On n'est pas des moutons

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« En ces temps troublés ». Quand le maire d’Argenteuil se fait programmateur-censeur de cinéma

Comme ça, à lui tout seul, d’un trait de plume municipal, Georges Mothron, maire Les Républicains d’Argenteuil, décide si ses concitoyens peuvent ou non aller voir un film au cinéma – et même deux.

Voici l’affaire, résumée par Le Figaro [30/04/2016:

« Le cinéma Le Figuier blanc a dû annuler il y a quelques jours la projection de deux films en raison d’une demande expresse du maire de la ville du Val-d’Oise, qui craignait que leurs sujets «mettent le feu aux poudres» dans la commune.

 G. Mothron dans ses œuvres

Maire-argenteuil Georges Mothron• Pour «changer l’image de la ville» […] le boulevard Lénine et l’avenue Marcel Cachin sont rebaptisés respectivement boulevard du général Leclerc et avenue Maurice Utrillo.
• Le 6 août 2007, un arrêté municipal interdisant la mendicité dans le centre-ville d’Argenteuil est associé à la consigne aux agents de la voirie de diffuser du malodore, un répulsif nauséabond, dans les lieux fréquentés par les sans-abris. La campagne de presse nationale qui s’ensuit et des controverses sur la rénovation urbaine en cours lui coûtent la mairie qui revient au socialiste Philippe Doucet aux élections 2008. Lors des élections municipales de 2014, il reprend la mairie d’Argenteuil face au maire sortant. [Wikipédia]

« […] La salle, associée à un centre culturel, a eu la curieuse surprise de recevoir la semaine dernière un courrier […] dans lequel l’élu demandait la déprogrammation de deux films : La Sociologue et l’ourson, d’Étienne Chaillou et Mathias Thery, et 3000 nuits, de Mari Masri.

« Le premier, sorti le 6 avril, est un documentaire qui revient sur les débats autour du mariage homosexuel en suivant la sociologue Irène Théry et en mettant en scène, sur un mode pédagogique et ludique, des peluches et des jouets pour évoquer certaines questions et reconstituer des moments familiaux. Le second, diffusé depuis l’an dernier dans plusieurs festivals, raconte l’histoire de Layal, une jeune Palestienne incarcérée dans une prison israélienne, où elle donne naissance à un garçon.

« Des thèmes qui pour le maire de la commune sont sujets à la polémique, d’où leur interdiction. Dans les colonnes du Parisien, il explique que sa décision est «motivée par le fait qu’en ces temps troublés, des sujets tels que ceux-là peuvent rapidement mettre le feu aux poudres dans une ville comme Argenteuil». « Dans un souci d’apaisement […]la ville a préféré jouer la sécurité en ne diffusant pas ces films, évitant ainsi des réactions éventuellement véhémentes de certains», ajoute-t-il. Mais l’exigence de l’édile a surtout provoqué une volée de bois vers à l’encontre de la mairie d’Argenteuil. »

L’association Argenteuil Solidarité Palestine (ASP), qui programmait 3000 nuits a dénoncé « la censure du maire qui, en octobre dernier, avait déjà interdit une exposition sur l’immigration.»

L’Association pour la défense du cinéma indépendant (ADCI) d’Argenteuil, dénonce « un refus idéologique de réflexion sur des questions qui se posent dans le contexte actuel ».

De son côté, la Scam, Société civile des auteurs multimédia, publie un communiqué sur cet acte de censure. Extraits :

« Les 102.000 habitants d’Argenteuil seraient-ils plus décérébrés, osons le dire, plus cons que la moyenne ?
« Certainement pas, mais c’est ainsi que le maire, Georges Mothron, considère les habitants en les jugeant incapables de regarder sereinement un documentaire de société où les personnages principaux sont des peluches. Un documentaire qui fait réfléchir sur pourquoi la société française s’est déchirée sur le mariage pour tous.
« Si le film sort en DVD, Georges Mothron le fera-t-il saisir dans les rayonnages ? Quand le film sera diffusé à la télévision, Georges Mothron fera-t-il couper les antennes du diffuseur sur sa ville ?
« En ces temps troublés », Georges Mothron a peur que le film « mette le feu aux poudres ». […]
« En ces temps troublés », nous avons bien besoin de films qui nous ouvrent au monde, qui apportent de la pensée dans les réflexes pavloviens de repli sur soi de telle ou telle communauté.
« La Scam soutient la manifestation organisée le 7 mai à 15 heures devant la mairie d’Argenteuil pour exiger la reprogrammation des films et rappeler au maire, Georges Mothron, que le suffrage universel ne lui confie pas pour autant un droit à décider ce que ses concitoyens peuvent choisir d’aller voir au cinéma. »

Pour ma part, me référant à la loi sur le non-cumul des mandats, je rappelle à ce maire qu’il ne peut ni ne doit cumuler sa fonction de magistrat municipal avec celles de programmateur-censeur de cinéma et de directeur des consciences. Non mais.


Poussée d’intolérance au Maroc. «Much Loved» interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 1415 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l’immoralité !


