On n'est pas des moutons

Mot-clé: liberté

Maître Eolas. La République à 35 euros (l’Anarchie n’est pas en prime…)

Infor­mé par un ami 1 d’un bil­let de blog au titre alléchant : « La République vaut-elle plus que 35 euros ? », je tombe sur le fameux blog de « Maître Éolas », Jour­nal d’un avo­cat — Instan­ta­nés de la jus­tice et du droit.

La République. Ange-Louis Janet (1815–1872) © Musée Car­navalet

LEolas en ques­tion sem­ble être désor­mais le plus con­nu des avo­cats anonymes… Ne voulant pas mêler lib­erté de juge­ment et affaires pro­fes­sion­nelles, il s’abrite der­rière ce pseu­do­nyme, lequel nous dit Wikipé­dia, vient du mot gaélique irlandais eolas qui sig­ni­fie « con­nais­sance, infor­ma­tion. » Que voilà une bonne référence ! Aus­si n’est-il pas éton­nant que cet homme de droit s’en prenne si sou­vent à la presse, grande pécher­esse dans son pro­pre domaine. D’où cet exer­gue, qui rejoint mon cre­do : « Qui aime bien châtie bien. Et la presse, je l’aime très fort. » Pour le coup, Eolas s’en prend à un édi­to de L’Opinion. 2

Voici les faits, remon­tant à 2016, tels que repris de la plume (alerte et à l’occasion cinglante) d’Eolas :

« Sébastien X. est l’heureux pro­prié­taire d’un lot dans le Lot, sur lequel se trou­ve une mai­son d’habitation et un garage. On y accède par un por­tail don­nant sur la voie publique, par lequel une auto­mo­bile peut pass­er afin de rejoin­dre le garage. Le trot­toir devant cet accès est abais­sé, for­mant ce que l’on appelle une entrée car­ross­able et plus couram­ment un bateau.

« Un jour, mû par la flemme ou peut-être parce qu’il ne comp­tait pas rester longtemps chez lui, peu importe, Sébastien X. a garé sa voiture devant l’accès à sa pro­priété, au niveau du bateau. “Que dia­ble, a-t-il dû se dire, je ne gêne pas puisque seul moi ai voca­tion à utilis­er cet accès. Or en me garant ain­si, je man­i­feste de façon uni­voque que je n’ai nulle inten­tion d’user de ce dit pas­sage”. Oui, Sébastien X. s’exprime dans un lan­gage soutenu, ai-je décidé.

« Fatal­i­tas. Un agent de police pas­sant par là voit la chose, et la voit d’un mau­vais œil ; sans désem­par­er, il dresse procès-ver­bal d’une con­tra­ven­tion de 4e classe prévue par l’article R.417–10 du code de la route : sta­tion­nement gênant la cir­cu­la­tion. Sébastien X., fort mar­ri, décide de con­tester l’amende qui le frappe, fort injuste­ment selon lui. »

Il s’ensuit que le Sébastien X. dépose une requête, à laque­lle le juge de prox­im­ité de Cahors fait droit et le relaxe, au motif “qu’il n’est pas con­testé que l’entrée car­ross­able devant laque­lle était sta­tion­né le véhicule de M. X. est celle de l’immeuble lui appar­tenant qui con­stitue son domi­cile et dessert son garage, et que le sta­tion­nement de ce véhicule, sur le bord droit de la chaussée, ne gêne pas le pas­sage des pié­tons, le trot­toir étant lais­sé libre, mais, le cas échéant, seule­ment celui des véhicules entrant ou sor­tant de l’immeuble riverain par son entrée car­ross­able, c’est à dire unique­ment les véhicules autorisés à emprunter ce pas­sage par le prévenu ou lui appar­tenant”.

Mais voilà-t-il pas que le représen­tant du min­istère pub­lic, « fin juriste » selon Eolas, dépose un pour­voi en cas­sa­tion. Et la cour, en effet, a cassé. Led­it juge­ment s’est trou­vé annulé.

Alors, se demande goulu­ment l’avocat : « Pourquoi la cour de cas­sa­tion a-t-elle mis à l’amende ce juge­ment ? Pour deux séries de motif dont cha­cun à lui seul jus­ti­fi­ait la cas­sa­tion. »

À par­tir de là, puisque je ne vais pas recopi­er la longue autant qu’argumentée et pas­sion­nante plaidoirie de l’avocat, je vous invite à la lire directe­ment ici.

Pour ma part, non juriste, je m’en tiendrai à quelques réflex­ions sur ce qu’on appelle « l’État de droit » et qui pose des ques­tions essen­tielles, non seule­ment sur la République et la démoc­ra­tie mais plus générale­ment sur l’état de la société, donc sur les com­porte­ments indi­vid­u­al­istes ou com­mu­nau­taristes.

L’usage de l’automobile et, en général, de tous les engins à moteur, dévoile le reflet hideux des com­porte­ments humains – à l’humanité rel­a­tive, spé­ciale­ment dans les villes, en dehors de toute urban­ité… C’est en quoi cet arti­cle de Maître Eolas revêt son impor­tance poli­tique, voire idéologique et philosophique. Il pose en effet – depuis son titre, « La République vaut-elle plus que 35 euros ? » –  la ques­tion du bien com­mun, cen­sé être cod­i­fié et con­forté par la Loi. Cette Loi (avec majus­cule) si sou­vent bafouée, par des hors-la-loi dont notre société a bien du mal à endiguer les flots : manque de pris­ons, qui débor­dent, de juges, de policiers. On manque plus encore, avant tout, d’esprit civique – ce que George Orwell, sous l’expression décence com­mune, définis­sait comme « ce sens com­mun qui nous aver­tit qu’il y a des choses qui ne se font pas ».

Non, ça ne se fait pas, enfin ça ne devrait pas se faire de :

– Se foutre du code de la route, spé­ciale­ment des lim­i­ta­tions de vitesse et met­tre ain­si des vies en dan­ger ; causer un bou­can infer­nal avec son engin à moteur ; jeter les ordures n’importe où ; incendi­er poubelles et voitures ; insul­ter quiconque par des pro­pos agres­sifs et racistes 3 ; bar­rer des rues pour empêch­er l’accès de la police dans des « ter­ri­toires per­dus de la République » 4 Liste non exhaus­tive !

Mais ça ne devrait se faire non plus que :

– Près de la moitié des richess­es mon­di­ales soit entre les mains des 1 % les plus rich­es, tan­dis que 99 % de la pop­u­la­tion mon­di­ale se parta­gent l’autre moitié, tan­dis que 7 per­son­nes sur 10 vivent dans un pays où les iné­gal­ités se sont creusées ces 30 dernières années. (Rap­port Oxfam, 2014).

– … Et que les rich­es con­tin­u­ent à s’enrichir et les pau­vres à s’appauvrir…

L’État de droit, certes, implique la pri­mauté du droit sur le pou­voir poli­tique, de sorte que gou­ver­nants et gou­vernés, doivent obéir à la loi, tous étant ain­si égaux en droit. En droit. Pour le reste : on comptera sur les tal­ents, la chance, et surtout la « bonne for­tune »… Rien à voir avec le degré de démoc­ra­tie d’un régime ! Où serait alors le « monde com­mun » entre les nou­velles élites de l’industrie, du com­merce, de la banque, des arts, du sport et de la poli­tique ? – cette nou­velle aris­to­cratie, à l’hérédité finan­cière et aux revenus éhon­tés, injurieux.

État de droit, ou État de tra­vers ? Par delà le désor­dre économique fac­teur de mis­ère 5, c’est l’ordre sym­bol­ique du monde – celui de la jus­tice et du bien-être par le « pro­grès » tant van­té – qui se trou­ve grave­ment atteint et accentue le ressen­ti­ment général et la malveil­lance des lais­sés pour compte. Tan­dis que les dém­a­gogues de tous poils se ren­gor­gent sous de grandes envolées égal­i­taristes, accu­sant l’État et ses « élites », dénonçant les démons, les com­plots, le « sys­tème ». Ce qui revient à désen­gager le citoyen de sa pro­pre respon­s­abil­ité – ce qui, il est vrai, pos­tule sa lib­erté.

À ce stade, on ne peut ignor­er l’autre respon­s­abil­ité, celle des gou­verne­ments, dont elle ques­tionne leur forme et leur légitim­ité. Cette notion de l’État de droit, si elle fonde la République en tant que démoc­ra­tie théorique, se voit con­fron­tée à l’État tout court. Cer­tains courants anar­chistes y ont vu et con­tin­u­ent à y voir le mal absolu. D’autres, plus philosophiques que dog­ma­tiques, ont su pos­er les principes de fond. Ain­si Proud­hon quand il écrit : « La lib­erté est anar­chie, parce qu’elle n’admet pas le gou­verne­ment de la volon­té, mais seule­ment l’autorité de la loi, c’est-à-dire de la néces­sité », ou encore « L’anarchie c’est l’ordre sans le pou­voir ». Ou Élisée Reclus : « L’anarchie est la plus haute expres­sion de l’ordre. »

Au fond, on n’est pas loin de l’affaire du sta­tion­nement illé­gal si fine­ment analysé par Maitre Eolas. Par­tant d’une amende à 35 euros, dénon­cée par un jour­nal­iste sur­feur et dém­a­gogue 6, on en arrive à embrass­er la com­plex­ité d’un tout his­torique et philosophique, dont les fon­da­tions datent de l’Antiquité grecque et romaine, tan­dis que l’édifice entier demeure sous échafaudages, plus ou moins (in)stable, selon le rap­port incer­tain entre bâtis­seurs et démolis­seurs – ce qui con­stitue l’Histoire.

Notes:

  1. Mer­ci Daniel !
  2. Média économique d’inspiration libérale, pro-busi­ness, européenne.
  3. Roulant à vélo dans les quartiers Nord de Mar­seille, je me suis fait traiter de « sale pédé » et men­ac­er de cas­sage de gueule par un Noir haineux [c’est un fait] en bag­nole, vocif­érant parce qu’empêché de me pass­er dessus dans une rue étroite !
  4. Je par­le de ce que je con­nais : à Mar­seille, quartiers Nord encore, cité de la Castel­lane pour être pré­cis : des guet­teurs au ser­vice de trafi­quants de drogue sont postés en per­ma­nence et une rue (au moins) est obstruée par des blocs de pierre et des char­i­ots de super­marché. Lire sur ces ques­tions La Fab­rique du mon­stre, une enquête à Mar­seille de Philippe Pujol, sur ce qu’il appelle « les mal­façons de la République française » (Ed. Les Arênes)
  5. Voir L’économie, cette mytholo­gie déguisée en « sci­ence »
  6. Le titre de son arti­cle taclé par Eolas : « Sta­tion­nement inter­dit » ou Kaf­ka au volant. La chute du papi­er est évidem­ment du même ton­neau libéral­iste : « Il y a, finale­ment, plutôt de quoi en pleur­er de rage. Que dis­ait Pom­pi­dou, déjà ? Ah oui : « Arrêtez donc d’emmerder les Français ! »

    Et vive l’anarchie ! – au mau­vais sens du mot, évidem­ment.



Cuba. Fidel Castro en apothéose funèbre

Mort, Fidel Cas­tro peut désor­mais accéder à l’apothéose, dernier grade qui man­quait à sa gloire. Il était temps car l’icône se craque­lle. Les céré­monies d’adieu au « com­man­dante » s’annoncent grandios­es – de vraies pom­pes funèbres. Mais les « grands » de ce monde mod­èrent leurs élans « obséquieux »… Ils ne fer­ont pas tous le voy­age, pressen­tant que l’Histoire se garde désor­mais d’absoudre à l’aveuglette. Une page de Cuba s’est déjà tournée pour les cen­taines de mil­liers d’exilés. Cette fois, c’est le livre du mythe révo­lu­tion­naire qui va se refer­mer sur un peu­ple abusé, gavé de pal­abres. Un peu­ple qui va enter­rer le Père sans l’avoir tué.

