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Iran : Dieu sur la sellette

Par Laurent Joffrin, directeur de Libération

Comme à plein d’autres connectés, le directeur de Libé m’envoie chaque jour sa « lettre politique ». J’aime bien la lire, la trouvant le plus souvent aussi pertinente que bien troussée. Ce 3 janvier donc, tandis que Le Monde, à sa une, faisait mumuse avec Macron, Laurent Joffrin traitait de la situation en Iran en un raccourci géopolitique qui ne manque pas de nous interpeller. Il y aborde en effet la question si fondamentale de la laïcité, et cela au moment où le même Macron (celui du Monde) reçoit le dictateur turc et, surtout, ayant reçu la veille les représentants des religions établies, nous refait le coup de la « laïcité ouverte ». Joffrin remet à sa façon les églises à leur plus juste place et, plus généralement, Dieu à la sienne.

Iran : Dieu sur la sellette

Il est une leçon éclatante de la crise iranienne qu’on ne tire guère, mais qui se voit pourtant comme le turban sur la tête d’un mollah : les ravages qu’exerce la religion dès qu’on la mélange avec la politique. On parle souvent de l’Iran en enfilant les perles : « un grand pays », « héritier d’une civilisation plusieurs fois millénaire », « acteur incontournable de la région », etc., toutes choses vraies qui ne nous apprennent rien sur la situation du pays. L’Iran d’aujourd’hui est d’abord une théocratie. Ce pays de culture et de créativité vit sous la férule de religieux obscurantistes qui maintiennent la société dans les rets d’une dictature minutieuse. Les mollahs contrôlent non seulement l’Etat, les finances, l’armée, mais aussi la presse, les écrans, la vie quotidienne et même les tenues vestimentaires. Le jeu politique se limite à l’affrontement des factions chiites, dont certaines sont plus ouvertes que d’autres, mais qui se rejoignent pour conserver les bases du régime existant.

Les protestations en cours, d’apparence économique ou sociale, visent en fait le cœur du système. On conteste les dépenses occasionnées par une politique étrangère fondée sur le soutien permanent aux alliés religieusement proches, le Hezbollah, ou bien le pouvoir alaouite en Syrie. On met en cause les subventions massives accordées aux associations religieuses. On s’indigne de la gestion désastreuse des « banques islamiques ». On dénonce la corruption de l’establishment religieux qui détourne à grands seaux l’argent public au profit d’une mince couche de dignitaires. Au sommet de l’appareil répressif, les « gardiens de la révolution », troupe d’élite héritière du khomeinisme pur et dur, restent les principaux garants de la dictature, soucieux avant tout de réprimer toute aspiration populaire à un peu plus de liberté.

Cet impérialisme du spirituel est un mal du siècle qui commence. On le retrouve évidemment dans les monarchies du golfe, tout aussi totalitaires, ou dans la folle entreprise terroriste des minorités islamistes. Mais aussi, sous une forme heureusement plus bénigne, dans certaines démocraties. L’alliance de Trump avec la faction évangélique aggrave sa politique. L’influence politique des religieux en Israël bloque tout espoir de paix avec les Palestiniens. Le pouvoir de l’orthodoxie en Grèce ralentit les réformes sociales et conforte en Russie la démocrature poutinienne. Bref, Dieu, personne privée, se mêle de plus en plus de ce qui ne le regarde pas, à savoir l’organisation de la cité. Le sécularisme dans les régimes de droit, ou la laïcité en France, reste l’un des biens les plus précieux pour tous ceux qui sont attachés à la liberté.

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Repris ici un jour après sa publication, j’ose espérer que Laurent Joffrin ne m’en voudra pas de cet innocent piratage…


Johnny H. – Spectacle et Démesure

Ainsi la France, le Monde même, ont perdu deux idoles en deux jours: un grand écrivain et un grand chanteur. Il s’est passé quelque chose, certes. quelque chose de troublant, difficile à expliquer simplement, c’est-à-dire à déplier. quelque chose de compliqué donc. Un mot me vient, qui remonte aux philosophes de la Grèce antique, hubris. Un mot à l’image de notre monde chaotique. Il veut dire « arrogance, démesure ».

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«Hommage populaire»… Tout est en place, dans une mise en scène hiérarchisée, dans le spectacle de la séparation.

Les deux pompes funèbres et surmédiatiques qui se sont presque simultanément déversées sur « nous », emportaient en effet dans une même démesure toute l’arrogance d’un monde désormais emporté par le spectacle de lui-même, cette sorte d’auto-spectacle, de gigantesque selfie généralisé. Selfie qu’en termes locaux on appellerait « portrait de soi » – et en l’occurence, « de l’entre-soi ».

Notes sur les pompes funèbres de Jean d’Ormesson. C’est étonnant comme les vieux chenus, yeux bleus si possible, cravate choisie, sens de la conversation alliant esprit et légèreté… c’est étonnant comme un tel profil bonhomme peut, entre Académie et Invalides, converger aussi vers une sorte de Panthéon. Tous les vieux, ou presque, finissent par se racheter leur passé, même peu reluisant. Le « Jean d’O » de la cinquantaine et du Figaro, approuvait la guerre états-unienne au Viêt Nam – Jean Ferrat lui dédia alors une chanson cinglante, qu’il fera interdire. Plus tard, en 1994, aventuré au Rwanda sous génocide, ainsi que le rappelle Daniel Mermet qui le qualifie de roublard 1, il exerce son talent lyrique :

« Partout, dans les villes, dans les villages, dans les collines, dans la forêt et dans les vallées, le long des rives ravissantes du lac Kivu, le sang a coulé à flots – et coule sans doute encore. Ce sont des massacres grandioses dans des paysages sublimes. »

D’où, encore, la question du spectacle – littéraire à l’occasion, celui qui fait se pâmer Busnel et Orsenna dans une même extase. « Bien écrire » ou « écrire bien » ?

