On n'est pas des moutons

Reportages

Japon. L’apocalypse-bidon « vécue » en chambre par le « grand reporter » du Nouvel Obs

Grand repor­ter ou pas, « Albert-Londres » ou non, Nouvel-Obs ou Mon cul sur la com­mode : du pipeau ! Les faits :  le Nou­vel Obser­va­teur du 17 mars publie neuf pages de des­crip­tion apo­ca­lyp­tique et de témoi­gnages dou­lou­reux sur la catas­trophe japo­naise, signées du grand repor­ter Jean-Paul Mari. L’article a été entiè­re­ment écrit à Paris, à par­tir de témoi­gnages et de des­crip­tions parus ailleurs dans la presse sans qu’aucune source ne soit men­tion­née. C’est ce que révèle l’hebdo Les Inrocks dans sa livrai­son du 29/3 sous le titre « Nou­vel Obs: 5 astuces pour écrire un repor­tage au Japon depuis Paris ».

 

 

Camille Pol­loni décor­tique la manip” et pousse même la confra­ter­nité jusqu’à cui­si­ner le bidon­neur. Jean-Paul Mari invoque quelques expli­ca­tions « tech­niques » («  C’est un pro­blème de temps, j’ai écrit dans l’urgence. Si j’avais une jour­née de plus pour le réécrire, je met­trais la source de ces témoi­gnages. »»), même pas des excuses (vaut mieux pas d’ailleurs), pour se plan­quer en fait der­rière un piteux paravent : le Nou­vel Obser­va­teur n’a pas apposé la men­tion « envoyé spé­cial », il ne pré­tend donc pas que son jour­na­liste se trou­vait au Japon. De même est-il sti­pulé « récit » et non « repor­tage ». Ouais… D’où vient alors cet art filou du « on s’y croi­rait » ? Du fait que rien n’est faux, tout étant pompé chez les « confrères » de Libé, du Pari­sien, du Guar­dian et autres sources internétées.

 

Le tout est réussi dans le genre, entre récit de fiction-vérité et effets de plume limite cli­che­tons. Échan­tillon : «  Le temps s’est arrêté. Plus d’heure, plus d’avant, plus d’après. Pas encore l’apocalypse. Tout est sus­pendu. Le ciel est froid, clair, enso­leillé. Dans la baie, les bateaux se balancent sur une mer d’hiver. Sur la côte, en face, un port de pêche, des toits bleus, des han­gars. Sur la rive proche, des mai­sons, des par­kings, des voi­tures, un poteau de signa­li­sa­tion, un nom, celui de la ville, moderne : Miyako. Et puis là, à quelques mètres du rivage, une ligne bour­sou­flée, comme un bour­re­let, quelque chose d’incompréhensible. On dirait un ser­pent géant, lourd, obs­cur, qui roule des écailles mons­trueuses. Une vague.

 

Allez donc voir direc­te­ment la chose sur le site des Inrocks, c’est une belle dénon­cia­tion de ce mal ram­pant qui imprègne le « jour­na­lisme » moderne, consacre le jour­na­liste assis comme le pro­to­type d’une fin d’un monde celui où la seule ligne pour un jour­na­liste [était] « la ligne de che­min de fer ». Paroles fameuses dont Albert Londres avait fait son credo – avec lequel, à l’occasion, il eut lui aussi bien pris ses aises pour arran­ger les faits à sa convenance…

 

Tiens, avec toutes ces pho­tos « HD », ces films en abon­dance, si je m’offrais un Grand repor­tage à Fuku­shima même, avec sur­vol de la cen­trale à l’agonie, paroles radieuses du pilote de mon héli­co­ptère, témoi­gnage « exclu­sif » d’un liqui­da­teur héroïque, tranche de vie des pêcheurs de Sen­daï, et cae­tera. J’ai déjà le titre : « J’ai sur­vécu à la fin du monde ». Est-ce là l’avenir rayon­nant du futur Nou­veau journalisme ?


Et la révolution à Cuba, c’est pour quand ?

Les révoltes-révolutions arabes en cours ont pro­vo­qué un tel retour­ne­ment his­to­rique (révo­lu­tions donc) qu’elles ont rin­gar­disé – j’allais dire démo­né­tisé – les plus emblé­ma­tiques. Je pense à la chi­noise, certes, et plus encore à Cuba dans la mesure où celle-ci conti­nue à don­ner le change auprès de quelques illu­sion­nés d’arrière-garde. J’y pense aussi parce que j’ai gardé là-bas quelques attaches épi­so­diques (inter­net étant des plus res­treints et sur­veillés dans l’île des Cas­tro), après un repor­tage qui, en 2008, me valut quelques accu­sa­tions d’ « agent de la CIA »  de la part d’idolâtres pro-castristes*.

 

Peut-être le début d’un com­men­ce­ment : des antennes illi­cites se sont mul­ti­pliées, comme ici à La Havane.

A quand la révo­lu­tion à Cuba ? est évi­dem­ment une ques­tion ico­no­claste, et cepen­dant des plus per­ti­nentes. Car elle appuie bien là où ça fait mal, en par­ti­cu­lier pour qui consi­dère, avec un mini­mum de réa­lisme, à quel point ce demi-siècle d’agitation tropicalo-castriste fut une sinistre mas­ca­rade qui aura plombé cette île et son peuple magnifiques.

 

Jour­na­liste spé­cia­liste de Cuba au Monde, Paulo A. Para­na­gua se l’est aussi posée, cette ques­tion qui dérange. Et il s’est donc rendu sur place pour ten­ter de trou­ver des réponses [Le Monde, 6/3/11].

 

Son article s’intitule : « A Cuba, les dis­si­dents ne s’attendent pas à une conta­gion révo­lu­tion­naire » C’est une syn­thèse de quelques entre­tiens avec des oppo­sants connus, à com­men­cer par Yoani San­chez, célèbre par son blog Gene­ra­cion Y – dont j’ai sou­vent parlé ici [cli­quer ici pour le visi­ter ; il est tra­duit en plu­sieurs langues, dont le fran­çais – et qui illustre au quo­ti­dien la dure réa­lité de la vie des Cubains confron­tés à une lutte per­ma­nente pour la sur­vie, la dignité, la liberté.

 

Pour cette femme de 35 ans, assi­gnée dans l’île comme la quasi tota­lité des Cubains, ainsi qu’elle le raconte au repor­ter du Monde, « Nous avons tous fait des rap­pro­che­ments, [mais] la situa­tion n’est pas mûre ici pour une place Tah­rir »,

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SUR LES ROUTES DE TUNISIE — Que Redeyef est belle en ce jour !

Par Ber­nard Dréano

Res­pon­sable du Centre d’études et d’initiatives de soli­da­rité inter­na­tio­nale (CEDETIM), Ber­nard Dréano a par­couru la Tuni­sie, un mois après la chute du pré­sident Ben Ali. Il a accom­pa­gné le mili­tant Mou­hied­dine Cher­bib au tri­bu­nal, ren­con­tré des avo­cats, des familles de mar­tyrs et des syn­di­ca­listes de l’UGTT.  Voici son récit, comme un beau et fort témoignage.

14 février 2011. Zine el-Abidine Ben Ali a fui la Tuni­sie depuis un mois.

Un ami de la Ligue tuni­sienne des droits de l’homme (LTDH) est venu me cher­cher à l’aéroport de Tunis-Carthage. Nous allons direc­te­ment au local de la Ligue rejoindre le groupe qui doit par­tir pour Gafsa.