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un dimanche matin, celui d’un dimanche d’« après ». Plus tout à fait comme « avant ». Après mes ablutions, le café et toute la procédure de démarrage du lambda qui s’est couché tard pour cause de chaos mondial, j’allume mon ordi resté en mode télé de la veille. Et voilà que je tombe (France 2) sur trois lascars en cravates devisant, peinards, sur l’étymologie des prénoms musulmans en langue arabe. C’est l’émission « Islam » : fort intéressante. Je suis sur le service public de la télé. Vont suivre « La Source de vie », émission des juifs, puis « Présence protestante », puis « Le Jour du Seigneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le monde veut prendre sa place »… (Je n’ose voir là-dedans une hiérarchie calculée…)

Donc, pas de pain, mais du religieux et du reli-jeux… Facile ? Peut-être mais quand même un chouïa profond. Dans les deux cas, il s’agit de relier, autant que possible, selon des niveaux de croyances bien séparés de la pensée critique, en strates, en couches sédimentaires. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beaucoup… Chacun restant dans ses référents ancrés au plus profond de soi, depuis l’inculcation parentale, selon qu’on sera né à Karachi, Niamey, Los Angeles, Marseille, Paris XVIe ou Gennevilliers.

Entre-temps j’ai allumé le poste (France Culture, ma radio préférée, de loin !). Et là, dimanche oblige, vont se succéder : Chrétiens d’Orient, Service protestant, La Chronique science (trois minutes…), Talmudiques, Divers aspects de la pensée contemporaine : aujourd’hui la Grande loge de France (ça peut aussi être le Grand orient, la Libre pensée, etc., selon le tour de « garde »). Et, bien sûr, la Messe.

On est toujours sur le service public des médias d’un pays laïc et je trouve ça plutôt bien, même si, on le devine, toutes les innombrables chapelles, obédiences et autres tendances font la queue devant le bureau de la programmation de Radio France pour quémander leurs parts de prêche.

sempe-tele-laicite

– Maintenant, je voudrais vous poser la question que doivent se poser tous nos spectateurs : Comment votre concept onirique à tendance kafkaïenne coexiste-t-il avec la vision sublogique que vous vous faites de l’existence intrinsèque ? [© Sempé]

Je trouve ça plutôt bien, et qu’on nous foute la paix ! Surtout dans la mesure où – pour parler précisément de France Culture – le reste des programmes est essentiellement orienté sur la culture, au sens plein – incluant à l’occasion les religions –, et tout le champ des connaissances : philosophiques, historiques, anthropologiques, sociologiques –scientifiques en général, sans oublier l’information (les Matins avec Marc Voinchet, 6 h 309 h, sont exemplaires).

Je me dis qu’une telle radio s’inscrit dans l’« exception culturelle » française et qu’elle est précisément un produit de notre laïcité. Et je note aussi un autre effet, tout récent celui-là car lié aux attentats du 7 janvier, et en particulier le premier contre Charlie Hebdo. Il ne s’agit nullement de minimiser celui contre les juifs du magasin casher, évidemment, mais seulement d’en rester au fait de la liberté d’expression et de caricature. Je trouve, en effet, que le ton des médias a monté d’un cran dans l’expression même de cette liberté, du moins dans une certaine vigueur de langage, voire une verdeur – ce qui constitue un signe manifeste et supplémentaire de libération.

Encore un effort ! Et pourvu que ça dure.


Poussée d’athéisme dans le monde arabe et dans l’islam

Depuis l’instauration du «califat islamique», les langues commencent à se délier dans le monde arabe. Les critiques ne visent plus seulement les «mauvaises interprétations de la religion», mais la religion elle-même. Dans le monde, des voix – certes rares – s’élèvent aussi parmi la diaspora musulmane pour s’opposer à l’oppression islamique.

wafa sultanC’est le cas depuis plusieurs années de Wafa Sultan, psychiatre américano-syrienne, exilée aux États-Unis, et qui s’exprime avec courage et véhémence sur les télévisions – dont Al Jazeera…  « C’est pour dire » a diffusé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Celles-ci, rapportées à l’actualité, prennent tout leur sens, notamment quand cette femme – menacée, faut-il-le dire ? – souligne avec force combien, selon elle, il est important de faire barrage au terrorisme religieux. Les propos de Wafa Sultan, et en particulier les vidéos qui la montrent, ont été détournés par d’autres fanatiques, anti-islamiques en général et à l’occasion anti-Arabes et antisémites – autant dire d’horribles racistes, dont de bien franchouillards ! (Voir le générique de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-dessus).

En France, des athées ont lancé un Conseil des ex-musulmans de France. Leur manifeste remonte à 2003. L’Obs a aussi publié en 2013 le texte de Sami Battikh, un jeune vidéaste libertaire d’origine musulmane. Sous le titre paradoxal Athée, voici pourquoi je défends désormais la pratique de l’islam, l’auteur expose sa motivation antiraciste et justifie ainsi sa solidarité avec les musulmans. Il  se réfère à Hannah Arendt et à sa réflexion autour de la banalité du mal et de l’acceptation passive d’une idéologie. «Un demi-siècle après la publication de Eichmann à Jérusalem, s’indigne l’auteur de l’article, notre société n’a jamais été si proche de cette époque sombre et nauséabonde.»
Les réseaux dits sociaux diffusent par ailleurs de nombreux tweets d’ex-muslims» apostats, notamment des États-Unis.
En octobre dernier, Omar Youssef Suleiman, a publié sur le site libanais indépendant Raseef22 (Trottoir22) un article évoquant les poussées de l’athéisme dans le monde arabe. Bouillonnement qu’il compare à celui qui a précédé la Révolution française…  En voici des extraits :
Dans le monde arabe, on pouvait certes critiquer les personnes chargées de la religion, mais critiquer la religion musulmane elle-même pouvait coûter la vie à celui qui s’y risquait, ou du moins le jeter en prison. Le mot d’ordre «l’islam est la solution» a été scandé durant toute l’ère moderne comme une réponse toute faite à toutes les questions en suspens et à tous les problèmes complexes du monde musulman.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a publié un reportage sur ce jeune Yéménite de 11 ans, Ammar Mohammed