Une partie de la France – et non pas « la France » ; une partie du peuple – et non pas « le peuple », se sont livrés à ce rite étrange et désormais banal d’une immense autocontemplation. De même que lesdits selfies n’ont été rendus possibles qu’avec l’apparition des téléphones dits « intelligents », les célébrations funèbres de ces derniers jours ne l’ont été que par le déploiement démesuré de la machine médiatique – à l’« intelligence » relative et pourtant redoutable.

Et puisque nous étions tombés dans une forme poussée de spectacle 2, une référence pouvait sembler s’imposer : le livre de Guy Debord, La Société du spectacle. L’ouvrage continue à faire l’objet de contresens, étant souvent ramené à une approche superficielle – médiatique – dans laquelle le spectacle est pris en son sens de représentation ordinaire. C’est ainsi que les funérailles en question ont pu être vues, perçues, aperçues comme « spectaculaires » – qualificatif revenu maintes fois lors des retransmissions télévisées. 3

Bref. Je me replonge donc dans « mon » Debord (1967) et ses thèses numérotées (comme la Bible ;-)). Je tombe sur la 29, que voici :

« L’origine du spectacle est la perte d’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. » 4

Que voyait-on défiler sur nos écrans ? 5 On y voit une mise en scène ordonnancée, selon une hiérarchie stricte délimitant les territoires du pouvoir, par définition politique. C’est là que réside la séparation, et notamment dans la « séquence » de la Madeleine 6 , lieu et moment de cette disjonction entre le Peuple et, disons, les élites ; entre le poulailler et le parterre. C’est là que défilent, pour les caméras et donc le peuple d’en-bas, les happy-few et VIP à lunettes noires de circonstance, tout l’entre-soi du monde médiatico-spectaculaire 7, tandis que le peuple éploré donne à voir ses tatoués en larmes, descendus, qui du Golgotha, qui de l’Olympia toute proche ou des Champs-Elysées ? 8 ; qui de la Harley-fils-de-David [encore une séparation dans la séparation : l’élite de la Moto et de son culte communautaire], tous éprouvés par tant de peine insurmontable, par le Chemin de croix d’une nuit de froidure.

Le Peuple en deuil ? Non, bien sûr. Pas seulement par abus courant de généralisation : Alain Finkielkraut, l’un des premiers, a noté l’absence de ceux qu’il appelle les « non-souchiens » 9– entendons les non-Français de souche, ceux « des quartiers », d’une autre religion, d’une autre culture, d’un autre milieu, d’une autre histoire. Comment ne pas le remarquer ? Comment ne pas le dire ? Ce fut non-dit. Johnny et son ostensible croix christique en sautoir ne pouvait que repousser les mahométans et autres sarrasins… Le rock n’est pas leur credo… Tout comme les Noirs états-uniens s’en sont remis au rap identitaire. Elvis, le faux dur du Tennessee – dont Johnny « avait quelque chose de » –, leur avait piqué le blues, au moins en partie, au profit du showbiz. Nous y revoilà, au Spectacle ! On n’y échappe plus. Tout est spectacle – « tout le monde il est spectacle », aurait pu dire Desproges.

L’affaire n’est pourtant pas récente. Sans remonter au Déluge, Platon lui même n’avait-il pas questionné ce monde de la séparation réel/virtuel ? Plus tard, fin du IIe siècle, un certain Tertullien, écrivain berbère de langue latine et éminent théologien chrétien, avait interrogé « la » question dans De Spectaculis et De Idololatria, deux de ses nombreux écrits 10. Extraits :

« Que les convives de Satan s’engraissent de ces aliments. Le lieu, le temps, le patron qui les convie, tout est à eux. Pour nous, l’heure de nos banquets et de nos noces n’est pas encore venue. Nous ne pouvons nous asseoir à la table des Gentils, parce que les Gentils ne peuvent s’asseoir à la nôtre. Chaque chose arrive à son tour. Ils sont maintenant dans la joie ; nous, nous sommes dans les tourments. »

Reste tout de même la question : Trouvera-t-on encore en France, un seul autre grand personnage – un poète, un savant, un bienfaiteur, un simple héros du quotidien… homme ou femme – pour mériter d’aussi grandioses cérémonies ?

Notes:

  1. Daniel Mermet : « C’est un homme charmant, et je dois dire que j’apprécie le soin qu’il apporte au choix de ses cravates… » Lire ici
  2. Car il y a des formes de spectacle qui élèvent : on en ressort grandi.
  3. À la radio, où l’on avait même convoqué… Jack Lang, ex-ministre de la culture spectaculaire, on lui demanda : « Quelle séquence vous a particulièrement marqué ? »…
  4. Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard, Paris, 1992, 3e édition. Publication originale : Les Éditions BuchetChastel, Paris, 1967.
  5. Comme le fait remarquer un commentateur récent de « C’est pour dire », Bernard H., « Nous avons largement la liberté télévisuelle de ne pas se planter devant des hommages interminables et c’est ce que j’ai fait sans problème avec ma télécommande. ». Certes, mais la chose « événement » nous regarde…
  6. Temple grec, à l’image du Parthénon, qui aurait dû magnifier le culte de Napoléon, s’il n’y avait eu la débâche de Russie… Redevenue église, non sans vicissitudes séculières, cette Madeleine a rassemblé les prostituées sensibles à sa protection. Notons pour le fun que c’est dans ce quartier, en 1974, que Mgr Jean Daniélou, cardinal et académicien, meurt d’un infarctus [« dans l’épectase » selon sa hiérarchie] chez une Marie-Madeleine de la rue Dulong.
  7. Filmé sans vergogne, au téléphone intelligent, par Claude Lelouch, as du ciné-spectacle
  8. Je ne sais toujours pas pourquoi le cortège funèbre est parti du Mont-Valérien, ce haut-lieu du Mémorial de la France combattante…
  9. Finkielkraut détourne pour la dénoncer l’expression de « souchiens » par laquelle le groupe des Indigènes de République dénonce les Français « de souche » comme colonialistes de fait, autant dire pires que des chiens…
  10. Du Spectacle et De l’Idolâtrie. On les trouve sur internet, notamment De Spectaculis.

