On n'est pas des moutons

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« Les Actualités » de 1946. « C’était Noël quand même… »

En ces temps-là, l’actualité pas­sait par les écrans de ciné­ma. Avec l’impayable ton pleur­ni­chard du spi­queur et son prêche à deux balles, « Les Actua­li­tés » impo­sait en dix minutes une vision du monde pour le moins étri­quée. Au menu, pour ce 25 décembre 1946 : Saut à ski au trem­plin de See­grube dans le Tyrol autri­chien, catch salle Wagram, mort de Paul Lan­ge­vin, inno­va­tion : le cais­son chi­rur­gi­cal, étude des rayons cos­miques, retour des bagnards de Cayenne à l’île de Ré, fouilles à Car­thage, ves­tiges de la civi­li­sa­tion aztèque au Mexique, images de Noël 1946, Boxe : match Cer­dan contre Char­ron… (pri­vé d’images). On ne crai­gnait pas le mélange des genres dans une hié­rar­chie des sujets plus que rela­tive. C’était il y a soixante-dix ans. Pas de quoi être nos­tal­gique. [© Docu­ment Ina]


Télévision. Collaro chez les ploucs, ou le mépris anthropologique

« Col­la­ro chez les ploucs ». Repor­tage sur un couple d’agriculteurs de Condé-sur-Seulles, dans le Cal­va­dos. Lui a échoué au per­mis de conduire. Elle est à la remorque… Et Sté­phane Col­la­ro – qui serre la main du mon­sieur mais pas celle de la dame… – d’y aller de sa déma­go­gie d’amuseur public et de son mépris des gens simples de la cam­pagne. Alors, pour­quoi publier à nou­veau ? Parce que  ce mépris vaut anthro­po­lo­gie, tant pour les obser­vés que pour l’observateur. Sans nier que c’est quand même poi­lant, tout en témoi­gnant d’une époque et d’une forme de télé­vi­sion (Antenne 2, émis­sion La Lor­gnette, 2 avril 1978. © Archives Ina).

Dans un autre registre, mais proche, revoyons cet autre mor­ceau d’anthologie : Dumayet et Des­graupes, Pierre-s angu­laires du scoop rim­bal­dien 

Comme quoi la « télé-réa­li­té », dès ses ori­gines, c’est d’abord la réa­li­té de la télé.


Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mou­rir, lui qui aurait pré­fé­ré cre­ver. Faut être encore plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne directe. Enfin, c’est son affaire. On ne sait quand auront lieu ses obsèques natio­nales. Plu­tôt que les Inva­lides ou le Pan­théon, il s’était réser­vé un coin à Mont­martre – à quel cime­tière (celui du haut ou l’autre sous le pont Cau­lain­court) ? Il y aura une fan­fare au moins, comme à la Nou­velle-Orléans ? Une fan­fare de jazz, espé­rons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simone, Ray Charles, Diz­zy Gil­les­pie, Count Basie, Billie Holi­day… le free aus­si, Col­trane, Pha­roah San­ders, Archie Shepp… Il était aus­si du bas­tringue gau­chiste ; s’était fait embo­bi­ner par Cas­tro, mais avait vite com­pris et en était reve­nu ; avait fré­quen­té Mal­com X dont il disait qu’il n’était ni croyant ni musul­man 1 ; son grand pote Cavan­na, il le trou­vait trop non-violent ; sauf pour ce qui était de bouf­fer du curé, tous cultes confon­dus – c’était son sport favo­ri, à éga­li­té avec l’anti-militarisme ; de quoi orien­ter toute une vie de des­si­neu-grande-gueule au coup de crayon assas­sin ; de quoi en lan­cer des ana­thèmes défi­ni­tifs, et des « font chier », et des doigts d’honneur grand comme des cac­tus géants, de celui en bronze qui va désor­mais mon­ter la garde sur ses cendres. Ciao Siné !

Notes:

  1. Dans un inté­res­sant entre­tien avec Julien Le Gros dans « The Dis­si­dent » (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il pré­ci­sait que Mal­com X a été tué alors qu’il s’apprêtait à faire son coming out sur ce point…

Enfin de la pub, de la vraie, sur les radios du service public !

hara_kiri_pubSur l’autel de (feue) la gauche, ce gou­ver­ne­ment ne recule devant aucun sacri­fice. Ce matin au réveil, j’apprends dans le poste qu’un décret paru aujourd’hui même au Jour­nal offi­ciel auto­rise la publi­ci­té sur les ondes de Radio France !

Le tout-pognon aura encore sévi, empor­tant sur son pas­sage les restes d’éthique auquel on croyait encore pou­voir s’accrocher. Tu croyais, naïf, que les radios du ser­vice public te met­taient à l’abri des saillies de « pub qui rend con – qui nous prend pour des cons »… Macache ! Finies les débi­li­tés limi­tées aux seules « oui qui ? Kiwi ! » et autres « Mat­mut » à en dégueu­ler. On est pas­sé au tout-Macron, mon vieux ! Tu savais pas ? Vive le tout-libé­ral, l’indécence com­mune et la vul­ga­ri­té mar­chande ! Les enzymes glou­tons sont de retour, et les bagnoles à tout-va, les chaus­sée-au-moine, les jus­tin-bri­doux, les mars-et-ça-repart – autant dire que le bon­heur nous revient en splen­deur, avec ses trou­vailles enchan­te­resses, la vie facile, enfin !

Manque tout de même à ce gou­ver­ne­ment qui, lui aus­si, nous prend pour des cons, un ministre à la hau­teur. Je ne vois que Ségué­la. Un Ségué­la, sinon rien ! Et au com­plet, avec sa rolex et sa conne­rie.

