On n'est pas des moutons

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De Socrate à Lidl, Free et autres Macron, un peu de philosophie politique à l’usage improbable de nos gérants

C’est un peu comme une urticaire : ça me démange de partout… sans savoir au juste d’où ça vient. Je par­le de cette « actu », drogue jour­nal­is­tique à haute accou­tu­mance. S’en défaire, une gageure. Sor­tie par la porte, la revoilà par la moin­dre lucarne, fac­teur de stress, de manque. Que faire ? comme dis­ait l’autre. Sen­ti­ment d’impuissance con­tre désir d’agir. Com­ment ? Alors je cause, je me cause, je cause ici en écrivant, comme dans un jour­nal, un autre, pas celui du méti­er d’informer – enfin d’essayer. Don­ner une forme à cette réal­ité du monde qui sem­ble s’effilocher par tous les bouts. Pour par­o­di­er Nougaro, « est-ce moi qui vac­ille, ou la terre qui trem­ble ? » Le fait est que j’ai bien du mal à pren­dre ladite « actu » par un bout, sans être rat­trapé par un autre ; sans don­ner dans la dis­per­sion… Je con­nais un type qui a écrit L’Homme dis­per­sé, un roman doc­u­men­té. À l’image de notre monde, au bord de l’éclatement.

Les opti­mistes espèrent, ils croient : on trou­vera des solu­tions, c’est le sens du pro­grès : la tech­nolo­gie, ses mir­a­cles, la Lune, Mars. L’Homme s’en sor­ti­ra, trop génial. Les pes­simistes analy­sent, pensent : c’est cuit pour le bipède sapi­ens (mal)pensant, l’homo faber (mal)faisant ; il s’est mis la corde au cou, celle de l’eco­nom­i­cus. Gloire au « plus », encore « plus », tou­jours « plus ».

Ils auront trait la vache Terre jusqu’à sa dernière goutte de « plus » ; elle, elle s’en remet­tra, depuis le temps qu’elle s’accommode des cat­a­clysmes – dont elle naquit. Mais ses habi­tants, locataires arro­gants, vils prof­i­teurs, exploiteurs éhon­tés, fiers imbé­ciles. Ils ont oublié, ou jamais su, qu’ils ne fai­saient que pass­er ici-bas, sus­pendus au viager d’une vie brève, aléa­toire. À ce sujet, « vu à la télé » l’enquête de Cash inves­ti­ga­tion (France 2) sur les esclavagistes mod­ernes à l’œuvre chez Lidl et Free, deux casseurs de prix de la bouffe et du télé­phone. Rois de la « petite marge », ils font galér­er leurs salariés, mal­traités comme des bêtes de somme, méprisés, ser­mon­nés, engueulés, usés et finale­ment jetés comme des déchets à la poubelle de Pôle emploi, aux frais de la col­lec­tiv­ité. On con­naît la musique : « Pri­va­tis­er les béné­fices, mutu­alis­er les pertes », ren­gaine cap­i­tal­iste. Marx n’y pour­ra rien, tout juste fig­u­rant de ciné­ma (un film vient de sor­tir sur le père du Man­i­feste com­mu­niste ; signe des temps dés­espérés car nos­tal­giques).

Retour à l’envoyeur.

Ils sont là, les pro­lé­taires d’aujourd’hui, comme dit à sa façon Xavier Niel, le mul­ti­mil­liar­daire patron de Free : « Les salariés dans les cen­tres d’appels, ce sont les ouvri­ers du XXIe siè­cle. C’est le pire des jobs. » Au moins sait-il de quoi il par­le. Mais il n’a pas voulu par­ler dans le poste ; pas davan­tage sa chargée de com’ – le comble ! –, lais­sant la corvée à un chef de rég­i­ment bien emmerdé, prob­a­ble­ment aus­si faux derche qu’intraitable « man­ag­er ». Tous ces pio­ns néfastes ne jurent que par le « manag’mint », ont été biberon­nés aux mêmes évangiles pro­duc­tivistes. Comme l’autre de chez Lidl, qui aura dû en tuer des comme lui avant de recevoir l’onction du pou­voir par la schlague. Il est là comme un mioche pris les doigts dans la con­fiote, minable rouage d’une machine à « faire du cash », en rêvant que d’autres machines élim­i­nent totale­ment les tra­vailleurs – pour­tant déjà robo­t­isés. Ah, que vien­nent enfin les temps bénis de la robo­t­i­sa­tion totale, total­i­taire ! « 1984 » en vrai et en pire.

Certes, cha­cun peut tou­jours aller chez Lidl ou chez Free – entre autres exploiteurs de choc – pour gag­n­er trois euros six sous. À quel prix ? Ils ne pour­ront plus ignor­er ce que recou­vre la ques­tion – enfin si, ils pour­ront tou­jours se voil­er la face. 1

À ce pro­pos, et dans la rubrique « ONPLG », On n’arrête pas le pro­grès 2, les femmes saou­di­ennes vont être autorisées par leurs princes à con­duire. Elles vont pou­voir pren­dre le volant – mais restent astreintes au voile inté­gral. L’inverse eut été plus libéra­teur. Cha­cun ses hiérar­chies de valeurs.

Le procès de Socrate

Le procès de Socrate. Sur les 501 juges, 280 votent en faveur de la con­damna­tion, 221 de l’acquittement.

Juste­ment, côté valeurs, com­ment ne pas saluer les qua­tre émis­sions, cette semaine, des Chemins de la philoso­phie (France Cul­ture) con­sacrés à Socrate, spé­ciale­ment à son procès et à sa mort ? La con­damna­tion du philosophe grec (470–399 avant notre ère) demeure un sujet de dis­cus­sion à la fois philosophique et poli­tique. Adèle Van Reeth, l’animatrice des Chemins, mène au mieux l’« instruc­tion » à par­tir des chefs d’accusation ain­si libel­lés : « Socrate enfreint la loi, parce qu’il ne recon­naît pas les dieux que recon­naît la cité, et qu’il intro­duit d’autres divinités nou­velles ; et il enfreint la loi aus­si parce qu’il cor­rompt la jeunesse. Peine req­uise : la mort. »

Si le débat garde toute son actu­al­ité, c’est parce qu’il pose de nom­breuses ques­tions con­cer­nant le droit et la loi, la citoyen­neté et la démoc­ra­tie, la lib­erté et la philoso­phie – tout comme la reli­gion et le libre-arbi­tre. De ces qua­tre heures pas­sion­nantes, il appa­raît, pour le dire vite et vul­gaire­ment, que Socrate fut un emmerdeur suprême, un gêneur poli­tique qui claquait le bec aus­si bien à ceux qui pré­tendaient savoir qu’aux sophistes, embobineurs filoux, aux politi­ciens, poètes, gens de méti­er ren­voyés à leur igno­rance – comme la sienne pro­pre… Socrate sait… qu’il ne sait rien. Ce qui est impie ! En effet, ne pas savoir revient à ne rien croire, pas même les dieux !

Autre ques­tion, et non des moin­dres, posée par Socrate et sa con­damna­tion : celle de la démoc­ra­tie. Le philosophe était très cri­tique à son sujet ; il lui reprochait notam­ment de faire la part belle aux opin­ions, et ain­si de figer l’examen des faits et l’exercice de la pen­sée libre. 3  Sa philoso­phie poli­tique se situ­ait entre mépris de la majorité et amour des lois, y com­pris celles qui le con­damnaient : plutôt subir l’injustice que la com­met­tre…

Socrate Athènes

Socrate, devant l’Académie, Athènes © gp

Reste la « cor­rup­tion de la jeunesse »… Con­cerne-t-elle l’enseignement du maître – lui qui se dis­ait n’avoir jamais été maître de qui que ce soit, qui enseignait en déam­bu­lant, pro­fes­sant le « Con­nais-toi toi-même » 4 car le savoir est en soi, passe par soi-même, et la sagesse se trans­met par l’échange, la dis­cus­sion. On avança aus­si ses atti­rances pour les beaux jeunes gens, lui, le laideron… Pédophilie socra­tique ? en des temps où la pédérastie effarouchait peu, sem­ble-t-il… Il est plus prob­a­ble que la per­ver­sion en ques­tion por­tait d’abord sur le con­tenu sub­ver­sif de l’enseignement. 5

Voilà qui nous emmène loin de Lidl et Free… Loin ? Que nen­ni ! Socrate rap­pelle au sens de la vie qui, de nos jours, se trou­ve acca­paré par les oblig­a­tions de la survie. Se tuer à gag­n­er sa vie – for­mu­la­tion anci­enne (mai 68…) du « burn out ». Plus-plus-plus : subir les indé­centes pubs, sur les radios publiques, qui font cha­toy­er les charmes du pro­duc­tivisme, le priv­ilège de « vivre les samedis comme des lundis » ! Le tra­vail renoue plus que jamais avec son orig­ine latine : tri­pal­i­um, engin de tor­ture à trois pieux… L’économie vul­gaire com­mande. Les pos­sé­dants et affairistes télé­com­man­dent les gou­ver­nants – qui n’en sont plus depuis si longtemps, depuis 1983, pour en rester à nos hori­zons, quand Mit­ter­rand s’est con­ver­ti à la reli­gion libéral­iste.

Gou­vern­er sup­pose un gou­ver­nail, un cap, des direc­tions, des idées, et tant qu’à faire des idéaux. Nos rameurs de la finance et du biz­ness ne sont plus que de sin­istres gérants, tout comme ceux de Lidl et de Free, qu’ils vénèrent et imi­tent jusque dans leur arro­gance inculte. De petits bou­tiquiers der­rière leur caisse enreg­istreuse, ten­ant un pays comme une épicerie. La San­té, com­bi­en ? Ah ? trop cher ! On rabiote. L’impôt sur la for­tune ? Trop élevé, inci­tant à l’évasion fis­cale ? On va arranger ça. La for­mule mag­ique reste inchangée : les pau­vres ne sont pas rich­es, mais ils sont si nom­breux que leur pren­dre un peu, rien qu’un peu, ça rap­porte beau­coup beau­coup.

Je par­lais, au début de ma dérive, du partage binaire entre opti­mistes et pes­simistes. Reste les réal­istes, ou ceux qui s’essaient à don­ner du sens au réel, tel qu’ils le perçoivent. Exer­ci­ce très insta­ble d’équilibriste. Casse-gueule ! Arrê­tons là pour aujourd’hui.

Notes:

  1. On peut revoir l’émission ici.
  2. En taxi, pris dans un embouteil­lage, l’écrivain Alexan­dre Vialat­te, s’entendant dire par son voisin la sen­ten­cieuse phrase, lui réplique : « Non, il s’arrête tout seul ».
  3. Pléonasme aurait iro­nisé Jules Renard, comme dans son Jour­nal : « Libre penseur. Penseur suf­fi­rait. »
  4. Pro­longé par Niet­zsche : « Deviens ce que tu es ».
  5. « Mélé­tos, tu m’accuses de per­ver­tir la jeunesse. Sans doute nous savons ce qui con­stitue la per­ver­sité des jeunes gens. Nomme-s-en, si tu con­nais, qui, pieux d’abord, sages, économes, mod­érés, tem­pérants, laborieux, soient devenus par mes leçons, imp­ies, vio­lents, amis du luxe, adon­nés au vin, efféminés ; qui enfin se soient livrés à quelque pas­sion hon­teuse.

    – Oui, repar­tit Mélé­tos, j’en con­nais que tu as décidés à suiv­re tes avis plutôt que ceux de leur père, de leur mère.

    – J’avoue, répli­qua Socrate, qu’ils ont suivi les avis que je leur don­nais sur l’instruction morale de la jeunesse. C’est ain­si que pour la san­té nous suiv­ons les con­seils des médecins plutôt que ceux de nos par­ents. Vous-mêmes Athéniens, dans les élec­tions de généraux, ne préférez-vous pas à vos pères, à vos frères, à vous-mêmes, les citoyens jugés les plus habiles dans la pro­fes­sion des armes ?

    – Tel est l’usage, repar­tit Mété­los ; et le bien général le demande.

    – Mais, ajou­ta Socrate, toi Mété­los, qui vois que dans tout le reste les plus habiles obti­en­nent préférence et con­sid­éra­tion, explique com­ment tu peux sol­liciter la mort de Socrate, pré­cisé­ment parce qu’on le juge habile dans une par­tie essen­tielle, l’art de for­mer l’esprit. »

    XénophonApolo­gie de Socrate, pp.726–727


Maître Eolas. La République à 35 euros (l’Anarchie n’est pas en prime…)

Infor­mé par un ami 1 d’un bil­let de blog au titre alléchant : « La République vaut-elle plus que 35 euros ? », je tombe sur le fameux blog de « Maître Éolas », Jour­nal d’un avo­cat — Instan­ta­nés de la jus­tice et du droit.

