On n'est pas des moutons

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Nucléaire. Pour effacer un lourd passé industriel… et médiatique, Areva devient Orano…

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire

areva-devient-oranoAreva devient donc Orano. Changer de nom, une bonne vieille méthode utilisée depuis qu’existent la corruption, les faillites, les échecs industriels. Le nucléaire en a d’ailleurs souvent usé : en Grande-Bretagne, après un très grave accident en 1957, le site de Windscale est devenu Sellafield. En Corée du Sud, en 2013, deux centrales ont changé de nom pour moins nuire à l’économie locale.

En France, en 2001les noms sulfureux de Framatome et Cogéma ont été effacés au profit d’une trouvaille d’agence de com, Areva, sous la houlette d’une «grande prêtresse» de l’atome, Anne Lauvergeon. En 15 ans, cette dame a probablement battu tous les records en matière de désastre industriel et financier. Pour ne pas lasser, nous n’évoquerons ici que les plus fameux de ses «exploits».

En 2003, celle que la majorité des médias vénèrent brade pour 3 milliards à la Finlande un réacteur de type EPR, assurant le construire en 4 ans et demi. Nous sommes en 2018 et le chantier ne voit toujours pas son terme, la facture dépasse les 10 milliards et la justice internationale s’apprête à condamner la France à rembourser plusieurs milliards aux Scandinaves.

En 2005, Areva lance à grands frais aux USA la construction d’usines pour fabriquer les composants des «nombreux» EPR qui vont «sous peu» être vendus aux Américains. Des dépenses ruineuses pour rien : aucun EPR vendu.

En 2007, Mme Lauvergeon fait acheter pour 3 milliards par Areva la désormais fameuse Uramin, une entreprise propriétaire de mines d’uranium… sans uranium. Aujourd’hui, la dame et son mari, M. Fric le bien nommé, sont mis en examen dans cette tentaculaire affaire de corruption.

En 2011«Atomic Anne» est exfiltrée d’Areva, le soin d’annoncer la faillite de l’entreprise étant laissé à ses successeurs. Pourquoi le président Sarkozy a-t-il pris soin de dédouaner Mme Lauvergeon de son bilan catastrophique ? Et pourquoi l’affaire Uramin traine-t-elle en longueur ? Assurément parce que la dame en sait long sur beaucoup de turpitudes et menace d’entrainer du beau monde dans son éventuelle chute…

Aujourd’hui, Areva a été scindée en trois parties :

• l’une a été renommée (ironiquement ?) Framatome et bradée à EDF ;

• la deuxième est une structure de défaisance sur le modèle du fameux consortium qui a autrefois repris la dette abyssale du Crédit Lyonnais : une fois encore, ce sont les citoyens qui vont honorer la douloureuse facture ;

• la troisième se voit donc désormais appeler Orano pour tenter d’enterrer le sulfureux passé industriel d’Areva.

Lourde responsabilité de nombreux médias

Anne_Lauvergeon

Anne Lauvergeon, 2012 ©© Tangi Bertin

Mais il est une corporation qui se dépêche aussi d’enterrer Areva pour faire oublier ses propres errements, il s’agit de ce que l’on appelle «les médias». Bien sûr, tous les journalistes et tous les médias n’ont pas été complices d’Anne Lauvergeon et d’Areva mais, pendant 15 ans, beaucoup l’ont été et certains de façon plus que dithyrambique. Voici d’ailleurs un petit florilège très loin d’être exhaustif :

Challenges1er janvier 2004
Anne Lauvergeon, l’énergie du nucléaire
Sous sa féminité, qui a séduit la gauche comme la droite, une poigne de fer au service d’un pari : la relance de l’industrie atomique française.

Le Figaro du 11 novembre 2004
Anne Lauvergeon, de l’Élysée à Areva
Les pionnières qui ont marqué le XXe siècle

Les Echos04/11/2005
Anne Lauvergeon, femme puissante
Anne Lauvergeon, quarante-six ans, la présidente du groupe nucléaire, reste bien la femme d’affaires la plus puissante dans le monde, hors Etats-Unis

Le Monde07.07.06 — Jean-Michel Bezat
Anne Lauvergeon, la forte tête du nucléaire
Tout la sert, son passé de sherpa, ses voyages réguliers avec le président de la République, son rôle d’ambassadrice du nucléaire made in France.

L’expansion01/01/2008
Anne Lauvergeon, l’électron libre
Fonceuse et obstinée, la dirigeante d’Areva n’a besoin de personne pour bâtir un géant mondial du nucléaire. A bon entendeur…

Challenges28.02.2008
Comment « Atomic Anne » a imposé Areva
Regrouper les acteurs au nucléaire français dans une même entité ? Le pari était osé. Retour sur ce tour de force d’Anne Lauvergeon, aujourd’hui à la tête du groupe français le plus prometteur.

Télégramme30 octobre 2008
Anne Lauvergeon, la reine de l’atome
Présidente d’Areva depuis 1999, « Atomic Anne », comme la surnomme la presse américaine, a réussi à rendre le nucléaire respectable.

Les Echos25 février 2009
Le mystère Lauvergeon
Adulée par les uns, détestée par les autres, cette femme à poigne, qui présente aujourd’hui les résultats de son groupe, confirme qu’elle est une figure à part du patronat français.

TF120 août 2009
Anne Lauvergeon, Française la plus puissante du monde !

Le Parisien10 mars 2010
Un jour avec…Anne Lauvergeon, PDG du groupe AREVA
Une pression que l’ancienne sherpa de François Mitterrand, saluée comme l’une des femmes les plus influentes du monde dans les palmarès internationaux, absorbe avec flegme et distance.

Marianne21 mai 2011
Anne Lauvergeon, la femme que personne n’arrive à atomiser
Portrait de la reine de l’atome.

La palme pour Dominique Seux…

La palme revient très certainement à l’inénarrable Dominique Seux, éditorialiste ultra-libéral des Echos qui bénéficie de façon inexplicable, et depuis de longues années, de l’antenne du service public (France Inter) pour infliger son idéologie partisane aux auditeurs, sans personne pour le contredire.

