, il habite une posi­tion stra­té­gique dans la topo­gra­phie géo­gra­phique et sociale de Tou­lon. Ce qui l’amènera à s’intéresser par la suite à la topo­gra­phie sociale des vil­lages.

L’historien n’hésitait pas à quit­ter sa période de pré­di­lec­tion pour abor­der l’actualité et expri­mer ses options poli­tiques net­te­ment à gauche.

Il avait éga­le­ment été conseiller scien­ti­fique sur le tour­nage du film  Le Nom de la rose, adap­té par Jean-Jacques Annaud du roman d’Umber­to Eco

La pas­sion­nante vidéo ci-des­sous (90 mn), « Pour un autre Moyen Âge », le montre dans un dia­logue avec Robert Phi­lippe, Pierre Nora, Emma­nuel Le Roy Ladu­rie et Jean-Claude Schmidt, Jacques Le Goff par­court l’itinéraire qui, des mar­chands et des intel­lec­tuels du Moyen Âge, en pas­sant par la syn­thèse de la Civi­li­sa­tion de l’Occident médié­val, le pur­ga­toire, la ville, l’imaginaire et la royau­té, lui a fait explo­rer le Moyen-Âge, comme ter­rain de renou­vel­le­ment de l’histoire et de ses méthodes en s’efforçant de défi­nir une anthro­po­lo­gie his­to­rique.

Sources : Wiki­pe­dia, France Culture. À noter que mon édi­tion de 2007 de l’Ency­clo­pae­dia Uni­ver­sa­lis ne pré­sente pas d’article spé­ci­fique sur Jacques Le Goff !


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Ber­nard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bou­quins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labou­ré ce conti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tiable curio­si­té. Archéo­logue autant que jour­na­liste – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fon­deurs des couches explo­rées, selon les époques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sède le don de ques­tion­ner les traces pour faire par­ler les hommes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­na­liste, il ques­tionne « les gens », ceux de main­te­nant pour atteindre ce qui demeure du pas­sé. Deux méthodes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­roge-t-il aujourd’hui le Saha­ra, cet autre conti­nent dans le conti­nent, ou plu­tôt cet océan de pierres, cailloux, mon­tagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de conquêtes et de pou­voir. Ce lieu de confron­ta­tions que l’on peut dire exis­ten­tielles entre pay­sans séden­taires et nomades, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des enva­his­seurs, exploi­teurs, tra­fi­quants en tous genres – aujourd’hui les armes, la drogue, les expé­dients du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux, viles mar­chan­dises suc­cé­dant au com­merce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aus­si, non sans for­ger une cer­taine sagesse nouée à l’infinitude des hori­zons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démy­thi­fier une contrée expo­sée à l’exotisme, « Tom­bouc­tou l’inaccessible a ces­sé d’être la Mys­té­rieuse ». Il faut désor­mais se rendre à la dure réa­li­té qui rejoint l’âpreté du « monde glo­ba­li­sé », assoif­fé comme jamais de res­sources « vitales », dont cet ura­nium d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­trales, devient un enjeu inter­na­tio­nal et excite les ter­ro­ristes.

On com­prend au fil de ces quatre cents pages très denses, à quel point le Saha­ra, depuis les temps immé­mo­riaux en pas­sant par sa tumul­tueuse his­toire (curieu­se­ment liée aux pre­miers navi­ga­teurs) se trouve relié à l’« autre monde », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les colo­ni­sa­tions modernes. Sans oublier les épo­pées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Laté­coère, Saint-Exu­pé­ry).

On sera éton­né éga­le­ment par le cha­pitre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Dela­croix, Fro­men­tin ; Isa­belle Ebe­rhardt ; Paul Morand… et Albert Londres). Vint ensuite « le temps des cher­cheurs », remar­quables défri­cheurs au long cours des mis­sions scien­ti­fiques.

L’ouvrage se ter­mine par un abon­dant cha­pitre inti­tu­lé « L ‘« Indé­pen­dance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brû­lante, qui ne se ter­mine pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­na­liste rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvrage est à la fois pré­cieux par la richesse de conte­nu et par la qua­li­té de l’écriture. Sa lec­ture en est faci­li­tée par d’innombrables inter­titres et tout un appa­reillage d’édition : chro­no­lo­gie, glos­saire, carte, biblio­gra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en ins­pi­rer. De même, pour d’autres rai­sons, qu’un cer­tain conseiller pré­si­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Saha­ra. His­toire, guerres et conquêtes. Ber­nard Nan­tet.