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Un 1er mai, place de la Rev­olu­cion à La Havane [dr]

Il y en eut tant d’autres de ces céré­monies à la gloire du « Com­man­dante » rassem­blant son mil­lion et plus de « com­mu­ni­ants » ! Ce jour-là, c’était jour de fête : la Rev­olu­cion offrait la journée de con­gé, les sand­wich­es et la bière. Il aurait fait beau snober l’événement ! Sans par­ler de la vig­i­lance des CDR, Comités de défense de la révo­lu­tion quadrillant le pays jusqu’aux blocs d’immeubles. Un flicage inté­gré aus­sitôt la prise de pou­voir. Au départ, tout peut se jus­ti­fi­er dans un proces­sus révo­lu­tion­naire. D’autant que l’ennemi ne tarde pas à sur­gir. Et que cet enne­mi sera tou­jours menaçant, utile­ment menaçant. Cas­tro en fera son dogme : « Dans une forter­esse assiégée, toute dis­si­dence est une trahi­son ». C’est une phrase de Saint Ignace de Loy­ola – n’oublions pas que Fidel Cas­tro a fréquen­té l’école des jésuites à San­ti­a­go…

Le cas­trisme est enfant de l’Oncle Sam. Il lui a ouvert un boule­vard idéologique et surtout poli­tique, selon la pra­tique impéri­al­iste con­sti­tu­tive des Etats-Unis, celle de la force imma­nente, mue par le dol­lar, les armes et bénie de la « main de Dieu » – In God we Trust. Il en fut ain­si des Amérin­di­ens, d’abord, puis des innom­brables inter­ven­tions de la CIA et des mil­i­taires 1 Avec son embar­go qui res­ta inef­fi­cace en fin de compte 2, le régime améri­cain ne lais­sa plus d’autre choix à Cas­tro que de se tourn­er vers l’Union sovié­tique. De même que la fail­lite de l’URSS en 1990 imposa le mariage avec le Venezuela de Chavez.

Par­mi les ado­ra­teurs de « Fidel » (et de Chavez), son cama­rade Jean-Luc Mélen­chon qui, lui, entr­era bien dans l’Histoire avec deux fameux tweets (cli­quer pour les agrandir) :

twit-melenchon1

twit-melenchon2

La grande force de Cas­tro – au risque même d’un con­flit nucléaire ! – a été d’internationaliser sa résis­tance à l’empire voisin 3. tout en exploitant à fond l’image biblique du David bar­bu­do affrontant l’affreux Goliath, se prê­tant objec­tive­ment à cette mise en spec­ta­cle dans lequel il tenait le sale rôle. D’où le cap­i­tal de sym­pa­thie accu­mulé par le régime de Cuba et sa « révo­lu­tion des Tropiques » à base de rhum, cig­a­res, sal­sa et petites pépées. De quoi séduire plus d’un Hem­ing­way, et des cohort­es de touristes bien canal­isés, sans oubli­er les pré­cieux relais idéologiques que con­sti­tu­aient les intel­lectuels ébahis, à l’esprit cri­tique en berne.

Ils accou­rurent à toute vitesse, pour se lim­iter aux Français, les Gérard Philipe, Jean-Paul Sartre et Simone de Beau­voir, les Agnès Var­da, Chris Mark­er, Jean Fer­rat, Bernard Kouch­n­er, Claude Julien, les écrivains Michel Leiris, Mar­guerite Duras, Jorge Sem­prun ou l’éditeur François Maspero. Même François Mit­ter­rand, et Danielle surtout, présen­tèrent leur dévo­tion au « com­man­dante », sans oubli­er évidem­ment Régis Debray – qui en revint sur le tard… Même de Gaulle, de Villepin et jusqu’à Dupont-Aig­nan salu­aient Cas­tro le sou­verain­iste !

Je dois dire que je fus – un peu – de ceux-là, ayant com­mis quelques arti­cles pas très regar­dant sur les dessous d’un sys­tème manip­u­la­teur, avec l’excuse non abso­lu­toire de la jeunesse – c’était de sur­croît en mai 68 ! Je n’en fus pas pour autant récom­pen­sé : ayant émis quelques timides cri­tiques, Cuba me pri­va de visa pro­fes­sion­nel et dut, par la suite, me con­tenter d’une vis­ite « touris­tique », libre mais mal­gré tout un peu risquée. 4 Cepen­dant tout se pas­sa sans encom­bres. J’en tirai quelques arti­cles, dont celui-ci, encore inédit.

Place d’Armes, dans la vieille Havane, novembre 2008.

Agitant un petit dra­peau russe, le guide rassem­ble son trou­peau du jour. Les bouquin­istes vendent la révo­lu­tion et ses pro­duits dérivés plus ou moins jau­nis. Le Che, Cami­lo Cien­fue­gos, Hem­ing­way et même Sartre, de Beau­voir. Et Fidel, certes. En bonne place sur son présen­toir en bois peint, trône le Cien horas con Fidel, réc­it des cent heures que le lid­er max­i­mo a passées en com­pag­nie d’Igna­cio Ramon­et, qui fut patron du Monde diplo­ma­tique

Je m’interroge sur la cou­ver­ture du livre, sur la pho­to de Cas­tro, cas­quette et tenue « olive verde » de rigueur, regard noir, étrange, œil déjouant l’autre ; un œil trou­blant, comme absent. Il se tient la barbe, entre pouce et index qui sem­blent aus­si oblig­er le sourire. Sourire ou ric­tus ? Pose ou atti­tude de doute – il serait temps… L’image date d’avant la mal­adie déclarée.

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La Havane, place d’Armes. La bouquin­iste a juré ses grands dieux qu’elle n’était pour rien dans ce rap­proche­ment pour le moins sac­rilège entre Pinoc­chio et les cent heures d’entretien Cas­tro-Ramon­et… [Ph. gp]

Cent heures…, soit, dis­ons, vingt jours à pal­abr­er… Vingt jours, la durée de mon périple à tra­vers l’île, à la ren­con­tre « des gens » ; à les observ­er et les écouter, à ten­ter de com­pren­dre dans sa com­plex­ité ce pays si attachant et déroutant. Au pluriel et en espag­nol, pal­abras veut dire dis­cours. En cubain, il ne peut s’agir que des grand-mess­es cas­tristes. Des offices pagano-religieux voués au culte du lid­er, place de la Révo­lu­tion, sous l’œil statu­fié de José Mar­ti, l’Apos­tol et père de l’Indépendance, désor­mais sec­ondé par l’effigie grandiose du Che, devant une foule mil­lion­naire (mais si pau­vre) soumise au prêche inter­minable d’un bon­i­menteur de car­rière…

Roi du baratin pom­peux autant que redon­dant et dém­a­gogue, Fidel Cas­tro aura passé au total des mois entiers, voire des années à pal­abr­er. Ses dis­cours ont par­fois dépassé les sept heures, à l’image de l’enflure du per­son­nage, de son ego sans lim­ites. Assuré­ment, un tel désir d’adoration par la mul­ti­tude est bien le pro­pre des dic­ta­teurs et de leurs struc­tures car­ac­térielles ; ou bien aus­si, il est vrai, des prédi­ca­teurs et autres évangélistes si en vogue en ces temps de dés­espérance.

Je suis tou­jours devant ce bouquin, m’interrogeant sur la moti­va­tion d’un Igna­cio Ramon­et cédant lui aus­si, façon « Monde diplo­ma­tique », à une forme d’adoration com­plice, fût-elle mât­inée de quelque audace cri­tique. Car l’autre tient le beau rôle, côté pou­voir, et le dernier mot – au nom du pre­mier, « L’Histoire m’absoudra », que lançait Cas­tro lors de son procès pour l’attaque en juil­let 1953 de La Mon­ca­da, caserne de San­ti­a­go, l’autre grande ville cubaine. Un slo­gan de tri­bunal pronon­cé tout exprès comme une for­mule de com’, et une man­i­fes­ta­tion, déjà, du plus mon­strueux des orgueils. Car d’entrée de jeu – il s’agit bien de l’acte théâ­tral fon­da­teur de la saga cas­triste –, il exigeait l’Absolution. Tout comme Hitler qui, avant lui, avait lancé la même prédi­ca­tion. La com­para­i­son s’arrête là. Là où l’Histoire ques­tionne les fonde­ments des pou­voirs et de leurs plus vir­u­lents agents, avant de pass­er le relais aux scru­ta­teurs de l’inconscient.

Tan­dis que rec­u­lant d’un pas, je décou­vre, joux­tant le Cas­tro-Ramon­et, un autre livre, bien mali­cieux celui-là, dans le fond comme dans la présence, si incon­grue sur le présen­toir…  Las Aven­turas de Pinocho voi­sine, là, juste à côté d’un Com­man­dante soudaine­ment gêné par cette mar­i­on­nette au nez accusa­teur… La bouquin­iste, que j’interpelle en blaguant, elle-même rigolant de bon cœur, jure ses grands dieux qu’elle n’y est pour rien, que c’est là un pur fait du hasard ! Je ne la crois pas.

Le men­songe… Sur un mur, à Guan­tanamo – la ville, pas la base états-uni­enne –, je relève ce graf­fi­ti décrépi : « Rev­olu­cion es no men­tir jamas ». Ne men­tir jamais… La brave injonc­tion, comme on en trou­ve tant, aux couleurs désor­mais sou­vent délavées. À Bara­coa, pointe ori­en­tale de l’île, assis à la porte d’un entre­pôt vide, un jeune gar­di­en encadré par deux longues cita­tions murales de José Mar­ti. Qu’en pense-t-il ? Il se lève pour les lire comme s’il les décou­vrait à l’instant : « Son pal­abras antiguas », des vieux mots, résume-t-il avant de se rasseoir. Comme si la bonne et vieille pro­pa­gande s’était usée d’elle-même, polie par les ans, fatiguée. Comme si le men­songe d’État n’opérait plus, même pas par oppo­si­tion.

A l’aéroport région­al, dans la petite salle d’attente pour le vol vers La Havane, une télé dif­fuse son émis­sion d’éducation poli­tique. Il y est juste­ment ques­tion, une fois de plus, de la Mon­ca­da et du fameux slo­gan « L’histoire m’absoudra ». Je suis le seul étranger, sem­ble-t-il – et le seul à regarder cet écran dont tout le monde se con­tre­fout.

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San­ti­a­go. Même si des amélio­ra­tions récentes ont été apportées, les Cubains con­tin­u­ent à s’entasser dans des sortes de bétail­lères pour se ren­dre au tra­vail. [Ph. gp]

La pro­pa­gande élevée comme un art poli­tique suprême. Une pra­tique red­outable et anci­enne. Voici com­ment j’en fus vic­time –  en mai 68 !…Jeune Tintin débar­qué là-bas pour son pre­mier grand reportage, regroupé à l’arrivée avec cinq ou six autres jour­nal­istes européens. Propo­si­tion de mise à dis­po­si­tion d’un minicar, d’une inter­prète – Olga, char­mante blonde… – et d’un « accom­pa­g­na­teur » à fine mous­tache noire, Eduar­do, non moins affa­ble. Pro­gramme de vis­ite alléchant. Le Che venait de mourir en Bolivie et le régime cas­triste s’affairait à orchestr­er son immor­tal­ité. Mai 68 était amor­cé, en France et ailleurs dans le monde, la Tché­coslo­vaquie pas encore remise au pas – une affaire de semaines. La crise des fusées, 1962, déjà loin­taine. Cuba cueil­lait les div­i­den­des d’une sym­pa­thie inter­na­tionale pas seule­ment de gauche.

Et la petite bor­dée de jour­nal­istes allait se faire avoir dans la grande longueur, Tintin y com­pris, bien sûr. On nous bal­a­da ain­si – c’est bien le mot – dans le décor révo­lu­tion­naire en con­struc­tion, de plan­ta­tions de tabac en plage du « débar­que­ment » (Playa Giron, « Baie des Cochons », mer­ce­naires, CIA, Kennedy,1961), de la ferme de Fidel et son éle­vage de croc­o­diles en match de base-ball, etc. Que la révo­lu­tion est jolie !