« L’émission politique ». Comment peut-on être mélenchoniste ?

Ah ! ah ! monsieur est mélenchoniste ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être mélenchoniste ? » J’ai tout de suite pensé à Montesquieu et ses Lettres persanes. Je venais de voir, atterré, (en repasse, car jeudi soir je me sentais mieux avec des amis que devant la télé) le passage de « L’émission politique » [France 2] dont l’invité était Jean-Luc Mélenchon – le « tribun du peuple » comme il s’est autoproclamé 1 Voyez ou revoyez ce passage consacré au Vénézuela. Bien sûr, les plus intégristes, comme leur maître, vont me reprocher ce choix. Ce fut la défense par l’attaque de l’Insoumis. Mais voyons cet extrait d’une dizaine de minutes :

Cette séquence étant montrée et vue, je repose ma question : « Comment peut-on être mélenchoniste ? » Dites-moi, mes amis mélenchonistes (car j’en ai encore), comment pourriez-vous justifier : l’agressivité, la mauvaise foi, la fixité idéologique (pléonasme), la malhonnêteté intellectuelle, la goujaterie 2 ? Je ne veux pas m’étendre à analyser ce qui me semble sauter aux yeux d’un spectateur normalement attentif et de bonne foi. J’exclus donc à l’avance les dévôts de la France insoumise, venus à l’émission faire la claque à leur idole tels des fans du showbiz. À l’image de l’auteur de ce tweet :

✔@thomas_guenole « J’apprends à l’instant que «l’historienne» face à @JLMelenchon sur le #Venezuela est en fait une ex-banquière macroniste. A @France2tv: en résumé, vous devriez avoir honte. 23:4830 nov. 2017 »

Réaction typique de rejet de toute discussion, du procès d’intention, des pratiques staliniennes et leurs avatars castristes et chavistes. Mélenchon a ainsi tenté la diversion vers l’Arabie saoudite. Il lui faut, en effet, mobiliser bien des contrefeux pour justifier ses affinités passées ou actuelles avec les Poutine, Ahmadinejad et autres autocrates chinois. Tous ces bienfaiteurs de l’humanité. Tandis que l’Insoumis en chef désigne son ennemi suprême, cause de tous les maux de la Terre, l’impérialisme américain. Comme Georges Marchais dans les années 80, en moins drôle – c’est dire.

Notes:

  1. Voir Mélenchon, l’homme qui ne plantait rien (ou qui plantait tout). Voir aussi sur « C’est pour dire » en tapant « Mélenchon » dans la case de recherche.
  2. Doublée de mépris lorsqu’il tourne ostensiblement le dos à son interlocutrice – « je rangeais mes papiers » !

Catalogne. « Vive l’indépendance de Llivia Nord ! »

La Generalitat de Llivia-Nord nous prie d’insérer le communiqué suivant :

En cet octobre 2018 historique, nous ne pouvons qu’être fiers de voir nos amis Catalans du sud accéder à une légitime indépendance. Leur longue lutte pour la revendication de leurs droits enfin aboutit, leur spécificité nationale s’affirme enfin. Visqui Catalunya !

Cependant, il ne faudrait pas oublier qu’à côté de leur combat de longue haleine s’en tiennent d’autres qui n’en sont pas moins prolongés. Celui de la partie septentrionale de notre enclave en est un des plus emblématiques.

Avec ses 7,9 des 12,8 km2 de l’enclave située à l’intérieur de la vallée de la Cerdagne, dans le département français des Pyrénées-Orientales, la nation de Llivia-Nord couvre donc la plus grande partie du territoire enclavé, ce qui représente un atout indiscutable. Elle regroupe la majorité des 1536 habitants lliviencs et la totalité de ceux du hameau de Ceraja au nord du pays. D’autre part, la plupart des élevages de ses célèbres chevaux pyrénéens rustiques sont situés chez elle. Ce sont là d’indubitables atouts qui ne peuvent faire de Llivia-Nord qu’une nation privilégiée dans le concert des nations de l’Europe.

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Le 26 mai 1866, afin de clarifier le traité des Pyrénées signé en 1659, les Français et les Espagnols signent le traité de Bayonne, dont l’article 16 établit définitivement le périmètre de l’enclave, attribuée à l’Espagne en 1582. Dès lors, sur le terrain, une « route neutre » (sans contrôle douanier, à la plus grande joie des contrebandiers) de 4 km relie Llívia au territoire espagnol. Le 11 février 1939, à la fin de la guerre civile espagnole, les autorités nationalistes revendiquent la possession du territoire de Llívia, ce qu’accepte le gouvernement Daladier.