Tal­lan­dier édi­teur. 400 p. 22,90 €


Le regard des Cassini sur le territoire de France, via Google

Sauf la Corse…

Sauf la Corse…

Voir la France du XVIIIe siècle sur Google Maps, assem­blée à par­tir des 182 feuillets de la carte Cas­si­ni (taille ini­tiale : 64 × 95 cm la feuille), c’est donc désor­mais on ne peut plus facile depuis son écran d’ordi et grâce au tra­vail de David Rum­sey sur son site. Quel docu­ment et quel éblouis­se­ment que de consi­dé­rer cette repré­sen­ta­tion par la carte qui – on le sait – n’est pas le ter­ri­toire. Mais toute car­to­gra­phie a ten­té le rap­pro­che­ment avec la réa­li­té, tan­dis qu’elle en reste une repré­sen­ta­tion. Idem entre le roman et la vie…

La carte de Cas­si­ni ou carte de l’Académie est la pre­mière carte géné­rale et par­ti­cu­lière du royaume de France. Il serait plus appro­prié de par­ler de carte des Cas­si­ni, car elle fut dres­sée par la famille Cas­si­ni, prin­ci­pa­le­ment César-Fran­çois Cas­si­ni (Cas­si­ni III) et son fils Jean-Domi­nique Cas­si­ni (Cas­si­ni IV) au XVIIIe siècle.

Cette carte consti­tuait pour l’époque une véri­table inno­va­tion et une avan­cée tech­nique déci­sive. Elle est la pre­mière carte à s’appuyer sur une tri­an­gu­la­tion géo­dé­sique dont l’établissement prit plus de cin­quante ans. Les trois géné­ra­tions de Cas­si­ni se suc­cé­dèrent pour ache­ver ce tra­vail. La carte ne loca­lise pas pré­ci­sé­ment les habi­ta­tions ou les limites des marais et forêts, mais le niveau de pré­ci­sion du réseau rou­tier ancien est tel qu’en super­po­sant des pho­tos satel­lite ortho­rec­ti­fiées aux feuilles de la carte de la France on obtient de spec­ta­cu­laires résul­tats.

Le tra­vail des Cas­si­ni lais­sa même son empreinte sur le ter­rain où l’on trouve encore aujourd’hui des topo­nymes dits « Signal de Cas­si­ni », qui révèlent les lieux où s’effectuèrent les mesures de l’époque. Ces points de repères cor­res­pondent aux som­mets des mille tri­angles qui for­maient la trame de la carte de Cas­si­ni.

De nos jours, les cher­cheurs consultent fré­quem­ment les feuilles de la carte des Cas­si­ni, soit sa forme papier en salle de lec­ture du dépar­te­ment des cartes et plans de la Biblio­thèque natio­nale de France, soit sa forme numé­rique en ligne. Elle inté­resse tout par­ti­cu­liè­re­ment les archéo­logues, les his­to­riens, les géo­graphes, les généa­lo­gistes, les chas­seurs de tré­sors et les éco­logues qui ont besoin de faire de l’éco­lo­gie rétros­pec­tive ou de com­prendre l’histoire du pay­sage. [Wiki­pe­dia]


Fabuleux : notre grande Histoire en deux minutes

La vidéo ci-des­sous a été vue plus de 7,5 mil­lions de fois depuis sa publi­ca­tion le 27 mai 2012. Vous allez com­prendre pour­quoi en la voyant – ou en la revoyant. On ne s’en lasse pas.

D’après l’auteur, toutes les images pro­viennent d’Internet, à l’exception de deux.
C’est le bio­lo­giste anglais Richard Daw­kins qui a signa­lé cette perle dans un twitt.


La môme aux grandes cannes sur la Cane-Canebière

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Voyez un peu, braves gens, sur Qui je tombe hier soir en remon­tant la Cane­bière : la reine de la savane afri­caine, en majes­té, comme là-bas ou presque, la tête dans l’acacia (pla­ta­ni­sé…), les pieds, ô gra­ci­li­té des jambes de girafe, sur le pavé déser­tique ou qua­si à cette heure fris­quette.

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Et, sur­tout, appro­chons, voyons, tou­chons cette robe toute mou­che­tée, tache­tée, bou­qui­née de mille livres, des « poches » de toutes caté­go­ries, à la tex­ture de soie ver­nis­sée. Vision étrange, belle, émou­vante dans sa ver­ti­gi­neuse immo­bi­li­té.

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444.1264189061.JPGAin­si, ren­dons grâce au génie de la Nature qui a su pla­cer sa plus belle pin-up en plein centre de Mar­seille ! Et cha­peau l’artiste ! (que je ne connais pas).