Mais la création de l’Etat islamique par Daech et la nomination d’un “calife ayant autorité sur tous les musulmans”soulèvent de nombreuses questions. Elles mettent en doute le texte lui-même [les fondements de la religion] et pas seulement son interprétation, l’idée même d’une solution religieuse aux problèmes du monde musulman. Car, au-delà de l’aspect terroriste du mouvement Daech, sa proclamation du califat ne peut être considérée que comme la concrétisation des revendications de tous les partis et groupes islamistes, à commencer par [l’Egyptien fondateur des Frères musulmans], Hassan Al-Banna, au début du XXe siècle. Au cours de ces trois dernières années, il y a eu autant de violences confessionnelles en Syrie, en Irak et en Egypte qu’au cours des cent années précédentes dans tout le Moyen-Orient.

Cela provoque un désenchantement chez les jeunes Arabes, non seulement vis-à-vis des mouvements islamistes, mais aussi vis-à-vis de tout l’héritage religieux. Ainsi, en réaction au radicalisme religieux, une vague d’athéisme se propage désormais dans la région. L’affirmation selon laquelle «l’islam est la solution» commence à apparaître de plus en plus clairement comme une illusion. Cela ouvre le débat et permet de tirer les leçons des erreurs commises ces dernières années.

Peu à peu, les intellectuels du monde musulman s’affranchissent des phrases implicites, cessent de tourner autour du pot et de masquer leurs propos par la rhétorique propre à la langue arabe qu’avaient employée les critiques [musulmans] du XXe siècle, notamment en Egypte : du [romancier] Taha Hussein à [l’universitaire déclaré apostat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en doute du texte a une longue histoire dans le monde musulman. Elle s’est développée là où dominait un pouvoir religieux et en parallèle là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la société. [ L’écrivain arabe des VIIIe-IXe siècles] Al-Jahiz et [l’écrivain persan considéré comme le père de la littérature arabe en prose au VIIIe siècle] Ibn Al-Muqaffa avaient déjà exprimé des critiques implicites de la religion. C’est sur leur héritage que s’appuie la désacralisation actuelle des concepts religieux et des figures historiques, relayée par les réseaux sociaux, lieu de liberté pour s’exprimer et débattre.

Le bouillonnement actuel du monde arabe est à comparer à celui de la Révolution française. Celle-ci avait commencé par le rejet du statu quo. Au départ, elle était dirigée contre Marie-Antoinette et, à la fin, elle aboutit à la chute des instances religieuses et à la proclamation de la République. Ce à quoi nous assistons dans le monde musulman est un mouvement de fond pour changer de cadre intellectuel, et pas simplement de président. Et pour cela des années de lutte seront nécessaires.

Omar Youssef Suleiman
Publié le 3 octobre 2014 dans Aseef22 (extraits) Beyrouth

Aseef22 entend couvrir les informations politiques, économiques, sociales et culturelles des 22 pays arabes. Fondé en août 2013, il s’adresse aux 360 millions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la difficulté d’être athée en Egypte.

«Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale»


La défaite Charlie, par André Gunthert (*) 

Aussi intéressant que sujet à polémique, le texte qui suit, à rebrousse-poil des premiers élans, ne manque pas de questionner, sinon de déranger. En particulier par son pessimisme dont chacun appréciera la distance – ou proximité – avec sa propre perception de la réalité surgie des tragiques événements de la semaine dernière. 

Plus importante mobilisation en France depuis la Libération, la marche de dimanche a-t-elle été l’«élan magnifique» d’un peuple qui redresse la tête face à la barbarie? Je voudrais le croire. Mais l’extrême confusion qui caractérise la lecture “républicaine” de l’affaire Charlie ne fait qu’accroitre ma tristesse et mon inquiétude. Je peux me tromper, mais mon sentiment est que cette apparente victoire est la signature la plus certaine de notre défaite.

Mercredi 7 janvier, j’apprends la tuerie à la rédaction de Charlie, en plein Paris. On annonce 11 morts. L’instant de sidération passé, mon cerveau associe de lui-même le souvenir de l’affaire des caricatures de Mahomet à l’attentat. Puis j’entends à la radio l’énoncé des quatre noms des dessinateurs: Cabu, Wolinski, Charb, Tignous. La tristesse et la colère m’envahissent, car je connais ces noms, je vois leurs dessins. Les victimes ne sont pas des anonymes, mais des personnalités sympathiques, bien connues du grand public, pour deux d’entre eux, depuis les années 1960.

Quatre noms qui changent tout. Je suis malheureusement incapable de me rappeler le nom des victimes anonymes de la prise d’otages de Vincennes, pourtant plus récente. L’attentat à Charlie-Hebdo est la marque d’un changement de stratégie redoutable des djihadistes. Malgré l’horreur des tueries perpétrées par Mohammed Merah (7 morts, mars 2012) ou Mehdi Nemmouche (4 morts, mai 2014), ces attentats ont été rangés dans la longue liste des crimes terroristes, sans provoquer une émotion comparable à celle d’aujourd’hui.