Le plus incroyable est que, au nom justement de son idéologie ultra-libérale, il devrait condamner le nucléaire qui ne (sur)vit que sous perfusion d’argent public, de recapitalisations par l’Etat, etc. Or M. Seux a été depuis le début du siècle l’un des plus fidèles zélateurs d’Areva et d’Anne Lauvergeon, allant jusqu’à écrire des choses stupéfiantes comme

«L’Etat doit tenir compte du fait que dans la durée Areva est une vraie réussite qui a un carnet de commandes plein et qu’Anne Lauvergeon a un charisme assez exceptionnel.» (Les Echos, 19 janvier 2010).

Hélas le ridicule — dans la durée ! — ne tue pas et du coup M. Seux, loin de faire amende honorable, est encore là et entonne aujourd’hui exactement le même refrain, comme s’il ne s’était pas déjà tant trompé et déconsidéré. Ainsi, lors de la récente visite de M. Macron en Chine, comme au bon vieux temps de Sarkozy et Lauvergeon, il a célébré la prétendue vente d’une usine de retraitement des déchets radioactifs le 10 janvier sur France Inter. Voyez un peu :

«Pour Areva, ce sont 10 à 12 milliards d’euros garantis, c’est beaucoup», «ces contrats, quoi que l’on pense du nucléaire, sont la reconnaissance de la qualité des ingénieurs français», «on espère bien sûr que les autorités de sûreté nucléaire chinoises sont aussi sérieuses qu’en France».

En réalité, comme annoncé le jour même par l’Observatoire du nucléaire, et confirmé par Le Monde le 23 janvier, la vente de cette usine est plus que virtuelle et n’a servi qu’à égayer la visite de M. Macron (les Chinois sont des ôtes prévenants… avant d’être des négociateurs intraitables).

Il n’y a donc aucune reconnaissance d’une prétendue «qualité des ingénieurs français» dans le nucléaire alors que, faut-il le rappeler, les désastres des chantiers des EPR de Finlande et Flamanville et le scandale des milliers de pièces défectueuses produites pendant des décennies par Areva au Creusot ont démontré la nullité de l’industrie nucléaire française et l’incompétence (ou la complicité) de l’Autorité de sûreté nucléaire qui n’a rien vu (ou rien dit) de ces malfaçons.

… désormais dépassé par Axel de Tarlé

Mais, malgré son zèle, Dominique Seux est assurément dépassé par un concurrent plus jeune et plus ridicule encore, Axel de Tarlé (Europe 1) qui, toujours le 10 janvier 2018, a battu tous les records comme vous pouvez le constater :

«La France est le pays de l’excellence en matière nucléaire et les Chinois le prouvent. «, «Le fameux EPR que nous avons du mal à faire démarrer, en Chine il fonctionne», «Et puis surtout, il y a eu ce méga-contrat de 10 milliards d’euros pour une usine de retraitement des déchets», les Chinois sont en train de sauver cette filière française aussi bien sur le plan financier que dans nos têtes».

Or personne ne peut prouver que la France serait «le pays de l’excellence nucléaire» puisqu’elle est au contraire celui du ridicule et de l’incompétence atomique, les Chinois ne sauvent rien puisqu’ils n’achètent pas cette usine (et s’ils l’achètent finalement, cela coûtera des milliards… à la France !), quant à l’EPRil ne fonctionne pas plus en Chine qu’en France ou en Finlande et présente là aussi des milliards de surcout, des années de retard et des cuves défectueuses (car livrées par Areva !).

A défaut de changer de nom comme leur chère (très chère !) Areva, MM Seux et de Tarlé devraient être renvoyés à l’école de journalisme 1, et M. Fric et Mme Lauvergeon relogés à Fleury-Mérogis.

Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
http://www.observatoire-du-nucleaire.org

Notes:

  1. Axel de Tarlé est issu de l’École supérieure de commerce de Toulouse, ceci expliquant peut-être cela… Note de GP.

Johnny H. – Spectacle et Démesure

Ainsi la France, le Monde même, ont perdu deux idoles en deux jours: un grand écrivain et un grand chanteur. Il s’est passé quelque chose, certes. quelque chose de troublant, difficile à expliquer simplement, c’est-à-dire à déplier. quelque chose de compliqué donc. Un mot me vient, qui remonte aux philosophes de la Grèce antique, hubris. Un mot à l’image de notre monde chaotique. Il veut dire « arrogance, démesure ».

macron-aux-obseques-de-johnny

«Hommage populaire»… Tout est en place, dans une mise en scène hiérarchisée, dans le spectacle de la séparation.

Les deux pompes funèbres et surmédiatiques qui se sont presque simultanément déversées sur « nous », emportaient en effet dans une même démesure toute l’arrogance d’un monde désormais emporté par le spectacle de lui-même, cette sorte d’auto-spectacle, de gigantesque selfie généralisé. Selfie qu’en termes locaux on appellerait « portrait de soi » – et en l’occurence, « de l’entre-soi ».

Notes sur les pompes funèbres de Jean d’Ormesson. C’est étonnant comme les vieux chenus, yeux bleus si possible, cravate choisie, sens de la conversation alliant esprit et légèreté… c’est étonnant comme un tel profil bonhomme peut, entre Académie et Invalides, converger aussi vers une sorte de Panthéon. Tous les vieux, ou presque, finissent par se racheter leur passé, même peu reluisant. Le « Jean d’O » de la cinquantaine et du Figaro, approuvait la guerre états-unienne au Viêt Nam – Jean Ferrat lui dédia alors une chanson cinglante, qu’il fera interdire. Plus tard, en 1994, aventuré au Rwanda sous génocide, ainsi que le rappelle Daniel Mermet qui le qualifie de roublard 1, il exerce son talent lyrique :

« Partout, dans les villes, dans les villages, dans les collines, dans la forêt et dans les vallées, le long des rives ravissantes du lac Kivu, le sang a coulé à flots – et coule sans doute encore. Ce sont des massacres grandioses dans des paysages sublimes. »

D’où, encore, la question du spectacle – littéraire à l’occasion, celui qui fait se pâmer Busnel et Orsenna dans une même extase. « Bien écrire » ou « écrire bien » ?

