On n'est pas des moutons

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L’économie, cette mythologie déguisée en «science»

Enfin, des propos sur l’économie qui soulagent ! Non pas des paroles de messie mais, au contraire, de quoi nous désengluer des dogmes assénés par les Lenglet, Attali, Ceux et autres prêcheurs du libéralisme salvateur. France Inter a eu la bonne idée d’inviter 1 à son micro un économiste « autre » : Éloi Laurent, enseignant à l’IEP de Paris et à Stanford, aux Etats-Unis – grand bien soit fait à ses étudiants ! –, auteur de Nouvelles mythologies économiques 2 dans lequel, en effet, il présente l’économie comme une mythologie, lieu où se concentre le catéchisme néolibéral destiné à faire oublier les finalités essentielles de l’activité humaine, à savoir le bien-être général et les équilibres écologiques.

Je ne suis nullement économiste, ni par culture et moins encore par goût. C’est aussi en quoi réside ma méfiance envers la « chose économique » et sa prétention à se prévaloir du statut de « science ». Cette auto-qualification m’a toujours fait rigoler. Autant que pour ce qui est de la politique, pareillement auto-élevée – selon le même effet récursif – à hauteur de « science ». On parle ainsi de « sciences économiques » – au pluriel de majesté, s’il vous plaît –, et de « sciences politiques ». Pour cette dernière espèce, a même été créée une École libre des sciences politiques (1872), par la suite surnommée « Sciences Po » devenue une marque en 1988, déposée par la Fondation Nationale des sciences politiques [sic]. Voilà comment un certain savoir, tout à fait empirique, amalgamant des bribes de sociologie et de statistiques, s’est hissé par elle-même, à un rang prétendument scientifique.

Dans les deux cas, ce sont ces pseudo-sciences 3 qui prétendent nous gouverner et, tant qu’on y est, diriger le monde entier. En fait, dans ce domaine de la gouvernance mondiale, c’est l’économie qui tient largement le haut du pavé. S’il n’existe pas de Politique mondiale, il y a bien une Banque mondiale. Quand les « Grands » se réunissent, que ce soit à Davos (Suisse…) ou lors de leurs messes régulières tenues par le Groupe des vingt, le fameux « G20 » (ou même 21), il s’agit d’arranger les affaires des pays les plus riches, représentant 85 % du commerce mondial, les deux tiers de la population du globe et plus de 90 % du produit mondial brut (somme des PIB de tous les pays du monde).

Concernant les Prix Nobel, on notera que celui de la Paix n’est nullement le pendant politique du Nobel de l’Économie. L’histoire de ce dernier est d’ailleurs très parlante : À l’origine a été créé le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, bientôt surnommé « prix Nobel d’économie », qui récompense chaque année, depuis 1969, une ou plusieurs personnes pour leur « contribution exceptionnelle dans le domaine des  sciences économiques ». À noter que c’est le seul prix géré par la Fondation Nobel non issu du testament d’Alfred Nobel. L’idée de ce nouveau « prix Nobel » vient de Per Åsbrink, gouverneur de la Banque de Suède, l’une des plus anciennes banques centrales du monde. Soutenu par les milieux d’affaires, Åsbrink s’oppose au gouvernement social-démocrate  – qui entendait utiliser les fonds pour favoriser l’emploi et le logement –, et préconise de s’orienter vers la lutte contre l’inflation. Le but caché était de susciter un intérêt médiatique et ainsi d’accroitre l’influence de ces milieux d’affaires au détriment des idées sociales-démocrates. 4

Les différences apparentes entre politique et économie dissimulent une égale prétention « holistique ». Cependant, si la politique prétend gouverner (de gouvernail), c’est bien l’économie qui tient les rênes, c’est-à-dire les cordons de la Bourse. D’où un semblant de tension entre les deux domaines, une forme de concurrence pouvant faire illusion, spécialement en démocratie libérale.

Et plus spécialement encore en libéralisme « avancé » qui place à la barre un habile agent de la grande finance – suivez mon regard.

Éloi Laurent frappe juste en rappelant les finalités de l’activité humaine : bien-être pour l’homme, réconcilié avec la nature. En quoi il s’accorde à l’étymologie commune aux deux mots, économie et écologie : du grec oikos « maison, habitat », et de nomos, l’usage ou la loi, et logos, science, discours.

Le reste, c’est de la politique, jeu de combinaisons au profit d’une minorité.

Notes:

  1. Le « 79 » du 7/7/17. Il a aussi été maintes fois invité par France Culture.
  2. Ed.Les Liens qui Libèrent
  3. On distingue les sciences « dures », ou exactes, (mathématiques, physique, chimie, biologie, géologie, etc.) des sciences humaines ou « douces » (sociologie, psychologie, philosophie, etc.)
  4. Source Wikipédia


Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Comment ne pas en rajouter, inutilement, à ce flot médiatique mondial déversé à propos de Trump et de son élection ? Car le nombril du monde, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capitale du Capital 1. Qu’un histrion milliardaire en prenne les gouvernes, c’est dans « l’ordre des choses ». Dans un certain ordre de certaines choses : celles de l’argent-roi en particulier, de la croissance à tout-va, de l’exploitation sans bornes des ressources naturelles et des humains entre eux. Le climat planétaire n’est vraiment pas bon.

La nouveauté, cette fois, c’est que les Cassandre de tous poils en sont restés sur le cul. Tous médias confondus, analystes, prévisionnistes, sondeurs n’avaient envisagé « le pire » que sous l’angle quasi anecdotique, une vision cauchemardesque aussitôt refoulée, comme pour mieux en conjurer l’éventualité. C’était impensable.

Tellement impensable que cet « ordre des choses » commandait de ne pas y penser. L’impensable résultait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet organique du « clan Clinton », rejet tripal – car vécu au plus profond d’êtres frustrés économiquement, socialement, culturellement. Trump va sans doute les « trumper », puisque c’est un bandit politique qui a su les séduire (au sens premier : Détourner du vrai, faire tomber dans l’erreur) en sachant leur parler, avec le langage de la vulgarité dans lequel ledit peuple a la faiblesse de se complaire et de se reconnaître.

Et cela, à l’opposé des « élites », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réalité vécue en dehors des sphères de l’entre-soi. On peut mettre dans ce panier des « instruits cons ». 2 Dans cette catégorie, on mettra notamment la « classe » des journalistes et assimilés. Je mets le mot entre guillemets car il n’est pas exact, pas juste, en ce sens qu’il désignerait un ensemble homogène ; ce n’est pas le cas, car il faut considérer les exceptions, même si elles sont plutôt rares, surtout aux Etats-Unis. Parmi elles, Michael Moore. Il a été l’un des rares à pressentir la victoire de Trump, dès le mois de juillet dans un article sur son site intitulé « Cinq raisons pour lesquelles Trump va gagner » 3.

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Le réalisateur 4 prévoyait notamment une sorte de « Brexit de la Ceinture de rouille », en référence aux États de la région à l’industrie sinistrée des Grands Lacs traditionnellement démocrates et qui pourtant ont élu des gouverneurs républicains depuis 2010. Selon Moore, cet arc est « l’équivalent du centre de l’Angleterre. Ce paysage déprimant d’usines en décrépitude et de villes en sursis est peuplé de travailleurs et de chômeurs qui faisaient autrefois partie de la classe moyenne. Aigris et en colère, ces gens se sont fait duper par la théorie des effets de retombées de l’ère Reagan. Ils ont ensuite été abandonnés par les politiciens démocrates qui, malgré leurs beaux discours, fricotent avec des lobbyistes de Goldman Sachs prêts à leur signer un beau gros chèque ».

Cette « prophétie » s’est réalisée mardi… D’ailleurs ce n’est pas une prophétie mais la déduction d’une analyse de terrain propre à la démarche de Moore. 5

Reconnaissons aussi à un journaliste français, Igniacio Ramonet (ex-directeur du Monde diplomatique), d’avoir lui aussi pensé l’« impensable ». Le 21 septembre, il publiait sur le site Mémoire des luttes, un article sous le titre « Les 7 propositions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la crise dévastatrice de 2008 (dont nous ne sommes pas encore sortis), plus rien n’est comme avant nulle part. Les citoyens sont profondément déçus, désenchantés et désorientés. La démocratie elle-même, comme modèle, a perdu une grande part de son attrait et de sa crédibilité.

[…]

« Cette métamorphose atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague populiste ravageuse, incarnée à l’époque par le Tea Party. L’irruption du milliardaire Donald Trump dans la course à la Maison Blanche prolonge cette vague et constitue une révolution électorale que nul n’avait su prévoir. Même si, apparemment, la vieille bicéphalie entre démocrates et républicains demeure, en réalité la montée d’un candidat aussi atypique que Trump constitue un véritable tremblement de terre. Son style direct, populacier, et son message manichéen et réductionniste, qui sollicite les plus bas instincts de certaines catégories sociales, est fort éloigné du ton habituel des politiciens américains. Aux yeux des couches les plus déçues de la société, son discours autoritaro-identitaire possède un caractère d’authenticité quasi inaugural. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irrités par le « politiquement correct » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accusé de « raciste ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et perçoivent que la « parole libérée » de Trump sur les Hispaniques, les Afro-Américains, les immigrés et les musulmans comme un véritable soulagement.