La République. Ange-Louis Janet (1815–1872) © Musée Car­navalet

LEolas en ques­tion sem­ble être désor­mais le plus con­nu des avo­cats anonymes… Ne voulant pas mêler lib­erté de juge­ment et affaires pro­fes­sion­nelles, il s’abrite der­rière ce pseu­do­nyme, lequel nous dit Wikipé­dia, vient du mot gaélique irlandais eolas qui sig­ni­fie « con­nais­sance, infor­ma­tion. » Que voilà une bonne référence ! Aus­si n’est-il pas éton­nant que cet homme de droit s’en prenne si sou­vent à la presse, grande pécher­esse dans son pro­pre domaine. D’où cet exer­gue, qui rejoint mon cre­do : « Qui aime bien châtie bien. Et la presse, je l’aime très fort. » Pour le coup, Eolas s’en prend à un édi­to de L’Opinion. 2

Voici les faits, remon­tant à 2016, tels que repris de la plume (alerte et à l’occasion cinglante) d’Eolas :

« Sébastien X. est l’heureux pro­prié­taire d’un lot dans le Lot, sur lequel se trou­ve une mai­son d’habitation et un garage. On y accède par un por­tail don­nant sur la voie publique, par lequel une auto­mo­bile peut pass­er afin de rejoin­dre le garage. Le trot­toir devant cet accès est abais­sé, for­mant ce que l’on appelle une entrée car­ross­able et plus couram­ment un bateau.

« Un jour, mû par la flemme ou peut-être parce qu’il ne comp­tait pas rester longtemps chez lui, peu importe, Sébastien X. a garé sa voiture devant l’accès à sa pro­priété, au niveau du bateau. “Que dia­ble, a-t-il dû se dire, je ne gêne pas puisque seul moi ai voca­tion à utilis­er cet accès. Or en me garant ain­si, je man­i­feste de façon uni­voque que je n’ai nulle inten­tion d’user de ce dit pas­sage”. Oui, Sébastien X. s’exprime dans un lan­gage soutenu, ai-je décidé.

« Fatal­i­tas. Un agent de police pas­sant par là voit la chose, et la voit d’un mau­vais œil ; sans désem­par­er, il dresse procès-ver­bal d’une con­tra­ven­tion de 4e classe prévue par l’article R.417–10 du code de la route : sta­tion­nement gênant la cir­cu­la­tion. Sébastien X., fort mar­ri, décide de con­tester l’amende qui le frappe, fort injuste­ment selon lui. »

Il s’ensuit que le Sébastien X. dépose une requête, à laque­lle le juge de prox­im­ité de Cahors fait droit et le relaxe, au motif “qu’il n’est pas con­testé que l’entrée car­ross­able devant laque­lle était sta­tion­né le véhicule de M. X. est celle de l’immeuble lui appar­tenant qui con­stitue son domi­cile et dessert son garage, et que le sta­tion­nement de ce véhicule, sur le bord droit de la chaussée, ne gêne pas le pas­sage des pié­tons, le trot­toir étant lais­sé libre, mais, le cas échéant, seule­ment celui des véhicules entrant ou sor­tant de l’immeuble riverain par son entrée car­ross­able, c’est à dire unique­ment les véhicules autorisés à emprunter ce pas­sage par le prévenu ou lui appar­tenant”.

Mais voilà-t-il pas que le représen­tant du min­istère pub­lic, « fin juriste » selon Eolas, dépose un pour­voi en cas­sa­tion. Et la cour, en effet, a cassé. Led­it juge­ment s’est trou­vé annulé.

Alors, se demande goulu­ment l’avocat : « Pourquoi la cour de cas­sa­tion a-t-elle mis à l’amende ce juge­ment ? Pour deux séries de motif dont cha­cun à lui seul jus­ti­fi­ait la cas­sa­tion. »

À par­tir de là, puisque je ne vais pas recopi­er la longue autant qu’argumentée et pas­sion­nante plaidoirie de l’avocat, je vous invite à la lire directe­ment ici.

Pour ma part, non juriste, je m’en tiendrai à quelques réflex­ions sur ce qu’on appelle « l’État de droit » et qui pose des ques­tions essen­tielles, non seule­ment sur la République et la démoc­ra­tie mais plus générale­ment sur l’état de la société, donc sur les com­porte­ments indi­vid­u­al­istes ou com­mu­nau­taristes.

L’usage de l’automobile et, en général, de tous les engins à moteur, dévoile le reflet hideux des com­porte­ments humains – à l’humanité rel­a­tive, spé­ciale­ment dans les villes, en dehors de toute urban­ité… C’est en quoi cet arti­cle de Maître Eolas revêt son impor­tance poli­tique, voire idéologique et philosophique. Il pose en effet – depuis son titre, « La République vaut-elle plus que 35 euros ? » –  la ques­tion du bien com­mun, cen­sé être cod­i­fié et con­forté par la Loi. Cette Loi (avec majus­cule) si sou­vent bafouée, par des hors-la-loi dont notre société a bien du mal à endiguer les flots : manque de pris­ons, qui débor­dent, de juges, de policiers. On manque plus encore, avant tout, d’esprit civique – ce que George Orwell, sous l’expression décence com­mune, définis­sait comme « ce sens com­mun qui nous aver­tit qu’il y a des choses qui ne se font pas ».

Non, ça ne se fait pas, enfin ça ne devrait pas se faire de :

– Se foutre du code de la route, spé­ciale­ment des lim­i­ta­tions de vitesse et met­tre ain­si des vies en dan­ger ; causer un bou­can infer­nal avec son engin à moteur ; jeter les ordures n’importe où ; incendi­er poubelles et voitures ; insul­ter quiconque par des pro­pos agres­sifs et racistes 3 ; bar­rer des rues pour empêch­er l’accès de la police dans des « ter­ri­toires per­dus de la République » 4 Liste non exhaus­tive !

Mais ça ne devrait se faire non plus que :

– Près de la moitié des richess­es mon­di­ales soit entre les mains des 1 % les plus rich­es, tan­dis que 99 % de la pop­u­la­tion mon­di­ale se parta­gent l’autre moitié, tan­dis que 7 per­son­nes sur 10 vivent dans un pays où les iné­gal­ités se sont creusées ces 30 dernières années. (Rap­port Oxfam, 2014).

– … Et que les rich­es con­tin­u­ent à s’enrichir et les pau­vres à s’appauvrir…

L’État de droit, certes, implique la pri­mauté du droit sur le pou­voir poli­tique, de sorte que gou­ver­nants et gou­vernés, doivent obéir à la loi, tous étant ain­si égaux en droit. En droit. Pour le reste : on comptera sur les tal­ents, la chance, et surtout la « bonne for­tune »… Rien à voir avec le degré de démoc­ra­tie d’un régime ! Où serait alors le « monde com­mun » entre les nou­velles élites de l’industrie, du com­merce, de la banque, des arts, du sport et de la poli­tique ? – cette nou­velle aris­to­cratie, à l’hérédité finan­cière et aux revenus éhon­tés, injurieux.

État de droit, ou État de tra­vers ? Par delà le désor­dre économique fac­teur de mis­ère 5, c’est l’ordre sym­bol­ique du monde – celui de la jus­tice et du bien-être par le « pro­grès » tant van­té – qui se trou­ve grave­ment atteint et accentue le ressen­ti­ment général et la malveil­lance des lais­sés pour compte. Tan­dis que les dém­a­gogues de tous poils se ren­gor­gent sous de grandes envolées égal­i­taristes, accu­sant l’État et ses « élites », dénonçant les démons, les com­plots, le « sys­tème ». Ce qui revient à désen­gager le citoyen de sa pro­pre respon­s­abil­ité – ce qui, il est vrai, pos­tule sa lib­erté.

À ce stade, on ne peut ignor­er l’autre respon­s­abil­ité, celle des gou­verne­ments, dont elle ques­tionne leur forme et leur légitim­ité. Cette notion de l’État de droit, si elle fonde la République en tant que démoc­ra­tie théorique, se voit con­fron­tée à l’État tout court. Cer­tains courants anar­chistes y ont vu et con­tin­u­ent à y voir le mal absolu. D’autres, plus philosophiques que dog­ma­tiques, ont su pos­er les principes de fond. Ain­si Proud­hon quand il écrit : « La lib­erté est anar­chie, parce qu’elle n’admet pas le gou­verne­ment de la volon­té, mais seule­ment l’autorité de la loi, c’est-à-dire de la néces­sité », ou encore « L’anarchie c’est l’ordre sans le pou­voir ». Ou Élisée Reclus : « L’anarchie est la plus haute expres­sion de l’ordre. »

Au fond, on n’est pas loin de l’affaire du sta­tion­nement illé­gal si fine­ment analysé par Maitre Eolas. Par­tant d’une amende à 35 euros, dénon­cée par un jour­nal­iste sur­feur et dém­a­gogue 6, on en arrive à embrass­er la com­plex­ité d’un tout his­torique et philosophique, dont les fon­da­tions datent de l’Antiquité grecque et romaine, tan­dis que l’édifice entier demeure sous échafaudages, plus ou moins (in)stable, selon le rap­port incer­tain entre bâtis­seurs et démolis­seurs – ce qui con­stitue l’Histoire.

Notes:

  1. Mer­ci Daniel !
  2. Média économique d’inspiration libérale, pro-busi­ness, européenne.
  3. Roulant à vélo dans les quartiers Nord de Mar­seille, je me suis fait traiter de « sale pédé » et men­ac­er de cas­sage de gueule par un Noir haineux [c’est un fait] en bag­nole, vocif­érant parce qu’empêché de me pass­er dessus dans une rue étroite !
  4. Je par­le de ce que je con­nais : à Mar­seille, quartiers Nord encore, cité de la Castel­lane pour être pré­cis : des guet­teurs au ser­vice de trafi­quants de drogue sont postés en per­ma­nence et une rue (au moins) est obstruée par des blocs de pierre et des char­i­ots de super­marché. Lire sur ces ques­tions La Fab­rique du mon­stre, une enquête à Mar­seille de Philippe Pujol, sur ce qu’il appelle « les mal­façons de la République française » (Ed. Les Arênes)
  5. Voir L’économie, cette mytholo­gie déguisée en « sci­ence »
  6. Le titre de son arti­cle taclé par Eolas : « Sta­tion­nement inter­dit » ou Kaf­ka au volant. La chute du papi­er est évidem­ment du même ton­neau libéral­iste : « Il y a, finale­ment, plutôt de quoi en pleur­er de rage. Que dis­ait Pom­pi­dou, déjà ? Ah oui : « Arrêtez donc d’emmerder les Français ! »

    Et vive l’anarchie ! – au mau­vais sens du mot, évidem­ment.


Présidentielles. On n’a pas fini de rigoler (jaune)

J’ai même édité un tim­bre. Rien n’y a fait ! Un méti­er…

Je cède : tant de com­men­taires, analy­ses, sup­pu­ta­tions, etc. déver­sés depuis des mois… Et rien sur ma can­di­da­ture, son échec, mon dés­espoir, mon dépit ! À dés­espér­er de la mer­diacratie. Ce néol­o­gisme-valise syn­thé­tise à mer­veille le dégoût politi­cien à l’encontre de la presse dans son ensem­ble – à l’exception toute­fois du Figaro et de Valeurs actuelles. Il réu­nit aus­si dans un même haut-le-cœur, Le Pen et Mélen­chon, out­rance et amer­tume, triste alliance de con­traires.

C’est en fait sous la pres­sion de mes innom­brables fans 1 que je reprends ma plume délais­sée sur ce blog depuis deux mois ! D’autres tâch­es m’avaient acca­paré ; et puis, eh oui ! je n’ai pas réu­ni mes 500 sig­na­tures, pas même cinq… N’est pas Chem­i­nade qui veut, ni Poutou, ni Arthaud, etc. Ni dieu, ni césar, ni tri­bun. Ain­si en étais-je resté à lInsoumis « qui ne plan­tait rien », en tout cas qui s’est plan­té, à pas grand-chose, il est vrai – à deux points de Le Pen. À quoi cela tient-il, une foirade en poli­tique ? À un mot de trop, un déra­page ver­bal et fatal. Pour lui, son Alliance boli­vari­enne, au moment même où son cama­rade vénézuélien met­tait Cara­cas à feu et à sang. Il a eu beau ten­ter de rat­trap­er l’affaire avec un vague truc com­mer­cial guyano-antil­lais, ben non, le coup était bien par­ti. Pour le Marcheur, une ivresse de trop, celle du pou­voir qui monte à la tête d’un Rasti­gnac si pressé, qui va devoir mâch­er de la Rotonde comme l’autre avant lui avait dû bouf­fer du Fouquet’s pen­dant cinq ans.

