On n'est pas des moutons

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Du harcèlement des femmes, de la question du pouvoir, de la sexo-politique

Et le harcèlement médiatique alors ? Oui, on n’est pas forcés de suivre le feuilleton… un peu quand même. Trop ! Quand on ouvre son poste, ses écrans, son canard et tout, ça dégouline de harcèlement sexuel. Les choses tendent à se calmer, alors que surgissent, heureusement, les questions de fond. Dont celle, et non des moindres, de la place de la femme dans les sociétés, ce marqueur de civilisation. Questions de fond, mais quelles réponses?

Cette affaire, il fallait bien qu’elle partît d’Hollywood pour atteindre un tel sommet spectaculaire. Le risque était, de ce fait, qu’elle demeurât dans la sphère du showbiz, dans l’entre-soi de ces vedettes soudain affectées à des rôles de néo-guerrières du sexe féminin, ayant débusqué le Diable en personne, symbole honni du porc à balancer. Mais non, ces happy few auront provoqué une révolution inattendue, à la manière dont les « bourgeois à talent » 1 avaient contribué à déclencher la Révolution française. N’avaient-ils, pour autant, profité des largesses de l’Ancien régime ? N’avaient-elles aussi, ces égéries du star-system, un peu trop joué avec le feu de leurs charmes qu’elles eurent – parfois (attention aux généralisations coupables) – la faiblesse de monnayer sur le marché des écrans, des scènes, de tous ces lieux du paraître ? La question peut sembler osée, provocante, dangereuse, en ces jours de l’ordre nouveau qui voudrait remettre les sexes davantage à leurs places.

Davantage, c’est le mot, qui relativise la portée du changement, selon les temps, les lieux, les mœurs. Ici même, il reste à inclure la femme, dans cette France « des droits de l’homme ». Quand par exemple – ce 31 janvier 2018, exactement – un avocat de meurtrier 2 de sa femme anticipe la défense de son client sur le registre d’une épouse « à la personnalité écrasante ». Ce serait alors lui la victime… Comment ne pas évoquer aussi les qualifications de « crime passionnel » pour atténuer pénalement les responsabilités des criminels. Oserait-on encore user d’un tel sophisme, maintenant que notre société se dirige peu à peu vers une réelle égalité des sexes ? Justement, c’est une direction, pas un état de fait établi, reconnu, pratique, « entré dans les mœurs ». D’ailleurs, comme souligné ci-dessus, les choses sont à relativiser selon les lieux, les époques et lesdites mœurs.

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Infantilisée de tous temps (ou presque) la femme, en particulier en terre d’Islam, peine à s’émanciper. (Ph. d.r.)

Ainsi, dans les régimes théocratiques ou, peu ou prou, sous la coupe des religions et de leurs clergés, la route reste à tracer ! Les progrès, quand il y en a, demeurent minimes – toujours bons à prendre, certes. Comme en Arabie saoudite, pays féodal, où les femmes (du moins celles de la société dominante) viennent d’obtenir de leurs tyrans mâles (par la grâce du prince mâle héritier…) le droit d’aller au concert… en restant sagement entre elles, certes. Elles peuvent aussi désormais apprendre à conduire les voitures – derrière la fente étroite de leurs burqas. Un début de progrès.

Ailleurs, dans au moins les deux tiers des pays du monde, les femmes continuent à avoir le droit de perpétuer l’espèce, de porter les enfants dans le dos en même temps que de l’eau sur la tête, ou des fagots pour le chauffage et la cuisine. Et le droit suprême de la fermer. « Que ne mettent-elles tout ça par terre ? » comme aurait dit Molière ! Si, pour parodier un célèbre prédicateur, la libération des femmes sera l’œuvre des femmes elles-mêmes, les hommes doivent tout de même se poser la question de leur dominance, interroger leur histoire, et cela depuis le paléolithique avec le passage du matriarcat des « chasseurs-cueilleurs » au patriarcat des débuts d’une civilisation agraire et marchande, prémices de l’agriculture intensive dont nous sommes les héritiers survivants et maladifs – ce dont nous n’aurons conscience qu’au début du XXe siècle ! Tandis qu’entretemps, dans ce « long temps d’une courte histoire », hommes et femmes auront perdu le lien commun qui les reliait aux mêmes joies vitales, une communion (qu’on me passe le mot, à prendre dans ses racines : union commune) avec la Terre. C’est la guerre désormais, celle qui, avant de tuer, éventre les sols comme un violeur la femme ; laboure dans la haine de la nature, son asservissement par la technique triomphante et, pour comble, la domination de l’homme par l’homme, de l’homme sur la femme. La survie sur la vie.

Réharmoniser les rapports homme/femme, quel plus beau, bref et impérieux programme ? Celui sans lequel toutes les Conférences des parties, de la COP 21 à la 2000e, resteront lettre creuse.

American Girl in Italy (Ph. Ruth Orpin) femmes-emancipation

« American Girl in Italy » est une photographie en noir et blanc de la photographe américaine Ruth Orkin prise en 1951. Elle représente une jeune femme élégante, Ninalee Allen Craig, marchant sur le trottoir d’une rue de Florence, sous le regard convergent d’une quinzaine d’hommes de tous âges en position de machisme ordinaire. Il s’agit d’une scène recomposée.

Re-prendre les rênes, pour les femmes, pour leur propre compte, pour leur vie… Cela présuppose qu’elles ont pu tenir un rôle déterminant dans l’histoire longue de l’homo sapiens, au moins à égalité dans la répartition des tâches, autant que dans la prééminence de la fonction maternelle – celle de donner la vie. Fonction plus magique encore que biologique, dont l’homme a pu se sentir dépossédé, au point de s’en plaindre auprès des divinités qu’il allait invoquer, après les avoir inventées… S’ensuivront bientôt les cohortes séculaires vouées aux dominations religieuses organisées, régentées par des textes sexistes et spécialement anti-féminins – les trois monothéismes ayant parachevé en « Loi du Livre », chacun le sien, cette condamnation de la Femme à la souffrance coupable.

C’est dire – en raccourci extrême – à quel point la rébellion féminine a pu – et peut encore – macérer sous la chape de la domination masculine. Aujourd’hui elle ressurgit dans un contexte de reconquête bien plus avancée – dans les sociétés occidentales surtout, où les femmes peuvent affirmer leur plus grande autonomie : biologique, sexuelle, économique, sociale, culturelle. La « femme moderne » a le vent en poupe. Ses représentations dans le Spectacle universalisé – en particulier dans la publicité – la montrent triomphante et dominatrice, mue par le désir, l’intelligence, l’affirmation. Cependant qu’elle demeure objet sexuel marchandifié, dûment tarifé – je souligne le terme –, avec acmé hollywoodien. Cinglant paradoxe : c’est là, dans cette Mecque de l’artifice filmé et friqué, que le scandale a jailli. Comme s’il avait soudainement manqué à « la femme archétypale » cette égalité sexuelle qui lui permettrait de mettre les hommes au tapis – l’imparable coup bas dans les génitoires (restons corrects…) L’un est resté KO, cloué au sol et voué aux gémonies mondialisées – l’Affreux, le Porc… Je n’irais pas jusqu’à le montrer innocent, non, mais naïf, con, …couillon quoi ! Car « la chose », comme le sexisme, n’était-elle pas aussi vieille que le monde des studios et surtout de leurs coulisses ? De ce thème, ils ont même fait un film, Promotion canapé (1990), selon une métaphore franchouillarde du harcèlement d’aujourd’hui.

