On n'est pas des moutons

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Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Thomas Cluzel (France Culture)

Consacrée à l’agonie d’Alep et de sa population, la revue de presse de Thomas Cluzel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture exprimait avec force l’insoutenable folie meurtrière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses semblables et, plus au-delà encore, à son autodestruction. Tandis que la «classe politique et médiatique»  glose sur le combat de coqs télévisuel de la veille, qui n’en semble que plus dérisoire. Pourtant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pouvoir ? Comment passer de la compétition à la coopération, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la solidarité ? Réflexion en passant, pour en revenir au martyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anticipe l’explosion qui ne tardera plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâtiment entier ne s’effondre sur elle. Elle imagine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est toujours vivante. Un immeuble vient pourtant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et intitulée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des résidents de la ville assiégée racontent, un à un, au quotidien américain, leurs impressions lorsque le bruit d’un avion vient à se rapprocher jusqu’au moment de déchirer, littéralement, le ciel.

Quand un professeur avoue que ses sens lui jouent parfois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infirmière, racontent que les bombardements, les destructions, les cris des habitants effrayés fuyant partout où ils le peuvent, sont devenus leur routine quotidienne. Tous décrivent la terreur qui les saisit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort traverser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoignages, le site du New York Times vient ainsi nous rappeler, de la plus poignante des manières, que si le week-end dernier (tandis que les Nations Unies tentaient, une nouvelle fois, de négocier un arrêt du conflit) les bombardements ont diminué, en revanche, dès lundi (à peine acté l’échec des négociations de la veille) ils ont aussitôt repris avec une intensité dramatique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus violentes enregistrées depuis deux ans, précise toujours le quotidien américain, avant d’ajouter : désormais les bombes d’Alep laissent 250 000 personnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bombardements, précise ce matin le site d’Al Arabiya. Il s’agit de l’un des bilans les plus élevés, sur une seule journée, depuis le début de la violente campagne menée par l’armée syrienne sur le secteur de la deuxième ville du pays, tenu par les insurgés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 personnes qui ont trouvé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux missiles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incendiaires s’ajoutent, également, des attaques chimiques à la chlorine. Sans compter que de violents combats se déroulent, à présent, au sol. La semaine dernière, les forces loyalistes sont entrées pour la première fois dans un quartier au nord-est de la ville. Le régime a également chassé les insurgés d’une ancienne zone industrielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édito à lire dans les colonnes du Temps de Lausanne. Le journal y raconte, notamment, comment sur place habitants et secouristes continuent de filmer les scènes, plus insoutenables les unes que les autres : ces bébés prématurés, dans un hôpital en flammes, extirpés de leur couveuse par des infirmières paniquées et posés à même le sol, où ils finiront vraisemblablement par succomber ; ou bien encore cet homme, visiblement proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arraché par une bombe (celui d’un voisin, d’un proche, ou d’un inconnu) et qui n’en finit plus de hurler.

L’enfer s’est abattu sur Alep. Au point que les Aleppins, eux-mêmes, en viennent à regretter désormais les semaines précédentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un médecin suisse (originaire d’Alep), l’un des fondateurs de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une trentaine de médecin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opératoire qui fonctionne ». Les derniers téméraires qui ont tenté, il y a quelques semaines, de forcer les barrages, afin de faire entrer du matériel médical dans les quartiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échappé à la mort de justesse. Depuis, l’étau s’est encore resserré. Ici comme ailleurs. Dans les banlieues sud de Damas, également aux mains de la rébellion, là-bas ce sont les ambulances qui sont traquées par les drones russes, explique toujours le médecin. « Lorsqu’ils arrivent à localiser l’endroit où ces ambulances convergent, l’aviation frappe. C’est ainsi qu’ils détruisent les derniers hôpitaux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécurité des Nations Unies, le chef des opérations de l’ONU (Stephen O’Brien) avouait : les dernières rations alimentaires ont été distribuées le 13 novembre dernier. Et tandis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bientôt générale. Ou dit autrement, si les responsables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Aleppins sont, eux, à court de vivres. Dans les derniers tracts largués par les hélicoptères du régime, les habitants qualifiés de « chers compatriotes » sont appelés à « s’abstenir de sortir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus question de les enjoindre à quitter la zone rebelle, mais seulement à se terrer sous le déluge.

Pendant ce temps et en dépit des condamnations à l’étranger, la communauté internationale, elle, semble plus que jamais impuissante à contrecarrer la détermination de Damas et de ses alliés (russe et iranien) à reconquérir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette déclaration désespérée d’un membre de l’un des conseils locaux administrant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous voulons dire simplement deux choses : arrêtez de prétendre vous soucier de notre sort et agissez ; ou alors lancez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puissions mourir et quitter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Thomas CLUZEL

Version audio ici :


Islamisme. Une insulte contre la foi et tout bascule dans le fanatisme (re-publication)

En juillet 2012, un extrait de 14 minutes d’une vidéo anti-islam titrée L’Innocence des musulmans était postée sur YouTube, mettant le feu aux poudres islamistes. Dès le 11 septembre, des attaques furent menées, notamment, contre des missions diplomatiques états-uniennes. Furent ainsi prises d’assaut l’ambassade des États-Unis en Égypte et le consulat à Benghazi (Libye) où l’on déplora quatre morts, dont l’ambassadeur.

Innocence of Muslims, produite en 2012, fut alors attribuée à un certain Nakoula Basseley Nakoula, un copte égyptien résidant en Californie, sous le pseudonyme de « Sam Bacile ». Selon lui, il s’agissait de dénoncer les hypocrisies de l’islam en mettant en scène des passages de la vie de Mahomet…

À cette occasion, une de plus, j’avais publié un article sur lequel je viens de retomber et qui me semble toujours assez actuel, hélas, pour le publier à nouveau.

Hier une vidéo, aujourd’hui un habillement. Et toujours les déchaînements fanatiques, des affrontements, des violences, des morts.

Il a donc suffi d’une vidéo de dix minutes pour ranimer la flamme du fanatisme islamiste. Cette actualité atterrante et celle des vingt ans passés le montrent : des trois religions révélées, l’islam est aujourd’hui la plus controversée, voire rejetée 1. Tandis que la judaïque et la chrétienne, tapies dans l’ombre tapageuse de leur concurrente, font en quelque sorte le dos rond – ce n’est pas leur tour. En ce sens, elles peuvent se donner à voir comme les « meilleures », alors qu’elles n’ont pas manqué d’être les pires dans leurs époques historiques flamboyantes, et qu’elles ne sont toujours pas en reste pour ce qui est de leurs dogmes, les plus rétrogrades et répressifs. 2

Préalable : parler « religions » ici c’est considérer les appareils, et non pas leurs adeptes, ni leurs victimes plus ou moins consentantes. C’est donc parler des clergés, des dogmes et des cohortes activistes et prosélytes. On en dirait autant des idéologies, dont les pires – fascistes et nazies –, construites comme des religions, ont entaché l’Histoire selon des schémas similaires. Donc, distinguer les « humbles pécheurs » consentants, ou mystifiés par leurs « libérateurs », tout comme on ne confondra pas ces militants aux grands cœurs abusés par les Staline, Hitler et autres tyrans de tous les temps.

Parlons donc de l’islam politique, mis en exhibition dramatique sur la scène planétaire, voulant en quelque sorte se prouver aux yeux du monde. Aussi recourt-il à la violence spectaculaire, celle-là même qui le rend chaque jour plus haïssable et le renforce du même coup dans sa propre et vindicative désespérance. Et ainsi apparaît-il à la fois comme cause et conséquence de son propre enfermement dans ce cercle vicieux.

Que recouvre l’islamisme, sinon peut-être la souffrance de cette fraction de l’humanité qui se trouve marginalisée, par la faute de cet « Occident » corrompu et « infidèle » ? C’est en tout cas le message que tente de faire passer auprès du milliard et plus de musulmans répartis sur la planète, les plus activistes et djihadistes de leurs meneurs, trop heureux de décharger ainsi sur ce bouc émissaire leur propre part de responsabilité quant à leur mise en marge de la « modernité ». Modernité à laquelle ils aspirent cependant en partie – ou tout au moins une part importante de la jeunesse musulmane. D’où cette puissante tension interne entre intégrisme mortifère et désir d’affranchissement des contraintes obscurantistes, entre gérontocrates intégristes et jeunesses revendicatives. D’où cette pression de « cocotte minute » et ces manifestations collectives sans lesquelles les sociétés musulmanes risqueraient l’implosion. D’où, plus avant, les « printemps arabes » et leurs normalisations politiques successives – à l’exception notable de la Tunisie.

Un nouvel épisode de poussées cléricales d’intégrisme se produit donc aujourd’hui avec la promotion d’une vidéo dénigrant l’islam diffusée sur la toile mondiale et attribuée à un auteur israélo-américain – ou à des sources indéfinies 3. Prétexte à ranimer – si tant est qu’elle se soit assoupie – la flamme des fanatiques toujours à l’affût.