Man­quait tout de même le pom­pon, qui allait nous être pro­posé, comme sup­plé­ment au pro­gramme, par l’aimable Eduar­do et néan­moins com­mis­saire poli­tique – com­ment aurait-il pu en être autrement ? Le soupçon ne m’en vint toute­fois que tar­di­ve­ment, un matin très tôt où ayant ren­dez-vous avec un opposant (car il y en avait déjà !), je m’aperçus qu’Eduardo me filait de près, m’obligeant à renon­cer et à rebrouss­er chemin…– J’ai une propo­si­tion à vous faire, nous dit-il un matin, en sub­stance : aller à l’île des Pins, tout juste rebap­tisée « île de la Jeunesse », afin d’y vis­iter l’ancienne prison de Batista, où Cas­tro lui-même fut enfer­mé, et aujourd’hui trans­for­mée en lycée mod­èle…

Com­ment ne pas adhér­er à une telle offre ? La chose s’avérait bien un peu com­pliquée à organ­is­er, mais voilà l’escouade embar­quée, puis débar­quée dans l’île au tré­sor cas­triste. On n’y séjourn­erait qu’une journée et une nuit, selon un emploi du temps chargé. Chargé et con­trar­ié par quelques aléas malen­con­treux. Ce qui n’empêcha pas la vis­ite d’une ferme elle aus­si mod­èle, ni de la mai­son qu’Hemingway avait dû fréquenter jadis. Mais de la fameuse ex-prison, nous ne pûmes rien voir. Ce n’était pas si grave, puisqu’elle s’était inscrite dans nos imag­i­na­tions. Quelques « détails » suf­fi­raient à nour­rir nos papiers. Ce qui fut fait…

Extrait de mon reportage paru en juil­let 68 dans plusieurs quo­ti­di­ens régionaux : « Quelle est l’image la plus hal­lu­ci­nante ? La crèche des bam­bins de San Andrès para­chutée en pleine Sier­ra de los Organos ? […] Ou encore cette prison de Batista trans­for­mée en école tech­nique à l’île de la Jeunesse ? » Bien joué, non ? Car il s’était bel et bien agi d’une manœu­vre grossière­ment sub­tile. Si grossière qu’elle ne pou­vait que marcher ! Com­ment eus­sions-nous pu sus­pecter un tel strat­a­gème alors que rien n’avait obligé nos « hôtes » à organ­is­er une telle expédi­tion à l’île de la Jeunesse ? Les dif­fi­cultés pra­tiques pour nous y amen­er ajoutait encore à l’évidente bonne foi de ses organ­isa­teurs…

imgresOr, ce n’est que huit années plus tard que j’eus la révéla­tion de l’entourloupe : lorsque parut, fin 76 chez Bel­fond,  7 ans à Cuba – 38 mois dans les pris­ons de Fidel Cas­tro. Pierre Golen­dorf [ancien cor­re­spon­dant de L’Humanité à La Havane] y racon­tait par le détail les con­di­tions de son arresta­tion et de son incar­céra­tion à La Havane, puis… à l’île des Pins. Dans ce qui était bel et bien demeuré une prison-mod­èle !

J’avais – nous avions tous, ces jour­nal­istes « bal­adés », été enfumés, mouchés, abusés. Mais la leçon, il faut le recon­naître, apparut magis­trale. 5. Cha­peau l’intox ! On recon­nais­sait là un vrai savoir-faire sans doute acquis dans quelque école sovié­tique. Les élèves cubains mon­traient de réelles dis­po­si­tions à égaler sinon à dépass­er les maîtres for­més à la red­outable pro­pa­gande stal­in­i­enne. Dépass­er, non : sur­pass­er, puisque le régime a tant bien que mal survécu à l’effondrement de l’URSS et qu’il con­tin­ue à œuvr­er avec con­stance et effi­cac­ité dans son art con­som­mé de la pro­pa­gande.

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À n’en pas douter, aujourd’hui, dans toute l’île, de La Havane à San­ti­a­go, la machine mys­ti­fi­ca­trice est en chauffe max­i­male pour mon­ter au zénith de la pro­pa­gande mon­di­ale le spec­ta­cle des obsèques du « lid­er max­i­mo », dieu du social­isme…

Cette machine-là n’a jamais cessé de tourn­er, durant plus d’un demi-siè­cle ! Deux généra­tions y ont été soumis­es ; à com­mencer par les Cubains, bien sûr, mais aus­si l’opinion mon­di­ale abreuvée au mythe entretenu de l’héroïsme cas­triste et gue­variste. 6

L’historien – et a for­tiori le « pau­vre » jour­nal­iste sont bien dému­nis face aux tor­nades mys­ti­fi­antes dont les réc­its pren­nent force mythique de Vérité éter­nelle et risquent ain­si de les emporter. Ce que décrit bien, entre autres, l’écrivain et philosophe suisse Denis de Rouge­mont :

« […] les mythes traduisent les règles de con­duite d’un groupe social ou religieux. Ils procè­dent donc de l’élément sacré autour duquel s’est con­sti­tué le groupe […] un mythe n’a pas d’auteur. Son orig­ine doit être obscure. Et son sens même l’est en par­tie […] Mais le car­ac­tère le plus pro­fond du mythe, c’est le pou­voir qu’il prend sur nous, générale­ment à notre insu […] » 7

Le mythe est insi­dieux, il nous pénètre aisé­ment par le biais de notre apti­tude à la croy­ance, ce désir de cer­ti­tude autant que de ras­sur­ance. Les révo­lu­tions s’y ali­mentent et l’alimentent par néces­sité de dur­er. C’est ain­si qu’elles com­men­cent « bien » (ça dépend pour qui, toute­fois…), avant de s’affronter à la dure réal­ité, qu’il fau­dra pli­er par la vio­lence et le men­songe. Il n’en a jamais été autrement, de la Révo­lu­tion française à la bolchevique, en pas­sant par le cas­trisme, le maoïsme et jusqu’aux « print­emps arabes ».

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Trinidad. Croise­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Beach » tire la langue au pho­tographe… et à un demi-siè­cle de cas­trisme. [Ph. gp]

Restons-en au cas­trisme et une illus­tra­tion de son car­ac­tère mon­strueux, dont cer­tains se sou­vi­en­nent peut-être car elle fit grand bruit. Il s’agit de l’affaire Ochoa, sol­dée par des exé­cu­tions, en 1989 :
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Arnal­do Ochoa. Com­plice for­cé et vic­time d’un procès stal­in­ien.

Arnal­do Ochoa, général de tous les com­bats, héros nation­al – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Clara avec le Che, Baie des Cochons, puis Venezuela, Éthiopie et Ango­la – con­damné à mort et exé­cuté en 1989 pour « traf­ic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et peut-être même de pré­par­er une évo­lu­tion du régime. Démasqué, Fidel lui avait imposé un marché de dupes : pren­dre sur lui ce traf­ic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à met­tre au grand jour, en échange d’une con­damna­tion à la prison avec une libéra­tion arrangée ensuite. D’où la con­fes­sion aut­o­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cuté, avec d’autres, un mois après sa con­damna­tion à mort. Le régime fit de ce procès lit­térale­ment stal­in­ien, tenu par des juges mil­i­taires, retrans­mis en direct à la télévi­sion, une opéra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suiv­re les prin­ci­pales phas­es sur inter­net. C’est stupé­fi­ant – sans mau­vais jeu de mots.

Les dirigeants cubains ont tou­jours voulu mas­quer toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec la ligne poli­tique. Le régime ne peut admet­tre que des « déviances » (“folie”, “per­ver­sions sex­uelles”)  ou des « fautes morales » per­son­nelles. À Cuba, la presse est unique, sous con­trôle éta­tique total ; de même la mag­i­s­tra­ture ; et aus­si toute l’économie, en grande par­tie aux mains des mil­i­taires… Il n’y a plus que les Cubains abusés, ou résignés à la servi­tude volon­taire, faute d’avoir pu s’exiler – j’en ai ren­con­tré ! Ailleurs, notam­ment en France, la désil­lu­sion a com­mencé à poindre, y com­pris à Saint-Ger­main-des-Près ; il n’y a plus que le restant des com­mu­nistes encar­tés et des Mélen­chon mys­ti­co-cas­tristes pour allumer des cierges en hom­mage au Héros dis­paru.

Tan­dis que, de La Havane à San­ti­a­go, « on » s’échine à faire per­dur­er le mythe de la Rev­olu­cion éter­nelle – ¡ Has­ta siem­pre ! Patria o muerte ! Les derniers acteurs de cette pièce dra­ma­tique s’effacent peu à peu ou meurent avec cette han­tise : Que l’Histoire ne les acquitte pas.

Notes:

  1. Pour rap­pel : Iran (1953), Guatemala (54), Cuba, Baie des Cochons (61), Brésil, Sud-Viet­nam (64), République domini­caine, Uruguay (65), Chili (73), Argen­tine (76), Grenade (83), Nicaragua (84), Pana­ma (89).… Sans oubli­er la Guerre du Golfe, le Koweït, l’Irak, l’Afghanistan…
  2. J’ai déjà souligné à quel point cette mesure servit à mas­quer l’incurie du gou­verne­ment des Cas­tro, en par­ti­c­uli­er l’échec de la poli­tique agraire décidée par Fidel lui-même. Voir à ce sujet la clair­voy­ante analyse de René Dumont dans son ouvrage Cuba est-il social­iste ? (La réponse est dans la ques­tion…) Dans la ter­mi­nolo­gie cas­triste et sa pro­pa­gande, l’embar­go a tou­jours été traduit par blo­queo. Or, il ne s’agit nulle­ment d’un blo­cus au sens mar­itime et aérien. Les échanges com­mer­ci­aux avec Cuba ont été com­pliqués mais non blo­qués. Même des com­pag­nies éta­suni­ennes ont com­mer­cé avec Cuba, où un car­go améri­cain assur­ait une navette com­mer­ciale par semaine, ain­si que je l’avais relevé sur place.
  3. Résumé par la for­mule de Gue­vara :« Allumer deux, trois, plusieurs Viêt­nam »
  4. Jour­nal­iste sans visa pro­fes­sion­nel, touriste incer­tain débar­quant à La Havane par­mi les 400 touristes français quo­ti­di­ens. J’avais été pho­tographié ici-même en 68 pour les besoins d’une carte de presse cubaine – que j’ai gardée…. Il est vrai que c’était avant l’informatique. Mais je venais de lire ou relire toutes ces his­toires ter­ri­bles de répres­sion, ces témoignages des Golen­dorf, Val­ladarès, Huber Matos et leurs années de geôles ; par­cou­ru les rap­ports de Reporters sans fron­tières, du CPJ (Cen­tre de pro­tec­tion des jour­nal­istes) et de l’IFEX (Échange inter­na­tion­al de la lib­erté d’expression) sur la répres­sion des jour­nal­istes et des mil­i­tants des droits de l’homme ; pris con­tact avec des con­frères de retour de reportage… Tout ce qu’il fal­lait pour lester de para­no mon équipement de base.
  5. Ce fut aus­si ma plus belle leçon de jour­nal­isme : pra­ti­quer stricte­ment le scep­ti­cisme méthodique. En 1986, Albin Michel pub­lia Mémoires de prison, Témoignage hal­lu­ci­nant sur les pris­ons de Cas­tro. Il s’agissait du réc­it de l’écrivain cubain Arman­do Val­ladarès, détenu durant 22 ans, tor­turé, libéré après une vaste cam­pagne inter­na­tionale.
  6. Il y aurait tant à dire sur l’icône Gue­vara, nom­mé en 1959 par Fidel Cas­tro com­man­dant et « pro­cureur suprême » de la prison de la forter­esse de la Cabaña. Il est ain­si surnom­mé le car­nicer­i­to (le petit bouch­er) de la Cabaña. Pen­dant les 5 mois à ce poste il décide des arresta­tions et super­vise les juge­ments qui ne durent sou­vent qu’une journée et signe les exé­cu­tions de 156 à 550 per­son­nes selon les sources. 
  7. D. de Rouge­mont, L’Amour et l’Occident, 10/18, 2001

Cuba. Castro, le tyran illusionniste

2382184templateidscaledpropertyimagedataheight177v3width312cmpartcom-arte-tv-wwwPour­tant sacral­isé, immor­tal­isé, Fidel Cas­tro a fini par mourir. Qua­tre-vingt-dix ans. Tout de même, les dic­tatures con­ser­vent… Ses obsèques vont être grandios­es, c’est bien le moins pour couron­ner la fin d’un tel règne. Neuf jours de deuil nation­al ! Qua­tre jours à balad­er ses cen­dres, reliques d’une « révo­lu­tion » sanc­ti­fiée, spec­ta­cle poli­tique, icono­graphique, religieux, médi­a­tique… Je pèse mes mots, qui pointent les angles du grand Spec­ta­cle qui, en effet, a pro­duit, entretenu, con­sacré le cas­trisme. Com­ment cela s’est-il opéré ? Com­ment cela a-t-il tenu, durant plus d’un demi-siè­cle ? Com­ment cela per­dure-t-il encore, mal­gré les désor­mais évi­dentes désil­lu­sions ?

Com­ment devient-on tyran ?