Les mecs en rabattent donc 3. Certains même se rabougrissent, sous le poids d’une culpabilité remontant aux dernières générations. Comme pour la colonisation des ancêtres, certains pourraient se risquer dans la repentance. Des femmes s’engouffrent dans la brèche, à l’occasion se font castratrices – stade radical du coup de genou… Ce serait la réponse inversée à la violence subie, une continuation de la guerre. Et l’amour dans tout ça ? c’est-à-dire cette intelligence des cœurs, des corps, des esprits (dans n’importe quel ordre, et plutôt tous à la fois !) ?

Mais les femmes ont-elles le désir du pouvoir ? De quel pouvoir s’agit-il ? Parle-t-on de la domination sur l’autre, ou seulement de l’affirmation de soi selon ses propres désirs ? Autant de questions sexo-politique par excellence et, en particulier celle, précisément, de la dissolution de la question du pouvoir ! C’est-à-dire de la domination des uns par les autres. Qu’en est-il plutôt des impératifs de coopération, de solidarité, d’entraide, d’empathie et aussi de coévolution comme on dit de nos jours ? Celles invoquées depuis plus d’un siècle par des penseurs positivement engagés 4 Les « revanchardes du harcèlement » n’en sont pas, semble-t-il, à vouloir pacifier la lutte des sexes – pas plus que la lutte des classes n’a généré la paix sur terre. Il y a lutte, certes, mais doit-on s’y complaire ? Ou chercher d’autres voies, vers la recherche de solutions plutôt que la perpétuation des problèmes.

« Les femmes » ne sauraient constituer une entité, pas plus que « les hommes ». Les généralisations qui s’affrontent finissent dans des impasses. Comment en sortir ?

Notes:

  1. Expression qu’affectionnait l’historienne Madeleine Rebérioux †.
  2. « Présumé meurtrier», qualificatif de rigueur légale. Même si la procureure déclare : « Cela ne fait aucun doute, il y a bien eu meurtre », on n’en connaît pas l’auteur tant que la Justice n’aura pas « tranché », si on ose dire.
  3. Là encore, il y a lieu de relativiser… Des millénaires de mâlitude dominante ne sauraient s’évaporer du jour au lendemain… Voir ici par exemple.
  4. Formule générale pour évoquer, entre autres et pêle-mêle, Pierre Leroux, Charles Darwin, Piotr Kropotkine, Émile Durkheim, Léon Bourgeois, Jean Piaget… – que des mâles pensants, relayés à leurs manières, c’est-à-dire autrement par les Christine de Pisan, Olympe de Gouges, Louise Michel, Simone de Beauvoir, et toutes leurs descendantes.

« L’émission politique ». Comment peut-on être mélenchoniste ?

Ah ! ah ! monsieur est mélenchoniste ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être mélenchoniste ? » J’ai tout de suite pensé à Montesquieu et ses Lettres persanes. Je venais de voir, atterré, (en repasse, car jeudi soir je me sentais mieux avec des amis que devant la télé) le passage de « L’émission politique » [France 2] dont l’invité était Jean-Luc Mélenchon – le « tribun du peuple » comme il s’est autoproclamé 1 Voyez ou revoyez ce passage consacré au Vénézuela. Bien sûr, les plus intégristes, comme leur maître, vont me reprocher ce choix. Ce fut la défense par l’attaque de l’Insoumis. Mais voyons cet extrait d’une dizaine de minutes :

Cette séquence étant montrée et vue, je repose ma question : « Comment peut-on être mélenchoniste ? » Dites-moi, mes amis mélenchonistes (car j’en ai encore), comment pourriez-vous justifier : l’agressivité, la mauvaise foi, la fixité idéologique (pléonasme), la malhonnêteté intellectuelle, la goujaterie 2 ? Je ne veux pas m’étendre à analyser ce qui me semble sauter aux yeux d’un spectateur normalement attentif et de bonne foi. J’exclus donc à l’avance les dévôts de la France insoumise, venus à l’émission faire la claque à leur idole tels des fans du showbiz. À l’image de l’auteur de ce tweet :

✔@thomas_guenole « J’apprends à l’instant que «l’historienne» face à @JLMelenchon sur le #Venezuela est en fait une ex-banquière macroniste. A @France2tv: en résumé, vous devriez avoir honte. 23:4830 nov. 2017 »

Réaction typique de rejet de toute discussion, du procès d’intention, des pratiques staliniennes et leurs avatars castristes et chavistes. Mélenchon a ainsi tenté la diversion vers l’Arabie saoudite. Il lui faut, en effet, mobiliser bien des contrefeux pour justifier ses affinités passées ou actuelles avec les Poutine, Ahmadinejad et autres autocrates chinois. Tous ces bienfaiteurs de l’humanité. Tandis que l’Insoumis en chef désigne son ennemi suprême, cause de tous les maux de la Terre, l’impérialisme américain. Comme Georges Marchais dans les années 80, en moins drôle – c’est dire.

Notes:

  1. Voir Mélenchon, l’homme qui ne plantait rien (ou qui plantait tout). Voir aussi sur « C’est pour dire » en tapant « Mélenchon » dans la case de recherche.
  2. Doublée de mépris lorsqu’il tourne ostensiblement le dos à son interlocutrice – « je rangeais mes papiers » !

De Socrate à Lidl, Free et autres Macron, un peu de philosophie politique à l’usage improbable de nos gérants

C’est un peu comme une urticaire : ça me démange de partout… sans savoir au juste d’où ça vient. Je parle de cette « actu », drogue journalistique à haute accoutumance. S’en défaire, une gageure. Sortie par la porte, la revoilà par la moindre lucarne, facteur de stress, de manque. Que faire ? comme disait l’autre. Sentiment d’impuissance contre désir d’agir. Comment ? Alors je cause, je me cause, je cause ici en écrivant, comme dans un journal, un autre, pas celui du métier d’informer – enfin d’essayer. Donner une forme à cette réalité du monde qui semble s’effilocher par tous les bouts. Pour parodier Nougaro, « est-ce moi qui vacille, ou la terre qui tremble ? » Le fait est que j’ai bien du mal à prendre ladite « actu » par un bout, sans être rattrapé par un autre ; sans donner dans la dispersion… Je connais un type qui a écrit L’Homme dispersé, un roman documenté. À l’image de notre monde, au bord de l’éclatement.

Les optimistes espèrent, ils croient : on trouvera des solutions, c’est le sens du progrès : la technologie, ses miracles, la Lune, Mars. L’Homme s’en sortira, trop génial. Les pessimistes analysent, pensent : c’est cuit pour le bipède sapiens (mal)pensant, l’homo faber (mal)faisant ; il s’est mis la corde au cou, celle de l’economicus. Gloire au « plus », encore « plus », toujours « plus ».