On pourrait épiloguer sur ces conditionnements reptiliens (je parle des cerveaux, pas des personnes…) qui se déchaînent avec la plus extrême violence à la moindre provocation du genre. De tout récents ouvrages et articles ont ravivé le débat, notamment depuis la nouvelle fièvre éruptive qui a saisi les systèmes monothéistes à partir de son foyer le plus sensible, à savoir le Moyen Orient. De là et, partant, de la sous-région, depuis des siècles et des siècles, au nom de leur Dieu, juifs, chrétiens, musulmans – et leurs sous-divisions prophétiques et sectaires – ont essaimé sur l’ensemble de la planète, installé des comptoirs et des états-majors, lancé escouades et armées entières, torturé et massacré des êtres humains par millions, au mépris de la vie hic et nunc, maintenant et ici-bas sur cette Terre, elle aussi martyrisée. Et le tout au nom d’un Au-delà hypothétique, proscrivant à chacun sa libre conscience et l’art d’arranger au mieux la vie brève et, de surcroît, pour le bien de l’entière humanité.

Va pour les croyances, qu’on ne discutera pas ici… Mais qu’en est-il de ces systèmes séculiers proliférant sur les plus noirs obscurantismes ? On parle aujourd’hui de l’islam parce que les guerres religieuses l’ont replacé en leur centre ; ce qui permet aux deux autres de se revirginiser sur l’air de la modération. Parce que l’islamisme « modéré » – voir en Tunisie, Libye, Égypte ; en Iran, Iraq, Afghanistan, Pakistan, etc. – n’est jamais qu’un oxymore auquel judaïsme et christianisme adhèrent obséquieusement, par « charité bien comprise » en direction de leur propre « modération », une sorte d’investissement sur l’avenir autant que sur le passé lourd d’atrocités. Passé sur lequel il s’agit de jeter un voile noir, afin de nier l’Histoire au profit des mythologies monothéistes, les affabulations entretenues autour des messies et prophètes, dont les « biographies » incertaines, polies par le temps autant que manipulées, permettent, en effet, de jeter pour le moins des doutes non seulement sur leur réalité existentielle, mais surtout sur les interprétations dont ces figures ont pu être l’objet. Quid, en effet, d’un Mahomet tel que dépeint ici ou là – c’est selon évidemment – comme ignare, voleur, manipulateur, cupide et amateur de fillettes ? Pas plus réel que sa divinisation, ni celle de Moïse et de Jésus construits hors de leur propre réalité, selon des contes infantiles psalmodiés et faisant appel à la plus totale crédulité.

Mais, admettons que les hommes aient créé leurs dieux par nécessité, celle de combler leurs angoisses existentielles, de panser leurs misères, leurs vertiges face à l’univers et devant l’inconnu des lendemains et d’après la mort. Admettons cela et regardons l’humanité dans la perspective de son devenir et de son évolution – dans le fait de se lever sur ses deux jambes et même de se monter sur la pointe des pieds pour tenter de voir « par dessus » ce qui abaisse, s’élever dans la condition d’humains désirant, parlant, connaissant, comprenant, aimant.

Alors, ces religions d’ « amour », ont-elles apporté la paix, la vie libre et joyeuse, la justice, la connaissance ? Et la tolérance ? Ou ont-elles aliéné hommes et femmes – surtout les femmes… –, maltraité les enfants, méprisé les animaux ; inculqué la culpabilité et la soumission ; attaqué la philosophie et la science ; colonisé la culture et imprégné jusqu’au langage ; jeté des interdits sur la sexualité et les mœurs (contraception, avortement, mariage et même l’alimentation) ; commandé à la politique et aux puissants…

Torah, Bible, Évangiles, Coran – comment admettre que ces écrits, et a fortiori un seul, puisse contenir et exprimer LA vérité ? Par quels renoncements l’humain a-t-il cheminé pour finalement dissoudre sa rationalité et son jugement ? Mystère de la croyance… Soit ! encore une fois passons sur ce chapitre de l’insondable ! Mais, tout de même, la religion comme système séculier, comme ordre ecclésial, avec ses cohortes, ses palais, ses forteresses spirituelles et temporelles… Son histoire marquée en profondeur par la violence : croisades, Inquisition (je voyais l’autre soir sur Arte, Les Fantômes de Goya, de Milos Forman… ; une histoire de tout juste deux siècles !), guerres religieuses, Saint-Barthélemy, les bûchers, et aussi les colonisations, ethnocides, soutiens aux fascismes… Ça c’est pour le judéo-christianisme.

Côté islamisme, qui dit se dispenser de clergé, son emprise ne s’en trouve que plus entièrement diluée dans les sociétés, d’où l’impossible laïcisme des islamistes, se voudraient-ils « modérés ». Et que penser de cette violence endémique devenue synonyme d’islam, jusque dans nos contrées d’immigration où d’autres extrémismes en nourrissent leurs fonds de commerce nationalistes ? Sans doute un héritage du Coran lui-même et de Mahomet présenté dans son histoire comme le « Maître de la vengeance » et celui qui anéantit les mécréants… Voir sur ce chapitre les nombreuses sourates invoquant l’anéantissement des juifs, chrétiens et infidèles – tandis que, plus loin, d’autres versets promulguent une « sentence d’amitié » – contradiction ou signe opportuniste de « tolérance » ? Voir en réponse les fatwas de condamnation à mort – dont celles de Salman Rushdie par Khomeiny (avec mise à prix rehaussée des jours-ci ! 4) et de Taslima Nasreen qui a dû s’exiler de son pays, le Bengladesh. Voir l’assassinat de Théo van Gogh à Amsterdam, poignardé puis achevé de huit balles et égorgé en pleine rue ; dans un documentaire, il venait de dénoncer le traitement réservé aux femmes dans l’islam.[Le voir ci-dessous.] 5

Même double langage chez le dieu juif Yahvé pour justifier…l’extermination de certains peuples de Palestine (dont les Cananéens…) Cela en vertu du fait que les juifs seraient «le peuple élu de Dieu», dont le premier commandement est « Tu ne tueras pas » ! Ce fantasme juif alimente en les légitimant le colonialisme et ce qui s’ensuit en Palestine et l’affrontement des théocraties. Affrontement également par affidés interposés et leurs États ou organisations terroristes : Bush contre Al Quaïda, Tsahal contre le Hezbollah, «kamikazes» contre population civile. Violences innommables, guerres sans fin.

Quant au film « blasphématoire » qui agite de plus belle les fanatiques islamistes, il est curieux que nos médias de masse, radios et télés, semblent en contester la légitimité du fait qu’il serait bricolé, mal ficelé, « pas pro »… Comme s’il s’agissait d’une question d’esthétique ! Quoi qu’il soit et quels que soient ses commanditaires, il fait bien apparaître par les répliques qu’il provoque le niveau de fanatisme imprégnant les pays musulmans. Ce qui s’était déjà produit avec les caricatures danoises de Mahomet, dont certains avaient, de même, contesté la qualité artistique ! Et Goya, au fait, lorsqu’il représentait les visages de l’Inquisition, était-ce bien esthétique ? 6

La question ne porte aucunement sur la nature du « sacrilège » mais sur la disproportion de la réplique engendrée, allant jusqu’à mort d’hommes – l’ambassadeur états-unien et de ses collaborateurs en Libye, victimes sacrificielles et à ce titre totalement inscrites dans un processus d’expiation religieuse !

Et plus près de nous, que dire des provocations menées à Paris devant l’ambassade américaine ? Et aussi à La Courneuve, lors de la fête de l’Huma où Caroline Fourest a été chahutée, menacée, insultée et empêchée de débattre – entre autres sur ces questions d’intégrisme qui font les choux gras du Front national !

Comme quoi, pour résumer, une insulte contre la foi – ou ce qui en tient lieu –constitue un crime plus grave que de s’en prendre à un être vivant.

17 septembre 2012

Notes:

  1. En dehors du monde musulman, évidemment… Bien que des oppositions plus ou moins déclarées apparaissent ça et là dans l’islam.
  2. Même si on met un peu à part le judaïsme : cette religion sans visée planétaire directe retrouve toutefois le christianisme – ne dit-on pas le judéo-christianisme ? – et l’islamisme dans cette même volonté de pénétrer jusque dans les têtes et les ventres de chacun. En ce sens, celles qui se présentent comme les « meilleures » parviennent bien à être les pires dans leurs manœuvres permanentes d’aliénation. De même que leur « modération » demeure relative à leur stratégie hégémonique.
  3. Sources qui demeurent encore floues quatre ans après.
  4. 2012
  5. Dans ma version de septembre 2012, j’avais manqué, à tort, d’évoquer le cas de Ayaan Hirsi Ali, femme politique et écrivaine néerlando-somalienne connue pour son militantisme contre l’excision et ses prises de position sur la religion musulmane. Elle fut menacée de mort par Mohammed Bouyeri, assassin du cinéaste Theo van Gogh, notamment à la suite de sa participation au court-métrage du réalisateur qui dénonçait les violences faites aux femmes dans les pays musulmans.
  6. Le Guernica de Picasso n’est pas non plus une œuvre esthétique !