Depuis les réactions suscitées l’été dernier par l’exécution de James Foley, les journalistes sont devenus des cibles de choix des djihadistes. Au choix de la lisibilité symbolique des attentats, très apparent depuis le 11 septembre, se superpose une nouvelle option qui consiste à viser délibérément la presse, pour augmenter l’impact des attentats. Selon cette grille très mac-luhanienne où le média se confond avec le message, le réflexe naturel des collègues et amis des victimes étant d’accorder plus d’importance à l’événement que lorsqu’il s’agit d’anonymes, l’amplification médiatique est bien supérieure lorsque des journalistes sont touchés.

L’efficacité de cette stratégie a reçu sa confirmation le 11 janvier. Si 4 millions de Français sont descendus dans la rue, c’est à cause de la lisibilité d’un attentat visant la presse, institution phare de la démocratie, et à cause de l’énorme émotion suscitée par le meurtre de personnalités connues et aimées.

«Je suis Charlie» est la marque d’une identification d’une large part du grand public aux victimes. Il fallait, pour atteindre ce degré d’empathie, un capital de notoriété et d’affection qui ne pouvait être réuni que par les dessinateurs d’un journal satirique potache et non-violent.

Les effets de ce piège sont catastrophiques. Alors même que la société française glisse peu à peu dans l’anomie caractéristique des fins de système, exactement comme le 11 septembre a galvanisé la nation américaine, le «pays de Voltaire» ne retrouve le sens de la communauté que face à l’adversité terroriste. Comme l’écrit Daniel Schneidermann: «Elle flageolait, la France. On ne savait plus très bien pourquoi continuer à l’aimer. Depuis avant-hier, il me semble qu’on commence à re-comprendre ce qu’on a à défendre».

On ne sait pas ce qu’on a à faire ensemble, mais on sait contre qui. Le précédent rassemblement d’ampleur comparable, celui du 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen, réalisait lui aussi l’«union sacrée» contre un ennemi de la République, réunissant plus de personnes qu’aucune autre cause.

Nul hasard à ce qu’on retrouve aujourd’hui la même image à la Une des journaux, celle d’un pompiérisme exalté, qui s’appuie sur l’allégorie d’institutions pétrifiées dans un geste immobile. Soudée par la peur, le deuil et la colère, la communauté qui fait bloc contre l’ennemi est profondément régressive. Elle se berce de symboles pour faire mine de retrouver une histoire à laquelle elle a cessé depuis longtemps de croire. Dès le lendemain du 11 janvier, on a pu constater que cette mythographie républicaine signifiait d’abord le retour aux fondamentaux: retour de l’autorité,triomphe de la répression, dithyrambes des éditorialistes – jusqu’aux pitreries de Sarkozy, pas un clou n’a manqué au cercueil de l’intelligence.

Mais le pire est encore à venir. Car malgré les appels des modérés à éviter les amalgames, c’est bien la droite toute entière, calée sur les starting-blocks de l’islamophobie, qui s’est engouffrée sur le boulevard de la “guerre des civilisations” et la dénonciation de l’ennemi intérieur. Inutile d’essayer de rappeler que le djihadisme représente aussi peu l’islam que le Front national la France éternelle, la grille de lecture identitaire, celle-là même à laquelle cédaient les caricatures de Charlie, qui peignaient le terrorisme sous les couleurs de la religion, est trop simple pour manquer de convaincre les imbéciles.

Les terroristes ont-ils GAGNÉ? Si l’on parcourt la liste des motifs qui alimentent la radicalisation, dressée par Dominique Boullier, qui rejoint celle des maux de notre société, on se rend compte que rien d’essentiel ne changera, et que rien ne peut nous protéger de crimes qui résultent de nos erreurs et de nos confusions. Comme celui de la société américaine après le 11 septembre, c’est un sombre horizon que dessine l’après-Charlie. Passé le moment de communion, aucun élément concret ne permet pour l’instant de croire que ce ne sont pas les plus mauvais choix qui seront retenus.

(*) André Gunthertchercheur en histoire culturelle et études visuelles (EHESS)

(Article paru dans L’image sociale -13 janvier 2015 )



Effet Charlie ? Libé saisi par le blasphème

Sans doute contaminé par le «virus Charlie» et ses agents porteurs hébergés dans ses locaux, Libération se lâche à son tour. Sa une de demain 16 janvier annonce un défoulement blasphématoire tous azimuts. Tant qu’à blasphémer, arrosons gaiement et largement. Une bonne foi(s ) pour toutes ?  Vingt guieux que non ! le sujet étant inépuisable – ce qu’on appelle les énergies renouvelables, censées alimenter l’écologie mentale… 

charlie libé blasphemes

Libé 16/1/15


Personne n’est obligé de lire «Charlie Hebdo» !

charlie hebdo libé

[ Libé du jour 14/1/15

Charlie Hebdo reparaît. On reparle donc du blasphème, plus que de liberté, qui est centrale, essentielle, non négociable. Libre au blasphémé de le faire savoir dans son «Charia Hebdo», par exemple. Libre aussi à tout religieux de ne pas s’adonner à ce qui le chiffonne. En liberté, personne n’est obligé à quoi que ce soit, pas même de lire Charlie Hebdo si ça risque de le déranger ! Autrement dit on a le choix, librement. Tandis que les fanatiques d’Allah, les semeurs de mort à la kalachnikov n’ont laissé aucun choix, aucune liberté à leurs dix-sept victimes.