La villa qui abrite le siège de la Ligue est un lieu emblé­ma­tique de la résis­tance à la dic­ta­ture. La LTDH, fon­dée en 1976, n’a jamais cédé devant les pres­sions des pou­voirs de Bour­guiba puis de Ben Ali, les inti­mi­da­tions et cen­sures, les empri­son­ne­ments ou l’exil de cer­tains de ses res­pon­sables comme Khe­maïs Chem­mari, Khe­maïs Ksila, Mon­cef Mar­zouki. La Ligue n’a cessé de dénon­cer les atteintes au droit, la cor­rup­tion, la répres­sion et la tor­ture de mili­tants poli­tiques ou syn­di­caux, isla­mistes, com­mu­nistes, sociaux-démocrates ou libé­raux. Entrer dans la villa de la Ligue, constam­ment sur­veillée par la police, c’était l’assurance d’être suivi, fiché, par­fois inter­pellé… J’en ai fait l’expérience.

Mais aujourd’hui, aucun flic à l’horizon. Aucun flic ? Pas tout à fait. Il y a, en civil, à l’intérieur du bâti­ment quelques poli­ciers. Ils sont venus sol­li­ci­ter des conseils pour créer un syn­di­cat indé­pen­dant dans la police !

À l’intérieur, je retrouve avec émo­tion Mokh­tar Trifi, pré­sident de la Ligue depuis 2000 (aucun congrès de la LTDH n’ayant pu se tenir depuis cette date du fait des pres­sions du pou­voir), et d’autres membres de l’organisation. Et les exi­lés reve­nus au pays, Khé­maïs Ksila, Kamel Jen­doubi, le pré­sident du réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme, et bien sûr Mou­hied­dine Cherbib.

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Manif. Une septième bien pêchue à Marseille


Quels que soient les chiffres, l’ardeur était au rendez-vous ce jeudi à Mar­seille. Une déter­mi­na­tion sou­vent mêlée de rage. Ce conflit marque les esprits et annonce des pro­lon­ge­ments poli­tiques et sociaux.

« Selon les chiffres de la police » – dont deux spé­ci­mens ici à l’ouvrage au bal­con de leur commissariat.


Le clown est à la manif” ce que la fer­veur doit à la gravité.

Menace ou pré­dic­tion ? L’avenir se lira-t-il dans cette boule anti-stationnement (pas de pétanque…)


Paysages de la Durance. Découvertes et philosophie au ras de l’eau vive et du temps ralenti

Tel Ham­let, l’homme inter­roge le galet qu’il vient de ramas­ser. Sa voix, si douce, porte à peine, entre les rafales de l’autoroute et le chuin­te­ment continu de la rivière. Pas n’importe laquelle : la Durance. Et nous ne sommes pas n’importe où mais juste là devant Manosque, sous le souffle épique de Giono, à l’écoute du Chant du monde. La rivière, jadis somp­tueuse et impé­tueuse à la fois, roule encore ses flots immé­mo­riaux et avec eux, la mémoire de la Terre et de l’univers.

Ber­nardo Sec­chi, archi­tecte urba­niste mila­nais, fait cercle autour de lui, une tren­taine d’ombres et de visages fon­dus dans la nuit, veillés par des guir­landes de lam­pions, les uns assis sur des cous­sins, les autres à même la calade sau­vage, par­fois enve­lop­pés dans une cou­ver­ture. Entre le nais­sant quar­tier de lune et Ura­nus, la voûte céleste – c’est bien le mot. Et, ici-bas, au ras des flots inces­sants, cet étrange cénacle à l’allure de secte. Ni gou­rou ni ado­ra­teurs, que nenni ! mais une admi­rable ren­contre entre des étu­diants et leurs ensei­gnants. C’était lundi soir, un 14 sep­tembre en Haute-Provence, jour de ren­trée universitaire…

École natio­nale supé­rieure du pay­sage – oui, ça existe (la preuve) ancrée à Mar­seille et… à Ver­sailles (ou l’inverse plu­tôt). La Région Paca l’a mis­sion­née pour ques­tion­ner la Durance et son bas­sin, donc pour inter­ro­ger l’avenir de ce qui s’appelle un « grand ter­ri­toire ». Grand à plein de sens : rela­ti­ve­ment à l’espace par­couru au long de ses plus de 300 kilo­mètres, entre le som­met des Anges, dans les Alpes, et le Rhône, au sud d’Avignon. On ne le dirait pas, à voir son ardeur, mais ses géo-historiens lui donnent dans les 12 mil­lions d’années. D’où cette gran­deur abso­lue, pour en avoir tant vu de toute sa vie de rivière, sous les yeux de tous les Jean Giono de cette terre, pour avoir tant char­rié de roches et de pierres, telle un Sisyphe des­cen­dant – cette fois – sans cesse de sa mon­tagne. Et aussi d’avoir tant cham­boulé les pay­sages et, avec eux, la vie des humains – la dure vie des hommes à la vie dure. Dure Durance au nom plein de poé­sie – Durença en pro­ven­çal – et de drames mêlés, sous la fougue de ses débor­de­ments torrentiels.

Mais aujourd’hui, cette vieille divi­nité ter­rienne, a été domp­tée, matée comme une bête sau­vage et mau­vaise. Élec­tri­cité de France, Canal de Pro­vence lui ont mis le grap­pin des­sus, la garce, et l’ont fait tapi­ner au nom des ren­de­ments agri­coles et de l’économie avide. La voici héris­sée de bar­rages, de tun­nels et autres gaines mou­lantes – cana­li­sée donc, sauf en ses quelques per­mis­sions de sor­tie sau­vage où elle s’écoule dans un lit défait, en des plis incer­tains – limons, gra­viers et gra­vières ; emprises agri­coles et même indus­trielles. (Lire la suite…)


Marseille/retraites. « D’où nous venons ? Où ils nous mènent ? »

Mar­seille, ce matin. Un léger vent du sud pour souf­fler le chaud. Un voile nua­geux pour rafraî­chir. Une manif entre deux états mais très sui­vie à en croire les repères habi­tuels, lar­ge­ment dépas­sés. Une manif certes four­nie mais peut-être aussi sans trop d’illusions quant à ses effets. Sans doute en faudra-t-il d’autres, de bagarres, et de plus offen­sives, pour chan­ger le cours de ce régime aveugle et sourd – ou plu­tôt trop lucide quant aux vrais inté­rêts à protéger.

Pho­tos gp


« Comment j’ai affronté les pires périls de la faune amazonienne ». Témoignage exclusif

Évi­dem­ment, c’était plu­tôt tordu comme plan, com­plè­te­ment mégalo… Que j’en sois revenu, j’en reviens tou­jours pas… Depuis des siècles, je rêvais de me rendre à Manaus, en pleine Ama­zo­nie, et pré­ci­sé­ment sur le fleuve Ama­zone… J’en rêvais sur­tout après avoir entendu la dif­fu­sion sur France Culture, dans les années 90, d’une série d’émissions sur cette ville bré­si­lienne si mys­té­rieuse, ren­due encore plus envoû­tante par la voix non moins ensor­ce­lante de cette comé­dienne à l’accent étrange étran­ger dont le nom ne me remonte pas… Elle avait vécu là bas sa jeu­nesse ou une par­tie et y reve­nait comme en pèlerinage…

Bref, en bor­dure du mythe et du fan­tasme, la déci­sion fut prise de ris­quer l’aventure… C’était peu pré­dire… D’autant que, pour diverses rai­sons éco­no­miques et fan­tai­sistes, je m’étais mis en tête de par­tir de la Guyane fran­çaise. (Pas­sons sur le fait qu’un des mes ancêtres soit mort et enterré à l’ïle du Salut). De là, péné­trer dans la jungle ama­zo­nienne, fran­chir la sierra Tumuc-Humac et cho­per au pas­sage le rio Paru qui, d’un coup de pirogue, me jet­te­rait dans le plus grand fleuve du monde. Presque pas mégalo, donc.

