On n'est pas des moutons

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Mélenchon, l’homme qui ne plantait rien (ou qui plantait tout)

Jean-Luc-Melenchon

[Ph. Gerhard Valck, 2015, domaine public]

De la mélasse pré­si­den­tielle, que pour­rait-il sor­tir de bon ? Qu’ajouter à cette triste ques­tion ? « C’est pour dire » n’avait donc rien à dire sur ce cha­pitre. Sauf  à le consi­dé­rer sous la plume ins­pi­rée d’Eugène Pot­tier écri­vant L’Internationale : « Il n’est pas de sau­veurs suprêmes / Ni Dieu, ni César, ni Tri­bun ». L’air est aujourd’hui plu­tôt éven­té, mais le mes­sage reste d’une navrante actua­li­té. Ain­si m’est-il reve­nu l’autre soir (23/2/17) à la télé en regar­dant le spec­tacle mon­té autour de Jean-Luc Mélen­chon. 1

Mélen­chon, ce soir-là, n’a pas craint de se pré­sen­ter comme « un tri­bun » et même comme « le tri­bun du peuple ». Oui : « Je suis le tri­bun du peuple », a-t-il ren­ché­ri, modeste… On sait l’homme por­té à l’admiration de lui-même, qu’il clone à l’occasion par holo­gramme inter­po­sé, réus­sis­sant ain­si l’admirable syn­thèse du Spec­tacle à la fois poli­ti­cien & tech­no­lo­gique. « Miroir, mon beau miroir… », cette si vieille fas­ci­na­tion égo­cen­trique… De nos jours – à l’ère du tout média­tique – la conquête et l’exercice du pou­voir passent par la mise en spec­tacle du geste et de la parole, sur­tout de la parole. Il est signi­fi­ca­tif et cocasse que cette émis­sion de France 2 s’intitule Des Paroles et des Actes

Tan­dis que la poli­tique se résume au Verbe, à l’effet de tri­bune (pour tri­buns…), un gou­ver­ne­ment peut se res­treindre à un seul minis­tère, celui de la Parole. Cette pra­tique est, elle aus­si, vieille comme le monde poli­tique ; elle remonte même à la rhé­to­rique des Anciens, qui l’avaient éle­vée au rang du dis­cours phi­lo­so­phique. Disons qu’aujourd’hui, seul le dis­cours a sub­sis­té. Enfin, sur­tout le dis­cours, par­fois quelques idées. Aucun poli­ti­cien n’y échappe, sur­tout pas les can­di­dats à la pré­si­dence. Il peut être inté­res­sant, voire dis­trayant, de lire entre les lignes des ver­biages élec­to­raux, d’en décryp­ter aus­si les non-dits, à l’occasion expri­més par le corps – atti­tudes, gestes, tonalités.

À cet égard, la par­lure de Hol­lande ponc­tuée, et même truf­fée de « euh… », s’avère tout à fait révé­la­trice de sa gou­ver­nance à base d’hésitations, de doutes peut-être et de renon­ce­ments. 2 Celle de Mélen­chon, elle, si elle ne manque pas de souffle, res­pire peu et ne s’autorise aucun silence. Pas de place pour le doute ou le ques­tion­ne­ment dans cette parole péremp­toire, défi­ni­tive. Un pro­pos sou­vent abrupt, cas­sant, dont son auteur prend par­fois conscience ; alors, il tente de se reprendre par une pirouette, comme dans l’émission de jeu­di : « Eh, on peut plai­san­ter, je suis méri­dio­nal… il y a du Pagnol en moi ! » Ouais… Et du Gio­no aussi ?

Car Mélen­chon doit se prou­ver en huma­niste  3, ce qui ne lui semble donc pas si natu­rel… Voi­là qu’arrive l”« invi­té sur­prise » – tou­jours dans la même émis­sion –, le comé­dien Phi­lippe Tor­re­ton  4 Or, il a appor­té, pour l’offrir à Mélen­chon, le livre de Jean Gio­no, L’Homme qui plan­tait des arbres. « [Un livre] fon­da­men­ta­le­ment immo­ral ! », lance tout aus­si­tôt Mélen­chon. Éton­ne­ment du comé­dien, qui s’explique néan­moins sur le sens de ce choix lié à l’urgence éco­lo­gique, en lit un pas­sage et se lève pour l’offrir au poli­ti­cien du jour, que l’on relance : alors, quelle immo­ra­li­té ? « L’immoralité, lance Mélen­chon, vient du fait que cette his­toire est écrite pen­dant la guerre, et que quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! »

L’ancien mili­taire – non : mili­tant trots­kyste, diri­geant de l’OCI (Orga­ni­sa­tion com­mu­niste inter­na­tio­na­liste) de Besan­çon (1972-79 selon Wiki­pé­dia), a lâché sa leçon de morale, celle du poli­ti­cien pro­fes­sion­nel qu’il n’a ces­sé d’être – puisque c’est un « métier ». Et ain­si de reprendre, en les sous-enten­dant, les accu­sa­tions vichystes et col­la­bo­ra­tion­nistes à l’encontre de Gio­no. Lequel avait pris le fusil à baïon­nette, enfin celui qu’on lui avait mis d’office dans les mains, dès jan­vier 1915, pour ses vingt ans, direc­tion la Somme, Ver­dun, le Che­min des dames, où il n’est « que » gazé alors qu’il y perd son meilleur ami et tant d’autres. Cho­qué par l’horreur de la guerre, les mas­sacres, la bar­ba­rie, l’atrocité de ce qu’il a vécu dans cet enfer, il devient un paci­fiste convain­cu. Jusques et y com­pris la seconde grande bar­ba­rie. En 1939, s’étant pré­sen­té au centre de mobi­li­sa­tion, il est arrê­té et déte­nu deux mois pour cause de paci­fisme (Il avait signé le tract « Paix immé­diate » lan­cé par l’anarchiste Louis Lecoin). Durant la guerre, il conti­nue à écrire et publie des articles dans des jour­naux liés au régime de Vichy. A la Libé­ra­tion, il est arrê­té, mais relâ­ché cinq mois plus tard sans avoir été incul­pé. 5

J’en reviens à notre sujet, sans m’en être vrai­ment éloi­gné, je crois. En refu­sant de consi­dé­rer pour ce qu’il est, le mes­sage pro­fond – éco­lo­giste avant la lettre, huma­niste et uni­ver­sel – de L’Homme qui plan­tait des arbres, pour pla­cer sa parole mora­li­sa­trice, le patron de La France insou­mise s’érige en Fou­quier-Tin­ville du Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire. Il tranche. Il se pose en garant du « pur et dur », lui que les guerres ont heu­reu­se­ment épar­gné, qui n’a pas eu à résis­ter – l’arme à la main –, ni même à s’insoumettre. Lui qui, certes, connut les tran­chées du Par­ti socia­liste durant 32 ans (1976-2008) et, tour à tour, les affres du conseiller géné­ral de Mas­sy (1998-2004), du séna­teur de l’Essonne (2004-2010), du ministre sous Chi­rac-Jos­pin (2000-2002), du pré­sident du Par­ti de gauche (2009-2014), du dépu­té euro­péen depuis 2009. Que de com­bats héroïques, à mains nues cette fois ! (Quelle belle retraite en pers­pec­tive aus­si, non ?)

Il en a usé de la dia­lec­tique, de la stra­té­gie, de la tac­tique ! Il en a mâché de la parole ver­bale ! Tout ça pour rabais­ser le débat poli­tique à un cal­cul poli­ti­cien minable. Pour­tant, il l’assure :

– « À mon âge, je fais pas une car­rière ; je veux pas gâcher, détruire ; j’ai de la haine pour per­sonne ; il faut convaincre ! J’ai jamais été mélen­cho­niste ! [sic]

– Alors vous seriez prêt à vous reti­rer devant Benoît Hamon ?

Pour­quoi pas lui ? J’ai 65 ans, je veux pas dila­pi­der ! [re-sic]»

Alors Tor­re­ton, deve­nu pâle, semble jeter l’éponge. Non pas tant qu’il se soit dégon­flé, comme il a été dit, de lui poser LA ques­tion pour laquelle il avait été l’« invi­té sur­prise ». Non, on dirait plu­tôt qu’il com­prend alors que c’est cuit, que Mélen­chon ne démor­dra pas, que sa « voca­tion », son « métier » c’est de s’opposer, de bai­gner dans ce mari­got où il se com­plaît, où son égo enfle avec délice. Un demi-siècle de « métier » n’empêche pas, à l’évidence, de s’agripper à une pué­rile dia­lec­tique de cour d’école.

Et dès le len­de­main de l’émission, il pré­ten­dait sans ambages ne pas se sou­ve­nir d’avoir par­lé de rap­pro­che­ment avec le can­di­dat socia­liste. « J’ai dit ça hier soir ? Je ne m’en rap­pelle pas ! » a-t-il assu­ré. À la sor­tie d’un déjeu­ner avec le secré­taire natio­nal du PCF, Pierre Laurent, il a reje­té l’idée d’un ras­sem­ble­ment : « Ça n’a pas de sens aujourd’hui. De quoi parle-t-on ? Benoît Hamon dit qu’il pro­pose sa can­di­da­ture. Moi aus­si. Si vous vou­lez que le pro­gramme s’applique, la meilleure des garan­ties, c’est moi ! » Ain­si, pour lui, la ques­tion d’un ral­lie­ment ne se pose même pas. « Non, faut pas rêver, ça n’aura pas lieu. D’ailleurs, per­sonne ne le pro­po­sait », a-t-il asséné.

Le trots­kyste est reve­nu au galop : « Faut pas comp­ter sur nous pour aller faire l’appoint d’une force poli­tique qui a du mal à remon­ter sur le che­val ». Aurait-il donc choi­si « objec­ti­ve­ment » l’option Marine Le Pen ? 6 Ira-t-il ain­si jusqu’à refu­ser toute col­la­bo­ra­tion avec ce qui reste de la social-démo­cra­tie, sous enten­du avec Benoît Hamon, puisqu’investi par le Par­ti socia­liste ? Ou encore, estime-t-il que Macron va l’emporter, que l’affaire est pliée et que sa planche de salut, par consé­quent, réside encore et tou­jours dans les délices de l’éternelle oppo­si­tion, dans un hors-sol en quelque sorte, à l’abri de toute impu­re­té, de tout compromis.