Ils auront trait la vache Terre jusqu’à sa dernière goutte de « plus » ; elle, elle s’en remettra, depuis le temps qu’elle s’accommode des cataclysmes – dont elle naquit. Mais ses habitants, locataires arrogants, vils profiteurs, exploiteurs éhontés, fiers imbéciles. Ils ont oublié, ou jamais su, qu’ils ne faisaient que passer ici-bas, suspendus au viager d’une vie brève, aléatoire. À ce sujet, « vu à la télé » l’enquête de Cash investigation (France 2) sur les esclavagistes modernes à l’œuvre chez Lidl et Free, deux casseurs de prix de la bouffe et du téléphone. Rois de la « petite marge », ils font galérer leurs salariés, maltraités comme des bêtes de somme, méprisés, sermonnés, engueulés, usés et finalement jetés comme des déchets à la poubelle de Pôle emploi, aux frais de la collectivité. On connaît la musique : « Privatiser les bénéfices, mutualiser les pertes », rengaine capitaliste. Marx n’y pourra rien, tout juste figurant de cinéma (un film vient de sortir sur le père du Manifeste communiste ; signe des temps désespérés car nostalgiques).

Retour à l’envoyeur.

Ils sont là, les prolétaires d’aujourd’hui, comme dit à sa façon Xavier Niel, le multimilliardaire patron de Free : « Les salariés dans les centres d’appels, ce sont les ouvriers du XXIe siècle. C’est le pire des jobs. » Au moins sait-il de quoi il parle. Mais il n’a pas voulu parler dans le poste ; pas davantage sa chargée de com’ – le comble ! –, laissant la corvée à un chef de régiment bien emmerdé, probablement aussi faux derche qu’intraitable « manager ». Tous ces pions néfastes ne jurent que par le « manag’mint », ont été biberonnés aux mêmes évangiles productivistes. Comme l’autre de chez Lidl, qui aura dû en tuer des comme lui avant de recevoir l’onction du pouvoir par la schlague. Il est là comme un mioche pris les doigts dans la confiote, minable rouage d’une machine à « faire du cash », en rêvant que d’autres machines éliminent totalement les travailleurs – pourtant déjà robotisés. Ah, que viennent enfin les temps bénis de la robotisation totale, totalitaire ! « 1984 » en vrai et en pire.

Certes, chacun peut toujours aller chez Lidl ou chez Free – entre autres exploiteurs de choc – pour gagner trois euros six sous. À quel prix ? Ils ne pourront plus ignorer ce que recouvre la question – enfin si, ils pourront toujours se voiler la face. 1

À ce propos, et dans la rubrique « ONPLG », On n’arrête pas le progrès 2, les femmes saoudiennes vont être autorisées par leurs princes à conduire. Elles vont pouvoir prendre le volant – mais restent astreintes au voile intégral. L’inverse eut été plus libérateur. Chacun ses hiérarchies de valeurs.

Le procès de Socrate

Le procès de Socrate. Sur les 501 juges, 280 votent en faveur de la condamnation, 221 de l’acquittement.

Justement, côté valeurs, comment ne pas saluer les quatre émissions, cette semaine, des Chemins de la philosophie (France Culture) consacrés à Socrate, spécialement à son procès et à sa mort ? La condamnation du philosophe grec (470399 avant notre ère) demeure un sujet de discussion à la fois philosophique et politique. Adèle Van Reeth, l’animatrice des Chemins, mène au mieux l’« instruction » à partir des chefs d’accusation ainsi libellés : « Socrate enfreint la loi, parce qu’il ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la cité, et qu’il introduit d’autres divinités nouvelles ; et il enfreint la loi aussi parce qu’il corrompt la jeunesse. Peine requise : la mort. »

Si le débat garde toute son actualité, c’est parce qu’il pose de nombreuses questions concernant le droit et la loi, la citoyenneté et la démocratie, la liberté et la philosophie – tout comme la religion et le libre-arbitre. De ces quatre heures passionnantes, il apparaît, pour le dire vite et vulgairement, que Socrate fut un emmerdeur suprême, un gêneur politique qui claquait le bec aussi bien à ceux qui prétendaient savoir qu’aux sophistes, embobineurs filoux, aux politiciens, poètes, gens de métier renvoyés à leur ignorance – comme la sienne propre… Socrate sait… qu’il ne sait rien. Ce qui est impie ! En effet, ne pas savoir revient à ne rien croire, pas même les dieux !

Autre question, et non des moindres, posée par Socrate et sa condamnation : celle de la démocratie. Le philosophe était très critique à son sujet ; il lui reprochait notamment de faire la part belle aux opinions, et ainsi de figer l’examen des faits et l’exercice de la pensée libre. 3  Sa philosophie politique se situait entre mépris de la majorité et amour des lois, y compris celles qui le condamnaient : plutôt subir l’injustice que la commettre…

Socrate Athènes

Socrate, devant l’Académie, Athènes © gp

Reste la « corruption de la jeunesse »… Concerne-t-elle l’enseignement du maître – lui qui se disait n’avoir jamais été maître de qui que ce soit, qui enseignait en déambulant, professant le « Connais-toi toi-même » 4 car le savoir est en soi, passe par soi-même, et la sagesse se transmet par l’échange, la discussion. On avança aussi ses attirances pour les beaux jeunes gens, lui, le laideron… Pédophilie socratique ? en des temps où la pédérastie effarouchait peu, semble-t-il… Il est plus probable que la perversion en question portait d’abord sur le contenu subversif de l’enseignement. 5

Voilà qui nous emmène loin de Lidl et Free… Loin ? Que nenni ! Socrate rappelle au sens de la vie qui, de nos jours, se trouve accaparé par les obligations de la survie. Se tuer à gagner sa vie – formulation ancienne (mai 68…) du « burn out ». Plus-plus-plus : subir les indécentes pubs, sur les radios publiques, qui font chatoyer les charmes du productivisme, le privilège de « vivre les samedis comme des lundis » ! Le travail renoue plus que jamais avec son origine latine : tripalium, engin de torture à trois pieux… L’économie vulgaire commande. Les possédants et affairistes télécommandent les gouvernants – qui n’en sont plus depuis si longtemps, depuis 1983, pour en rester à nos horizons, quand Mitterrand s’est converti à la religion libéraliste.

Gouverner suppose un gouvernail, un cap, des directions, des idées, et tant qu’à faire des idéaux. Nos rameurs de la finance et du bizness ne sont plus que de sinistres gérants, tout comme ceux de Lidl et de Free, qu’ils vénèrent et imitent jusque dans leur arrogance inculte. De petits boutiquiers derrière leur caisse enregistreuse, tenant un pays comme une épicerie. La Santé, combien ? Ah ? trop cher ! On rabiote. L’impôt sur la fortune ? Trop élevé, incitant à l’évasion fiscale ? On va arranger ça. La formule magique reste inchangée : les pauvres ne sont pas riches, mais ils sont si nombreux que leur prendre un peu, rien qu’un peu, ça rapporte beaucoup beaucoup.

Je parlais, au début de ma dérive, du partage binaire entre optimistes et pessimistes. Reste les réalistes, ou ceux qui s’essaient à donner du sens au réel, tel qu’ils le perçoivent. Exercice très instable d’équilibriste. Casse-gueule ! Arrêtons là pour aujourd’hui.