Harcèlement sexuel. S’il fallait «jeter la pierre» à Denis Baupin…

L’affaire Baupin. Excitation générale, à base médiatique… J’écris « excitation » sciemment, avec ses connotations nerveuses et sexuelles. L’affaire en question excite en proportion des enjeux et des conséquences autant politiciennes que politiques ; elle excite aussi sur le registre du voyeurisme qui alimente ou même prolonge le problème que certains voudraient dénoncer. Comment a-t-il fait « ça » ? Et envoyez les détails, svp ! Je vois donc là-dedans ce jeu trouble qui met en cause l’ambiguïté des humains autour de la sexualité et du pouvoir – dont la politique serait l’expression raffinée, ou seulement « civique ».

Ainsi, l’affaire en cours me semble-t-elle hausser d’un cran de plus, dans sa version « moderne », actuelle, la fondamentale question de la sexo-politique 1. À savoir, ce qui met en jeu, en opposition et, j’ose dire, en branle 2 le biologique & le raisonné, le pulsionnel & le rationnel – et pour finir l’individu & la société.

Autant dire qu’une fois de plus, dans une naïveté désarmante autant que questionnante, l’animal humain redécouvre, en quelque sorte, l’origine du monde… social. Mes trois points de suspension en disent long, faisant ici le pont entre le fameux tableau de Courbet 3, c’est-à-dire «la chose», et les démêlés de l’élu écologiste. Il s’agit bien du point de passage entre le sexe et la politique, vu cette fois sous l’angle du Spectacle – S majuscule – qui magnifie la chose en même temps que sa réprobation. 4

N’y a-t-il pas, derrière ce flot d’indignations aux motivations hétéroclites, une hypocrisie magistrale visant à dissimuler, sinon à nier, la double composante de l’homme, et de la femme évidemment, en tant qu’animal humain ? L’expression déplaît encore. Notamment en ce qu’elle dérange les morales établies, et spécialement les religions – toutes les religions. 5

N’est-elle pas là, précisément, l’origine du monde… refoulé, frustré, violent, de la domination, de la cupidité, du meurtre du vivant et de la liberté d’être ? N’est-il pas là, le véritable harcèlement sexuel : tapi dans son ombre de confessionnal, sous l’obscurité du voile ou dans les noires injonctions « divines » anti-vie ; s’en prenant aux enfants, tout spécialement, afin de perpétuer ce meurtre jusque dans les plus terribles guerres ?

Qui sont les « machos » originaux, sinon ceux qui ont injecté leurs trop-pleins d’oestrogènes dans les textes dits « sacrés », décrétant des lois de domination, des interdits, des infantilisations qui sévissent encore, ou en tout cas, s’opposent sans cesse au mouvement de la vie libre ?

Qui a dénigré la femme, l’a rabaissée et continue à le faire en la jetant dans des cachots, sous le voile, ou dans les arrière-mondes ?

Extraits :

Le Nouveau Testament. (1 Cor 11, 3) : «Le Christ est le chef de tout homme, l’homme est le chef de la femme, et Dieu le chef du Christ».

(1 Tim 2, 1214) : «Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de faire la loi à l’homme, qu’elle se tienne tranquille. C’est Adam en effet qui fut formé le premier, Eve ensuite. Et ce n’est pas Adam qui se laissa séduire, mais la femme qui séduite, a désobéi.».

Le Coran. (II, 228) : «Les maris sont supérieurs à leurs femmes». (IV, 38) : «Les hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles Dieu a élevé ceux-là au dessus de celles-ci, et parce que les hommes emploient leurs biens pour doter les femmes. Les femmes vertueuses sont obéissantes et soumises.»

L’Ancien testament. (Genèse 3, 16) : «Le Seigneur dit ensuite à la femme: « Je rendrai tes grossesses pénibles, tu souffriras pour mettre au monde tes enfants. Tu te sentiras attirée par ton mari, mais il dominera sur toi »».

La Torah : «Sois béni, Seigneur notre Dieu, Roi de l’Univers, qui ne m’as pas fait femme», une des prières que tout bon juif doit prononcer chaque matin.

Et je m’arrêterai ici aux portes du bouddhisme, de l’hindouisme et d’autres religions, mono ou polythéistes qui, sans exceptions, placent la femme au second rang.

Pour finir sur ce chapitre sans fin, je rappellerai à quels points de récents soubresauts de nos sociétés dites éclairées ont été – plutôt plus que moins – « inspirées » par ces préceptes religieux qui sont devenus notre fond culturel.

On ne pourrait les renier, mais autant en être conscient ; qu’il s’agisse des confrontations autour des notions de famille (« pour tous » ou pas), de genres sexuels (oppositions Nature/culture, la nature étant élevée à hauteur divine) ; qu’il s’agisse tout autant de la marchandisation des attraits féminins, en particulier par la publicité racolant sur la voie médiatique ; qu’il s’agisse de tout ce jeu social aussi complexe qu’ambigu entre séduction et conquête, entre frivolité et violence. Autant de considérations – non de justifications – permettant d’expliquer cette double composante de l’animal humain face à ses programmes internes, biologiques et culturels : se reproduire, perpétuer l’espèce et s’élever jusqu’à « faire société ». Il n’est pas dit qu’il y arrive jamais !


Dix cas de sexisme en politique par libezap

Voilà pourquoi je ne « jetterai pas la pierre » (Bible) à Denis B.

Notes:

  1. Concept notamment développé par Wilhelm Reich dans ses analyses des structures caractérielles de l’humain refoulé
  2.  « Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse. » (Montaigne, Essais, III)
  3. Tableau qui fut un temps la propriété de Jacques Lacan.
  4. On ne peut alors que penser à Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »
  5. Que l’homme ne soit pas le summum de la création de Dieu, voilà ce que les religions n’ont toujours pas pardonné à Darwin et sa théorie de l’évolution.

« Pas de ça chez nous ! » Quand les bourgeois du XVIe parisien puent du bec

En soulevant le couvercle de la soupière de porcelaine, on a découvert un pot de chambre et ses relents. C’était lundi 14 mars au soir, la mairie de Paris organisait une réunion publique d’information sur le centre d’hébergement d’urgence devant être installé d’ici l’été en lisière du bois de Boulogne, – “à deux pas de l’hippodrome d’Auteuil, du musée Marmottan et des jardins du Ranelagh”, précise judicieusement Le Figaro.

Alors que les débats auraient dû se tenir pendant deux heures entre les habitants mécontents et les représentants de la ville de Paris, ils ont dû être écourtés au bout de 15 minutes pour cause de débordements. Quand la bourgeoisie du XVIe sort de ses gonds, elle se révèle dans sa nue crudité.

C’est d’abord au préfet de Paris, Sophie Brocas, que les “révoltés” s’en prennent. Et en termes particulièrement châtiés. Échantillons : “Escroc”, ”fils de pute”, “menteur”, “collabo”, “stalinien”, ”vendu”, “salopard”, “salope”, “Sophie Brocas caca ! » …

Acclamé par la foule en furie, Claude Goasguen, maire d’arrondissement LR et principal élu local opposé au projet, a rehaussé le niveau sur le mode séditieux, encourageant ses partisans à “dynamiter” la piscine installée à proximité du futur centre d’hébergement, précisant Ne vous gênez pas, mais ne vous faites pas repérer ».

Pour commenter pareil événement, France Inter a invité à son micro la « sociologue des riches », Monique Pinçon-Charlot, qui a assisté à cette réunion et n’en revient pas, elle qui en a pourtant remué du beau linge. Cette fois, pour l’effet caméléon, elle avait même revêtu un petit manteau de fourrure… synthétique… Voici son récit, grandiose !

Petit florilège complémentaire ici.


Cologne, suite. L’écrivain algérien Kamel Daoud  « fatwatisé » par des intellectuels français

Une deuxième fatwa vient de frapper l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud [voir ici et ], à propos de son analyse des violences sexuelles du Nouvel an à Cologne. Cette nouvelle condamnation émane d’une sorte de secte laïque rassemblant une poignée d’« intellectuels autoproclamés » à qui Le Monde a prêté ses colonnes.

Les signataires du «Collectif»Noureddine Amara (historien), Joel Beinin (historien), Houda Ben Hamouda (historienne), Benoît Challand (sociologue), Jocelyne Dakhlia (historienne), Sonia Dayan-Herzbrun (sociologue), Muriam Haleh Davis (historienne), Giulia Fabbiano (anthropologue), Darcie Fontaine (historienne), David Theo Goldberg (philosophe), Ghassan Hage (anthropologue), Laleh Khalili (anthropologue), Tristan Leperlier (sociologue), Nadia Marzouki (politiste), Pascal Ménoret (anthropologue), Stéphanie Pouessel (anthropologue), Elizabeth Shakman Hurd (politiste), Thomas Serres (politiste), Seif Soudani (journaliste).