Il n’y a aucune raison que le génie naturel des Lliviencs profite indûment à Barcelone, qui a déjà ses ressources propres en quantité et qualité suffisantes. Nous revendiquons le droit d’être une nation prospère capable de se gouverner elle-même et se doter d’une politique de développement économique adaptée à une situation spécifique que nous connaissons mieux que personne. Et il n’y a aucune raison pour que les privilèges de gouvernement soient réservés à des édiles étrangers à notre sol, les nôtres sauront s’en charger.

Nous concevons que nos amis de Llivia-Sud puissent demander un statut d’autonomie, ce que nous leur accordons volontiers en les assurant de nos bienveillance et protection. Toutefois, pour d’évidentes raisons de réalisme politique, nous devons conserver la capacité décisionnaire, d’autant plus qu’une armée en formation doit assurer bientôt une primordiale fonction régalienne nationale.

Que les autres peuples européens suivent l’exemple de notre grande soeur catalane, comme le nôtre: nous soutenons ardemment les indépendances de Malte-Oriental associée à Gozo-Nord, des îles de Sein, Molène et If chez nos amis et voisins français comme des parties sud-occidentales de leurs départements du Tarn-et-Garonne et de l’enclave ex-haute-pyrénéenne de Gardères-Luquet, de Lanzarote-et-Graciosa chez nos amis canariens-ibériques, ou encore de la partie nord-occidentale de l’île allemande de Peenemünde jusqu’à la frontière orientale polonaise, qui pourrait être ainsi la 1000e nation européenne !

Vivent les peuples llibres !

Generalitat de Llivia-Nordpcc, Gian Laurens



De Socrate à Lidl, Free et autres Macron, un peu de philosophie politique à l’usage improbable de nos gérants

C’est un peu comme une urticaire : ça me démange de partout… sans savoir au juste d’où ça vient. Je parle de cette « actu », drogue journalistique à haute accoutumance. S’en défaire, une gageure. Sortie par la porte, la revoilà par la moindre lucarne, facteur de stress, de manque. Que faire ? comme disait l’autre. Sentiment d’impuissance contre désir d’agir. Comment ? Alors je cause, je me cause, je cause ici en écrivant, comme dans un journal, un autre, pas celui du métier d’informer – enfin d’essayer. Donner une forme à cette réalité du monde qui semble s’effilocher par tous les bouts. Pour parodier Nougaro, « est-ce moi qui vacille, ou la terre qui tremble ? » Le fait est que j’ai bien du mal à prendre ladite « actu » par un bout, sans être rattrapé par un autre ; sans donner dans la dispersion… Je connais un type qui a écrit L’Homme dispersé, un roman documenté. À l’image de notre monde, au bord de l’éclatement.

Les optimistes espèrent, ils croient : on trouvera des solutions, c’est le sens du progrès : la technologie, ses miracles, la Lune, Mars. L’Homme s’en sortira, trop génial. Les pessimistes analysent, pensent : c’est cuit pour le bipède sapiens (mal)pensant, l’homo faber (mal)faisant ; il s’est mis la corde au cou, celle de l’economicus. Gloire au « plus », encore « plus », toujours « plus ».

Ils auront trait la vache Terre jusqu’à sa dernière goutte de « plus » ; elle, elle s’en remettra, depuis le temps qu’elle s’accommode des cataclysmes – dont elle naquit. Mais ses habitants, locataires arrogants, vils profiteurs, exploiteurs éhontés, fiers imbéciles. Ils ont oublié, ou jamais su, qu’ils ne faisaient que passer ici-bas, suspendus au viager d’une vie brève, aléatoire. À ce sujet, « vu à la télé » l’enquête de Cash investigation (France 2) sur les esclavagistes modernes à l’œuvre chez Lidl et Free, deux casseurs de prix de la bouffe et du téléphone. Rois de la « petite marge », ils font galérer leurs salariés, maltraités comme des bêtes de somme, méprisés, sermonnés, engueulés, usés et finalement jetés comme des déchets à la poubelle de Pôle emploi, aux frais de la collectivité. On connaît la musique : « Privatiser les bénéfices, mutualiser les pertes », rengaine capitaliste. Marx n’y pourra rien, tout juste figurant de cinéma (un film vient de sortir sur le père du Manifeste communiste ; signe des temps désespérés car nostalgiques).

Retour à l’envoyeur.

Ils sont là, les prolétaires d’aujourd’hui, comme dit à sa façon Xavier Niel, le multimilliardaire patron de Free : « Les salariés dans les centres d’appels, ce sont les ouvriers du XXIe siècle. C’est le pire des jobs. » Au moins sait-il de quoi il parle. Mais il n’a pas voulu parler dans le poste ; pas davantage sa chargée de com’ – le comble ! –, laissant la corvée à un chef de régiment bien emmerdé, probablement aussi faux derche qu’intraitable « manager ». Tous ces pions néfastes ne jurent que par le « manag’mint », ont été biberonnés aux mêmes évangiles productivistes. Comme l’autre de chez Lidl, qui aura dû en tuer des comme lui avant de recevoir l’onction du pouvoir par la schlague. Il est là comme un mioche pris les doigts dans la confiote, minable rouage d’une machine à « faire du cash », en rêvant que d’autres machines éliminent totalement les travailleurs – pourtant déjà robotisés. Ah, que viennent enfin les temps bénis de la robotisation totale, totalitaire ! « 1984 » en vrai et en pire.