Notes:

  1. On peut revoir l’émission ici.
  2. En taxi, pris dans un embouteillage, l’écrivain Alexandre Vialatte, s’entendant dire par son voisin la sentencieuse phrase, lui réplique : « Non, il s’arrête tout seul ».
  3. Pléonasme aurait ironisé Jules Renard, comme dans son Journal : « Libre penseur. Penseur suffirait. »
  4. Prolongé par Nietzsche : « Deviens ce que tu es ».
  5. « Mélétos, tu m’accuses de pervertir la jeunesse. Sans doute nous savons ce qui constitue la perversité des jeunes gens. Nomme-s-en, si tu connais, qui, pieux d’abord, sages, économes, modérés, tempérants, laborieux, soient devenus par mes leçons, impies, violents, amis du luxe, adonnés au vin, efféminés ; qui enfin se soient livrés à quelque passion honteuse.

    – Oui, repartit Mélétos, j’en connais que tu as décidés à suivre tes avis plutôt que ceux de leur père, de leur mère.

    – J’avoue, répliqua Socrate, qu’ils ont suivi les avis que je leur donnais sur l’instruction morale de la jeunesse. C’est ainsi que pour la santé nous suivons les conseils des médecins plutôt que ceux de nos parents. Vous-mêmes Athéniens, dans les élections de généraux, ne préférez-vous pas à vos pères, à vos frères, à vous-mêmes, les citoyens jugés les plus habiles dans la profession des armes ?

    – Tel est l’usage, repartit Métélos ; et le bien général le demande.

    – Mais, ajouta Socrate, toi Métélos, qui vois que dans tout le reste les plus habiles obtiennent préférence et considération, explique comment tu peux solliciter la mort de Socrate, précisément parce qu’on le juge habile dans une partie essentielle, l’art de former l’esprit. »

    XénophonApologie de Socrate, pp.726727


Maître Eolas. La République à 35 euros (l’Anarchie n’est pas en prime…)

Informé par un ami 1 d’un billet de blog au titre alléchant : « La République vaut-elle plus que 35 euros ? », je tombe sur le fameux blog de « Maître Éolas », Journal d’un avocat — Instantanés de la justice et du droit.

La République. Ange-Louis Janet (18151872) © Musée Carnavalet

LEolas en question semble être désormais le plus connu des avocats anonymes… Ne voulant pas mêler liberté de jugement et affaires professionnelles, il s’abrite derrière ce pseudonyme, lequel nous dit Wikipédia, vient du mot gaélique irlandais eolas qui signifie « connaissance, information. » Que voilà une bonne référence ! Aussi n’est-il pas étonnant que cet homme de droit s’en prenne si souvent à la presse, grande pécheresse dans son propre domaine. D’où cet exergue, qui rejoint mon credo : « Qui aime bien châtie bien. Et la presse, je l’aime très fort. » Pour le coup, Eolas s’en prend à un édito de L’Opinion. 2

Voici les faits, remontant à 2016, tels que repris de la plume (alerte et à l’occasion cinglante) d’Eolas :

« Sébastien X. est l’heureux propriétaire d’un lot dans le Lot, sur lequel se trouve une maison d’habitation et un garage. On y accède par un portail donnant sur la voie publique, par lequel une automobile peut passer afin de rejoindre le garage. Le trottoir devant cet accès est abaissé, formant ce que l’on appelle une entrée carrossable et plus couramment un bateau.

« Un jour, mû par la flemme ou peut-être parce qu’il ne comptait pas rester longtemps chez lui, peu importe, Sébastien X. a garé sa voiture devant l’accès à sa propriété, au niveau du bateau. “Que diable, a-t-il dû se dire, je ne gêne pas puisque seul moi ai vocation à utiliser cet accès. Or en me garant ainsi, je manifeste de façon univoque que je n’ai nulle intention d’user de ce dit passage”. Oui, Sébastien X. s’exprime dans un langage soutenu, ai-je décidé.

« Fatalitas. Un agent de police passant par là voit la chose, et la voit d’un mauvais œil ; sans désemparer, il dresse procès-verbal d’une contravention de 4e classe prévue par l’article R.41710 du code de la route : stationnement gênant la circulation. Sébastien X., fort marri, décide de contester l’amende qui le frappe, fort injustement selon lui. »

Il s’ensuit que le Sébastien X. dépose une requête, à laquelle le juge de proximité de Cahors fait droit et le relaxe, au motif “qu’il n’est pas contesté que l’entrée carrossable devant laquelle était stationné le véhicule de M. X. est celle de l’immeuble lui appartenant qui constitue son domicile et dessert son garage, et que le stationnement de ce véhicule, sur le bord droit de la chaussée, ne gêne pas le passage des piétons, le trottoir étant laissé libre, mais, le cas échéant, seulement celui des véhicules entrant ou sortant de l’immeuble riverain par son entrée carrossable, c’est à dire uniquement les véhicules autorisés à emprunter ce passage par le prévenu ou lui appartenant”.

Mais voilà-t-il pas que le représentant du ministère public, « fin juriste » selon Eolas, dépose un pourvoi en cassation. Et la cour, en effet, a cassé. Ledit jugement s’est trouvé annulé.

Alors, se demande goulument l’avocat : « Pourquoi la cour de cassation a-t-elle mis à l’amende ce jugement ? Pour deux séries de motif dont chacun à lui seul justifiait la cassation. »

À partir de là, puisque je ne vais pas recopier la longue autant qu’argumentée et passionnante plaidoirie de l’avocat, je vous invite à la lire directement ici.

Pour ma part, non juriste, je m’en tiendrai à quelques réflexions sur ce qu’on appelle « l’État de droit » et qui pose des questions essentielles, non seulement sur la République et la démocratie mais plus généralement sur l’état de la société, donc sur les comportements individualistes ou communautaristes.

L’usage de l’automobile et, en général, de tous les engins à moteur, dévoile le reflet hideux des comportements humains – à l’humanité relative, spécialement dans les villes, en dehors de toute urbanité… C’est en quoi cet article de Maître Eolas revêt son importance politique, voire idéologique et philosophique. Il pose en effet – depuis son titre, « La République vaut-elle plus que 35 euros ? » –  la question du bien commun, censé être codifié et conforté par la Loi. Cette Loi (avec majuscule) si souvent bafouée, par des hors-la-loi dont notre société a bien du mal à endiguer les flots : manque de prisons, qui débordent, de juges, de policiers. On manque plus encore, avant tout, d’esprit civique – ce que George Orwell, sous l’expression décence commune, définissait comme « ce sens commun qui nous avertit qu’il y a des choses qui ne se font pas ».

Non, ça ne se fait pas, enfin ça ne devrait pas se faire de :

– Se foutre du code de la route, spécialement des limitations de vitesse et mettre ainsi des vies en danger ; causer un boucan infernal avec son engin à moteur ; jeter les ordures n’importe où ; incendier poubelles et voitures ; insulter quiconque par des propos agressifs et racistes 3 ; barrer des rues pour empêcher l’accès de la police dans des « territoires perdus de la République » 4 Liste non exhaustive !

Mais ça ne devrait se faire non plus que :

– Près de la moitié des richesses mondiales soit entre les mains des 1 % les plus riches, tandis que 99 % de la population mondiale se partagent l’autre moitié, tandis que 7 personnes sur 10 vivent dans un pays où les inégalités se sont creusées ces 30 dernières années. (Rapport Oxfam, 2014).