Dans l’édition du 12 février, sous le titre « Les fantasmes de Kamel Daoud », ce « collectif » lançait son anathème, excluant de son cénacle « cet humaniste autoproclamé ». Le mépris de l’expression dévoilait, dès les premières lignes de la sentence, l’intention malveillante des juges. Les lignes suivantes confirmaient une condamnation sans appel : « Tout en déclarant vouloir déconstruire les caricatures promues par » la droite et l’extrême droite «, l’auteur recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort cher à Ernest Renan (18231892) à la psychologie des foules arabes de Gustave Le Bon (18411931). »

Que veulent donc dire, ces sociologisants ensoutanés, par leur attendu si tranchant ? 1) Que Daoud rejoint « la droite et l’extrême droite »… 2) …puisqu’il « recycle les clichés orientalistes les plus éculés, de l’islam religion de mort »… 3) clichés anciens « chers » à Renan et Le Bon… 4)… ces vieilleries datées (dates à l’appui) et donc obsolètes… 5)… tandis que leur « sociologie » à eux, hein !

Nos inquisiteurs reprochent au journaliste algérien d’essentialiser « le monde d’Allah », qu’il réduirait à un espace restreint (le sien, décrit ainsi avec condescendance : « Certainement marqué par son expérience durant la guerre civile algérienne (19921999) [C’est moi qui souligne, et même deux fois, s’agissant du mot expérience, si délicatement choisi] Daoud ne s’embarrasse pas de nuances et fait des islamistes les promoteurs de cette logique de mort. »), selon une « approche culturaliste ». En cela, ils rejoignent les positions de l’essayiste américano-palestinien Edward Saïd pour qui l’Orient serait une fabrication de l’Occident post-colonialiste. Comme si les cultures n’existaient pas, jusqu’à leurs différences ; de même pour les civilisations, y compris la musulmane, bien entendu.

"Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?" W. Reich

«Que se cache donc derrière le mysticisme des fascistes, ce mysticisme qui fascinait les masses ?» W. Reich

À ce propos, revenons aux compères Renan et Le Bon, en effet contemporains et nullement arriérés comme le sous-entendent nos néo-ayatollahs. Je garde les meilleurs souvenirs de leur fréquentation dans mes années « sexpoliennes » – sexo-politiques et reichiennes –, lorsque l’orthodoxie marxiste se trouva fort ébranlée, à partir de Mai 68 et bien au-delà. Pour un peu je relirais cette Vie de Jésus, d’Ernest Renan, dont Reich s’était notamment inspiré pour écrire Le Meurtre du Christ ; de même, s’agissant de Psychologie des foules, de Gustave Le Bon, dont on retrouve de nombreuses traces dans Psychologie de masse du fascisme du même Wilhelm Reich. Les agressions de Cologne peuvent être analysées selon les critères reichiens du refoulement sexuel et des cuirasses caractérielle et corporelle propices aux enrôlements dans les idéologies fascistes et mystiques. Ces critères – avancés à sa manière par Kamel Daoud – ne sont pas uniques et ne sauraient nier les réalités « objectives » des conditions de vie – elles se renforcent mutuellement. Tandis que les accusateurs de Daoud semblent ignorer ces composantes psycho-sexuelles et affectives.

Traité comme un arriéré, Daoud est ainsi accusé de psychologiser les violences sexuelles de Cologne, et d’« effacer les conditions sociales, politiques et économiques qui favorisent ces actes ». Lamentable retournement du propos – selon une argumentation qui pourrait se retourner avec pertinence !

Enfin, le journaliste algérien se trouve taxé d’islamophobie… Accusation définitive qui, en fait, à relire ces compères, se situe à l’origine de leur attaque. Ce « sport de combat » désormais à la mode, interdit toute critique de fond et clôt tout débat d’idées.

Le « double fatwatisé » pourra cependant trouver quelque réconfort dans des articles de soutien. Ainsi, celui de Michel Guerrin dans Le Monde du 27 février. Le journaliste rappelle que Kamel Daoud a décidé d’arrêter le journalisme pour se consacrer à la littérature. « Il ne change pas de position mais d’instrument. » « Ce retrait, poursuit-il, est une défaite. Pas la sienne. Celle du débat. Il vit en Algérie, il est sous le coup d’une fatwa depuis 2014, et cela donne de la chair à ses convictions. Du reste, sa vision de l’islam est passionnante, hors normes, car elle divise la gauche, les féministes, les intellectuels. Une grande partie de la sociologie est contre lui mais des intellectuels africains saluent son courage, Libération l’a défendu, L’Obs aussi, où Jean Daniel retrouve en lui “toutes les grandes voix féministes historiques”. […] Ainsi va la confrérie des sociologues, qui a le nez rivé sur ses statistiques sans prendre en compte “la chair du réel”, écrit Aude Lancelin sur le site de L’Obs, le 18 février. »

Ainsi, cette remarquable tribune de la romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari, dans Libération du 28 février, rétorquant aux accusateurs :

« Voilà comment on se fait les alliés des islamistes sous couvert de philosopher… Voilà comment on réduit au silence l’une des voix dont le monde musulman a le plus besoin. »

 


Fawzia Zouari : «Il faut dire qu’il y a un… par franceinter


Kamel Daoud et les agressions de Cologne. Le «porno-islamisme» s’en prend à la femme autant qu’à la vie

Pourquoi les islamistes détestent-ils autant les femmes ? Pourquoi refusent-ils qu’elles prennent le volant, portent des jupes courtes, aiment librement  ? Autant de questions qui interpellent et dérangent l’islam des extrêmes et, par delà, l’islam en lui-même ainsi que les autres religions monothéistes. Le journaliste-écrivain algérien Kamel Daoud est l’un des tout premiers et trop rares intellectuels du monde musulman à affronter de face ces questions esquivées par les religions – sans doute parce qu’elles leur sont constitutives. Aujourd’hui, à propos des agressions sexuelles de femmes fin décembre à Cologne, il accuse le «porno-islamisme» et interpelle le regard de l’Occident porté sur l’ « immigré », cet « autre », condamné autant à la réprobation qu’à l’incompréhension.

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

Kamel Daoud, 2015 © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

S’interroger valablement sur l’islam conduit à décrypter les mécanismes de haine à l’œuvre dans les discours religieux. Ce qui, par ces temps de fanatisme assassin, ne va pas sans risques. Surtout si on touche aux fondamentaux. Ainsi, le 3 décembre 2014 dans l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché sur France 2, Kamel Daoud déclare à propos de son rapport à l’islam :

« Je persiste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer. La question religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pouvoir avancer. »

Quelques jours plus tard, Daoud est frappé d’une fatwa par un imam salafiste, appelant à son exécution « pour apostasie et hérésie ». Depuis, le journaliste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, est placé sous protection policière, avec toutes les contraintes qui s’ensuivent – Salman Rushdie, depuis la Grande-Bretagne, en sait quelque chose…

En juin dernier, dans un entretien à L’Humanité (2/06/15), Kamel Daoud insistait sur la question de la place – si on peut dire – de la femme dans l’islam :

«Le rapport à la femme est le nœud gordien, en Algérie et ailleurs. Nous ne pouvons pas avancer sans guérir ce rapport trouble à l’imaginaire, à la maternité, à l’amour, au désir, au corps et à la vie entière. Les islamistes sont obsédés par le corps des femmes, ils le voilent car il les terrifie. Pour eux, la vie est une perte de temps avant l’éternité. Or, qui représente la perpétuation de la vie ? La femme, le désir. Donc autant les tuer. J’appelle cela le porno-islamisme. Ils sont contre la pornographie et complètement pornographes dans leur tête. (…) Quand les hommes bougent, c’est une émeute. Quand les femmes sont présentes, c’est une révolution. Libérez la femme et vous aurez la liberté.  »

Ces jours-ci, dans un article publié en Italie dans le quotidien La Repubblica et repris par Le Monde (31/01/16), Kamel Daoud revient à nouveau sur la question de la femme en islam, cette fois sous l’actualité brûlante des événements de la saint-Sylvestre à Cologne. Il pousse son analyse sous l’angle des « jeux de fantasmes des Occidentaux », « jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent. »

meursaultsJournaliste et essayiste algérien, chroniqueur au Quotidien d’Oran, Kamel Daoud est notamment l’auteur de Meursault, contre-enquête (Actes Sud, 2014), Prix Goncourt du premier roman. Il s’agit d’une sorte de contrepoint à L’Étranger de Camus. Philippe Berling en a tiré une pièce, Meursaults, jouée jusqu’au 6 février au Théâtre des Bernardines à Marseille.

Daoud ne cherche pas d’excuses aux agresseurs mais s’essaie à comprendre, à expliquer – ce qui ne saurait plaire à Valls ! Donc, il rejette cette « naïveté », cet angélisme projeté sur le migrant par le regard occidental, qui « voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture […] On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme. »

Il poursuit : « Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste différent, et il ne suffit pas d’accueillir en donnant des papiers et un foyer collectif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir. »

Daoud reformule sa « thèse » :

« Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah [après la question de Dieu, Ndlr]. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir nécessaire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie. » « L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme. »

Certes, une telle analyse, par sa finesse et sa pertinence, ne risque pas d’être entendue par les fronts bas de l’extrême-droite – et pas seulement par eux. Ni chez les fanatiques religieux, bien sûr ; peut-être pas non plus chez ceux que l’on dit « modérés », tant la frontière peut être mince des uns aux autres. Alors, à qui s’adresse Daoud ? – et avec quelles chances d’être entendu ? – quand il parle – naïvement ? – de « convaincre l’âme de changer »… et quand il souligne que « le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah » ?