Une partie de la France – et non pas « la France » ; une partie du peuple – et non pas « le peuple », se sont livrés à ce rite étrange et désormais banal d’une immense autocontemplation. De même que lesdits selfies n’ont été rendus possibles qu’avec l’apparition des téléphones dits « intelligents », les célébrations funèbres de ces derniers jours ne l’ont été que par le déploiement démesuré de la machine médiatique – à l’« intelligence » relative et pourtant redoutable.

Et puisque nous étions tombés dans une forme poussée de spectacle 2, une référence pouvait sembler s’imposer : le livre de Guy Debord, La Société du spectacle. L’ouvrage continue à faire l’objet de contresens, étant souvent ramené à une approche superficielle – médiatique – dans laquelle le spectacle est pris en son sens de représentation ordinaire. C’est ainsi que les funérailles en question ont pu être vues, perçues, aperçues comme « spectaculaires » – qualificatif revenu maintes fois lors des retransmissions télévisées. 3

Bref. Je me replonge donc dans « mon » Debord (1967) et ses thèses numérotées (comme la Bible ;-)). Je tombe sur la 29, que voici :

« L’origine du spectacle est la perte d’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. » 4

Que voyait-on défiler sur nos écrans ? 5 On y voit une mise en scène ordonnancée, selon une hiérarchie stricte délimitant les territoires du pouvoir, par définition politique. C’est là que réside la séparation, et notamment dans la « séquence » de la Madeleine 6 , lieu et moment de cette disjonction entre le Peuple et, disons, les élites ; entre le poulailler et le parterre. C’est là que défilent, pour les caméras et donc le peuple d’en-bas, les happy-few et VIP à lunettes noires de circonstance, tout l’entre-soi du monde médiatico-spectaculaire 7, tandis que le peuple éploré donne à voir ses tatoués en larmes, descendus, qui du Golgotha, qui de l’Olympia toute proche ou des Champs-Elysées ? 8 ; qui de la Harley-fils-de-David [encore une séparation dans la séparation : l’élite de la Moto et de son culte communautaire], tous éprouvés par tant de peine insurmontable, par le Chemin de croix d’une nuit de froidure.

Le Peuple en deuil ? Non, bien sûr. Pas seulement par abus courant de généralisation : Alain Finkielkraut, l’un des premiers, a noté l’absence de ceux qu’il appelle les « non-souchiens » 9– entendons les non-Français de souche, ceux « des quartiers », d’une autre religion, d’une autre culture, d’un autre milieu, d’une autre histoire. Comment ne pas le remarquer ? Comment ne pas le dire ? Ce fut non-dit. Johnny et son ostensible croix christique en sautoir ne pouvait que repousser les mahométans et autres sarrasins… Le rock n’est pas leur credo… Tout comme les Noirs états-uniens s’en sont remis au rap identitaire. Elvis, le faux dur du Tennessee – dont Johnny « avait quelque chose de » –, leur avait piqué le blues, au moins en partie, au profit du showbiz. Nous y revoilà, au Spectacle ! On n’y échappe plus. Tout est spectacle – « tout le monde il est spectacle », aurait pu dire Desproges.

L’affaire n’est pourtant pas récente. Sans remonter au Déluge, Platon lui même n’avait-il pas questionné ce monde de la séparation réel/virtuel ? Plus tard, fin du IIe siècle, un certain Tertullien, écrivain berbère de langue latine et éminent théologien chrétien, avait interrogé « la » question dans De Spectaculis et De Idololatria, deux de ses nombreux écrits 10. Extraits :

« Que les convives de Satan s’engraissent de ces aliments. Le lieu, le temps, le patron qui les convie, tout est à eux. Pour nous, l’heure de nos banquets et de nos noces n’est pas encore venue. Nous ne pouvons nous asseoir à la table des Gentils, parce que les Gentils ne peuvent s’asseoir à la nôtre. Chaque chose arrive à son tour. Ils sont maintenant dans la joie ; nous, nous sommes dans les tourments. »

Reste tout de même la question : Trouvera-t-on encore en France, un seul autre grand personnage – un poète, un savant, un bienfaiteur, un simple héros du quotidien… homme ou femme – pour mériter d’aussi grandioses cérémonies ?

Notes:

  1. Daniel Mermet : « C’est un homme charmant, et je dois dire que j’apprécie le soin qu’il apporte au choix de ses cravates… » Lire ici
  2. Car il y a des formes de spectacle qui élèvent : on en ressort grandi.
  3. À la radio, où l’on avait même convoqué… Jack Lang, ex-ministre de la culture spectaculaire, on lui demanda : « Quelle séquence vous a particulièrement marqué ? »…
  4. Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard, Paris, 1992, 3e édition. Publication originale : Les Éditions BuchetChastel, Paris, 1967.
  5. Comme le fait remarquer un commentateur récent de « C’est pour dire », Bernard H., « Nous avons largement la liberté télévisuelle de ne pas se planter devant des hommages interminables et c’est ce que j’ai fait sans problème avec ma télécommande. ». Certes, mais la chose « événement » nous regarde…
  6. Temple grec, à l’image du Parthénon, qui aurait dû magnifier le culte de Napoléon, s’il n’y avait eu la débâche de Russie… Redevenue église, non sans vicissitudes séculières, cette Madeleine a rassemblé les prostituées sensibles à sa protection. Notons pour le fun que c’est dans ce quartier, en 1974, que Mgr Jean Daniélou, cardinal et académicien, meurt d’un infarctus [« dans l’épectase » selon sa hiérarchie] chez une Marie-Madeleine de la rue Dulong.
  7. Filmé sans vergogne, au téléphone intelligent, par Claude Lelouch, as du ciné-spectacle
  8. Je ne sais toujours pas pourquoi le cortège funèbre est parti du Mont-Valérien, ce haut-lieu du Mémorial de la France combattante…
  9. Finkielkraut détourne pour la dénoncer l’expression de « souchiens » par laquelle le groupe des Indigènes de République dénonce les Français « de souche » comme colonialistes de fait, autant dire pires que des chiens…
  10. Du Spectacle et De l’Idolâtrie. On les trouve sur internet, notamment De Spectaculis.