[…]

« A cet égard, le candidat républicain a su interpréter, mieux que quiconque, ce qu’on pourrait appeler la « rébellion de la base ». Avant tout le monde, il a perçu la puissante fracture qui sépare désormais, d’un côté les élites politiques, économiques, intellectuelles et médiatiques ; et de l’autre côté, la base populaire de l’électorat conservateur américain. Son discours anti-Washington, anti-Wall Street, anti-immigrés et anti-médias séduit notamment les électeurs blancs peu éduqués mais aussi – et c’est très important –, tous les laissés-pour-compte de la globalisation économique. »

Ramonet détaille ensuite les « sept mesures » en question, que je vous invite à connaître pour mieux comprendre en quoi les outrances de Trump – mise en avant, en effet, par le médiatisme moutonnier et spectaculaire – n’ont pu gommer le réalisme de ses propositions auprès des plus concernés, les laissés pour compte du libéralisme sauvage et ravageur.

Mercredi soir au JT de 20 heures sur France 2, Marine Le Pen n’a pas manqué de tirer son épingle de ce jeu brouillé, devant un journaliste en effet bien formaté selon la pensée dominante, à l’image du « tout Clinton » portée par la fanfare médiatique.

Pour la présidente du Front national, «la démocratie, c’est précisément de respecter la volonté du peuple. Et si les peuples réservent autant de surprises, dernièrement, aux élites, c’est parce que les élites sont complètement déconnectées. C’est parce qu’elles refusent de voir et d’entendre ce que les peuples expriment. [… ces peuples] « on les nie, on les méprise, on les moque bien souvent. Et ils ne veulent pas qu’une petite minorité puisse décider pour eux ». Tout cela envoyé en toute sérénité, sur la petite musique des « élites et du peuple » façon FN, une musiquette qui en dit beaucoup sur les enjeux de l’élection de l’an prochain.

Notes:

  1. Les bourses du monde se sont «ressaisies» en quelques heures…
  2. C’était l’expression de mon père pour désigner les politiciens et les technocrates ; je la trouve juste, et je suis fier de citer ma source…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notamment Roger et moi (sur la crise dans l’automobile) ou encore Bowling for Columbine (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de masse états-uniens, comme les autres ailleurs, reflètent cette séparation élite/peuple ; autrement dit entre ceux qui parlent « du peuple » (les analystes distingués se plaçant en position haute…), et ceux qui parlent « au peuple » (le plus souvent, hélas, les chaînes « populaires » – celles des télés-réalité chères à Trump – et les « tabloïds », chantres du divertissement vulgaire). On retrouve là aussi le clivage entre journalisme de terrain et journalisme assis. Ce qui me rappelle une sentence émise par un confrère africain : « Il vaut mieux avoir de la poussière sous les semelles que sous les fesses » ! À ce propos, on aura noté que nos médias hexagonaux ont déplacé des cohortes de journalistes-prophètes pour « couvrir » l’élection états-unienne. Et, où se sont-ils amassés, ces chers journalistes : dans le nombril du nombril du monde, à Manhattan, pardi ! En avez-vous lu, vu et entendu depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michigan), à Baton Rouge (Louisiane), à Amarillo (Texas) ?… par exemple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

Cinéma. «Toni Erdmann», subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce «Toni Erdmann» (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa facture formelle est plutôt classique : pas besoin de faire des numéros de claquettes quand le fond l’emporte d’une manière aussi magistrale. Au départ, l’histoire ordinaire d’un père et d’une fille que la vie « moderne » a éloignés, jusqu’à les rendre étrangers l’un à l’autre. Histoire banale, sauf que les personnages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et surtout, constatant l’abîme qui menace sa fille, prise dans l’absurde tourbillon du monde mortifère du bizness, du coaching – tout ce blabla secrété par le règne de la marchandise mondialisée. Son instrument d’action, à l’efficacité imparable – c’est le sujet du film – ce sera la distance critique portée par l’humour et, plus encore, par la dérision, planètes devenues inatteignables à cette jeune femme froide, réfrigérée, frigide. Comment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui surgit entre deux avions, pressée, absente, l’oreille collée au portable, habillée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sourires ?

De ce naufrage annoncé va surgir, en sauveteur loufoque, ce Toni Erdmann à l’humour déjanté, lourdingue, qui fout la honte à cette jeune femme formatée, taillée (dans son tailleur strict) pour la compétition entre tueurs affairistes – bref, le spectacle de l’« actu ». Il débarque donc dans son univers de morgue, armé d’une perruque, de fausses dents et jusqu’à un coussin-péteur – une panoplie de Père Ubu pour un combat contre l’absurdité. « Je voulais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tandis qu’elle n’entend pas, devenue sourde à la vie vivante, abstraite comme de l’art « contemporain », marchandise elle-même, au service du monde marchand, de la finance qui tue le travail et les hommes.

Mais rien n’est dit explicitement de tout ça : pas de discours ni démonstrations ; tout surgit ici dans la lumière de l’écran, des personnages, des situations – Éros contre Thanatos, dans l’ordinaire menacé des vies déréglées, menacée comme l’humanité tout entière, par ce réchauffement qui refroidit : en fait un refroidissement généralisé, une glaciation des relations entre les êtres en représentation : le monde remplacé par son spectacle.

Un grand film subversif, oui, qui fait tomber les masques, dénonce les jeux de surface minables, rappelle à l’impérieuse et profonde urgence de vivre.

Mais attention ! danger : si jamais votre destin vous a conduit à œuvrer dans ce monde du coaching, du management, de la lutte des requins contre les sardines…

…n’allez surtout pas à la rencontre de ce Toni Erdmann ! Vous pourriez ne pas vous en remettre.


♦ Film allemand de Maren Ade avec Peter Simonischek, Sandra Hüller (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simonischek (ex-prothésiste dentaire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande Sandra Hüller y sont géniaux.


Le burkini, accessoire islamique ou glaive contre la laïcité

Dites-donc, les ami(e)s, ça fait deux bons mois que j’ai carrément déserté la toile ! Et pas de protestations… À supposer que j’aie pu manquer à d’aucuns, voici une bonne ration qui devrait vous tenir au corps. Même s’il s’agit d’un sujet indigeste. Comme l’est l’actu et ce monde si mal en point. Enfin, consolation : l’Euro de foot, c’est fait. Le Tour, aussi. De même les JO. Passons enfin à la politique, la bonne, vraie, bien politicienne. Voici le temps béni de la mascarade (pré)électorale. Les jeux ne sont pas faits, mais si quand même, au sens des camemberts dépassés…

Nous sommes début août à Marseille. La scène se passe juste avant l’affaire du siècle, dite du burkini.

Un couple d’amis (Elle et Lui) et moi-même, nous remontons d’une jouissive baignade pour regagner la Corniche et la voiture. Jetant un coup d’œil plongeant sur la plage où nous avons nagé – qui, tenez-vous bien, s’appelle Plage du Prophète, tous les Marseillais connaissent… – , nous surplombons du regard deux nageuses côte à côte. L’une en maillot, l’autre entièrement habillée en noir, barbotant, accrochée à une bouée.

Lui (à ma droite) :

– Ah, comme c’est beau et paisible ! Ces deux femmes si différentes et qui se baignent ensemble comme ça, sans problèmes…

Je ne dis rien, trouvant mon pote bien angélique dans sa vision du monde. Mais, bon…, depuis que je nage à ses côtés, on a eu connu d’autres tempêtes et disputailles…

Elle (à ma gauche) :

– Ouais… Peut-être, mais moi, je ne me vois pas à la place de la femme habillée, devant sortir de l’eau avec le tissu tout collé, sous ce soleil, avec le sel et le sable sur la peau !…

Moi (entre les deux, mais penchant vers Elle) :

– D’accord avec toi ! En plus, je vois tout de même chez cette femme un renoncement au bien-être, ce qui est dommage, mais enfin… Ce qui me contrarie surtout c’est la soumission à un ordre moral – religieux en l’occurrence.

Bon. C’était midi passé, il faisait faim (et beau), on n’allait tout de même pas se gâcher un pareil moment de vie. On monte dans l’auto et les portières se referment sur le débat à peine amorcé.

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Calanques de Marseille, juillet 2016. La mode s’empare du religieux banalisé, marchandisé. Un prosélytisme ordinaire… [Ph. gp]

Depuis, il y a eu ces interdictions décrétées par des maires – de quel droit au juste, en vertu de quel pouvoir, dans quel but réel, à défaut d’un but avoué ? Quand j’entends des voix de droite et d’extrême droite brandir le mot « laïcité », comme ils parleraient de culture ou de fraternité… pour un peu je sortirais mon revolver (hep, c’est une image, hein, une référence… culturelle ! 1) Car ils parlent d’une certaine laïcité, la leur, qu’ils assortissent d interdiction, de rejet, d’exclusion. Une laïcité cache-sexe, j’ose le dire, d’une attitude en gros anti-musulmane, voire anti-arabe.

Et puis il y eut cette déclaration de Manuel Valls à propos de ces maires censeurs : « Je soutiens […] ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre ensemble, sans arrière-pensée politique. » Et c’est qu’il en connaît un rayon, le premier ministre, en matière d’arrière-pensée politique ! Une autre belle occasion de se taire. 2

Parlons-en de l’« arrière-pensée politique » ! Puisqu’il n’y a que ça désormais en politique, à défaut de pensée réelle, profonde, sincère, porteuse de sens et non pas d’intentions cachées et autres coups fourrés. Tandis que ces mêmes politiciens se gargarisent de Démocratie et de République, avec majuscules. Ainsi, quoi qu’ils déclarent, ou éructent, s’est selon, et spécialement sur ces registres des interférences portant sur les religions – en fait sur le seul problématique islam –, se trouve enraciné dans l’arrière-monde politicien des fameuses « arrière-pensées » évoquées par Valls. On ne saurait oublier que la partie de poker menteur en vue de la présidentielle de 2017 est fortement engagée.