Nous res­te­ra à fer­mer le poste. On mour­ra moins con (« oui mais, on mour­ra quand même ! »).

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De la mort, de la célébrité, de l’actualité et des atrocités

Un mort par jour. Rec­ti­fi­ca­tif : un mort célèbre par jour. Pré­ci­sion : un mort média­ti­que­ment célé­bré. Affi­ne­ment : un mort pré­le­vé dans la Socié­té du Spec­tacle. Déve­lop­pe­ment.

Le hasard – ici heu­reuse et infaillible coïn­ci­dence – a fait que mon ami Robert Blon­din ait, outre-Atlan­tique, cou­su au même moment quelques pro­fondes réflexions autour de la mort, de la célé­bri­té et des trom­pettes de la renom­mée fus­ti­gées par le lumi­neux Bras­sens. Double occa­sion de « mou­rir moins bête », comme le clame un grin­çant feuille­ton quo­ti­dien sur Arte, se ter­mi­nant inva­ria­ble­ment par : « …oui, mais bon, vous mour­rez quand même ! »

Résu­mons, par ordre chro­no­lo­gique de décès (liste très pro­vi­soire) : Del­pech Michel (chan­teur), Bley Paul (pia­niste de jazz), Tur­cat André (pilote d’avion), Hun­ter Long John (blues­man), Gala­bru Michel (comé­dien), Bou­lez Pierre (musi­cien), Pam­pa­ni­ni Syl­va­na (actrice ita­lienne), Armen­dros Cho­co­late (trom­pet­tiste cubain), Peu­geot Roland (indus­triel), Cour­règes André (sty­liste de mode), Reid Patrick (rug­by­man irlan­dais), Clay Otis (chan­teur de soul état­su­nien), Bowie David (chan­teur bri­tan­nique), Angé­lil René (agent artis­tique qué­bé­cois), Des­ruis­seaux Pierre (écri­vain qué­bé­cois), Tour­nier Michel (écri­vain), Alaoui Leï­la (pho­to­graphe fran­co-maro­caine), Sco­la Ettore (cinéaste), Charles-Roux Edmonde (écri­vaine, jour­na­liste)…

J’ai, exprès, mis les noms de famille en tête, comme sur les monu­ments aux morts et comme on les appelle à chaque célé­bra­tion de mas­sacres.

Ne pas man­quer non plus de citer Allen Woo­dy quand, ayant énu­mé­ré les morts suc­ces­sives de Jésus, Marx, Mao, il ajoute, gogue­nard : « …Et moi-même, je ne me sens pas très bien… »

Liste ouverte, limi­tée à la sphère cultu­reuse ou presque, fran­co-cen­trée – bien qu’il y ait là dedans des spor­tifs, un pilote, des Cana­diens, un indus­triel, un Cubain, une fran­co-Maro­caine…

Le plus mar­rant, si j’ose dire, c’est la liste com­plète éta­blie et tenue au jour le jour sur Wiki­pe­dia. Vaut le détour, c’est ici.

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Le Monde aus­si, « la » réfé­rence…

Où l’on voit que le degré de célé­bri­té relève de fac­teurs mul­tiples, sur­tout cultu­rels et mar­chands. Ce qui défi­nit bien la notion de « spec­tacle » – même si on ne l’étend pas à la cri­tique de la socié­té selon Debord Guy (mort lui aus­si – en 1994).

Où l’on voit qu’il y a un degré de plus entre popu­la­ri­té et pipo­la­ri­té, cette der­nière ten­dant à deve­nir la seule vraie échelle de « valeurs », pro­pul­sée en cela par la machine média­tique à fabri­quer de l’idole selon des recettes aus­si fluc­tuantes que les cours de la bourse. Fluc­tua­tions qui n’altèrent en rien la soli­di­té du Capi­ta­lisme, au contraire. Tout comme la célé­bra­tion des morts célèbres assurent les valeurs des célé­bri­tés (pro­vi­soi­re­ment) vivantes. Ain­si ce flux mor­bide se trouve-t-il pieu­se­ment entre­te­nu. Il fait par­tie du fond de com­merce des gazettes et autres rédac­tions nécro­lo­giques, voire nécro­phi­liques.

Ain­si Le Monde – pour ne citer que lui – ren­ferme dans son fri­go quelque 300 notices prêtes à démou­ler après réchauf­fage à l’actualité. Mais c’est sans doute l’Agence France Presse qui détient la plus gar­nie des chambres froides – modèle Run­gis (gros et demi-gros). Par­tant de là, la célé­bra­tion mor­tuaire vivra sa vie, si l’on peut dire, au gré de l’« actu », selon qu’elle sera, ce jour-là, mai­gri­chonne ou plé­tho­rique ; ou selon le degré de pipo­la­ri­té.

Ain­si un Michel Del­pech a-t-il « béné­fi­cié » de 20 minutes en ouver­ture du JT de 20 heures de France 2 ! Bou­lez un peu plus de cinq, et en fin de jour­nal. Bley ? Même pas mort, selon la même chaîne. Gala­bru, ah le bon client que voi­là ! Bien moins cepen­dant que Bowie – record abso­lu, tous sup­ports, sur plu­sieurs jours (pré­voir des « résur­rec­tions » type Michael Jack­son).