Chez les anciens Grecs, « tyran » désig­nait un homme qui avait pris le pou­voir sans autorité con­sti­tu­tion­nelle légitime. Le mot était neu­tre, tout comme la chose, n’impliquant aucun juge­ment sur les qual­ités de per­son­ne ou de gou­ver­nant. 1 Le par­al­lèle avec Cuba et Cas­tro, si loin dans le temps et les lieux, c’est la con­stance du proces­sus d’évolution du Pou­voir. Dans la Grèce antique, de tyran en tyran, l’exercice du pou­voir passe peu à peu d’une forme dis­ons libérale à celle d’un pou­voir mil­i­taire incon­trôlé. Et les tyrans le dev­in­rent dans le sens d’aujourd’hui.

En tant que phénomène idéologique, le cas­trisme peut s’analyser selon plusieurs angles :

le con­texte géopoli­tique de la guerre froide plaçant Cuba entre le marteau et l’enclume des impéri­al­ismes améri­cain et sovié­tique ;

l’habileté machi­avélique de Fidel Cas­tro dans sa con­quête et sa soif du pou­voir avec un sens extrême de la com­mu­ni­ca­tion, mêlant mys­tique et mys­ti­fi­ca­tion ;

la com­plic­ité objec­tive des « élites » occi­den­tales surtout, mais aus­si tiers-mondistes, fascinées par le cas­trisme comme « troisième voie » poli­tique.

Ces trois piliers prin­ci­paux ont per­mis à Cas­tro d’asseoir une dic­tature « aimable », sym­pa­thique, voire human­iste – une « dic­tature de gauche » a même osé Eduar­do Manet, dra­maturge français d’origine cubaine ! « Poids des mots, choc des pho­tos », surtout s’il s’agit d’images pieuses, celles du héros mod­erne, incar­na­tion du mythe biblique de David con­tre Goliath. Images ren­for­cées par les mul­ti­ples ten­ta­tives d’assassinat (plus ou moins réelles, sinon arrangées pour cer­taines) menées par la CIA, jusqu’au débar­que­ment raté d’opposants dans la Baie des Cochons. Ce fias­co mil­i­taire ajoute à la gloire du « com­man­dante », gon­flant la légende com­mencée dans la Sier­ra Maes­tra avec la guéril­la des bar­bu­dos, sym­pa­thiques débrail­lés fumant le cig­a­re en com­pag­nie de leur chef adulé, fort en gueule et belle-gueule, tail­lé pour les médias et qui saura en user et abuser – le New York Times et CBS envoient bien vite leurs reporters.

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L’icône au ser­vice de la mytholo­gie. Que la révo­lu­tion était jolie !

Aujourd’hui, en ces temps d’homélies, on entend sur les radios clairon­ner la doxa con­sis­tant à blanchir les excès « autori­taires » en les met­tant sur le dos des méchants Améri­cains et leur « embar­go », cause de tous les maux des mal­heureux et valeureux Cubains ! Led­it embar­go a certes causé de forts obsta­cles dans les échanges com­mer­ci­aux, et financiers surtout, avec l’île ; mais il ne les a pas empêchés ! Les États-Unis sont même le pre­mier pays pour les échanges com­mer­ci­aux (hors pro­duits stratégiques, certes) avec Cuba. Cet embar­go – tou­jours qual­i­fié de blo­cus par le gou­verne­ment cubain, ce qu’il n’est nulle­ment ! – a surtout servi à ren­forcer, en la masquant, l’incurie du régime, chargeant ain­si le bouc émis­saire idéal. J’ai mon­tré tout cela lors d’un reportage pub­lié en 2008 dans Poli­tis [L’espérance était verte, la vache l’a mangée, décem­bre 2008 – disponible en fin d’article] qui m’a valu les foudres de Jeanne Habel, poli­to­logue spé­cial­iste de Cuba, et d’être traité d’ « agent de la CIA »…

Pas­sons ici sur l’itinéraire du « futur tyran »,  même si les biogra­phies sont tou­jours des plus éclairantes à cet égard. Rap­pelons juste que Cas­tro fut soutenu par les Etats-Unis dès son oppo­si­tion à la dic­tature de Batista. Après la prise de pou­voir en 1959, son gou­verne­ment est recon­nu par les États-Unis. Nom­mé Pre­mier min­istre, Cas­tro est reçu à la Mai­son Blanche où il ren­con­tre Nixon, vice-prési­dent d’Eisenhower. Les choses se gâtent quand Cas­tro envis­age de nation­alis­er indus­tries et ban­ques, ain­si que les secteurs liés au sucre et à la banane. Il se tourne alors vers l’Union sovié­tique – qui achète au prix fort la qua­si-total­ité du sucre cubain. C’est la casus bel­li : les États-Unis n’auront de cesse d’abattre le « régime com­mu­niste » instau­ré à 150 kilo­mètres de ses côtes.

J’ai aus­si fait appa­raître dans ce même reportage com­ment le refrain de « la san­té et de l’éducation gra­tu­ites », unanime­ment repris dans les médias, relève avant tout de slo­gans pub­lic­i­taires. Sans même par­ler de la qual­ité des soins et de l’enseignement, leur « gra­tu­ité » se trou­ve large­ment payée par la sous-rémunéra­tion des salariés cubains : l’équivalent d’une quin­zaine d’euros men­su­els en moyenne !

Si toute­fois ce régime a tenu sur ses trois piliers boi­teux, c’est au prix d’une coerci­tion du peu­ple cubain. À com­mencer par le « réc­it nation­al » – l’expression est à la mode – entre­pris dès la prise du pou­voir par Cas­tro, propagé et ampli­fié par l’enseignement (gra­tu­it !) sous forme de pro­pa­gande, et par les médias tous dépen­dants du régime. Coerci­tion dans les esprits et aus­si coerci­tion physique par la sur­veil­lance et le con­trôle étroits menés dans chaque quarti­er, auprès de chaque habi­tant, par les Comités de défense de la révo­lu­tion. De sorte que la dis­si­dence appa­raisse comme unique forme pos­si­ble d’opposition – d’où l’emprisonnement poli­tique, l’exil clan­des­tin, la per­sé­cu­tion des déviants.

castro-colombe-1Tyran, certes, Cas­tro était aus­si et peut-être d’abord un séduc­teur des mass­es dou­blé d’un illu­sion­niste. Ses tal­ents dans ce domaine étaient indé­ni­ables et à pren­dre au pied de la let­tre : ain­si quand, lors d’un de ses inter­minables ser­mons, quand il fait se pos­er, comme par mir­a­cle, une blanche colombe sur une de ses épaules… La séquence fut filmée, pour entr­er dans l’Histoire… mais la supercherie démon­tée quelques années plus tard.

Le cas­trisme, ai-je souligné dans mes reportages, est avant tout un régime de façade – tout comme ces façades d’allure pim­pante, restau­rées pour la cause, entre lesquelles se fau­fi­lent les touristes béats au long des cir­cuits des voy­ag­istes. Ces touristes peu­vent aus­si, bien sou­vent, être rejoints par nom­bre de jour­nal­istes, écrivains, politi­ciens et divers intel­lectuels en mal de fas­ci­na­tion exo­tique.

La mort de Cas­tro n’implique pas for­cé­ment celle du cas­trisme. Mais que sur­vivra-t-il de cette dic­tature illu­sion­niste après la mort de ses manip­u­la­teurs, une fois que l’Histoire, la vraie, aura fait sur­gir la réal­ité d’un demi-siè­cle de fal­si­fi­ca­tions ?

 

>Mon reportage de 2008 dans Poli­tis :gponthieu241208politis ; et la Tri­bune qui s’ensuivit de Jeanne Habel : 1038_politis-30–31-j-habel ; enfin, ma réponse : poli­tis_1041re­ponse-gp-260209

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Un régime de façades. [Ph. gp]

Notes:

  1. Les anciens Grecs, Moses I. Fin­ley, Ed. Maspero, 1971.

Le burkini, accessoire islamique ou glaive contre la laïcité

Dites-donc, les ami(e)s, ça fait deux bons mois que j’ai car­ré­ment déserté la toile ! Et pas de protes­ta­tions… À sup­pos­er que j’aie pu man­quer à d’aucuns, voici une bonne ration qui devrait vous tenir au corps. Même s’il s’agit d’un sujet indi­geste. Comme l’est l’actu et ce monde si mal en point. Enfin, con­so­la­tion : l’Euro de foot, c’est fait. Le Tour, aus­si. De même les JO. Pas­sons enfin à la poli­tique, la bonne, vraie, bien politi­ci­enne. Voici le temps béni de la mas­ca­rade (pré)électorale. Les jeux ne sont pas faits, mais si quand même, au sens des camem­berts dépassés…

Nous sommes début août à Mar­seille. La scène se passe juste avant l’affaire du siè­cle, dite du burki­ni.

Un cou­ple d’amis (Elle et Lui) et moi-même, nous remon­tons d’une jouis­sive baig­nade pour regag­n­er la Cor­niche et la voiture. Jetant un coup d’œil plongeant sur la plage où nous avons nagé – qui, tenez-vous bien, s’appelle Plage du Prophète, tous les Mar­seil­lais con­nais­sent… – , nous sur­plom­bons du regard deux nageuses côte à côte. L’une en mail­lot, l’autre entière­ment habil­lée en noir, bar­b­otant, accrochée à une bouée.

Lui (à ma droite) :

– Ah, comme c’est beau et pais­i­ble ! Ces deux femmes si dif­férentes et qui se baig­nent ensem­ble comme ça, sans prob­lèmes…

Je ne dis rien, trou­vant mon pote bien angélique dans sa vision du monde. Mais, bon…, depuis que je nage à ses côtés, on a eu con­nu d’autres tem­pêtes et dis­putailles…

Elle (à ma gauche) :

– Ouais… Peut-être, mais moi, je ne me vois pas à la place de la femme habil­lée, devant sor­tir de l’eau avec le tis­su tout col­lé, sous ce soleil, avec le sel et le sable sur la peau !…

Moi (entre les deux, mais pen­chant vers Elle) :

– D’accord avec toi ! En plus, je vois tout de même chez cette femme un renon­ce­ment au bien-être, ce qui est dom­mage, mais enfin… Ce qui me con­trarie surtout c’est la soumis­sion à un ordre moral – religieux en l’occurrence.

Bon. C’était midi passé, il fai­sait faim (et beau), on n’allait tout de même pas se gâch­er un pareil moment de vie. On monte dans l’auto et les por­tières se refer­ment sur le débat à peine amor­cé.

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Calan­ques de Mar­seille, juil­let 2016. La mode s’empare du religieux banal­isé, marchan­disé. Un prosé­lytisme ordi­naire… [Ph. gp]

Depuis, il y a eu ces inter­dic­tions décrétées par des maires – de quel droit au juste, en ver­tu de quel pou­voir, dans quel but réel, à défaut d’un but avoué ? Quand j’entends des voix de droite et d’extrême droite brandir le mot « laïc­ité », comme ils par­leraient de cul­ture ou de fra­ter­nité… pour un peu je sor­ti­rais mon revolver (hep, c’est une image, hein, une référence… cul­turelle ! 1) Car ils par­lent d’une cer­taine laïc­ité, la leur, qu’ils assor­tis­sent d inter­dic­tion, de rejet, d’exclusion. Une laïc­ité cache-sexe, j’ose le dire, d’une atti­tude en gros anti-musul­mane, voire anti-arabe.

Et puis il y eut cette déc­la­ra­tion de Manuel Valls à pro­pos de ces maires censeurs : « Je sou­tiens […] ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volon­té d’encourager le vivre ensem­ble, sans arrière-pen­sée poli­tique. » Et c’est qu’il en con­naît un ray­on, le pre­mier min­istre, en matière d’arrière-pensée poli­tique ! Une autre belle occa­sion de se taire. 2

Par­lons-en de l’« arrière-pen­sée poli­tique » ! Puisqu’il n’y a que ça désor­mais en poli­tique, à défaut de pen­sée réelle, pro­fonde, sincère, por­teuse de sens et non pas d’intentions cachées et autres coups four­rés. Tan­dis que ces mêmes politi­ciens se gar­garisent de Démoc­ra­tie et de République, avec majus­cules. Ain­si, quoi qu’ils déclar­ent, ou éructent, s’est selon, et spé­ciale­ment sur ces reg­istres des inter­férences por­tant sur les reli­gions – en fait sur le seul prob­lé­ma­tique islam –, se trou­ve enrac­iné dans l’arrière-monde politi­cien des fameuses « arrière-pen­sées » évo­quées par Valls. On ne saurait oubli­er que la par­tie de pok­er menteur en vue de la prési­den­tielle de 2017 est forte­ment engagée.