À ce niveau, un trait de finesse s’impose. Dessin de Charb, Char­lie Heb­do, 2016.

C’est dire si je compte m’obstiner à vot­er pour Elzéard Bouffi­er, qui plan­tait des arbres. 2 Rap­pel : mon can­di­dat (à défaut de ma pro­pre can­di­da­ture…) est par­rainé par un cer­tain Jean Giono, un fada de Manosque, Alpes de Haute-Provence. Ce même Giono que led­it Mélen­chon a insulté à la télévi­sion, en direct, quand le comé­di­en Philippe Tor­re­ton avait cru bon, éco­lo et généreux de lui offrir L’Homme qui plan­tait des arbres, dudit Giono : « [Un livre] fon­da­men­tale­ment immoral ! », avait tout aus­sitôt lancé Mélen­chon. Quelle immoral­ité, bigre ? Celle de « cette his­toire […] écrite pen­dant la guerre, et quand on lutte con­tre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se bat­tre ! » 3

Quoi qu’il en soit, les électeurs de Manosque, mag­nanimes ou indo­lents, n’en ont pas voulu au don­neur de leçon va-t’en guerre : ils l’ont placé en tête à 22,5% des bul­letins… Pour qui voteront-ils le 7 mai si leur préféré s’obstine dans le ni-ni ? Car, lorsqu’on lutte con­tre « le fas­cisme », est-il bien moral de ne pas s’engager, hein ? Or, voilà le “Tri­bun du peu­ple” soudain muet, mouché sur sa droite extrême, en appelant à la vox populi/dei de ses 450 000 afi­ciona­dos.

Sans légende, et désor­mais légendaire.

Je rap­pelais en note, dans mon arti­cle précé­dent que, jusqu’à l’avènement d’Hitler, le Par­ti com­mu­niste alle­mand avait pour cible pri­or­i­taire le Par­ti social-démoc­rate ! Et on sait que l’Histoire peut bégay­er – même si je ne saurais con­fon­dre lep­enisme et nazisme. Les anathèmes sim­plistes et out­ranciers con­tre le Front nation­al n’ont plus de prise ; ils sont même devenus con­tre-pro­duc­tifs en niant une réal­ité (certes acca­blante et déplorable) encore véri­fiée par ces élec­tions : le FN est con­fir­mé comme pre­mier par­ti « ouvri­er » – plus pré­cisé­ment ceux des lais­sés pour compte, ceux que « les élites » ignorent ou méprisent, ceux que « le sys­tème » con­damne, tout comme les « euro­crates » brux­el­lois et les « hordes d’immigrés ». Sous les out­rances ver­beuses et le ric­tus car­nassier de la can­di­date, il y a « du vrai » qui atteint un citoyen sur cinq (et plus encore dans quinze jours…). Et elle tape juste, la fron­tiste, en filant droit à Rungis saluer comme Sarkozy « la France qui se lève tôt », à l’encontre de celle des couche-tard de la Rotonde… 4

Quant à l’effondrement de Hamon, il sonne certes le glas du PS, mais aus­si d’un pro­gramme écol­o­giste et utopiste. Dans cette France des 35–40 heures, on ne doit pas oser désacralis­er la valeur tra­vail. 5 Ain­si ont voté les 387 citoyens de Fes­sen­heim autour de leur vieille, dan­gereuse et nourri­cière cen­trale : les nucléaristes y font le plein, Fil­lon en tête, suivi de Macron, Le Pen et même Dupont-Aig­nant – Mélen­chon et Hamon recueil­lant moins de 50 voix…

À pro­pos de Dupont-Aig­nant, ren­dons lui grâce, avec ses petits 5 pour cent, de nous avoir à la fois épargnés la Le Pen en tête de gon­do­le 6, et sauvés du spec­tre Fil­lon. Lequel,  avec « son air de curé qui a piqué dans les troncs » 7, n’était pas si loin du podi­um… On se con­sole de peu. Mais on n’a pas fini de rigol­er (jaune) car revoilà Sarko et sa bande d’embusqués prêts à dégain­er pour le troisième tour. Le pire n’est jamais cer­tain, dit-on par pré­cau­tion.

Notes:

  1. Eh eh, le Jo !
  2. À moins, une fois de plus, d’un péril avéré…
  3. Voir mon papi­er sur le sujet.
  4. C’est au lende­main de ce pre­mier tour que les pro­duc­teurs de “vian­des racées” lan­cent une saig­nante cam­pagne de pub dans les médias… avec ce slo­gan fleu­rant sa terre pétain­iste : “Ini­tiez-vous aux plaisirs racés”. Si la notion de race s’applique aux vach­es, pourquoi plus aux hommes ?
  5. Surtout en impro­visant bien laborieuse­ment, c’est le cas de le dire, sur la ques­tion du revenu uni­versel” !
  6. Il va se faire par­don­ner vite fait!
  7. Dézin­guage en règle lancé sur France Inter par Char­line Van­hoe­nack­er, du « com­plot médi­a­tique ».

Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]

Vénus-Aphrodite de Milo, vedette du Lou­vre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des cha­peaux et cas­quettes, chemisettes, t-shirts et la panoplie pos­si­ble de sou­venirs et col­ifichets. Étroite et tout en longueur, la bou­tique de Nikólaos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obscu­rité que com­bat un néon bla­fard. Comme à Athènes, dans les rues touris­tiques de Mona­s­ti­ra­ki, on se croirait dans un bazar, ou dans un souk. La pre­mière hypothèse ren­ver­rait aux guer­res médiques (- Ve siè­cle) opposant grecs et Mèdes, autre nom des Pers­es, les actuels Iraniens. La sec­onde, plus vraisem­blable car moins loin­taine, serait liée à l’occupation des Ottomans, les Turcs d’aujourd’hui – occu­pa­tion qui a tout de même duré qua­tre siè­cles !

De cette occu­pa­tion il reste au moins deux abcès de fix­a­tion :

L’île de Chypre, coupée en deux, un peu à la manière irlandaise, ver­sion ori­en­tale. Voilà plus de 40 ans (1974) que les deux com­mu­nautés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basilique Sainte-Sophie, fleu­ron de la chré­tien­té du temps où Istan­bul s’appelait Con­stan­tino­ple, car conçue au IVe par Con­stan­tin 1er, suc­ces­sive­ment basilique chré­ti­enne, mosquée puis musée. En 2012, un grou­pus­cule islamiste et nation­al­iste vio­lent fait cam­pagne pour que le musée rede­vi­enne une mosquée, notam­ment en organ­isant une prière musul­mane sous la coupole byzan­tine. Un an après, Erdoğan déclare envis­ager que cette trans­for­ma­tion ait lieu…

Alors, ne « leur » par­lez pas de ces « bar­bares » ! – au sens d’Hérodote : étrangers par­lant un lan­gage incon­nu. Ou alors, « ils » vous en par­leront, par exem­ple, à pro­pos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaussée sur la Turquie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfugiés – syriens notam­ment. Je me sou­viens avoir abor­dé la ques­tion, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Eleft­he­ria 2, évo­quant alors le sens grec de l’hospitalité, remon­tant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Geor­gios, m’a fait remar­quer que la cap­i­tale grecque, mal­gré la présence assez nom­breuse de musul­mans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mosquée… C’est que l’Église grecque demeure omnipo­tente, son hyper présence – tant dénon­cée au plus fort de la crise grecque – bor­du­rant les lim­ites d’une théocratie. Rap­pelons à ce sujet que les popes sont salariés de l’État 3 ; que les biens con­sid­érables de l’Église échap­pent en par­tie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque journée démarre par une prière col­lec­tive avec présence oblig­a­toire (la prière elle-même ne l’est toute­fois pas…) ; que chaque église et tout édi­fice pub­lic sont sur­mon­tés du dra­peau nation­al dont la hampe se ter­mine par une croix… [☞ Pho­to]

DSCF5136Oui, oui, je suis tou­jours là, dans mon souk de Paros…, à far­fouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux mar­bre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on par­lera des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trou­ver mon vieux pote Épi­cure 4, en guise de sou­venir. Chaus­sant ses lunettes, Nikólaos vient à ma rescousse. Seuls Hip­pocrate, Poséi­don, Homère, Pythagore répon­dent à l’appel et aus­si Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aus­si 5.

Sur ces entre­faites, com­ment ne pas causer poli­tique ? Oui, de l’Europe en par­ti­c­uli­er, et de Mme Merkel spé­ciale­ment. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 cen­times d’euro sur mon buste socra­tique. Ain­si scel­lée, l’amitié fran­co-hel­lénique, abor­de la ques­tion des mil­i­taires, État dans l’État, et deux­ième plaie de la Grèce déplore Nikólaos. Je résume : Tan­dis qu’ils nous ser­raient la cein­ture, nos politi­ciens ont con­tin­ué à acheter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le pré­texte clas­sique de la droite grecque qui exploite le « dan­ger » turc ! Troisième plaie du pays : les arma­teurs richissimes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient pay­er en impôts. Les pavil­lons de com­plai­sance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chômeurs – et plus de la moitié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habitées. Paros s’en dis­tingue, enfin elle s’en dis­tin­guait, par son mar­bre, qui fut le plus réputé de l’Antiquité. D’une blancheur et d’une translu­cid­ité incom­pa­ra­bles. Il se dit que Napoléon exigea que son tombeau fût en mar­bre de Paros… – ce dont je me con­tre­fous. Voici pourquoi :

Par­lons pour com­mencer de l’Orig­ine du monde, fameux tableau de Courbet datant de 1866 – 150 ans seule­ment [que, soit dit en pas­sant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses for­tunés et névrosés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes car­ré­ment à l’origine de l’origine… c’est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des pro­fondeurs géologiques – en mil­lions d’années. C’est en effet dans le mar­bre de Paros qu’a été sculp­tée la Vénus de Milo – 22 siè­cles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui exposé au Lou­vre 6, sculp­té non pas par Prax­itèle comme on l’a cru un temps, mais plutôt par Alexan­dre d’Antioche.

Je passe sur les détails con­cer­nant la décou­verte de la stat­ue sans bras par un laboureur sur l’île de Milos (on dis­ait « Milo » jadis), puis négo­ciée et ven­due plusieurs fois avant d’être don­née au Lou­vre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de mar­bre de Paros, il serait intéres­sant de recon­stituer l’itinéraire de cette sub­lime stat­ue, sans par­ler de son mod­èle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeu­rant, aurait dû s’appeler l’Aphrodite de Milo, car cette déesse de l’amour appar­tient pleine­ment à la Grèce et à sa mytholo­gie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le jour­nal­iste de ter­rain (même en retraite) s’est ren­du sur place, d’un coup de scoot­er… Classées site his­torique, les car­rières de Marathi sont aban­don­nées depuis le XIXe siè­cle. Lieu étrange : une val­lée aux flancs éven­trés, parsemés de quelques bâti­ments en ruines et de mon­ceaux de pier­railles, restes de l’exploitation passée. L’entêtant par­fum des immortelles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moin­dre guide, per­son­ne alen­tour. Je trou­ve sans dif­fi­culté l’entrée de la pre­mière galerie, la plus par­lante des trois. Mes pho­tos s’imposent ici pour com­pren­dre mon évo­ca­tion de l’Orig­ine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l’article, et ci-dessous] Je ne suis pas descen­du au-delà de la zone la plus som­bre… assim­i­l­able à une intru­sion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anci­ennes mar­brières de Paros se trou­vent à Marathi, à quelques kilo­mètres de Parikia, la « cap­i­tale » de l’île. Jusqu’au XIXe siè­cle, on y tirait le fameux mar­bre parien ou « lych­ni­tis ». Son appel­la­tion vient du fait que son tirage était effec­tué dans des galeries souter­raines sous la lumière des lam­pes à huile (en grec : lych­nos).
La trans­parence de ce mar­bre est excep­tion­nelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 cen­timètres de pro­fondeur (1,5 cen­timètre pour le mar­bre dit « pen­télique », de la mon­tagne Pen­teli).
De ce mar­bre naquit, non seule­ment la Vénus de Milo, mais aus­si l’Hermès de Prax­itèle, les korês de l’Acropole, la Vic­toire de Délos, la Vic­toire de Samoth­race, le tem­ple d’Apollon et le tré­sor des Sifniens à Delphes, le tem­ple de Zeus à Olympia et le tem­ple d’Apollon à Délos. Plusieurs pièces du Musée Archéologique de Paros sont con­sti­tuées de ce mar­bre.
Ces mar­brières sont les uniques mar­brières souter­raines de lych­ni­tis au monde, alors qu’aux car­rières à ciel ouvert de la région on tirait de la mag­nésite.