Certes, chacun peut toujours aller chez Lidl ou chez Free – entre autres exploiteurs de choc – pour gagner trois euros six sous. À quel prix ? Ils ne pourront plus ignorer ce que recouvre la question – enfin si, ils pourront toujours se voiler la face. 1

À ce propos, et dans la rubrique « ONPLG », On n’arrête pas le progrès 2, les femmes saoudiennes vont être autorisées par leurs princes à conduire. Elles vont pouvoir prendre le volant – mais restent astreintes au voile intégral. L’inverse eut été plus libérateur. Chacun ses hiérarchies de valeurs.

Le procès de Socrate

Le procès de Socrate. Sur les 501 juges, 280 votent en faveur de la condamnation, 221 de l’acquittement.

Justement, côté valeurs, comment ne pas saluer les quatre émissions, cette semaine, des Chemins de la philosophie (France Culture) consacrés à Socrate, spécialement à son procès et à sa mort ? La condamnation du philosophe grec (470399 avant notre ère) demeure un sujet de discussion à la fois philosophique et politique. Adèle Van Reeth, l’animatrice des Chemins, mène au mieux l’« instruction » à partir des chefs d’accusation ainsi libellés : « Socrate enfreint la loi, parce qu’il ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la cité, et qu’il introduit d’autres divinités nouvelles ; et il enfreint la loi aussi parce qu’il corrompt la jeunesse. Peine requise : la mort. »

Si le débat garde toute son actualité, c’est parce qu’il pose de nombreuses questions concernant le droit et la loi, la citoyenneté et la démocratie, la liberté et la philosophie – tout comme la religion et le libre-arbitre. De ces quatre heures passionnantes, il apparaît, pour le dire vite et vulgairement, que Socrate fut un emmerdeur suprême, un gêneur politique qui claquait le bec aussi bien à ceux qui prétendaient savoir qu’aux sophistes, embobineurs filoux, aux politiciens, poètes, gens de métier renvoyés à leur ignorance – comme la sienne propre… Socrate sait… qu’il ne sait rien. Ce qui est impie ! En effet, ne pas savoir revient à ne rien croire, pas même les dieux !

Autre question, et non des moindres, posée par Socrate et sa condamnation : celle de la démocratie. Le philosophe était très critique à son sujet ; il lui reprochait notamment de faire la part belle aux opinions, et ainsi de figer l’examen des faits et l’exercice de la pensée libre. 3  Sa philosophie politique se situait entre mépris de la majorité et amour des lois, y compris celles qui le condamnaient : plutôt subir l’injustice que la commettre…

Socrate Athènes

Socrate, devant l’Académie, Athènes © gp

Reste la « corruption de la jeunesse »… Concerne-t-elle l’enseignement du maître – lui qui se disait n’avoir jamais été maître de qui que ce soit, qui enseignait en déambulant, professant le « Connais-toi toi-même » 4 car le savoir est en soi, passe par soi-même, et la sagesse se transmet par l’échange, la discussion. On avança aussi ses attirances pour les beaux jeunes gens, lui, le laideron… Pédophilie socratique ? en des temps où la pédérastie effarouchait peu, semble-t-il… Il est plus probable que la perversion en question portait d’abord sur le contenu subversif de l’enseignement. 5

Voilà qui nous emmène loin de Lidl et Free… Loin ? Que nenni ! Socrate rappelle au sens de la vie qui, de nos jours, se trouve accaparé par les obligations de la survie. Se tuer à gagner sa vie – formulation ancienne (mai 68…) du « burn out ». Plus-plus-plus : subir les indécentes pubs, sur les radios publiques, qui font chatoyer les charmes du productivisme, le privilège de « vivre les samedis comme des lundis » ! Le travail renoue plus que jamais avec son origine latine : tripalium, engin de torture à trois pieux… L’économie vulgaire commande. Les possédants et affairistes télécommandent les gouvernants – qui n’en sont plus depuis si longtemps, depuis 1983, pour en rester à nos horizons, quand Mitterrand s’est converti à la religion libéraliste.

Gouverner suppose un gouvernail, un cap, des directions, des idées, et tant qu’à faire des idéaux. Nos rameurs de la finance et du bizness ne sont plus que de sinistres gérants, tout comme ceux de Lidl et de Free, qu’ils vénèrent et imitent jusque dans leur arrogance inculte. De petits boutiquiers derrière leur caisse enregistreuse, tenant un pays comme une épicerie. La Santé, combien ? Ah ? trop cher ! On rabiote. L’impôt sur la fortune ? Trop élevé, incitant à l’évasion fiscale ? On va arranger ça. La formule magique reste inchangée : les pauvres ne sont pas riches, mais ils sont si nombreux que leur prendre un peu, rien qu’un peu, ça rapporte beaucoup beaucoup.

Je parlais, au début de ma dérive, du partage binaire entre optimistes et pessimistes. Reste les réalistes, ou ceux qui s’essaient à donner du sens au réel, tel qu’ils le perçoivent. Exercice très instable d’équilibriste. Casse-gueule ! Arrêtons là pour aujourd’hui.

Notes:

  1. On peut revoir l’émission ici.
  2. En taxi, pris dans un embouteillage, l’écrivain Alexandre Vialatte, s’entendant dire par son voisin la sentencieuse phrase, lui réplique : « Non, il s’arrête tout seul ».
  3. Pléonasme aurait ironisé Jules Renard, comme dans son Journal : « Libre penseur. Penseur suffirait. »
  4. Prolongé par Nietzsche : « Deviens ce que tu es ».
  5. « Mélétos, tu m’accuses de pervertir la jeunesse. Sans doute nous savons ce qui constitue la perversité des jeunes gens. Nomme-s-en, si tu connais, qui, pieux d’abord, sages, économes, modérés, tempérants, laborieux, soient devenus par mes leçons, impies, violents, amis du luxe, adonnés au vin, efféminés ; qui enfin se soient livrés à quelque passion honteuse.