– … Et que les riches continuent à s’enrichir et les pauvres à s’appauvrir…

L’État de droit, certes, implique la primauté du droit sur le pouvoir politique, de sorte que gouvernants et gouvernés, doivent obéir à la loi, tous étant ainsi égaux en droit. En droit. Pour le reste : on comptera sur les talents, la chance, et surtout la « bonne fortune »… Rien à voir avec le degré de démocratie d’un régime ! Où serait alors le « monde commun » entre les nouvelles élites de l’industrie, du commerce, de la banque, des arts, du sport et de la politique ? – cette nouvelle aristocratie, à l’hérédité financière et aux revenus éhontés, injurieux.

État de droit, ou État de travers ? Par delà le désordre économique facteur de misère 5, c’est l’ordre symbolique du monde – celui de la justice et du bien-être par le « progrès » tant vanté – qui se trouve gravement atteint et accentue le ressentiment général et la malveillance des laissés pour compte. Tandis que les démagogues de tous poils se rengorgent sous de grandes envolées égalitaristes, accusant l’État et ses « élites », dénonçant les démons, les complots, le « système ». Ce qui revient à désengager le citoyen de sa propre responsabilité – ce qui, il est vrai, postule sa liberté.

À ce stade, on ne peut ignorer l’autre responsabilité, celle des gouvernements, dont elle questionne leur forme et leur légitimité. Cette notion de l’État de droit, si elle fonde la République en tant que démocratie théorique, se voit confrontée à l’État tout court. Certains courants anarchistes y ont vu et continuent à y voir le mal absolu. D’autres, plus philosophiques que dogmatiques, ont su poser les principes de fond. Ainsi Proudhon quand il écrit : « La liberté est anarchie, parce qu’elle n’admet pas le gouvernement de la volonté, mais seulement l’autorité de la loi, c’est-à-dire de la nécessité », ou encore « L’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir ». Ou Élisée Reclus : « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre. »

Au fond, on n’est pas loin de l’affaire du stationnement illégal si finement analysé par Maitre Eolas. Partant d’une amende à 35 euros, dénoncée par un journaliste surfeur et démagogue 6, on en arrive à embrasser la complexité d’un tout historique et philosophique, dont les fondations datent de l’Antiquité grecque et romaine, tandis que l’édifice entier demeure sous échafaudages, plus ou moins (in)stable, selon le rapport incertain entre bâtisseurs et démolisseurs – ce qui constitue l’Histoire.

Notes:

  1. Merci Daniel !
  2. Média économique d’inspiration libérale, pro-business, européenne.
  3. Roulant à vélo dans les quartiers Nord de Marseille, je me suis fait traiter de « sale pédé » et menacer de cassage de gueule par un Noir haineux [c’est un fait] en bagnole, vociférant parce qu’empêché de me passer dessus dans une rue étroite !
  4. Je parle de ce que je connais : à Marseille, quartiers Nord encore, cité de la Castellane pour être précis : des guetteurs au service de trafiquants de drogue sont postés en permanence et une rue (au moins) est obstruée par des blocs de pierre et des chariots de supermarché. Lire sur ces questions La Fabrique du monstre, une enquête à Marseille de Philippe Pujol, sur ce qu’il appelle « les malfaçons de la République française » (Ed. Les Arênes)
  5. Voir L’économie, cette mythologie déguisée en « science »
  6. Le titre de son article taclé par Eolas : « Stationnement interdit » ou Kafka au volant. La chute du papier est évidemment du même tonneau libéraliste : « Il y a, finalement, plutôt de quoi en pleurer de rage. Que disait Pompidou, déjà ? Ah oui : « Arrêtez donc d’emmerder les Français ! »

    Et vive l’anarchie ! – au mauvais sens du mot, évidemment.




Président. « Dieu est avec nous » : pourvu qu’il ne nous oublie pas !

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© faber — 2017

Le jeune homme bien élevé s’est élevé au sommet. Il lui a fallu un beau culot, une confiance en soi confinant à un état supérieur, à une quasi-mystique. Ce regard bleu et droit recèle de l’élan, une foi, pour ne pas dire une certaine transcendance, ingrédients indispensables à tout conquérant du pouvoir. Vertu virile, donc plutôt mâle, qui sied moins aux dames – l’Histoire en témoigne, jusqu’à ses rares exceptions. Dans cette catégorie restreinte, son opposante en aura sans doute trop démontré dans sa mâlitude, là où elle n’a pas su / pu jouer dans une finesse plutôt accolée à la féminitude. Nous sommes là, pour une part, dans les stéréotypes du genre – mais pour une part seulement, sinon qu’en serait-il de nos précieuses différences femme / homme et de « celles-zé-ceux » du nouvel élu ?

Certes, je préfère avoir ici taillé ce portrait que celui de sa concurrente (qui a bien propulsé son adversaire en tant que repoussoir…) Nous n’en sommes pas quittes pour autant : dix millions d’électeurs ont voté pour l’extrême-droite ! Cette banalisation « du mal » recouvre le délabrement d’un «système» ignorant les inégalités criantes et nourrissant les extrêmes. Le cri ne serait-il donc pas encore assez puissant qu’il faille attendre le prochain coup ? Pour m’en tenir à ma zone géographique, en PACA et en Corse, l’extrême-droite a recueilli la plupart du temps un vote sur deux ! Même à Vitrolles où ils avaient pourtant déjà « essayé » les Mégret (1995), avec le désastre qui s’ensuivit ! Et malgré – ou à cause – les deux mandatures socialistes suivantes… Tel est le défi, probablement ultime, qu’aura à relever le nouveau président : redonner un contenu à ce qu’on appelle encore la République – en marche, ou en phase terminale.

Il l’a donc remporté, ce valeureux guerrier, ambitieux, volontariste et vainqueur. Ne le surestimons certes pas, sans pour autant nier cette farouche puissance de combattant, quelque chose de nietzschéen chez ce gosse de nantis, nanti lui-même de cette volonté de puissance rarement fournie avec la « cuiller d’argent » de la naissance – et qui fait les chefs autant que les tyrans.

Le beau gosse, de surcroît, a aussi connu la grâce de la Providence, ça ne s’invente pas : ainsi s’appelle ce bahut catho jouxtant la Cité scolaire d’Amiens, lycée public où j’ai passé mon bachot. Nous ne risquions donc pas de nous croiser, indépendamment de nos âges respectifs : les grilles de cette maison jésuitique en pierre de taille tenaient hermétiquement de murs de classes.

Le nouvel élu, jamais autrement élu, et cependant élu « des dieux » : celui du catholicisme « providentiel », depuis le collège même ; celui du protestantisme du philosophe Paul Ricœur auprès duquel il dit d’être frotté ; celui, plus matérialiste, de l’héritage familial – parents médecins qui lui offriront au Touquet la villa du couple (estimée à 1,4 millions d’euros, financée également par Brigitte, l’épouse et héritière des renommés chocolatiers amiénois).

Catho, proto, friqué… Le jeune homme a beau être héritier – on ne choisit pas ses origines – il a aussi du talent, quatrième pilier de son édification. D’abord de l’entregent – c’est-à-dire cette forme appliquée de la séduction –, qui propulse notre Rastignac picard vers les temples du pouvoir : Sciences Po’ 1, l’ENA, à défaut de Normal Sup’ où il a buté par deux fois. Ces formalités accomplies, il n’est pas bien difficile de frapper aux portes des banques et, tant qu’à faire, chez celle de Rothschild, la plus emblématique, voire caricaturale : frac, haut de forme et cigare…

Pour le « reste », quelques coups de piston – Minc, Attali, Hollande, etc. – et hop ! voilà comment se fabrique, ou se révèle, un « Imanou El » qui en hébreu veut dire « dieu avec nous » – tant qu’à faire.