Tels sont aujourd’hui les rites modernes qui entourent la mort, cette don­née du vivant, sans laquelle la vie, en effet, serait bien fade et nos médias plus encore…

22-mort« Je vis cette fau­cheuse. Elle était dans son champ. / Elle allait à grands pas mois­son­nant et fau­chant, / Noir sque­lette lais­sant pas­ser le cré­pus­cule. / Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule, / L’homme sui­vait des yeux les lueurs de la faux » – Vic­tor Hugo, Les Contem­pla­tions

 Où l’on voit enfin que ladite célé­bri­té recouvre la froide – c’est bien le mot – réa­li­té de la mort : « La mor­ta­li­té dans le monde cor­res­pond à 1,9 décès à chaque seconde sur Terre, soit 158 857 décès par jour, soit près de 59 mil­lions de décès chaque année. » C’est beau­coup, mais infé­rieur au nombre de nais­sances. Ce qu’on peut regret­ter en termes stric­te­ment démo­gra­phiques et en par­ti­cu­lier sous l’angle mal­thu­sien… Comp­ta­bi­li­té déve­lop­pée ici, c’est amu­sant…

« Tout ça » pour en venir à quoi ? À cette quête de l’immortalité qui semble avoir sai­si l’animal humain depuis la nuit des temps. Cette nuit qui l’effraie tant ; pour (ou contre) laquelle l’homo erec­tus s’est redres­sé, jusqu’à ten­ter de deve­nir sapiens – du moins par moments, selon les lieux et les cir­cons­tances…

Pour ce faire, il aura éri­gé des totems, bra­mé des incan­ta­tions, bri­co­lé des rites, des mythes, des cultes et par des­sus le mar­ché des reli­gions avec des dieux, des saints, des curés de tous ordres et obé­diences se dis­pu­tant leur Dieu pour­tant deve­nu unique. Il aura bran­di des textes « sacrés » aux fables infan­ti­li­santes et, aus­si, nour­ri les arts les plus sublimes, en même temps que les bûchers et innom­brables sup­plices ; puis lan­cé des hordes de guer­riers, tous bar­bares réci­proques et éga­le­ment fana­tiques, semeurs de mort, assas­sins de vie. Dans cette pro­fonde nuit auront sur­gi, sublimes éclairs iso­lés ou spo­ra­diques, les torches vacillantes et fières des Lumières.

Nous en sommes là, si incer­tains. « Tout ça » au nom de l’Amour, sans doute et avec tant de doutes quant à l’avenir de cet homo habi­lis, si doué pour la souf­france et le mas­sacre. Amen.



« Ça sent le bouchon »

« Ça sent le bou­chon » a osé la jour­na­liste sur France Inter ce matin pour lan­cer le mar­ron­nier esti­val. Et d’enfiler les cli­chés sur les dan­gers de la déshy­dra­ta­tion, les redou­tables micro-trot­toirs (sur auto­routes…) et, donc, les puis­santes pen­sées des che­va­liers à quatre roues. Il est reve­nu, l’heureux temps des bou­chons, ces « hiron­delles » qui annoncent l’été cani­cu­laire. Ce rituel jour­na­lis­tique est aus­si vieux que les hordes auto­mo­biles. C’est aus­si un mar­queur de socié­té. Ain­si cette archive de l’Ina datée du 1er juillet… 1968, sobre­ment inti­tu­lée « Arri­vée des tou­ristes sur la Natio­nale 7 : tra­fic auto­mo­bile et plages de la région », extraite de Pro­vence Actua­li­tés, Office natio­nal de radio­dif­fu­sion télé­vi­sion fran­çaise,  Mar­seille. Où la niai­se­rie du pro­pos atteste bien que la révo­lu­tion de Mai-68 a vécu.


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un dimanche matin, celui d’un dimanche d’« après ». Plus tout à fait comme « avant ». Après mes ablu­tions, le café et toute la pro­cé­dure de démar­rage du lamb­da qui s’est cou­ché tard pour cause de chaos mon­dial, j’allume mon ordi res­té en mode télé de la veille. Et voi­là que je tombe (France 2) sur trois las­cars en cra­vates devi­sant, pei­nards, sur l’étymologie des pré­noms musul­mans en langue arabe. C’est l’émission « Islam » : fort inté­res­sante. Je suis sur le ser­vice public de la télé. Vont suivre « La Source de vie », émis­sion des juifs, puis « Pré­sence pro­tes­tante », puis « Le Jour du Sei­gneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le monde veut prendre sa place »… (Je n’ose voir là-dedans une hié­rar­chie cal­cu­lée…)

Donc, pas de pain, mais du reli­gieux et du reli-jeux… Facile ? Peut-être mais quand même un chouïa pro­fond. Dans les deux cas, il s’agit de relier, autant que pos­sible, selon des niveaux de croyances bien sépa­rés de la pen­sée cri­tique, en strates, en couches sédi­men­taires. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beau­coup… Cha­cun res­tant dans ses réfé­rents ancrés au plus pro­fond de soi, depuis l’inculcation paren­tale, selon qu’on sera né à Kara­chi, Nia­mey, Los Angeles, Mar­seille, Paris XVIe ou Gen­ne­vil­liers.

Entre-temps j’ai allu­mé le poste (France Culture, ma radio pré­fé­rée, de loin !). Et là, dimanche oblige, vont se suc­cé­der : Chré­tiens d’Orient, Ser­vice pro­tes­tant, La Chro­nique science (trois minutes…), Tal­mu­diques, Divers aspects de la pen­sée contem­po­raine : aujourd’hui la Grande loge de France (ça peut aus­si être le Grand orient, la Libre pen­sée, etc., selon le tour de « garde »). Et, bien sûr, la Messe.