    – Oui, repartit Mélétos, j’en connais que tu as décidés à suivre tes avis plutôt que ceux de leur père, de leur mère.

    – J’avoue, répliqua Socrate, qu’ils ont suivi les avis que je leur donnais sur l’instruction morale de la jeunesse. C’est ainsi que pour la santé nous suivons les conseils des médecins plutôt que ceux de nos parents. Vous-mêmes Athéniens, dans les élections de généraux, ne préférez-vous pas à vos pères, à vos frères, à vous-mêmes, les citoyens jugés les plus habiles dans la profession des armes ?

    – Tel est l’usage, repartit Métélos ; et le bien général le demande.

    – Mais, ajouta Socrate, toi Métélos, qui vois que dans tout le reste les plus habiles obtiennent préférence et considération, explique comment tu peux solliciter la mort de Socrate, précisément parce qu’on le juge habile dans une partie essentielle, l’art de former l’esprit. »

    XénophonApologie de Socrate, pp.726727


Attentat de Barcelone : Kamel Daoud s’insurge contre le laxisme européen

Écrivain et journaliste algérien, Kamel Daoud s’est imposé, parmi d’autres trop rares dans le monde musulman, par son indépendance de jugement, la finesse de ses analyses et de son écriture. Tandis que nos médias se lamentent sans fin sur les abominations de Daesh, Kamel Daoud pointe ses réflexions sur leurs causes plutôt que sur leurs seuls effets. On ne saurait certes dénier les dimensions dramatiques des attentats. Mais leur mise en spectacle médiatique, l’étalage des témoignages multiples, les déclarations outrées ou va-t’en guerre, les recueillements et les prières publics, tout cela ne sert-il pas la stratégie publicitaire de terreur visée par l’État islamique ? En dénonçant l’Arabie saoudite comme « un Daesh qui a réussi », Kamel Daoud va précisément à contrecourant du dolorisme ambiant qui masque une géopolitique – celle de ce qu’on appelle l’Occident – schizophrène, absurde, meurtrière et sans fin. [GP]

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«L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi»

Par Kamel Daoud

Une pensée pour Barcelone. Mais après la compassion il est temps de s’interroger : Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh.

Le wahhabisme, radicalisme messianique né au XVIIIe siècle, a l’idée de restaurer un califat fantasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frappant : on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le principal mécène idéologique de la culture islamiste. Les nouvelles générations extrémistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées djihadistes. Elles ont été biberonnées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican islamiste avec une vaste industrie produisant théologiens, lois religieuses, livres et politiques éditoriales et médiatiques agressives.

Vifs remerciements à Omar Louzi, directeur du site Amazigh24, et à Kamel Daoud, qui ont volontiers autorisé la diffusion de cet article sur « C’est pour dire ».

Amazigh24.ma dont le siège est à Rabat se présente comme un site d’information généraliste, concernant le monde amazigh (relatif au peuple berbère et à sa langue) : Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Libye, Niger, Mali, Iles Canaries, Mauritanie, … et la diaspora amazigh en Amérique du Nord et en Europe… Un site participatif, indépendant, qui donne la parole à tous les Amazighs dans le monde… quels que soient leurs domaines d’activité : affaires, politique, culture. Le site se veut progressiste, humaniste, ouvert et tolérant.

On pourrait contrecarrer : Mais l’Arabie saoudite n’est-elle pas elle-même une cible potentielle de Daesh ? Si, mais insister sur ce point serait négliger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé religieux qui assure sa stabilité — et aussi, de plus en plus, sa précarité. Le piège est total pour cette famille royale fragilisée par des règles de succession accentuant le renouvellement et qui se raccroche donc à une alliance ancestrale entre roi et prêcheur. Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime.

 

Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaines de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée.

Il faut lire certains journaux islamistes et leurs réactions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies » ; les attentats sont la conséquence d’attaques contre l’Islam ; les musulmans et les arabes sont devenus les ennemis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la question palestinienne, le viol de l’Irak et le souvenir du trauma colonial pour emballer les masses avec un discours messianique. Alors que ce discours impose son signifiant aux espaces sociaux, en haut, les pouvoirs politiques présentent leurs condoléances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situation de schizophrénie totale, parallèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse sceptique sur les déclarations tonitruantes des démocraties occidentales quant à la nécessité de lutter contre le terrorisme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, comment empêcher les générations futures de basculer dans le djihadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses clergés, de sa culture et de son immense industrie éditoriale ?

Guérir le mal serait donc simple ? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Orient. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équilibre illusoire : On dénonce le djihadisme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le soutient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres.

Kamel Daoud





Président. « Dieu est avec nous » : pourvu qu’il ne nous oublie pas !

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© faber — 2017

Le jeune homme bien élevé s’est élevé au sommet. Il lui a fallu un beau culot, une confiance en soi confinant à un état supérieur, à une quasi-mystique. Ce regard bleu et droit recèle de l’élan, une foi, pour ne pas dire une certaine transcendance, ingrédients indispensables à tout conquérant du pouvoir. Vertu virile, donc plutôt mâle, qui sied moins aux dames – l’Histoire en témoigne, jusqu’à ses rares exceptions. Dans cette catégorie restreinte, son opposante en aura sans doute trop démontré dans sa mâlitude, là où elle n’a pas su / pu jouer dans une finesse plutôt accolée à la féminitude. Nous sommes là, pour une part, dans les stéréotypes du genre – mais pour une part seulement, sinon qu’en serait-il de nos précieuses différences femme / homme et de « celles-zé-ceux » du nouvel élu ?