C’est en remon­tant de ces pro­fondeurs que je vais faire une de ces belles ren­con­tres qui illu­mi­nent le Voy­age. M’avançant le long d’un jar­dinet fleuri d’orchidées sub­limes, il vient à ma ren­con­tre, tout sourire, main ten­due. Voici Tas­sos : sculp­teur soli­taire, il vit et tra­vaille ici entre sa maison­nette et son ate­lier au grand air.

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Tas­sos. La belle ren­con­tre.

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Mar­bre de Paros, roche de lumière.

Lui ne par­lant que le grec, et moi pas…, notre échange sera surtout gestuel, rehaussé d’onomatopées, et néan­moins des plus chaleureux. Un rien sur­réal­iste, il me mon­tre en se bidon­nant son instal­la­tion, au sens artis­tique : un treuil en bois, un coup de maniv­elle pour remon­ter une seau empli d’eau imag­i­naire (tout est sec alen­tour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kalimera » (Bon­jour). Tas­sos fait sem­blant de s’éclabousser le vis­age, qu’il a tout poudré de blanc ain­si que la mous­tache. Nous « dis­cu­tons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papi­er l’entrée de la troisième galerie. À mon retour, nous repren­drons notre par­lotte, notam­ment sur le mar­bre de Paros ; il me mon­tre ses œuvres sculp­tées, sa pho­to en sol­dat, ses sacs de blé, dont je ne sai­sis pas la des­ti­na­tion… Quand il écarte les bras pour me sig­ni­fi­er qu’il vit au par­adis, je lui demande de le pren­dre en pho­to. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – pré­cieux : un morceau de mar­bre, de cette roche si pure qu’elle laisse pass­er le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papi­er blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plaisir que ce cadeau !

(À suiv­re)

Pho­tos de gp, sauf men­tion

 

Notes:

  1. Depuis 1974, la par­tie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte con­trôlée par les troupes de l’ONU, est sous occu­pa­tion mil­i­taire turque et en 1983, ce ter­ri­toire s’est proclamé République turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit recon­nu par la com­mu­nauté inter­na­tionale, en dehors de la Turquie.
  2. Voir dans Grèce, car­net de voy­age. 4) San­torin, con­sid­éra­tions au-dessus du vol­can
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napoléon et le con­cor­dat…
  4. Voir : Grèce, car­net de voy­age. 5) Paros. Con­ver­sa­tion rés­inée avec Épi­cure
  5. Je m’y réfère dans tout le car­net, ou presque…
  6. En pas­sant : de quoi sont con­sti­tués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rap­portées » ?

Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan

SatelliteIles des Cyclades, 11 juin 2016. Vient l’heure de philoso­pher un peu. 1 Aimer la sagesse en Grèce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remonte physique­ment dans les temps anciens, encore plus anciens. Me voici en effet « au dessus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoire de San­torin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots comme coincés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au dou­ble sens :

D’abord, une his­toire de déluge quand cette île des Cyclades explosa lit­térale­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apoc­a­lyp­tique (on ne dis­ait pas encore tsuna­mi, puisque le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cette caldeira si par­ti­c­ulière, comme un immense chau­dron bor­dé de falais­es ver­tig­ineuses, bible ouverte pour géo­logues.

santorin-carteLe nom antique de l’île est Théra, de même que la ville antique fondée à l’époque archaïque. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kallisté, « la plus belle » ou « la très belle » ; elle aurait été rebap­tisée Théra en l’honneur du fon­da­teur mythique de la colonie dori­enne, Théras. Le nom de San­torin est venu des Véni­tiens au XII­Ie siè­cle en référence à Sainte Irène, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­tori­ni. Après le rat­tache­ment de l’archipel à la Grèce en 1840, celui-ci reprend offi­cielle­ment le nom antique de Théra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­torin a été con­servé.

D’après les chercheurs, l’éruption est une des orig­ines pos­si­bles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous descen­dons de plusieurs crans dans le rationnel véri­fi­able.

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Un livre ouvert pour géo­logues.

– Ensuite, remon­tée dans le temps cul­turel. Le cat­a­clysme a sans doute accéléré l’implantation en Crète de la civil­i­sa­tion mycéni­enne (de Micènes en Grèce con­ti­nen­tale), au détri­ment de la civil­i­sa­tion minoenne (du roi légendaire Minos) dévelop­pée sur les îles de Crète et de San­torin de — 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les con­séquences de tout cela – comme nous pour­rions spéculer sur les con­séquences dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur la « civil­i­sa­tion » qui sur­vivra – ont porté sur la cul­ture au sens plein : hiérar­chie des croy­ances, des mythes, des pro­duc­tions poé­tiques, artis­tiques, et par­ti­c­ulière­ment archi­tec­turales.

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Une vue du “chau­dron” depuis l’île de Thi­ra­sia.

Au-dessus du vol­can, dis­ais-je, au sens pro­pre et pas seule­ment lit­téraire 2. En effet, en 1950, un fort séisme dévas­ta les vil­lages de Fira et Oia, où j’ai fait halte. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeuse m’a assuré que « le par­adis, c’est ici ». Ça se peut bien. Surtout le par­adis des priv­ilégiés, de la gent touris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux rich­es chi­nois. Main­tenant que la Chine, surtout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous reste à leur ven­dre nos pro­duits de l’industrie touris­tique et des loisirs ; tant qu’ils ne dupli­queront pas ces mer­veilles comme San­torin…

Depuis mon char­mant coin de par­adis, donc, je con­sulte la télé ; sa dizaine de chaînes (dans les hôtels, des cen­taines) con­fir­ment l’état du monde mon­di­al­isé. Mêmes débats cacoph­o­niques sur décors hyper­col­orés, mêmes cos­tumes bleu som­bre des politi­ciens dans l’hémicycle ; mêmes dessins ani­més tapageurs cen­sés dis­traire les petits ; mêmes pub­lic­ités révul­santes. Pas de doute, l’Europe avance !

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Le timide dra­peau étoilé va-t-il par­tir en lam­beaux ?

Europe : encore une inven­tion grecque ! Enfin le mot, sinon l’idée et la chose…

Dans la mytholo­gie, Europe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une princesse phéni­ci­enne – je passe sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Europe, fille du roi de Tyr, une ville de Phéni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une plage, se méta­mor­phosa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalousie de son épouse Héra. Impru­dente, Europe s’approche de lui. Chevauchant l’animal, elle est enlevée sur l’île de Crète…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de pren­dre mon bil­let de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une pièce de deux euros. Je lui demande s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Comme il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans doute à cause de la crise… » Il me répond, calme, sans acri­monie : « Sans doute, et on devra s’en sou­venir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cette ques­tion avec Geor­gios, à Athènes ; il m’avait répon­du : « La crise, il n’y a qu’à regarder autour de soi… » Nous étions dans son quarti­er, à Exaer­chia, où la débrouille et la sol­i­dar­ité arrondis­sent les angles. Mais en général, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cultés ne sont pas fla­grantes. Il n’y a ni plus ni moins de clochards à Athènes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Eleft­he­ria – « Lib­erté » en grec ; peut-on porter plus beau prénom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la crise nous touche très dure­ment. Beau­coup de jeunes au chô­mage vivent chez leurs par­ents. Moi-même, j’ai de la chance, j’ai un emploi [elle est secré­taire à l’Université], mais je fais par­tie de cette classe moyenne qui doit désor­mais faire beau­coup de sac­ri­fices. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plaisirs comme d’aller au théâtre, par exem­ple. Surtout, nous nous sommes sen­tis humil­iés quand nous avons été soupçon­nés de tra­vailler peu et de trich­er avec l’État. »

On ferait le même con­stat en France, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de doute, l’Europe avance !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au proche et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Surtout, elle a don­né aux rich­es, au détri­ment des pau­vres. Comme le dit le vieil adage, les pau­vres ne sont pas bien rich­es, certes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nom­bre fait la richesse. En favorisant le sys­tème ban­caire, en sou­tenant la Grèce des nou­velles indus­tries du Tourisme, de la Cul­ture et des Arts (en par­ti­c­uli­er dès les Jeux olympiques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pourvu d’équipements impor­tants (comme le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­taines par­ties du pays et surtout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle “macro”, l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­di­enne, celle des revenus, des loy­ers, du pain.

Cette par­tie de la pop­u­la­tion à hauts revenus n’a pas été frap­pée par la crise. Les beaux quartiers d’Athènes, comme dans la plu­part des cap­i­tales occi­den­tales, exhibent bou­tiques et de voitures de luxe. Ce cer­cle restreint, déploie sa richesse osten­ta­toire et recou­vre le petit monde devenu qua­si trans­par­ent, assu­jet­ti aux miettes de l’indécent ban­quet.  

Je vais ren­tr­er au pays en rébel­lion, comme en l’ayant quit­té, dans les man­i­fs et les grèves. J’ai croisé hier soir un groupe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décoller pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­torin que le sit­u­a­tion est vol­canique. D’ailleurs, comme aurait dit Mon­sieur Prud­homme 3, « Le char de l’Europe nav­igue sur un vol­can. »

–––––––

Ci-dessous, un petit jeu de mes cartes postales (cli­quer dessus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, comme les textes, sous Licence Cre­ative Com­mons [voir colonne de droite].

Notes:

  1. Je con­tin­ue à soulign­er en pas­sant cer­tains mots français de racines grec­ques.
  2. Au-dessous du vol­can (Under the Vol­cano), roman de l’écrivain bri­tan­nique Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­homme, per­son­nage car­i­cat­ur­al du bour­geois français du XIXe siè­cle, créé par Hen­ri Mon­nier.

Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour con­naître une ville comme Athènes, archi sécu­laire, si riche de beauté et d’histoire. La par­courir à pied, pren­dre les trans­ports en com­mun, s’y per­dre, crois­er les habi­tants. Des jours, et encore… Se méfi­er des pre­mières impres­sions, rarement les bonnes (con­traire­ment à l’adage) ; ce sont celles des préjugés. Alors revenir sur ses pas, marcher, respir­er, sen­tir. Odeurs, sons, lumières. Pas tou­jours « joli », « char­mant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 Dans mes sou­venirs, si loin­tains, la place Omo­nia fleu­rait bon le lieu pres­tigieux. Aujourd’hui, ça sent plutôt la pisse et la pau­vreté. Pareil pour la rue Athi­nas, la déesse fon­da­trice et comme nég­ligée dans cette artère peu engageante. On dépasse l’Hôtel de ville, quel­conque. Mais c’est là que je croise mon pre­mier « grand homme », et pas n’importe lequel : Péri­clès, en pied et en mar­bre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage his­torique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innom­brables stat­ues : soit elles vous nar­guent et vous ren­voient à votre igno­rance crasse…, soit elles vous oblig­ent à savoir. J’avais bien enten­du par­ler du « siè­cle de Péri­clès », comme d’une sorte d’âge d’or athénien… DSCF4917Pas de quoi nour­rir un topo his­torique, ni l’occasion d’en impos­er un, dont je serai d’ailleurs inca­pable. Mais l’Histoire nous rat­trape, et tout spé­ciale­ment ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émail­lées (c’est aus­si leur rôle). De plus, l’étranger de pas­sage, se croit tenu de pouss­er le vice en fréquen­tant nom­bre de musées.

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C’est ici, dans ce Musée de l’Acropole, que sont exposées cinq des six vraies cari­atides de l’Erechtéion. La cinquième se trou­ve au British Muse­um, à Lon­dres. La sep­tième est en prime… [Ph. gp]

DSCF4964Ain­si, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout mod­erne : splen­dide en effet, un mon­u­ment en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on sur­plombe en marchant sur un planch­er de verre ! Tan­dis que là-haut, sur cette colline inspirée, d’abord citadelle anti-bar­bares, des généra­tions d’architectes et de bâtis­seurs géni­aux ont ten­té de con­jur­er le temps en édi­fi­ant un tem­ple, puis d’autres, et même des théâtres… Tan­dis que d’autres généra­tions de tra­vailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour répar­er, sauve­g­arder, restau­r­er.