On est tou­jours sur le ser­vice public des médias d’un pays laïc et je trouve ça plu­tôt bien, même si, on le devine, toutes les innom­brables cha­pelles, obé­diences et autres ten­dances font la queue devant le bureau de la pro­gram­ma­tion de Radio France pour qué­man­der leurs parts de prêche.

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– Main­te­nant, je vou­drais vous poser la ques­tion que doivent se poser tous nos spec­ta­teurs : Com­ment votre concept oni­rique à ten­dance kaf­kaïenne coexiste-t-il avec la vision sublo­gique que vous vous faites de l’existence intrin­sèque ? [© Sem­pé]

Je trouve ça plu­tôt bien, et qu’on nous foute la paix ! Sur­tout dans la mesure où – pour par­ler pré­ci­sé­ment de France Culture – le reste des pro­grammes est essen­tiel­le­ment orien­té sur la culture, au sens plein – incluant à l’occasion les reli­gions –, et tout le champ des connais­sances : phi­lo­so­phiques, his­to­riques, anthro­po­lo­giques, socio­lo­giques –scien­ti­fiques en géné­ral, sans oublier l’information (les Matins avec Marc Voin­chet, 6 h 30 – 9 h, sont exem­plaires).

Je me dis qu’une telle radio s’inscrit dans l’« excep­tion cultu­relle » fran­çaise et qu’elle est pré­ci­sé­ment un pro­duit de notre laï­ci­té. Et je note aus­si un autre effet, tout récent celui-là car lié aux atten­tats du 7 jan­vier, et en par­ti­cu­lier le pre­mier contre Char­lie Heb­do. Il ne s’agit nul­le­ment de mini­mi­ser celui contre les juifs du maga­sin casher, évi­dem­ment, mais seule­ment d’en res­ter au fait de la liber­té d’expression et de cari­ca­ture. Je trouve, en effet, que le ton des médias a mon­té d’un cran dans l’expression même de cette liber­té, du moins dans une cer­taine vigueur de lan­gage, voire une ver­deur – ce qui consti­tue un signe mani­feste et sup­plé­men­taire de libé­ra­tion.

Encore un effort ! Et pour­vu que ça dure.


« Humanités »… Tout un programme sur France 5

Inti­tu­ler  Huma­ni­tés un nou­veau pro­gramme de docu­men­taires, c’est une idée pro­met­teuse de France 5. Beau titre et géné­rique superbe dû à Célia Rivière, sur des illus­tra­tions de Théo Gui­gnard et une musique de Sacha Gal­pe­rine. Tout un pro­gramme, en effet. « Si votre plu­mage se rap­porte à… »


« Charlie Hebdo ». Tenter de vivre

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Laurent Sou­ris­seau, alias Riss, va reprendre les rênes de « Char­lie Heb­do ».

Hier soir mar­di, au jour­nal télé, appa­ri­tion de Riss comme un sur­vi­vant, qu’il est, de la tue­rie de Char­lie Heb­do. Regard ter­ri­ble­ment mar­qué, lui qui a vécu l’horreur, en a réchap­pé sans trop savoir com­ment ; mais abat­tu quand même, mar­qué, tou­ché par cette vio­lence abso­lu­tiste qui l’a atteint et meur­tri. Un regard si triste der­rière des paroles empreintes de séré­ni­té et peut-être aus­si d’un grand scep­ti­cisme sur l’humanité. Le mot de Valé­ry, plus que jamais : « Le vent se lève, il faut ten­ter de vivre ».

Ce mer­cre­di matin, sur France Culture, la hau­teur de vue d’un Pierre Nora sur les évé­ne­ments et ses suites pos­sibles, par­lant en his­to­rien de l’émergence de la « conscience de soi »,  de la révo­lu­tion de « 36 », et celle de « 68 » qui ont chan­gé l’Histoire. Et main­te­nant ? Main­te­nant que, « dans les quar­tiers » le mot « rai­son » s’apparente à la domi­na­tion – ce mot issu des Lumières, appa­ren­té « à la classe qui sait, et qu’on récuse par défi­ni­tion ». Tan­dis qu’à cette jeu­nesse délais­sée, sans ave­nir, « en face on pro­pose une cause, une aven­ture, l’ivresse des armes, une cama­ra­de­rie : le roman­tisme de la jeu­nesse, une fra­ter­ni­té et le para­dis au bout après le sacri­fice… » Alors, la tâche sera rude !

Il ne s’agira pas de se payer de mots en dénon­çant un « apar­theid ter­ri­to­rial, social, eth­nique » dans les quar­tiers fran­çais. Ce qui est un début. De même que déblo­quer 700 mil­lions d’euros est une manière de faire face à l’urgence du dan­ger, tan­dis que de trai­ter les causes pro­fondes ayant conduit aux drames pren­dra au moins une ou deux dizaines d’années.

Sans tom­ber dans la déma­go­gie, ni vou­loir tout mélan­ger, remar­quons cepen­dant que bien des décen­nies d’injustice sociale, dans notre pays comme dans le monde en géné­ral, n’ont jamais conduit à décré­ter un état d’urgence huma­ni­taire ! Et on relève à chaque hiver, dans les rues, à même les trot­toirs et selon le froid, des dizaines de morts.

Cette année encore, dans la riche sta­tion hel­vète de Davos, les « grands » du monde vont devi­ser gra­ve­ment sur l’état de l’économie mon­diale et « se pen­cher » sur la conjonc­ture et ce fait révol­tant révé­lé par un rap­port de l’ONG Oxfam :

Les 85 per­sonnes les plus riches du monde pos­sèdent autant que la moi­tié la plus pauvre de la popu­la­tion, soit 3,5 mil­liards de per­sonnes.