C’est pourquoi, s’agissant de ces questions dites du « vivre ensemble », la parole politique ne parvient plus à offrir le moindre crédit, à l’exception possible, épouvantable, des « vierges » de l’extrême droite, encore « jamais essayées » et, à ce titre, exerçant leur séduction auprès des électeurs échaudés et revanchards, ou incultes et inconscients politiquement autant qu’historiquement. D’où les surenchères verbales qui se succèdent en cascades. Ce sont les mêmes qui pourraient élire un Trump aux Etats-Unis, ou qui ont déjà voté pour un Orban en Hongrie, un Poutine en Russie, un Erdogan en Turquie, etc. – sans parler des multiples offres populistes qui traversent l’Europe et tant d’autres pays. 3

La perte de crédit des politiciens explique en grande partie la grande fatigue de la démocratie : progression des abstentions et des votes de refus lors des élections ; suspicion croissante à l’égard des élites considérées comme… élitistes, se regroupant et se reproduisant dans l’entre soi des mondes de l’économie, des « décideurs » et des médias accaparés par les financiers. Le tout, avec pour corollaire la montées des violences urbaines et des incivismes ; les repliements et affrontements communautaristes ; le sentiment d’insécurité ; le rejet de l’Autre, la xénophobie, l‘antisémitisme et le racisme.

Toutes choses qu’on peut essayer de comprendre et même d’expliquer, sans pour autant les justifier – comme l’a hélas prétendu le même Valls déjà cité ici pour la « pertinence » de ses propos. Comment vouloir organiser la polis – la cité – si on renonce à en comprendre les (dys)fonctionnements ?

Ainsi quand on déplore la « barbarie » d’extrémistes religieux en invoquant l’« obscurantisme », on n’explique en rien la dérive vers l’extrême violence des systèmes religieux – islamistes en l’occurrence 4. Se plaindre de l’obscurité par l’absence de lumière ne fait pas revenir la clarté. C’est ici que je place « mon » Bossuet, ce bigot érudit : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » 5 … Dieu se marre, moi avec : je ris jaune tout de même. De ma fenêtre, les religions sont une des causes premières des affrontements entre humains, notamment en ce qu’elles valident des croyances fratricides, ou plutôt homicides et génocides ; lesquelles génèrent les injustices et les dérèglements sociaux qui alimentent l’autre série des « causes premières » de la violence intra espèce humaine. J’ajoute, l’ayant déjà dit ici, que je considère aussi le nazisme et le stalinisme sous l’angle des phénomènes religieux.

indigenes-republiqueDe l’autre côté, accuser la République de tous les maux, jusqu’à vouloir l’abattre, au nom d’un passé colonial inexpiable, qui vaudrait malédiction éternelle aux générations suivantes, c’est dénier l’Histoire et enfermer l’avenir dans la revanche, la haine et le malheur. C’est notamment la position de mouvements « pyromanes » comme Les Indigènes de la République parlant de « lutte des races sociales » tout en qualifiant ses responsables de souchiens – néologisme jouant perfidement sur l’homophonie avec sous-chiens et voulant en même temps désigner les « Français de souche » chers aux Le Pen.

Ce qui m’amène à évoquer l’affaire de Sisco, ce village du Cap corse qui a vu s’affronter des habitants d’origine maghrébine et des Corses… d’origine. Je n’y étais pas, certes, et ne puis que me référer à ce que j’en ai lu, et en particulier au rapport du procureur de la Res publicæ – au nom de la Chose publique. Selon lui, donc, les premiers se seraient approprié une plage pour une fête, « en une sorte de caïdat » ; ce qui ne fut pas pour plaire aux seconds… Tandis que des photos étaient prises, incluant des femmes voilées au bain… Castagnes, cinq blessés, police, voitures incendiées. Pour résumer : une histoire de territoire, de conception sociétale, de culture.

Le multiculturalisme se nourrit aussi de bien des naïvetés. Surtout, il est vrai, auprès d’une certaine gauche d’autant plus volontiers accueillante que bien à l’abri des circuits de migration… Les Corses sont des insulaires [Excusez le pléonasme…] et, comme tels, historiquement, ont eu à connaître, à redouter, à combattre les multiples envahisseurs, des barbares – au sens des Grecs et des Romains : des étrangers ; en l’occurrence, et notamment, ce qu’on appelait les Sarrasins et les Ottomans, autrement dit des Arabes et des Turcs. D’où les nombreuses tours de guet, génoises et autres, qui parsèment le littoral corse, comme à Sisco. Des monuments – du latin « ce dont on se souvient » – attestent de ce passé dans la dureté de la pierre autant que dans les mémoires et les mentalités – même étymologie que monument !

Ainsi les Corses demeurent-ils on ne peut plus sourcilleux de leur territoire et, par delà, de leurs particularismes, souvent cultivés à l’excès, jusqu’aux nationalismes divers et ses variantes qui peuvent se teinter de xénophobie et de racisme [Enregistré après l’affaire de Sisco, un témoignage affligeant de haine en atteste ici : https://www.youtube.com/watch?v=rPvKFUt0PH0 ]

En face, d’autres insulaires, selon leur propre histoire : « exportés » par l’Histoire (il ne s’agit nullement de nier la réalité et les effets du colonialisme) et en particulier les migrations économiques, ainsi devenus insulaires, c’est-à-dire isolés de leur propre culture et surtout de leur religion. Tandis que la récente mondialisation, telle une tempête planétaire, relance avec violence les « chocs des cultures » – je ne dis pas, exprès « civilisations » 6 Mais c’est un fait que l’intrusion militaire de l’Occident dans le monde musulman, sous la houlette des Bush et des néo-conservateurs états-uniens a constitué un cataclysme géopolitique ne cessant de s’amplifier, abordant aujourd’hui le rivage corse de Sisco et qui, si j’ose dire, s’habille désormais en burkini.

Retour donc au fameux burkini avec la position de la Ligue des Droits de l’Homme qui, dénonçant le raccourci par lequel des maires lient le port du burkini au terrorisme, ajoute dans son communiqué : « Quel que soit le jugement que l’on porte sur le signifiant du port de ce vêtement, rien n’autorise à faire de l’espace public un espace réglementé selon certains codes et à ignorer la liberté de choix de chacun qui doit être respectée. Après le « burkini » quel autre attribut vestimentaire, quelle attitude, seront transformés en objet de réprobation au gré des préjugés de tel ou tel maire ? Ces manifestations d’autoritarisme […] renforcent le sentiment d’exclusion et contribuent à légitimer ceux et celles qui regardent les Français musulmans comme un corps étranger à la nation. »

Pour la LDDH, certes dans son rôle, il s’agit de mettre en avant et de préserver le principe démocratique premier, celui de la liberté : d’aller et venir, de penser, de prier, de danser, de s’habiller, etc. dès lors qu’on n’attente à qui que ce soit et à aucune des libertés. C’est aussi la position des Femen qui, tout en déplorant l’enfermement des femmes dans le vêtement, entendent défendre le libre choix de chacun.

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Les Iraniens sont de plus en plus nombreux à poser avec, sur la tête, le voile de leur fiancée, de leur épouse, de leur mère ou de leur fille ! Nom de code sur les réseaux sociaux : #meninhijab

Le hic vient cependant de ce que le burkini n’est pas l’équivalent symétriquement inversé du bikini et qu’on ne peut pas s’en sortir avec une formule comme « quel que soit le signifiant… » ; cette tenue exprime en effet un contenu religieux affirmé, revendiqué – ce que n’est pas le bikini, qui relève de la mode, ou seulement de la marchandise vestimentaire. Il est aussi vrai que le burkini a été inventé et lancé par des acteurs de la mode et que son commerce atteint aujourd’hui des sommets et que, comme tel, son contenu religieux semble tout relatif… Ainsi, burkini et bikini ne présenteraient pas qu’une proximité lexicale, ils partageraient une fonction érotique semblable par une mise en valeur du corps féminin comme le font le cinéma et la photo pornographiques, pas seulement par la nudité crue, mais aussi par le moulage des formes sous des vêtements mouillés. Le problème demeure cependant : il est bien celui de l’intrusion du religieux dans le corps de la femme et dans sa liberté. Par delà, il pousse le glaive des djihadistes dans le corps si fragilisé des démocraties «mécréantes», incitant à des affrontements de type ethniques et communautaires, mettant à bas l’idéal du «vivre ensemble», préludes à la guerre civile. Une telle hypothèse – celle de l’État islamique – peut sembler invraisemblable. Elle n’est nullement écartée par les voix parmi les plus éclairées d’intellectuels de culture musulmane. C’est le cas des écrivains algériens comme Kamel Daoud et Boualem Sansal ou comme le Marocain Tahar Ben Jelloun.

À ce stade de l’explication (Valls n’est pas tenu de s’y ranger…), quelles solutions envisager pour désamorcer ce prélude à la guerre civile aux noms d’Allah et de Dieu (pourtant unique selon les monothéismes – le judaïsme, religion du particulier ethnique, demeurant en l’occurrence au seuil de la polémique, ayant assez à faire avec l’usage public de la kippa… ; et le bouddhisme totalement en dehors) ?