Ajout du 3/3/10

Venant bou­cher un coin de ma vaste igno­rance, France Culture et sa Fabrique de l’histoire ont super­be­ment racon­té hier l’aventure de Zara­fa, la  » Pre­mière girafe de France  » – autre­ment balan­cée que sa pen­dante pré­si­den­tielle. Il faut dire que Zara­fa n’a pas reçu le coup de foudre sar­ko­zyen :elle avait été offerte au roi de France, Charles X, par le pacha d’Égypte. Lequel avait fait cap­tu­rer deux girafes au Nord-Sou­dan. On leur fit des­cendre le Nil. À Alexan­drie, on déci­da, pour ne pas faire de jaloux, d’en offrir une à cha­cune des deux prin­ci­pales puis­sances colo­niales en Afrique : l’Angleterre et la France.

La girafe fran­çaise embar­qua pour Mar­seille, où elle débar­qua  à l’automne de 1826, puis prise en charge par Étienne Geof­froy Saint-Hilaire, natu­ra­liste savant du Jar­din des Plantes, qui eut la mis­sion de la rame­ner, au pas, dans ce sanc­tuaire pari­sien de la Science. Son voyage eut un reten­tis­se­ment consi­dé­rable à l’époque : elle était atten­due par­tout par des foules immenses.

La girafe anglaise, quant à elle, hiver­na à Malte, sup­por­ta mal le voyage par Gibral­tar et l’océan, et mou­rut à Londres dans les bras du roi George.

Quant à la girafe fran­çaise, le délire col­lec­tif fut atteint à Lyon où cent mille badauds accla­mèrent l’étrange vedette sur la place Bel­le­cour. Charles X, à qui elle était per­son­nel­le­ment offerte, se plai­gnit d’être pour ain­si dire le der­nier des Fran­çais à la voir. C’était la pre­mière girafe à visi­ter l’Europe du Nord. Elle vécut tran­quille­ment dix-sept années à Paris, mou­rut, fut natu­ra­li­sée, et se fit oublier, pour res­sur­gir de temps à autres, sous forme de légendes sou­vent invrai­sem­blables. Elle est main­te­nant au Muséum de La Rochelle [pho­to RF / O. Chau­melle].zarafa.1267626282.jpg

Il y  eut à l’époque une mode fré­né­tique de la girafe, dont l’image fut décli­née sur toutes sortes de sup­ports, depuis des enseignes d’auberges jusqu’à des objets les plus hété­ro­clites. Objet de fan­tasmes, elle fut  » récu­pé­rée  » tour à tour par les hommes de science, les jour­na­listes, les artistes, le cler­gé, les mar­chands, les poli­ti­ciens... Pen­dant vingt ans - et pour la pos­té­ri­té - la fièvre  » gira­fique  » a sacré reine de France l’orpheline du Sou­dan.

Je trouve ain­si, par déduc­tion, l’explication de la pré­sence à Mar­seille, sur la Cane­bière de cette réplique loin­taine et artis­te­ment sty­li­sée de Zara­fa, ce que le quo­ti­dien local, La Pro­vence, a été infou­tu de m’apprendre. Le jour­nal s’est en effet limi­té à annon­cer « Les bou­qui­nades » : « Faire décou­vrir le plai­sir des livres et de la lec­ture, sous la bien­veillance de Zara­fa II, cette drôle de girafe de plus de 6 mètres de haut et habillée de 3 000 livres, ima­gi­née par l’artiste Jean-Michel Rubio. »


« Chronologie de l’Afrique » : un accordéon pour ne plus jouer faux sur l’air du Continent Noir

Voi­là qui devrait inté­res­ser au moins un conseiller et un pré­sident : un ouvrage à la fois fon­da­men­tal et des plus enga­geants d’accès. Il s’agit de « Chro­no­lo­gie de l’Afrique », qui vient de paraître sous la plume de Ber­nard Nan­tet. Un for­mi­dable bou­quin qui, quant à la forme, tient autant de la tapis­se­rie de Bayeux que de la Toile inter­net – sans cer­tains de leurs incon­vé­nients ! Cet ouvrage, en effet, nous amène à par­cou­rir en un éton­nant pano­ra­mique l’épopée his­to­rique du conti­nent afri­cain, qua­si­ment depuis l’origine de la Terre et en tout cas depuis celle des homi­ni­dés, jusqu’à nos jours. Et, quand on n’ignore pas les décou­vertes de nos si loin­tains ancêtres Lucy et Tou­maï (- 3,5 et 7 mil­lions d’années), on réa­lise que cette chro­no­lo­gie recouvre aus­si celle de l’humanité.