Notes:

  1. Comme pour l’économie, hisser la politique au rang de science m’a toujours fait marrer !

Macron ou Le Pen ? Entre deux maux, il faut choisir le moindre 

Par Serge Bourguignon, simple citoyen
onreflechit@yahoo.fr

Je suis effaré par tous ces gens, y compris des gens que j’aime et j’estime, qui croient dur comme fer que Macron et Le Pen, c’est pareil. Et je suis encore plus effaré par ceux pour qui Macron, c’est pire que Le Pen ! Aurait-on atteint le degré zéro de la conscience politique ?

La soupe néolibérale, je ne la goûte guère. Elle détraque toujours plus notre bonne vieille Terre et ses habitants, en particulier nous autres les z’humains. Il n’est pas inutile de le rappeler. Mais j’aime encore moins la soupe FHaine, qui me fait vomir et qui hélas ! rencontre tellement d’écho aujourd’hui dans notre France : la candidate néofasciste (j’ai bien dit néo) a obtenu bien plus de voix que son père en 2002. Si la façade a été rénovée pour être plus «présentable», la réalité empiriquement observable n’est pas belle à voir. Ce parti reste un ramassis de pétainistes et le soi-disant gaulliste Philippot y est minoritaire. La gestion des municipalités FN est inquiétante, il y a beaucoup de témoignages à ce sujet pour qui veut savoir. Et n’oublions pas que l’amère Le Pen a participé au bal de l’extrême droite européenne le 27 janvier 2012, jour du 67e anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz !…

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© Ph. Reuters. Cliquer pour agrandir

Le Monde28.01.2012
C’était son premier bal à Vienne, mais aussi l’occasion de resserrer ses contacts avec d’autres dirigeants de l’extrême droite européenne. La candidate du Front national à l’élection présidentielle française, Marine Le Pen, était l’hôte de marque, vendredi 27 janvier dans l’ancien palais impérial de la Hofburg, du fringant Heinz-Christian Strache, chef du Parti de la liberté (FPÖ), qui affiche son ambition de devenir chancelier d’Autriche. Avant de valser avec les étudiants «combattants», adeptes de duels virils au sabre, la présidente du FN, en longue robe noire, a dû attendre que les forces de police aient éloigné des milliers de manifestants décidés à perturber la soirée. […]
Le bal des corporations estudiantines à Vienne est toujours un événement controversé. Principal réservoir de cadres du FPÖ, les Burschenschaften (de Bursch, jeune homme) comptent environ 4 000 membres, engagés leur vie durant dans des fraternités dont les noms – Aldania, Vandalia, Gothia, Silesia – cultivent une germanité mythique. L’une d’entre elles, Olympia, est considérée comme proche du néonazisme. […]
Cette année, les polémiques étaient d’autant plus vives que l’organisation du bal coïncidait avec le 67e anniversaire de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz.

Le FN aujourd’hui se présente comme le défenseur du peuple français contre la technocratique Union européenne. Ce qui plaît dans ce discours anti-UE, c’est qu’il offre un bouc-émissaire facile aux électeurs, leur évitant par là-même la fatigue de penser à des problèmes complexes qui ne peuvent se résoudre d’un coup de baguette magique.  Il y a plein d’inconvénients à être dans l’UE, mais il y a aussi quelques avantages. Et si l’on en sortait, il y aurait certes quelques avantages, mais quand même pas mal d’inconvénients. Mais pour séduire le bon peuple, on simplifie les choses, on lui fait miroiter des solutions miracles.

Ce que ne font jamais  les idéologues (qu’ils soient anti- ou pro-UE, d’ailleurs), et ceux qui boivent leurs paroles, c’est la part des choses. Or la réalité est toujours multiple et contradictoire : la contradiction est l’essence même du vivant. Mais nous vivons à l’époque de l’ordinateur roi et de la pensée binaire, et dans le cirque électoral la réalité est très souvent gommée d’un effet de manche, sans jamais être appréhendée dans sa complexité.

Comment ne pas voir qu’il sera plus facile de s’opposer à Macron président qu’à Le Pen ? C’est la soi-disant proche du peuple Le Pen qui demandait l’interdiction des manifs pendant le mouvement d’opposition à la loi travail, et non pas le banquier Macron. Il serait donc sage de choisir le moins nocif.

Citoyennes, citoyens, encore un effort pour être réellement républicains !

Rappel : Res publica signifie la chose publique, qui appartient à tous.

S.B. (29 avril 2017)
onreflechit@yahoo.fr


Présidentielles. On n’a pas fini de rigoler (jaune)

J’ai même édité un timbre. Rien n’y a fait ! Un métier…

Je cède : tant de commentaires, analyses, supputations, etc. déversés depuis des mois… Et rien sur ma candidature, son échec, mon désespoir, mon dépit ! À désespérer de la merdiacratie. Ce néologisme-valise synthétise à merveille le dégoût politicien à l’encontre de la presse dans son ensemble – à l’exception toutefois du Figaro et de Valeurs actuelles. Il réunit aussi dans un même haut-le-cœur, Le Pen et Mélenchon, outrance et amertume, triste alliance de contraires.

C’est en fait sous la pression de mes innombrables fans 1 que je reprends ma plume délaissée sur ce blog depuis deux mois ! D’autres tâches m’avaient accaparé ; et puis, eh oui ! je n’ai pas réuni mes 500 signatures, pas même cinq… N’est pas Cheminade qui veut, ni Poutou, ni Arthaud, etc. Ni dieu, ni césar, ni tribun. Ainsi en étais-je resté à lInsoumis « qui ne plantait rien », en tout cas qui s’est planté, à pas grand-chose, il est vrai – à deux points de Le Pen. À quoi cela tient-il, une foirade en politique ? À un mot de trop, un dérapage verbal et fatal. Pour lui, son Alliance bolivarienne, au moment même où son camarade vénézuélien mettait Caracas à feu et à sang. Il a eu beau tenter de rattraper l’affaire avec un vague truc commercial guyano-antillais, ben non, le coup était bien parti. Pour le Marcheur, une ivresse de trop, celle du pouvoir qui monte à la tête d’un Rastignac si pressé, qui va devoir mâcher de la Rotonde comme l’autre avant lui avait dû bouffer du Fouquet’s pendant cinq ans.

À ce niveau, un trait de finesse s’impose. Dessin de Charb, Charlie Hebdo, 2016.