Pour ma part, non sans mûres réflexions, je serais tenté d’en appeler à la stricte laïcité « à la française », selon la loi de 1905, comme solution susceptible d’apaiser les conflits : pas de signes religieux (disons ostentatoires) dans l’espace public. On notera à ce sujet que les tolérances actuelles des religions par rapport aux mœurs demeurent relatives, récentes et fragiles – voir la réaction du mouvement Famille pour tous et du clergé catholique, pour ne parler que de la France ! Donc préférer la Laïcité pour tous afin que les vaches soient bien gardées… Au delà de la boutade, il est vrai que le risque demeure pour les femmes musulmanes de se voir exclues totalement de l’espace public, et des plages en particulier. À elles alors de se rebeller, y compris et peut-être d’abord contre leurs dominateurs mâles, obsédés sexuels travaillés par un appareil religieux datant du VIIIe siècle. À moins qu’elles ne préfèrent l’état de servitude, lequel relevant de la sphère privée, loin de tout prosélytisme au service d’une négation de la vie et du droit à l’épanouissement de tout individu, homme, femme, enfant.

Je reconnais que l’injonction est facile… Elle a valu et vaut toujours pour les femmes qui, dans le monde, sont tout juste parvenues à se libérer, ou même partiellement. C’est qu’il leur a fallu se battre. Tandis que leurs droits durement acquis sont parfois remis en cause – le plus souvent sous la pression religieuse plus ou moins directe. Elles se sont soulevées dans le monde islamisé et continuent de le faire, en avant-gardes minoritaires, trop souvent au prix de leur vie. Il leur arrive même d’être soutenues par des hommes. Comme actuellement en Iran, avec cette campagne appuyée par des photos où des hommes apparaissent voilés aux côtés de femmes têtes nues. J’ai failli écrire « chapeau ! »

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Comment ne pas apprécier ce billet de Sophia Aram, lundi sur France inter. Indispensable, courageuse, pétillante Sophia – la sage iconoclaste. Mais «grotesque», cette affaire ? Puisse-t-elle dire vrai !

Notes:

  1. Dans une pièce de Hanns Johst, dramaturge allemand nazi, la citation exacte : « Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! »
  2. Parmi ces maires, celui de Villeneuve-Loubet (06), Lionnel Luca, favorable au rétablissement de la peine de mort… convaincu du rôle positif de la colonisation. Sympa.
  3. Et, tiens ! revoilà le « sarko » tout flambant-flambard, revirginisé à droite toute. Deux de ses idées d’enfer : « Toute occupation illicite de place sera immédiatement empêchée, et les zadistes seront renvoyés chez eux. » « En cas de dégâts sur la voie publique à la suite d’une manifestation à laquelle ils auraient appelé, les syndicalistes devront régler les dommages sur leurs propres deniers. »
  4. Quelle religion, dans le fil de l’Histoire, pourrait se dédouaner de tout extrémisme violent ?
  5. Citation attribuée à Bossuet, évêque de Meaux (avant Copé), prédicateur, 16271704.
  6. Je ne souhaite pas ici déborder sur la controverse autour du livre de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations, paru en 1997.

Titanic amer 2015 – en avant toute vers la cata !

par Serge Bourguignon*

Prenons cet article pour un signe des temps : celui d’un (possible) retour vers les utopies. À preuve, cette référence (ci-dessous) à l’An 01, de feu Gébé, de la bande d’Hara-Kiri et co-auteur avec Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, du film du même nom (1973). À preuve, surtout, l’objet même de ce raccourci stimulant qui donne à (entre)voir le cargo Capitalisme lancé plein cap sur la catastrophe. En quoi il serait grand temps de repenser l’avenir !

Aujourd’hui plus qu’hier, la grande majorité des habitants des pays surdéveloppés est comme abasourdie par une prolifération fantastique d’absurdités criantes. Le confort minimal garanti hier encore par l’Etat Providence est désormais remis en question par l’immondialisation de l’économie,  et ce sont les mieux lotis qui expliquent aux moins bien lotis qu’il est temps d’expier la grande dette économique par une grande diète sociale.

La liberté despotique des mouvements de capitaux a détruit des secteurs entiers de la production et l’économie mondiale s’est transformée en casino planétaire. La règle d’or du capitalisme a toujours été, dès la première moitié du XIXe siècle,  la minimisation des coûts pour un maximum de profits, ce qui impliquait logiquement les salaires les plus bas pour une productivité la plus haute possible. Ce sont des  luttes politiques et sociales qui ont contrecarré cette tendance, en imposant des augmentations de salaires et des réductions de la durée du travail, ce qui a créé des marchés intérieurs énormes et évité ainsi au système d’être noyé dans sa propre production.

Le capitalisme ne conduit certainement pas naturellement vers un équilibre, sa vie est plutôt une succession incessante de phases d’expansion – la fameuse expansion économique – et de contraction – les non moins fameuses crises économiques. Les  nouvelles politiques d’interventions de l’Etat dans l’économie, dès 1933 aux Etats-Unis, pour une meilleure répartition du produit social ont été rageusement combattues par l’establishment capitaliste, bancaire et académique. Pendant longtemps les patrons ont proclamé qu’on ne pouvait pas augmenter les salaires et réduire le temps de travail sans entraîner la faillite de leur entreprise et celle de la société tout entière ; et ils ont toujours trouvé des économistes pour leur donner raison. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’augmentations des salaires et régulation étatique ont été acceptées par le patronat, ce qui a entraîné la phase la plus longue d’expansion capitaliste : les « Trente Glorieuses ».

Dès les années 1980, cet équilibre entre le capital et le travail a été détruit par une offensive néo-libérale (Thatcher, Reagan et, en France, dès 1983, Mitterrand) qui s’est étendue à toute la planète. Cette contre-révolution économique a permis  un retour insensé au « libéralisme » sauvage, qui a profité aux grandes firmes de l’industrie et de la finance. Par ailleurs, la monstruosité devenue évidente des régimes soi-disant communistes et réellement totalitaires (ce n’était pas la dictature du prolétariat, mais la dictature sur le prolétariat) a discrédité pour longtemps l’idée même d’émancipation sociale. L’imaginaire capitaliste a fini par triompher.

À tremper sans vergogne dans les eaux glacées du calcul égoïste, les décideurs ont perdu toute lucidité. Ils ont ainsi éliminé les quelques garde-fous que 150 ans de luttes avaient réussi à leur imposer. Les firmes transnationales, la spéculation financière et même les mafias au sens strict du terme mettent à sac la planète sans aucune retenue. Ici il faudrait accepter de se serrer la ceinture pour être concurrentiels. Les élites  dirigeantes se goinfrent  de manière décomplexée, tout en expliquant doctement à la population médusée qu’elle vit  au-dessus de ses  moyens. Aucune « flexibilité » du travail dans nos vieux pays industrialisés ne pourra résister à la concurrence de la main-d’œuvre « à bas coût » (comme ils disent) de pays qui contiennent un réservoir inépuisable de force de travail. Des centaines de millions de pauvres sont mobilisés brutalement dans un processus d’industrialisation  forcenée. Et là-bas comme ici, ce sont des hommes que l’on traite comme quantité négligeable,  c’est notre Terre patrie et ses habitants que l’on épuise toujours plus.

Toujours plus, toujours plus … mais toujours plus de quoi ? Plus d’intelligence et de sensibilité dans nos rapports sociaux ? Plus de beauté dans nos vies ?  Non. Le superflu prolifère, alors que le minimum vital n’est même pas toujours là, et que l’essentiel manque. Plus de téléviseurs extra-plats, plus d’ordinateurs individuels, plus de téléphones portables. C’est avec des hochets qu’on mène les hommes. « Nulle part il n’existe d’adulte, maître de sa vie, et la jeunesse, le changement de ce qui existe, n’est aucunement la propriété de ces hommes qui sont maintenant jeunes, mais celle du système économique, le dynamisme du capitalisme. Ce sont des choses qui règnent et qui sont jeunes ; qui se chassent et se remplacent elles-mêmes. », écrivait déjà Guy Debord en 1967 dans La Société du spectacle.

un-pas-de-côté

Dessin de Gébé.

La société libérale avancée (pour ne pas dire avariée…) est en phase de décomposition et, comme au temps de la décadence de l’Empire romain, Du pain et des jeux est le credo abrutissant des immenses foules solitaires. Toutefois, de belles et bonnes âmes prônent l’adoption d’un développement durable, plus doux pour les humains et leur environnement : on ralentirait  les processus dévastateurs, on consommerait moins de combustibles fossiles, on ferait des économies, etc. Mais c’est  un peu comme si l’on conseillait au commandant du Titanic de simplement réduire la vitesse de son vaisseau pour éviter l’iceberg naufrageur, au lieu de lui faire changer de cap.Le dessinateur utopiste Gébé était beaucoup plus réaliste quand il écrivait dans L’An 01, au début des années 1970, cette formule provocante :« On arrête tout. On réfléchit. Et c’est pas triste. »Un tel propos peut sembler dérisoire, pour ne pas dire révolutionnaire. Mais tout le reste, toute cette réalité qui se morcèle  sous nos yeux, n’est-ce pas  plus dérisoire encore ?Nous avons toute une multitude de chaînes à perdre. Des douces et des moins douces…Et nous avons un monde tout simplement vivable à reconstruire.Ce sera maintenant ou jamais…

* Un simple citoyen, Paris, le 25 mai 2015 onreflechit@yahoo.fr

 • Une première version de ce texte est parue le 1er mai 2010 sous le titre «Titanic Amer»
sur le Blog de Paul Jorion, consacré au déchiffrage de l’actualité économique (www.pauljorion.com/blog).