Y a-t-il vio­lence plus révol­tante et, de ce fait, plus géné­ra­trice des désordres mon­diaux ? Oui, la tâche sera rude !


 

Pascal Blan­chard, his­to­rien et auteur de La France ara­bo-orien­tale était mar­di l’invité de Claire Ser­va­jean dans le jour­nal de 13 heures de France Inter. Il revient sur ce terme « d’Apartheid » uti­li­sé par Manuel Valls pour par­ler de la situa­tion sociale en France. Son ana­lyse mérite d’être (ré)entendue.


Pas­cal Blan­chard : « Employer des mots comme apar­theid…  »


 

Choqués par un repor­tage « sur le quar­tier de Cou­li­ba­ly » paru dans le Figa­ro le 15 jan­vier 2015, des étu­diants en jour­na­lisme d’Ile-de-France ont publié une vidéo dans laquelle ils disent refu­ser l »idéo­lo­gie et les pré­ju­gés ». Les Repor­ters Citoyens ont choi­si de réagir avec des mots. La Télé­Libre, l’EMI et Alter­mondes, par­te­naires du pro­jet de for­ma­tion aux métiers du jour­na­lisme et de l’image ont déci­dé de publier et de sou­te­nir leur tri­bune.


 Réac­tion de Repor­ters Citoyens à un repor­tage du Figa­ro


Poussée d’athéisme dans le monde arabe et dans l’islam

Depuis l’instauration du « cali­fat isla­mique  », les langues com­mencent à se délier dans le monde arabe. Les cri­tiques ne visent plus seule­ment les « mau­vaises inter­pré­ta­tions de la reli­gion », mais la reli­gion elle-même. Dans le monde, des voix – certes rares – s’élèvent aus­si par­mi la dia­spo­ra musul­mane pour s’opposer à l’oppression isla­mique.

wafa sultanC’est le cas depuis plu­sieurs années de Wafa Sul­tan, psy­chiatre amé­ri­ca­no-syrienne, exi­lée aux États-Unis, et qui s’exprime avec cou­rage et véhé­mence sur les télé­vi­sions – dont Al Jazee­ra…  « C’est pour dire » a dif­fu­sé en 2007 deux de ses vidéos [ICI] et []. Celles-ci, rap­por­tées à l’actualité, prennent tout leur sens, notam­ment quand cette femme – mena­cée, faut-il-le dire ? – sou­ligne avec force com­bien, selon elle, il est impor­tant de faire bar­rage au ter­ro­risme reli­gieux. Les pro­pos de Wafa Sul­tan, et en par­ti­cu­lier les vidéos qui la montrent, ont été détour­nés par d’autres fana­tiques, anti-isla­miques en géné­ral et à l’occasion anti-Arabes et anti­sé­mites – autant dire d’horribles racistes, dont de bien fran­chouillards ! (Voir le géné­rique de fin d’une  des deux vidéos en lien ci-des­sus).

En France, des athées ont lan­cé un Conseil des ex-musul­mans de France. Leur mani­feste remonte à 2003. L’Obs a aus­si publié en 2013 le texte de Sami Bat­tikh, un jeune vidéaste liber­taire d’origine musul­mane. Sous le titre para­doxal Athée, voi­ci pour­quoi je défends désor­mais la pra­tique de l’islam, l’auteur expose sa moti­va­tion anti­ra­ciste et jus­ti­fie ain­si sa soli­da­ri­té avec les musul­mans. Il  se réfère à Han­nah Arendt et à sa réflexion autour de la bana­li­té du mal et de l’acceptation pas­sive d’une idéo­lo­gie. « Un demi-siècle après la publi­ca­tion de Eich­mann à Jéru­sa­lem, s’indigne l’auteur de l’article, notre socié­té n’a jamais été si proche de cette époque sombre et nau­séa­bonde. »
Les réseaux dits sociaux dif­fusent par ailleurs de nom­breux tweets d’ex-muslims » apos­tats, notam­ment des États-Unis.
En octobre der­nier, Omar Yous­sef Sulei­man, a publié sur le site liba­nais indé­pen­dant Raseef22 (Trot­toir22) un article évo­quant les pous­sées de l’athéisme dans le monde arabe. Bouillon­ne­ment qu’il com­pare à celui qui a pré­cé­dé la Révo­lu­tion fran­çaise…  En voi­ci des extraits :
Dans le monde arabe, on pou­vait certes cri­ti­quer les per­sonnes char­gées de la reli­gion, mais cri­ti­quer la reli­gion musul­mane elle-même pou­vait coûter la vie à celui qui s’y ris­quait, ou du moins le jeter en pri­son. Le mot d’ordre « l’islam est la solu­tion » a été scan­dé durant toute l’ère moderne comme une réponse toute faite à toutes les ques­tions en sus­pens et à tous les pro­blèmes com­plexes du monde musul­man.
 Ammar Mohammed Raseef22

Raseef22 a publié un repor­tage sur ce jeune Yémé­nite de 11 ans, Ammar Moham­med

Mais la créa­tion de l’Etat isla­mique par Daech et la nomi­na­tion d’un “calife ayant auto­ri­té sur tous les musul­mans”sou­lèvent de nom­breuses ques­tions. Elles mettent en doute le texte lui-même [les fon­de­ments de la reli­gion] et pas seule­ment son inter­pré­ta­tion, l’idée même d’une solu­tion reli­gieuse aux pro­blèmes du monde musul­man. Car, au-delà de l’aspect ter­ro­riste du mou­ve­ment Daech, sa pro­cla­ma­tion du cali­fat ne peut être consi­dé­rée que comme la concré­ti­sa­tion des reven­di­ca­tions de tous les par­tis et groupes isla­mistes, à com­men­cer par [l’Egyptien fon­da­teur des Frères musul­mans], Has­san Al-Ban­na, au début du XXe siècle. Au cours de ces trois der­nières années, il y a eu autant de vio­lences confes­sion­nelles en Syrie, en Irak et en Egypte qu’au cours des cent années pré­cé­dentes dans tout le Moyen-Orient.