C’est pourquoi, s’agissant de ces ques­tions dites du « vivre ensem­ble », la parole poli­tique ne parvient plus à offrir le moin­dre crédit, à l’exception pos­si­ble, épou­vantable, des « vierges » de l’extrême droite, encore « jamais essayées » et, à ce titre, exerçant leur séduc­tion auprès des électeurs échaudés et revan­chards, ou incultes et incon­scients poli­tique­ment autant qu’historiquement. D’où les surenchères ver­bales qui se suc­cè­dent en cas­cades. Ce sont les mêmes qui pour­raient élire un Trump aux Etats-Unis, ou qui ont déjà voté pour un Orban en Hon­grie, un Pou­tine en Russie, un Erdo­gan en Turquie, etc. – sans par­ler des mul­ti­ples offres pop­ulistes qui tra­versent l’Europe et tant d’autres pays. 3

La perte de crédit des politi­ciens explique en grande par­tie la grande fatigue de la démoc­ra­tie : pro­gres­sion des absten­tions et des votes de refus lors des élec­tions ; sus­pi­cion crois­sante à l’égard des élites con­sid­érées comme… éli­tistes, se regroupant et se repro­duisant dans l’entre soi des mon­des de l’économie, des « décideurs » et des médias acca­parés par les financiers. Le tout, avec pour corol­laire la mon­tées des vio­lences urbaines et des incivismes ; les repliements et affron­te­ments com­mu­nau­taristes ; le sen­ti­ment d’insécurité ; le rejet de l’Autre, la xéno­pho­bie, l‘antisémitisme et le racisme.

Toutes choses qu’on peut essay­er de com­pren­dre et même d’expliquer, sans pour autant les jus­ti­fi­er – comme l’a hélas pré­ten­du le même Valls déjà cité ici pour la « per­ti­nence » de ses pro­pos. Com­ment vouloir organ­is­er la polis – la cité – si on renonce à en com­pren­dre les (dys)fonctionnements ?

Ain­si quand on déplore la « bar­barie » d’extrémistes religieux en invo­quant l’« obscu­ran­tisme », on n’explique en rien la dérive vers l’extrême vio­lence des sys­tèmes religieux – islamistes en l’occurrence 4. Se plain­dre de l’obscurité par l’absence de lumière ne fait pas revenir la clarté. C’est ici que je place « mon » Bossuet, ce big­ot éru­dit : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chéris­sent les caus­es » 5 … Dieu se marre, moi avec : je ris jaune tout de même. De ma fenêtre, les reli­gions sont une des caus­es pre­mières des affron­te­ments entre humains, notam­ment en ce qu’elles vali­dent des croy­ances frat­ri­cides, ou plutôt homi­cides et géno­cides ; lesquelles génèrent les injus­tices et les dérè­gle­ments soci­aux qui ali­mentent l’autre série des « caus­es pre­mières » de la vio­lence intra espèce humaine. J’ajoute, l’ayant déjà dit ici, que je con­sid­ère aus­si le nazisme et le stal­in­isme sous l’angle des phénomènes religieux.

indigenes-republiqueDe l’autre côté, accuser la République de tous les maux, jusqu’à vouloir l’abattre, au nom d’un passé colo­nial inex­pi­able, qui vaudrait malé­dic­tion éter­nelle aux généra­tions suiv­antes, c’est dénier l’Histoire et enfer­mer l’avenir dans la revanche, la haine et le mal­heur. C’est notam­ment la posi­tion de mou­ve­ments « pyro­manes » comme Les Indigènes de la République par­lant de « lutte des races sociales » tout en qual­i­fi­ant ses respon­s­ables de souch­iens – néol­o­gisme jouant per­fide­ment sur l’homophonie avec sous-chiens et voulant en même temps désign­er les « Français de souche » chers aux Le Pen.

Ce qui m’amène à évo­quer l’affaire de Sis­co, ce vil­lage du Cap corse qui a vu s’affronter des habi­tants d’origine maghrébine et des Cors­es… d’origine. Je n’y étais pas, certes, et ne puis que me référ­er à ce que j’en ai lu, et en par­ti­c­uli­er au rap­port du pro­cureur de la Res pub­licæ – au nom de la Chose publique. Selon lui, donc, les pre­miers se seraient appro­prié une plage pour une fête, « en une sorte de caï­dat » ; ce qui ne fut pas pour plaire aux sec­onds… Tan­dis que des pho­tos étaient pris­es, inclu­ant des femmes voilées au bain… Castagnes, cinq blessés, police, voitures incendiées. Pour résumer : une his­toire de ter­ri­toire, de con­cep­tion socié­tale, de cul­ture.

Le mul­ti­cul­tur­al­isme se nour­rit aus­si de bien des naïvetés. Surtout, il est vrai, auprès d’une cer­taine gauche d’autant plus volon­tiers accueil­lante que bien à l’abri des cir­cuits de migra­tion… Les Cors­es sont des insu­laires [Excusez le pléonasme…] et, comme tels, his­torique­ment, ont eu à con­naître, à red­outer, à com­bat­tre les mul­ti­ples envahisseurs, des bar­bares – au sens des Grecs et des Romains : des étrangers ; en l’occurrence, et notam­ment, ce qu’on appelait les Sar­rasins et les Ottomans, autrement dit des Arabes et des Turcs. D’où les nom­breuses tours de guet, génois­es et autres, qui parsè­ment le lit­toral corse, comme à Sis­co. Des mon­u­ments – du latin « ce dont on se sou­vient » – attes­tent de ce passé dans la dureté de la pierre autant que dans les mémoires et les men­tal­ités – même éty­molo­gie que mon­u­ment !

Ain­si les Cors­es demeurent-ils on ne peut plus sour­cilleux de leur ter­ri­toire et, par delà, de leurs par­tic­u­lar­ismes, sou­vent cul­tivés à l’excès, jusqu’aux nation­al­ismes divers et ses vari­antes qui peu­vent se tein­ter de xéno­pho­bie et de racisme [Enreg­istré après l’affaire de Sis­co, un témoignage affligeant de haine en atteste ici : https://www.youtube.com/watch?v=rPvKFUt0PH0 ]

En face, d’autres insu­laires, selon leur pro­pre his­toire : « exportés » par l’Histoire (il ne s’agit nulle­ment de nier la réal­ité et les effets du colo­nial­isme) et en par­ti­c­uli­er les migra­tions économiques, ain­si devenus insu­laires, c’est-à-dire isolés de leur pro­pre cul­ture et surtout de leur reli­gion. Tan­dis que la récente mon­di­al­i­sa­tion, telle une tem­pête plané­taire, relance avec vio­lence les « chocs des cul­tures » – je ne dis pas, exprès « civil­i­sa­tions » 6 Mais c’est un fait que l’intrusion mil­i­taire de l’Occident dans le monde musul­man, sous la houlette des Bush et des néo-con­ser­va­teurs états-uniens a con­sti­tué un cat­a­clysme géopoli­tique ne ces­sant de s’amplifier, abor­dant aujourd’hui le rivage corse de Sis­co et qui, si j’ose dire, s’habille désor­mais en burki­ni.

Retour donc au fameux burki­ni avec la posi­tion de la Ligue des Droits de l’Homme qui, dénonçant le rac­cour­ci par lequel des maires lient le port du burki­ni au ter­ror­isme, ajoute dans son com­mu­niqué : « Quel que soit le juge­ment que l’on porte sur le sig­nifi­ant du port de ce vête­ment, rien n’autorise à faire de l’espace pub­lic un espace régle­men­té selon cer­tains codes et à ignor­er la lib­erté de choix de cha­cun qui doit être respec­tée. Après le « burki­ni » quel autre attrib­ut ves­ti­men­taire, quelle atti­tude, seront trans­for­més en objet de répro­ba­tion au gré des préjugés de tel ou tel maire ? Ces man­i­fes­ta­tions d’autoritarisme […] ren­for­cent le sen­ti­ment d’exclusion et con­tribuent à légitimer ceux et celles qui regar­dent les Français musul­mans comme un corps étranger à la nation. »

Pour la LDDH, certes dans son rôle, il s’agit de met­tre en avant et de préserv­er le principe démoc­ra­tique pre­mier, celui de la lib­erté : d’aller et venir, de penser, de prier, de danser, de s’habiller, etc. dès lors qu’on n’attente à qui que ce soit et à aucune des lib­ertés. C’est aus­si la posi­tion des Femen qui, tout en déplo­rant l’enfermement des femmes dans le vête­ment, enten­dent défendre le libre choix de cha­cun.

iran-hommes-voilés

Les Iraniens sont de plus en plus nom­breux à pos­er avec, sur la tête, le voile de leur fiancée, de leur épouse, de leur mère ou de leur fille ! Nom de code sur les réseaux soci­aux : #menin­hi­jab

Le hic vient cepen­dant de ce que le burki­ni n’est pas l’équivalent symétrique­ment inver­sé du biki­ni et qu’on ne peut pas s’en sor­tir avec une for­mule comme « quel que soit le sig­nifi­ant… » ; cette tenue exprime en effet un con­tenu religieux affir­mé, revendiqué – ce que n’est pas le biki­ni, qui relève de la mode, ou seule­ment de la marchan­dise ves­ti­men­taire. Il est aus­si vrai que le burki­ni a été inven­té et lancé par des acteurs de la mode et que son com­merce atteint aujourd’hui des som­mets et que, comme tel, son con­tenu religieux sem­ble tout relatif… Ain­si, burki­ni et biki­ni ne présen­teraient pas qu’une prox­im­ité lex­i­cale, ils partageraient une fonc­tion éro­tique sem­blable par une mise en valeur du corps féminin comme le font le ciné­ma et la pho­to pornographiques, pas seule­ment par la nudité crue, mais aus­si par le moulage des formes sous des vête­ments mouil­lés. Le prob­lème demeure cepen­dant : il est bien celui de l’intrusion du religieux dans le corps de la femme et dans sa lib­erté. Par delà, il pousse le glaive des dji­hadistes dans le corps si frag­ilisé des démoc­ra­ties “mécréantes”, inci­tant à des affron­te­ments de type eth­niques et com­mu­nau­taires, met­tant à bas l’idéal du “vivre ensem­ble”, préludes à la guerre civile. Une telle hypothèse – celle de l’État islamique – peut sem­bler invraisem­blable. Elle n’est nulle­ment écartée par les voix par­mi les plus éclairées d’intellectuels de cul­ture musul­mane. C’est le cas des écrivains algériens comme Kamel Daoud et Boualem Sansal ou comme le Maro­cain Tahar Ben Jel­loun.

À ce stade de l’explication (Valls n’est pas tenu de s’y ranger…), quelles solu­tions envis­ager pour désamorcer ce prélude à la guerre civile aux noms d’Allah et de Dieu (pour­tant unique selon les monothéismes – le judaïsme, reli­gion du par­ti­c­uli­er eth­nique, demeu­rant en l’occurrence au seuil de la polémique, ayant assez à faire avec l’usage pub­lic de la kip­pa… ; et le boud­dhisme totale­ment en dehors) ?

Pour ma part, non sans mûres réflex­ions, je serais ten­té d’en appel­er à la stricte laïc­ité « à la française », selon la loi de 1905, comme solu­tion sus­cep­ti­ble d’apaiser les con­flits : pas de signes religieux (dis­ons osten­ta­toires) dans l’espace pub­lic. On notera à ce sujet que les tolérances actuelles des reli­gions par rap­port aux mœurs demeurent rel­a­tives, récentes et frag­iles – voir la réac­tion du mou­ve­ment Famille pour tous et du clergé catholique, pour ne par­ler que de la France ! Donc préfér­er la Laïc­ité pour tous afin que les vach­es soient bien gardées… Au delà de la boutade, il est vrai que le risque demeure pour les femmes musul­manes de se voir exclues totale­ment de l’espace pub­lic, et des plages en par­ti­c­uli­er. À elles alors de se rebeller, y com­pris et peut-être d’abord con­tre leurs dom­i­na­teurs mâles, obsédés sex­uels tra­vail­lés par un appareil religieux datant du VIIIe siè­cle. À moins qu’elles ne préfèrent l’état de servi­tude, lequel rel­e­vant de la sphère privée, loin de tout prosé­lytisme au ser­vice d’une néga­tion de la vie et du droit à l’épanouissement de tout indi­vidu, homme, femme, enfant.