Je ne vais pas tout vous racon­ter ici puisque j’ai déjà plus de cinq cents pages sous le coude et que plu­sieurs édi­teurs sont à l’affût… Je veux dire aussi que je ne dois pas me lais­ser dis­traire de cette colos­sale entre­prise que consti­tue un tel récit. Je me bor­ne­rai ici à vous en don­ner quelques amuse-gueule, notam­ment photographiques.

Je ne vous dis pas non plus com­ment tout ça s’est achevé – ce n’est d’ailleurs pas le terme appro­prié, car vous pen­sez bien qu’un tel exploit demeure à jamais sans fin… sinon celle de son auteur.

Or donc, voici quelques pho­tos légendes rela­tives à mes pre­miers pas, pour ainsi dire, dans les mys­tères amazoniens.

Photo 1. Juste un aperçu de mon ins­tal­la­tion som­maire et de la faune d’insectes sur­gis­sant aus­si­tôt ma lampe allumée…

Photo 2. Nuit noire, tan­dis que sous ma tente de for­tune je me crois à l’abri des pires bes­tioles volantes et piquantes, sans avoir pu fer­mer l’œil, ni l’autre, je suis intri­gué par des bruits pour le moins inquié­tants. Pas fier, j’invoque la pru­dence extrême et décide d’envoyer mon appa­reil photo en explo­ra­tion. J’ouvre 15 cm de la fer­me­ture éclair, passe l’objectif (un grand angle) et déclenche (sans flash bien sûr !)… Je rentre le boî­tier et découvre le résul­tat, stu­pé­fiant (approchez-vous de l’écran) :

Bon sang ! que faire ? L’image est noire, et pour cause, mais je dis­tingue bien un bout de monstre, genre iguane géant, bref une bête mahousse peu enga­geante… En plus ça s’agite, ça gra­touille, ça couine et sur­tout ça fouette en tous sens de sa puis­sante queue… Je suis pétri­fié… Puis, enfin, un lourd silence, rompu par d’autres inquié­tants bruis­se­ments de bran­chages foulés…

Photo 3. Je change de boî­tier et sai­sit celui à infra­rouge. Pareil, je le passe pru­dem­ment par la fente de la fer­me­ture à peine entrou­verte…  Et là, que ne vois-je, tout en vert :

Une espèce de cha­rango énorme, ou une variété de tatou, gros comme un rhi­no­cé­ros, qui se met à gama­hu­cher dans la toile de tente ! C’est plus fort que moi, je tape un coup de godasse sur la forme qui s’avance, pro­vo­quant un cri aigu mons­trueux,  entre celui d’une truie qu’on égorge ou d’un élé­phant prêt à char­ger ! Je me recule, téta­nisé ; dehors, ça cavale et paraît s’éloigner. Je reprends mes esprits, trempé de sueur, n’osant plus faire un geste. Cette fois, c’est au-dessus de la tente que ça se met à vibrer tan­dis que se font entendre d’affreux sif­fle­ments de vieille loco à vapeur.

Photo 4. Je vise à l’aveugle avec mon pre­mier boî­tier, poussé à 6400 iso (pour les connais­seurs). Et voilà le travail :

Ouah ! Je me demande si ce n’est pas la pre­mière bes­tiole du plio­cène qui serait reve­nue à la charge par le haut…, sus­pen­due à la branche à laquelle j’avais cru malin d’arrimer le piquet cen­tral de la tente… Ça gratte, ça siffle, on dirait du Spiel­berg, mais en vrai et en direct… Purée… Dans quel pétrin je me suis fourré ! Je ne bouge plus d’un poil, et tout semble rede­ve­nir nor­mal… La lune s’est levée, jetant une lumière blan­châtre et assez vive ; je risque un œil. La vache :

Photo 5.

Il me renifle de son énorme blair. Mais c’est un porc-épic ! Tout le zoo va défi­ler devant ma tente, ma parole ! Je ne croyais pas si bien dire, tan­dis qu’un ter­rible feu­le­ment fen­dait l’atmosphère aussi moite que dra­ma­tique. Dire que j’ai pris ce risque insensé de tendre une fois de plus mon objec­tif et de déclen­cher à nou­veau. Bien m’en prit en fait car le déclic fit l’effet d’un Moser 90 (je ne garan­tis pas la réfé­rence du chas­seur) et le monstre – car c’en était un – s’évanouit dans la nuit, me lais­sant sa magni­fique empreinte visuelle, inou­bliable, sous ce regard unique d’une des der­nière pan­thères d’Amazonie orientale…

Photo 6.

Ouf, que de stress ! De quoi tom­ber car­diaque, non ?

Mais subi­te­ment, la nuit avait comme baissé son rideau ani­ma­lier, comme si la faune ama­zone en avait fini avec sa séance du soir… Le stress subi m’avait comme assommé, anes­thé­sié et je m’effondrai bien­tôt, empa­queté dans mon duvet tro­pi­cal, comme une momie terrifiée.

Je m’endormis donc, éton­nam­ment apaisé… Jusqu’à ce que je crus entendre comme une voix fémi­nine ; est-ce que je rêvais à  ma comé­dienne de Manaus et son étrange voix de charme ? Oui, c’était bien elle, mais ver­sion Lucy ou sa soeur, éga­rée de ce côté-ci de la frac­ture tectonique.

Photo 7.

Voilà, pour aujourd’hui… Suite dans l’édition papier. His­toire de vous mettre l’eau à la bouche pour le pro­chain best-seller – qui sera for­te­ment annoncé ici-même, ça va de soi.*

–––––

* Enfin, si j’obtiens les droits liés à cette très belle expo consa­crée à la Bio­di­ver­sité, mon­tée par le Musée d’histoire natu­relle d ‘Aix-en-Provence, avec l’IRD (Ins­ti­tut de recherche pour le déve­lop­pe­ment) de Mar­seille. Les pho­tos (prises à l’expo) et l’idée du récit sont de mon fis­ton, Fran­çois, un drôle de zèbre.

« Bio­di­ver­sité, mon trésor »

Du 10 juillet au 01 novembre 2010

Cha­pelle des Péni­tents Blancs, à Aix en Provence.

Ouver­ture : Tous les jours de 10h à 12h et de 13h à 17h.
Ouvert les same­dis, dimanches et jours fériés.

http://www.museum-aix-en-provence.org/exposition_temporaire.htm


Louisiane. Le pétrole touche terre

L’envoyé spé­cial en Loui­siane du quo­ti­dien bre­ton Le Télé­gramme l’atteste : le pétrole a bien tou­ché l’embouchure du Mis­sis­sippi.  Plages, rochers et maré­cages sont souillés et la nappe, témoigne Pas­cal Bodéré, atteint par­fois jusqu’à un mètre d’épaisseur.