Cela pro­voque un désen­chan­te­ment chez les jeunes Arabes, non seule­ment vis-à-vis des mou­ve­ments isla­mistes, mais aus­si vis-à-vis de tout l’héritage reli­gieux. Ain­si, en réac­tion au radi­ca­lisme reli­gieux, une vague d’athéisme se pro­page désor­mais dans la région. L’affirmation selon laquelle « l’islam est la solu­tion » com­mence à appa­raître de plus en plus clai­re­ment comme une illu­sion. Cela ouvre le débat et per­met de tirer les leçons des erreurs com­mises ces der­nières années.

Peu à peu, les intel­lec­tuels du monde musul­man s’affranchissent des phrases impli­cites, cessent de tour­ner autour du pot et de mas­quer leurs pro­pos par la rhé­to­rique propre à la langue arabe qu’avaient employée les cri­tiques [musul­mans] du XXe siècle, notam­ment en Egypte : du [roman­cier] Taha Hus­sein à [l’universitaire décla­ré apos­tat] Nasr Hamed Abou Zayd.

Car la mise en doute du texte a une longue his­toire dans le monde musul­man. Elle s’est déve­lop­pée là où domi­nait un pou­voir reli­gieux et en paral­lèle là où l’extrémisme s’amplifiait au sein de la socié­té. [ L’écrivain arabe des VIIIe-IXe siècles] Al-Jahiz et [l’écrivain per­san consi­dé­ré comme le père de la lit­té­ra­ture arabe en prose au VIIIe siècle] Ibn Al-Muqaf­fa avaient déjà expri­mé des cri­tiques impli­cites de la reli­gion. C’est sur leur héri­tage que s’appuie la désa­cra­li­sa­tion actuelle des concepts reli­gieux et des figures his­to­riques, relayée par les réseaux sociaux, lieu de liber­té pour s’exprimer et débattre.

Le bouillon­ne­ment actuel du monde arabe est à com­pa­rer à celui de la Révo­lu­tion fran­çaise. Celle-ci avait com­men­cé par le rejet du sta­tu quo. Au départ, elle était diri­gée contre Marie-Antoi­nette et, à la fin, elle abou­tit à la chute des ins­tances reli­gieuses et à la pro­cla­ma­tion de la Répu­blique. Ce à quoi nous assis­tons dans le monde musul­man est un mou­ve­ment de fond pour chan­ger de cadre intel­lec­tuel, et pas sim­ple­ment de pré­sident. Et pour cela des années de lutte seront néces­saires.

Omar Yous­sef Sulei­man
Publié le 3 octobre 2014 dans Aseef22 (extraits) Bey­routh

Aseef22 entend cou­vrir les infor­ma­tions poli­tiques, éco­no­miques, sociales et cultu­relles des 22 pays arabes. Fon­dé en août 2013, il s’adresse aux 360 mil­lions d’Arabes.


Ajout du 25/1/15, dans L’Obs.com, sur la dif­fi­cul­té d’être athée en Egypte.

« Les Egyptiens pensent toujours que les athées ont besoin d’une aide médicale  »


La typo, art du caractère, secret de la police

Les typo­gra­phies ne viennent pas de nulle part: ins­pi­rées par un mou­ve­ment cultu­rel ou artis­tique, aspi­rées par l’Histoire, contraintes par des besoins, et mar­quées par le prag­ma­tisme et la fan­tai­sie de leurs créa­teurs. C’est ce que raconte Sacrés Carac­tères, une remar­quable web­sé­rie ima­gi­née par Tho­mas Sipp, pro­duite par Les Films d’Ici et Radio France, et mise en ligne sur le site de France Culture.

En douze épi­sodes d’à peine trois minutes, la web­sé­rie raconte la nais­sance, l’histoire et la pos­té­ri­té des typos Auriol, Bodo­ni, Hel­ve­ti­ca ou encore Times New Roman, à l’aide d’une ani­ma­tion futée. Et d’une voix-off effi­cace, lue par Chia­ra Mas­troian­ni: «Chaque typo­gra­phie fonc­tionne comme une voix, avec son propre timbre, son registre, et ses inflexions».


Sacrés carac­tères - Mis­tral par fran­ce­cul­ture

Sacrés Carac­tères montre à quel point leur créa­tion est liée aux inno­va­tions: au déve­lop­pe­ment de l’imprimerie (Times New Roman), de l’informatique (Comic Sans), de la presse (Bodo­ni), de l’édition (Auriol) ou de la publi­ci­té et la com­mu­ni­ca­tion de masse (Cooper Black).

Les typo­gra­phies disent beau­coup de leur période de concep­tion. Futu­ra par exemple, née de l’avant-garde alle­mande du début du XXe siècle, vou­lait «créer l’écriture de son temps». Mise au pla­card par les nazis, qui la jugeaient «bol­ché­vique» et lui pré­fé­raient les carac­tères gothiques, elle fit un grand retour après-guerre pour deve­nir la typo favo­rite de la publi­ci­té du monde entier.