Je recon­nais que l’injonction est facile… Elle a valu et vaut tou­jours pour les femmes qui, dans le monde, sont tout juste par­v­enues à se libér­er, ou même par­tielle­ment. C’est qu’il leur a fal­lu se bat­tre. Tan­dis que leurs droits dure­ment acquis sont par­fois remis en cause – le plus sou­vent sous la pres­sion religieuse plus ou moins directe. Elles se sont soulevées dans le monde islamisé et con­tin­u­ent de le faire, en avant-gardes minori­taires, trop sou­vent au prix de leur vie. Il leur arrive même d’être soutenues par des hommes. Comme actuelle­ment en Iran, avec cette cam­pagne appuyée par des pho­tos où des hommes appa­rais­sent voilés aux côtés de femmes têtes nues. J’ai fail­li écrire « cha­peau ! »

––––

Com­ment ne pas appréci­er ce bil­let de Sophia Aram, lun­di sur France inter. Indis­pens­able, courageuse, pétil­lante Sophia – la sage icon­o­claste. Mais “grotesque”, cette affaire ? Puisse-t-elle dire vrai !

Notes:

  1. Dans une pièce de Hanns Johst, dra­maturge alle­mand nazi, la cita­tion exacte : « Quand j’entends par­ler de cul­ture… je relâche la sécu­rité de mon Brown­ing ! »
  2. Par­mi ces maires, celui de Vil­leneuve-Lou­bet (06), Lion­nel Luca, favor­able au rétab­lisse­ment de la peine de mort… con­va­in­cu du rôle posi­tif de la coloni­sa­tion. Sym­pa.
  3. Et, tiens ! revoilà le « sarko » tout flam­bant-flam­bard, revir­gin­isé à droite toute. Deux de ses idées d’enfer : « Toute occu­pa­tion illicite de place sera immé­di­ate­ment empêchée, et les zadistes seront ren­voyés chez eux. » « En cas de dégâts sur la voie publique à la suite d’une man­i­fes­ta­tion à laque­lle ils auraient appelé, les syn­di­cal­istes devront régler les dom­mages sur leurs pro­pres deniers. »
  4. Quelle reli­gion, dans le fil de l’Histoire, pour­rait se dédouan­er de tout extrémisme vio­lent ?
  5. Cita­tion attribuée à Bossuet, évêque de Meaux (avant Copé), prédi­ca­teur, 1627–1704.
  6. Je ne souhaite pas ici débor­der sur la con­tro­verse autour du livre de Samuel Hunt­ing­ton, Le Choc des civil­i­sa­tions, paru en 1997.

Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mourir, lui qui aurait préféré crev­er. Faut être encore plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne directe. Enfin, c’est son affaire. On ne sait quand auront lieu ses obsèques nationales. Plutôt que les Invalides ou le Pan­théon, il s’était réservé un coin à Mont­martre – à quel cimetière (celui du haut ou l’autre sous le pont Caulain­court) ? Il y aura une fan­fare au moins, comme à la Nou­velle-Orléans ? Une fan­fare de jazz, espérons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simone, Ray Charles, Dizzy Gille­spie, Count Basie, Bil­lie Hol­i­day… le free aus­si, Coltrane, Pharoah Sanders, Archie Shepp… Il était aus­si du bas­tringue gauchiste ; s’était fait embobin­er par Cas­tro, mais avait vite com­pris et en était revenu ; avait fréquen­té Mal­com X dont il dis­ait qu’il n’était ni croy­ant ni musul­man 1 ; son grand pote Cavan­na, il le trou­vait trop non-vio­lent ; sauf pour ce qui était de bouf­fer du curé, tous cultes con­fon­dus – c’était son sport favori, à égal­ité avec l’anti-militarisme ; de quoi ori­en­ter toute une vie de dessineu-grande-gueule au coup de cray­on assas­sin ; de quoi en lancer des anathèmes défini­tifs, et des “font chi­er”, et des doigts d’honneur grand comme des cac­tus géants, de celui en bronze qui va désor­mais mon­ter la garde sur ses cen­dres. Ciao Siné !

Notes:

  1. Dans un intéres­sant entre­tien avec Julien Le Gros dans “The Dis­si­dent” (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il pré­ci­sait que Mal­com X a été tué alors qu’il s’apprêtait à faire son com­ing out sur ce point…

« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Comme ça, à lui tout seul, d’un trait de plume munic­i­pal, Georges Moth­ron, maire Les Répub­li­cains d’Argenteuil, décide si ses conci­toyens peu­vent ou non aller voir un film au ciné­ma – et même deux.

Voici l’affaire, résumée par Le Figaro [30/04/2016] :

« Le ciné­ma Le Figu­ier blanc a dû annuler il y a quelques jours la pro­jec­tion de deux films en rai­son d’une demande expresse du maire de la ville du Val-d’Oise, qui craig­nait que leurs sujets «met­tent le feu aux poudres» dans la com­mune.

 G. Moth­ron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «chang­er l’image de la ville» […] le boule­vard Lénine et l’avenue Mar­cel Cachin sont rebap­tisés respec­tive­ment boule­vard du général Leclerc et avenue Mau­rice Utril­lo.
• Le 6 août 2007, un arrêté munic­i­pal inter­dis­ant la men­dic­ité dans le cen­tre-ville d’Argenteuil est asso­cié à la con­signe aux agents de la voirie de dif­fuser du mal­odore, un répul­sif nauséabond, dans les lieux fréquen­tés par les sans-abris. La cam­pagne de presse nationale qui s’ensuit et des con­tro­ver­s­es sur la réno­va­tion urbaine en cours lui coû­tent la mairie qui revient au social­iste Philippe Doucet aux élec­tions 2008. Lors des élec­tions munic­i­pales de 2014, il reprend la mairie d’Argenteuil face au maire sor­tant. [Wikipé­dia]

« […] La salle, asso­ciée à un cen­tre cul­turel, a eu la curieuse sur­prise de recevoir la semaine dernière un cour­ri­er […] dans lequel l’élu demandait la dépro­gram­ma­tion de deux films : La Soci­o­logue et l’ourson, d’Étienne Chail­lou et Math­ias Thery, et 3000 nuits, de Mari Mas­ri.

« Le pre­mier, sor­ti le 6 avril, est un doc­u­men­taire qui revient sur les débats autour du mariage homo­sex­uel en suiv­ant la soci­o­logue Irène Théry et en met­tant en scène, sur un mode péd­a­gogique et ludique, des peluches et des jou­ets pour évo­quer cer­taines ques­tions et recon­stituer des moments famil­i­aux. Le sec­ond, dif­fusé depuis l’an dernier dans plusieurs fes­ti­vals, racon­te l’histoire de Lay­al, une jeune Palesti­enne incar­cérée dans une prison israéli­enne, où elle donne nais­sance à un garçon.

« Des thèmes qui pour le maire de la com­mune sont sujets à la polémique, d’où leur inter­dic­tion. Dans les colonnes du Parisien, il explique que sa déci­sion est «motivée par le fait qu’en ces temps trou­blés, des sujets tels que ceux-là peu­vent rapi­de­ment met­tre le feu aux poudres dans une ville comme Argen­teuil». « Dans un souci d’apaisement […]la ville a préféré jouer la sécu­rité en ne dif­fu­sant pas ces films, évi­tant ain­si des réac­tions éventuelle­ment véhé­mentes de cer­tains», ajoute-t-il. Mais l’exigence de l’édile a surtout provo­qué une volée de bois vers à l’encontre de la mairie d’Argenteuil. »

L’association Argen­teuil Sol­i­dar­ité Pales­tine (ASP), qui pro­gram­mait 3000 nuits a dénon­cé « la cen­sure du maire qui, en octo­bre dernier, avait déjà inter­dit une expo­si­tion sur l’immigration.»

L’Association pour la défense du ciné­ma indépen­dant (ADCI) d’Argenteuil, dénonce « un refus idéologique de réflex­ion sur des ques­tions qui se posent dans le con­texte actuel ».

De son côté, la Scam, Société civile des auteurs mul­ti­mé­dia, pub­lie un com­mu­niqué sur cet acte de cen­sure. Extraits :

« Les 102.000 habi­tants d’Argenteuil seraient-ils plus décérébrés, osons le dire, plus cons que la moyenne ?
« Cer­taine­ment pas, mais c’est ain­si que le maire, Georges Moth­ron, con­sid­ère les habi­tants en les jugeant inca­pables de regarder sere­ine­ment un doc­u­men­taire de société où les per­son­nages prin­ci­paux sont des peluches. Un doc­u­men­taire qui fait réfléchir sur pourquoi la société française s’est déchirée sur le mariage pour tous.
« Si le film sort en DVD, Georges Moth­ron le fera-t-il saisir dans les ray­on­nages ? Quand le film sera dif­fusé à la télévi­sion, Georges Moth­ron fera-t-il couper les antennes du dif­fuseur sur sa ville ?
« En ces temps trou­blés », Georges Moth­ron a peur que le film « mette le feu aux poudres ». […]
« En ces temps trou­blés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au monde, qui appor­tent de la pen­sée dans les réflex­es pavloviens de repli sur soi de telle ou telle com­mu­nauté.
« La Scam sou­tient la man­i­fes­ta­tion organ­isée le 7 mai à 15 heures devant la mairie d’Argenteuil pour exiger la repro­gram­ma­tion des films et rap­pel­er au maire, Georges Moth­ron, que le suf­frage uni­versel ne lui con­fie pas pour autant un droit à décider ce que ses conci­toyens peu­vent choisir d’aller voir au ciné­ma. »

Pour ma part, me référant à la loi sur le non-cumul des man­dats, je rap­pelle à ce maire qu’il ne peut ni ne doit cumuler sa fonc­tion de mag­is­trat munic­i­pal avec celles de pro­gram­ma­teur-censeur de ciné­ma et de directeur des con­sciences. Non mais.


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le “porno-islamisme” s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pourquoi les islamistes détes­tent-ils autant les femmes ? Pourquoi refusent-ils qu’elles pren­nent le volant, por­tent des jupes cour­tes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pel­lent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions monothéistes. Le jour­nal­iste-écrivain algérien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lectuels du monde musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esquiv­ées par les reli­gions – sans doute parce qu’elles leur sont con­sti­tu­tives. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sex­uelles de femmes fin décem­bre à Cologne, il accuse le “porno-islamisme” et inter­pelle le regard de l’Occident porté sur l’ « immi­gré », cet « autre », con­damné autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Com­mons

S’inter­roger val­able­ment sur l’islam con­duit à décrypter les mécan­ismes de haine à l’œuvre dans les dis­cours religieux. Ce qui, par ces temps de fanatisme assas­sin, ne va pas sans risques. Surtout si on touche aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décem­bre 2014 dans l’émission de Lau­rent Ruquier On n’est pas couché sur France 2, Kamel Daoud déclare à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­siste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­biliter l’homme, on ne va pas avancer. La ques­tion religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pou­voir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam salafiste, appelant à son exé­cu­tion « pour apos­tasie et hérésie ». Depuis, le jour­nal­iste, chroniqueur au Quo­ti­di­en d’Oran, est placé sous pro­tec­tion poli­cière, avec toutes les con­traintes qui s’ensuivent – Salman Rushdie, depuis la Grande-Bre­tagne, en sait quelque chose…

En juin dernier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rap­port à la femme est le nœud gor­di­en, en Algérie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avancer sans guérir ce rap­port trou­ble à l’imaginaire, à la mater­nité, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les islamistes sont obsédés par le corps des femmes, ils le voilent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui représente la per­pé­tu­a­tion de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le porno-islamisme. Ils sont con­tre la pornogra­phie et com­plète­ment pornographes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont présentes, c’est une révo­lu­tion. Libérez la femme et vous aurez la lib­erté.  »

Ces jours-ci, dans un arti­cle pub­lié en Ital­ie dans le quo­ti­di­en La Repub­bli­ca et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brûlante des événe­ments de la saint-Sylvestre à Cologne. Il pousse son analyse sous l’angle des « jeux de fan­tasmes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immi­gré : angélisme, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­bares anci­ennes et base du binôme bar­bare-civil­isé. Des immi­grés accueil­lis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les vio­lent. »

meursaultsJour­nal­iste et essay­iste algérien, chroniqueur au Quo­ti­di­en d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, con­tre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du pre­mier roman. Il s’agit d’une sorte de con­tre­point à L’Étranger de Camus. Philippe Berling en a tiré une pièce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 févri­er au Théâtre des Bernar­dines à Mar­seille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agresseurs mais s’essaie à com­pren­dre, à expli­quer – ce qui ne saurait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naïveté », cet angélisme pro­jeté sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfugié, son statut, pas sa cul­ture […] On voit le sur­vivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège cul­turel que résume surtout son rap­port à Dieu et à la femme. »

Il pour­suit : « Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste dif­férent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foy­er col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si con­va­in­cre l’âme de chang­er. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la mis­ère sex­uelle dans le monde arabo-musul­man, le rap­port malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. »

Daoud refor­mule sa « thèse » :

« Le rap­port à la femme est le nœud gor­di­en, le sec­ond dans le monde d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfer­mée ou pos­sédée. Cela dénote un rap­port trou­ble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la lib­erté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admet­tre. Elle est l’incarnation du désir néces­saire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inutile, d’un éloigne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une désobéis­sance et cette désobéis­sance est le pro­duit d’une femme. »

Certes, une telle analyse, par sa finesse et sa per­ti­nence, ne risque pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­tiques religieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « mod­érés », tant la fron­tière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être enten­du ? – quand il par­le – naïve­ment ? – de « con­va­in­cre l’âme de chang­er »… et quand il souligne que « le sexe est la plus grande mis­ère dans le « monde d’Allah » ?