C’est dire si je compte m’obstiner à voter pour Elzéard Bouffier, qui plantait des arbres. 2 Rappel : mon candidat (à défaut de ma propre candidature…) est parrainé par un certain Jean Giono, un fada de Manosque, Alpes de Haute-Provence. Ce même Giono que ledit Mélenchon a insulté à la télévision, en direct, quand le comédien Philippe Torreton avait cru bon, écolo et généreux de lui offrir L’Homme qui plantait des arbres, dudit Giono : « [Un livre] fondamentalement immoral ! », avait tout aussitôt lancé Mélenchon. Quelle immoralité, bigre ? Celle de « cette histoire […] écrite pendant la guerre, et quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! » 3

Quoi qu’il en soit, les électeurs de Manosque, magnanimes ou indolents, n’en ont pas voulu au donneur de leçon va-t’en guerre : ils l’ont placé en tête à 22,5% des bulletins… Pour qui voteront-ils le 7 mai si leur préféré s’obstine dans le ni-ni ? Car, lorsqu’on lutte contre « le fascisme », est-il bien moral de ne pas s’engager, hein ? Or, voilà le «Tribun du peuple» soudain muet, mouché sur sa droite extrême, en appelant à la vox populi/dei de ses 450 000 aficionados.

Sans légende, et désormais légendaire.

Je rappelais en note, dans mon article précédent que, jusqu’à l’avènement d’Hitler, le Parti communiste allemand avait pour cible prioritaire le Parti social-démocrate ! Et on sait que l’Histoire peut bégayer – même si je ne saurais confondre lepenisme et nazisme. Les anathèmes simplistes et outranciers contre le Front national n’ont plus de prise ; ils sont même devenus contre-productifs en niant une réalité (certes accablante et déplorable) encore vérifiée par ces élections : le FN est confirmé comme premier parti « ouvrier » – plus précisément ceux des laissés pour compte, ceux que « les élites » ignorent ou méprisent, ceux que « le système » condamne, tout comme les « eurocrates » bruxellois et les « hordes d’immigrés ». Sous les outrances verbeuses et le rictus carnassier de la candidate, il y a « du vrai » qui atteint un citoyen sur cinq (et plus encore dans quinze jours…). Et elle tape juste, la frontiste, en filant droit à Rungis saluer comme Sarkozy « la France qui se lève tôt », à l’encontre de celle des couche-tard de la Rotonde… 4

Quant à l’effondrement de Hamon, il sonne certes le glas du PS, mais aussi d’un programme écologiste et utopiste. Dans cette France des 3540 heures, on ne doit pas oser désacraliser la valeur travail. 5 Ainsi ont voté les 387 citoyens de Fessenheim autour de leur vieille, dangereuse et nourricière centrale : les nucléaristes y font le plein, Fillon en tête, suivi de Macron, Le Pen et même Dupont-Aignant – Mélenchon et Hamon recueillant moins de 50 voix…

À propos de Dupont-Aignant, rendons lui grâce, avec ses petits 5 pour cent, de nous avoir à la fois épargnés la Le Pen en tête de gondole 6, et sauvés du spectre Fillon. Lequel,  avec « son air de curé qui a piqué dans les troncs » 7, n’était pas si loin du podium… On se console de peu. Mais on n’a pas fini de rigoler (jaune) car revoilà Sarko et sa bande d’embusqués prêts à dégainer pour le troisième tour. Le pire n’est jamais certain, dit-on par précaution.

Notes:

  1. Eh eh, le Jo !
  2. À moins, une fois de plus, d’un péril avéré…
  3. Voir mon papier sur le sujet.
  4. C’est au lendemain de ce premier tour que les producteurs de «viandes racées» lancent une saignante campagne de pub dans les médias… avec ce slogan fleurant sa terre pétainiste : «Initiez-vous aux plaisirs racés». Si la notion de race s’applique aux vaches, pourquoi plus aux hommes ?
  5. Surtout en improvisant bien laborieusement, c’est le cas de le dire, sur la question du revenu universel» !
  6. Il va se faire pardonner vite fait!
  7. Dézinguage en règle lancé sur France Inter par Charline Vanhoenacker, du « complot médiatique ».


Mélenchon, l’homme qui ne plantait rien (ou qui plantait tout)

Jean-Luc-Melenchon

[Ph. Gerhard Valck, 2015, domaine public]

De la mélasse présidentielle, que pourrait-il sortir de bon ? Qu’ajouter à cette triste question ? « C’est pour dire » n’avait donc rien à dire sur ce chapitre. Sauf  à le considérer sous la plume inspirée d’Eugène Pottier écrivant L’Internationale : « Il n’est pas de sauveurs suprêmes / Ni Dieu, ni César, ni Tribun ». L’air est aujourd’hui plutôt éventé, mais le message reste d’une navrante actualité. Ainsi m’est-il revenu l’autre soir (23/2/17) à la télé en regardant le spectacle monté autour de Jean-Luc Mélenchon. 1

Mélenchon, ce soir-là, n’a pas craint de se présenter comme « un tribun » et même comme « le tribun du peuple ». Oui : « Je suis le tribun du peuple », a-t-il renchéri, modeste… On sait l’homme porté à l’admiration de lui-même, qu’il clone à l’occasion par hologramme interposé, réussissant ainsi l’admirable synthèse du Spectacle à la fois politicien & technologique. « Miroir, mon beau miroir… », cette si vieille fascination égocentrique… De nos jours – à l’ère du tout médiatique – la conquête et l’exercice du pouvoir passent par la mise en spectacle du geste et de la parole, surtout de la parole. Il est significatif et cocasse que cette émission de France 2 s’intitule Des Paroles et des Actes

Tandis que la politique se résume au Verbe, à l’effet de tribune (pour tribuns…), un gouvernement peut se restreindre à un seul ministère, celui de la Parole. Cette pratique est, elle aussi, vieille comme le monde politique ; elle remonte même à la rhétorique des Anciens, qui l’avaient élevée au rang du discours philosophique. Disons qu’aujourd’hui, seul le discours a subsisté. Enfin, surtout le discours, parfois quelques idées. Aucun politicien n’y échappe, surtout pas les candidats à la présidence. Il peut être intéressant, voire distrayant, de lire entre les lignes des verbiages électoraux, d’en décrypter aussi les non-dits, à l’occasion exprimés par le corps – attitudes, gestes, tonalités.

À cet égard, la parlure de Hollande ponctuée, et même truffée de « euh… », s’avère tout à fait révélatrice de sa gouvernance à base d’hésitations, de doutes peut-être et de renoncements. 2 Celle de Mélenchon, elle, si elle ne manque pas de souffle, respire peu et ne s’autorise aucun silence. Pas de place pour le doute ou le questionnement dans cette parole péremptoire, définitive. Un propos souvent abrupt, cassant, dont son auteur prend parfois conscience ; alors, il tente de se reprendre par une pirouette, comme dans l’émission de jeudi : « Eh, on peut plaisanter, je suis méridional… il y a du Pagnol en moi ! » Ouais… Et du Giono aussi ?