• Pour mieux comprendre dans quel monde étrange nous vivons, on peut lire La  «rationalité» du capitalisme (dont la première partie de ce texte est librement inspirée), de Cornélius Castoriadis, disponible en poche dans Figures du pensable (1999).

• Le film L’An 01 peut être vu en entier ci-dessous — tout de suite (1h 24). 


Capitalisme netarchique. Plein de clics, plein de fric

Sur son blog et dans sa revue de presse dominicale, mon camarade Daniel Chaize ne manque pas de découper les meilleurs morceaux dans le lard de la bête médiatique. Exemple, extrait de Libé de samedi :

[…] Les capitalistes netarchiques (Facebook, Google, Amazon, …) fonctionnent avec 100 % des revenus pour les propriétaires et 0 % pour les utilisateurs qui cocréent la valeur de la plateforme. C’est de l’hyperexploitation ! Ce sont des modèles parasitaires : Uber n’investit pas dans le transport, ni Airbnb dans l’hôtellerie, ni Google dans les documents, ni YouTube dans la production médiatique.

Michel Bauwens, théoricien de l’économie collaborative, Libération, 21 mars 2015

C’est dit et bien dit. On n’aura moins d’excuses à cliquer comme ça, ingénument et à tour de bras, pour un oui ou un non, pour un rien. Chacun de nos clics (à part sur les blogs innocents et purs de tout commerce – et qui enrichissent au sens noble) finissent en monnaie sonnante et non trébuchante : pas la moindre hésitation quand il s’agit d’engrosser les escarcelles déjà débordantes des capitalistes netarchiques – retenons l’expression.

C’est ainsi, en effet, que les plus grosses fortunes mondiales se sont constituées à partir de petits riens, multipliés par trois fois rien, ce qui finit par faire beaucoup et même énorme ! C’est là l’application moderne d’un des fondements de l’accumulation du capital, comme disait le vieux barbu : vendre « pas cher » de façon à vendre beaucoup. Pas cher : juste au-dessus du prix que les pauvres peuvent payer, quitte à s’endetter – les banques, c’est pas pour les chiens. Et l’avantage, avec les pauvres, c’est qu’ils sont nombreux et se reproduisent en nombre !

Cette fois, ces netarchiques font encore plus fort : ils vendent du vent et en tirent des fortunes. Et, surtout, sans donner l’impression qu’ils s’empiffrent ! Ni qu’ils nous escroquent puisqu’ils « rendent service », ces braves gens, en « fluidifiant l’économie », qu’ils pompent sans vergogne – et sans même payer d’impôts dans les pays d’implantation ! –, ruinant des secteurs entiers dans lesquels les pauvres survivaient en trouvant quelque raison d’exister socialement.

Voyez les taxis, par exemple. Une technologie exploitée par des filous (Uber) a commencé à les rendre obsolètes, désuets quoi, bons à jeter. Ils avaient un métier (quoi qu’on puisse dire de certains d’entre eux, margoulins à l’ancienne), une place et une fonction sociales, participaient à l’économie générale de l’échange. N’importe qui (au chômage par exemple) peut désormais les remplacer, au pied levé, et au noir bien souvent…

1984-orwell

1984”, film de Michael Radford d’après George Orwell

Ainsi se détruit tout un tissu, certes non parfait, mais dont la disparition sera dommageable à l’ensemble de nos sociétés.

Ainsi naissent les nouveaux empires, par glissements insensibles dans la dématérialisation des échanges et d’une grande partie de la production marchande.

Ainsi s’instaure le nouvel impérialisme, que ni Huxley ni Orwell n’avaient imaginé dans sa forme, mais qui réalise bien le contrôle mondial de l’économie sous la totalité (totalitaire), ou quasi totalité, de ses variantes. Avec, comme corollaire – à moins que ça n’en constitue les prémisses – le contrôle physique et mental des individus (déjà bien avancé !), le plus souvent avec leur consentement passif – ce qui est le fin du fin dans l’accomplissement de l’aliénation générale.

Mais où sont les laboratoires de la révolution qui s’opposera à ce désastre annoncé ? Les netarchiques seraient-ils déjà en train de s’en occuper ?…


«SwissLeaks». Des milliards d’euros, des milliers de fraudeurs – dont 3.000 Français

HSBC (Hong Kong & Shanghai Banking Corporation) est un groupe bancaire international britannique présent dans 84 pays et territoires et rassemblant 60 millions de clients. Son siège social est à Londres.

Elle a été fondée à Hong Kong par l’Écossais Thomas Sutherland pour financer le commerce dans l’Extrême-Orient en 1865 et, à l’origine, le trafic d’opium. Avant de déménager son siège social à Londres au début des années 1990, elle était basée à Hong Kong. Elle fut un temps le quatrième groupe bancaire dans le monde après Citigroup, Bank of America et la Banque industrielle et commerciale de Chine.

Montrer la face cachée du secret bancaire en Suisse, un défi a priori autrement plus coton que d’aller voir derrière la lune ! Le Monde et plusieurs médias internationaux viennent pourtant de dévoiler cet univers de la fraude et de la richesse planquée après avoir eu accès aux données collectées par un informaticien, Hervé Falciani, ex-employé de la banque britannique HSBC à Genève.

Ces révélations ébranlent les milieux bancaires internationaux et mettent en cause de nombreuses célébrités des affaires et du showbiz, de l’humoriste français Gad Elmaleh (celui de la pub télé où il imagine « la banque idéale »…) au roi du Maroc Mohamed VI et au roi Abdallah II de Jordanie, en passant par l’acteur américain John Malkovich, le coiffeur Dessange, le footballeur Christophe Dugarry, le peintre Christian Boltanski, Arlette Ricci, héritière de Nina Ricci, Aymeri de Montesquiou, sénateur (UDI) du Gers, Jean-Charles Marchiani, condamné dans l’Angolagate, etc.

Baptisée « SwissLeaks », l’opération propose un voyage au cœur de l’évasion fiscale, mettant en lumière les ruses utilisées pour dissimuler de l’argent non déclaré. Petite vidéo éducative :


Comprendre la fraude fiscale de HSBC en 3 min par lemondefr

Pendant de nombreuses années, les informations copiées par Hervé Falciani n’étaient connues que de la justice et de quelques administrations fiscales, même si certains éléments avaient filtré dans la presse.

Le Monde a eu accès aux données bancaires de plus de 100 000 clients et a mis les informations à la disposition du Consortium des journalistes d’investigation (ICIJ) à Washington, qui les a partagées avec plus de 50 autres médias internationaux, dont le Guardian, au Royaume-Uni, ou la Süddeutsche Zeitung, en Allemagne.

Les données, analysées par quelque 154 journalistes, portent sur la période allant de 2005 et 2007180,6 milliards d’euros auraient ainsi transité, à Genève, par les comptes HSBC de plus de 100 000 clients et de 20 000 sociétés offshore, très précisément entre le 9 novembre 2006 et le 31 mars 2007. Plus de 5,7 milliards d’euros auraient été dissimulés par HSBC Private Bank dans des paradis fiscaux pour le compte de ses seuls clients français, environ 3 000


Qui a éteint les Lumières ?

par André Gunthert (*)

Après avoir affronté d’innombrables traumatismes, guerres, épidémies, catastrophes, la société occidentale paraît aujourd’hui plus pacifiée qu’elle ne l’a jamais été. D’où vient alors ce sentiment largement partagé de l’échec, du déclin ou de l’effondrement (pour reprendre le titre emblématique de Jared Diamond, Collapse, 2005) de ce modèle?

Il serait évidemment absurde de penser que nous vivons un moment pire que celui du nazisme ou du stalinisme. Même sur un plan imaginaire, la menace du réchauffement climatique ou de l’épuisement des ressources naturelles paraît comparable à d’autres grandes peurs, comme le millénarisme ou l’apocalypse nucléaire.

Il paraît donc utile de mieux cerner les sources de nos inquiétudes. Je soulignais en 2010 un problème de projection vers le futur. Alors que la société occidentale entretient depuis plusieurs siècles la mythologie du progrès, l’incapacité de dessiner désormais un avenir désirable au-delà du business as usual paraît une inquiétante conséquence de la “fin de l’histoire” (Francis Fukuyama, 1992).

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«Le brouillard idéologique propre à différer les changements profonds» Déclin, © F. Ponthieu, 2013
Cliquer pour agrandir

Mais ce diagnostic est très incomplet. Plusieurs autres prises de conscience majeures ont jalonné la période récente, qui semblent remettre en cause rien moins que le paradigme issu des Lumières, auquel on attribue la création d’un système articulant démocratie représentative et capitalisme libéral autour de la raison et du débat public (Karl Polanyi, La Grande Transformation, 1944; Jürgen Habermas, L’Espace public, 1962).

Issue notamment des travaux de Thomas Piketty ou de la crise financière de 2008, l’idée s’impose peu à peu que la forme néolibérale du capitalisme a engendré une économie définitivement toxique et pathogène, qui détruit lentement la société, et ne profite qu’à une minorité de privilégiés.