Et de revenir sur« ce porno-islamisme dont font dis­cours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » :

« Descrip­tions d’un par­adis plus proche du bor­del que de la récom­pense pour gens pieux, fan­tasme des vierges pour les kamikazes, chas­se aux corps dans les espaces publics, puri­tanisme des dic­tatures, voile et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat con­tre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explos­er en terre d’Occident, là où la lib­erté est si inso­lente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment dernier. Un sur­sis qui fab­rique du vivant un zom­bie, ou un kamikaze qui rêve de con­fon­dre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Europe pour échap­per, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux con­naître une femme mais je refuse que ma sœur con­naisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fer­mer les portes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les portes con­duira, un jour ou l’autre, à tir­er par les fenêtres, et cela est un crime con­tre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela sig­ni­fie comme tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immi­grés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délin­quance, mais cela pose le prob­lème des « valeurs » à partager, à impos­er, à défendre et à faire com­pren­dre. Cela pose le prob­lème de la respon­s­abil­ité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la “guerre” ne saurait con­duire à la paix dans les cœurs… Dans ce proces­sus his­torique mil­lé­naire par­cou­ru de reli­gions et de vio­lence, de con­quêtes et de dom­i­na­tion, de refoule­ments sex­uels, de néga­tion de la femme et de la vie, de haines et de ressen­ti­ments remâchés… de quel endroit de la planète pour­ra bien sur­gir la sagesse humaine ?



Marseille. Le Point de Bascule, clap de fin

imgresN’oubliez surtout pas…
pour avant, c’est trop tard
pour après, c’est trop tôt
la vie est là où l’on est..
vive­ment main­tenant !

Comme son nom l’indique, comme son (mag­nifique) logo le souligne, l’affaire ne pou­vait indéfin­i­ment défi­er les lois de la pesan­teur. Et ce fut pesant, mal­gré tout, cette semaine de fête cen­sée met­tre fin à une aven­ture superbe com­mencée il y a une dizaine d’années. Hier soir, dimanche noir, même servies frais, les bulles avaient le cham­pagne tris­toune. Les restes du décor – ce qui n’était pas par­ti à l’encan dans la journée –, mal­gré tout, expri­maient encore la magie de ce haut-lieu mar­seil­lais. Un décor de briques (molles) et de broc (hard), issu des puces et des poubelles, recy­clées à la belge – expli­ca­tions plus loin – selon les mirac­uleuses ren­con­tres à la Magritte,  genre para­pluie et machine à coudre sur table de dis­sec­tion.

Hier soir, donc, jusqu’à nuit noire, résis­tait encore, le dernier car­ré des fidèles du 108, rue Bre­teuil qui, au fin fond d’une arrière-cour du VIe arrondisse­ment de Mar­seille, de l’autre siè­cle, avaient amar­ré leurs utopies à la façon, va savoir, dont les Phocéens jetèrent l’ancre dans la calanque du Lacy­don– qui devien­dra Mas­sil­ia.

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François Pec­queur devant le mur des pro­grammes passés – mais pas tous, la place man­quait (plus de 1.000 soirées !) (Ph. François Pon­thieu)

« A l’origine, racon­tent les his­to­riens locaux, un col­lec­tif mar­seil­lais de plas­ti­ciens cherche un ate­lier, tombe sur ces 500 m2 de la rue Bre­teuil, et sent d’emblée que ce lieu pour­rait être le nid de bien des pos­si­bles… et l’aventure com­mence !

Six mois de travaux inten­sifs, une inau­gu­ra­tion toni­tru­ante en se refu­sant à imag­in­er ce que sera le Point de Bas­cule. Tout de suite, c’est la demande extérieure spon­tanée qui définit ce que sera ce lieu : rési­dence d’artistes émer­gents et en marge, espace pour asso­ci­a­tions citoyennes.

La demande est claire et appelle un fonc­tion­nement accordé : gra­tu­ité d’accueil et équipe d’accompagnement du lieu bénév­ole.
Neuf ans d’activités et de lib­erté, plus de 300 rési­dences d’artistes accueil­lies (soit plus de 1000 artistes pluridis­ci­plinaires), et une foul­ti­tude d’actions citoyennes avec ren­con­tres, débats, pro­jec­tions, soirées de sou­tien.

Plus de 1 000 soirées pro­posées, 10 000 adhérents avec ce plaisir de vous accueil­lir dans la sim­plic­ité et vous pro­pos­er l’insolite, l’inattendu, par­fois le néces­saire.

Ah si… le Point de Bas­cule a tout de même décidé quelque chose : pas de com­mu­ni­ca­tion média pour nos activ­ités. Par les temps qui courent, un peu de rad­i­cal­ité ne fait pas de mal ! »

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Un tel lieu va man­quer à Mar­seille . il y en a d’autres, certes, mais ici, c’était vrai­ment autre chose. (Ph. François Pon­thieu)

Telle fut la pro­fes­sion de foi de ce tem­ple païen ani­mé – il en fal­lut de l’ani­ma ! – par un grand « prêtre », François Pec­queur, grand et pas que par la taille, voix de barde, rire ravageur, artiste mul­ti-instru­men­tal de la machine à dépass­er le temps (voir le slo­gan mai­son ci-dessus) de la tireuse à bière, dénicheur d’enculette * et de tal­ents mul­ti­ples, utopiste de com­péti­tion, com­péti­teur de rien, ce qui est déjà tant.

Ça ne pou­vait pas dur­er plus que la crise ! Alors, le François, le plus belge des Mar­seil­lais et donc le plus mar­seil­lais des Belges – il naquit à Liège, une fois – ayant jeté l’ancre ; ayant trou­vé com­pagne et indis­pens­able pili­er dans l’aventure en la per­son­ne d’Anne-Marie Rey­mond, reine du sourire et des meilleures assi­ettes bio ; ayant labouré cette riche terre de ren­con­tres ; étant revenu quelque peu de cer­taines illu­sions ; mais sans amer­tume aucune, ce grand écha­las a donc tiré l’échelle et s’en va, avec sa reine à lui, explor­er d’autres hori­zons.

Une page se tourne. La Bas­cule a bas­culé. Des burlingues vont « inve­stir » cette colline inspirée ; encore des burlingues, oui mais « paysagers », jurent-ils – ah bon, on est ras­surés ! –, pour des bipèdes assis, bulbes cal­cu­la­teurs, blan­chis sous le pix­el, prof­i­teurs de la mis­ère du monde. Oyez les potes, la terre se réchauffe mais il fait bien froid tout à coup, ne trou­vez-vous pas ?

* Enculette, n. fém. du bas latin encu­lo. Inven­tion mar­seil­laise d’origine indéter­minée. Machine de comp­toir inspirée de la roulette de casi­no, des­tinée à faire cas­quer le pastis apéro par le couil­lon du jour.

Ni fleurs ni couronnes, mais cour­riels d’amitié pos­si­bles ici : accueil@lepointdebascule.fr


Y a du monde chez Mon oncle

safe_imageCliquer sur l’image, et hop, des Hulot partout !

© Fray Mol­lo


Je suis Charlie”. Deux Russes risquent cinq ans de prison

Deux citoyens russ­es ont été con­damnés pour avoir par­ticipé au mou­ve­ment ” Je suis Char­lie”. Ils sont sim­ple­ment descen­dus dans la rue avec une pan­car­te sur laque­lle on pou­vait lire ces trois mots qui ont rassem­blé près de 4 mil­lions de per­son­nes en France, pour la lib­erté de la presse et d’expression en général. Ils risquent jusqu’à 5 ans de prison.

russie charlie

Vladimir Ionov, retraité âgé de 75 ans, a été arrêté à Moscou le 10 jan­vi­er puis con­damné à 20 000 rou­bles d’amende pour avoir man­i­festé. Par ailleurs, il est inculpé pour avoir vio­lé un nou­v­el arti­cle du Code pénal (arti­cle 212.1 sur la “vio­la­tion répétée des règles de man­i­fes­ta­tions et rassem­ble­ments”) et risque jusqu’à 5 ans de prison ferme. Marc Galper­ine, a été con­damné pour les mêmes motifs. Rap­pelons que le min­istre russe des Affaires étrangères Ser­guei Lavrov par­tic­i­pait à Paris à la marche répub­li­caine du 11 jan­vi­er.

Une péti­tion a été lancée sur inter­net. On peut ajouter sa sig­na­ture aux 40.000 déjà recueil­lies.


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un dimanche matin, celui d’un dimanche d’« après ». Plus tout à fait comme « avant ». Après mes ablu­tions, le café et toute la procé­dure de démar­rage du lamb­da qui s’est couché tard pour cause de chaos mon­di­al, j’allume mon ordi resté en mode télé de la veille. Et voilà que je tombe (France 2) sur trois las­cars en cra­vates devisant, peinards, sur l’étymologie des prénoms musul­mans en langue arabe. C’est l’émission « Islam » : fort intéres­sante. Je suis sur le ser­vice pub­lic de la télé. Vont suiv­re « La Source de vie », émis­sion des juifs, puis « Présence protes­tante », puis « Le Jour du Seigneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le monde veut pren­dre sa place »… (Je n’ose voir là-dedans une hiérar­chie cal­culée…)

Donc, pas de pain, mais du religieux et du reli-jeux… Facile ? Peut-être mais quand même un chouïa pro­fond. Dans les deux cas, il s’agit de reli­er, autant que pos­si­ble, selon des niveaux de croy­ances bien séparés de la pen­sée cri­tique, en strates, en couch­es sédi­men­taires. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beau­coup… Cha­cun restant dans ses référents ancrés au plus pro­fond de soi, depuis l’inculcation parentale, selon qu’on sera né à Karachi, Niamey, Los Ange­les, Mar­seille, Paris XVIe ou Gen­nevil­liers.

Entre-temps j’ai allumé le poste (France Cul­ture, ma radio préférée, de loin !). Et là, dimanche oblige, vont se suc­céder : Chré­tiens d’Orient, Ser­vice protes­tant, La Chronique sci­ence (trois min­utes…), Tal­mudiques, Divers aspects de la pen­sée con­tem­po­raine : aujourd’hui la Grande loge de France (ça peut aus­si être le Grand ori­ent, la Libre pen­sée, etc., selon le tour de « garde »). Et, bien sûr, la Messe.

On est tou­jours sur le ser­vice pub­lic des médias d’un pays laïc et je trou­ve ça plutôt bien, même si, on le devine, toutes les innom­brables chapelles, obé­di­ences et autres ten­dances font la queue devant le bureau de la pro­gram­ma­tion de Radio France pour qué­man­der leurs parts de prêche.

sempe-tele-laicite

– Main­tenant, je voudrais vous pos­er la ques­tion que doivent se pos­er tous nos spec­ta­teurs : Com­ment votre con­cept onirique à ten­dance kafkaïenne coex­iste-t-il avec la vision sublogique que vous vous faites de l’existence intrin­sèque ? [© Sem­pé]

Je trou­ve ça plutôt bien, et qu’on nous foute la paix ! Surtout dans la mesure où – pour par­ler pré­cisé­ment de France Cul­ture – le reste des pro­grammes est essen­tielle­ment ori­en­té sur la cul­ture, au sens plein – inclu­ant à l’occasion les reli­gions –, et tout le champ des con­nais­sances : philosophiques, his­toriques, anthro­pologiques, soci­ologiques –sci­en­tifiques en général, sans oubli­er l’information (les Matins avec Marc Voinchet, 6 h 30 – 9 h, sont exem­plaires).