Comme si la démo­cra­tie ce n’était pas l’art sub­til des arran­ge­ments accep­tables par le plus grand nombre – jamais par tous, évi­dem­ment. Comme si la vie même ne rele­vait pas en per­ma­nence de ses com­bi­nai­sons com­plexes, ni blanches ni noires. La pre­mière – la démo­cra­tie – se compte en siècles, par­fois seule­ment en années ; quelques semaines peuvent suf­fire à l’anéantir. La vie, elle, remonte à des mil­lions d’années ; elle reste à la mer­ci de la bêtise des humains.

Si je vote, ce sera pour Elzéard Bouf­fier, qui plan­tait des arbres.


En prime, le très beau film d’animation d’après le récit de Jean Gio­no, dit par Phi­lippe Noi­ret, réa­li­sé par Fré­dé­ric Back (1924-2013), Cana­da 1987. L’Homme qui plan­tait des arbres a rem­por­té l’Oscar du meilleur court métrage décer­né par l’Academy of Motion Pic­ture Arts and Sciences de Los Angeles, aux États-Unis, le 11 avril 1988.

Notes:

  1. Je dis bien spec­tacle, au sens de Guy Debord et sa Socié­té du spec­tacle (1967); c’est-à-dire au sens de la sépa­ra­tion entre réa­li­té et idéo­lo­gie, entre la vie et sa repré­sen­ta­tion. Dans ce sens la socié­té est deve­nue « une immense accu­mu­la­tion de spec­tacles », pro­lon­ge­ment de l’« immense accu­mu­la­tion de mar­chan­dises » énon­cée par Marx dans Le Capi­tal. Au « féti­chisme de la mar­chan­dise » (et des finances), puis à celui du Spec­tacle, il y aurait lieu aujourd’hui d’ajouter, à la façon d’un Jacques Ellul, le féti­chisme tech­no­lo­gique.
  2. Sur cette adé­qua­tion idéale « paroles/actes », voir ici mon article de 2014 sur Jau­rès.
  3. « Droit-de-l’hommiste », il est sans doute, car cela relève encore de la parole poli­tique, dif­fé­rente du sens de l’humain. Je me garde d’aborder ici le cha­pitre de ses tro­pismes lati­nos envers Cha­vez et les Cas­tro – sans par­ler de Pou­tine.
  4. De gauche, éco­lo­giste, il tient actuel­le­ment le rôle-titre dans La résis­tible Ascen­sion d’Arturo Ui, de Brecht – que j’ai vue et appré­ciée il y a peu à Mar­seille ; pièce ô com­bien actuelle sur le fas­cisme pré­sen­té en l’occurrence comme « résis­tible »… espé­rons !
  5. Dès 1934, Gio­no avait affir­mé un paci­fisme inté­gral ancré en pro­fon­deur dans ses sou­ve­nirs d’atrocités de la Grande Guerre. Le titre de son article paci­fiste publié dans la revue Europe en novembre 1934 « Je ne peux pas oublier » atteste de cette empreinte indé­lé­bile de la guerre dont il refuse toute légi­ti­ma­tion, même au nom de l’antifascisme. Il affirme dans « Refus d’obéissance », en 1937, que si un conflit éclate, il n’obéira pas à l’ordre de mobi­li­sa­tion.
  6. Rap­pel : Jusqu’à l’avènement d’Hitler, l’objectif prin­ci­pal du Par­ti com­mu­niste alle­mand demeu­rait la des­truc­tion du Par­ti social-démo­crate. Voir à ce sujet Sans patrie ni fron­tières, de Jan Val­tin, impla­cable témoi­gnage d’un marin alle­mand sur le sta­li­nisme en action. Ed. J-C Lat­tès, 1975.



Trente minutes pour « se brosser le cerveau »… et repenser la démocratie

David Van Rey­brouck (Bruges, 1971) a étu­dié l’archéologie et la phi­lo­so­phie. Ce qui peut être utile pour aller au fond des choses et réflé­chir. Et aus­si pour pas­ser à l’acte, geste plus rare. Sur­tout lorsqu’il s’agit de repen­ser la démo­cra­tie à l’heure où celle-ci se porte au plus mal, en par­ti­cu­lier là où elle est cen­sée gou­ver­ner – ce verbe qui a don­né le mot gou­ver­nail… On le déplore, hélas, dans les cirques élec­to­raux qui achèvent de dis­cré­di­ter le spec­tacle poli­ti­cien, en Europe comme aux Etats-Unis.

En 2011, David Van Rey­brouck lance le G1000, un som­met et une orga­ni­sa­tion de citoyens qui sert main­te­nant de plate-forme d’innovation démo­cra­tique en Bel­gique. Il y pro­meut la démo­cra­tie déli­bé­ra­tive – ou par­ti­ci­pa­tive. L’idée n’est pas neuve – elle remonte même à la Grèce antique [voir ici] –, mais se trouve ain­si vivi­fiée par une remise à jour avec pra­tique directe à par­tir du tirage au sort d’un groupe d’information, de réflexion et de déci­sion. Sa réflexion se nour­rit de ces pra­tiques et de maintes obser­va­tions et consi­dé­ra­tions – notam­ment sur la paix inté­rieure de cha­cun. En quoi, elle peut pré­tendre à une por­tée universelle.

Ces trente minutes de vidéo [docu­ment de Télé­ra­ma] valent le coup ; d’autant qu’elles per­mettent aus­si une belle rencontre.

• On peut lire aus­si : Contre les élec­tions de David van Rey­brouck, Actes Sud, 220 pp., 9,50 €.


Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Com­ment ne pas en rajou­ter, inuti­le­ment, à ce flot média­tique mon­dial déver­sé à pro­pos de Trump et de son élec­tion ? Car le nom­bril du monde, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capi­tale du Capi­tal 1. Qu’un his­trion mil­liar­daire en prenne les gou­vernes, c’est dans « l’ordre des choses ». Dans un cer­tain ordre de cer­taines choses : celles de l’argent-roi en par­ti­cu­lier, de la crois­sance à tout-va, de l’exploitation sans bornes des res­sources natu­relles et des humains entre eux. Le cli­mat pla­né­taire n’est vrai­ment pas bon.

La nou­veau­té, cette fois, c’est que les Cas­sandre de tous poils en sont res­tés sur le cul. Tous médias confon­dus, ana­lystes, pré­vi­sion­nistes, son­deurs n’avaient envi­sa­gé « le pire » que sous l’angle qua­si anec­do­tique, une vision cau­che­mar­desque aus­si­tôt refou­lée, comme pour mieux en conju­rer l’éventualité. C’était impen­sable.

Tel­le­ment impen­sable que cet « ordre des choses » com­man­dait de ne pas y pen­ser. L’impensable résul­tait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet orga­nique du « clan Clin­ton », rejet tri­pal – car vécu au plus pro­fond d’êtres frus­trés éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, cultu­rel­le­ment. Trump va sans doute les « trum­per », puisque c’est un ban­dit poli­tique qui a su les séduire (au sens pre­mier : Détour­ner du vrai, faire tom­ber dans l’erreur) en sachant leur par­ler, avec le lan­gage de la vul­ga­ri­té dans lequel ledit peuple a la fai­blesse de se com­plaire et de se reconnaître.

Et cela, à l’opposé des « élites », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réa­li­té vécue en dehors des sphères de l’entre-soi. On peut mettre dans ce panier des « ins­truits cons ». 2 Dans cette caté­go­rie, on met­tra notam­ment la « classe » des jour­na­listes et assi­mi­lés. Je mets le mot entre guille­mets car il n’est pas exact, pas juste, en ce sens qu’il dési­gne­rait un ensemble homo­gène ; ce n’est pas le cas, car il faut consi­dé­rer les excep­tions, même si elles sont plu­tôt rares, sur­tout aux Etats-Unis. Par­mi elles, Michael Moore. Il a été l’un des rares à pres­sen­tir la vic­toire de Trump, dès le mois de juillet dans un article sur son site inti­tu­lé « Cinq rai­sons pour les­quelles Trump va gagner » 3.

moore-trump

Le réa­li­sa­teur 4 pré­voyait notam­ment une sorte de « Brexit de la Cein­ture de rouille », en réfé­rence aux États de la région à l’industrie sinis­trée des Grands Lacs tra­di­tion­nel­le­ment démo­crates et qui pour­tant ont élu des gou­ver­neurs répu­bli­cains depuis 2010. Selon Moore, cet arc est « l’équivalent du centre de l’Angleterre. Ce pay­sage dépri­mant d’usines en décré­pi­tude et de villes en sur­sis est peu­plé de tra­vailleurs et de chô­meurs qui fai­saient autre­fois par­tie de la classe moyenne. Aigris et en colère, ces gens se sont fait duper par la théo­rie des effets de retom­bées de l’ère Rea­gan. Ils ont ensuite été aban­don­nés par les poli­ti­ciens démo­crates qui, mal­gré leurs beaux dis­cours, fri­cotent avec des lob­byistes de Gold­man Sachs prêts à leur signer un beau gros chèque ».

Cette « pro­phé­tie » s’est réa­li­sée mar­di… D’ailleurs ce n’est pas une pro­phé­tie mais la déduc­tion d’une ana­lyse de ter­rain propre à la démarche de Moore. 5

Recon­nais­sons aus­si à un jour­na­liste fran­çais, Ignia­cio Ramo­net (ex-direc­teur du Monde diplo­ma­tique), d’avoir lui aus­si pen­sé l’« impen­sable ». Le 21 sep­tembre, il publiait sur le site Mémoire des luttes, un article sous le titre « Les 7 pro­po­si­tions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la crise dévas­ta­trice de 2008 (dont nous ne sommes pas encore sor­tis), plus rien n’est comme avant nulle part. Les citoyens sont pro­fon­dé­ment déçus, désen­chan­tés et déso­rien­tés. La démo­cra­tie elle-même, comme modèle, a per­du une grande part de son attrait et de sa crédibilité.