Le livre fait par­tie d’une col­lec­tion d’une cin­quan­taine de titres réa­li­sés selon ce même prin­cipe d’un dérou­lé chro­no­lo­gique se dépliant comme un accor­déon. La maquette, à la fois simple dans sa logique et com­plexe dans la richesse de ses entrées – tex­tuelles, pho­to­gra­phiques, car­to­gra­phiques –, per­met une navi­ga­tion facile et ludique. On peut ain­si vire­vol­ter dans le temps et dans l’espace du conti­nent afri­cain, tout au long d’une cin­quan­taine de pages grand for­mat et sur une impres­sion­nante lon­gueur – envi­ron quinze mètres ! C’est dire l’ampleur de la tâche pour laquelle Ber­nard Nan­tet – son auteur et néan­moins ami – a dû consa­crer pas moins de quatre années. Devraient en pro­fi­ter, outre les sus-cités de l’Élysée, ceux que l’obscurité et l’obscurantisme séparent du conti­nent que l’on dit Noir, pré­ci­sé­ment – au pre­mier rang des­quels les ensei­gnants et aus­si les jour­na­listes.

Retour en pas­sant sur le trop fameux dis­cours de Dakar par lequel un je sais-tout en mis­sion com­man­dée, répé­tant dans une feinte convic­tion la dic­tée d’un péremp­toire conseiller, avait décré­té que « l’homme afri­cain [n’est] pas assez entré dans l’Histoire »… On sait le tol­lé pro­vo­qué. Une telle géné­ra­li­sa­tion – qu’est-ce donc que « l’homme afri­cain » ? Et de quelle « His­toire » s’agit-il ? – se trouve ici magis­tra­le­ment ren­voyée dans ses cordes, noueuses, ten­dues par la pré­ten­tion mora­li­sa­trice et l’ignorance. A l’opposé, Ber­nard Nan­tet allie l’érudition de l’africaniste che­vron­né à la clar­té alerte du jour­na­liste, pho­to­graphe et archéo­logue nour­ris du ter­rain – la terre afri­caine, par­cou­rue depuis un qua­si demi-siècle – et aus­si à la sévère exi­gence de ce « don­ner à com­prendre » qui, jus­te­ment, empêche tout juge­ment mora­liste et péremp­toire.

Chro­no­lo­gie de l’Afrique, de Ber­nard Nan­tet, édi­tions TSH. 31 euros. En librai­ries et par inter­net : www.chrono-tsh.com


Mort de Hortensia Bussi, la veuve d’Allende. Du Chili à Cuba, de Pinochet à Castro, de troubles jeux mortels

La veuve de Sal­va­dor Allende, Hor­ten­sia Bus­si, est morte ce 18 juin à San­tia­go-du-Chi­li, à 94 ans. L’occasion d’honorer sa mémoire, de remuer quelques sou­ve­nirs et aus­si de reve­nir au pré­sent. Je l’avais en effet ren­con­trée pour une inter­view, à Rome, quelques semaines après le putsch du 11 sep­tembre 1973 qui avait sau­va­ge­ment mis fin à ce qu’on appe­lait alors l’ « expé­rience chi­lienne ». J’avais cou­vert, pour Tri­bune socia­liste, l’agonie des der­nières semaines du régime d’Unité popu­laire et c’est pour ce même heb­do du PSU que j’avais donc inter­viewé celle qui allait deve­nir la porte-parole la plus connue et aus­si par­mi les plus bat­tantes de la résis­tance chi­lienne en exil. Pino­chet venait d’imposer son régime de ter­reur fas­ciste, tan­dis que sur place, au Chi­li, les forces démo­cra­tiques étaient ter­ras­sées dans la pire bru­ta­li­té – plus de 2000 morts, 150 000 arres­ta­tions, tor­tures et empri­son­ne­ments par mil­liers. Hor­ten­sia Allende, comme tant de Chi­liens alors, vou­lait croire que le cau­che­mar ne dure­rait pas…, enfin pas trop long­temps. Elle devra attendre 17 ans avant de ren­trer au Chi­li en 1990, après le ren­ver­se­ment de Pino­chet.

En 1977, elle subit une autre ter­rible épreuve avec le « sui­cide » à La Havane d’une de ses trois filles, Bea­triz. Des guille­mets liés au fait que la sécu­ri­té d’État cubaine semble avoir tenu un rôle plus que sus­pect dans cette affaire, notam­ment en rela­tion avec les condi­tions de la mort d’Allende dans le palais de la Mone­da, où il se trou­vait sous la pro­tec­tion de gardes cubains spé­cia­le­ment déta­chés par Fidel Cas­tro.