« C’est dégueu­lasse ». [Ph. P. Bodéré, Le Télégramme

Embar­qué sur un pneu­ma­tique  de Green­peace, le jour­na­liste bre­ton raconte le « jeu » du chat et de la sou­ris que se mènent mili­tants éco­lo­gistes et garde-côtes états-uniens.  «Regardez-moi ça, c’est dégueu­lasse, par­tout!» déplore Paul Hors­man, de Green­peace. Sur les 300 mètres de rocaille, en effet, des spots et des plaques de pétrole bru­nissent les Jet­ties. […] Hors­man des­cend, enfile ses gants et chausse ses bottes. Il glisse ses bras entre les rochers et en res­sort à pleines mains un chewing-gum brun dégou­li­nant. «Regardez-moi ça. Ceci est la preuve que la nappe de pétrole est là. Invi­sible jusqu’à aujourd’hui, elle se montre enfin. Cette pol­lu­tion de ces quelques cen­taines de mètres du lit­to­ral de Loui­siane que l’on découvre là, annonce mal­heu­reu­se­ment les mil­liers de litres à venir».

[…] « La veille, pour­suit Pas­cal Bodéré, la Loui­siane mon­trait un visage effrayant. Ciel noir, déluge de pluie, vents à 120 km/h, le tout agré­menté d’énormes éclairs se cra­shant lit­té­ra­le­ment au sol… […] «La mer a remué. La nappe avance. »


« Parade de l’OM » à Marseille. La seconde mort de Zarafa, brûlée « vive » en martyr de la bêtise

Samedi après-midi sur la Cane­bière. 3000 livres en feu.

Le 22 jan­vier, ici même, je pla­çais quatre pho­tos sous le titre « La môme aux grandes cannes sur la Cane-Canebière ». La magni­fique girafe aura tenu quatre mois sur l’artère prin­ci­pale et emblé­ma­tique de Mar­seille, avant de suc­com­ber sous les coups de bou­toir de la conne­rie humaine. Zarafa a été incen­diée samedi par les hordes bar­bares cen­sées fêter le sacre de l’OM dans le rituel foo­teux. Voyez la vidéo four­nie par La Pro­vence. Les images en montrent un peu plus que le repor­tage du même jour­nal, dont j’extrais ceci :

18h31. Les pseudo-supporters mettent le feu à une girafe

Ins­tal­lée près de la mai­rie du 1/7, en haut de La Cane­bière, une fausse girafe vient d’être enflam­mée par les pseudo-supporters qui affrontent actuel­le­ment les forces de l’ordre, en marge de la parade de l’OM. Elle ne devrait pas résis­ter long­temps à ce mau­vais trai­te­ment…

Dali, Girafe en feu (extrait), 1935. Bâle, Musée des Beaux-Arts

Deux remarques. La vidéo appa­raît à la fois affli­geante par son contenu, le geste stu­pide – c’est peu dire – qu’elle illustre ; en même temps qu’elle affiche une bles­sante beauté, comme il en est trop sou­vent des drames (ici, il n’y a pas mort d’homme, mais une insulte à l’intelligence humaine). Voir cette girafe en feu res­semble à un acte sur­réa­liste dépas­sant le féti­chisme de l’objet et de sa repré­sen­ta­tion. Ce spec­tacle, car c’en est un, ne manque pas d’évoquer la girafe en feu peinte par Sal­va­dor Dali.

Sur le fond et l’absurdité du geste incen­diaire, on peut aussi évo­quer les pra­tiques d’auto­dafé remon­tant aux mul­tiples inqui­si­tions et en par­ti­cu­lier sous le nazisme. Car la girafe de Mar­seille était consti­tuée de mil­liers de livres assem­blés autour d’une ossa­ture. Des livres de poche, sans doute choi­sis bien atten­ti­ve­ment, tant par les cou­leurs des cou­ver­tures que par les titres mêmes rete­nus par le sculp­teur, Jean-Michel Rubio. On peut aussi pen­ser à l’ouvrage de Ray Brad­bury, Farein­heit 451, que Truf­faut avait porté à l’écran (1966). Quand on brûle des livres, c’est à l’humanité tout entière qu’on attente, et c’est le signe que la bar­ba­rie est déjà en marche. N’allons pas jusqu’à là pour ce qui est du « sup­plice »mar­seillais infligé à Zarafa. Entre l’imbécillité du geste, son irres­pon­sa­bi­lité et l’intention mal­fai­sante, on ne sau­rait trop jurer que quoi que ce soit – ou alors des trois….

Zarafa peu après son inau­gu­ra­tion [Ph. J-M Rubio

Rap­pe­lons que cette girafe avait été ins­tal­lée là, du haut de ses six mètres, la tête dans les branches d’un pla­tane, à l’occasion des « bou­qui­nades », une fête de quar­tier dédiée au livre. La girafe n’avait pas été élue au hasard, ce que la presse locale ne nous avait pas appris, notam­ment La Pro­vence. Laquelle n’y a vu qu’un bes­tiau quel­conque tout juste bon à faire exotique.

C’est donc par France Culture et sa Fabrique de l’histoire que j’apprenais quelques semaines plus tard l’aventure de Zarafa, la  « Pre­mière girafe de France  » offerte en 1825 au roi de France, Charles X, par le pacha d’Égypte. Lequel avait fait cap­tu­rer deux girafes au Nord-Soudan. On leur fit des­cendre le Nil. À Alexan­drie, il fut décidé, pour ne pas faire de jaloux, d’en offrir une à cha­cune des deux prin­ci­pales puis­sances colo­niales en Afrique : l’Angleterre et la France.

Quelques bribes de livres accro­chées à l’ossature métal­lique [Ph. Odile Chenevez

La girafe fran­çaise embar­qua pour Mar­seille, où elle par­vint à l’automne de 1826. Elle fut alors prise en charge par Étienne Geof­froy Saint-Hilaire, natu­ra­liste savant du Jar­din des Plantes, qui eut la mis­sion de la rame­ner, au pas, dans ce sanc­tuaire pari­sien de la Science. Son voyage eut un reten­tis­se­ment consi­dé­rable à l’époque : elle était atten­due par­tout par des foules immenses.

La girafe anglaise, quant à elle, hiverna à Malte, sup­porta mal le voyage par Gibral­tar et l’océan, et mou­rut à Londres dans les bras du roi George.

Quant à la Zarafa fran­çaise et à son voyage en France, le délire col­lec­tif fut atteint à Lyon où cent mille badauds accla­mèrent l’étrange vedette sur la place Bel­le­cour. Charles X, à qui elle était per­son­nel­le­ment offerte, se plai­gnit d’être pour ainsi dire le der­nier des Fran­çais à la voir. C’était la pre­mière girafe à visi­ter l’Europe du Nord. Elle vécut tran­quille­ment dix-sept années à Paris, mou­rut, fut natu­ra­li­sée, et se fit oublier, pour res­sur­gir de temps à autres, sous forme de légendes sou­vent invrai­sem­blables. Elle est main­te­nant au Muséum de La Rochelle.

Il reste l’indignation… et les mots (Ph. Odile Chenevez

Ce qui a donc été incen­dié samedi dans la gloire de l’Olympique de Marseille,ce n’est donc pas « une » girafe comme l’a vue La Pro­vence, mais une par­tie de l’histoire de la cité pho­céenne, une par­tie de l’Histoire humaine tout court. Cette épi­sode peu glo­rieux porte aussi sa dimen­sion his­to­rique, hélas !

»> Voir aussi ici pour faire renaître une nou­velle Zarafa.