Ce ne serait pas si compliqué si une moitié de la planète ne pensait pas précisément le contraire. Et même bien plus que la moitié si aux fondamentalismes religieux on ajoute les intégrismes politiques. Il serait d’ailleurs plus simple, pour l’inventaire, de comptabiliser les exceptions. Lesquelles n’étant pas non plus exemptes de tout péché dans ce domaine si sensible aux fluctuations, aux tentations, aux faiblesses autoritaires, facilement liberticides.

charlie hebdo faber

© faber

Charlie reparaît, les regards se tournent vers lui, les consciences se soulagent… et voilà qu’on embastille un Dieudonné ! Du moins l’a-t-on « interpellé ». La question jaillit [Le Monde] : « Pourquoi Dieudonné est-il attaqué alors que “Charlie Hebdo” peut faire des “unes” sur la religion ? » Parce que sa provocation c’est de l’apologie du terrorisme. Certes… Parce que la Liberté ne serait qu’un concept, une lampe allumée au loin, un phare dans la tempête humaine. Parce que la Fraternité est une utopie et l’Égalité un leurre ? Peut-être et raison de plus pour œuvrer à la Justice, autant que faire se peut, dans la complexité du vaste monde et des esprits plus ou moins errants. Et surtout pas dans la Vérité, cette redoutable tueuse. Le dernier mot (ici) à mon vieux pote Montaigne : « Mieux vaut penser contre soi-même que consolider la matière de ses propres convictions ».


«Je suis Charlie». Les mots, les images, les symboles

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© Martin Argyroglo

Cette photo, vite devenue emblématique, a été prise par Martin Argyroglo, un photographe indépendant. Elle a été partagée sur Twitter des milliers de fois. Le cliché a été qualifié de « plus belle photo de la manifestation », d’instantané « historique » et, comme tel, comparé au tableau d’Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple. Le peintre s’était inspiré du soulèvement populaire parisien contre Charles X, les 27, 28 et 29 juillet 1830, connues sous le nom des Trois Glorieuses.

On remarquera aussi sur cette image, au pied de Madame LaNation, une pancarte au graphisme typé souvent vu dans les manifs. Et pour cause : son auteur est un fervent pratiquant des manifs, dès lors qu’il en épouse la cause, en France et en Europe. Un reporter du Monde.fr a retrouvé ce militant.

L’homme-pancarte par lemondefr

Une autre photo tient la vedette de cette actualité, elle a été prise par un photographe de Nantes, Stéphane Mahé, venu en renfort pour l’agence britannique Reuters. Appelée«Le crayon guidant le peuple», elle immortalise Charles Bousquet, un jeune comédien de Lamalou-les-Bains (Hérault) armé d’un crayon géant et installé sur Le Triomphe de la République, place de la Nation.

Le Crayon guidant le peuple charlie

«Le Crayon guidant le peuple». © Stéphane Mahé, Reuters                                                     Le tableau d’Eugène Delacroix, 1830



« Charlie ». Retour sur images, appel aux Lumières

Un 11 janvier bien sûr mémorable. Quelques images ci-dessous (cliquer dessus pour les agrandir) comme matière à questions, pour ne pas tomber dans l’angélisme lié aux grandes communions et à leurs lendemains désenchantés – on se souvient des « Blacks-Blancs-Beurs » portés par l’utopie footballeuse de la Coupe du monde (1998), retombée comme un soufflé. Seize ans après, l’intégration des immigrés demeure plus que problématique : ghettos des BANLIEUES, installation du Front national, islamisme, antisémitisme, désarroi des enseignants, impuissance des politiques. Le tout sur fond de mondialisation libérale dévastatrice avec ses terrifiants corollaires : chômage galopant, guerres de religion et guerres tout court, l’économie aux mains des financiers, abîmes entre riches toujours plus riches et pauvres toujours plus pauvres, pillage éhonté des ressources naturelles, déséquilibres écologiques et affolement du climat planétaire, menaces grandissantes sur les espèces végétales et animales – jusqu’à l’espèce humaine. Seul, ou presque, l’obscurantisme se porte bien. Le pessimisme aussi, quand « les bras nous en tombent ». Ce ne fut pas le cas ce dimanche 11 janvier, pendant ces quelques heures où, pour quelques millions d’humains, « le ciel était tombé sur terre ». Sur terre où il s’agit bien de redescendre et d’y allumer les Lumières.


«Charlie». Le jour d’après

par Serge Garde, ancien journaliste

Le cœur serré, dimanche, j’ai défilé à Paris, pour rendre hommage aux Charlie assassinés et pour défendre la liberté de rire de tout, et même de leur mort.

Une larme dans ce tsunami de solidarité et de protestation.

J’ai manifesté pour la liberté d’expression, la liberté de la presse, et pour toutes ces valeurs qui fondent mon ADN républicaine, faisant mienne l’irrévérente impertinence qui caractérise l’humour de Charb, Cabu, Wolinski, Honoré, Tignous et des autres…

Sans oublier celle de notre Siné permanent…

J’ai participé, avec ces quatre millions de Charlie, modestement mais assurément, à créer un de ces moments de communion qui redonnent à ma France ses couleurs arc-en-ciel : Liberté, Solidarité, Fraternité, Laïcité, Tolérance, Respect de la vie…

Rentré chez moi, j’ai constaté le fossé creusé entre ce dont étaient porteurs l’immense majorité des Charlie et ce quarteron de « leaders mondiaux » enkystés en tête de la manifestation. Eux, à quelques exceptions près, n’étaient pas des Charlie, mais des sergents recruteurs… Ils tentaient d’enrôler les marcheurs de la République dans « leur » « guerre au terrorisme ! »

je-suis-charlie

Un fossé ? Un gouffre !