Et de revenir sur« ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » :

« Descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka. L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme. »

Et, pour finir : « Retour à la question de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solution. Fermer les portes conduira, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.

« Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

Où l’on voit que la «guerre» ne saurait conduire à la paix dans les cœurs… Dans ce processus historique millénaire parcouru de religions et de violence, de conquêtes et de domination, de refoulements sexuels, de négation de la femme et de la vie, de haines et de ressentiments remâchés… de quel endroit de la planète pourra bien surgir la sagesse humaine ?


Des tas d’urgences

Le hasard m’a fait tomber, hier, sur l’article que j’ai consacré au journaliste polonais Richard Kapus­cinski lors de sa mort en 2007. Dans un de ses bouquins fameux, Imperium – sur l’empire soviétique finissant, une suite de reportages à sa façon –, j’y relevais ça :

« Trois fléaux menacent le monde. Primo, la plaie du natio­na­lisme. Secundo, la plaie du racisme. Ter­tio, la plaie du fon­da­men­ta­lisme reli­gieux. Trois pestes unies par la même carac­té­ris­tique, le même com­mun déno­mi­na­teur, la plus totale, agres­sive et toute-puissante irra­tio­na­lité. Impos­sible de péné­trer dans un esprit conta­miné par un de ces maux. »

Dans le dernier numéro du mensuel L’Histoire (thème : Newton, les Lumières et la révolution scientifique : excellent autant qu’actuel), un lecteur revient sur le précédent numéro (novembre) consacré aux communistes et titré « Pourquoi il y ont cru », sans point d’interrogation. En effet, bien des réponses peuvent être avancées. Mais ce lecteur continue à s’interroger : « Si je ne m’étonne pas du nombre d’intellectuels séduits, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi ils sont resté communistes ». Et d’égrener le chapelet des horreurs staliniennes qui « auraient dû leur ouvrir les yeux ». Oui, mais non ! Confère le troisième fléau selon Kapus­cinski : la plaie du fondamentalisme religieux.

Même si les causes et les effets différent dans les nuances, nazisme, stalinisme et djihadisme relèvent du tronc commun de « la plus totale, agres­sive et toute-puissante irra­tio­na­lité. » Les conséquences aussi convergent dans la violence la plus mortifère conduisant les peuples crédules aux pires horreurs.

Notons qu’en ces « champs d’horreur » s’illustrent bien d’autres fanatiques para-religieux. Ainsi les fondamentalistes du libéralisme ultra, les adorateurs du Marché et de sa Main invisible, celle qui agit « en douce », par délégation, sans se montrer au grand jour, et n’en conduit pas moins à son lot d’atrocités, dénommées injustices, guerres, misère.

Ainsi les négationnistes de la dégradation du climat qui, à l’instar de leurs illustres prédécesseurs face aux génocides nazis, choisissent la catastrophe plutôt que de renoncer à leurs cultes consommatoires. Cultes innombrables auxquels d’ajoutent la plus crasse imbécillité telle que montrée ce jeudi soir [3/12/15] dans Envoyé spécial (France 2) exhibant de fameux spécimens du genre : ceux qui, aux Etats-Unis, trafiquent leurs diesel monstrueux pour qu’il éructent les plus épaisses fumées noires… (J’avais publié une vidéo sur ces énergumènes, mais elle a été désactivée, je ne sais pourquoi… Des dizaines de vidéos paradent sur la toile – taper «coal rolling» et désespérer du genre humain…)

Après eux le déluge. Sur le même mode, en somme, par lequel un tiers des électeurs du « pays des Droits de l’Homme » – et patati et patata – seraient prêts à tâter du fascisme présentable, juste « pour essayer », puisque les autres leur paraissent usés – ce qui n’est pas faux, certes !

Mais enfin, quelle défaite annoncée ! Défaite de la pensée, des convictions, des valeurs. De soubresauts en cahots, en culbutes et en sursauts, l’Histoire n’en finit pas de bégayer, on le sait. Au bord du vide, des haut-le-cœur nous saisissent.

tas-urgences

Où allons-nous ? «Ça déborde» de partout ; de gauche et de droite„ extrêmement. [Ph. d.r.]


En cas d’attentat par balles. Cinq consignes de sécurité

La crainte du ridicule peut s’avérer  plus mortelle, que le ridicule lui-même. Spécialement en période de risques d’attentats. Quand la vie est en danger, un geste, une attitude peuvent être salvateurs. Il en va de même des gestes de secourisme lors d’accidents. Ne pas craindre, par conséquent, d’« en faire trop », ni d’être traité de « parano ». Voici quelques consignes de sécurité bonnes à connaître – en souhaitant qu’elles ne servent jamais !

Par Gian Laurens*

AVANT

Consigne n°1 : CONSTATER

Il y a 4 niveaux de dangerosité :

NIVEAU VERT ORANGE ROUGE NOIR
RISQUES AUCUN LEGERS à MOYENS MOYENS à ELEVES TRES ELEVES

Avant de se rendre dans un lieu quelconque, faire le constat lucide du niveau de la dangerosité qui le caractérise, et de celui du parcours pour y accéder et en revenir. S’il s’agit d’un lieu nouveau, se renseigner préalablement sur ces niveaux.

Actualiser son information sur ces niveaux, qui peuvent varier du matin au soir, d’un jour à l’autre. L’attentat peut survenir durant les niveaux orange à noir.

Cette détermination préalable conditionne des préparations spécifiques :

• niveau VERT : rien de particulier.

• niveau ORANGE : lors des déplacements jusqu’au lieu, ou depuis le lieu, être attentif à tout ce qui peut sembler bizarre, et pour cela, proscrire tout ce qui peut distraire l’attention (écouteurs, musique, portable mis en mode silencieux ou réunion) ; dans les transports en commun, la lecture doit être régulièrement suspendue aux arrêts pour vérifier qui descend et n’abandonne rien, et qui monte avec quoi : surveiller ses mains. S’éloigner de toute situation bizarre.

Pas de chaussures à hauts talons lors des déplacements.

• niveau ROUGE : vigilance de tous les instants, vision et ouïe jamais distraites ; faire des pauses d’observation régulières en cours de route ; portable en mode avion.

Se fier à son intuition : ne pas hésiter à descendre d’un bus ou d’un tram si on considère que celui qui y monte est suspect (se focaliser sur ses mains, qui annoncent ses intentions). Eviter de stationner en groupe aux abris bus ou aux passages piétons en attendant le vert.

Chaussures de sport. Pantalons pour les femmes. Couleurs des vêtements passe-partout.

Sacs, cartables, bagages allégés au maximum. Port de la plaque d’identification sur soi (nom, prénom, adresse, nom et numéro de téléphone à prévenir, numéro sécu, groupe sanguin).

• niveau NOIR : vigilance extrême, ne se déplacer (mains nues) que par absolue nécessité, en tenue la plus sportive et la plus discrète possible. À plusieurs, ne se déplacer qu’espacés. Portable en mode avion. Plaque d’identification en sautoir.

De façon générale, une fois rendu dans le lieu, vérifier que les accès sont convenablement sécurisés (sinon, repartir), reconnaître les issues de secours et les cheminements y conduisant, repérer les extincteurs et, s’il y en a, les matériels d’incendies (seau, hache, lance, échelle).

Enfin, il est très judicieux de prendre des cours de secourisme, et si possible de survie urbaine.

PENDANT

Consigne n°2 : COURIR 

Agir ! L’action est anxiolytique, l’inaction anxiogène. Dès le(s) premier(s) coup(s) de feu, ou y ressemblant, ne pas attendre que quelqu’un démarre pour se mettre à courir en s’éloignant de la source sonore, et en direction de l’issue de secours la plus proche si on est dans le lieu : on s’y sera installé au meilleur endroit, loin de l’accès principal, près d’une issue de secours et sans obstacles (chaises, tables) sur le trajet y conduisant, à la périphérie du groupe. Emplacement le moins éclairé possible.

Il vaut mieux se rendre ridicule en fuyant un danger fantasmé que vérifier, en étant tué pour n’avoir pas fui, que le danger était bien réel.

Abandonner sur place tout objet personnel. Ne pas se retourner avant d’être en zone sécurisée.

Se pencher en avant pour diminuer sa surface de cible. Courir en zigzag autant que possible. Si on est seul et poursuivi, renverser derrière soi tout obstacle improvisé (chaise, poubelle).

Dans la rue il peut être nécessaire de marquer un arrêt : s’abriter derrière une protection très solide (mur ou voiture à hauteur du moteur, entre l’arme et soi).

Si on est avec un enfant ou un être cher qui semble sidéré, l’entraîner de force sans parler ni crier.

S’il n’y a pas de possibilité de fuite, s’allonger, tête en direction de la source des détonations. Si on doit faire le mort, garder les yeux ouverts et si on a été blessé, se badigeonner le cou et le visage de sang.

Arrivé en lieu sûr, appeler la police (17 ou 112), puis le SAMU (15) et les pompiers (18).