Sur l’Acropole, le Parthénon, notam­ment, porte les stig­mates de sa si longue his­toire – vingt-cinq siè­cles ! En grec ancien, parthénon sig­ni­fie « apparte­ment de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la stat­ue d’Athé­na, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des arti­sans, des artistes et des enseignants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aus­si la pro­tec­trice de la cité qui porte son nom. Sa stat­ue, d’ivoire et d’or mas­sif, fut détru­ite lors d’un incendie, au Ve siè­cle. De mul­ti­ples répliques ont été pro­duites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [pho­to ci-dessous]. Encore et tou­jours des stat­ues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Parthénon ? À Péri­clès, par­di !

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Deux mots et quelques sur ce Péri­clès, que la mod­estie ne devait pas étouf­fer. On l’a même dit assez méga­lo et déma­go sous ses allures de démoc­rates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Tou­jours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Perik­lễs, sig­ni­fie lit­térale­ment « entouré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Mer­ci Wiki]. Il acquit sa gloire en guer­ri­er, sur les fronts des guer­res médiques et celles du Pélo­pon­nèse – Thucy­dide, le « reporter de guerre » dont j’ai déjà par­lé ici, l’admirait beau­coup. Ce n’était pas le cas d’Aristo­phane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siè­cle), qui se le paie lit­térale­ment comme va-t-en guerre assoif­fé de pou­voir. Très près de nous, feu Umber­to Eco lui a tail­lé un cos­tume de pop­uliste… Ce qui nous amèn­erait à entamer le chapitre énorme et inépuis­able de la Démoc­ra­tie selon ses innom­brables penseurs grecs. Je m’en garderai bien – par facil­ité de blogueur peu apte aux Travaux d’Hercule. Mais l’actualité politi­ci­enne, à Athènes comme à Paris et partout dans le monde mérit­erait ce retour aux fonde­ments his­toriques et philosophiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette pre­mière ren­con­tre. Lais­sons Périk­lès devant l’Hôtel de ville, pas­sons le grand marché (ago­ra en grec) à pois­son et à viande [« vaut le détour » cepen­dant]. Et voilà sur qui je tombe : Dio­gène, il se trou­vait en bas de la rue d’Athinas, accroupi sur le trot­toir, ratat­iné sur ses genoux, tout mai­gre, presque nu, les côtes sail­lantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plas­tique, il a levé les yeux et a souri. C’était lui !

– Mais Dio­gène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait sou­vent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le pren­dre en pho­to. Sans doute ne m’aurait-il  pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voici Hip­pocrate, ren­con­tré un peu plus loin, quarti­er de Psiri. Déguisé en vieux rock­er, jouant de la grat­te élec­trique devant le rideau bais­sé d’une phar­ma­cie sur lequel son image avait été bom­bée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la médecine », tu rigoles ?

– Vois com­bi­en son illus­tre por­trait pro­tège sa réin­car­na­tion mod­erne ! Et comme il nous pro­tège encore : Hip­pocrate fut le pre­mier médecin à avoir rejeté les super­sti­tions et les croy­ances qui attribuaient la cause des mal­adies à des forces sur­na­turelles ou divines. Cha­peau !

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Main­tenant voici Socrate, per­me­t­tez ! Je sor­tais de l’ancien Ago­ra, je l’ai repéré, déam­bu­lant, par­lant à voix haute et sans cesse. J’ai croisé son regard ami­cal. Il m’a accordé la per­mis­sion d’une pho­to. Et il m’a dit, en grec académique : « À tout à l’heure ! » Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate déguisé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gar­gala. Ne par­lant ni anglais ni français, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Mer­ci », je ne sais ce que sa chi­enne de vie a pu lui réserv­er….

J’en viens à mes héros per­son­nels « mod­ernes », en fait uni­versels. Zor­ba, Alex­is, celui qui m’a amené en Grèce à mes 17 ans, l’ado finis­sant que le Cré­tois Nikos Kazantza­ki venait de tournebouler…. Celui-là de Zor­ba, mon exem­plaire du jour, soix­an­te­naire chenu, je l’ai vu hier dans Exarchia attablé à une ter­rasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rougeaud, sourire au vent, par­lant fort, chemise dépoitrail­lées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zor­ba, la Boubouli­na, n’était pas loin : aperçue sur l’avenue Akadimia, toute enfar­inée et empar­fumée, robe bleue à fleurs, hauts-talons scabreux, des dread­locks jusqu’aux fess­es. C’était elle, mais oui !

Ce voy­age, je le vis comme un dou­ble retour aux sources :

– les miennes, celle de mon pas­sage de l’ado à l’adulte, si pos­si­ble à la vie d’homme ;

– les sources de notre civil­i­sa­tion dans ce monde si désori­en­té. Ça ne pou­vait être plus essen­tiel, surtout vers la fin d’une exis­tence.

–––––––––

*J’emprunte à Peter Brook le titre de son film con­sacré à la vie de Georges Gur­d­ji­eff (1979).

Pho­tos de gp.

Notes:

  1. J’apprends que Mon­te­bourg sug­gère de rem­plac­er les séna­teurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu con­nais­sance du sys­tème démoc­ra­tique de la Grèce antique ? J’espère revenir sur ce chapitre.

Athènes, carnet de voyage. 2) Exárcheia, territoire anarchiste

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Athènes, 7 juin 2016.  J’ai quit­té dimanche le quarti­er de Metax­our­gio pour celui d’Exárcheia. Comme si j’avais migré des Ternes à Ménil­montant, à Paris. Ou bien, à Mar­seille, de Vauban au cours Julien – ce qui est plus juste. Je me trou­ve à une enca­blure du Musée archéologique et plus près encore de l’École poly­tech­nique. Comme qui dirait « au cœur du prob­lème » grec.

Quoi, prob­lème ? Depuis le « traîne-couil­lons » uni­versel qui char­rie le touriste ici comme partout, Athènes présente le charme des cap­i­tales à haut niveau cul­turel-marc­hand ; son cir­cuit emprunte les hauts-lieux entretenus car renta­bles. En jupette, avec leurs souliers à pom­pons, les gardes prési­den­tiels (evzones) per­pétuent leur rit­uel désuet – désuet en apparence, mais à sym­bol­ique pro­fonde : la fus­tanelle, cette jupe, serait for­mée de 400 plis rap­pelant les qua­tre siè­cles d’occupation turque (je reviendrai sur la ques­tion turque).

DSCF5528Le tourisme se nour­rit grasse­ment du folk­lore et de ses clichés. Mais quel heureux priv­ilège, ma foi, de déguster un verre de retsi­na (vin blanc rés­iné) sur une ter­rasse au pied de l’Acropole ! La crise grecque, où ça ?

Ici, à Exárcheia, ils con­nais­sent. Pris entre deux quartiers bour­geois, Εξάρχεια (en grec mod­erne) est renom­mé pour être le foy­er de l’anarchisme en Grèce. Anar­chie, mot grec à l’origine [je les souligne désor­mais en pas­sant] : an, pré­fixe pri­vatif : absence de, et arkhê, hiérar­chie, com­man­de­ment. Je me régale ici de l’étymologie – encore du grec ! Que seri­ons-nous sans ces racines ? [La querelle du grec au col­lège n’est pas anodine ; pour en avoir été privé, j’en mesure l’importance fon­da­men­tale un demi-siè­cle plus tard.] Je m’amuse à l’idée de taquin­er l’étymologie du mot éty­molo­gie : c’est ce qui éclaire le sens des mots et, ain­si, ouvre la pen­sée. On voit bien que tout se tient chez l’animal pen­sant-par­lant, et écrivant et vivant à l’occasion.

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Tout ou toute une his­toire”… Mar­tial, lecteur scrupuleux, s’interroge sur l’accord de “tout” dans mon précé­dent titre. Moi aus­si… J’ai véri­fié : “tout” est ici un adverbe, invari­able, car il exprime le sens de “com­plète­ment”, “tout à fait”. Mau­dit français !

Exárcheia, donc. Rues étroites, plutôt sin­istrées d’allure : pas mal de rideaux métalliques bais­sés, pein­turlurés, tag­gés comme le moin­dre recoin. Affich­es à pleins murs. Couleurs vives sur la ver­dure des arbres, nom­breux. Quartiers de squats et aus­si d’imprimeurs, d’éditeurs, dis­quaires, bou­tiques, cyber­cafés et épiceries bio ; beau­coup  de librairies, par­fois chics ou bien car­ré­ment « anar », tan­dis que la « com’ » tente sa per­cée, avant-poste d’une boboï­sa­tion qui gagne vers les hau­teurs. Quarti­er “à part”, sorte de no man’s land où la police est inter­dite de ter­ri­toire, ou alors seule­ment les robots-cops, quand ça chauffe pour de vrai.

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Je me dois ici de vous présen­ter Geor­gios chez qui je loge, dans son coquet appart’ de la rue Solo­mou, tout en couleurs pim­pantes. La quar­an­taine, regard écar­quil­lé et sourire radieux, il est prof d’informatique et pho­tographe chevron­né. A par­cou­ru une par­tie du monde. Mais ne con­naît pas, ou à peine, et de nom, ses ancêtres philosophes des temps antiques – il est de son époque, dans l’ « ici et main­tenant » de nos urgences sans avenir (ou alors lequel ?) Geor­gios par­le un anglais « flu­ent » [L’anglais qui est devenu ici la sec­onde langue, comme dans tous les pays à langue régionale – salut les Québé­cois de mon cœur ! L’anglais dom­i­na­teur, médi­a­teur utile, et ratatineur de par­tic­u­lar­ités essen­tielles – tout se paie !] Geor­gios est aus­si cycliste urbain 1 (il y en a si peu à Athènes), mais hier, une por­tière lui est ren­tré dedans en lui cas­sant le bras, et le vélo. Depuis, je trou­ve que son eng­lish est devenu chao­tique et j’ai plus de mal à le com­pren­dre… Sa com­pagne, Alex­ia, aus­si sym­pa­thique et enjouée ; ingénieure, fran­cophone, mil­i­tante human­i­taire, Amnesty inter­na­tion­al, etc.

DSCF5536C’est ain­si qu’hier soir (tard), je me suis retrou­vé avec eux deux sur une ter­rasse fes­toy­ante, en haut d’un vieil immeu­ble voisin tenu par « Nosotros », non pas un squat mais ce qu’ils appel­lent un « espace social libre », lieu auto­géré de résis­tance.

Résis­tance à quoi ? À tout, par­di ! C’est bien le moin­dre, quand on con­sid­ère l’état du pays, que l’on dit en délabre­ment – surtout l’état d’Athènes qui agglomère presque la moitié de la pop­u­la­tion grecque (plus de 4 mil­lions sur 10 mil­lions de Grecs env­i­ron. 2 Bien sûr, ça ne se voit pas « en pas­sant ».

Nosotros (de l’espagnol, cette fois : nous), rassem­ble des anar­chistes “soft”, de la mou­vance anti-autori­taire, des paci­fistes, plutôt non-vio­lents. Plutôt, car on ne sait jamais trop ce qui peut arriv­er. Et il s’en est passé des choses dans cette Exarcheia la noire 3 : C’est à Exarcheia que com­men­cent les émeutes de décem­bre 2008, après la mort d’un ado­les­cent de 15 ans, tué par balle par un polici­er, dans une rue du quarti­er. C’est aus­si à Exarcheia que débute le soulève­ment con­tre la dic­tature des Colonels en novem­bre 1973, lors de la révolte étu­di­ante de l’Uni­ver­sité poly­tech­nique nationale d’Athènes et évac­uée par les mil­i­taires putschistes le 17 novem­bre 4

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Cette sculp­ture, à l’entrée de l’École poly­tech­nique, hon­ore les vic­times du soulève­ment de novem­bre 1973, quand les Colonels putschistes déci­dent d’une inter­ven­tion bru­tale. Dès les pre­mières heures du same­di matin 17 novem­bre 1973, un char-blindé pénètre de force au sein de l’université. La vio­lence de l’attaque est sauvage : il y a offi­cielle­ment 34 morts, mais en vérité beau­coup plus. Des cen­taines de blessés se cachent pour éviter l’arrestation. Des mil­liers d’arrêtés et d’emprisonnés vont subir la tor­ture par la police mil­i­taire.