« Héros national ». Johnny au Panthéon !

« Un héros national », a déclaré le président. On n’en a pas tant que ça des héros, et nationaux en plus ! Eh ben, allons-y pour des obsèques nationales, non ? Et même le Panthéon, aux côtés de Jean-Moulin, par exemple. « Entre ici, Johnny !… » Malraux au secours ! Ou bien entre Hugo et Zola. La classe !

Je trouve qu’il chipote, Macron : pas d’obsèques nationales, mais un « hommage populaire » a-t-il tranché. On croit s’en tirer avec des mots pour ne froisser ni Pierre ni Paul, ni les idolâtres, ni les m’en-fous ou seulement les ça-m’est-égal. La politique toujours, cet art du trébuchet – surtout ne pas trébucher.

Johnny pantheon

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Bien sûr, on ne peut négliger l’événement, et surtout pas l’ignorer. Du petit matin à la nuit entamée, et l’écho n’est pas retombé, les ondes n’ont vibré que de la même célébration, des mêmes lamentos, du même pathos, chacun y allant de ses souvenirs, de sa nostalgie, de sa larme. Radios, télés, journaux n’ont cessé de jouer les pleureuses, selon la tradition d’un peuple 1, en effet, retourné (ou demeuré) à l’état d’idolâtrie 2. En quoi il y a lieu de convoquer sociologues et anthropologues, car il s’agit d’un « fait de société », de ceux qui interrogent sur la nature humaine, les croyances, les comportements, les rites. Et même les mythes, à la façon dont Roland Barthes avait questionné les signes constitutifs de nos sociétés et de leurs mythologies.

Ainsi ce témoignage recueilli par Le Monde 3 : « Michèle Bigot, bientôt 70 ans, a les yeux rougis […]Insomniaque, la retraitée de France Télécom a appris la disparition de « son » Johnny cette nuit, « à 2 h 34 »[…]Encore sous le choc, ni une ni deux, elle est partie à 4 heures du matin de son domicile de Houilles (Yvelines), a pris trains, RER puis traversé à pied, de nuit, le domaine de Saint-Cloud pour venir se recueillir devant le domaine La Savannah où résidait son idole, à Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine). « L’essentiel c’est que Johnny sache que je suis là, souffle-t-elle. Sa mort est pour moi aussi importante que celle de De Gaulle et de Mitterrand, que j’aimais pourtant beaucoup. J’espère qu’il sera enterré au Panthéon, il le mérite, c’est une tour Eiffel. »

Johnny pantheon

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Ils l’auront, Johnny et Michèle Bigot, leur tour Eiffel illuminée ! Car la mairesse Hidalgo ne saurait faire moins. Qui oserait « faire moins » devant une tragédie pareille ? 4

Un peuple (cf note n°1 ci-dessous) tombe dans une régression ancestrale, dans un infantilisme atterrant, tandis que le monde court à sa ruine : climat, surpopulation, surconsommation, sur-pauvreté, sur-injustice, surarmement – j’en passe. Tandis qu’un dément 5 met le feu au Moyen-Orient et, par delà, à la planète, comme si son réchauffement ne suffisait pas. À côté de quoi, quitte à considérer les incendiaires, on se consolera avec « notre Johnny nationalisé », un dieu qui ne mettait le feu qu’à ses salles de fanas surchauffés.

Notes:

  1. Généralisation abusive, forcément. L’équation adéquate étant y=M-x. Soit y l’inconnue, M la masse populaire, x le nombre de résistants, autre inconnue…
  2. L’ «idole des jeunes» a fini par vieillir, avec ses idolâtres
  3. Son fondateur Hubert Beuve-Méry doit s’en retourner dans sa tombe, ou depuis Sirius : un tel non-événement à la une du « journal de référence » !
  4. Fabrice Luchini n’est pas en reste dans l’homélie ampoulée : à propos de son pote, qu’il qualifie de «métaphysicien», il ne craint pas d’évoquer Rimbaud, et même Socrate !… (France Inter)
  5. Ce qualificatif est sans doute juste mais n’explique rien, en particulier s’agissant des intérêts de classe que Trump fait culminer, notamment avec sa réforme fiscale, au risque de terribles affrontements aux Etats-Unis.

PIFOP-MERDIAMÉTRIE. Suivez nos résultats et prévisions

L’Équipe et nos services PIFOP-MERDIAMÉTRIE communiquent :

Match médias : 

Jean-d’Ormesson United 1Johnny-Hallyday Olympique 7

Pronostic :

Michel-Serres Arsenal 0Eddy-Mitchel St-Germain 4

 

NB : Résultats et prévisions susceptibles d’évolutions. 

• Ingénieur prévisionniste : Gian Laurens


Anémone et Le Monde, improbable rencontre

Par Daniel SchneidermannArrêt sur Images]

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L’article du Monde

C’est un dur métier, journaliste. Il faut imaginer Sandrine Blanchard, du Monde.Elle a décroché le gros lot : une interview d’Anémone. 1 Joie de l’intervieweuse. C’est d’ailleurs sa phrase d’attaque : «Je me faisais une joie de rencontrer Anémone». L’Anémone du «Père Noël est une ordure». L’Anémone du «Grand chemin». Gonflée de joie, toute pleine de souvenirs de rigolade, Sandrine Blanchard arrive au rendez-vous. Et démarre le film-catastrophe. D’abord, le rendez-vous est fixé «dans un bar d’hôtel impersonnel, comme il y en a des centaines à Paris, coincé entre la rue de Rivoli et le Forum des Halles». C’est vrai, quoi. Elle n’aurait pas pu, Anémone, donner rendez-vous au Ritz, comme tout le monde ? C’est comme cette «maison perdue dans le Poitou», où la comédienne s’est retirée. Le Poitou ! A-t-on idée ? Saint-Trop et Saint Barth, c’est pour les chiens ?