Consigne n°3  : SE CACHER

Si on n’a pas pu fuir, il faut se soustraire à la vue du (des) tireur(s). Sous une table, ou derrière une table renversée, à défaut de mieux. Derrière un comptoir, dans un placard : il faudra faire silence absolu, ne pas bouger et penser pouvoir rester là des heures (il n’est donc pas dégradant de se pisser dessus à défaut d’autre possibilité). Si on est avec quelqu’un qui panique et gémit, voire commence à crier, le bâillonner d’autorité.

Si on a pu accéder à un local qui ferme avec une porte, verrouiller cette dernière autant que possible (la caler avec un petit objet en sus de la fermeture par la serrure), et disposer autant de meubles contre elle pour la barricader. Ne pas stationner derrière la porte. Eteindre la lumière et faire silence absolu.

Si quelqu’un derrière la porte dit être de la police, rester silencieux mais questionner par sms une connaissance en zone sécurisée, ou appeler très discrètement le 17 pour vous informer ; à défaut, se brancher sur une radio pour avoir des nouvelles (assaut donné et terminé). Sortir alors en mettant ses mains bien en évidence, sans tenir quelque objet que ce soit. Signaler s’il y a d’autres personnes après soi.

Consigne n°4 COMBATTRE

Option ultime, quand ni fuir ni se cacher sont possible. Pas de corps-à-corps héroïque, à moins d’être super-entraîné et de bénéficier d’une chance extraordinaire comme dans le cas du Thalys.

Il n’y a qu’une fenêtre d’intervention possible, c’est quand le tireur recharge, mais on ne dispose que de quelques secondes : on peut alors foncer dessus et lui fracasser le crâne avec un extincteur ou une hache d’incendie s’il n’est pas trop loin, ou le charger avec une échelle si on contre-attaque à plusieurs. Sinon, l’arroser à la lance d’incendie en visant son visage. Entraîner avec soi pour un tel assaut s’énonce clairement et fortement : « Ensemble ! On y va ! ».

Si on est très près, crever un œil (puis l’autre) avec un stylo, une clef (voire les pouces).

APRÈS

Consigne n°5 : CICATRISER

Avoir survécu à un attentat est un traumatisme majeur. Il est impératif d’en prévenir le contrecoup qui est le SSPT (syndrome de stress post traumatique). Il est impossible de se soigner tout seul, il faut recourir à des aides spécialisées, et commencer, dans l’immédiate suite de l’attentat, pour un déchoquage verbal autant que corporel-émotionnel. Puis on doit s’appliquer à suivre une prise en charge psychologique conséquente.

Sinon, au plan personnel, il est tout aussi essentiel de cultiver ses relations, de reprendre ses activités normales et en entreprendre de nouvelles, de faire le tri entre ses amis pour en éliminer les faux, et fuir toutes personnes toxiques. L’événement est une occasion extraordinaire de refaire sa vie sur un mode qui en élimine tous les aspects négatifs, et le statut de survivant en donne pleinement le droit.

  • Gian Laurens, chimiste spécialiste explosifs, intervenant (gestion de la violence) en hôpital psychiatrique. Novembre 2015. Reproduction libre.

Un vendredi de noir malheur

Leur vrai dieu, c’est la mort. Ils l’aiment, la servent, la sèment. Venus des arrière-mondes, leurs incursions dans celui des vivants n’a d’autre but que de tuer, détruire, semer la désolation, la souffrance, le malheur partout. Humains ils ne sont pas. Ou inachevés ; infirmes de la pensée, indignes d’être, en dehors de l’humanité. Détruire Palmyre ne leur suffit pas ; la pierre ne saigne pas, ne hurle pas, ne souffre pas. Ils veulent la grande jouissance du mal absolu, du désastre, de la haine qui tue.

Je souffre du grand malheur de ce vendredi noir. Le noir de l’obscurité morbide. « Nous » qui aspirons aux lumières, multiples, multicolores, joyeuses et jouissives ; « nous » dont l’Histoire – bien convulsive – se veut une lutte pour la vie ; la vie vivante, celle qui agrandit le monde. Et le voilà, ce monde, qui se rabougrit sous la terreur assassine ; mais aussi sous l’avidité des possédants, insatiables prédateurs, méprisants de l’Autre, vils profiteurs, en fin de compte aussi mortifères que les terroristes. Ce monde des murs et des barbelés, ce monde de la séparation et de l’injustice galopante, cause du grand dérèglement. Dénoncer ceux-là ne saurait pour autant absoudre la sauvagerie nihiliste. Mais que faire face à une telle négation de la vie ? Quelle espérance nourrir ?


Poussée d’intolérance au Maroc. «Much Loved» interdit, comédienne agressée

Much Loved, du cinéaste marocain Nabil Ayouch, est un film remarquable dont j’aurais dû parler ici depuis que je l’ai vu il y a deux mois et qui, heureusement, est toujours à l’affiche dans les bonnes salles. Je me décide aujourd’hui pour une raison plus que cinématographique : le film est interdit au Maroc, ce qui n’est pas surprenant, mais, surtout, l’actrice qui tient le rôle principal, Loubna Abidar – superbe –, a été violemment agressée le 5 novembre. Elle raconte cela dans une tribune adressée au Monde [12/11/15 ], expliquant aussi pourquoi elle se voit contrainte de quitter son pays.

Maroc Loubna Abidar agressée

Loubna Abidar violemment agressée à Casablanca [Ph. dr]

Une fois de plus, c’est la place des femmes dans la société qui se trouve au centre d’une actualité permanente et à peu près générale dans le monde, même si, bien sûr, les situations sont variables, et donc leur degré de gravité. N’empêche, cela vaut dans nos sociétés dites évoluées. Que l’on songe aux différences de salaires entre hommes et femmes, à fonctions égales ; qu’il s’agisse de l’attribution des postes de responsabilité, du harcèlement sexuel, du machisme « ordinaire ». On n’entrera même pas ici sur le lamentable débat autour des notions de genre.

Much Loved qui, comme son titre ne l’indique pas, est un film sur la condition féminine dans un des pays arabes les plus rétrogrades sur la question – et sur tant d’autres, hélas – tandis que cette royauté d’un autre âge voudrait se draper dans une prétendue modernité.

Dans son texte, la comédienne donne à voir le propos du film, en même temps qu’elle exprime une détresse personnelle, une implacable dénonciation d’un régime d’oppression et l’intolérance d’une société.

Après des petits rôles au théâtre et dans des films commerciaux, j’ai obtenu le premier rôle dans le long-métrage Much Loved, de Nabil Ayouch. C’était le plus beau jour de ma vie, car j’allais pouvoir travailler avec un réalisateur talentueux et internationalement reconnu, et parce que j’allais donner la parole à toutes celles avec lesquelles j’avais grandi : ces petites filles des quartiers qui n’apprennent ni à lire ni à écrire, mais auxquelles on dit sans cesse qu’un jour elles rencontreront un homme riche qui les emmènera loin… Dès 1415 ans, elles sortent tous les soirs dans le but de le trouver. Un jour, elles réalisent qu’elles sont devenues des prostituées.

« Dans ce film, j’ai mis toute mon âme et toute ma force de travail, portée par Nabil Ayouch et mes partenaires de jeu. Le film a été sélectionné à Cannes. J’y étais, c’était magique. Mais dès le lendemain de sa présentation, un mouvement de haine a démarré au Maroc. Un ministre qui n’avait pas vu le film a décidé de l’interdire avant même que la production ne demande l’autorisation de le diffuser. Much Loved dérangeait, parce qu’il parlait de la prostitution, officiellement interdite au Maroc, parce qu’il donnait la parole à ces femmes qui ne l’ont jamais. Les autorités ont déclaré que le film donnait une image dégradante de la femme marocaine, alors que ses héroïnes débordent de vie, de combativité, d’amitié l’une pour l’autre, de rage d’exister.

« Et une campagne de détestation s’est répandue sur les réseaux sociaux et dans la population. Personne n’avait encore vu le film au Maroc, et il était déjà devenu le sujet numéro un de toutes les discussions. La violence augmentait de jour en jour, à l’encontre de Nabil « le juif » (sa mère est une juive tunisienne) et à mon encontre. Je dérangeais à mon tour, parce que j’avais le premier rôle, parce que j’en étais fière, et parce que je prenais position ouvertement contre l’hypocrisie par des déclarations nombreuses.

Cachée sous une burqa

« Des messages de soutien et d’amour, j’en ai reçu des dizaines. Dans les pays d’Europe où le film est sorti et a connu un bel accueil (j’ai notamment obtenu le Prix de la meilleure actrice dans les deux festivals majeurs de films francophones, Angoulême en France et Namur en Belgique). Mais surtout, et c’était le plus important pour moi, au Maroc. Par des gens éclairés car ils sont nombreux. Et aussi par des prostituées qui ont enfin osé parler à visage découvert pour dire qu’elles se reconnaissaient dans le film.