Il y a aujourd’hui comme une tragique ironie à voir les politiques courir après le ressort cassé de la croissance, alors que nous sommes nombreux à avoir désormais la conviction que celle-ci n’est compatible ni avec une exploitation durable des ressources, ni avec l’épanouissement des capacités humaines. La manifestation la plus criante de ce paradoxe est la destruction ininterrompue du travail, alors que celui-ci constitue la principale source de revenus mais aussi de légitimité sociale pour une majorité de Terriens.

Le deuxième constat qui s’affermit est celui de l’impuissance du politique. Une impuissance largement consentie, voire organisée, depuis que le dogme néolibéral du trop d’Etat s’est imposé sans partage. La dichotomie entre les structures du marché, toujours plus mondialisé, et celles des institutions politiques, qui restent régionales, accentue le déséquilibre des pouvoirs au profit des forces économiques, ainsi qu’en témoigne le détournement fiscal, qui en est la conséquence la plus apparente. Le système de sélection des partis, qui favorise la notabilisation et la professionnalisation du personnel politique, achève de démanteler la démocratie représentative, qui ne produit plus de responsables capables de maîtriser les enjeux, encore moins de proposer des solutions.

Cette absence de perspectives est une autre caractéristique de la période. Aucun scénario cohérent n’est disponible pour faire face aux défis du réchauffement et de l’épuisement des ressources naturelles, de la réforme de l’économie et des institutions politiques. Mis à part le projet de revenu universel, qui paraît plutôt une rustine collée sur l’échec du capitalisme, je ne connais pas d’alternative crédible au modèle productiviste. Les projets de VIe République ou de modification des modalités de sélection des représentants semblent de simples gadgets face à la nécessité de restaurer un système indépendant des lobbies, susceptible de garantir la défense des intérêts collectifs – ce dont l’échec répété des négociations à propos du réchauffement climatique prouve que nous ne sommes plus capables. La faillite de la gauche n’a pas d’autre cause que son incapacité à proposer des solutions à ces maux.

Dernier point d’une liste déjà longue, la dissolution des intérêts communs entraîne la fragmentation et le retrait dans des logiques communautaires, à partir desquelles il semble de plus en plus difficile de reconstruire l’espace public perdu depuis la fin de la sphère bourgeoise (Habermas). Les difficultés matérielles renvoient d’autant plus facilement chacun à ses particularismes qu’aucun projet collectif n’est là pour recréer du lien.

Pour autant que les Lumières aient effectivement été constituées par un système au moins en partie voulu, plus rien ne subsiste de cet héritage, que des ruines et une pensée zombie. En attendant l’aggiornamento, nous n’écoutons plus que d’une oreille distraite les vaticinations des politiques et de leurs vassaux médiatiques.

Au final, même si ces craintes sont prospectives, elles dessinent bel et bien un horizon catastrophique. Sommes-nous donc voués à l’obscurité? Après avoir éteint la lumière, il nous faut revenir aux stades préparatoires des grandes révolutions de la modernité. Si l’on considère que les bouleversements politiques, économiques et sociaux du XIXe siècle ont été préparés par un long travail de réflexion collective, l’urgence est celle de l’élaboration de propositions théoriques de fond, et de leur débat.

(*) André Gunthertchercheur en histoire culturelle et études visuelles (EHESS)

(Article paru dans L’image sociale — 27/12/14 )

Note. J’ai trouvé ce texte des plus intéressants, pour ainsi dire lumineux, à l’image de son titre et au mouvement des Lumières auquel il se réfère, bien sûr.  Il ne constitue nullement une énième harangue politicienne, ni une imprécation appelant au changement magique, sinon miraculeux. Il y a même lieu de quitter ces sentiers rebattus, qui contribuent à entretenir l’illusion générale, le brouillard idéologique propre à différer les changements profonds – en fait, les évolutions au sens darwinien, comme fruits de hasards et de nécessités, ce qui justifie tout autant le «long travail de réflexion collective» nécessaire aux bouleversements de l’organisation sociale des humains. Ce texte offre aussi de nombreux liens renvoyant à d’autres importantes contributions. J’y ajoute deux des miennes, modestement : Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre ; Sur l’idéologie du « Progrès » comme facteur de régression Et mes vifs remerciements à l’auteur pour l’autorisation de reproduire son article. GP.


Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre

Pour sombrer dans le plus noir des pessimismes, voire dans la dépression, rien de tel que la soirée Thema d’hier soir [28/10/14 ] sur Arte. Au menu, si j’ose dire, la faim et la soif dans le monde avec, en dessert, les deux derniers volets sur les six consacrés au Capitalisme (avec une capitale…) De loin les plus intéressants, en particulier le tout dernier consacré à l’économiste hongrois Karl Polanyi qui, dès 1944, a pointé le danger représenté par une société totalement menée par l’économie, et non l’inverse. Comme si l’activité humaine, par on ne sait quelle folie, s’était précipitée dans le gouffre noir du profit mortifère. Au point que les déséquilibres mondiaux ne semblent avoir jamais atteint un tel niveau ahurissant, laissant dans le plus grand dénuement plus de la moitié de l’humanité qui, de plus, ne cesse de croître et accroissant en même temps les dérèglement écologiques, faisant surgir le spectre d’une disparition possible de l’espèce humaine.

on s'enfonce!.Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre.

«Moi, je crois que c’est le pouvoir, le goût du pouvoir…»

Il se trouve qu’hier également je faisais rentrer du gaz dans ma citerne (l’hiver, en dépit/à cause du réchauffement, va finir par se pointer…). M. Total est arrivé avec son gros camion et son livreur.

– Alors, que je lui fais, vous êtes en deuil…

– Ben, c’est que nous, on est des sous-traitants, en location… C’est comme ça pour tout, peut-être même pour les raffineries, c’est en location, ça appartient à on ne sait qui…

Puis, on évoque la mort du PDG de Total, de Margerie, les circonstances.

– Il faut toujours aller vite, plus vite; il fallait qu’il rentre tout de suite, sans attendre…

On parle de son salaire…

– C’est pas tant une histoire de sous, je crois; c’est les honneurs – il était plus important qu’un ministre, vous avez vu, reçu par Poutine; peut-être qu’ils se tutoyaient… Moi, je crois que c’est le pouvoir, le goût du pouvoir…

Belle leçon d’analyse politique, venue de «la base» comme on dit parfois avec condescendance. Analyse plus subtile et plus humaine que celle d’un Gérard Filoche qualifiant de Margerie de «suceur de sang» (un ex partisan de Trotsky, le suceur de sang des marins de Kronstadt, peut avoir la mémoire très sélective). Elle aurait pu figurer avantageusement dans la série d’Arte qui, soit-dit en passant, nous a bien baladés avec ses six épisodes souvent brumeux et embrumés, à savoir qui de Smith, Ricardo ou Keynes avait été le plus visionnaire. Au point qu’à l’issue de ces innombrables enfilages d’avis d’experts et autres économistes patentés on n’y entravait plus couic ! Car, enfin, à question fortes réponses de même : à quoi sert l’économie ? Quelle est sa finalité ? De même pour le capitalisme. Il fallut attendre les paroles simples et fortes de la fille de Polanyi pour aller à l’essentiel„ qui ramenait au début de la soirée Thema  sur la faim et la soir : si l’activité humaine ne sert pas les humains dans la justice et en vue de leur épanouissement, n’y aurait-il pas «comme un défaut» – tout particulièrement dans la course productiviste et l’avidité sans limite des possédants. L’une et l’autre apparaissant comme liés par un délire névrotique développé avec la naissance du capitalisme historique au XiXe siècle jusqu’à sa dérive actuelle, le néo-libéralisme financier. De même que le chauffeur-livreur de Total n’ «appartient» pas à Total – mais sait-il qui est son vrai propriétaire ?… –, qui peut aujourd’hui démêler l’écheveau mondialisé des milliards de milliards qui changent de portefeuilles à la vitesse de la lumière ? Et que peuvent les «politiques», ballottés comme marionnettes dans ce sinistre ballet réglé à leurs façons par des algorithmes «magiques» autant qu’anonymes ?

Évolution ? Inventaire avant démolition ? Le grand dérèglement de la maison Terre.

Évolution ? Quelle évolution ?

Si nous reconnaissons aujourd’hui cette patente réalité d’un dérèglement mondial relevant d’un délire névrotique – c’est-à-dire d’une pathologie – on ne peut plus raisonner, en raison raisonnante, d’après les critères du XIXe siècle, et en particulier le dogme marxiste. Comment ne pas remettre en question ce postulat selon lequel  l’infrastructure (la production) détermine la superstructure (les idées) ? Ne serait-ce pas plutôt l’inverse, dans la mesure précisément ou «les idées», si on peut dire, seraient déterminées par la religion du profit et sa fascisante irrationalité, avec ses cohortes subséquentes : productivisme, croissance, surconsommation, pillage des ressources,  déséquilibres nord-sud, guerres, dérèglement climatique, et cætera ?

À cet égard, ne pourrait-on espérer qu’un économiste – un économiste nouveau –, développant la pensée de Polanyi, reconsidère la bonne gestion de notre maison commune, la Terre, et de sa gouvernance à partir de données intrinsèquement humanistes, au bénéfice des humains et du vivant ? Pensons, par exemple et en particulier, à la manière dont un Wilhelm Reich (mort en 1957), bousculant pour le moins les idéologies du marxisme et du freudisme, a pu émettre une analyse des folies mortifères du nazisme impliquant les complexes et contradictoires dimensions des comportements humains (Psychologie de masse du fascisme, Payot, 1999).