Ou la Suisse Hel­ve­ti­ca, autre police pour pubards, influen­cée par le Bau­haus. Elle est donc la «typo objec­tive, hégé­mo­nique», décrit la web­sé­rie, qui raconte l’expérience d’un gra­phiste qui a ten­té de pas­ser une jour­née sans Hel­ve­ti­ca - il a dû se conten­ter de man­ger une pomme et de boire de l’eau du robi­net. Impos­sible de prendre les trans­ports, fumer une clope, ou même de s’habiller: Hel­ve­ti­ca est par­tout.

Omni­pré­sentes sur papier ou sur écran, dans l’art, les enseignes des maga­sins ou sur les pan­neaux de signa­li­sa­tion, démo­dées puis recy­clées, les typo­gra­phies répondent sou­vent à des com­mandes. Ain­si Gotham, issu des let­trages de vieilles bou­tiques et d’abri-bus new-yor­kais, a été remise au goût du jour pour deve­nir la typo de GQ lors d’une nou­velle for­mule, puis la police de carac­tères offi­cielle de la cam­pagne d’Obama.

Hon­nie par de nom­breux inter­nautes, uti­li­sée à tort et à tra­vers pen­dant des années, la fameuse Comic Sans a été créée au milieu des années 90 pour être la typo de Rover, le chien de Micro­soft, qui jusque-là par­lait en Times New Roman (un comble !). Elle est une réin­ter­pré­ta­tion des carac­tères des comics amé­ri­cains.

Quant au Mis­tral, son nom l’indique, il est por­té par un souffle pro­ven­çal et même mar­seillais, depuis la fon­de­rie Olive en emprun­tant la Natio­nale 7.

[Avec Libé, L’Obs et France Culture]


Le progrès d’avant-hier : la voiture électrique (1942)

Ce film archi­vé par l’INA date du 26 avril 1968. Mais la nou­veau­té qu’il montre date de 1942. Il s’agit de « l’Œuf élec­trique  » mis au point par Paul Arzens, l’ingénieur de la SNCF, « père » des loco­mo­trices élec­triques « BB ». Outre quelques pro­pos du même Arzens, ces « Actua­li­tés » inter­rogent aus­si le pré­fet de police Mau­rice Gri­maud qui, dans le mois sui­vant du Joli Mai, va connaître une célé­bri­té à laquelle il est loin de s’attendre ici. Quoi qu’il en soit, les deux vision­naires nous pré­disent l’avenir radieux du « tout élec­trique » – et bran­ché au nucléaire pour quelques rayon­nantes décen­nies.

En plus de la musi­quette bien datée qui accom­pagne gaie­ment ce petit film, on découvre que la presse pré-soixante-hui­tarde a déjà pris goût au redou­table micro-trot­toir, ce degré zéro du jour­na­lisme, désor­mais triom­phant dans nos médias.

Comme disait Alexandre Via­latte, pris dans un embou­teillage : « On n’arrête pas le pro­grès, il s’arrête tout seul  ».

  • Emis­sion « Pano­ra­ma »,
    Office natio­nal de radio­dif­fu­sion télé­vi­sion fran­çaise (ORTF)
    Jour­na­listes : Michel Le Paire ; Ber­nard Corre ;
    Par­ti­ci­pants : Paul Arzens ; Mau­rice Gri­maud.

Docu­ment Ins­ti­tut natio­nal de l’audiovisuel


Élections européennes. « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu » pour mériter le Front national ?

Ainsi, le vote fran­çais aux élec­tions euro­péennes se dis­tingue comme une excep­tion. Cha­cun y va de ses expli­ca­tions, les plus cau­sants n’étant pas les élec­teurs FN… Mais des enquêtes socio­lo­giques font res­sor­tir que, pour ces der­niers, la ques­tion des immi­grés reste la plus déter­mi­nante. D’où les réflexions sui­vantes tri­co­tées à par­tir d’un film, que je n’ai cepen­dant pas vu !… En effet, je n’ai pas vu le film à fort suc­cès Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? mais j’aurais dû, et je devrais, pour m’autoriser à en par­ler. J’enfreins la règle après avoir lu à son sujet un très inté­res­sant et pro­fond article trou­vé dans le der­nier Marianne (n° 891 du 16 mai), signé d’Éric Conan et Péri­co Légasse.

Sous le titre « Les tru­cages d’une bluette iden­ti­taire », les auteurs dénoncent une manœuvre « artis­tique », « intel­lec­tuelle » et à coup sûr com­mer­ciale par laquelle se trouve défen­due la thèse du mul­ti­cul­tu­ra­lisme en train de saper notre modèle démo­cra­tique et répu­bli­cain « à la fran­çaise », c’est-à-dire celui de l’intégration par l’assimilation. Le tout sous cou­vert de déri­sion comique, et néan­moins à base de cli­chés pour le coup bien racistes : juifs grippe-sous, Chi­nois fourbes à petites bites, Noirs lubriques à grande queue et pas futés, Arabes « mus­lims » et voleurs…

qu-est-ce-qu-on-a-fait-au-bon-dieu -religion-racisme-lepen-Front national

Légende four­nie avec l’image offi­cielle : « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, dont Europe 1 est par­te­naire, a dépas­sé la barre des 7.5 mil­lions de spec­ta­teurs. Un score que l’équipe du film a célé­bré digne­ment à Cannes jeu­di soir, après avoir mon­té les marches du Palais des fes­ti­vals. » Tout est dit !