« Mais rien n’a calmé la haine contre moi. Sur Facebook et Twitter, mon nom est associé à celui de « sale pute » des milliers de fois par jour. Quand une fille se comporte mal, on lui dit « tu finiras comme Abidar ». Tous les jours, je lis que je suis la honte des femmes marocaines. Chaque semaine, je reçois des menaces de mort. J’ai encore des amis et des proches pour me soutenir, mais beaucoup se sont détournés de moi. Pendant des semaines, je ne suis pas sortie de chez moi, ou alors uniquement pour des courses rapides, cachée sous une burqa (quel paradoxe, me sentir protégée grâce à une burqa…).

« Ces derniers jours, le temps passant, la tension me semblait retombée. Alors jeudi 5 novembre, le soir, je suis allée à Casablanca à visage découvert. J’y ai été agressée par trois jeunes hommes. J’étais dans la rue, ils étaient dans leur voiture, ils m’ont vue et reconnue, ils étaient saouls, ils m’ont fait monter dans leur véhicule, ils ont roulé pendant de très longues minutes et pendant ce temps ils m’ont frappée sur le corps et au visage tout en m’insultant. J’ai eu de la chance, ce n’était « que » des jeunes enivrés qui voulaient s’amuser… D’autres auraient pu me tuer. La nuit a été terrible. Les médecins à qui je me suis adressée pour les secours et les policiers au commissariat se sont ri de moi, sous mes yeux. Je me suis sentie incroyablement seule… Un chirurgien esthétique a quand même accepté de sauver mon visage. Ma hantise était justement d’avoir été défigurée, de garder les traces de cette agression sur mon visage, de ne plus pouvoir faire mon métier…

« Nabil Ayouch était là tout le temps pour me soutenir. J’ai fait des déclarations de colère que je regrette. Je ne savais plus où j’étais. Alors j’ai décidé de quitter le Maroc. C’est mon pays, je l’aime, j’y ai ma vie et ma fille, j’ai foi en ses forces vives, mais je ne veux plus vivre dans la peur. On s’attaque à moi pour un rôle que j’ai joué dans un film que les gens n’ont même pas vu. Une campagne de dénigrement légitimée par une interdiction de diffusion du film, alimentée par les conservateurs, nourrie par les réseaux sociaux si présents aujourd’hui… et qui continue de tourner en rond et dans la violence. Au fond, on m’insulte parce que je suis une femme libre. Et il y a une partie de la population, au Maroc, que les femmes libres dérangent, que les homosexuels dérangent, que les désirs de changement dérangent. Ce sont eux que je veux dénoncer aujourd’hui, et pas seulement les trois jeunes qui m’ont agressée… »

Loubna Abidar

La bande-annonce de Much Loved.

PS. Des copies du film ont été mises en circulation au Maroc, dans lesquelles des scènes pornographiques ont été ajoutées pour en dénoncer l’immoralité !


L’abattoir, lieu insoutenable, limite de l’humanité

Accrochez-vous ! Les images ci-dessous sont du genre insoutenable. Par delà, ce qui l’est encore plus, insoutenable, c’est le calvaire subi en permanence, dans le monde, par des milliards d’animaux. L’hominidé s’étant décrété comme « supérieur » – probablement depuis qu’il a prétendu « penser », ce qui est somme toute bien récent à l’échelle de l’évolution –, il n’a eu de cesse d’exploiter les animaux. Et cela, d’ailleurs, dans un sens si large, qu’il s’est aussi autorisé à exploiter ses semblables, jusqu’à les torturer, dans le travail notamment et, tant qu’à faire, jusqu’à les exterminer.

logo-L214-100pxLa vidéo ci-dessus est due à l’association de défense des animaux L214 

L’abattoir d’Alès (Gard) fait l’objet d’une enquête et a été provisoirement fermé. 20 000 porcs, 40 000 ovins et 6 000 bovins y sont mal-traités chaque année. À multiplier par le nombre de mouroirs semblables en France, en Europe, partout dans le monde.

L’homme, donc, considéré comme espèce supérieure, même si, trop souvent, il ne vole pas bien haut. De là, ce qu’on appelle le spécisme. Ce concept inclut aussi le fait que, même parmi les animaux, certains sont plus respectables que d’autres. C’est évidemment le cas des animaux de compagnie et des animaux domestiques ; parmi ces derniers, les animaux d’élevage font l’objet de traitements plus ou moins dégradants, selon le niveau de « rendement » qu’ils représentent : force motrice, marchandise de loisirs (chevaux),  ou/et de consommation, cobayes de laboratoires, objet sacrificiel. Reste, de toutes façons, la question de leur mort et de leur élimination, question qui rejoint trop souvent la « solution finale ».

Car « tout se tient » ici encore. Cause ou conséquence de l’éhontée domination humaine – variante du colonialisme –, le spécisme se décline en racisme tout autant qu’en sexisme. Supériorité d’une « race » sur une autre, d’un sexe sur l’autre.

Cette affaire des abattoirs dépasse celle du végétarisme ou du végétalisme. Ne pas manger de viande, ou pas même aucun produit ou sous-produit d’origine animale, cela peut se discuter sous de multiples aspects (moraux, religieux, économiques, écologiques, biologiques, sanitaires, etc.) Mais, quoi qu’il en soit, la manière dont l’animal humain (je reprends cette expression due à Wilhelm Reich ; elle renvoie l’homme à sa double composante et le remet à sa juste place) traite les autres animaux, notamment dans la mort, m’apparaît comme fondamentale dans le processus d’humanisation.

De ce point de vue, on peut considérer qu’il y a continuité – sans exclure des variations historiques dans l’ordre du progrès ou de la régression – entre l’hominidé chasseur-pêcheur, carnivore ; le chasseur viandard actuel ; l’aficionado des corridas ; le violent social ou criminel ; le guerrier sanguinaire ; le bourreau nazi ; l’halluciné fanatique. Liste non exclusive !


Air France. Sans-chemises et sans-culottes

Une chemise déchirée, et même deux. Une agression contre des personnes – fussent-elles des « patrons ». Certes, le geste est moche. Ou plutôt « non esthétique ». C’est le geste du désespoir, le dernier geste du condamné avant l’exécution. Il n’est rendu beau qu’au cinéma. Perdre son emploi de nos jours, c’est une exécution. C’est passer du statut de « chanceux », pour ne pas dire privilégié – du privilège d’avoir un travail, qui est souvent une torture… – à celui de déclassé, de déchu.
Alors, quand la direction d’Air France annonce la suppression de 2.900 emplois, cela signifie 2.900 vies déchirées (bien davantage, en fait). À côté desquelles deux chemises déchirées, même blanches et bien repassées, c’est une violence très modérée !


Une vidéo révèle les négociations chez Air France par BuzzVid

La vidéo ci-dessus a été prise quelques minutes avant les incidents qui forceront les dirigeants Xavier Broseta et Pierre Plissonnier à s’échapper du siège d’Air France. Des employés tentent d’interpeller et d’ouvrir le dialogue.
Cette vidéo est poignante, montrant le courage et le désespoir d’une femme affrontant la morgue des cols blancs, mains dans les poches ou bras croisés, tripotant leurs portables, touillant leur café, l’air goguenard pour ne pas dire niais, et finalement muets comme des tombes. « On nous a demandé de faire des efforts, on les a faits ! » lance cette femme au bord du sanglot dans un monologue pathétique.

Face à elle, l’indifférence, le mépris. Les cadres regroupés discutent entre eux, feignant d’ignorer l’interpellation. L’un d’eux lâche enfin : « On n’est pas habilités, on n’est pas habilités ».

Ils n’ont rien à répondre au réquisitoire. Car ils ne sont même pas responsables et ne peuvent répondre de rien… Minables pantins cravatés du capitalisme planqué, sans visage, suite de chiffres et de pour cents, jouant dans les casinos financiers  à l’ombre des paradis fiscaux, fixant de loin, « off shore », les taux de rendement de leur sale pognon dont ils se goinfrent jusqu’à l’intoxication.

Des violences autrement plus radicales, la dégradation générale des conditions socio-économiques nous en promet ! Les « voyous » et la « chienlit » se souviendront peut-être des sans-culottes et ne s’en prendront plus seulement aux chemises.
Sur son blog, le militant encore socialiste Gérard Filoche a ressorti pour la circonstance un discours de Jean Jaurès devant la Chambre des députés le 19 juin 1906. Ces paroles sont d’une actualité brûlante :

« Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclats de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continuent la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connues des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. […] Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. »

Et Filoche de commenter : « Malheureusement, Manuel Valls traite les salariés de « voyous » et prend fait et cause pour la direction d’Air France. Il est vrai qu’il se réfère plus souvent à Clémenceau, le briseur de grèves, qu’à Jaurès… »


Pendaison publique, place de l’Opéra à Marseille

Pendue

© gp

On croyait ces temps révolus, révolus comme la Révolution et comme la peine de mort… C’était sans compter sur l’exception marseillaise. Non pas celle des autres exécutions publiques, il y a dix jours encore, devant ce même opéra municipal, à coup de bastos. Non, une vraie de vraie, par pendaison. Plus économique que la guillotine, tellement moins sanguinolente. Un gibet, une corde, un bourreau, une condamnée à mort, et hop ! Le tout devant un public recueilli et même une classe de petits écoliers – c’était mercredi. Il faut bien édifier les masses face au Crime éternel, que le châtiment, pourtant, jamais ne tarit…

Il y avait de la fascination dans le regard du peuple ainsi assemblé. Oui, des lueurs de défi, une certaine jouissance dans les prunelles avides. Il faut dire que la criminelle irradiait littéralement, sous sa longue robe écarlate et son regard de braise, sous ses ultimes paroles en appelant à la vie, à la révolte de la vie. Que lui reprochait-on à cette Charlotte Corday marseillaise ?