[…]

« Cette méta­mor­phose atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague popu­liste rava­geuse, incar­née à l’époque par le Tea Par­ty. L’irruption du mil­liar­daire Donald Trump dans la course à la Mai­son Blanche pro­longe cette vague et consti­tue une révo­lu­tion élec­to­rale que nul n’avait su pré­voir. Même si, appa­rem­ment, la vieille bicé­pha­lie entre démo­crates et répu­bli­cains demeure, en réa­li­té la mon­tée d’un can­di­dat aus­si aty­pique que Trump consti­tue un véri­table trem­ble­ment de terre. Son style direct, popu­la­cier, et son mes­sage mani­chéen et réduc­tion­niste, qui sol­li­cite les plus bas ins­tincts de cer­taines caté­go­ries sociales, est fort éloi­gné du ton habi­tuel des poli­ti­ciens amé­ri­cains. Aux yeux des couches les plus déçues de la socié­té, son dis­cours auto­ri­ta­ro-iden­ti­taire pos­sède un carac­tère d’authenticité qua­si inau­gu­ral. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irri­tés par le « poli­ti­que­ment cor­rect » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accu­sé de « raciste ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et per­çoivent que la « parole libé­rée » de Trump sur les His­pa­niques, les Afro-Amé­ri­cains, les immi­grés et les musul­mans comme un véri­table soulagement.

[…]

« A cet égard, le can­di­dat répu­bli­cain a su inter­pré­ter, mieux que qui­conque, ce qu’on pour­rait appe­ler la « rébel­lion de la base ». Avant tout le monde, il a per­çu la puis­sante frac­ture qui sépare désor­mais, d’un côté les élites poli­tiques, éco­no­miques, intel­lec­tuelles et média­tiques ; et de l’autre côté, la base popu­laire de l’électorat conser­va­teur amé­ri­cain. Son dis­cours anti-Washing­ton, anti-Wall Street, anti-immi­grés et anti-médias séduit notam­ment les élec­teurs blancs peu édu­qués mais aus­si – et c’est très impor­tant –, tous les lais­sés-pour-compte de la glo­ba­li­sa­tion économique. »

Ramo­net détaille ensuite les « sept mesures » en ques­tion, que je vous invite à connaître pour mieux com­prendre en quoi les outrances de Trump – mise en avant, en effet, par le média­tisme mou­ton­nier et spec­ta­cu­laire – n’ont pu gom­mer le réa­lisme de ses pro­po­si­tions auprès des plus concer­nés, les lais­sés pour compte du libé­ra­lisme sau­vage et ravageur.

Mer­cre­di soir au JT de 20 heures sur France 2, Marine Le Pen n’a pas man­qué de tirer son épingle de ce jeu brouillé, devant un jour­na­liste en effet bien for­ma­té selon la pen­sée domi­nante, à l’image du « tout Clin­ton » por­tée par la fan­fare médiatique.

Pour la pré­si­dente du Front natio­nal,  « la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment de res­pec­ter la volon­té du peuple. Et si les peuples réservent autant de sur­prises, der­niè­re­ment, aux élites, c’est parce que les élites sont com­plè­te­ment décon­nec­tées. C’est parce qu’elles refusent de voir et d’entendre ce que les peuples expriment. [… ces peuples] « on les nie, on les méprise, on les moque bien sou­vent. Et ils ne veulent pas qu’une petite mino­ri­té puisse déci­der pour eux ». Tout cela envoyé en toute séré­ni­té, sur la petite musique des « élites et du peuple » façon FN, une musi­quette qui en dit beau­coup sur les enjeux de l’élection de l’an prochain.

Notes:

  1. Les bourses du monde se sont « res­sai­sies » en quelques heures…
  2. C’était l’expression de mon père pour dési­gner les poli­ti­ciens et les tech­no­crates ; je la trouve juste, et je suis fier de citer ma source…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notam­ment Roger et moi (sur la crise dans l’automobile) ou encore Bow­ling for Colum­bine (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de masse états-uniens, comme les autres ailleurs, reflètent cette sépa­ra­tion élite/peuple ; autre­ment dit entre ceux qui parlent « du peuple » (les ana­lystes dis­tin­gués se pla­çant en posi­tion haute…), et ceux qui parlent « au peuple » (le plus sou­vent, hélas, les chaînes « popu­laires » – celles des télés-réa­li­té chères à Trump – et les « tabloïds », chantres du diver­tis­se­ment vul­gaire). On retrouve là aus­si le cli­vage entre jour­na­lisme de ter­rain et jour­na­lisme assis. Ce qui me rap­pelle une sen­tence émise par un confrère afri­cain : « Il vaut mieux avoir de la pous­sière sous les semelles que sous les fesses » ! À ce pro­pos, on aura noté que nos médias hexa­go­naux ont dépla­cé des cohortes de jour­na­listes-pro­phètes pour « cou­vrir » l’élection états-unienne. Et, où se sont-ils amas­sés, ces chers jour­na­listes : dans le nom­bril du nom­bril du monde, à Man­hat­tan, par­di ! En avez-vous lu, vu et enten­du depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michi­gan), à Baton Rouge (Loui­siane), à Ama­rillo (Texas) ?… par exemple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa fac­ture for­melle est plu­tôt clas­sique : pas besoin de faire des numé­ros de cla­quettes quand le fond l’emporte d’une manière aus­si magis­trale. Au départ, l’histoire ordi­naire d’un père et d’une fille que la vie « moderne » a éloi­gnés, jusqu’à les rendre étran­gers l’un à l’autre. His­toire banale, sauf que les per­son­nages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui menace sa fille, prise dans l’absurde tour­billon du monde mor­ti­fère du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­dise mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­rable – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tance cri­tique por­tée par l’humour et, plus encore, par la déri­sion, pla­nètes deve­nues inat­tei­gnables à cette jeune femme froide, réfri­gé­rée, fri­gide. Com­ment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absente, l’oreille col­lée au por­table, habillée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sourires ?

De ce nau­frage annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­foque, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­dingue, qui fout la honte à cette jeune femme for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ristes – bref, le spec­tacle de l’« actu ». Il débarque donc dans son uni­vers de morgue, armé d’une per­ruque, de fausses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sourde à la vie vivante, abs­traite comme de l’art « contem­po­rain », mar­chan­dise elle-même, au ser­vice du monde mar­chand, de la finance qui tue le tra­vail et les hommes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumière de l’écran, des per­son­nages, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée comme l’humanité tout entière, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le monde rem­pla­cé par son spectacle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les masques, dénonce les jeux de sur­face minables, rap­pelle à l’impé­rieuse et pro­fonde urgence de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce monde du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lutte des requins contre les sardines…

…n’allez sur­tout pas à la ren­contre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remettre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­siste den­taire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.


Boues rouges dans les calanques de Marseille : Royal rejette la responsabilité sur Valls

Les mon­ti­cules de boues rouges reje­tées par l’usine d’alumine Alteo de Gar­danne, qui recouvrent les fonds marins du Parc natio­nal des calanques (Bouches-du-Rhône), inquiètent les spé­cia­listes, mais aus­si les défen­seurs de l’environnement.

boues-rouges-calanques-marseille

Les déchets liés à la fabri­ca­tion de l’alumine sont reje­tés en mer par un tuyau long de 50 km. Des mil­lions de tonnes de « boues rouges » conte­nant métaux lourds, élé­ments radio­ac­tifs et arse­nic sont accu­mu­lés au fond de la Médi­ter­ra­née, dans le Parc natio­nal des Calanques. [Tha­las­sa-F3]

La ministre de l’Environnement, Ségo­lène Royal, inter­ro­gée sur le rejet de ces déchets en mer, a impu­té à son Pre­mier ministre l’absence de lutte contre ce fléau : elle assure avoir vou­lu les inter­dire, mais que  « Manuel Valls a déci­dé le contraire ».  « C’est inad­mis­sible », assène la ministre devant la camé­ra de « Tha­las­sa », dif­fu­sé ven­dre­di 2 sep­tembre sur France 3.

Un permis de polluer pour six ans

Le pré­fet de la région Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur a auto­ri­sé en décembre la socié­té Alteo à pour­suivre l’exploitation de ses usines sur le site de Gar­danne et à reje­ter en mer, pen­dant six ans, les effluents aqueux résul­tant de la pro­duc­tion d’alumine. La déci­sion avait pour­tant été aus­si­tôt dénon­cée par Ségo­lène Royal, rap­pelle Le Monde.

La déci­sion d’interdire ces déchets incombe au chef du gou­ver­ne­ment, affirme Ségo­lène Royal :   »[Manuel Valls] a pris cette déci­sion. Il a don­né l’ordre au pré­fet, donc le pré­fet a don­né l’autorisation. Je ne peux pas don­ner un contre-ordre », ajoute-t-elle.

[Source : Fran­cein­fo, 30/8/16]



Tchernobyl. L’inavouable bilan humain et économique

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 5 

logo55Le bilan humain et éco­no­mique de la catas­trophe de Tcher­no­byl est qua­si impos­sible à réa­li­ser. L’accident résulte en grande par­tie de la faillite d’un régime basé sur le secret ; un sys­tème à l’agonie qui s’est pro­lon­gé cinq ans après l’accident, puis qui a tra­ver­sé une période des plus trou­blées, pour abou­tir fina­le­ment à des sys­tème de gou­ver­ne­ment plus ou moins para-maf­fieux – qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Bié­lo­rus­sie ou de la Rus­sie. Dans de tels sys­tèmes cor­rom­pus, les lob­bies nucléaires ont eu beau jeu de main­te­nir leur emprise sur ce sec­teur mili­ta­ro-indus­triel – comme au « bon vieux temps » de l’URSS.

Victoire ! Une banderole apposée sur le réacteur éventré proclame que "le peuple soviétique est plus fort que l'atome" tandis qu'un drapeau rouge est fixé au sommet de la tour d'aération de la centrale à l'issue des travaux de déblaiement. [Tass]

Vic­toire ! Une ban­de­role appo­sée sur le réac­teur éven­tré pro­clame que « le peuple sovié­tique est plus fort que l’atome » tan­dis qu’un dra­peau rouge est fixé au som­met de la tour d’aération de la cen­trale à l’issue des tra­vaux de déblaie­ment. [Tass]

Les vic­times n’ont pas été comp­ta­bi­li­sées, elles ne figurent sur aucun registre offi­ciel. Éta­blir un bilan non tru­qué des vic­times directes et indi­rectes, des malades et de leur degré d’affection demeure donc impos­sible. De même pour ce qui est du coût social lié à l’abandon de domi­ciles et de ter­ri­toires, aux familles phy­si­que­ment, psy­cho­lo­gi­que­ment, émo­tion­nel­le­ment anéan­ties. À jamais. Car rien de tels drames n’est répa­rable. Seules des esti­ma­tions peuvent être ten­tées, plus ou moins fon­dées, plus ou moins catas­tro­phistes ou, au contraire, sciem­ment minimisées.