Les opti­mistes auront-ils rai­son ? [Ph. Odile Chenevez


Kapuscinski. Le reporter surpris entre réalité et fiction

Voilà que va sor­tir en France « Kapus­cinski Non-Fiction », une bio­gra­phie démys­ti­fiante, ou démy­thi­fiante, ce qui revient au même, consa­crée au jour­na­liste polo­nais Rys­zard Kapus­cinski, mort en 2007. Le mys­tère por­te­rait sur son accoin­tance avec le régime com­mu­niste. Le mythe sur le jour­na­lisme pra­ti­qué par celui qui en est sou­vent pré­senté comme le parangon.

ryszardkapuscinski.1268159656.jpgJe n’ai pas lu le livre en ques­tion, écrit par un autre Polo­nais, Artur Domos­lawski, jour­na­liste à Gazeta Wyborcza, le quo­ti­dien d’Adam Mich­nik, figure du mou­ve­ment Soli­dar­nosc. L’auteur, qui a côtoyé Kapus­cinski, a mené une enquête semble-t-il ser­rée (600 pages), et tra­vaillé sur les archives trans­mises par la veuve. Du bou­quin, je ne dirai  rien d’autre ici, et pour cause. Mais j’en pro­fite pour déve­lop­per quelques réflexions sur le métier d’informer et sur la connais­sance, livresque, que j’ai de « Kapu », sans l’avoir ren­con­tré, hélas, mais ayant fré­quenté la plu­part de ses livres publiés et ayant aussi quel­que­fois mar­ché sur ses traces africaines.

Par­tant pour l’Éthio­pie en 2005, je dois à mon ami Ber­nard Nan­tet, afri­ca­niste, archéo­logue, jour­na­liste d’avoir glissé dans mes bagages, qua­si­ment en douce, un livre pas mal écorné… C’est ainsi que je fis connais­sance et du Négus, et de l’auteur au nom « à cou­cher dehors ». Lire un tel ouvrage sur place, dans cette Éthio­pie pas­sée d’un empe­reur féo­dal à un dic­ta­teur marxo-sanguinaire (Men­gistu), au peuple mar­ty­risé tant par les démences poli­tiques que par les famines extrêmes…, lire de telles pages donc avait quelque chose de dou­ble­ment sai­sis­sant. « Négus » est resté introu­vable durant une ving­taine d’années et vient donc d’être réédité (Flam­ma­rion). C’est une sorte de monu­ment inclas­sable, s’agissant de la suc­ces­sion de scènes incroyables mon­trant par ses deux extré­mi­tés hor­ribles les fastes d’un régime et, en consé­quence de ceux-ci, le dénue­ment extrême de ses vic­times. Je garde notam­ment en mémoire le récit de ce ban­quet démen­tiel auquel Haïlé Sélas­sié avait convié des dizaines de chefs d’état lors d’un som­met de l’Organisation de l’unité afri­caine – dont le siège se trouve à Addis Abéba. Kapus­cinski cisèle là quelques pages mémo­rables mon­trant, par exemple, com­ment les domes­tiques jetaient aux men­diants les restes éhon­tés du fes­tin impé­rial, com­ment ces hordes en gue­nilles s’agglutinaient aux grilles de la rési­dence pour y hap­per quelque pitance. Com­ment, aussi, en ses tour­nées dans le pays pro­fond, l’empereur lan­çaient des pièces de mon­naie, par poi­gnées, à ses humbles sujets affamés…

Voilà, en quelques mots insuf­fi­sants, ce que raconte « Kapu » dans Négus paru en 1994. Voilà com­ment, à sa manière, il tisse ses suites de récits – publiés en feuille­tons dans la presse polo­naise, puis inter­na­tio­nale –, que l’on retrou­vera dans D’une guerre l’autre (1988), Le Shah ou la déme­sure du pou­voir (1986), Impe­rium (1993), Ébène (2000), La Guerre du foot et autres guerres et aven­tures (2003).

Repor­tage, récit, fic­tion ? Rys­zard Kapus­cinski, il est vrai, mélan­geait les genres et l’assumait comme, avec lui, quelques-uns de ses confrères qui se recon­nais­saient dans ce qu’on a appelé l’école polo­naise du repor­tage lit­té­raire. S’y étaient déjà adon­nés, avant eux et avant la chose, un Panaït Istrati (URSSVers l’autre flamme, 1927) un Joseph Kes­sel et, plus encore, un Albert Londres dont per­sonne, s’agissant de celui-là, ne sera allé véri­fié la réa­lité de ses per­son­nages croi­sés dans les bor­dels de Buenos-Aires ou aux bagnes de l’île du Diable et de Biribi. De même, après eux, on ne sau­rait jurer de la blan­cheur vir­gi­nale des repor­tages lau­réats des prix Albert-Londres et Pulit­zer, dont cer­tains furent à l’occasion convain­cus de bidon­nage. [À ce sujet, voir « Le prix Albert Londres n’immunise pas contre le mal­jour­na­lisme » de Jean-Pierre Tailleur].

Ainsi, l’auteur polo­nais du livre cri­tique sur « Kapu », pointe-t-il à de mul­tiples reprises erreurs, inco­hé­rences et même inven­tions par­se­mant les repor­tages étu­diés. Il relève, par exemple, que Haïlé Sélas­sié n’était pas illet­tré – sans me réfé­rer exac­te­ment au livre (que j’ai rendu !), je crois me sou­ve­nir qu’il décri­vait l’empereur d’Éthiopie comme n’écrivant ni ne signant jamais aucun docu­ment, qu’il se fai­sait lire…

« Kapu », c’est un fait, ne pre­nait pas de notes ! Voici ce qu’il en dit dans Auto­por­trait d’un repor­ter (2003) : « Le repor­ter fonc­tionne comme une bat­te­rie : il charge ses accu­mu­la­teurs, recueille, absorbe la réa­lité, ras­semble du maté­riau, et donc, pen­dant ces périodes, il n’a pas le temps d’écrire […] La situa­tion de voyage est trop pré­cieuse pour écrire. » A mon avis l’un n’empêche pas l’autre, au contraire, car il vaut mieux se fier à ses notes qu’à sa seule mémoire. Et les notes, si l’on sait les prendre bien, ren­forcent et l’observation et la mémo­ri­sa­tion des situa­tions. Mais j’ai connu des pre­neurs de notes obses­sion­nels qui étaient de piètres jour­na­listes, parce que davan­tage gref­fiers qu’observateurs attentifs.

En fait, la ques­tion passe tou­jours par celle, inévi­table, de la recom­po­si­tion du réel. A com­men­cer d’abord par la per­cep­tion dudit réel. Il est évident qu’un repor­ter filtre en per­ma­nence les infor­ma­tions déli­vrées par ses sens. Plus encore, il oriente ceux-ci – ses sens – en fonc­tion de sa « carte du monde » et de l’interprétation des évé­ne­ments qu’il observe, et qu’il ordonne au fur et à mesure de ce qu’il retient dans son inten­tion de rap­por­ter (repor­ter). A ce stade, le journaliste-reporter se com­porte comme tout témoin se construi­sant une opi­nion, puis un juge­ment, ou du moins un avis, sur un fait ou une situa­tion obser­vés. La dif­fé­rence devra rési­der dans ce que l’on peut qua­li­fier d’atti­tude pro­fes­sion­nelle : cette capa­cité dia­lec­tique interne créant un couple entre empa­thie et objec­ti­va­tion. D’un côté le regard humain, de pleine sub­jec­ti­vité sen­sible ; de l’autre cette dis­tan­cia­tion pro­pre­ment jour­na­lis­tique et à pré­ten­tion objec­tive. Et entre ces deux pôles, tout le champ « élec­trique » pro­duit par l’esprit cri­tique, le désir de com­pré­hen­sion, le souci de mise en pers­pec­tive dans un contexte informé et informant.