À entendre son cri, on comprend que c’est la Femme, fatale pécheresse, qui devait ici expier son crime d’exister. Dans la suite ininterrompue des mutilations historiques infligées à toutes les femmes de la planète en perdition : battues, exploitées, méprisées, répudiées, trompées, humiliées, excisées, lapidées, ignorées ou même adulées – exécutées. La suppliciée : « Regarde mon corps mon trou ma tombe mes yeux mes seins mon sexe. L’os pelé de l’amour la clef des larmes. Je brûle d’une flamme nue… ». Et il est des pays où de telles scènes ne sont pas fictives. Tant de sauvagerie partout ! Jusque «dans l’ombre de la démocratie», ainsi que le souligne l’auteur du spectacle.

La dramaturgie a joué à plein, dans le dénuement du lieu et de la situation. La comédienne, poignante, bouleversante au bout de sa corde. Son bourreau intraitable. Cela eut lieu entre les coups de sirène de midi et midi dix, sous la plainte troublante d’un saxo, face au soleil cru, balayé de mistral. Magie du théâtre.

C’était hier, comme en chaque premier mercredi du mois, depuis 2003 que Lieux publics s’approprie le parvis de l’opéra marseillais pour une scène de rue jamais anodine. Cela s’appelle Sirènes et midi net. Un beau nom de rendez-vous.

Pendue

© gp

Pendue, de la compagnie Kumulus, une adaptation du spectacle Les Pendus, de Barthélemy Bompard, écrit par Nadège Prugnard„ interprété par Céline Damiron et Barthélemy Bompard,
accompagnés par Thérèse Bosc au saxophone. Technique : Djamel Djerboua, son : Nicolas Gendreau.


Tunisie. «Charlie» et la suite

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L’actualisation du slogan « Charlie » résume tout, hélas. Tout, c’est-à-dire, en référence aux attentats de janvier à Paris, une même analogie dans l’horreur fanatique et mortifère ; un même but destructeur qui s’en prend à l’Histoire – celle de la Tunisie, à travers le musée du Bardo –; à l’Occident, désigné comme Satan à travers ses touristes « dépravés »; et à la Démocratie, assimilée à la déchéance laïque – donc anti-coranique. En prime, si on ose dire, cet odieux attentat – 22 morts, une cinquantaine de blessés – ruine pour longtemps la chancelante économie tunisienne en grande partie basée sur le tourisme.

L’« État islamique » vient ainsi de faire son entrée fracassante dans cette Tunisie qui, depuis quatre ans, parvenait tant bien que mal à sauvegarder sa révolution et ses fragiles acquis. Ainsi contraint à décréter l’« état de guerre », le gouvernement tunisien tombe dans l’engrenage répressif qui s’attaque aux effets et non aux causes. Des causes d’ailleurs si profondes qu’elles outrepassent les capacités réactives d’un petit État et même – c’est tout dire – celles de la « communauté internationale ». Ladite « communauté » qui, par ses membres voyous, ses machines de guerre, son économie de la Finance et du tout-Marchandise, a largement contribué à allumer la mèche rampante du fascisme islamiste.

Les reportages d’Envoyé spécial (France 2), notamment les passages tournés à Sidi Bouzid d’où était partie la révolution avec le suicide de Mohamed Bouazizi, montrent un tel clivage haineux entre salafistes et démocrates qu’on peut craindre le pire à court terme. Et comment ne pas voir la menace de ce clivage général dans notre monde en désarroi ? N’en verra-t-on pas les effets « collatéraux » dès dimanche prochain dans les urnes bien de chez nous ?

 

• D’autres articles en tapant «Tunisie» dans la case de Recherche


Centrafrique et Libye : les bégaiements de l’histoire

Bernard-Nantet par Bernard Nantet, journaliste et archéologue, spécialiste de l’Afrique

centrafriqueAu matin du 5 janvier, les habitants de Bangui, la capitale centrafricaine, virent surgir des groupes de combattants sans uniforme, le corps bardé de grigris et d’amulettes protectrices. Brusquement, l’Afrique de la brousse remontait à la surface avec ses traditions et son histoire occultée par la longue parenthèse coloniale et une indépendance mal assumée.

Il faut dire que l’ancien Oubangui-Chari ne nous avait pas habitués à voir s’exprimer tant de haine opposant gens de la brousse, christianisés de fraîche date, et musulmans, éleveurs ou commerçants établis depuis longtemps dans le pays.

Il aura suffi qu’un an auparavant, un ancien ministre, Michel Djotodia, agrège en une coalition (séléka en sango) tout ce que la région comptait de mécontents pour faire vaciller un État rongé par la corruption et le népotisme. La mise en coupe réglée du pays fit remonter à la surface les récits d’une époque où l’esclavage ravageait la région. Les opposants qui avaient fondu sur la capitale centrafricaine rassemblaient en l’occurrence des mercenaires tchadiens et soudanais, flanqués de coupeurs de routes et de braconniers venus épauler les revendications de la minorité musulmane marginalisée,

Des mois de pillages, de destructions et de tueries perpétrés par les membres de la Séléka suscitèrent la formation de groupes d’autodéfense, les anti-balaka (anti-machettes), un surnom qui renvoyait à des temps lointains où la kalachnikov n’équipait pas encore les envahisseurs. L’irruption de milices villageoises dans cette guerre civile de basse intensité s’accompagna d’exactions et de massacres envers les musulmans locaux accusés – souvent à tort – d’avoir pactisé avec les prédateurs.

La guerre civile en Sierra Leone (19912001) nous avait déjà montré à quelles dérives meurtrières des milices incontrôlées pouvaient se livrer dans des conflits internes. Issues des associations traditionnelles de chasseurs, ou kamajors, et baptisées en la circonstance Forces de défense civile (CDF), ces milices progouvernementales sierra-léonaises furent à l’origine de nombreuses atrocités.

Disparu récemment, l’historien malien Youssouf Tata Cissé (19352013), auteur d’une thèse sur les confréries de chasseurs en Afrique occidentale, a montré l’importance des chasseurs traditionnels dans la vie collective et la défense des villages. Autrefois groupées en confréries initiatiques, elles avaient un rôle dans le maintien de la cohésion sociale, comme au Rwanda où Tutsis, Hutus et Twas pouvaient se retrouver au sein d’un culte rendu au chasseur mythique Ryangombe.

Avant que les compagnies européennes concessionnaires n’exploitent le pays et les populations de façon scandaleuse (début du XXe siècle), les forêts de l’Oubangui-Chari servirent de refuge aux animistes fuyant les razzias esclavagistes destinées à fournir au monde arabe et à l’Empire ottoman la force servile qui leur manquait. Premier des voyageurs du XIXe siècle à visiter la région, le Tunisien Mohamed el Tounsi, qui accompagna une razzia au Darfour voisin (18031813), témoigna des pillages et des rafles qui dévastaient des territoires entiers comme le Dar el Ferti dans l’est de la Centrafrique, aujourd’hui déserté.

À cette époque, le pays subit le contrecoup de la déstabilisation du Tchad provoquée par l’arrivée des Ouled Slimane, anciens mercenaires à la solde des pachas de Tripoli contre les nomades Toubous du Fezzan, en Libye. Cette tribu arabe fut chassée vers le Tchad quand l’Empire ottoman reprit en main la régence de Tripoli, jugée trop faible pour s’opposer à la poussée française en Algérie (milieu du XIXe siècle). Dévasté, ses royaumes affaiblis, le Tchad ne put s’opposer aux esclavagistes venus du Soudan. Parmi ceux-ci figure le chef de guerre Rabah dont les armes à feu firent merveille dans la chasse aux animistes qui se réfugièrent dans les forêts centrafricaines.

sahara-bernard-nantetOr il y a un an, c’est du nord-est, porte d’entrée traditionnelle des anciens chasseurs d’esclaves, qu’a surgi la Séléka, rejouant un scénario bien connu. Aujourd’hui en Libye, l’histoire paraît aussi bégayer. Les affrontements meurtriers, dont Sebha, dans le sud, fut récemment le théâtre (150 morts dans la dernière quinzaine de janvier), mettent de nouveau aux prises les Ouled Slimane, anciens alliés de Kadhafi, avec les Toubous. En effet, ces derniers tentent de récupérer des territoires au Fezzan et des oasis, tel celui de Koufra dont ils furent jadis chassés.

Ainsi, ironie de l’Histoire, en Centrafrique comme en Libye, la mémoire de l’esclavage et de ses razzias se rappelle au souvenir des hommes à travers les événements dramatiques actuels qui, à première vue, pourraient paraître sans aucun lien.

Article paru sur le Huffington Post


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

    • Twitter — Gazouiller

    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

      tcherno2-2-300x211

      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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