Concer­nant le nombre de morts, les chiffres de l’AIEA (Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique) sont plus que dou­teux ; cet orga­nisme, rat­ta­ché à l’ONU, est en effet lié au lob­by nucléaire inter­na­tio­nal qu’il finance notoi­re­ment. 1 Il faut aus­si savoir que l’OMS (Orga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té) lui est inféo­dée, ce qui rend éga­le­ment sus­pectes toutes ses études sur le domaine nucléaire.…

À défaut d’autres études cré­dibles, consi­dé­rons celles de l’AIEA pour ce qu’elles sont : des indi­ca­tions à prendre avec la plus grande pru­dence. Ain­si, de 2003 à 2005, l’AIEA a réa­li­sé une étude d’où il res­sort que sur le mil­lier de tra­vailleurs for­te­ment conta­mi­nés lors de leurs inter­ven­tions durant la catas­trophe, « seule­ment » une tren­taine sont morts direc­te­ment. Quant aux liqui­da­teurs, l’AIEA pré­tend qu’ils ont été expo­sés à des doses rela­ti­ve­ment faibles, « pas beau­coup plus éle­vées que le niveau natu­rel de radia­tion.  »…

S’agissant des 5 mil­lions d’habitants qui ont été expo­sés à de « faibles doses », l’étude recon­naît un nombre très éle­vé des can­cers de la tyroïde chez les enfants – 4.000 direc­te­ment impu­tables à la catas­trophe. L’Agence admet tou­te­fois que la mor­ta­li­té liée aux can­cers pour­rait s’accroître de quelques pour-cents et entraî­ner « plu­sieurs mil­liers  » de décès par­mi les liqui­da­teurs, les habi­tants de la zone éva­cuée et les rési­dents de la zone la plus touchée,

Tchernobyl-radioactivite

Sans légende… [dr]

Ce bilan offi­ciel est for­te­ment contes­té par cer­tains cher­cheurs. En 2010, l’Académie des sciences de New York a publié un dos­sier à par­tir de tra­vaux menés par des cher­cheurs de la région de Tcher­no­byl. Ils contestent for­te­ment l’étude de l’AIEA, aus­si bien s’agissant du nombre de per­sonnes affec­tées que de l’importance des retom­bées radio­ac­tives. Ain­si, il y aurait eu en réa­li­té 830.000 liqui­da­teurs et 125.000 d’entre eux seraient morts. Quant aux décès dus à la dis­per­sion des élé­ments radio­ac­tifs, il pour­rait s’élever au niveau mon­dial à près d’un mil­lion au cours des 20 ans ayant sui­vi la catas­trophe. Cette esti­ma­tion semble cepen­dant invrai­sem­blable – on l’espère.

Green­peace a aus­si publié un rap­port réa­li­sé par 60 scien­ti­fiques de Bié­lo­rus­sie, d’Ukraine et de Rus­sie. Le docu­ment pré­cise que « les don­nées les plus récentes indiquent que [dans ces trois pays] l’accident a cau­sé une sur­mor­ta­li­té esti­mée à 200 000 décès entre 1990 et 2004. »

On le voit, les écarts éva­lua­tifs sont à l’image des enjeux qui s’affrontent autour de ce type de catas­trophes. Des diver­gences sem­blables appa­raissent éga­le­ment au Japon entre oppo­sants (la majo­ri­té de la popu­la­tion) et par­ti­sans du nucléaire (gou­ver­nants et industriels).

Quant au coût éco­no­mique, il est plus objec­ti­vable que le coût humain à pro­pre­ment par­ler ; même si l’un et l’autre ne devraient pas être dis­so­ciés.

Le n° de mars comprend un intéressant dossier sur le nucléaire.

Le n° de mars com­prend un inté­res­sant dos­sier sur le nucléaire.

Plu­sieurs esti­ma­tions ont été réa­li­sées, abou­tis­sant à des mon­tants situés entre 700 et 1 000 mil­liards de dol­lars US – entre 600 et 900 mil­lions d’euros. 2

Un des der­niers rap­ports émane de Green Cross Inter­na­tio­nal. 3 Il prend en compte :
– les coûts directs : dégâts cau­sés à la cen­trale elle-même et dans ses envi­rons, perte de mar­chan­dises et effets immé­diats sur la santé ;
– les coûts indi­rects : retrait de la popu­la­tion de la zone conta­mi­née et consé­quences socié­tales liées à la vie des per­sonnes expo­sées aux radia­tions ain­si que leurs enfants.

La Bié­lo­rus­sie estime à 235 mil­liards d’USD les coûts engen­drés par les dom­mages subis pour les années 1986 à 2015 et à 240 mil­liards d’USD pour l’Ukraine. Ces mon­tants n’incluent pas les coûts liés à la sécu­ri­té, l’assainissement et la main­te­nance de la cen­trale désor­mais arrê­tée ain­si que les coûts actuels pour la mise en place du nou­veau sar­co­phage ; ceux-ci sont pris en charge par les gou­ver­ne­ments des nations concer­nées, sou­te­nus par l’Union Euro­péenne, les États-Unis et d’autres pays. Pour les habi­tants ayant dû quit­ter leur mai­son, des fonds (dont le mon­tant n’est pas connu) ont été déblo­qués, des pro­grammes sociaux et des aides médi­cales mis en place. Mais cha­cun a sans doute essuyé bien plus de pertes dues à l’effondrement de l’économie et subi des séquelles sani­taires et psy­cho­lo­giques impos­sibles à chiffrer.

Le nucléaire pour la bombe
Ne pas perdre de vue que le nucléaire dit « civil » est d’origine mili­taire et le reste d’ailleurs, tant qu’il ser­vi­ra à four­nir le plu­to­nium des­ti­né à fabri­quer les bombes ato­miques. Rap­pe­lons aus­si que le Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique (CEA) 4 fut créé par De Gaulle à la Libé­ra­tion, avec mis­sion de pour­suivre des recherches scien­ti­fiques et tech­niques en vue de l’utilisation de l’énergie nucléaire dans les domaines de la science (notam­ment les appli­ca­tions médi­cales), de l’industrie (élec­tri­ci­té) et de la défense nationale.

De son côté Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’Union sovié­tique, et aujourd’hui pré­sident de la Croix verte inter­na­tio­nale (Green Cross) a connu son « che­min de Damas » en 1986 : « C’est la catas­trophe de Tcher­no­byl qui m’a vrai­ment ouvert les yeux : elle a mon­tré quelles pou­vaient être les ter­ribles consé­quences du nucléaire, même en dehors d’un usage mili­taire. Cela per­met­tait d’imaginer plus clai­re­ment ce qui pour­rait se pas­ser après l’explosion d’une bombe nucléaire. Selon les experts scien­ti­fiques, un mis­sile nucléaire tel que le SS-18 repré­sente l’équivalent d’une cen­taine de Tcher­no­byl. » (Tcher­no­byl, le début de la fin de l’Union sovié­tique, tri­bune dans Le Figa­ro, 26/04/2006)

Par com­pa­rai­son, l’accident de Fuku­shi­ma, com­pre­nant la décon­ta­mi­na­tion et le dédom­ma­ge­ment des vic­times, pour­rait n’atteindre « que » 100 mil­liards d’euros. Ce mon­tant émane de l’exploitant Tep­co et date de 2013 ; il relève de l’hypothèse basse et ne com­prend pas les charges liées au déman­tè­le­ment des quatre réac­teurs rava­gés. Ces opé­ra­tions dure­ront autour de qua­rante ans et néces­si­te­ront le déve­lop­pe­ment de nou­velles tech­niques ain­si que la for­ma­tion de mil­liers de techniciens.

Et en France ? L’Institut de radio­pro­tec­tion et de sûre­té nucléaire (IRSN) a pré­sen­té en 2013 à Cada­rache (Bouches-du-Rhône), une « étude choc » sur l’impact éco­no­mique d’un acci­dent nucléaire en France.

Un  » acci­dent majeur « , du type de ceux de Tcher­no­byl ou de Fuku­shi­ma, sur un réac­teur stan­dard de 900 méga­watts coû­te­rait au pays la somme astro­no­mique de 430 mil­liards d’euros. Plus de 20 % de son pro­duit inté­rieur brut (PIB).

La perte du réac­teur lui-même ne repré­sente que 2 % de la fac­ture. Près de 40 % sont impu­tables aux consé­quences radio­lo­giques : ter­ri­toires conta­mi­nés sur 1 500 km2, éva­cua­tion de 100 000 per­sonnes. Aux consé­quences sani­taires s’ajoutent les pertes sèches pour l’agriculture. Dans une même pro­por­tion inter­viennent les  » coûts d’image  » : chute du tou­risme mon­dial dont la France est la pre­mière des­ti­na­tion, boy­cot­tage des pro­duits alimentaires.

Le choc dans l’opinion serait tel que l’hypothèse  » la plus pro­bable  » est une réduc­tion de dix ans de la durée d’exploitation de toutes les cen­trales, ce qui obli­ge­rait à recou­rir, à marche for­cée, à d’autres éner­gies : le gaz d’abord, puis les renou­ve­lables. Au-delà des fron­tières,  » l’Europe occi­den­tale serait affec­tée par une catas­trophe d’une telle ampleur « .

Les dom­mages sont d’un tout autre ordre de gran­deur que ceux du nau­frage de l’Eri­ka en 1999, ou de l’explosion de l’usine AZF de Tou­louse en 2001, éva­lués « seule­ment » à 2 mil­liards d’euros. 5

Ces chiffres pour­raient dou­bler en fonc­tion des condi­tions météo­ro­lo­giques, des vents pous­sant plus ou moins loin les panaches radio­ac­tifs, ou de la den­si­té de popu­la­tion. Un acci­dent grave à la cen­trale de Dam­pierre (Loi­ret) ne for­ce­rait à éva­cuer que 34 000 per­sonnes, alors qu’à celle du Bugey (Ain), il ferait 163 000 « réfu­giés radiologiques « .