 

Ils empochent entre 400 et 1 110 années de Smic par an !

Illustration avec ce cri d’alarme lancé par l’Observatoire des inégalités dont les remarquables travaux ne cessent de dénoncer à partir d’études et de données qui, toutefois, ne remontent pas aux causes premières et profondes du dérèglement humain et de l’économie. Économie qui, en effet, partage la même étymologie que écologie : du grec oikos (maison, habitat) et logos (discours, science) ; ou encore, plus généralement : la science des conditions d’existence, ce qui recouvre le champ de l’économie, si on considère le sens du nomos, gérer, administrer.

 

Les revenus démesurés des grands patrons et des cadres dirigeants

28 octobre 2014Les patrons les mieux rémunérés de France touchent entre 400 et 1 110 années de Smic par an. Et encore, sans tenir compte de tous leurs avantages.
Le revenu annuel d’un grand patron représente de 400 à 1 110 années de Smic, selon les données 2012 publiées par Proxinvest dans son 15e rapport La Rémunération des Dirigeants des sociétés du SBF 120 (novembre 2013). De 4,8 millions d’euros (équivalents à 358 années de Smic) pour Maurice Lévy (Publicis) à 14,9 millions d’euros (1 112 années de Smic) pour Bernard Charlès, patron de Dassault Systèmes.
Les revenus pris en compte dans cette étude totalisent les salaires fixes, variables et/ou exceptionnels, les stock-options [1] et les actions gratuites. Ils ne comprennent pas, par contre, certains autres avantages comme ceux en nature (voitures, logements de fonction par exemple), le complément de retraite sur-complémentaire alloué à certains dirigeants de grandes entreprises notamment. Ces revenus demeurent bien supérieurs à ce que le talent, l’investissement personnel, la compétence, le niveau élevé de responsabilités ou la compétition internationale peuvent justifier. Ils vont bien au-delà de ce qu’un individu peut dépenser au cours d’une vie pour sa satisfaction personnelle. Ils garantissent un niveau de vie hors du commun, transmissible de génération en génération, et permettent de se lancer dans des stratégies d’investissement personnel (entreprises, collections artistiques, fondations, etc.).
Il faut ajouter que ces dirigeants disposent aussi de mécanismes de protection considérables en cas de départ forcé de l’entreprise résultant d’une mésentente avec les actionnaires, d’erreurs stratégiques ou économiques, etc. Les PDG ne sont pas les seuls à être les mieux rémunérés. Des très hauts cadres de certaines professions ou des sportifs peuvent avoir un revenu annuel moyen astronomique : 35 années de Smic pour un sportif de haut niveau, 23 années pour un cadre du secteur de la finance, 18 années pour un dirigeant d’entreprise salarié.
patrons

 

Les très hauts salaires * par profession
Unité : euros
  Salaire brut annuel moyen En années de Smic **
Sportifs de haut niveau 444 955 35
Cadres des fonctions financières 244 878 19
- Dont métiers de la banque 289 913 23
Cadres d’état major 238 674 19
Dirigeants 225 340 18
Autres 210 446 17
Divers cadres 195 349 15
Fonction commerciale 181 257 14
Fonction technique 180 230 14
* Les 1 % de salariés à temps complet les mieux rémunérés. ** Smic net annuel 2010.
Source : Insee — 2007

Pour en savoir plus :
Les très hauts salaires du secteur privé — Insee première n°1288 — avril 2010.

Notes

[1Droits attribués aux salariés d’acquérir des actions de leur société sous certaines conditions, notamment avec un rabais, ce qui leur procure une plus-value quasi certaine lors de la revente.

Date de rédaction le 28 octobre 2014

© Observatoire des inégalités


Élections européennes. « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu » pour mériter le Front national ?

Ainsi, le vote français aux élections européennes se distingue comme une exception. Chacun y va de ses explications, les plus causants n’étant pas les électeurs FN… Mais des enquêtes sociologiques font ressortir que, pour ces derniers, la question des immigrés reste la plus déterminante. D’où les réflexions suivantes tricotées à partir d’un film, que je n’ai cependant pas vu !… En effet, je n’ai pas vu le film à fort succès Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? mais j’aurais dû, et je devrais, pour m’autoriser à en parler. J’enfreins la règle après avoir lu à son sujet un très intéressant et profond article trouvé dans le dernier Marianne (n° 891 du 16 mai), signé d’Éric Conan et Périco Légasse.

Sous le titre « Les trucages d’une bluette identitaire », les auteurs dénoncent une manœuvre « artistique », « intellectuelle » et à coup sûr commerciale par laquelle se trouve défendue la thèse du multiculturalisme en train de saper notre modèle démocratique et républicain « à la française », c’est-à-dire celui de l’intégration par l’assimilation. Le tout sous couvert de dérision comique, et néanmoins à base de clichés pour le coup bien racistes : juifs grippe-sous, Chinois fourbes à petites bites, Noirs lubriques à grande queue et pas futés, Arabes « muslims » et voleurs…

qu-est-ce-qu-on-a-fait-au-bon-dieu -religion-racisme-lepen-Front national

Légende fournie avec l’image officielle : « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu, dont Europe 1 est partenaire, a dépassé la barre des 7.5 millions de spectateurs. Un score que l’équipe du film a célébré dignement à Cannes jeudi soir, après avoir monté les marches du Palais des festivals. » Tout est dit !

L’entourloupe du film semble s’entortiller autour d’un postulat : nous sommes tous racistes, et c’est justement pour ça qu’on va bien s’entendre… « Car, commentent les auteurs de l’article, il y aurait un équilibre des racismes comme il y a une équilibre de la terreur dans la dissuasion nucléaire : la généralisation de l’agressivité déboucherait sur la paix »…

Le procédé se double alors d’une autre faute morale consistant à inverser la réalité d’aujourd’hui en méprisant ceux qui la subissent. Il faut en effet préciser que le film se passe en milieu bourgeois où les gendres en question sont banquier, comédien, avocat, chef d’entreprise… « Ils parlent français aussi bien que Finkielkraut, sont de grands laïcs très cool… » Pas exactement la sociologie du « 93 » ou des quartiers nord de Marseille.

C’est là qu’il y a lieu d’affiner l’analyse – ce que font en effet les auteurs de l’article en invoquant Pierre Bourdieu (La Misère du monde, 1993) et aussi Emmanuel Todd à propos de la question de l’échange matrimonial, essentielle dans tout processus d’intégration. [Voir aussi, bien sûr, Claude Lévi-Strauss sur ces questions anthropologiques.] Or, cet échange, s’enrichissant de la « diversité des peuples » achoppe notamment sur le statut de la femme que le film évacue totalement et comme par magie : on n’y voit aucune femme voilée ! En occultant ainsi cette question du voile, se trouve aussi évacuée la question du métissage et, avec elle, celle de l’intégration. Comment, en effet dénier au voile imposé à la femme (ou même « librement consenti ») la fonction de l’interdit opposé au jeu exogame : « Touche pas à la femme voilée ! »

Cette attitude s’oppose en effet à toute tentative d’intégration et vient ainsi renforcer un rejet qu’on aurait tort d’assimiler au seul racisme, bien qu’il puisse aussi s’en nourrir, y compris dans le sens d’un racisme «anti-Blanc». Et de noter, avec Todd, que « le taux de mariages mixtes (se réalisant principalement dans les catégories populaires), s’est effondré ces trente dernières années à cause du renfermement endogamique d’une immigration récente encouragée à valoriser et préserver sa culture d’origine. On repart se marier au bled. »

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USA-UE. Ne pas se laisser moucher dans le TAFTA

stop-taftaJe relaie ici l’appel du collectif «Stop TAFTA» qui s’oppose à l’accord de libre-échange débridé en cours de négociation entre les États-Unis, le Canada et l’Union européenne. Voici le texte de cet appel, ainsi que quelques liens qui en dénoncent les multiples et bien réels dangers économiques, sociaux, sanitaires, culturels. Une pétition avait déjà circulé et alerté de ces périls en décembre dernier. [Voir ici : Mondialisation. Un appel à pétition contre le « partenariat transpacifique » ]

Le 14 juin 2013, la Commission européenne a obtenu mandat de la part de tous les États membres pour négocier avec les États-Unis le Transatlantic Free Trade Area (TAFTA). Cet accord cherche à instaurer un vaste marché de libre-échange entre l’Union européenne et les États-Unis, allant au-delà des accords de l’OMC.

Ce projet de Grand marché transatlantique vise le démantèlement des droits de douane restants, entre autres dans le secteur agricole, et plus grave encore, la suppression des « barrières non tarifaires » qui amplifierait la concurrence débridée et empêcherait la relocalisation des activités.

Il conduirait à un nivellement par le bas des règles sociales, économiques, sanitaires, culturelles et environnementales, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Ainsi, la production de lait et de viande avec usage d’hormones, la volaille chlorée et bien d’autres semences OGM, commercialisées aux États-Unis, pourraient arriver sur le marché européen. Inversement, certaines régulations des marchés publics et de la finance aux États-Unis pourraient être mises à bas.