Et tout s’enchaîne. «Les cheveux gris, courts et clairsemés, des lunettes rondes qui lui mangent un visage émacié, Anémone est plongée dans le dernier livre de Naomi Klein, Dire non ne suffit plus (Actes Sud, 224 p., 20,80 euros). Elle paraît fatiguée». C’est sûr, la lecture de Naomi Klein, ça doit fatiguer. Alors qu’il existe tant de livres rigolos, qui donnent la pêche ! «Elle nous annonce qu’elle n’a qu’une petite heure à nous consacrer, après, elle se«casse». Mais le photographe doit arriver dans une heure… Ça l’«emmerde», les photos. Elle n’est pas maquillée et ne se maquillera pas». Une seule petite heure ? Quelle mesquinerie. C’est pourtant un tel plaisir, de passer une heure au maquillage chaque matin, de revisiter Le père Noël pour la 1739e fois, de livrer pour la nième fois les mêmes anecdotes sur Lhermitte et Jugnot, et de sourire niaisement pour le nième photographe !

Bref, elle a tout faux, Anémone. Ni sympa, ni souriante, ni maquillée, ni positive. Si au moins, comme une bonne alter qui se respecte, elle était décemment révoltée, si elle militait pour les pandas ou le tri sélectif, Sandrine Blanchard pourrait lui pardonner. Mais même pas ! «Tatie Danielle de la fin du monde», elle n’a même plus le bon goût de se révolter ou de militer : «C’est frappé au coin du bon sens : on ne peut pas rêver d’une croissance infinie de la population et de la consommation individuelle sur une planète qui n’est pas en expansion. […] C’est trop tard, toutes les études convergent. Il y a cinquante ans, on aurait pu faire autrement. Maintenant, démerdez-vous. Ça va finir avec de grands bûchers. On n’arrivera plus à enterrer les gens tellement ils mourront vite.» A travers la mise en scène par Sandrine Blanchard de ses déceptions en chaîne, on lit en creux toutes les injonctions inconscientes de la Machine aux comédiens médiatisables. En attendant, on assiste à la confrontation d’un être humain authentique et d’une petite soldate, qui n’y est plus habituée. Extraordinaire duo. Je serais patron de salle, je saurais ce qui me reste à faire.

Le «Neuf -Quinze»,  billet quotidien de Daniel Schneidermann, est un régal de finesse caustique. Le fondateur d’Arrêt sur images y poursuit, avec son équipe, une salutaire réflexion critique sur les médias. On peut, et doit, si possible, s’abonner au billet (gratuit) et au site (4 euros par mois).

Merci d’avoir autorisé « C’est pour dire » à reprendre cet article.

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Attentat de Barcelone : Kamel Daoud s’insurge contre le laxisme européen

Écrivain et journaliste algérien, Kamel Daoud s’est imposé, parmi d’autres trop rares dans le monde musulman, par son indépendance de jugement, la finesse de ses analyses et de son écriture. Tandis que nos médias se lamentent sans fin sur les abominations de Daesh, Kamel Daoud pointe ses réflexions sur leurs causes plutôt que sur leurs seuls effets. On ne saurait certes dénier les dimensions dramatiques des attentats. Mais leur mise en spectacle médiatique, l’étalage des témoignages multiples, les déclarations outrées ou va-t’en guerre, les recueillements et les prières publics, tout cela ne sert-il pas la stratégie publicitaire de terreur visée par l’État islamique ? En dénonçant l’Arabie saoudite comme « un Daesh qui a réussi », Kamel Daoud va précisément à contrecourant du dolorisme ambiant qui masque une géopolitique – celle de ce qu’on appelle l’Occident – schizophrène, absurde, meurtrière et sans fin. [GP]

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«L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi»

Par Kamel Daoud

Une pensée pour Barcelone. Mais après la compassion il est temps de s’interroger : Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stratégique avec l’Arabie saoudite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé religieux qui produit, rend légitime, répand, prêche et défend le wahhabisme, islamisme ultra-puritain dont se nourrit Daesh.

Le wahhabisme, radicalisme messianique né au XVIIIe siècle, a l’idée de restaurer un califat fantasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puritanisme né dans le massacre et le sang, qui se traduit aujourd’hui par un lien surréaliste à la femme, une interdiction pour les non-musulmans d’entrer dans le territoire sacré, une loi religieuse rigoriste, et puis aussi un rapport maladif à l’image et à la représentation et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saoudite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frappant : on salue cette théocratie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le principal mécène idéologique de la culture islamiste. Les nouvelles générations extrémistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées djihadistes. Elles ont été biberonnées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican islamiste avec une vaste industrie produisant théologiens, lois religieuses, livres et politiques éditoriales et médiatiques agressives.

Vifs remerciements à Omar Louzi, directeur du site Amazigh24, et à Kamel Daoud, qui ont volontiers autorisé la diffusion de cet article sur « C’est pour dire ».

Amazigh24.ma dont le siège est à Rabat se présente comme un site d’information généraliste, concernant le monde amazigh (relatif au peuple berbère et à sa langue) : Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Libye, Niger, Mali, Iles Canaries, Mauritanie, … et la diaspora amazigh en Amérique du Nord et en Europe… Un site participatif, indépendant, qui donne la parole à tous les Amazighs dans le monde… quels que soient leurs domaines d’activité : affaires, politique, culture. Le site se veut progressiste, humaniste, ouvert et tolérant.