Record mondial d'installations nucléaires par habitant.

Record mon­dial d’installations nucléaires par habitant.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sortir du nucléaire.

Encore dix ans de plus ? Doc. Sor­tir du nucléaire.

Pour tem­pé­rer ce tableau apo­ca­lyp­tique, l’IRSN sort la ren­gaine connue du « risque zéro [qui] n’existe pas » et met en avant « les pro­ba­bi­li­tés très faibles de tels évé­ne­ments. 1 sur 10 000 par an pour un acci­dent grave, 1 sur 100 000 par an pour un acci­dent majeur. »

Pour avoir par­ti­ci­pé, dans les années 1960, au sein du Com­mis­sa­riat à l’énergie ato­mique, à l’élaboration des pre­mières cen­trales fran­çaises, Ber­nard Laponche ne par­tage pas du tout cet « opti­misme ». Pour ce phy­si­cien, le nucléaire ne repré­sente pas seule­ment une menace ter­ri­fiante, pour nous et pour les géné­ra­tions qui sui­vront ; il condamne notre pays à rater le train de l’indispensable révo­lu­tion énergétique.

« Il est urgent, clame Ber­nard Laponche, de choi­sir une civi­li­sa­tion éner­gé­tique qui ne menace pas la vie » 6. Selon lui – entre autres spé­cia­listes reve­nus de leurs illu­sions – les acci­dents qui se sont réel­le­ment pro­duits (cinq réac­teurs déjà détruits : un à Three Miles Island, un à Tcher­no­byl, et trois à Fuku­shi­ma) sur quatre cent cin­quante réac­teurs dans le monde, obligent à revoir cette pro­ba­bi­li­té théo­rique des experts. « La réa­li­té de ce qui a été consta­té, estime-t-il, est trois cents fois supé­rieure à ces savants cal­culs. Il y a donc une forte pro­ba­bi­li­té d’un acci­dent nucléaire majeur en Europe. »

[Fin de l’interminable feuille­ton…] 7

 

Notes:

  1. En par­ti­cu­lier au Japon depuis la catas­trophe de 2011. À noter que le Saint-Siège (Vati­can) est membre de l’AIEA ! (Liai­son directe Enfer-Para­dis ?…)
  2. Le direc­teur de Green­peace France, Pas­cal Hus­ting, chiffre le coût total de la catas­trophe à 1 000 mil­liards de dol­lars US.
  3. Croix verte inter­na­tio­nale, est une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale inter­na­tio­nale à but envi­ron­ne­men­tal, fon­dée en 1993 à Kyō­to. Mikhaïl Gor­bat­chev, der­nier diri­geant de l’URSS, en est le fon­da­teur et l’actuel pré­sident.
  4. … « et aux éner­gies alter­na­tives », ain­si que Sar­ko­zy en eut déci­dé, en 2009.
  5. Au delà des coûts, un acci­dent nucléaire ne sau­rait être com­pa­ré à un acci­dent indus­triel dont les effets, même rava­geurs, cessent avec leur répa­ra­tion.
  6. Entre­tien, Télé­ra­ma, 18/06/2011.
  7. Une biblio­gra­phie se trouve avec le pre­mier article de la série.

Tchernobyl. Un nuage, des lambeaux… et le déni français

 Chro­nique de la catas­trophe nucléaire de Tcher­no­byl - 4 

logo4Début 2002, la  Crii­rad (Com­mis­sion de recherche et d’information indé­pen­dantes sur la radio­ac­ti­vi­té) publie un atlas de 200 pages qui révèle de façon détaillée la conta­mi­na­tion de la France et d’une par­tie de l’Europe par les retom­bées du « nuage » en ses mul­tiples lam­beaux. Plus de 3 000 mesures ont été effec­tuées de 1999 à 2001 par le géo­logue André Paris sur le ter­ri­toire fran­çais et jusqu’en Ukraine ; les résul­tats, les ana­lyses et la car­to­gra­phie ont été ras­sem­blés et édi­tés par le labo­ra­toire de Valence. C’est un acte d’accusation qui dénonce ain­si le scan­da­leux déni du gou­ver­ne­ment fran­çais et des auto­ri­tés nucléaires de l’époque.

Pour nous en tenir ici à la Corse et à la région Paca, les plus tou­chées en France, les rele­vés mesurent des acti­vi­tés sur­fa­ciques de césium 137 supé­rieures à 30 000 Bq/m2. C’est le cas en par­ti­cu­lier dans le Mer­can­tour, autour de Digne, de Gap et de Sis­te­ron avec des pointes à 50 000 Bq/m2.

criirad- Tchernobyl

Paca et Corse. Rele­vés de la Crii­rad, 1999, 2000 et 2001. Cli­quer sur l’image pour l’agrandir.

Pour don­ner une idée de cette conta­mi­na­tion, la moyenne des retom­bées consta­tées en France à la suite de l’accident était de 4 000 Bq/m2. Le bec­que­rel (Bq) par mètre car­ré mesure les conta­mi­na­tions de sur­faces. L’activité mesure le taux de dés­in­té­gra­tions d’une source radio­ac­tive, c’est-à-dire le nombre de rayons émis par seconde.

Dans l’instruction d’une plainte dépo­sée en France en 2001 pour « empoi­son­ne­ment et admi­nis­tra­tion de sub­stances nui­sibles » par la Crii­rad, l’Association fran­çaise des malades de la thy­roïde (AFMT) et des per­sonnes ayant contrac­té un can­cer de la thy­roïde, un rap­port (notam­ment co-signé par Georges Char­pak) affirme que le SCPRI a four­ni des cartes « inexactes dans plu­sieurs domaines » et « n’a pas res­ti­tué toutes les infor­ma­tions qui étaient à sa dis­po­si­tion aux auto­ri­tés déci­sion­naires ou au public ». Tou­te­fois, ce rap­port reproche au SCPRI une com­mu­ni­ca­tion fausse mais non pas d’avoir mis en dan­ger la population.

Devant la dif­fi­cul­té d’établir un lien de cau­sa­li­té entre les dis­si­mu­la­tions des pou­voirs publics et les mala­dies de la thy­roïde, la juge Marie-Odile Ber­tel­la-Gef­froy 1 requa­li­fie péna­le­ment la plainte d”« empoi­son­ne­ment » en celle plus large de « trom­pe­rie aggravée ».

Le 31 mai 2006, Pierre Pel­le­rin est mis en exa­men pour « infrac­tion au code de la consom­ma­tion », « trom­pe­rie aggra­vée » et pla­cé sous sta­tut de témoin assis­té concer­nant les délits de « bles­sures invo­lon­taires et atteintes invo­lon­taires à l’intégrité de la personne ».

Le pro­cès se ter­mine par un non-lieu le 7 sep­tembre 2011. Le 20 novembre 2012, Pierre Pellerin[Ref] Direc­teur du SCPRI (Ser­vice cen­tral de pro­tec­tion contre les rayon­ne­ments ioni­sants). mort en mars 2013 à 89 ans.[/ref] est recon­nu inno­cent des accu­sa­tions de « trom­pe­rie et trom­pe­rie aggra­vée » par la Cour de cas­sa­tion de Paris qui explique notam­ment qu’il était « en l’état des connais­sances scien­ti­fiques actuelles, impos­sible d’établir un lien de cau­sa­li­té cer­tain entre les patho­lo­gies consta­tées et les retom­bées du panache radio­ac­tif de Tchernobyl ».

Encore aujourd’hui , le débat reste ouvert sur ces patho­lo­gies et leurs origines.

Dans la zone de Tcher­no­byl, beau­coup plus expo­sée que les régions fran­çaises, une aug­men­ta­tion du nombre d’enfants atteints de can­cers pro­vo­qués par la catas­trophe, esti­mée à 5 000 cas, a été consta­tée. Il n’y aurait pas eu d’augmentation des can­cers chez les adultes. Le condi­tion­nel reflète le manque de fia­bi­li­té des études et sta­tis­tiques russes.

Le cas des can­cers thy­roï­diens après Fuku­shi­ma – Com­plé­ment d’info pour les spor­tifs qui sou­haitent aller concou­rir aux JO de 2020 à Tokyo : Kashi­wa est à 26 km du centre de Tokyo, à 200 km de la cen­trale Dai ichi acci­den­tée. Et pour­tant, 112 enfants sur 173 diag­nos­ti­qués ont des pro­blèmes thy­roï­diens à Kashi­wa ! Rap­pe­lons éga­le­ment ici que les can­cers de la thy­roïde des enfants de Fuku­shi­ma sont bien dus à la radio­ac­ti­vi­té : dans la pré­fec­ture de Fuku­shi­ma, on a détec­té une aug­men­ta­tion de quelque 30 fois du nombre de can­cers de la thy­roïde chez les jeunes âgés de 18 ans et moins en 2011. Le total de jeunes atteints de can­cer de la thy­roïde est de 127, mais offi­ciel­le­ment, cela n’a aucun rap­port avec la radio­ac­ti­vi­té. Cher­chez l’erreur ! Note de Pierre Fetet du 10/11/2015, sur le site Fuku­shi­ma

En France, l’Institut natio­nal de veille sani­taire (INVS) exclut une aug­men­ta­tion des can­cers de la thy­roïde suite aux retom­bées de Tcher­no­byl. Tou­te­fois, une thèse de méde­cine publiée quelques mois après ce rap­port, en 2011, éta­blit un lien entre la catas­trophe et l’augmentation des can­cers diag­nos­ti­qués : celle du doc­teur Sophie Fau­con­nier, fille du doc­teur Denis Fau­con­nier, méde­cin exer­çant en Corse, désor­mais en retraite. Ce der­nier, inter­ro­gé en jan­vier 2015 dans une émis­sion de France Culture, rap­pe­lait non sans quelque amer­tume que, hier comme aujourd’hui, « c’est la poli­tique qui contrôle les don­nées scientifiques ».

Face aux contro­verses sur les effets sani­taires du nuage radio­ac­tif, des faits sont mis en avant :

– Le nombre de can­cers de la thy­roïde a aug­men­té en France régu­liè­re­ment d’environ 7 % en moyenne par an depuis 1975 (soit un qua­dru­ple­ment en 19 ans), sans inflexion par­ti­cu­lière en 1986.