L’entourloupe du film semble s’entortiller autour d’un pos­tu­lat : nous sommes tous racistes, et c’est jus­te­ment pour ça qu’on va bien s’entendre… « Car, com­mentent les auteurs de l’article, il y aurait un équi­libre des racismes comme il y a une équi­libre de la ter­reur dans la dis­sua­sion nucléaire : la géné­ra­li­sa­tion de l’agressivité débou­che­rait sur la paix »…

Le pro­cé­dé se double alors d’une autre faute morale consis­tant à inver­ser la réa­li­té d’aujourd’hui en mépri­sant ceux qui la subissent. Il faut en effet pré­ci­ser que le film se passe en milieu bour­geois où les gendres en ques­tion sont ban­quier, comé­dien, avo­cat, chef d’entreprise… « Ils parlent fran­çais aus­si bien que Fin­kiel­kraut, sont de grands laïcs très cool… » Pas exac­te­ment la socio­lo­gie du « 9-3 » ou des quar­tiers nord de Mar­seille.

C’est là qu’il y a lieu d’affiner l’analyse – ce que font en effet les auteurs de l’article en invo­quant Pierre Bour­dieu (La Misère du monde, 1993) et aus­si Emma­nuel Todd à pro­pos de la ques­tion de l’échange matri­mo­nial, essen­tielle dans tout pro­ces­sus d’intégration. [Voir aus­si, bien sûr, Claude Lévi-Strauss sur ces ques­tions anthro­po­lo­giques.] Or, cet échange, s’enrichissant de la « diver­si­té des peuples » achoppe notam­ment sur le sta­tut de la femme que le film éva­cue tota­le­ment et comme par magie : on n’y voit aucune femme voi­lée ! En occul­tant ain­si cette ques­tion du voile, se trouve aus­si éva­cuée la ques­tion du métis­sage et, avec elle, celle de l’intégration. Com­ment, en effet dénier au voile impo­sé à la femme (ou même « libre­ment consen­ti ») la fonc­tion de l’interdit oppo­sé au jeu exo­game : « Touche pas à la femme voi­lée ! »

Cette atti­tude s’oppose en effet à toute ten­ta­tive d’intégration et vient ain­si ren­for­cer un rejet qu’on aurait tort d’assimiler au seul racisme, bien qu’il puisse aus­si s’en nour­rir, y com­pris dans le sens d’un racisme « anti-Blanc ». Et de noter, avec Todd, que « le taux de mariages mixtes (se réa­li­sant prin­ci­pa­le­ment dans les caté­go­ries popu­laires), s’est effon­dré ces trente der­nières années à cause du ren­fer­me­ment endo­ga­mique d’une immi­gra­tion récente encou­ra­gée à valo­ri­ser et pré­ser­ver sa culture d’origine. On repart se marier au bled. »

(Lire la suite…)


« Les Juifs » selon Pierre Desproges, un fossé de vingt ans avec Dieudonné

desproges - les-juifs

Des­proges: « On me dit que des Juifs se sont glis­sés dans la salle? » « On ne m’ôtera pas de l’idée que, pen­dant la der­nière guerre mon­diale de nom­breux Juifs ont eu une atti­tude car­ré­ment hos­tile à l’égard du régime nazi. » (dr)

Quand Pierre Des­proges – il y a une ving­taine d’années – s’est com­mis avec son fameux sketch inti­tu­lé « Les Juifs », la France n’en fut nul­le­ment retour­née. Aujourd’hui que Dieu­don­né a mis le feu aux poudres, les meutes anti­sé­mites se lâchent. Elle déversent des tonnes d’immondices sur Day­li­mo­tion qui héberge les sketches de Des­proges. Au point que le site a dû fer­mer le robi­net des com­men­taires.

Que s’est-il pas­sé durant ces deux décen­nies ? À l’évidence, le contexte a chan­gé. Exten­sion des com­mu­nau­ta­rismes, notam­ment reli­gieux ; atten­tats du 11 sep­tembre 2001, guerres d’Afghanistan, du Proche et Moyen Orient ; impasse pales­ti­nienne sur­tout et colo­ni­sa­tion israé­lienne. Autant de faits réels, objec­tifs, pour­tant déniés dans la plu­part des débats actuels autour de ces ques­tions. Ce fut encore le cas hier lors de l’émission de Fré­dé­ric Tad­deï  « Ce soir ou jamais  » où, dès le début, le mot « Pales­tine  » déclen­chait  hos­ti­li­té et cli­vage entre les inter­ve­nants.

Certes, Des­proges et Dieu­don­né s’opposent comme le jour et la nuit. Le pre­mier pra­tique une dis­tan­cia­tion humo­ris­tique affir­mée – à condi­tion tou­te­fois d’adhérer à ses codes et à cette dis­tance ; en quoi le risque existe tou­jours. L’autre, à l’inverse, bar­botte dans l’ambiguïté, joue sans cesse dans ses allers-retours entre le pre­mier et le ixième degré. Quand il ne sombre pas car­ré­ment dans l’abjection. Ain­si, dans une telle confu­sion, son public trouve  assez « à boire et à man­ger » pour ne pas s’embarrasser d’un quel­conque dis­tin­guo entre anti­sio­nisme et anti­sé­mi­tisme.

Quoi qu’il en soit, et pour mesu­rer cet écart qui marque pesam­ment deux époques, revoi­ci donc « Les Juifs » par Pierre Des­proges, ver­sion vidéo, ou audio.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

  • montaigne

    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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