Donc cette nuit, du haut de cette ter­rasse, de jeunes résis­tants refai­saient le monde, qui en a bien besoin. Un repas avait été pré­paré spé­ciale­ment en sol­i­dar­ité avec des réfugiés syriens – on sait qu’ils sont nom­breux à être passés par l’île grecque de Les­bos – ou y avoir tré­passé en mer. Aujourd’hui, le gou­verne­ment grec a fer­mé la fron­tière, détour­nant le flux vers la Turquie.

Vu d’ici, de la gauche de gauche athéni­enne, Alex­is Tsipras (actuel pre­mier min­istre) est aus­si « pop­u­laire » de Valls et Hol­lande auprès de « Nuit debout ». Geor­gios, le bras droit dans le plâtre, racon­te en rigolant l’histoire suiv­ante : Tsipras, à la télé, évo­quant des sou­venirs d’enfance, rap­pelle s’être cassé le bras gauche et que, gauch­er, il dut se faire droiti­er… « Ce qui ne lui fut pas bien dif­fi­cile », n’ont pas man­qué de com­menter les Grecs, gogue­nards…

C’est tout pour aujourd’hui ; j’étais par­ti pour vous présen­ter d’autres amis, des illus­tres antiques, car j’ai flâné hier, selon ma dérive, dans l’ancien ago­ra. Et j’y ai croisé Socrate, si si ! Suite au prochain numéro (c’est ce qu’en pub, on appelle du teas­ing – qui ne vient pas du grec !)

PS — En ren­trant ce soir, Geor­gios m’apprend qu’un homme a été tué ce matin de deux balles de pis­to­let, sur la place Exárcheia, là dans notre quarti­er, où je viens de pass­er… Affaire de drogue, sem­ble-t-il. Ce qui ne saurait guère effarouch­er un Mar­seil­lais…

Bonus (latin) : panora­ma (grec) sur le quarti­er d’Exárcheia. Je reviendrai plus tard sur l’École poly­tech­nique. (Pho­tos de gp).

Notes:

  1. Je l’étais aus­si, jusqu’à ce que des mal­otrus volent mes deux vélos, dont l’électrique de mes 70 bal­ais, en grande par­tie financé par de généreux action­naires. Je devais le sig­naler…
  2. La dias­po­ra grecque (omoge­nia) représen­terait quelque 6,5 mil­lions de per­son­nes sur les cinq con­ti­nents et prin­ci­pale­ment au États-Unis (de 3 à 4 mil­lions). Chica­go, avec 300 000 Grecs est la troisième ville grecque du monde après Athènes et Salonique. Source : Bib­liomonde. 
  3. Exarcheia la noire, au cœur de la Grèce qui résiste, de Yan­nis Youloun­tas, pho­tos Maud Youloun­tas. Les Édi­tions Lib­er­taires, 2013. Un film a égale­ment été réal­isé par les mêmes auteurs.
  4. Z, le film de Cos­ta Gavras aurait pu/dû se tourn­er à Exarcheia, mais la dic­tature des colonels l’en empêcha. Le tour­nage eut lieu à Alger qui, par son archi­tec­ture, ressem­ble beau­coup à Athènes.

Athènes, carnet de voyage. 1) Tout une Histoire

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Athènes, 5 juin 2016. Pourquoi là ? Tout une his­toire – per­son­nelle. Et toute l’Histoire du monde – enfin cette par­tie qui remonte à l’Antiquité datée et à ce monde qui a ser­ti la Méditer­ranée comme une per­le pré­cieuse, ce bijou appelé civil­i­sa­tion – bien qu’elle ne soit pas unique. Si on s’en sou­vient tant, après vingt-six siè­cles, c’est parce qu’ils avaient inven­té l’alphabet – alpha, béta « Ils », ces Grecs lumineux à qui l’on doit l’irruption de la pen­sée pen­sante et donc cri­tique, l’élévation de la con­science d’être au monde, et dans quel monde au juste ? Et naîtront ain­si le ques­tion­nement exis­ten­tiel et l’amour de la sagesse, la philoso­phie, puis les sci­ences, les arts, l’histoire, la poli­tique. Mais aus­si la guerre ! Et enfin la démoc­ra­tie, tou­jours recom­mencée…

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Trois tiers pour con­stituer une ville. Le qua­trième pour l’immortaliser. [Ph. gp]

On s’en sou­vient car ils ont beau­coup écrit… Non pas qu’ils aient inven­té l’écriture, elle venait des Sumériens, et peut-être même des Chi­nois si on remonte à la nuit des temps anciens. Mais les Pers­es, prob­a­ble­ment, exportèrent cette inven­tion fon­da­trice lors de leurs inva­sions bar­bares – bar­bare : qui par­le une autre langue, ain­si que le rap­porte Hérodote 1, le père de l’Histoire et même du jour­nal­isme.

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Hérodote et Thucy­dide, inven­teurs de l’histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Ses enquêtes autour de la Méditer­ranée délim­i­taient le monde con­nu. Il mesurait les dis­tances en stades… (ce que per­pétuent les jour­nal­istes actuels quand ils dis­ent « grand comme trois ter­rains de foot ») et, au delà, en jours de marche ou de nav­i­ga­tion à voile. Il décou­vrait le monde, alors si petit en apparence con­nue ; ce monde qu’il par­courait pour l’agrandir, ain­si qu’un Can­dide pré-voltairien.

Il faut aus­si saluer Thucy­dide 2, con­tin­u­a­teur d’Hérodote mais en reporter de guerre, celle du Pélo­pon­nèse. Pour dire bien vite que les écrits abon­dent, inscrivant ain­si l’histoire grecque et ses œuvres innom­brables au Pat­ri­moine de l’Humanité. Par­mi ces illus­tres auteurs se dis­tingue cepen­dant un cer­tain Socrate qui, lui, n’écrivait pas (en tout cas il n’a pas lais­sé d’écrit con­nu) ; il en chargeait ses dis­ci­ples et l’un d’eux tout par­ti­c­ulière­ment : Pla­ton.

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Les fon­da­teurs de l’Académie des arts : Socrate et son élève, Pla­ton. À l’arrière-plan, l’Université antique. [Ph. gp]

Socrate était un par­leur, un vrai beau par­leur, pas un baratineur. Entouré de ses élèves, il par­lait, mar­chait, ques­tion­nait, pré­tendait qu’il ne savait rien. Moyen­nant quoi il éle­va le doute au rang de la con­nais­sance… Mais ce pre­mier des scep­tiques et des ratio­nal­istes, ques­tion­na tout autant les dieux – jusqu’à douter de leur exis­tence. On ne lui par­don­na pas. Et il but la ciguë – jusqu’à la lie.

Je ne vais surtout pas pré­ten­dre ici racon­ter l’histoire de la Grèce « des orig­ines à nos jours »… Mais plutôt tenir un car­net de voy­age, sur le mode impres­sion­niste et « déri­vant », au sens où Bre­ton puis les situs appréhendaient la ville en y déam­bu­lant comme un esquif sans voile, allant au gré des courants sen­soriels. Remar­quez que ces let­trés, à l’occasion un peu pré­ten­tieux sinon pom­peux, n’avaient rien inven­té. Mon­taigne, quelques siè­cles avant eux, avaient pra­tiqué la chose sans besoin de la nom­mer :

« Moi, qui le plus sou­vent voy­age pour mon plaisir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trou­ve mal pro­pre à mon­ter à cheval, je m’arrête. […] Ai-je lais­sé quelque chose à voir der­rière moi ? j’y retourne. C’est tou­jours mon chemin. Je ne trace aucune ligne cer­taine ni droite, ni courbe. » 3

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Fig­urine de mar­bre de la col­lec­tion cycla­di­enne du Musée nation­al d’archéologie (3000 ans avant notre ère) [P. gp]

C’est qu’on n’invente rien ! ou si peu. Depuis des mil­lé­naires – pour ne pas remon­ter au Déluge et au-delà… – que l’Homme s’est mis à penser, par­ler, créer, agir… il s’est beau­coup répété, a beau­coup copié et recopié, voire singé, en croy­ant innover. Les vraies inven­tions sont si rares, quelque fois acci­den­telles et, le plus sou­vent, formelles. Rares, même dans les arts ! Picas­so et tant d’autres n’ont-ils pas « récupéré » les créa­tions africaines, sculp­tures et masques rit­uels notam­ment. Ou bien n’ont-ils pas « pom­pé » ces sculp­tures de l’époque dite cycla­di­enne 4, dont peut s’enorgueillir le splen­dide Musée archéologique d’Athènes ? [Galerie pho­to ci-dessous. Cli­quer sur les vignettes pour les agrandir.]

Ce musée, j’y ai passé l’après-midi com­plet, jusqu’à érein­te­ment. De la Cul­ture grand C dans la splen­deur totale et dans des con­di­tions muséologiques excep­tion­nelles.. Des col­lec­tions préhis­toriques remon­tant jusqu’à sept mil­lé­naires « avant » ; puis des sculp­tures par mil­liers, de mar­bre ou de bronze ; des céramiques et des ter­res-cuites ; des bijoux en or ; des vas­es « à en louch­er » aurait dit Brassens – si on me per­met cet anachro­nisme sac­rilège…

Qu’on se ras­sure, je ne vais pas écrire un énième guide gré­co-savant. Plutôt ten­ter de vous embar­quer dans ma dérive athéni­enne (et au-delà, on ver­ra), toute sub­jec­tive, mais tout de même ancrée au sol, attestée par des pho­tos, rel­a­tive­ment plus « objec­tives » certes. Voilà pour ce pre­mier épisode.

Notes:

  1. Auteur d’une grande œuvre his­torique, les His­toires, égale­ment appelée Les Enquêtes, Hérodote, est né vers 484 av. J.-C. à Hali­car­nasse en Grèce d’Asie mineure (Turquie actuelle), mort vers 420 av. J.-C.
  2. Homme poli­tique et his­to­rien athénien, né vers 460 av. J.-C., mort, peut-être assas­s­iné, entre 400 et 395. Dans sa quête de “la vérité”, il a inven­té la rigueur méthodique et aus­si le recoupe­ment des sources d’information.
  3. Essais III, 9 De la van­ité.
  4. Des îles Cyclades. Objets datant d’environ 3000 ans avant notre ère.

Pour saluer Jacques Le Goff, grand passeur d’histoire

L’his­to­rien médiéviste, Jacques Le Goff est mort ce mar­di 1er avril à Paris. Il était âgé de 90 ans. Co-directeur de la revue  “Annales, His­toire et Sci­ences sociales”, co-pro­duc­teur de l’émission “Les Lundis de l’histoire” depuis 1968, sur France Cul­ture, son impor­tance est unanime­ment recon­nue, comme his­to­rien et comme vul­gar­isa­teur.

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Jacques Le Goff — cap­ture d’écran

Né à Toulon le 1er jan­vi­er 1924, nor­malien, agrégé d’histoire en 1950, (qua­trième ex-aequo avec Alain Touraine), il préfère la recherche col­lec­tive à l’enseignement. En 1962, il devient maître-assis­tant à l’École pra­tique des hautes études, y décou­vrant la lib­erté de recherche et d’échanges. En 1972, il suc­cède à Fer­nand Braudel.

Ses travaux sur l’occident médié­val font  référence pour les his­to­riens et les étu­di­ants. Pour lui, l’histoire ne peut être objec­tive : c’est une « activ­ité presque involon­taire de ratio­nal­i­sa­tion ». Il s’est penché sur l’Histoire comme mémoire et aus­si sur l’histoire des men­tal­ités et des sen­si­bil­ités en util­isant des doc­u­ments tra­di­tion­nels tout autant que des objets de la vie quo­ti­di­enne. Il porte égale­ment son intérêt sur la place des sen­ti­ments et de l’affectivité dans l’Histoire. Il ques­tionne l’époque médié­vale notam­ment à tra­vers la place accordée à  la femme, au tra­vail et à la reli­gion. De même accorde-t-il une grande impor­tance  à l’imaginaire des indi­vidus et des sociétés, à leurs men­tal­ités.  À cet égard, s’il avait quelque atti­rance pour l’analyse marx­iste, il s’en dif­féren­ci­ait tout autant par une dis­tan­ci­a­tion avec le matéri­al­isme his­torique.