En ce sens, le tra­vail du repor­ter (comme tout tra­vail, d’ailleurs) est une lutte. Ici entre une matière ténue et enva­his­sante, sur­gis­sante et com­plexe, celle du maté­riau humain. Il y faut certes du métier, comme pou­vait en avoir accu­mulé « Kapu » dans son demi-siècle de barou­dage, à pra­ti­quer l’enquête selon Héro­dote, son maître (il empor­tait tou­jours ses Car­nets avec lui. Lire aussi Mes voyages avec Héro­dote, 2004). Lequel Héro­dote [vers 485 avant notre ère !], père fon­da­teur de l’histoire, dit-on, et sans doute aussi du jour­na­lisme, décou­vrait le monde à tâtons et sans bous­sole…, s’en lais­sant sou­vent conter au fil des mythes et des légendes, mais ayant à cœur de sépa­rer autant que pos­sible le bon grain de l’ivraie. C’est ainsi qu’il fut sans doute le pre­mier à citer ses sources et même par­fois à s’en mon­trer dis­tant, sinon même à les mettre en doute.

Ainsi, Rys­zard Kapus­cinski aurait-il failli au métier d’informer ? Je ne le crois pas car je le place dans cette caté­go­rie de jour­na­listes en effet lit­té­raires ayant renoncé à la pré­ten­tion d’objectivité, mais non de vérité, au pro­fit d’un enga­ge­ment huma­niste non dis­si­mulé – et non idéo­lo­gique pour autant. Il a ainsi rejoint cette caté­go­rie des roman­ciers et, plus géné­ra­le­ment, des artistes, dont la puis­sance évo­ca­trice dans leur sub­jec­ti­ve­ment assu­mée et déli­bé­rée repré­sen­ta­tion du monde, par­vient à une forme indé­niable de réa­lisme. Il en est ainsi notam­ment de cer­tains écri­vains, comme d’auteurs de théâtre et de cinéastes.

Reste la ques­tion de sa col­la­bo­ra­tion avec les ser­vices secrets com­mu­nistes. L’auteur du livre recon­naît [selon Libé­ra­tion du 08/03/2010] que le dos­sier de Kapus­cinski, consul­table à l’Institut polo­nais de la mémoire natio­nale, témoigne qu’il n’a jamais nui à quelqu’un et qu’il trans­met­tait des infor­ma­tions assez ano­dines sur les per­sonnes qu’il ren­con­trait à l’étranger. C’était alors, pour un jour­na­liste de l’Est, le prix à payer pour le droit à voya­ger. Cette pra­tique d” »échanges d’informations » demeure actuelle et en quelque sorte ordi­naire par le biais de ren­contres « infor­melles » entre repor­ters et autres envoyés spé­ciaux avec d’honorables cor­res­pon­dants des mis­sions diplo­ma­tiques de par le monde…

Par ailleurs, on peut aussi attendre de cette bio­gra­phie cri­tique qu’elle apporte son éclai­rage sur l’enga­ge­ment poli­tique du repor­ter. Sala­rié de l’agence d’État PAP, Kapus­cinski en était aussi l’unique « grand repor­ter », celui qui béné­fi­ciait du sta­tut d” »en dehors » de la Pologne. Un pri­vi­lège rela­tif et peut-être aussi une sorte de dette envers ses lec­teurs polo­nais. Com­ment ne pas voir qu’il a pu s’en acquit­ter pré­ci­sé­ment par le contenu même de ses repor­tages ? Com­ment ne pas éta­blir de paral­lèle entre les récits des fastes déca­dents de l’empire éthio­pien et leurs pen­dants dans l’empire com­mu­niste ? Autre­ment dit entre ses livres Négus et Impe­rium, consa­cré à l’URSS – sans oublier Le Shah ou la déme­sure du pou­voir. Oui, la déme­sure du pou­voir, le plus vaste des champs ouverts à la saga­cité d’un repor­ter. Dom­mage que « Kapu » ne soit pas allé jusqu’à le cou­vrir vers La Havane – et sans doute en fut-il indi­rec­te­ment empê­ché par son ami­tié avec Garcia-Marquez, affidé de Cas­tro. Nul n’étant par­fait, on le sait. On se conten­tera bien de la qua­lité d’homme.


Qui n’a pas lu les aventures de Gégé et Juju ?

1timbre-juju.1247923190.jpgDites donc, avant de par­tir, même et sur­tout si c’est au bout du monde, n’oubliez pas d’emporter « Le tour d’un monde en sept jours avec un âne en Pro­vence », vous en revien­drez trans-for-mé(s) ! Pour vous en convaincre, voyez ce cri d’amour illus­tré par Galla, pit­chou­nette de 7 ans (c’est une petite-nièce…)

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Voyez aussi ce témoi­gnage inter-générations, de Daniel D. :

« 4 jour­nées de marche de 10 à 14 km, un héber­ge­ment dif­fé­rent chaque soir […] J’avais acheté votre livre et nous l’avons lu… sou­vent avec le sou­rire car vous racon­tez bien des évè­ne­ments que nous avions vécu nous aussi lors de nos pré­cé­dentes ran­don­nées. Les ânes ne sont pas têtus mais intel­li­gents et s’ils ne font pas ce que nous vou­lons c’est rare­ment sans rai­son… le tout est de trou­ver pour­quoi.« J’ai prêté votre livre à notre petite Mathilde en lui sug­gé­rant de racon­ter nos aven­tures comme vous l’avez fait pour votre voyage autour du monde… par­don d’un monde en Pro­vence. Chaque soir elle a rem­pli une page d’un cahier avec le récit de sa jour­née mais je crains fort que cela aille beau­coup plus loin. »

De Jacques C., « âne­mestre » de bourricot.com – autant dire une som­mité … : « Je ne sais si je vous ai remer­cié pour le livre que j’ai lu jusqu’à la der­nière cigale. Jolie plume et sens de l’écriture. »

De Gérard J. : « Après lec­ture (en une fou­lée au petit trot très agréable), leçons à rete­nir : – n’est pas écolo qui veut (Cf. Depar­don & Yan … et la suite);– pour dra­guer ces dames, en tout lieu, rien ne vaut ‘’bel âne’’ (sin­cère remer­cie­ment pour le tuyau) »

De Jean K. : « J’ai appré­cié Juju et sa phi­lo­so­phie, envié ton tour en Pro­vence, souri bien des fois en tour­nant les pages de ce cahier de vacances. »

De Jean-Pierre P. : « Les nuits étoi­lées réveillent nos sens et inter­rogent sur la com­plexité de notre exis­tence, d’où venons nous, qui somme nous, ou allons nous ? ….. tant de ques­tions sans réponse. L’Inaccessible étoile (de Jacques Brel) en dit long sur notre par­cours ter­restre. Et l’Homme avec tout ses bagages, ses malles, ses valoches ou seule­ment avec un balu­chon et un âne comme tu l’à fait en sept jours, à la recherche du non dit. »

De Joël D. : « J’ai lu et adoré. Un point, c’est presque tout. Gé, tu devrais nous mon­trer com­ment tu (te) vois (dans) l’oeil de Jules. C’est beau comme M. Arnol­fini dans un miroir de Van Eyck. Enfin… c’est mon avis et je le partage. »

De Odile C. : « Bravo pour ces “Mémoires d’un âne et de son maître inté­ri­maire”, qui ont réjoui mon œil, mon esprit et mon cœur ».