– Les can­cers de la thy­roïde sont très majo­ri­tai­re­ment fémi­nins et l’évolution de leur nombre suit l’évolution du nombre de can­cers du sein.

Deux phé­no­mènes conco­mi­tants sont à prendre en compte :

  • l’augmentation du nombre de can­cers détec­tés par l’accrois­se­ment de la sen­si­bi­li­té des appa­reils à ultra­sons : le seuil de détec­tion des nodules est pas­sé d’un dia­mètre de 10 mm à 2 mm ;
  • une évo­lu­tion dans les com­por­te­ments fémi­nins de prise d’hormones de sub­sti­tu­tions pré- et post- ménopause.

Selon l’étude de l’INVS parue en 2006, les résul­tats ne vont pas glo­ba­le­ment dans le sens d’un éven­tuel effet de l’accident de Tcher­no­byl sur les can­cers de la thy­roïde en France. Tou­te­fois, l’incidence obser­vée des can­cers de la thy­roïde en Corse est éle­vée chez l’homme.

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Les quatre zones de conta­mi­na­tion post Tcher­no­byl recon­nues quelques années après l’accident par l’Institut de pro­tec­tion et de sûre­té nucléaire (IPSN). Il appa­raît qu’aucune région fran­çaise n’a été tota­le­ment épargnée.

Le 7 mai 1986, un cour­rier de l’Organisation mon­diale de la san­té indique que « des res­tric­tions quant à la consom­ma­tion immé­diate [du] lait peuvent donc demeu­rer justifiées. »

Le 16 mai, une réunion de crise se tient au minis­tère de l’Intérieur : du lait de bre­bis en Corse pré­sente une conta­mi­na­tion par l’iode 131 anor­ma­le­ment éle­vée, d’une acti­vi­té de plus de 10 000 bec­que­rels par litre. Mais dans la mesure où l’iode 131 a une demi-vie courte (l’activité au bout de deux mois est dif­fi­ci­le­ment détec­table), il a été jugé que le bilan de l’activité radio­ac­tive sur une année ne serait pas affec­té sen­si­ble­ment, et les auto­ri­tés n’ont pas pris de mesure par­ti­cu­lières. Une note du 16 mai éma­nant du minis­tère de l’Intérieur, à l’époque diri­gé par Charles Pas­qua déclare « Nous avons des chiffres qui ne peuvent pas être dif­fu­sés. (…) Accord entre SCPRI et IPSN pour ne pas sor­tir de chiffres. »

Des indices lais­saient pen­ser que pour des per­sonnes qui ont vécu ou vivent encore dans les zones de Corse tou­chées par les pluies du « nuage de Tcher­no­byl », exis­tait une aug­men­ta­tion du nombre de plu­sieurs patho­lo­gies de la thy­roïde, can­cer notam­ment. Mais le lien avec l’accident de Tcher­no­byl a été contes­té. Per­sonne ne nie que dans le monde le nombre de patho­lo­gies de la thy­roïde a effec­ti­ve­ment aug­men­té (dou­ble­ment en Europe) et il y a bien une aug­men­ta­tion signi­fi­ca­tive du risque de can­cer de la thy­roïde signa­lée et scien­ti­fi­que­ment recon­nue dans plu­sieurs pays. Cepen­dant, cette aug­men­ta­tion d’une part a com­men­cé avant l’accident de Tcher­no­byl, et d’autre part n’est pas cen­trée sur les zones où il a plu lors du pas­sage du nuage ; une grande par­tie du monde non concer­née par les pluies lors du pas­sage du nuage est éga­le­ment tou­chée par l’augmentation des thyroïdites.

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Remar­quable BD édi­tée par l’Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde (AMFT). Des­sin de Ming.

Depuis mars 2001, 400 pour­suites ont été enga­gées en France contre “X” par l’Asso­cia­tion fran­çaise des malades de la thy­roïde, dont 200 en avril 2006. Ces per­sonnes sont affec­tées par des can­cers de la thy­roïde ou goitres, et ont accu­sé le gou­ver­ne­ment fran­çais, à cette époque diri­gé par le pre­mier ministre Jacques Chi­rac 2, de ne pas avoir infor­mé cor­rec­te­ment la popu­la­tion des risques liés aux retom­bées radio­ac­tives de la catas­trophe de Tcher­no­byl. L’accusation met en rela­tion les mesures de pro­tec­tion de la san­té publique dans les pays voi­sins (aver­tis­se­ment contre la consom­ma­tion de légumes verts ou de lait par les enfants et les femmes enceintes) avec la conta­mi­na­tion rela­ti­ve­ment impor­tante subie par l’Est de la France et la Corse.

Pour sor­tir du doute, les membres de l’Assem­blée de Corse ont déci­dé de « faire réa­li­ser par une struc­ture indé­pen­dante (…) une enquête épi­dé­mio­lo­gique sur les retom­bées en Corse de la catas­trophe de Tcher­no­byl ». Cette nou­velle étude a été conduite par une équipe d’épidémiologistes et sta­tis­ti­ciens de l’unité médi­cale uni­ver­si­taire de Gênes (Ita­lie). Elle est basée sur l’analyse d’environ 14 000 dos­siers médicaux.

Les auteurs concluent en 2013 à un risque effec­ti­ve­ment plus éle­vé chez les hommes des patho­lo­gies thy­roï­diennes dues à l’exposition au nuage. L’augmentation chez eux des can­cers de la thy­roïde due au fac­teur Tcher­no­byl serait de 28,29 %, celle des thy­roï­dites de 78,28 %, et celle de l’hyperthyroïdisme de 103,21 %. Concer­nant les femmes, la fai­blesse des échan­tillons sta­tis­tiques ne per­met pas de conclure pour les patho­lo­gies hors thy­roï­dites ; pour ces der­nières, l’augmentation due à Tcher­no­byl est chif­frée à 55,33 %51. Concer­nant les enfants corses expo­sés au nuage, l’étude conclut à une aug­men­ta­tion des thy­roï­dites et adé­nomes bénins, et à une aug­men­ta­tion sta­tis­ti­que­ment non signi­fi­ca­tive des leu­cé­mies aiguës et des cas d’hypothyroïdisme.

Cette étude, non publiée dans une revue à comi­té de lec­ture, a fait l’objet de cri­tiques met­tant en avant des fai­blesses métho­do­lo­giques. La ministre de la San­té, Mari­sol Tou­raine rap­pelle ce fac­teur de confu­sion pos­sible, et rejette ces résultats.

La com­mis­sion nom­mée par la col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale de Corse, qui a com­man­dé cette étude, et sa pré­si­dente Josette Ris­te­ruc­ci estiment que l’augmentation du risque est main­te­nant incon­tes­table et sou­haite une « recon­nais­sance offi­cielle du préjudice ».

[Pro­chain article : L’inavouable bilan humain et éco­no­mique]

Notes:

  1. Spé­cia­li­sée dans les dos­siers judi­ciaires de san­té publique (affaires du « sang conta­mi­né », de l’hormone de crois­sance, de l’amiante sur le cam­pus de Jus­sieu, de la « vache folle » – ain­si que d’autres dos­siers sen­sibles comme celui de la guerre du Golfe et du nuage de Tcher­no­byl. A, depuis, quit­té ses fonc­tions, décla­rant dans un entre­tien sur France Inter le 12 février 2013 : « Je suis entrée dans la magis­tra­ture car je croyais en la Jus­tice. Je vais en sor­tir, je n’y crois plus. »
  2. Ministres à la manœuvre : Fran­çois Guillaume, Agri­cul­ture ; Michèle Bar­zach, San­té ; Alain Cari­gnon, Envi­ron­ne­ment ; Alain Made­lin, Indus­trie ; Charles Pas­qua, Inté­rieur.


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le « porno-islamisme » s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pour­quoi les isla­mistes détestent-ils autant les femmes ? Pour­quoi refusent-ils qu’elles prennent le volant, portent des jupes courtes, aiment libre­ment  ? Autant de ques­tions qui inter­pellent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ain­si que les autres reli­gions mono­théistes. Le jour­na­liste-écri­vain algé­rien Kamel Daoud est l’un des tout pre­miers et trop rares intel­lec­tuels du monde musul­man à affron­ter de face ces ques­tions esqui­vées par les reli­gions – sans doute parce qu’elles leur sont consti­tu­tives. Aujourd’hui, à pro­pos des agres­sions sexuelles de femmes fin décembre à Cologne, il accuse le « por­no-isla­misme » et inter­pelle le regard de l’Occident por­té sur l’ « immi­gré », cet « autre », condam­né autant à la répro­ba­tion qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wiki­me­dia Commons

S’inter­ro­ger vala­ble­ment sur l’islam conduit à décryp­ter les méca­nismes de haine à l’œuvre dans les dis­cours reli­gieux. Ce qui, par ces temps de fana­tisme assas­sin, ne va pas sans risques. Sur­tout si on touche aux fon­da­men­taux. Ain­si, le 3 décembre 2014 dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas cou­ché sur France 2, Kamel Daoud déclare à pro­pos de son rap­port à l’islam :

« Je per­siste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la ques­tion de Dieu, on ne va pas réha­bi­li­ter l’homme, on ne va pas avan­cer. La ques­tion reli­gieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réflé­chisse pour pou­voir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frap­pé d’une fat­wa par un imam sala­fiste, appe­lant à son exé­cu­tion « pour apos­ta­sie et héré­sie ». Depuis, le jour­na­liste, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, est pla­cé sous pro­tec­tion poli­cière, avec toutes les contraintes qui s’ensuivent – Sal­man Rush­die, depuis la Grande-Bre­tagne, en sait quelque chose…

En juin der­nier, dans un entre­tien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insis­tait sur la ques­tion de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rap­port à la femme est le nœud gor­dien, en Algé­rie et ailleurs. Nous ne pou­vons pas avan­cer sans gué­rir ce rap­port trouble à l’imaginaire, à la mater­ni­té, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les isla­mistes sont obsé­dés par le corps des femmes, ils le voilent car il les ter­ri­fie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui repré­sente la per­pé­tua­tion de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le por­no-isla­misme. Ils sont contre la por­no­gra­phie et com­plè­te­ment por­no­graphes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont pré­sentes, c’est une révo­lu­tion. Libé­rez la femme et vous aurez la liberté. »