Dif­fé­rentes ver­sions cir­culent tou­jours concer­nant la fin d’Allende, dont l’une pré­tend qu’il ne s’est pas sui­ci­dé, pas plus qu’il serait tom­bé sous  les balles des put­schistes…  Alors ? Voi­là : il aurait été liqui­dé par ses gardes cubains, sur ordre de Cas­tro… Cette thèse, pour stu­pé­fiante qu’elle puisse paraître, se trouve cepen­dant soli­de­ment étayée par plu­sieurs auteurs, témoi­gnages à l’appui*.

C’est un fait que Cas­tro n’appréciait nul­le­ment Allende en qui il voyait un bour­geois social-démo­crate peu enclin à rejoindre ses théo­ries et celles de Gue­va­ra sur le déve­lop­pe­ment des gué­rillas révo­lu­tion­naires en Amé­rique latine et dans le reste du monde – notam­ment en Afrique. À l’avènement de l’Unité popu­laire, Cas­tro finit tou­te­fois par « prendre le train en marche » avec un sou­tien mesu­ré en arme­ment et l’envoi de « conseillers » et de gardes-du-corps… dont un cer­tain Patri­cio de la Guar­dia, émi­nence grise du lider maxi­mo. Il vit tou­jours lui aus­si, à Cuba, bien qu’ayant trem­pé dans l’affaire Ochoa… et n’aurait dû son salut (d’autres ont alors été exé­cu­tés, dont son propre frère jumeau…) que pour avoir dépo­sé, dans un coffre à l’étranger, l’ordre direct de Cas­tro d’exécuter Allende – ce qu’il recon­naît avoir com­mis ! En attestent pré­ci­sé­ment Juan Vivés, ex agent cubain, et « Beni­gno », l’un des trois sur­vi­vants de la gué­rilla du Che en Boli­vie, tous deux témoins des confes­sions de de La Guar­dia.

Mais pour­quoi diable, Cas­tro aurait-il fait exé­cu­ter Allende ? Au moins deux rai­sons, d’ailleurs étroi­te­ment imbri­quées. Pour appuyer sa poli­tique « révo­lu­tion­naire », sur­tout en  Amé­rique latine, Cas­tro avait besoin d’une guerre civile au Chi­li ; c’est pour­quoi il misait, en les sou­te­nant très direc­te­ment, sur les gau­chistes du MIR de Miguel Enri­quez, oppo­sés à l’Unité popu­laire. L’autre rai­son, très liée à la pre­mière, c’est qu’une pos­sible red­di­tion d’Allende aux put­schistes, ou sa cap­ture, auraient pu faire tâche dans la stra­té­gie lati­no-amé­ri­caine de Cas­tro, tout en ris­quant de faire appa­raître au grand jour et par le détail l’ampleur de la main­mise cas­triste sur la poli­tique chi­lienne. Pour ser­vir de tels des­seins his­to­riques, il ne se pou­vait pas qu’un Allende mou­rût autre­ment qu’en héros, et en l’occurrence par un sui­cide-sacri­fice, en fidé­li­té à ses enga­ge­ments. c’est-à-dire, en d’autres termes, en confor­mi­té à la geste cas­triste du héros modèle en qui les « peuples » pou­vaient s’identifier, à l’image de ces autres héros, alors bien vivants eux, et pour long­temps ! – sui­vez mon regard.

De tout cela, il est vrai­sem­blable que Bea­triz Allende, mariée à un agent cubain, fût infor­mée. Au point même de deve­nir bien­tôt fort gênante. Quant à Hor­ten­sia, elle aus­si ne pou­vait qu’être au cou­rant de ces faits, ce qui ne pou­vait que la tenir à dis­tance de Cas­tro. Un jour cepen­dant qu’elle le croi­sa lors d’un som­met lati­no-amé­ri­cain à San­tia­go du Chi­li, en 1996, elle lui sug­gé­ra d’améliorer la situa­tion de l’île en optant pour le plu­ra­lisme et des élec­tions libres. Vous dire si le conseil fut appré­cié ! Les Cubains, eux, attendent tou­jours.

–––––––
* Voir entre autres sur ces ques­tions, les livres très docu­men­tés :
Cuba Nos­tra, d’Alain Amar, avec Juan Vivés et Jaco­bo Macho­ver, 2005
Les Maîtres de Cuba, de Juan Vivés, 1981
Vie et mort de la révo­lu­tion cubaine, de Daniel Alarcón Rami­rez (« Beni­gno »), 1996.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
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    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

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    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
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