On pourrait contrecarrer : Mais l’Arabie saoudite n’est-elle pas elle-même une cible potentielle de Daesh ? Si, mais insister sur ce point serait négliger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé religieux qui assure sa stabilité — et aussi, de plus en plus, sa précarité. Le piège est total pour cette famille royale fragilisée par des règles de succession accentuant le renouvellement et qui se raccroche donc à une alliance ancestrale entre roi et prêcheur. Le clergé saoudien produit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légitimité du régime.

 

Il faut vivre dans le monde musulman pour comprendre l’immense pouvoir de transformation des chaines TV religieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture islamiste est aujourd’hui généralisée dans beaucoup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des milliers de journaux et des chaines de télévision islamistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des clergés qui imposent leur vision unique du monde, de la tradition et des vêtements à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils considèrent comme contaminée.

Il faut lire certains journaux islamistes et leurs réactions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies » ; les attentats sont la conséquence d’attaques contre l’Islam ; les musulmans et les arabes sont devenus les ennemis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la question palestinienne, le viol de l’Irak et le souvenir du trauma colonial pour emballer les masses avec un discours messianique. Alors que ce discours impose son signifiant aux espaces sociaux, en haut, les pouvoirs politiques présentent leurs condoléances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situation de schizophrénie totale, parallèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse sceptique sur les déclarations tonitruantes des démocraties occidentales quant à la nécessité de lutter contre le terrorisme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, comment empêcher les générations futures de basculer dans le djihadisme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses clergés, de sa culture et de son immense industrie éditoriale ?

Guérir le mal serait donc simple ? A peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échiquiers au Moyen-Orient. On le préfère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il aboutit par le déni à un équilibre illusoire : On dénonce le djihadisme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le soutient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres.

Kamel Daoud


Faber, trait international

Les habitués de C’est pour dire connaissent les talentueux dessins de mon ami André Faber. Il était déjà connu aussi des lecteurs de Courrier international mais cette fois le spécial été, supplément au numéro de la semaine, est entièrement illustré par lui et son trait inimitable. Belle et juste consécration. Alleluia !


«Les Actualités» de 1946. «C’était Noël quand même…»

En ces temps-là, l’actualité passait par les écrans de cinéma. Avec l’impayable ton pleurnichard du spiqueur et son prêche à deux balles, «Les Actualités» imposait en dix minutes une vision du monde pour le moins étriquée. Au menu, pour ce 25 décembre 1946 : Saut à ski au tremplin de Seegrube dans le Tyrol autrichien, catch salle Wagram, mort de Paul Langevin, innovation : le caisson chirurgical, étude des rayons cosmiques, retour des bagnards de Cayenne à l’île de Ré, fouilles à Carthage, vestiges de la civilisation aztèque au Mexique, images de Noël 1946, Boxe : match Cerdan contre Charron… (privé d’images). On ne craignait pas le mélange des genres dans une hiérarchie des sujets plus que relative. C’était il y a soixante-dix ans. Pas de quoi être nostalgique. [© Document Ina]


Télévision. Collaro chez les ploucs, ou le mépris anthropologique

«Collaro chez les ploucs». Reportage sur un couple d’agriculteurs de Condé-sur-Seulles, dans le Calvados. Lui a échoué au permis de conduire. Elle est à la remorque… Et Stéphane Collaro – qui serre la main du monsieur mais pas celle de la dame… – d’y aller de sa démagogie d’amuseur public et de son mépris des gens simples de la campagne. Alors, pourquoi publier à nouveau ? Parce que  ce mépris vaut anthropologie, tant pour les observés que pour l’observateur. Sans nier que c’est quand même poilant, tout en témoignant d’une époque et d’une forme de télévision (Antenne 2, émission La Lorgnette, 2 avril 1978. © Archives Ina).

Dans un autre registre, mais proche, revoyons cet autre morceau d’anthologie : Dumayet et Desgraupes, Pierre-s angulaires du scoop rimbaldien 

Comme quoi la «télé-réalité», dès ses origines, c’est d’abord la réalité de la télé.


Ciao Siné ! Il n’a pas voulu finir aux Invalides, ni au Panthéon…

siné1Siné, exit. Déjà, faut être con pour mourir, lui qui aurait préféré crever. Faut être encore plus con, dans son cas, pour caner le matin de l’Ascension. À moins qu’il ait opté in fine pour la ligne directe. Enfin, c’est son affaire. On ne sait quand auront lieu ses obsèques nationales. Plutôt que les Invalides ou le Panthéon, il s’était réservé un coin à Montmartre – à quel cimetière (celui du haut ou l’autre sous le pont Caulaincourt) ? Il y aura une fanfare au moins, comme à la Nouvelle-Orléans ? Une fanfare de jazz, espérons, lui qui en était. Oui, l’anar aimait Nina Simone, Ray Charles, Dizzy Gillespie, Count Basie, Billie Holiday… le free aussi, Coltrane, Pharoah Sanders, Archie Shepp… Il était aussi du bastringue gauchiste ; s’était fait embobiner par Castro, mais avait vite compris et en était revenu ; avait fréquenté Malcom X dont il disait qu’il n’était ni croyant ni musulman 1 ; son grand pote Cavanna, il le trouvait trop non-violent ; sauf pour ce qui était de bouffer du curé, tous cultes confondus – c’était son sport favori, à égalité avec l’anti-militarisme ; de quoi orienter toute une vie de dessineu-grande-gueule au coup de crayon assassin ; de quoi en lancer des anathèmes définitifs, et des «font chier», et des doigts d’honneur grand comme des cactus géants, de celui en bronze qui va désormais monter la garde sur ses cendres. Ciao Siné !

Notes:

  1. Dans un intéressant entretien avec Julien Le Gros dans «The Dissident» (http://the-dissident.eu/8126/sine-jattends-toujours-la-revolution/), il précisait que Malcom X a été tué alors qu’il s’apprêtait à faire son coming out sur ce point…

Enfin de la pub, de la vraie, sur les radios du service public !

hara_kiri_pubSur l’autel de (feue) la gauche, ce gouvernement ne recule devant aucun sacrifice. Ce matin au réveil, j’apprends dans le poste qu’un décret paru aujourd’hui même au Journal officiel autorise la publicité sur les ondes de Radio France !