Mais de quel terrorisme parlent-ils ? Traquer mieux les fous d’un dieu (quel qu’il soit !) ou d’une théorie mortifère, oui, cent fois oui ! Mais justifier par cette pseudo guerre (un concept créé à la Maison Blanche) les crimes commis contre des civils dans des pays qui n’intéresseraient pas l’Occident s’ils ne possédaient pas d’immenses ressources énergétiques, non ! La place d’un Netanyahu n’est-elle pas plutôt devant le Tribunal pénal international pour y répondre des crimes de guerre qu’il a commis ? Et déjà Valls et ses pairs envisagent, au nom de cette guerre contre « LE » terrorisme, de restreindre par la loi nos libertés publiques ! Celles que, justement, les 12 Charlie assassinés défendaient !

Passé cet inoubliable dimanche de pure émotion et de solidarité, le temps de la réflexion s’impose pour nous qui restons dans la cruelle beauté du réel.

Serge Garde, ancien journaliste


« Je suis Charlie ». Pourquoi je n’irai pas défiler, par Faber

allah charlie

Jusqu’à La Mecque… 😉

Pour dire vrai, je commence à en avoir plein les bottes de ces commémorations. Ça n’a pas tardé. Je ne m’appelle pas Charlie. Je n’irai pas à la manif. Et je pense que même Cabu et surtout Wolinski auraient préféré baiser que s’emmerder un dimanche aprém’ dans les rues sous la pluie. Purée, je rêve, tout le monde est Charlie ? Qui le lisait ? Un million de thune tombe pour faire vivre les morts. Ça ne marche pas, c’est même vomitif.

Si le mec (genre Coluche qui cause) il aimait Charlie, ben il avait que acheter Charlie. Y avait des dessins avec des femmes à poils, ouah la rise. J’ai eu le malheur de dire la même chose sur Médiapart.

Je suis traité de merde et ferme ta gueule. Pourtant, moi, poli et tout. Les Tshirt Charlie, les pots de moutarde Charlie, les casquettes et porte-clés, c’est pathétique. Et surtout ça vient tard comme la thune de Fleure Pellerin et autres croquemorts. Non, non. Il faut donner la chance aux dessinateurs VIVANTS, jeunes ou vieux. IL FAUT que les journaux, papiers ou électroniques ouvrent leurs pages aux dessinateurs.

C’est un médium spécifique le dessin, propre et même sale à la presse. Les lecteurs sautent dessus. Car expression directe. Dans un dessin, on ne peut pas changer une ligne, une virgule, une intro, une chute. Bien sûr, je parle de dessin, pas des merdes besogneuses avec des noms sur des valises, des panneaux et plein de blabla.

On ne dessine pas à la radio comme tente de le faire croire France Inter. Les dessinateurs meurent de faim, de froid, de la médiocrité et de la trouille des patrons de presses. Les patrons de presse aiment Plantu qui fait l’instit’ et pense lui aussi que les lecteurs ont besoin d’explications. Mais les lecteurs regardent ARTE et ne lisent pas que des torchons et devant la machine à café ou ailleurs, il y a des gens géniaux qui ramènent leur tronche, des grandes gueules et cela vaut bien un dessin parfois. Les lecteurs sont intelligents

Pourquoi Charlie ? Les mecs, les nanas (peu) les meilleurs crayons, ont dû créer leur journal pour s’exprimer et vivre. quel est le réd’ chef aujourd’hui qui recevrait un Reiser, un Gébé, un Cabu ? Regarder cinq minutes seulement ses dessins ? Modestement, je relate un truc : un réd chef (et merde à son journal) me dit qu’il adore mes dessins. Mais, rajoute t-il, les lecteurs ne comprendraient pas. Voila un exemple.

Le réd chef pense que ses lecteurs sont des crétins. Et il continue à leur servir la soupe tiède. Et surtout il n’a jamais regardé une image, il ne sait pas parler dessin. C’est pourquoi je n’irai pas à la manif. C’est pourquoi je continuerai à dessiner.

La grand messe des convaincus de la liberté ?

Mais ils sont où dans le civil ces révoltés du briquet et de la flamme au bord de la fenêtre ? Oui, je suis triste et amer ce soir. Et je n’aime pas les défilés.

André Faber

cabu charlie canard enchaine

Le dernier dessin de Cabu paru dans le Canard, le jour-même de son exécution. On en était au fils du beauf. Entré dans les dictionnaires, le beauf restera aussi dans l’Histoire comme «personnage conceptuel», selon l’expression de Deleuze, reprise par Onfray. [Cliquer pour agrandir]


« Je suis Charlie ». Sophia Aram se demande…


L’hommage de Sophia Aram à Charlie Hebdo sur France Inter

«Et Dieu dans tout ça ?», s’interroge Sophia Aram, toute dubitative après la perte de ses copains de Charlie. Notons, à propos de la célèbre interpellation,  que si  son auteur, Jacques Chancel, a été épargné par les fous d’Allah c’est parce qu’il a préféré mourir avant leurs accès de charité islamiste. Encore que, ne faisant pas partie de cette bande de mécréants désormais décimée, il aurait sans doute été épargné. Pourquoi Allah n’aurait-il pas eu des bontés envers un croisé comme lui, si médiatique et chrétien, ami des grands de ce monde, de Nicolas Sarkozy et de Carla ?