Pour lui les guer­res ne sont pas un grand moteur de l’Histoire, même si elles sont capa­bles d’accélérer ou de retarder les évo­lu­tions. On retrou­ve tou­jours sa pen­sée selon laque­lle l’histoire poli­tique et l’histoire des grands évène­ments doivent céder la place à une his­toire plus pro­fonde et plus longue qui s’écrit sous la forme de lentes évo­lu­tions.

Sur la « pureté ethnique »

La « pureté eth­nique » […] est, en général, stérile et lim­itée dans ses apti­tudes. Les peu­ples issus de mélanges sont au con­traire en général plus rich­es et plus féconds du point de vue de la civil­i­sa­tion et des insti­tu­tions. Le croise­ment des hommes est une source de pro­grès.

  • L’europe expliquée aux jeunesJacques Le goff, éd. Seuil, 2007, p. 47

Dans les années 1980, il s’intéresse à l’imaginaire poli­tique (ses sym­bol­es, ses rites, ses céré­monies, ses rêves, ses images) et écrit L’Imaginaire médié­val. Il porte ses recherch­es sur le rêve, la cul­ture pop­u­laire et les croy­ances col­lec­tives dans la société du Moyen Âge, sur les men­tal­ités ain­si que sur leurs mod­i­fi­ca­tions et évo­lu­tions. Il essaie même de pren­dre en compte des hypothès­es sur la con­science et l’inconscient. Il se pose égale­ment des ques­tions sur l’Histoire qui se fait et l’Histoire qu’il reste à faire et souhaite pour cela étudi­er le rire au Moyen Âge. Par­al­lèle­ment, il s’intéresse à la civil­i­sa­tion matérielle et cul­turelle pop­u­laire, à tra­vers les vête­ments, les ali­ments, les romans, mais aus­si les paroles et les gestes. En quoi l’historien rejoignait l’anthropologue. Ayant passé son enfance à Toulon, cette ville mar­que l’esprit de Jacques Le Goff : étant né sur le cours La Fayette, il habite une posi­tion stratégique dans la topogra­phie géo­graphique et sociale de Toulon. Ce qui l’amènera à s’intéresser par la suite à la topogra­phie sociale des vil­lages.

L’historien n’hésitait pas à quit­ter sa péri­ode de prédilec­tion pour abor­der l’actualité et exprimer ses options poli­tiques net­te­ment à gauche.

Il avait égale­ment été con­seiller sci­en­tifique sur le tour­nage du film  Le Nom de la rose, adap­té par Jean-Jacques Annaud du roman d’Umber­to Eco

La pas­sion­nante vidéo ci-dessous (90 mn), « Pour un autre Moyen Âge », le mon­tre dans un dia­logue avec Robert Philippe, Pierre Nora, Emmanuel Le Roy Ladurie et Jean-Claude Schmidt, Jacques Le Goff par­court l’itinéraire qui, des marchands et des intel­lectuels du Moyen Âge, en pas­sant par la syn­thèse de la Civil­i­sa­tion de l’Occident médié­val, le pur­ga­toire, la ville, l’imaginaire et la roy­auté, lui a fait explor­er le Moyen-Âge, comme ter­rain de renou­velle­ment de l’histoire et de ses méth­odes en s’efforçant de définir une anthro­polo­gie his­torique.

Sources : Wikipedia, France Cul­ture. À not­er que mon édi­tion de 2007 de l’Ency­clopae­dia Uni­ver­salis ne présente pas d’article spé­ci­fique sur Jacques Le Goff !


Le Sahara, par Bernard Nantet. Un désert entre fascination et enjeux internationaux

SAHARA-Bernard NantetQuand Bernard Nan­tet écrit sur l’Afrique, c’est du solide. Pas de ces bouquins vite faits au détour d’une « actu », en l’occurrence la guerre au Mali. Depuis des décen­nies, il l’aura labouré ce con­ti­nent infi­ni, à tous les sens du mot, et dans tous les sens de son insa­tiable curiosité. Archéo­logue autant que jour­nal­iste – les deux métiers s’entremêlent, selon les pro­fondeurs des couch­es explorées, selon les épo­ques –, cet éru­dit atten­tion­né pos­sède le don de ques­tion­ner les traces pour faire par­ler les hommes qui les ont lais­sées dans les temps plus ou moins loin­tains. De même que, jour­nal­iste, il ques­tionne « les gens », ceux de main­tenant pour attein­dre ce qui demeure du passé. Deux méth­odes qui, en fin de compte, se croisent dans le champ de l’Histoire et celui de l’actualité.

Ain­si inter­roge-t-il aujourd’hui le Sahara, cet autre con­ti­nent dans le con­ti­nent, ou plutôt cet océan de pier­res, cail­loux, mon­tagnes. Et de sable. Ce désert immense et inquié­tant, objet de fas­ci­na­tion, enjeu de con­quêtes et de pou­voir. Ce lieu de con­fronta­tions que l’on peut dire exis­ten­tielles entre paysans séden­taires et nomades, lieu cepen­dant livré à tous les vents, y com­pris les plus mau­vais des envahisseurs, exploiteurs, trafi­quants en tous gen­res – aujourd’hui les armes, la drogue, les expé­di­ents du fon­da­men­tal­isme religieux, viles marchan­dis­es suc­cé­dant au com­merce ances­tral du bétail, du sel, de l’or, des esclaves aus­si, non sans forg­er une cer­taine sagesse nouée à l’infinitude des hori­zons.

Comme le dit d’emblée l’auteur, dans un désir de démythi­fi­er une con­trée exposée à l’exotisme, « Tombouc­tou l’inaccessible a cessé d’être la Mys­térieuse ». Il faut désor­mais se ren­dre à la dure réal­ité qui rejoint l’âpreté du « monde glob­al­isé », assoif­fé comme jamais de ressources « vitales », dont cet ura­ni­um d’Arlite au Niger, qui nour­rit nos cen­trales, devient un enjeu inter­na­tion­al et excite les ter­ror­istes.

On com­prend au fil de ces qua­tre cents pages très dens­es, à quel point le Sahara, depuis les temps immé­mo­ri­aux en pas­sant par sa tumultueuse his­toire (curieuse­ment liée aux pre­miers nav­i­ga­teurs) se trou­ve relié à l’« autre monde », notam­ment, et pour aller vite, via l’arabisation et les coloni­sa­tions mod­ernes. Sans oubli­er les épopées fameuses, dont celle de l’Aéropostale avec l’escale non moins célèbre de Cap Juby (Laté­coère, Saint-Exupéry).

On sera éton­né égale­ment par le chapitre illus­trant la « fas­ci­na­tion du désert », nour­rie en effet d’exotisme (Delacroix, Fro­mentin ; Isabelle Eber­hardt ; Paul Morand… et Albert Lon­dres). Vint ensuite « le temps des chercheurs », remar­quables défricheurs au long cours des mis­sions sci­en­tifiques.

L’ouvrage se ter­mine par un abon­dant chapitre inti­t­ulé « L ‘« Indépen­dance et après », en quoi il rejoint l’actualité la plus brûlante, qui ne se ter­mine pas, sinon sur une inter­ro­ga­tion, là où le jour­nal­iste rejoint l’historien.

Pas­sion­nant, cet ouvrage est à la fois pré­cieux par la richesse de con­tenu et par la qual­ité de l’écriture. Sa lec­ture en est facil­itée par d’innombrables inter­titres et tout un appareil­lage d’édition : chronolo­gie, glos­saire, carte, bib­li­ogra­phie et index – cer­tains édi­teurs pour­raient s’en inspir­er. De même, pour d’autres raisons, qu’un cer­tain con­seiller prési­den­tiel, quant à lui désor­mais bien entré dans l’Histoire.

 

Le Sahara. His­toire, guer­res et con­quêtes. Bernard Nan­tet.

Tal­landi­er édi­teur. 400 p. 22,90 €


Le regard des Cassini sur le territoire de France, via Google

Sauf la Corse…

Sauf la Corse…

Voir la France du XVIIIe siè­cle sur Google Maps, assem­blée à par­tir des 182 feuil­lets de la carte Cassi­ni (taille ini­tiale : 64 × 95 cm la feuille), c’est donc désor­mais on ne peut plus facile depuis son écran d’ordi et grâce au tra­vail de David Rum­sey sur son site. Quel doc­u­ment et quel éblouisse­ment que de con­sid­ér­er cette représen­ta­tion par la carte qui – on le sait – n’est pas le ter­ri­toire. Mais toute car­togra­phie a ten­té le rap­proche­ment avec la réal­ité, tan­dis qu’elle en reste une représen­ta­tion. Idem entre le roman et la vie…

La carte de Cassi­ni ou carte de l’Académie est la pre­mière carte générale et par­ti­c­ulière du roy­aume de France. Il serait plus appro­prié de par­ler de carte des Cassi­ni, car elle fut dressée par la famille Cassi­ni, prin­ci­pale­ment César-François Cassi­ni (Cassi­ni III) et son fils Jean-Dominique Cassi­ni (Cassi­ni IV) au XVIIIe siè­cle.

Cette carte con­sti­tu­ait pour l’époque une véri­ta­ble inno­va­tion et une avancée tech­nique déci­sive. Elle est la pre­mière carte à s’appuyer sur une tri­an­gu­la­tion géodésique dont l’établissement prit plus de cinquante ans. Les trois généra­tions de Cassi­ni se suc­cédèrent pour achev­er ce tra­vail. La carte ne localise pas pré­cisé­ment les habi­ta­tions ou les lim­ites des marais et forêts, mais le niveau de pré­ci­sion du réseau routi­er ancien est tel qu’en super­posant des pho­tos satel­lite orthorec­ti­fiées aux feuilles de la carte de la France on obtient de spec­tac­u­laires résul­tats.

Le tra­vail des Cassi­ni lais­sa même son empreinte sur le ter­rain où l’on trou­ve encore aujourd’hui des toponymes dits « Sig­nal de Cassi­ni », qui révè­lent les lieux où s’effectuèrent les mesures de l’époque. Ces points de repères cor­re­spon­dent aux som­mets des mille tri­an­gles qui for­maient la trame de la carte de Cassi­ni.

De nos jours, les chercheurs con­sul­tent fréquem­ment les feuilles de la carte des Cassi­ni, soit sa forme papi­er en salle de lec­ture du départe­ment des cartes et plans de la Bib­lio­thèque nationale de France, soit sa forme numérique en ligne. Elle intéresse tout par­ti­c­ulière­ment les archéo­logues, les his­to­riens, les géo­graphes, les généal­o­gistes, les chas­seurs de tré­sors et les éco­logues qui ont besoin de faire de l’écolo­gie rétro­spec­tive ou de com­pren­dre l’histoire du paysage. [Wikipedia]


Fabuleux : notre grande Histoire en deux minutes

La vidéo ci-dessous a été vue plus de 7,5 mil­lions de fois depuis sa pub­li­ca­tion le 27 mai 2012. Vous allez com­pren­dre pourquoi en la voy­ant – ou en la revoy­ant. On ne s’en lasse pas.

D’après l’auteur, toutes les images provi­en­nent d’Internet, à l’exception de deux.
C’est le biol­o­giste anglais Richard Dawkins qui a sig­nalé cette per­le dans un twitt.


La môme aux grandes cannes sur la Cane-Canebière

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Voyez un peu, braves gens, sur Qui je tombe hier soir en remon­tant la Canebière : la reine de la savane africaine, en majesté, comme là-bas ou presque, la tête dans l’acacia (pla­tanisé…), les pieds, ô gra­cil­ité des jambes de girafe, sur le pavé déser­tique ou qua­si à cette heure fris­quette.

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Et, surtout, appro­chons, voyons, tou­chons cette robe toute mouchetée, tachetée, bouquinée de mille livres, des “poches” de toutes caté­gories, à la tex­ture de soie vernissée. Vision étrange, belle, émou­vante dans sa ver­tig­ineuse immo­bil­ité.

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444.1264189061.JPGAin­si, ren­dons grâce au génie de la Nature qui a su plac­er sa plus belle pin-up en plein cen­tre de Mar­seille ! Et cha­peau l’artiste ! (que je ne con­nais pas).

Ajout du 3/3/10

Venant bouch­er un coin de ma vaste igno­rance, France Cul­ture et sa Fab­rique de l’histoire ont superbe­ment racon­té hier l’aventure de Zarafa, la ” Pre­mière girafe de France ” – autrement bal­ancée que sa pen­dante prési­den­tielle. Il faut dire que Zarafa n’a pas reçu le coup de foudre sarkozyen :elle avait été offerte au roi de France, Charles X, par le pacha d’Égypte. Lequel avait fait cap­tur­er deux girafes au Nord-Soudan. On leur fit descen­dre le Nil. À Alexan­drie, on déci­da, pour ne pas faire de jaloux, d’en offrir une à cha­cune des deux prin­ci­pales puis­sances colo­niales en Afrique : l’Angleterre et la France.