Le tout-pognon aura encore sévi, emportant sur son passage les restes d’éthique auquel on croyait encore pouvoir s’accrocher. Tu croyais, naïf, que les radios du service public te mettaient à l’abri des saillies de « pub qui rend con – qui nous prend pour des cons »… Macache ! Finies les débilités limitées aux seules « oui qui ? Kiwi ! » et autres « Matmut » à en dégueuler. On est passé au tout-Macron, mon vieux ! Tu savais pas ? Vive le tout-libéral, l’indécence commune et la vulgarité marchande ! Les enzymes gloutons sont de retour, et les bagnoles à tout-va, les chaussée-au-moine, les justin-bridoux, les mars-et-ça-repart – autant dire que le bonheur nous revient en splendeur, avec ses trouvailles enchanteresses, la vie facile, enfin !

Manque tout de même à ce gouvernement qui, lui aussi, nous prend pour des cons, un ministre à la hauteur. Je ne vois que Séguéla. Un Séguéla, sinon rien ! Et au complet, avec sa rolex et sa connerie.

Nous restera à fermer le poste. On mourra moins con (« oui mais, on mourra quand même ! »).

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De la mort, de la célébrité, de l’actualité et des atrocités

Un mort par jour. Rectificatif : un mort célèbre par jour. Précision : un mort médiatiquement célébré. Affinement : un mort prélevé dans la Société du Spectacle. Développement.

Le hasard – ici heureuse et infaillible coïncidence – a fait que mon ami Robert Blondin ait, outre-Atlantique, cousu au même moment quelques profondes réflexions autour de la mort, de la célébrité et des trompettes de la renommée fustigées par le lumineux Brassens. Double occasion de « mourir moins bête », comme le clame un grinçant feuilleton quotidien sur Arte, se terminant invariablement par : « …oui, mais bon, vous mourrez quand même ! »

Résumons, par ordre chronologique de décès (liste très provisoire) : Delpech Michel (chanteur), Bley Paul (pianiste de jazz), Turcat André (pilote d’avion), Hunter Long John (bluesman), Galabru Michel (comédien), Boulez Pierre (musicien), Pampanini Sylvana (actrice italienne), Armendros Chocolate (trompettiste cubain), Peugeot Roland (industriel), Courrèges André (styliste de mode), Reid Patrick (rugbyman irlandais), Clay Otis (chanteur de soul étatsunien), Bowie David (chanteur britannique), Angélil René (agent artistique québécois), Desruisseaux Pierre (écrivain québécois), Tournier Michel (écrivain), Alaoui Leïla (photographe franco-marocaine), Scola Ettore (cinéaste), Charles-Roux Edmonde (écrivaine, journaliste)…

J’ai, exprès, mis les noms de famille en tête, comme sur les monuments aux morts et comme on les appelle à chaque célébration de massacres.

Ne pas manquer non plus de citer Allen Woody quand, ayant énuméré les morts successives de Jésus, Marx, Mao, il ajoute, goguenard : « …Et moi-même, je ne me sens pas très bien… »

Liste ouverte, limitée à la sphère cultureuse ou presque, franco-centrée – bien qu’il y ait là dedans des sportifs, un pilote, des Canadiens, un industriel, un Cubain, une franco-Marocaine…

Le plus marrant, si j’ose dire, c’est la liste complète établie et tenue au jour le jour sur Wikipedia. Vaut le détour, c’est ici.

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Le Monde aussi, «la» référence…

Où l’on voit que le degré de célébrité relève de facteurs multiples, surtout culturels et marchands. Ce qui définit bien la notion de « spectacle » – même si on ne l’étend pas à la critique de la société selon Debord Guy (mort lui aussi – en 1994).

Où l’on voit qu’il y a un degré de plus entre popularité et pipolarité, cette dernière tendant à devenir la seule vraie échelle de « valeurs », propulsée en cela par la machine médiatique à fabriquer de l’idole selon des recettes aussi fluctuantes que les cours de la bourse. Fluctuations qui n’altèrent en rien la solidité du Capitalisme, au contraire. Tout comme la célébration des morts célèbres assurent les valeurs des célébrités (provisoirement) vivantes. Ainsi ce flux morbide se trouve-t-il pieusement entretenu. Il fait partie du fond de commerce des gazettes et autres rédactions nécrologiques, voire nécrophiliques.

Ainsi Le Monde – pour ne citer que lui – renferme dans son frigo quelque 300 notices prêtes à démouler après réchauffage à l’actualité. Mais c’est sans doute l’Agence France Presse qui détient la plus garnie des chambres froides – modèle Rungis (gros et demi-gros). Partant de là, la célébration mortuaire vivra sa vie, si l’on peut dire, au gré de l’« actu », selon qu’elle sera, ce jour-là, maigrichonne ou pléthorique ; ou selon le degré de pipolarité.

Ainsi un Michel Delpech a-t-il « bénéficié » de 20 minutes en ouverture du JT de 20 heures de France 2 ! Boulez un peu plus de cinq, et en fin de journal. Bley ? Même pas mort, selon la même chaîne. Galabru, ah le bon client que voilà ! Bien moins cependant que Bowie – record absolu, tous supports, sur plusieurs jours (prévoir des « résurrections » type Michael Jackson).