Ces jours-ci, dans un article publié en Ita­lie dans le quo­ti­dien La Repub­bli­ca et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nou­veau sur la ques­tion de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brû­lante des évé­ne­ments de la saint-Syl­vestre à Cologne. Il pousse son ana­lyse sous l’angle des « jeux de fan­tasmes des Occi­den­taux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfu­gié-immi­gré : angé­lisme, ter­reur, réac­ti­va­tion des peurs d’invasions bar­bares anciennes et base du binôme bar­bare-civi­li­sé. Des immi­grés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

meursaultsJour­na­liste et essayiste algé­rien, chro­ni­queur au Quo­ti­dien d’Oran, Kamel Daoud est notam­ment l’auteur de Meur­sault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Gon­court du pre­mier roman. Il s’agit d’une sorte de contre­point à L’Étranger de Camus. Phi­lippe Ber­ling en a tiré une pièce, Meur­saults, jouée jusqu’au 6 février au Théâtre des Ber­nar­dines à Mar­seille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agres­seurs mais s’essaie à com­prendre, à expli­quer – ce qui ne sau­rait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naï­ve­té », cet angé­lisme pro­je­té sur le migrant par le regard occi­den­tal, qui « voit, dans le réfu­gié, son sta­tut, pas sa culture […] On voit le sur­vi­vant et on oublie que le réfu­gié vient d’un piège cultu­rel que résume sur­tout son rap­port à Dieu et à la femme. »

Il pour­suit : « Le réfu­gié est-il donc « sau­vage » ? Non. Juste dif­fé­rent, et il ne suf­fit pas d’accueillir en don­nant des papiers et un foyer col­lec­tif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aus­si convaincre l’âme de chan­ger. L’Autre vient de ce vaste uni­vers dou­lou­reux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde ara­bo-musul­man, le rap­port malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le gué­rir. »

Daoud refor­mule sa « thèse » :

« Le rap­port à la femme est le nœud gor­dien, le second dans le monde d’Allah [après la ques­tion de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refu­sée, tuée, voi­lée, enfer­mée ou pos­sé­dée. Cela dénote un rap­port trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la créa­tion et à la liber­té. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir néces­saire et est donc cou­pable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une ten­ta­tion, d’une fécon­da­tion inutile, d’un éloi­gne­ment de Dieu et du ciel et d’un retard sur le ren­dez-vous de l’éternité. La vie est le pro­duit d’une déso­béis­sance et cette déso­béis­sance est le pro­duit d’une femme. »

Certes, une telle ana­lyse, par sa finesse et sa per­ti­nence, ne risque pas d’être enten­due par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seule­ment par eux. Ni chez les fana­tiques reli­gieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modé­rés », tant la fron­tière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être enten­du ? – quand il parle – naï­ve­ment ? – de « convaincre l’âme de chan­ger »… et quand il sou­ligne que « le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah » ?

Et de reve­nir sur« ce por­no-isla­misme dont font dis­cours les prê­cheurs isla­mistes pour recru­ter leurs « fidèles » :

« Des­crip­tions d’un para­dis plus proche du bor­del que de la récom­pense pour gens pieux, fan­tasme des vierges pour les kami­kazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puri­ta­nisme des dic­ta­tures, voile et bur­ka. L’islamisme est un atten­tat contre le désir. Et ce désir ira, par­fois, explo­ser en terre d’Occident, là où la liber­té est si inso­lente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le juge­ment der­nier. Un sur­sis qui fabrique du vivant un zom­bie, ou un kami­kaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frus­tré qui rêve d’aller en Europe pour échap­per, dans l’errance, au piège social de sa lâche­té : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la ques­tion de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fer­mer les portes ou fer­mer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solu­tion. Fer­mer les portes condui­ra, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.

« Mais fer­mer les yeux sur le long tra­vail d’accueil et d’aide, et ce que cela signi­fie comme tra­vail sur soi et sur les autres, est aus­si un angé­lisme qui va tuer. Les réfu­giés et les immi­grés ne sont pas réduc­tibles à la mino­ri­té d’une délin­quance, mais cela pose le pro­blème des « valeurs » à par­ta­ger, à impo­ser, à défendre et à faire com­prendre. Cela pose le pro­blème de la res­pon­sa­bi­li­té après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la « guerre » ne sau­rait conduire à la paix dans les cœurs… Dans ce pro­ces­sus his­to­rique mil­lé­naire par­cou­ru de reli­gions et de vio­lence, de conquêtes et de domi­na­tion, de refou­le­ments sexuels, de néga­tion de la femme et de la vie, de haines et de res­sen­ti­ments remâ­chés… de quel endroit de la pla­nète pour­ra bien sur­gir la sagesse humaine ?


Corruption et politique. L’exemplarité ordinaire de la Norvège

On peut tou­jours y aller de prê­chi-prê­cha, de pom­peuses décla­ra­tions de len­de­mains de cuites, rien ne vau­dra l’exemple en action. Ain­si ce repor­tage de 2007 tour­né en Nor­vège pour Com­plé­ments d’enquête, France 2. On est loin de la lita­nie du « Moi, pré­sident » ou du « Pré­sident nor­mal ». Le train de vie de l’Élysée aurait nota­ble­ment dimi­nué sous ce quin­quen­nat – on dira que, vu le pré­cé­dent, ça n’a pas dû être bien dif­fi­cile. Soit. Mais il en faut plus sur le registre de l’exemplarité, et pas seule­ment chas­ser du temple poli­tique ses Cahu­zac et autres Thé­ve­noud. Plus, afin de n’avoir pas à oppo­ser de la morale à quatre sous aux autres exac­tions ordi­naires écla­bous­sant la « classe » poli­ti­cienne et déses­pé­rant Billan­court – enfin, ce qu’il en reste. On n’en fini­rait pas sur ce cha­pitre, d’énumérer ce qu’on nomme pudi­que­ment « les affaires »pour ne pas dire « scan­dales ». Égre­nons le cha­pe­let des récentes années :

Hip­po­drome de Com­piègne ; finan­ce­ment occulte du Par­ti répu­bli­cain ; tram­way de Bor­deaux ; Gué­ri­ni, Syl­vie Andrieu (Mar­seille) ; Kara­chi ; Tak­kied­dine ; Total ; Woerth-Bet­ten­court ; Sar­ko­zy-Kadha­fi ; Byg­ma­lion ; Tapie-Lagarde ; son­dages de l’Élysée (pré­si­dence Sarkozy)…

J’allais oublier, cham­pions toutes caté­go­ries, les exploits finan­ciers des époux Bal­ka­ny à Leval­lois-Per­ret ! Et aujourd’hui, atten­tion, éplu­chage des patri­moines des Le Pen, père et fille…

Et il n’est ques­tion ici que d’affaires poli­ti­ciennes, en France, hors milieux sportifs…

D’après l’Institut de la Banque mon­diale, le coût de la cor­rup­tion inter­na­tio­nale s’élève à plus de mille mil­liards de dol­lars. De quoi éra­di­quer la misère, ou l’attaquer sérieusement.


Poli­tique. Si on com­men­çait par là ? par gerard-pon­thieu-9


Élections. Xavier Bertrand, salaud sartrien (article de 2010, pour l’Histoire…)

Xavier Ber­trand, futur pré­sident de la région Nord-Pas-de-Calais-Picar­die, ce poli­ti­cien de bas étage – je main­tiens –, se refait donc une sorte de vir­gi­ni­té sur l’air du “front répu­bli­cain”. Le poli­ti­cien, on le recon­naît à ça, lui aus­si, tout comme l’autre : il ose tout. Et, comme tel, il par­vient à faire accroire au bon peuple si abu­sable qu’il vient de ter­ras­ser le Dra­gon. Lui qui l’a engrais­sé, tout comme tant de ses congé­nères de la basse poli­tique. Voi­ci donc, pour mémoire et pour l’Histoire (avec sa grande hache…), ce moment télé­vi­sé de février 2010, il y a cinq ans. Pour illus­trer une belle saloperie.


 

J’écris « salaud sar­trien » par pré­cau­tion judi­ciaire, vu que c’est une caté­go­rie estam­pillée phi­lo. Bon. Mais nor­ma­le­ment, si j’écrivais à un pote, je m’en pas­se­rais et par­le­rais plu­tôt de la digni­té selon Camus. Car ce type est ignoble (contraire de noble, ça oui !), abject (qu’on a envie de jeter), mépri­sable, etc. Si vous vou­lez le voir en action, y a qu’à cli­quer sur l’image et vous allez assis­ter à la repré­sen­ta­tion la plus vile de ce qu’un poli­ti­cien peut don­ner à voir. Ce lamen­table spec­tacle montre un Xavier Ber­trand et non­obs­tant secré­taire géné­ral de l’UMP pra­ti­quer une danse du scalp, voire une mise à mort, autour d’un jour­na­liste du Cour­rier picard. Un tel mépris de la per­sonne, affi­ché avec tant de morgue, ça fait plus que froid dans le dos.

Cela se passe le 19 jan­vier, sur le pla­teau de l’émission « Ter­rain poli­tique » de la chaîne Public Sénat. Xavier Ber­trand, par ailleurs adjoint au maire de Saint-Quen­tin (Aisne), est ques­tion­né par Nico­las Totet, res­pon­sable de l’édition locale du Cour­rier picard à Saint-Quen­tin. Le jour­na­liste n’est pas à l’aise, ce n’est pas son truc la télé. L’autre le toise de son œil noir comme un ban­dit au coin du bois. Pas besoin d’en dire plus puisque le docu­ment fait foi. Ce mor­ceau déso­lant va s’ajouter à la vaste antho­lo­gie cou­vrant la caté­go­rie vul­ga­ri­té et bas­sesse politiciennes.

Extrait des réac­tions des lec­teurs du monde.fr :

Sou­tien le plus total au jour­na­liste du Cour­rier Picard. Tout le monde ne peut pas être à l’aise à la télé­vi­sion, et pro­fi­ter des fai­blesses de son contra­dic­teur pour l’humilier, c’est vrai­ment pitoyable. Ne vous en faites pas Mon­sieur Totet, ce n’est pas vous qui sor­tez rabais­sé de cette vidéo, mais bien le balourd d’en face.