De Ber­nard L. (Poli­tis) : « Gégé et Juju, eux aussi, à leur façon, font de la résis­tance. À la moder­nité. À la vitesse. À l’impatience. À la saleté. Au bruit des moteurs et à la consom­ma­tion sans frein. Un petit bou­quin frais comme un rosé de Pro­vence, comme un bou­quet de lavande. »

Et tout ça, hein, c’est pas moi qui le dit…

»> Dans quelques librai­ries pro­ven­çales, ou bien là, à gauche «< chez Pri­ce­Mi­nis­ter. Ou direc­te­ment chez le pro­duc­teur : Gérard Pon­thieu, 73, allée du Cas­tel­las — 13770 Venelles (chèque de 14 euros)


Trois images, des histoires, le train de la vie

Si vous aimez la BD, les romans pho­tos, les ombres chi­noises, des his­toires de train  »> trois images d’hier à la gare d’Aix-en-Provence.

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© pho­tos gp

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Écologie mon amour. Le « tour du monde » de Depardon ne vaut pas un pet de baudet

Voici donc l’Air du Bar­bier de Nos­villes : demain on va éco­lo­gi­ser gra­tis et entrer dans une ère nou­velle, prout-prout ma chère comme dit ma copine Chan­tal. L’ère en ques­tion, l’air nou­veau que voilà demain tout de suite ce sera selon la recette du pâté de che­val à l’alouette : une cen­trale nucléaire, un mou­lin à vent, dixit le Sarko nouvo.

Or, à pro­pos de vents et de prouts, je vais vous en conter une. Si vous sui­vez ma prose blo­gueuse, vous savez donc que l’été der­nier, j’ai effec­tué un périple fan­tas­tique exposé dans un ouvrage du même aca­bit bra­ve­ment inti­tulé « Le tour d’un monde en sept jours avec un âne en Pro­vence ». [Sui­vez le lien pour plus d’info et si pos­sible le com­man­der].
Certes, je me fais un peu de pub au pas­sage mais, vous l’allez voir, elle se jus­ti­fie plei­ne­ment, en par­ti­cu­lier depuis les der­nières euro­péennes, avec les résul­tats qu’on sait.

Donc, disais-je, pour fêter à sa manière la sor­tie de mon bou­quins [voir ci-dessus…], ma fian­cée m’a offert… un autre bou­quin au titre pro­vo­ca­teur : « Le tour du monde en 14 jours, 7 escales, 1 visa ». L’auteur est un peu plus connu que celui du « Tour d’un monde, bour­ri­cot, etc. ». C’est un cer­tain Ray­mond Depar­don, qui clame ceci sur la 4e de couv’ : « Je reviens fati­gué, mais heu­reux de voir que la Terre est ronde »… Beuh… Fati­gué, Ray­mond ? On le com­prend, le cham­pagne dans les zincs de pre­mière classe ou classe biz­ness, ça pompe. Il a d’ailleurs la can­deur, notre « pho­to­graphe de répu­ta­tion inter­na­tio­nale », de nous mettre sous le nez, les fac-simile de ses billets, tous ou presque de Uni­ted Air­lines, comme ça on sait d’où vient le pognon.

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A l’heure de l’écologie triom­phante, pour sûr, notre Depar­don se sent un peu péteux rap­port au kéro­zène qu’il a bouffé, en plus des petits fours de Uni­ted Air­lines. Alors, à la façon du non moins fameux et pom­peux Yann Arthus-Bertrand [j’ai subi le début de son « Home » et ça m’a bien vite plus que gon­flé aussi…], lequel est à Fran­çois Pinault ce que Depar­don est à Uni­ted Air­lines, notre super pho­to­graphe a cher­ché un ou deux… par­dons par anticipation.

Il l’explique à la toute der­nière page de son bou­quin, une idée d’éditeur on dirait même : « Ray­mond Depar­don a sou­haité com­pen­ser les émis­sions de CO2 liées à son voyage. Il a fait appel à la fon­da­tion suisse Mycli­mate,  une des entre­prises de com­pen­sa­tion de car­bone les plus répu­tées (on compte aujourd’hui envi­ron 170 entre­prises de ce type).  Le cal­cul des émis­sions de CO2 s’effectue à par­tir de la consom­ma­tion de kéro­sène des avions emprun­tés ainsi que de la classe dans laquelle  le pas­sa­ger a voyagé.  Pour son tour du monde, Ray­mond Depar­don  a par­couru 45157 kilo­mètres en pre­mière classe et en busi­ness. Les émis­sions de car­bone liées  à ce voyage sont ainsi esti­mées à 17246 tonnes, com­pen­sables par un don de 1234 €.  Cette somme, que Ray­mond Depar­don a rever­sée à Mycli­mate, per­met à cette fon­da­tion de finan­cer des pro­jets spé­cia­li­sés dans la pro­mo­tion  des éner­gies renou­ve­lables et dans la limi­ta­tion de la consom­ma­tion d’énergie. » [Sou­li­gné par moi].

Pas beau ça ? Se don­ner bonne conscience, ça coûte pas cher quand on a les moyens. Ce bou­quin est une escro­que­rie intel­lec­tuelle, d’ailleurs révé­lée par les quelques lignes mal­ha­biles ten­tant à jus­ti­fier cet injus­ti­fiable « tour du monde en soli­taire ». Tu parles !

Tan­dis que bibi, avec son « Juju » de bau­det pro­ven­çal, a réa­lisé son tour d’un monde en moi­tié moins de temps et pour zéro émis­sion de CO2… Zéro, vrai­ment ? Ah non, pas tout à fait, il faut comp­ter nos pets – eh ! – et sur­tout ceux de l’âne, pos­si­ble­ment volu­mi­neux mais rares en vérité, si on n’évalue pas ce qui se passe lors de l’émission de crottin.

Or, ce matin, j’aborde la chose avec un spé­cia­liste, Patrick Piro, jour­na­liste « éco­lo­gie » à Poli­tis et vieux copain. Voici ce qu’il m’apprend presque en s’excusant : « Puis-je sou­li­gner que le pet des bour­ri­cots est neutre cli­ma­ti­que­ment, si l’on consi­dère que l’herbe bouf­fée repousse (fer­ti­li­sée par les déjec­tions), fixant le car­bone relâ­ché ? D’autant que les ânes n’étant pas des her­bi­vores poly­gas­triques comme les bovins, leurs fla­tu­lences n’émettent que peu ou pas de méthane. »

Ainsi étais-je, en tant que grand voya­geur tour-de-mondiste, tota­le­ment absout de pol­lu­tion nocive !

Quant au bou­quin lui-même, il n’a pas dû être trop dépen­sier : sorti à peu d’exemplaires (400) chez un impri­meur éti­queté « Imprim’ vert », il a seule­ment dû être trans­porté par camion­neur et par la poste.

A ce pro­pos, je peux même vous l’envoyer ! : chèque de 14 euros, et hop vous voya­ge­rez plus qu’avec Depardon !


CUBA À L’AN 50 DE LA RÉVOLUTION CASTRISTE (reportage)

« L’espérance était verte,

la vache l’a mangée »

Monde de façades et de double-jeu. Cuba, miroir aux alouettes béates, ces ado­ra­teurs exo­tiques en mal de « Che » ou tou­ristes bala­dés, pour­voyeurs de devises qui ali­mentent le pre­mier biz­ness de l’île, bien avant le cigare et le nickel. La dic­ta­ture caraïbe tient par ses charmes, eux-mêmes lif­tés grâce à un art consommé du maquillage. A cin­quante ans – ce 1er jan­vier, elle va fêter ça en grands pompes – la Révo­lu­tion cas­triste fait vrai­ment vieille déca­tie. C’est ainsi, quand on n’assume pas son âge, ses rides, ses vices.