Certes, je préfère avoir ici taillé ce portrait que celui de sa concurrente (qui a bien propulsé son adversaire en tant que repoussoir…) Nous n’en sommes pas quittes pour autant : dix millions d’électeurs ont voté pour l’extrême-droite ! Cette banalisation « du mal » recouvre le délabrement d’un «système» ignorant les inégalités criantes et nourrissant les extrêmes. Le cri ne serait-il donc pas encore assez puissant qu’il faille attendre le prochain coup ? Pour m’en tenir à ma zone géographique, en PACA et en Corse, l’extrême-droite a recueilli la plupart du temps un vote sur deux ! Même à Vitrolles où ils avaient pourtant déjà « essayé » les Mégret (1995), avec le désastre qui s’ensuivit ! Et malgré – ou à cause – les deux mandatures socialistes suivantes… Tel est le défi, probablement ultime, qu’aura à relever le nouveau président : redonner un contenu à ce qu’on appelle encore la République – en marche, ou en phase terminale.

Il l’a donc remporté, ce valeureux guerrier, ambitieux, volontariste et vainqueur. Ne le surestimons certes pas, sans pour autant nier cette farouche puissance de combattant, quelque chose de nietzschéen chez ce gosse de nantis, nanti lui-même de cette volonté de puissance rarement fournie avec la « cuiller d’argent » de la naissance – et qui fait les chefs autant que les tyrans.

Le beau gosse, de surcroît, a aussi connu la grâce de la Providence, ça ne s’invente pas : ainsi s’appelle ce bahut catho jouxtant la Cité scolaire d’Amiens, lycée public où j’ai passé mon bachot. Nous ne risquions donc pas de nous croiser, indépendamment de nos âges respectifs : les grilles de cette maison jésuitique en pierre de taille tenaient hermétiquement de murs de classes.

Le nouvel élu, jamais autrement élu, et cependant élu « des dieux » : celui du catholicisme « providentiel », depuis le collège même ; celui du protestantisme du philosophe Paul Ricœur auprès duquel il dit d’être frotté ; celui, plus matérialiste, de l’héritage familial – parents médecins qui lui offriront au Touquet la villa du couple (estimée à 1,4 millions d’euros, financée également par Brigitte, l’épouse et héritière des renommés chocolatiers amiénois).

Catho, proto, friqué… Le jeune homme a beau être héritier – on ne choisit pas ses origines – il a aussi du talent, quatrième pilier de son édification. D’abord de l’entregent – c’est-à-dire cette forme appliquée de la séduction –, qui propulse notre Rastignac picard vers les temples du pouvoir : Sciences Po’ 1, l’ENA, à défaut de Normal Sup’ où il a buté par deux fois. Ces formalités accomplies, il n’est pas bien difficile de frapper aux portes des banques et, tant qu’à faire, chez celle de Rothschild, la plus emblématique, voire caricaturale : frac, haut de forme et cigare…

Pour le « reste », quelques coups de piston – Minc, Attali, Hollande, etc. – et hop ! voilà comment se fabrique, ou se révèle, un « Imanou El » qui en hébreu veut dire « dieu avec nous » – tant qu’à faire.

Notes:

  1. Comme pour l’économie, hisser la politique au rang de science m’a toujours fait marrer !


Présidentielles. Pour Elzéard Bouffier, l’homme et ses arbres

L’Ange blanc, le Bourreau de Béthune et Roger Couderc en monsieur Loyal… Image plus que jaunie de la télé en noir & blanc. En couleur, sur écran plat et dans l’apparat des studios pompeux des grands moments vides, très peu pour moi. Devant l’affligeante partie de catch, j’ai tenu un quart d’heure, question de santé. De plus courageux m’ont résumé l’affaire, et ce matin, avec ma dose de radio, j’ai compris que j’en savais assez pour me dire que je n’avais rien perdu, surtout pas mon temps.

J’ai aussi cru comprendre que, sur le ring politico-télévisuel, l’une pratiquait en effet le catch – coups bas et appels à la vindicte de la salle (le Peuple !) ; tandis que l’autre s’essayait plutôt à la boxe, dite française en l’occurrence, donc sans exclure les coups de tatane. En gros, le combat était pipé, comme prévisible. D’un côté, un dogue qui jouait son va-tout dans la provoc, la hargne et les litanies mensongères ; de l’autre, un présidentiable se devant de la jouer plus fin. Ce ne lui fut pas bien difficile, au vu de la grossière charge opposée. De ce seul point de vue on ne peut déclarer le match nul, encore moins archinul. Car la forme aura parlé, l’emportant sur le fond. C’est presque toujours le propre des combats télévisés, portés à renforcer la binarité des comportements et des idées (quand il y en a) et, finalement, à sacrer le manichéisme comme seule mode de pensée.

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Un ni-ni non ambigu…

Partant de là, sans besoin d’en rajouter sur le spectacle lui-même, il semble qu’« on » ne soit pas plus avancé après qu’avant. Et aussi que le ni-ni ne représente en rien un troisième plateau à la balance binaire. L’enjeu demeure, sauf à considérer que « les jeux » sont faits. Il en fut ainsi, il y a peu, entre une naïve arrivée et un fada dangereux qui, depuis, sème le souk sur toute la planète. Car la démagogie peut « payer », surtout en monnaie de singe (en dollars comme en « nouveaux » francs).