« Je suis Charlie ». Non, Dieu n’est pas grand *

Des milliers de citoyens ont manifesté hier leur solidarité avec les douze victimes de l’affreux carnage de ce 7 janvier à Charlie Hebdo, jour noir pour la France, la démocratie, la liberté d’expression, l’humanité digne de ce nom. Que ces meurtres affreux aient été perpétrés au nom d’Allah mérite pour le moins de s’interroger sur la grandeur de ce dieu et de ses «serviteurs». D’où ces quelques remarques et réflexions pour tenter d’éclairer nos lanternes vacillantes…

Dernier Charb. Prémonitoire…

Dernier Charb. Prémonitoire…

Inutile de prendre des gants : cet attentat est signé. Il l’est d’abord par sa cible : un journal libre et libertaire, iconoclaste jusqu’à la provocation, irréligieux sinon anti-religieux. Un journal qui s’en prenait tout spécialement aux intégristes musulmans et avait transgressé (du point de vue de l’islam) l’interdit de la représentation imagée de Mahomet. Signé, cet attentat l’est aussi clairement par les proférations verbales de ses auteurs rapportées par des témoins proches, confirmées par les déclarations du procureur de la République.

Le caractère religieux de ces actes est donc indéniable, quelles que soient les dénégations des représentants officiels des trois monothéismes et de leurs variantes. Ceux-ci s’emploient dans le même empressement et la même unanimité à se désolidariser des auteurs de l’odieux attentat qu’ils n’hésitent pas à qualifier de « barbares ». Dont acte. Comment pourrait-il en être autrement ?

Mais les clergés – je souligne : les appareils religieux, pas les croyants – ont une évidente urgence à se dédouaner de leurs responsabilités historiques en matière de barbaries passées, qui ne sont pas que lointaines dans l’Histoire. Les guerres de religion en France valaient bien, dans leur genre, celles des schismes musulmans actuels. Les horreurs d’Al Quaïda, d’Aqmi, de l’« État islamique » n’ont rien à envier à la « sainte inquisition ». Autres lieux, autres temps, mêmes mœurs sur l’air de l’intolérance obscurantiste, la sauvagerie sadique, la torture des plus faibles, femmes et enfants, jusqu’aux pires perversions sexuelles.

J’entendais dans le poste ce matin Axel Kahn, éminent spécialiste de la bio-éthique, affirmer qu’il ne voyait pas en quoi les dérives meurtrières des islamistes, tout comme celles de tel fanatique juif impliquaient leurs religions respectives. Vraiment ? Et d’ajouter, en substance : je voudrais prouver qu’on tue autant au nom de Dieu que de pas Dieu. Oui, dit de cette manière. Il en va autrement si on étend cette notion de Dieu à celle de croyance qui, dès lors, permet de ranger sous une même bannière les « religions » du nazisme et du stalinisme. Observons leurs rites, leurs credos, leurs prêtres, temples – et leur satanées obsessions anti-vie, et leurs « mains noires enfoncées dans le ventre des hommes » (Panaït Istrati, retour d’URSS). Et j’étendrais volontiers la liste à la religion du football !

  charlie

Dessin de Wolinski

Maints observateurs, anthropologues et autres, affirment que l’être humain serait « par essence » un être croyant. J’ai tendance à le penser aussi. Tout en en déduisant la nécessité, dans un processus d’évolution, d’œuvrer contre soi-même, au besoin, à s’alléger du poids desdites croyances, de s’élever autant que possible, comme « un enfant jouant au bord de la mer » pour reprendre cette expression d’un Newton (qui était déiste). Rien d’original en cela, s’agissant de prolonger – mais ce n’est pas si simple – ce profond mouvement engagé au XVIIIe siècle et que, précisément on a dénommé Lumières, par opposition à l’obscurantisme dominant jusque là toute la planète – à l’exception notable de l’Antiquité grecque et romaine avec leurs admirables philosophes et penseurs.

S’alléger de ses croyances, à mon sens, ne signifie pas prétendre s’en défaire totalement – d’autant qu’il en est d’utiles, quand elles aident à vivre ou a survivre face à l’adversité et à la désespérance, ou quand elles sont nécessaires à la communauté humaine pour lui assurer, lui cimenter sa cohésion, comme en ce moment par exemple où des valeurs sacrées se trouvent piétinées. Le sacré, au sens laïque, étant ce qui est devenu non négociable pour une société ; ainsi pour les Français, la Fraternité, l’Égalité, la Liberté. Je les mets exprès dans cet ordre inverse à l’officiel, par urgence et priorité. J’y ajoute bien sûr la Laïcité, quatrième pilier de notre « chose publique », la res publica, dont on découvre les si fortes vertus en ce moment d’ébranlement des valeurs morales. Car c’est bien cette Laïcité qui nous permet jusqu’à maintenant, depuis 1905 avec la séparation des églises et de l’État, et non sans difficultés périodiques, de maintenir les Lumières allumées, dont précisément celles de la presse, libre jusqu’à la satire, la parodie, la caricature, l’irrévérence – bref, ce nécessaire contre-pouvoir, ce vaccin contre l’obscur.