Tels sont aujourd’hui les rites modernes qui entourent la mort, cette donnée du vivant, sans laquelle la vie, en effet, serait bien fade et nos médias plus encore…

22-mort« Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ. / Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant, / Noir squelette laissant passer le crépuscule. / Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule, / L’homme suivait des yeux les lueurs de la faux » – Victor Hugo, Les Contemplations

 Où l’on voit enfin que ladite célébrité recouvre la froide – c’est bien le mot – réalité de la mort : « La mortalité dans le monde correspond à 1,9 décès à chaque seconde sur Terre, soit 158 857 décès par jour, soit près de 59 millions de décès chaque année. » C’est beaucoup, mais inférieur au nombre de naissances. Ce qu’on peut regretter en termes strictement démographiques et en particulier sous l’angle malthusien… Comptabilité développée ici, c’est amusant…

« Tout ça » pour en venir à quoi ? À cette quête de l’immortalité qui semble avoir saisi l’animal humain depuis la nuit des temps. Cette nuit qui l’effraie tant ; pour (ou contre) laquelle l’homo erectus s’est redressé, jusqu’à tenter de devenir sapiens – du moins par moments, selon les lieux et les circonstances…

Pour ce faire, il aura érigé des totems, bramé des incantations, bricolé des rites, des mythes, des cultes et par dessus le marché des religions avec des dieux, des saints, des curés de tous ordres et obédiences se disputant leur Dieu pourtant devenu unique. Il aura brandi des textes « sacrés » aux fables infantilisantes et, aussi, nourri les arts les plus sublimes, en même temps que les bûchers et innombrables supplices ; puis lancé des hordes de guerriers, tous barbares réciproques et également fanatiques, semeurs de mort, assassins de vie. Dans cette profonde nuit auront surgi, sublimes éclairs isolés ou sporadiques, les torches vacillantes et fières des Lumières.

Nous en sommes là, si incertains. « Tout ça » au nom de l’Amour, sans doute et avec tant de doutes quant à l’avenir de cet homo habilis, si doué pour la souffrance et le massacre. Amen.



« Ça sent le bouchon »

« Ça sent le bouchon » a osé la journaliste sur France Inter ce matin pour lancer le marronnier estival. Et d’enfiler les clichés sur les dangers de la déshydratation, les redoutables micro-trottoirs (sur autoroutes…) et, donc, les puissantes pensées des chevaliers à quatre roues. Il est revenu, l’heureux temps des bouchons, ces « hirondelles » qui annoncent l’été caniculaire. Ce rituel journalistique est aussi vieux que les hordes automobiles. C’est aussi un marqueur de société. Ainsi cette archive de l’Ina datée du 1er juillet… 1968, sobrement intitulée « Arrivée des touristes sur la Nationale 7 : trafic automobile et plages de la région », extraite de Provence Actualités, Office national de radiodiffusion télévision française,  Marseille. Où la niaiserie du propos atteste bien que la révolution de Mai-68 a vécu.


En langue des médias, liberté se dit laïcité

Un dimanche matin, celui d’un dimanche d’« après ». Plus tout à fait comme « avant ». Après mes ablutions, le café et toute la procédure de démarrage du lambda qui s’est couché tard pour cause de chaos mondial, j’allume mon ordi resté en mode télé de la veille. Et voilà que je tombe (France 2) sur trois lascars en cravates devisant, peinards, sur l’étymologie des prénoms musulmans en langue arabe. C’est l’émission « Islam » : fort intéressante. Je suis sur le service public de la télé. Vont suivre « La Source de vie », émission des juifs, puis « Présence protestante », puis « Le Jour du Seigneur ». Et, enfin, Nagui reprend les rênes avec « Tout le monde veut prendre sa place »… (Je n’ose voir là-dedans une hiérarchie calculée…)

Donc, pas de pain, mais du religieux et du reli-jeux… Facile ? Peut-être mais quand même un chouïa profond. Dans les deux cas, il s’agit de relier, autant que possible, selon des niveaux de croyances bien séparés de la pensée critique, en strates, en couches sédimentaires. Je veux dire qu’entre « tout ça », ça ne relie pas beaucoup… Chacun restant dans ses référents ancrés au plus profond de soi, depuis l’inculcation parentale, selon qu’on sera né à Karachi, Niamey, Los Angeles, Marseille, Paris XVIe ou Gennevilliers.

Entre-temps j’ai allumé le poste (France Culture, ma radio préférée, de loin !). Et là, dimanche oblige, vont se succéder : Chrétiens d’Orient, Service protestant, La Chronique science (trois minutes…), Talmudiques, Divers aspects de la pensée contemporaine : aujourd’hui la Grande loge de France (ça peut aussi être le Grand orient, la Libre pensée, etc., selon le tour de « garde »). Et, bien sûr, la Messe.

On est toujours sur le service public des médias d’un pays laïc et je trouve ça plutôt bien, même si, on le devine, toutes les innombrables chapelles, obédiences et autres tendances font la queue devant le bureau de la programmation de Radio France pour quémander leurs parts de prêche.

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– Maintenant, je voudrais vous poser la question que doivent se poser tous nos spectateurs : Comment votre concept onirique à tendance kafkaïenne coexiste-t-il avec la vision sublogique que vous vous faites de l’existence intrinsèque ? [© Sempé]

Je trouve ça plutôt bien, et qu’on nous foute la paix ! Surtout dans la mesure où – pour parler précisément de France Culture – le reste des programmes est essentiellement orienté sur la culture, au sens plein – incluant à l’occasion les religions –, et tout le champ des connaissances : philosophiques, historiques, anthropologiques, sociologiques –scientifiques en général, sans oublier l’information (les Matins avec Marc Voinchet, 6 h 309 h, sont exemplaires).

Je me dis qu’une telle radio s’inscrit dans l’« exception culturelle » française et qu’elle est précisément un produit de notre laïcité. Et je note aussi un autre effet, tout récent celui-là car lié aux attentats du 7 janvier, et en particulier le premier contre Charlie Hebdo. Il ne s’agit nullement de minimiser celui contre les juifs du magasin casher, évidemment, mais seulement d’en rester au fait de la liberté d’expression et de caricature. Je trouve, en effet, que le ton des médias a monté d’un cran dans l’expression même de cette liberté, du moins dans une certaine vigueur de langage, voire une verdeur – ce qui constitue un signe manifeste et supplémentaire de libération.

Encore un effort ! Et pourvu que ça dure.


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

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    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
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    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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