Mais enfin : même si, hier soir, je me suis abstenu en fuyant l’affligeante joute démagogique, je me retrouve bien rattrapé le matin-même par l’évidence : faire l’autruche n’a jamais écarté le danger.

Mon vieux pote Elzéard Bouffier 1, dormait hier soir du sommeil du juste ; il n’a d’ailleurs pas la télé. Il s’est levé au petit matin, pour arpenter son pays, avec son sac de glands, sa barre de fer… Tandis que la veille, des postulants à gouverner la France, sinon le monde, n’ont pas même eu une parole pour évoquer le désastre écologique qui bouleverse la planète, menace l’humanité entière ! Elzéard, ce matin, comme hier et demain, plante ses chênes, ses hêtres et bouleaux. J’ai écrit ici que je voterai pour lui. Pour lui, en effet, je voterai. Au nom de l’Anarchie généreuse et comme disait un autre grand viveur, l’écrivain roumain Panaït Istrati : Pour avoir aimé la terre.

> Cadeau de Giono, le plus beau message à l’humanité (pdf) : Giono-L_Homme_qui_plantait_des_arbres

Notes:

  1. Lire ici, et .

Macron ou Le Pen ? Entre deux maux, il faut choisir le moindre 

Par Serge Bourguignon, simple citoyen
onreflechit@yahoo.fr

Je suis effaré par tous ces gens, y compris des gens que j’aime et j’estime, qui croient dur comme fer que Macron et Le Pen, c’est pareil. Et je suis encore plus effaré par ceux pour qui Macron, c’est pire que Le Pen ! Aurait-on atteint le degré zéro de la conscience politique ?

La soupe néolibérale, je ne la goûte guère. Elle détraque toujours plus notre bonne vieille Terre et ses habitants, en particulier nous autres les z’humains. Il n’est pas inutile de le rappeler. Mais j’aime encore moins la soupe FHaine, qui me fait vomir et qui hélas ! rencontre tellement d’écho aujourd’hui dans notre France : la candidate néofasciste (j’ai bien dit néo) a obtenu bien plus de voix que son père en 2002. Si la façade a été rénovée pour être plus «présentable», la réalité empiriquement observable n’est pas belle à voir. Ce parti reste un ramassis de pétainistes et le soi-disant gaulliste Philippot y est minoritaire. La gestion des municipalités FN est inquiétante, il y a beaucoup de témoignages à ce sujet pour qui veut savoir. Et n’oublions pas que l’amère Le Pen a participé au bal de l’extrême droite européenne le 27 janvier 2012, jour du 67e anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz !…

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© Ph. Reuters. Cliquer pour agrandir

Le Monde28.01.2012
C’était son premier bal à Vienne, mais aussi l’occasion de resserrer ses contacts avec d’autres dirigeants de l’extrême droite européenne. La candidate du Front national à l’élection présidentielle française, Marine Le Pen, était l’hôte de marque, vendredi 27 janvier dans l’ancien palais impérial de la Hofburg, du fringant Heinz-Christian Strache, chef du Parti de la liberté (FPÖ), qui affiche son ambition de devenir chancelier d’Autriche. Avant de valser avec les étudiants «combattants», adeptes de duels virils au sabre, la présidente du FN, en longue robe noire, a dû attendre que les forces de police aient éloigné des milliers de manifestants décidés à perturber la soirée. […]
Le bal des corporations estudiantines à Vienne est toujours un événement controversé. Principal réservoir de cadres du FPÖ, les Burschenschaften (de Bursch, jeune homme) comptent environ 4 000 membres, engagés leur vie durant dans des fraternités dont les noms – Aldania, Vandalia, Gothia, Silesia – cultivent une germanité mythique. L’une d’entre elles, Olympia, est considérée comme proche du néonazisme. […]
Cette année, les polémiques étaient d’autant plus vives que l’organisation du bal coïncidait avec le 67e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz.

Le FN aujourd’hui se présente comme le défenseur du peuple français contre la technocratique Union européenne. Ce qui plaît dans ce discours anti-UE, c’est qu’il offre un bouc-émissaire facile aux électeurs, leur évitant par là-même la fatigue de penser à des problèmes complexes qui ne peuvent se résoudre d’un coup de baguette magique.  Il y a plein d’inconvénients à être dans l’UE, mais il y a aussi quelques avantages. Et si l’on en sortait, il y aurait certes quelques avantages, mais quand même pas mal d’inconvénients. Mais pour séduire le bon peuple, on simplifie les choses, on lui fait miroiter des solutions miracles.

Ce que ne font jamais  les idéologues (qu’ils soient anti- ou pro-UE, d’ailleurs), et ceux qui boivent leurs paroles, c’est la part des choses. Or la réalité est toujours multiple et contradictoire : la contradiction est l’essence même du vivant. Mais nous vivons à l’époque de l’ordinateur roi et de la pensée binaire, et dans le cirque électoral la réalité est très souvent gommée d’un effet de manche, sans jamais être appréhendée dans sa complexité.

Comment ne pas voir qu’il sera plus facile de s’opposer à Macron président qu’à Le Pen ? C’est la soi-disant proche du peuple Le Pen qui demandait l’interdiction des manifs pendant le mouvement d’opposition à la loi travail, et non pas le banquier Macron. Il serait donc sage de choisir le moins nocif.

Citoyennes, citoyens, encore un effort pour être réellement républicains !

Rappel : Res publica signifie la chose publique, qui appartient à tous.

S.B. (29 avril 2017)
onreflechit@yahoo.fr



  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
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      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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