Je me dis qu’une telle radio s’inscrit dans l’« excep­tion cul­turelle » française et qu’elle est pré­cisé­ment un pro­duit de notre laïc­ité. Et je note aus­si un autre effet, tout récent celui-là car lié aux atten­tats du 7 jan­vi­er, et en par­ti­c­uli­er le pre­mier con­tre Char­lie Heb­do. Il ne s’agit nulle­ment de min­imiser celui con­tre les juifs du mag­a­sin cash­er, évidem­ment, mais seule­ment d’en rester au fait de la lib­erté d’expression et de car­i­ca­ture. Je trou­ve, en effet, que le ton des médias a mon­té d’un cran dans l’expression même de cette lib­erté, du moins dans une cer­taine vigueur de lan­gage, voire une verdeur – ce qui con­stitue un signe man­i­feste et sup­plé­men­taire de libéra­tion.

Encore un effort ! Et pourvu que ça dure.


Charlie Hebdo”. Tenter de vivre

Riss-charlie

Lau­rent Souris­seau, alias Riss, va repren­dre les rênes de “Char­lie Heb­do”.

Hier soir mar­di, au jour­nal télé, appari­tion de Riss comme un sur­vivant, qu’il est, de la tuerie de Char­lie Heb­do. Regard ter­ri­ble­ment mar­qué, lui qui a vécu l’horreur, en a réchap­pé sans trop savoir com­ment ; mais abat­tu quand même, mar­qué, touché par cette vio­lence abso­lutiste qui l’a atteint et meur­tri. Un regard si triste der­rière des paroles empreintes de sérénité et peut-être aus­si d’un grand scep­ti­cisme sur l’humanité. Le mot de Valéry, plus que jamais : « Le vent se lève, il faut ten­ter de vivre ».

Ce mer­cre­di matin, sur France Cul­ture, la hau­teur de vue d’un Pierre Nora sur les événe­ments et ses suites pos­si­bles, par­lant en his­to­rien de l’émergence de la « con­science de soi »,  de la révo­lu­tion de « 36 », et celle de « 68 » qui ont changé l’Histoire. Et main­tenant ? Main­tenant que, « dans les quartiers » le mot « rai­son » s’apparente à la dom­i­na­tion – ce mot issu des Lumières, appar­en­té « à la classe qui sait, et qu’on récuse par déf­i­ni­tion ». Tan­dis qu’à cette jeunesse délais­sée, sans avenir, “en face on pro­pose une cause, une aven­ture, l’ivresse des armes, une cama­raderie : le roman­tisme de la jeunesse, une fra­ter­nité et le par­adis au bout après le sac­ri­fice… » Alors, la tâche sera rude !

Il ne s’agira pas de se pay­er de mots en dénonçant un « apartheid ter­ri­to­r­i­al, social, eth­nique » dans les quartiers français. Ce qui est un début. De même que déblo­quer 700 mil­lions d’euros est une manière de faire face à l’urgence du dan­ger, tan­dis que de traiter les caus­es pro­fondes ayant con­duit aux drames pren­dra au moins une ou deux dizaines d’années.

Sans tomber dans la dém­a­gogie, ni vouloir tout mélanger, remar­quons cepen­dant que bien des décen­nies d’injustice sociale, dans notre pays comme dans le monde en général, n’ont jamais con­duit à décréter un état d’urgence human­i­taire ! Et on relève à chaque hiv­er, dans les rues, à même les trot­toirs et selon le froid, des dizaines de morts.

Cette année encore, dans la riche sta­tion helvète de Davos, les « grands » du monde vont devis­er grave­ment sur l’état de l’économie mon­di­ale et « se pencher » sur la con­jonc­ture et ce fait révoltant révélé par un rap­port de l’ONG Oxfam :

Les 85 per­son­nes les plus rich­es du monde pos­sè­dent autant que la moitié la plus pau­vre de la pop­u­la­tion, soit 3,5 mil­liards de per­son­nes.

Y a-t-il vio­lence plus révoltante et, de ce fait, plus généra­trice des désor­dres mon­di­aux ? Oui, la tâche sera rude !


 

Pascal Blan­chard, his­to­rien et auteur de La France arabo-ori­en­tale était mar­di l’invité de Claire Ser­va­jean dans le jour­nal de 13 heures de France Inter. Il revient sur ce terme “d’Apartheid” util­isé par Manuel Valls pour par­ler de la sit­u­a­tion sociale en France. Son analyse mérite d’être (ré)entendue.


Pas­cal Blan­chard : “Employ­er des mots comme apartheid…


 

Choqués par un reportage “sur le quarti­er de Coulibaly” paru dans le Figaro le 15 jan­vi­er 2015, des étu­di­ants en jour­nal­isme d’Ile-de-France ont pub­lié une vidéo dans laque­lle ils dis­ent refuser l”idéologie et les préjugés”. Les Reporters Citoyens ont choisi de réa­gir avec des mots. La TéléLi­bre, l’EMI et Alter­mon­des, parte­naires du pro­jet de for­ma­tion aux métiers du jour­nal­isme et de l’image ont décidé de pub­li­er et de soutenir leur tri­bune.


 Réac­tion de Reporters Citoyens à un reportage du Figaro


Poussée d’athéisme dans le monde arabe et dans l’islam

Depuis l’instauration du “cal­i­fat islamique”, les langues com­men­cent à se déli­er dans le monde arabe. Les cri­tiques ne visent plus seule­ment les “mau­vais­es inter­pré­ta­tions de la reli­gion”, mais la reli­gion elle-même. Dans le monde, des voix – certes rares – s’élèvent aus­si par­mi la dias­po­ra musul­mane pour s’opposer à l’oppression islamique.

wafa sultanC’est le cas depuis plusieurs années de Wafa Sul­tan, psy­chi­a­tre améri­cano-syri­enne, exilée aux États-Unis, et qui s’exprime avec courage et véhé­mence sur les télévi­sions – dont Al Jazeera…  « C’est pour dire » a dif­fusé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Celles-ci, rap­portées à l’actualité, pren­nent tout leur sens, notam­ment quand cette femme – men­acée, faut-il-le dire ? – souligne avec force com­bi­en, selon elle, il est impor­tant de faire bar­rage au ter­ror­isme religieux. Les pro­pos de Wafa Sul­tan, et en par­ti­c­uli­er les vidéos qui la mon­trent, ont été détournés par d’autres fana­tiques, anti-islamiques en général et à l’occasion anti-Arabes et anti­sémites – autant dire d’horribles racistes, dont de bien fran­chouil­lards ! (Voir le générique de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-dessus).

En France, des athées ont lancé un Con­seil des ex-musul­mans de France. Leur man­i­feste remonte à 2003. L’Obs a aus­si pub­lié en 2013 le texte de Sami Bat­tikh, un jeune vidéaste lib­er­taire d’origine musul­mane. Sous le titre para­dox­al Athée, voici pourquoi je défends désor­mais la pra­tique de l’islam, l’auteur expose sa moti­va­tion antiraciste et jus­ti­fie ain­si sa sol­i­dar­ité avec les musul­mans. Il  se réfère à Han­nah Arendt et à sa réflex­ion autour de la banal­ité du mal et de l’acceptation pas­sive d’une idéolo­gie. “Un demi-siè­cle après la pub­li­ca­tion de Eich­mann à Jérusalem, s’indigne l’auteur de l’article, notre société n’a jamais été si proche de cette époque som­bre et nauséabonde.”
Les réseaux dits soci­aux dif­fusent par ailleurs de nom­breux tweets d’ex-muslims” apos­tats, notam­ment des États-Unis.
En octo­bre dernier, Omar Youssef Suleiman, a pub­lié sur le site libanais indépen­dant Raseef22 (Trottoir22) un arti­cle évo­quant les poussées de l’athéisme dans le monde arabe. Bouil­lon­nement qu’il com­pare à celui qui a précédé la Révo­lu­tion française…  En voici des extraits :
Dans le monde arabe, on pou­vait certes cri­ti­quer les per­son­nes chargées de la reli­gion, mais cri­ti­quer la reli­gion musul­mane elle-même pou­vait coûter la vie à celui qui s’y risquait, ou du moins le jeter en prison. Le mot d’ordre “l’islam est la solu­tion” a été scan­dé durant toute l’ère mod­erne comme une réponse toute faite à toutes les ques­tions en sus­pens et à tous les prob­lèmes com­plex­es du monde musul­man.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a pub­lié un reportage sur ce jeune Yéménite de 11 ans, Ammar Mohammed

Mais la créa­tion de l’Etat islamique par Daech et la nom­i­na­tion d’un “cal­ife ayant autorité sur tous les musul­mans”soulèvent de nom­breuses ques­tions. Elles met­tent en doute le texte lui-même [les fonde­ments de la reli­gion] et pas seule­ment son inter­pré­ta­tion, l’idée même d’une solu­tion religieuse aux prob­lèmes du monde musul­man. Car, au-delà de l’aspect ter­ror­iste du mou­ve­ment Daech, sa procla­ma­tion du cal­i­fat ne peut être con­sid­érée que comme la con­créti­sa­tion des reven­di­ca­tions de tous les par­tis et groupes islamistes, à com­mencer par [l’Egyptien fon­da­teur des Frères musul­mans], Has­san Al-Ban­na, au début du XXe siè­cle. Au cours de ces trois dernières années, il y a eu autant de vio­lences con­fes­sion­nelles en Syrie, en Irak et en Egypte qu’au cours des cent années précé­dentes dans tout le Moyen-Ori­ent.

Cela provoque un désen­chante­ment chez les jeunes Arabes, non seule­ment vis-à-vis des mou­ve­ments islamistes, mais aus­si vis-à-vis de tout l’héritage religieux. Ain­si, en réac­tion au rad­i­cal­isme religieux, une vague d’athéisme se propage désor­mais dans la région. L’affirmation selon laque­lle “l’islam est la solu­tion” com­mence à appa­raître de plus en plus claire­ment comme une illu­sion. Cela ouvre le débat et per­met de tir­er les leçons des erreurs com­mis­es ces dernières années.

Peu à peu, les intel­lectuels du monde musul­man s’affranchissent des phras­es implicites, cessent de tourn­er autour du pot et de mas­quer leurs pro­pos par la rhé­torique pro­pre à la langue arabe qu’avaient employée les cri­tiques [musul­mans] du XXe siè­cle, notam­ment en Egypte : du [romanci­er] Taha Hus­sein à [l’universitaire déclaré apo­s­tat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en doute du texte a une longue his­toire dans le monde musul­man. Elle s’est dévelop­pée là où dom­i­nait un pou­voir religieux et en par­al­lèle là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la société. [ L’écrivain arabe des VII­Ie-IXe siè­cles] Al-Jahiz et [l’écrivain per­san con­sid­éré comme le père de la lit­téra­ture arabe en prose au VII­Ie siè­cle] Ibn Al-Muqaf­fa avaient déjà exprimé des cri­tiques implicites de la reli­gion. C’est sur leur héritage que s’appuie la désacral­i­sa­tion actuelle des con­cepts religieux et des fig­ures his­toriques, relayée par les réseaux soci­aux, lieu de lib­erté pour s’exprimer et débat­tre.

Le bouil­lon­nement actuel du monde arabe est à com­par­er à celui de la Révo­lu­tion française. Celle-ci avait com­mencé par le rejet du statu quo. Au départ, elle était dirigée con­tre Marie-Antoinette et, à la fin, elle aboutit à la chute des instances religieuses et à la procla­ma­tion de la République. Ce à quoi nous assis­tons dans le monde musul­man est un mou­ve­ment de fond pour chang­er de cadre intel­lectuel, et pas sim­ple­ment de prési­dent. Et pour cela des années de lutte seront néces­saires.

Omar Youssef Suleiman
Pub­lié le 3 octo­bre 2014 dans Aseef22 (extraits) Bey­routh

Aseef22 entend cou­vrir les infor­ma­tions poli­tiques, économiques, sociales et cul­turelles des 22 pays arabes. Fondé en août 2013, il s’adresse aux 360 mil­lions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la dif­fi­culté d’être athée en Egypte.

Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl”

    Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

    tcherno2-2-300x211

    Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

    La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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