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Miami Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-siècle de cas­trisme [© gp]

La Havane, début novembre. Pedro me montre le bout rafis­tolé de ses chaus­sures. Il est méde­cin psy­chiatre. « Que pen­ser de cette réa­lité ? Mes chaus­sures ont plus de deux ans, elles sont usées mais je n’ai pas les moyens d’en chan­ger car je gagne 450 pesos par mois ! » À moins de 20 euros, son salaire atteint pour­tant le triple du revenu mini­mum cubain (150 pesos, à peine 6 euros). Pedro a la déprime, ancrée au fil des années de sa qua­ran­taine sans espé­rance. Il n’a qu’un but : man­ger et faire man­ger les siens. Comme tout Cubain. Tra­vailler deux fois, l’officielle et l’autre, la com­bine. « Para comer », pour man­ger. C’est le leit­mo­tiv. « Si je change de chaus­sures, insiste Pedro, on ne mange pas à la mai­son ! Et je suis médecin !»

On s’est assis sur un muret isolé, dans un square proche de l’hôpital où il tra­vaille, dans le Vedado, quar­tier plu­tôt chic de la capi­tale – à deux heures de bus de son domi­cile, en ban­lieue loin­taine. Ter­rible désir d’expression – ce sera une constante dans mes ren­contres – qui se libère une fois la confiance éta­blie. On vient de mar­cher durant plus d’une heure, sans autre but que d’avancer en par­lant, ne pas res­ter sur place, ris­quer les oreilles rap­por­teuses. On tourne autour de la place de la Révo­lu­tion, ce grand œuvre sta­li­nien, sta­tue colos­sale de José Marti – l’Apôtre, comme ils l’appellent –, por­trait géant du Che – le Héros –, tri­bune d’où Fidel a massé les masses – le Pue­blo sanc­ti­fié – à pleines heures de palabres. Pedro se lâche de plus en plus, lui fils d’un ancien maqui­sard de la Sierra Maes­tra, lui qui n’en peut plus de cette logor­rhée de slo­gans pom­peux, de ces appels à la mobi­li­sa­tion, à la morale, à la pureté. Il ricane.

»> Suite dans Poli­tis de cette semaine.

»> Voici le lien du site de Poli­tis et de l’amorçage de mon article . Vous y trou­ve­rez sur­tout une suite de com­men­taires dont cer­tains valent le détour…


« Les martyrs du golfe d’Aden », reportage au bout de l’enfer

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Si par mal­heur vous avez raté le der­nier Tha­lassa (France 3) et la re-diffusion d’un très grand repor­tage (après la pre­mière en mars 2007), je n’y pour­rai que peu, soit ces quelques lignes. « Les mar­tyrs du golfe d’Aden » est un docu­ment vrai­ment excep­tion­nel. Son auteur, Daniel Grand­clé­ment, a eu le cou­rage d’embarquer avec quelque 130 migrants éthio­piens et soma­liens ten­tant de fuir la misère pour une autre, tein­tée d’une maigre espé­rance. Un autre repor­tage (dif­fusé il y a quelques mois dans Envoyé spé­cial) par­tait d’une sem­blable démarche, entre la Mau­ri­ta­nie et les Cana­ries, sans tou­te­fois atteindre une telle inten­sité humaine.

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C’est un voyage au bout de la détresse, com­mencé déjà, pour la plu­part, sur des cen­taines de kilo­mètres depuis les fin fonds de l’Éthiopie et de la Soma­lie, en cette corne de l’Afrique et jusqu’à sa pointe extrême, comme ten­due vers un grain d’espoir, on n’ose dire un Eldo­rado, s’agissant des côtes de ce Yémen à peine mieux loti.

Bosaso, port de rechange de Moga­dis­cio, la capi­tale anéan­tie. C’est là que les pas­seurs s’affairent, sortes de tour opé­ra­teurs pour l’enfer. La place à quelques dizaines de dol­lars. Une for­tune locale. Les can­di­dats au voyage attendent par cen­taines (il en meurt aussi dans les 1.700 par an, selon l’ONU). En les « pliant », en les emboî­tant les uns dans et sur les autres – ils sont si maigres–, on pourra en entas­ser une grosse centaine.

Daniel Grand­clé­ment sera du lot, sur ce canot d’une dizaine de mètres, pas mieux traité, ou à peine, c’est-à-dire pas frappé comme les autres à coups de sangles… Pas le droit de fil­mer au départ, il y par­vien­dra peu à peu, par bribes, à la volée. Ses plans atteignent une vérité impré­gnée de pudeur et de res­pect. Je me retiens pour en par­ler, ten­tant de gar­der un recul mini­mum… Impos­sible. Je revois, par anti­thèse, la célèbre (à son corps défen­dant) « mater dolo­rosa » pho­to­gra­phiée après un atten­tat en Algé­rie : la dou­leur comme pré­texte esthé­ti­sant. Un déni jour­na­lis­tique. Ici, de cette détresse, res­sortent à la fois l’horreur de la situa­tion, celle des pas­seurs infra-humains, et la sou­mis­sion de leurs vic­times liée à une espé­rance éperdue.

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« La voilà donc, cette vision incroyable, que le monde se refuse à connaître ! » lâche Daniel Grand­clé­ment sur ses images acca­blantes. On vomit, on suf­foque ; l’eau manque ; les coups pleuvent, paroles et cris mêlés, pro­mis­cuité, faute d’un mot plus juste ; sadisme des domi­nants ; émer­gence du kapo… Le jour­na­liste est à bout : « J’éprouve un pro­fond sen­ti­ment d’écoeurement et de dégoût ; j’ai même envie de sau­ter à l’eau pour échap­per au sup­plice auquel j’assiste » Le cal­vaire s’achève en pleine nuit ; il est bel et bien jeté par des­sus bord avec tous les pas­sa­gers. Le rivage est proche, il n’y aura pas de noyé. La suite est racon­tée par deux jour­na­listes, une Anglaise et une Suisse, en « planque » à cet endroit-là et qui n’en atten­daient pas tant. Témoi­gnages et regards hal­lu­ci­nés, fil­més en mode noc­turne, en un vert d’outre-tombe et là encore hal­lu­ci­nant, telle l’apparition de cette fillette au visage de por­ce­laine et dont les yeux semblent conte­nir l’entier drame humain.

4martyrs-aden.1213567672.jpgLa force de ce docu­ment, tra­vaillé dans la pro­fon­deur et la durée, est évi­dem­ment d’exprimer l’indescriptible – c’est pour­quoi il faut le voir pour le croire, comme on dit. On pour­rait bien le mon­trer, aussi, dans les écoles… Écoles pri­maires, col­lèges, lycées. Sans oublier les écoles de jour­na­lisme ! Et, pen­dant qu’on y est, l’envoyer en recom­mandé avec accusé de récep­tion, à un cer­tain ministre de l’immigration.

 

»> Les pho­tos sont extraites du film de Daniel Grand­clé­ment [ci-dessus], que l’on peut revoir ou télé­char­ger sur france tvod.fr

»> A voir aussi, sur le site du Nou­vel Obser­va­teur, un entre­tien avec Daniel Grand­clé­ment à pro­pos de son repor­tage et des condi­tions de réalisation.


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    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­lité / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
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  • Un récent et com­pli­qué chan­ge­ment de ser­veur a causé la perte de quelques « car­tons », en l’occurrence cer­taines images. Les reverra-t-on un jour ? Hmmm…

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