Vrai qu’il fal­lait lui ren­trer dans le lard à l’ex assu­reur trop assu­ré, mais là nib ! Un jour­na­liste en forme de feuille morte trem­blante à la moindre chi­que­naude de l’engraissé Ber­trand. Le Cour­rier Picard... ça doit venir du cli­mat, le froid ça fait perdre ses moyens.

Je vous trouve dur avec le pauvre Xavier. Sou­ve­nez-vous, il était sym­pa dans le lip­dub de l’ump... Pen­sez à son déhan­che­ment, sa petite main au bout de son bras des­si­nant des vagues. Avouez, de suite, on res­sent bien la bêtise pro­fonde, grasse, du personnage...

Le com­por­te­ment de Xavier Ber­trand est celui d’un 4x4 face à une 2 che­vaux : gros, puis­sant et vul­gaire. Pro­pre­ment scan­da­leux, non pas fel­li­nien, mais berlusconien!


Paru icihttps://c-pour-dire.com/xavier-bertrand-salaud-sartrien/  Et sous l’article voir aus­si le per­ti­nent com­men­taire de l’époque.


Élections. “On nous refait le coup de la ligne Maginot”, par Philippe Torreton

Valls était beau l’autre soir à la télé, dra­pé de soie­ries yvette-hor­né­rienne un soir de 14 juillet, il appe­lait à voter pour la droite en citant nom­mé­ment les can­di­dats. Ça y est, il peut la dire fiè­re­ment cette phrase, sans s’emmerder à trou­ver des astuces et des com­bines pour s’affirmer de gauche. Et c’est ain­si qu’au len­de­main d’un vote par­ti­cu­liè­re­ment extrême, le front répu­bli­cain nous refait son numé­ro de duet­tistes comme les der­niers cache­tons de Stan Lau­rel et Oli­ver Har­dy qui ne se par­laient plus mais ten­taient encore de faire rire à l’ancienne dans un monde pas­sé au sonore et à la cou­leur. On nous demande de voter à droite pour bar­rer la route au Front natio­nal. Cela fait plus de trente ans que l’on nous remet les mêmes cou­verts pour man­ger la même soupe à la gri­mace, ce n’est pas bon mais ça fait du bien. Mais ça fait du bien à qui ? Ça ras­sure qui ce vote répu­bli­cain ? Ça per­met quoi ? L’eau monte à chaque marée d’équinoxe élec­to­rale mais le front de mer répu­bli­cain résiste, on rebâ­ti en hâte la digue en rajou­tant un rang de par­paings et on se dit qu’on a fait le boulot.

Sauf que là, on nous demande de voter entre autres pour un Ber­trand ou un Estro­si, c’est-à-dire ce que la droite fait de pire, les Las Vegas de la droite, des prêts-à-tout… Au nom d’un soi-disant front répu­bli­cain, on nous demande d’aller voter pour des oli­brius qui ont mené une cam­pagne pra­ti­que­ment indif­fé­ren­ciable de celle du FN pour contrer jus­te­ment les can­di­dats FN. C’est absurde, c’est tris­te­ment absurde. On peut man­ger de la merde sous la menace d’une arme, mais je crois qu’il y a des limites à l’humiliation. On vou­drait ren­for­cer le vote FN que l’on ne s’y pren­drait pas autre­ment. Il faut per­mettre au peuple de gauche de voter et, pour qu’il puisse voter, il lui faut des can­di­dats. Ce n’est pas en s’asseyant à plu­sieurs sur le cou­vercle de la Cocotte-Minute en sur­chauffe que l’on fera retom­ber la pres­sion, pour moi le front répu­bli­cain c’est cela et pas autre chose. Plus de trente ans que l’on nous res­sert avec les airs finauds et graves qui vont avec le coup du « vote de colère » et du « vote mes­sage » qu’il faut savoir écou­ter, évi­dem­ment, et que l’on a bien sûr com­pris. Trente ans que tout ce beau monde y va des mêmes phrases creuses, trente ans que les citoyens qui votent FN n’ont pas com­pris que vous les aviez com­pris, mais trente ans de colère, ce n’est plus de la colère, c’est un pro­gramme, Mes­sieurs du front répu­bli­cain, c’est une adhé­sion en par­faite connais­sance de cause, on vote FN sans se cacher, sans prendre un air bou­gon, on vote FN tran­quille­ment avec les enfants juste avant d’aller voir Mamie qui nous a pré­pa­ré une blan­quette de veau. Il est curieux de deman­der le retrait de ses can­di­dats arri­vés troi­sième mais de ne pas exi­ger la réci­proque pour le camp d’en face. C’est moi qui vois le mal par­tout où se cache­rait-il par là un petit cal­cul poli­tique, comme un espoir de réci­proque si jamais on se retrouve seul face au FN au deuxième tour de l’élection pré­si­den­tielle de 2017, plus on s’affichera grand sei­gneur aujourd’hui moins il sera pos­sible à l’autre camp de ne pas appe­ler à voter « répu­bli­cain » à son tour ? L’heure est grave et on nous refait le coup de la ligne Magi­not républicaine…

Il faut entrer en résis­tance et résis­ter, c’est d’abord étu­dier pré­ci­sé­ment ce que l’on va com­battre et pour com­men­cer ce com­bat il faut admettre un résul­tat, être capable de le consta­ter, la France est majo­ri­tai­re­ment de droite et dans cette droite le FN est le par­ti phare. Ce n’est pas en s’abstenant ni en démis­sion­nant des conseils régio­naux que l’on va résis­ter, c’est en y étant pré­sent, en écou­tant les débats, en par­ti­ci­pant aux votes, en dénon­çant l’inadmissible qui ne tar­de­ra pas à poin­ter son nez, même si je pense qu’ils vont tout faire durant cette pauvre année qui nous sépare de la ker­messe pré­si­den­tielle de 2017 pour ne pas cho­quer le citoyen qui ne vote pas FN.

Ce front répu­bli­cain est un aban­don, c’est de la poli­tique de tapis vert. Pour contrer le FN, il eût été pré­fé­rable de ne pas hur­ler en sueur : « J’aime l’entreprise ! » Ou de décla­rer sans sour­ciller que les Roms n’ont pas voca­tion à s’intégrer, mais au contraire don­ner le droit de vote aux étran­gers extracom­mu­nau­taires aux élec­tions locales, au lieu d’abandonner cette pro­messe au len­de­main d’une défaite élec­to­rale affi­chant une fois de plus un score impor­tant du FN, comme un acte d’allégeance ; c’était ne pas appe­ler les pays de l’Union euro­péenne à res­treindre l’accueil des réfu­giés quelques jours après le 13 novembre, accré­di­tant du même coup les thèses du FN qui voit en chaque réfu­gié un pos­sible ter­ro­riste ; c’était ne pas mar­te­ler qu’il n’y a qu’une poli­tique pos­sible ; c’était ne pas cou­per les bud­gets de la Culture à peine arri­vé au pou­voir mais au contraire sou­te­nir les fes­ti­vals au lieu de consta­ter leurs fer­me­tures avec un air de cir­cons­tance ; c’était ne pas aban­don­ner les inter­mit­tents à la vin­dicte mépri­sante du Medef mais au contraire les défendre immé­dia­te­ment, tota­le­ment. C’était de pro­fi­ter d’un voyage au Luxem­bourg pour taper du poing sur la table en condam­nant cette poli­tique de dum­ping fis­cal que pra­tique le grand-duché. Ne pas sup­po­ser le chô­meur frau­deur et l’assuré social tri­cheur sur­tout lorsque des cen­taines de mil­liards nous échappent chaque année par l’exil et l’optimisation fis­cale de nos si chers plus riches et de nos si aimées entre­prises. C’était de ne pas appe­ler de ses vœux une jeu­nesse se rêvant mil­liar­daire, c’était oser les Scop lorsque le grand capi­tal détruit nos indus­tries ; c’était ne pas se décou­vrir à moins d’un an de la COP21 une âme d’écologiste.

Lut­ter contre le FN, c’eût été avoir de la constance et des convic­tions, avoir encore un idéal autre­ment plus moti­vant que l’équilibre des comptes public et nous y emme­ner, oser le bon­heur pour tous, c’était lais­ser le corps ensei­gnant un peu tran­quille pour une fois, l’écouter et lui don­ner de quoi ensei­gner, les profs connaissent leur métier, c’est leur pas­sion et ils en ont marre qu’on leur dise ce qu’il faut faire à coup de réformes obs­cures et indé­chif­frables dont le seul but est de trans­for­mer l’école en un tube par lequel on entre « espé­rant » pour en res­sor­tir à l’autre bout « consommateur ». 

Lut­ter contre le FN, c’était être capable d’abandonner la rigueur bud­gé­taire euro­péenne pour une autre cause que notre sécu­ri­té immé­diate, par exemple pour venir en aide à nos 5 mil­lions de pauvres, pour construire ces loge­ments qui manquent à plus d’un mil­lion et demi de per­sonnes, c’était faire en sorte que les Fran­çais ne dépensent pas plus de la moi­tié de leur paye pour se loger ; bref lut­ter contre le FN, c’était res­ter de gauche, vrai­ment, réel­le­ment, de gauche à en mou­rir, de gauche à en tenir bon sous la mitraille, c’est reve­nir au plus vite et le plus farou­che­ment pos­sible aux valeurs de la gauche pro­lé­ta­rienne, redon­ner du sens au tra­vail, à la culture du tra­vail, son hon­neur et sa gran­deur, au lieu de le détruire en fai­sant du tra­vail une tâche à accom­plir, tous les trois jours un homme ou une femme se sui­cide à cause de son tra­vail qu’il ou elle ne recon­naît plus, le peuple de gauche avec ses valeurs et son hon­neur se fait humi­lier depuis des années sur l’autel de la crois­sance, des fonds de pen­sion, du libre-échange, ce peuple d’un autre âge qui ne com­pren­drait pas l’évolution du monde et à qui on demande dimanche de voter comme un seul homme pour des can­di­dats de droite en invo­quant Jaurès.

Phi­lippe Tor­re­ton, comé­dien et auteur.
VENDREDI, 11 DÉCEMBRE, 2015 - L’HUMANITÉ

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bossuet

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  • Énigme

    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Marseille

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sexpol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse postale !) 

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl). 
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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