Cet accord serait un moyen pour les multinationales d’éliminer toutes les décisions publiques qui constituent des entraves à l’expansion de leurs parts de marché. Nous pensons tous que ce projet consacre la domination des multinationales européennes comme américaines. Pour certains il affirme également la domination des États-Unis. À coup sûr, il asservirait les peuples des deux côtés de l’Atlantique.

stop-taftaCe projet pourrait introduire un mécanisme d’arbitrage privé « investisseur-État », qui se substituerait aux juridictions existantes. Les investisseurs privés pourraient ainsi contourner les lois et les décisions qui les gêneraient, permettant par exemple aux pétroliers d’imposer en France l’exploitation des gaz de schistes et autres hydrocarbures dits non conventionnels.

Une telle architecture juridique limiterait les capacités déjà faibles des États à maintenir des services publics (éducation, santé, etc.), à protéger les droits sociaux, à garantir la protection sociale, à maintenir des activités associatives, sociales et culturelles préservées du marché, à contrôler l’activité des multinationales dans le secteur extractif ou encore à investir dans des secteurs d’intérêt général comme la transition énergétique. (Lire la suite…)


Scoop. La dernière liaison du Président

«Social-démocrate», «social-libéral» ? Les analystes patentés se crêpent le chignon. Passionnant. Tandis que le champ politique se restreint comme peau de chagrin devant l’économie frappée par les flux conjoints de la mondialisation et de la finance. Gouverner aujourd’hui, c’est d’abord ne pas périr… « Père, garde-toi à l’Est, garde-toi à l’Ouest ! » Mais le danger reste le même sous ses déguisements protéiformes. Ce sera déjà miraculeux si dans le « social-réalisme » le social parvient à survivre.

mondialisation- finance

© faber


«Les Juifs» selon Pierre Desproges, un fossé de vingt ans avec Dieudonné

Desproges: «On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle?» «On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale de nombreux Juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.»

Quand Pierre Desproges – il y a une vingtaine d’années – s’est commis avec son fameux sketch intitulé «Les Juifs», la France n’en fut nullement retournée. Aujourd’hui que Dieudonné a mis le feu aux poudres, les meutes antisémites se lâchent. Elle déversent des tonnes d’immondices sur Daylimotion qui héberge les sketches de Desproges. Au point que le site a dû fermer le robinet des commentaires.

Que s’est-il passé durant ces deux décennies ? À l’évidence, le contexte a changé. Extension des communautarismes, notamment religieux ; attentats du 11 septembre 2001, guerres d’Afghanistan, du Proche et Moyen Orient ; impasse palestinienne surtout et colonisation israélienne. Autant de faits réels, objectifs, pourtant déniés dans la plupart des débats actuels autour de ces questions. Ce fut encore le cas hier lors de l’émission de Frédéric Taddeï  «Ce soir ou jamais» où, dès le début, le mot «Palestine» déclenchait  hostilité et clivage entre les intervenants.

Certes, Desproges et Dieudonné s’opposent comme le jour et la nuit. Le premier pratique une distanciation humoristique affirmée – à condition toutefois d’adhérer à ses codes et à cette distance ; en quoi le risque existe toujours. L’autre, à l’inverse, barbotte dans l’ambiguïté, joue sans cesse dans ses allers-retours entre le premier et le ixième degré. Quand il ne sombre pas carrément dans l’abjection. Ainsi, dans une telle confusion, son public trouve  assez « à boire et à manger » pour ne pas s’embarrasser d’un quelconque distinguo entre antisionisme et antisémitisme.

Quoi qu’il en soit, et pour mesurer cet écart qui marque pesamment deux époques, revoici donc «Les Juifs» par Pierre Desproges, version vidéo, ou audio.


Pourquoi l’« affaire Dieudonné » empoisonne notre vivre ensemble

dieudonne-liste-antisioniste-elections

Ce geste, dit de la quenelle, devenu symbole de la «Dieudosphère», Dieudonné l’exécute dès mai 2009 sur une affiche de la liste «antisioniste» qu’il conduit aux européennes.

L’ «affaire Dieudonné» est en passe d’empoisonner notre espace du «vivre ensemble». Cette belle idée – illusoire ? – montre bien sa fragilité face à la brutalité des croyances, des certitudes et autres convictions – ces convictions que Nietzsche dénonçait comme «des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges. » Antisioniste revendiqué, antisémite masqué, Dieudonné provoque et, tout à la fois, révulse et attire. Ses propos lui valent plus encore de réprobations morales que de condamnations pénales, tandis que ses spectacles font salles combles (quand elles ne lui sont pas refusées), en dépit d’une omerta médiatique dont il fait l’objet. Comme si deux visions du monde s’affrontaient autour de sa personne, de ses prestations et de ses fréquentations – Faurisson, Le Pen, Soral, Meyssan, Chavez, Ahmadinejad… Alors pourquoi ? Tentatives d’explications autour de quelques questions dont celle-ci, sans réponse, lancée à la radio par le directeur du Nouvel Observateur, Laurent Joffrin : «Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieudonné ?»

À cause du petit mouton contrariant qui préside aux destinées de ce blog… je suis amené à revenir sur ce qu’on peut désormais appeler « l’affaire Dieudonné ». Affaire qui risque d’enfler encore bien davantage, ainsi que s’y emploient les politiciens et les médias – jusqu’à ce blog… Cependant, petit mouton oblige, je voudrais y revenir à contre-courant de la marée dominante. Ce qui n’est pas sans risques, tant ce terrain s’avère miné à l’extrême – aux extrêmes, pour être plus précis. Donc, vendredi matin, dans le poste (France Culture), j’entends Laurent Joffrin (du Nouvel Obs, qui fait sa couverture sur qui ?) résumer l’affaire à sa façon, selon son habituel ton débonnaire, frappé au coin du bon sens et parfois de la courte vue. Ainsi : « Dieudonné, lui, a la haine des Juifs. Pourquoi ? Comme ça. Qu’est-ce que les Juifs ont fait à Dieudonné ? Rien, évidemment, ils s’en foutent […] Ils ont protesté quand Dieudonné a fait un sketch antisémite. C’est ça le crime initial. » n-obs-dieudonneOn dira qu’en quatre minutes de chronique, on peut à peine plus finasser qu’en cent quarante signes sur Twitter… Pas une raison pour sauter à pieds joints sur des questions fondamentales qu’appellent des sujets de société fondamentaux. Et Joffrin enjambe allégrement la faille de sa courte pensée : « Dieudonné, lui, a la haine des Juifs. Pourquoi ? Comme ça. » Il minimise en fait, tout en y recourant, l’importance de cet adverbe fondamental : pourquoi ? N’est-ce pas le sel-même du journalisme et, au delà, de toute soif de comprendre. Alors : pourquoi Dieudonné a-t-il la haine des Juifs ? Pourquoi l’antisémitisme ? Qu’est-ce qu’ils lui ont fait, les Juifs ? « Rien, évidemment » répond Joffrin. L’évidence, c’est bien le contraire du doute. Dès lors, tirons l’échelle, tout est dit. Et rien n’est dit, puisque rien n’est expliqué – dé-compliqué. J’aimerais passer un moment avec Dieudonné [Article documenté sur Wikipedia]. Sûrement pas pour lui faire la courte-échelle, mais bien pour lui poser quelques « pourquoi ? ». Des questions qui tourneraient autour de celle-ci, en effet fondamentale : Qu’est-ce qu’ils vous ont fait les Juifs ? Mais question que je me garderais de lui opposer au préalable comme une pique provocante. Il y a chez Dieudonné, bien sûr, « matière à creuser » : depuis son enfance, certes, et même depuis sa naissance, mère bretonne, père camerounais. Un métis, ce cousin du métèque. Un frustré sans doute, un révolté, voire un indigné, comme tant de jeunes peinant à se percevoir comme Français à part entière, à cause de la discrimination sociale et du racisme. À cause aussi de l’Histoire et du passé colonial dont il a fini par prendre fait et cause. Une prise de conscience qui l’a sans doute fondé dans son devenir d’humoriste – un rôle qui implique, pour le moins, un regard critique pouvant aller jusqu’à l’acidité et la méchanceté. De l’ironie à la haine, la voie est parfois étroite. Puis le succès de scène, l’adulation d’un public séduit, pas toujours « éduqué » car socialement marginalisé, réceptif aux idées courtes, pourvu qu’elles soient « drôles » ; son alliance pour la scène avec le juif Élie Semoun dans un duo politiquement « équilibré »; leur rupture ensuite ; ses déboires liés à ses dérives, puis la radicalisation dans laquelle le ressentiment tient lieu d’argument idéologique, à preuve cet « antisionisme » dont l’ambivalence d’usage (double dimension : historique et sémantique, dans un jeu perfide masquant sa nature antisémite) permet d’euphémiser le rejet des Juifs comme fauteurs universels, cause de tous les maux du monde des rejetés et surtout des frustrés. D’où le recours à l’antienne du « lobby juif, » puis à la théorie du Complot qui permet d’« expliquer bien des choses cachées et des mystères » et d’alimenter cette filandreuse notion de « système » qu’on retrouve aux extrêmes, gauche et droite, des idéologies. (Lire la suite…)


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérèglement de l'esprit, c'est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient, et non parce qu'on a vu qu'elles sont en effet. » Bossuet

  • Traduire :

    • Twitter — Gazouiller

    • Énigme

      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

      tcherno2-2-300x211

      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

    • montaigne

      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

    • « C’est pour dire » de Gérard Ponthieu, est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons : Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification (3.0 France). Photos, dessins et documents mentionnés sous copyright © sont protégés comme tels.
      Licence Creative Commons

    • « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

      « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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