Voilà sans doute ce que la tragédie du 7 janvier 2015 aura réveillé dans les consciences parfois ramollies de notre vieux pays, consciences ramollies peut-être, mais donc pas vraiment éteintes. Et là, je songe au vieil Hugo, allez savoir pourquoi : « Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, / Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière. » [Booz endormi] Je dois songer au tuilage nécessaire des générations : Cabu, Honoré, Wolinski, les septuas bien entamés, & Charb, Tignous, jeunes quadras.

Qu’est-ce qui constitue un ciment pour nos société plus ou moins éclairées, parfois assombries ? Un liant commun qui permette un consensus, lequel étant souvent passager, puis fluctuant, avant de se déliter.

Hier, aujourd’hui, c’est le « Je suis Charlie » – comme il y eut avec des fortunes diverses « Nous sommes tous des juifs allemands » ou « Nous sommes tous des Américains »… Une situation, un drame, un mot derrière lesquels chacun se reconnaît, ou croit se reconnaître sous des valeurs communes. En fait, sous ces généralisations abusives, chacun garde ses croyances, à l’occasion renforcées, venant réchauffer ses certitudes dans la ferveur de la masse, la communion – la messe. Ce frisson d’église qu’on peut connaître dans les manifs, où notre utopie semble à portée de banderoles et de slogans, de catéchismes.

charlie hebdo

Dessin de Wolinski

Qu’y a-t-il donc derrière chaque petite pancarte « Je suis Charlie » ? Pour reprendre une formule célèbre (le bouquin de Badiou sur Sarkozy ) « De quoi Charlie est-il le nom ? » Quelles intentions sous tendues derrière l’indignation, sous la sincérité apparente. Entre l’anti-Arabe de base, le sioniste déguisé, l’allumé(e) de la Manif pour tous, le gauchiste de service, les politiciens en quête de blason à redorer, des lecteurs de Houellebecq et Zemmour, paumés comme eux, enfin la Le Pen et sa guillotine, on trouvera cinquante autres nuances de grisâtre et autres matières à renforcer son système de valeurs.

Une de ces nuances cependant mérite qu’on s’y arrête ; c’est celle de l’islamophobie, sans doute parmi les plus répandues car elle répond :

– D’une part directement à l’actualité nourrie et entretenue, de fait par les événements, de Charlie à Mehra, du Mali au Pakistan, de la Libye à l’Indonésie en passant par la Somalie, le Yémen, la Syrie, l’Irak, l’Iran, Israël, la Palestine, le Liban, jusqu’à l’Afghanistan et j’en passe. Il y a là tout un arc géo-politique (ne pas oublier l’islamisme chinois !) qui s’est amalgamé à partir du pétrole saoudien et persique, pour s’étendre telle une pollution planétaire doublée de pétro-dollars et appelant à un surcroît de bigoterie coranique destinée à racheter, en apparence, la richesse coupable.

– D’autre part, cette islamophobie présente un autre avantage non négligeable : en désignant les affreux islamistes, elle délivre un blanc seing aux parties présentables des monothéismes. Une opération de blanchiment, en quelque sorte, concernant tout le vaste champ des opiacées légalisées à l’intention des Peuples… Ce qu’une belle astuce graphique exprime ainsi, alléluia ! :
photo

Coexist-ence pacifique ?

Coexist-ence pacifique ?

Peut-être comprendra-t-on mieux ainsi la hâte appliquée à faire apparaître les terroristes islamistes comme des « loups solitaires », des anomalies dans le flot normal des bonnes religions bien solidaires. Une religion étant une secte qui a réussi – un peu comme le garage de Steve Jobs est devenu la multinationale d’Apple… si je puis me permettre cet anachronisme –, elle se radicalise en devenant monopolistique, avant d’éclater en diverses concessions à la douce modestie retrouvée. Etc. Ainsi s’autoproclament le bon christianisme, le bon judaïsme, le bon islam…

Opération de passe-passe avec retour vers l’obscur où se complaisent les marchands d’illusion, les spéculateurs de l’au-delà et, au bout du compte, les fous de Dieu et autres hallucinés des arrière-mondes pour qui une insulte contre leur foi est une infraction plus grave que l’assassinat de douze êtres humains.

charlie

Philippe Geluck

Mais pourquoi cette violence meurtrière ? Autre et vaste sujet que je ne saurais épuiser ici (avant d’épuiser le lecteur !). On reviendrait nécessairement au principe d’Égalité, bafoué partout dans le monde et comme coagulé en un point focal appelé Palestine où la sagesse et la raison – les lumières pour tout dire – viennent se fracasser contre le mur noir des mythologies nourries d’antiques superstitions.

Répudiés, torturés, assassinés pour rien, les Galilée, Giordano Bruno, Chevalier de la Barre ? Pour que des siècles et des années plus tard rejaillisse le spectre du totalitarisme théocratique ? Le dernier mot, provisoire, à Bertrand Russell, Pourquoi je ne suis pas chrétien,1927 : « Un monde humain nécessite le savoir, la bonté et le courage; il ne nécessite nullement le culte et le regret des temps abolis, ni l’enchaînement de la libre intelligence à des paroles proférées il y a des siècles par des ignorants. »

–––

* Dieu n’est pas grand. Comment la religion empoisonne tout. Christopher Hitchens, éd. Belfond, 2009. Traduit de l’américain par Ana Nessun. Extrait : «Si vous considérez pourquoi vous avez choisi une (forme de) religion parmi toutes celles qui existent, en éliminant toutes les autres, alors vous comprendrez peut-être pourquoi moi, je les ai toutes éliminées.»


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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