La girafe française embar­qua pour Mar­seille, où elle débar­qua  à l’automne de 1826, puis prise en charge par Éti­enne Geof­froy Saint-Hilaire, nat­u­ral­iste savant du Jardin des Plantes, qui eut la mis­sion de la ramen­er, au pas, dans ce sanc­tu­aire parisien de la Sci­ence. Son voy­age eut un reten­tisse­ment con­sid­érable à l’époque : elle était atten­due partout par des foules immenses.

La girafe anglaise, quant à elle, hiver­na à Malte, sup­por­ta mal le voy­age par Gibral­tar et l’océan, et mou­rut à Lon­dres dans les bras du roi George.

Quant à la girafe française, le délire col­lec­tif fut atteint à Lyon où cent mille badauds acclamèrent l’étrange vedette sur la place Bel­le­cour. Charles X, à qui elle était per­son­nelle­ment offerte, se plaig­nit d’être pour ain­si dire le dernier des Français à la voir. C’était la pre­mière girafe à vis­iter l’Europe du Nord. Elle vécut tran­quille­ment dix-sept années à Paris, mou­rut, fut nat­u­ral­isée, et se fit oubli­er, pour ressur­gir de temps à autres, sous forme de légen­des sou­vent invraisem­blables. Elle est main­tenant au Muséum de La Rochelle [pho­to RF / O. Chaumelle].zarafa.1267626282.jpg

Il y  eut à l’époque une mode fréné­tique de la girafe, dont l’image fut déclinée sur toutes sortes de sup­ports, depuis des enseignes d’auberges jusqu’à des objets les plus hétéro­clites. Objet de fan­tasmes, elle fut ” récupérée ” tour à tour par les hommes de sci­ence, les jour­nal­istes, les artistes, le clergé, les marchands, les politi­ciens… Pen­dant vingt ans — et pour la postérité — la fièvre ” girafique ” a sacré reine de France l’orpheline du Soudan.

Je trou­ve ain­si, par déduc­tion, l’explication de la présence à Mar­seille, sur la Canebière de cette réplique loin­taine et artis­te­ment styl­isée de Zarafa, ce que le quo­ti­di­en local, La Provence, a été infoutu de m’apprendre. Le jour­nal s’est en effet lim­ité à annon­cer “Les bouquinades” : “Faire décou­vrir le plaisir des livres et de la lec­ture, sous la bien­veil­lance de Zarafa II, cette drôle de girafe de plus de 6 mètres de haut et habil­lée de 3 000 livres, imag­inée par l’artiste Jean-Michel Rubio.”


« Chronologie de l’Afrique » : un accordéon pour ne plus jouer faux sur l’air du Continent Noir

Voilà qui devrait intéress­er au moins un con­seiller et un prési­dent : un ouvrage à la fois fon­da­men­tal et des plus engageants d’accès. Il s’agit de « Chronolo­gie de l’Afrique », qui vient de paraître sous la plume de Bernard Nan­tet. Un for­mi­da­ble bouquin qui, quant à la forme, tient autant de la tapis­serie de Bayeux que de la Toile inter­net – sans cer­tains de leurs incon­vénients ! Cet ouvrage, en effet, nous amène à par­courir en un éton­nant panoramique l’épopée his­torique du con­ti­nent africain, qua­si­ment depuis l’origine de la Terre et en tout cas depuis celle des hominidés, jusqu’à nos jours. Et, quand on n’ignore pas les décou­vertes de nos si loin­tains ancêtres Lucy et Toumaï (- 3,5 et 7 mil­lions d’années), on réalise que cette chronolo­gie recou­vre aus­si celle de l’humanité.

Le livre fait par­tie d’une col­lec­tion d’une cinquan­taine de titres réal­isés selon ce même principe d’un déroulé chronologique se dépli­ant comme un accordéon. La maque­tte, à la fois sim­ple dans sa logique et com­plexe dans la richesse de ses entrées – textuelles, pho­tographiques, car­tographiques –, per­met une nav­i­ga­tion facile et ludique. On peut ain­si vire­volter dans le temps et dans l’espace du con­ti­nent africain, tout au long d’une cinquan­taine de pages grand for­mat et sur une impres­sion­nante longueur – env­i­ron quinze mètres ! C’est dire l’ampleur de la tâche pour laque­lle Bernard Nan­tet – son auteur et néan­moins ami – a dû con­sacr­er pas moins de qua­tre années. Devraient en prof­iter, out­re les sus-cités de l’Élysée, ceux que l’obscurité et l’obscurantisme sépar­ent du con­ti­nent que l’on dit Noir, pré­cisé­ment – au pre­mier rang desquels les enseignants et aus­si les jour­nal­istes.

Retour en pas­sant sur le trop fameux dis­cours de Dakar par lequel un je sais-tout en mis­sion com­mandée, répé­tant dans une feinte con­vic­tion la dic­tée d’un péremp­toire con­seiller, avait décrété que « l’homme africain [n’est] pas assez entré dans l’Histoire »… On sait le tol­lé provo­qué. Une telle général­i­sa­tion – qu’est-ce donc que « l’homme africain » ? Et de quelle « His­toire » s’agit-il ? – se trou­ve ici magis­trale­ment ren­voyée dans ses cordes, noueuses, ten­dues par la pré­ten­tion moral­isatrice et l’ignorance. A l’opposé, Bernard Nan­tet allie l’érudition de l’africaniste chevron­né à la clarté alerte du jour­nal­iste, pho­tographe et archéo­logue nour­ris du ter­rain – la terre africaine, par­cou­rue depuis un qua­si demi-siè­cle – et aus­si à la sévère exi­gence de ce « don­ner à com­pren­dre » qui, juste­ment, empêche tout juge­ment moral­iste et péremp­toire.

Chronolo­gie de l’Afrique, de Bernard Nan­tet, édi­tions TSH. 31 euros. En librairies et par inter­net : www.chrono-tsh.com


Mort de Hortensia Bussi, la veuve d’Allende. Du Chili à Cuba, de Pinochet à Castro, de troubles jeux mortels

La veuve de Sal­vador Allende, Hort­en­sia Bus­si, est morte ce 18 juin à San­ti­a­go-du-Chili, à 94 ans. L’occasion d’honorer sa mémoire, de remuer quelques sou­venirs et aus­si de revenir au présent. Je l’avais en effet ren­con­trée pour une inter­view, à Rome, quelques semaines après le putsch du 11 sep­tem­bre 1973 qui avait sauvage­ment mis fin à ce qu’on appelait alors l’ « expéri­ence chili­enne ». J’avais cou­vert, pour Tri­bune social­iste, l’agonie des dernières semaines du régime d’Unité pop­u­laire et c’est pour ce même heb­do du PSU que j’avais donc inter­viewé celle qui allait devenir la porte-parole la plus con­nue et aus­si par­mi les plus bat­tantes de la résis­tance chili­enne en exil. Pinochet venait d’imposer son régime de ter­reur fas­ciste, tan­dis que sur place, au Chili, les forces démoc­ra­tiques étaient ter­rassées dans la pire bru­tal­ité – plus de 2000 morts, 150 000 arresta­tions, tor­tures et empris­on­nements par mil­liers. Hort­en­sia Allende, comme tant de Chiliens alors, voulait croire que le cauchemar ne dur­erait pas…, enfin pas trop longtemps. Elle devra atten­dre 17 ans avant de ren­tr­er au Chili en 1990, après le ren­verse­ment de Pinochet.

En 1977, elle subit une autre ter­ri­ble épreuve avec le « sui­cide » à La Havane d’une de ses trois filles, Beat­riz. Des guillemets liés au fait que la sécu­rité d’État cubaine sem­ble avoir tenu un rôle plus que sus­pect dans cette affaire, notam­ment en rela­tion avec les con­di­tions de la mort d’Allende dans le palais de la Mon­e­da, où il se trou­vait sous la pro­tec­tion de gardes cubains spé­ciale­ment détachés par Fidel Cas­tro.

Dif­férentes ver­sions cir­cu­lent tou­jours con­cer­nant la fin d’Allende, dont l’une pré­tend qu’il ne s’est pas sui­cidé, pas plus qu’il serait tombé sous  les balles des putschistes…  Alors ? Voilà : il aurait été liq­uidé par ses gardes cubains, sur ordre de Cas­tro… Cette thèse, pour stupé­fi­ante qu’elle puisse paraître, se trou­ve cepen­dant solide­ment étayée par plusieurs auteurs, témoignages à l’appui*.

C’est un fait que Cas­tro n’appréciait nulle­ment Allende en qui il voy­ait un bour­geois social-démoc­rate peu enclin à rejoin­dre ses théories et celles de Gue­vara sur le développe­ment des guéril­las révo­lu­tion­naires en Amérique latine et dans le reste du monde – notam­ment en Afrique. À l’avènement de l’Unité pop­u­laire, Cas­tro finit toute­fois par « pren­dre le train en marche » avec un sou­tien mesuré en arme­ment et l’envoi de « con­seillers » et de gardes-du-corps… dont un cer­tain Patri­cio de la Guardia, émi­nence grise du lid­er max­i­mo. Il vit tou­jours lui aus­si, à Cuba, bien qu’ayant trem­pé dans l’affaire Ochoa… et n’aurait dû son salut (d’autres ont alors été exé­cutés, dont son pro­pre frère jumeau…) que pour avoir déposé, dans un cof­fre à l’étranger, l’ordre direct de Cas­tro d’exécuter Allende – ce qu’il recon­naît avoir com­mis ! En attes­tent pré­cisé­ment Juan Vivés, ex agent cubain, et « Benig­no », l’un des trois sur­vivants de la guéril­la du Che en Bolivie, tous deux témoins des con­fes­sions de de La Guardia.

Mais pourquoi dia­ble, Cas­tro aurait-il fait exé­cuter Allende ? Au moins deux raisons, d’ailleurs étroite­ment imbriquées. Pour appuy­er sa poli­tique « révo­lu­tion­naire », surtout en  Amérique latine, Cas­tro avait besoin d’une guerre civile au Chili ; c’est pourquoi il mis­ait, en les sou­tenant très directe­ment, sur les gauchistes du MIR de Miguel Enriquez, opposés à l’Unité pop­u­laire. L’autre rai­son, très liée à la pre­mière, c’est qu’une pos­si­ble red­di­tion d’Allende aux putschistes, ou sa cap­ture, auraient pu faire tâche dans la stratégie lati­no-améri­caine de Cas­tro, tout en risquant de faire appa­raître au grand jour et par le détail l’ampleur de la main­mise cas­triste sur la poli­tique chili­enne. Pour servir de tels des­seins his­toriques, il ne se pou­vait pas qu’un Allende mourût autrement qu’en héros, et en l’occurrence par un sui­cide-sac­ri­fice, en fidél­ité à ses engage­ments. c’est-à-dire, en d’autres ter­mes, en con­for­mité à la geste cas­triste du héros mod­èle en qui les « peu­ples » pou­vaient s’identifier, à l’image de ces autres héros, alors bien vivants eux, et pour longtemps ! – suiv­ez mon regard.

De tout cela, il est vraisem­blable que Beat­riz Allende, mar­iée à un agent cubain, fût infor­mée. Au point même de devenir bien­tôt fort gênante. Quant à Hort­en­sia, elle aus­si ne pou­vait qu’être au courant de ces faits, ce qui ne pou­vait que la tenir à dis­tance de Cas­tro. Un jour cepen­dant qu’elle le croisa lors d’un som­met lati­no-améri­cain à San­ti­a­go du Chili, en 1996, elle lui sug­géra d’améliorer la sit­u­a­tion de l’île en optant pour le plu­ral­isme et des élec­tions libres. Vous dire si le con­seil fut appré­cié ! Les Cubains, eux, atten­dent tou­jours.

–––––––
* Voir entre autres sur ces ques­tions, les livres très doc­u­men­tés :
Cuba Nos­tra, d’Alain Amar, avec Juan Vivés et Jacobo Machover, 2005
Les Maîtres de Cuba, de Juan Vivés, 1981
Vie et mort de la révo­lu­tion cubaine, de Daniel Alar­cón Ramirez (« Benig­no »), 1996.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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