Car Mélenchon doit se prouver en humaniste  3, ce qui ne lui semble donc pas si naturel… Voilà qu’arrive l’« invité surprise » – toujours dans la même émission –, le comédien Philippe Torreton  4 Or, il a apporté, pour l’offrir à Mélenchon, le livre de Jean Giono, L’Homme qui plantait des arbres. « [Un livre] fondamentalement immoral ! », lance tout aussitôt Mélenchon. Étonnement du comédien, qui s’explique néanmoins sur le sens de ce choix lié à l’urgence écologique, en lit un passage et se lève pour l’offrir au politicien du jour, que l’on relance : alors, quelle immoralité ? « L’immoralité, lance Mélenchon, vient du fait que cette histoire est écrite pendant la guerre, et que quand on lutte contre le nazisme on plante pas des arbres, on prend une arme et on va se battre ! »

L’ancien militaire – non : militant trotskyste, dirigeant de l’OCI (Organisation communiste internationaliste) de Besançon (197279 selon Wikipédia), a lâché sa leçon de morale, celle du politicien professionnel qu’il n’a cessé d’être – puisque c’est un « métier ». Et ainsi de reprendre, en les sous-entendant, les accusations vichystes et collaborationnistes à l’encontre de Giono. Lequel avait pris le fusil à baïonnette, enfin celui qu’on lui avait mis d’office dans les mains, dès janvier 1915, pour ses vingt ans, direction la Somme, Verdun, le Chemin des dames, où il n’est « que » gazé alors qu’il y perd son meilleur ami et tant d’autres. Choqué par l’horreur de la guerre, les massacres, la barbarie, l’atrocité de ce qu’il a vécu dans cet enfer, il devient un pacifiste convaincu. Jusques et y compris la seconde grande barbarie. En 1939, s’étant présenté au centre de mobilisation, il est arrêté et détenu deux mois pour cause de pacifisme (Il avait signé le tract « Paix immédiate » lancé par l’anarchiste Louis Lecoin). Durant la guerre, il continue à écrire et publie des articles dans des journaux liés au régime de Vichy. A la Libération, il est arrêté, mais relâché cinq mois plus tard sans avoir été inculpé. 5

J’en reviens à notre sujet, sans m’en être vraiment éloigné, je crois. En refusant de considérer pour ce qu’il est, le message profond – écologiste avant la lettre, humaniste et universel – de L’Homme qui plantait des arbres, pour placer sa parole moralisatrice, le patron de La France insoumise s’érige en Fouquier-Tinville du Tribunal révolutionnaire. Il tranche. Il se pose en garant du « pur et dur », lui que les guerres ont heureusement épargné, qui n’a pas eu à résister – l’arme à la main –, ni même à s’insoumettre. Lui qui, certes, connut les tranchées du Parti socialiste durant 32 ans (19762008) et, tour à tour, les affres du conseiller général de Massy (19982004), du sénateur de l’Essonne (20042010), du ministre sous Chirac-Jospin (20002002), du président du Parti de gauche (20092014), du député européen depuis 2009. Que de combats héroïques, à mains nues cette fois ! (Quelle belle retraite en perspective aussi, non ?)

Il en a usé de la dialectique, de la stratégie, de la tactique ! Il en a mâché de la parole verbale ! Tout ça pour rabaisser le débat politique à un calcul politicien minable. Pourtant, il l’assure :

– « À mon âge, je fais pas une carrière ; je veux pas gâcher, détruire ; j’ai de la haine pour personne ; il faut convaincre ! J’ai jamais été mélenchoniste ! [sic]

– Alors vous seriez prêt à vous retirer devant Benoît Hamon ?

Pourquoi pas lui ? J’ai 65 ans, je veux pas dilapider ! [re-sic]»

Alors Torreton, devenu pâle, semble jeter l’éponge. Non pas tant qu’il se soit dégonflé, comme il a été dit, de lui poser LA question pour laquelle il avait été l’« invité surprise ». Non, on dirait plutôt qu’il comprend alors que c’est cuit, que Mélenchon ne démordra pas, que sa « vocation », son « métier » c’est de s’opposer, de baigner dans ce marigot où il se complaît, où son égo enfle avec délice. Un demi-siècle de « métier » n’empêche pas, à l’évidence, de s’agripper à une puérile dialectique de cour d’école.

Et dès le lendemain de l’émission, il prétendait sans ambages ne pas se souvenir d’avoir parlé de rapprochement avec le candidat socialiste. « J’ai dit ça hier soir ? Je ne m’en rappelle pas ! » a-t-il assuré. À la sortie d’un déjeuner avec le secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, il a rejeté l’idée d’un rassemblement : « Ça n’a pas de sens aujourd’hui. De quoi parle-t-on ? Benoît Hamon dit qu’il propose sa candidature. Moi aussi. Si vous voulez que le programme s’applique, la meilleure des garanties, c’est moi ! » Ainsi, pour lui, la question d’un ralliement ne se pose même pas. « Non, faut pas rêver, ça n’aura pas lieu. D’ailleurs, personne ne le proposait », a-t-il asséné.

Le trotskyste est revenu au galop : « Faut pas compter sur nous pour aller faire l’appoint d’une force politique qui a du mal à remonter sur le cheval ». Aurait-il donc choisi « objectivement » l’option Marine Le Pen ? 6 Ira-t-il ainsi jusqu’à refuser toute collaboration avec ce qui reste de la social-démocratie, sous entendu avec Benoît Hamon, puisqu’investi par le Parti socialiste ? Ou encore, estime-t-il que Macron va l’emporter, que l’affaire est pliée et que sa planche de salut, par conséquent, réside encore et toujours dans les délices de l’éternelle opposition, dans un hors-sol en quelque sorte, à l’abri de toute impureté, de tout compromis.

Comme si la démocratie ce n’était pas l’art subtil des arrangements acceptables par le plus grand nombre – jamais par tous, évidemment. Comme si la vie même ne relevait pas en permanence de ses combinaisons complexes, ni blanches ni noires. La première – la démocratie – se compte en siècles, parfois seulement en années ; quelques semaines peuvent suffire à l’anéantir. La vie, elle, remonte à des millions d’années ; elle reste à la merci de la bêtise des humains.

Si je vote, ce sera pour Elzéard Bouffier, qui plantait des arbres.


En prime, le très beau film d’animation d’après le récit de Jean Giono, dit par Philippe Noiret, réalisé par Frédéric Back (19242013), Canada 1987. L’Homme qui plantait des arbres a remporté l’Oscar du meilleur court métrage décerné par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences de Los Angeles, aux États-Unis, le 11 avril 1988.

Notes:

  1. Je dis bien spectacle, au sens de Guy Debord et sa Société du spectacle (1967); c’est-à-dire au sens de la séparation entre réalité et idéologie, entre la vie et sa représentation. Dans ce sens la société est devenue « une immense accumulation de spectacles », prolongement de l’« immense accumulation de marchandises » énoncée par Marx dans Le Capital. Au « fétichisme de la marchandise » (et des finances), puis à celui du Spectacle, il y aurait lieu aujourd’hui d’ajouter, à la façon d’un Jacques Ellul, le fétichisme technologique.
  2. Sur cette adéquation idéale « paroles/actes », voir ici mon article de 2014 sur Jaurès.
  3. «Droit-de-l’hommiste», il est sans doute, car cela relève encore de la parole politique, différente du sens de l’humain. Je me garde d’aborder ici le chapitre de ses tropismes latinos envers Chavez et les Castro – sans parler de Poutine.
  4. De gauche, écologiste, il tient actuellement le rôle-titre dans La résistible Ascension d’Arturo Ui, de Brecht – que j’ai vue et appréciée il y a peu à Marseille ; pièce ô combien actuelle sur le fascisme présenté en l’occurrence comme « résistible »… espérons !
  5. Dès 1934, Giono avait affirmé un pacifisme intégral ancré en profondeur dans ses souvenirs d’atrocités de la Grande Guerre. Le titre de son article pacifiste publié dans la revue Europe en novembre 1934 « Je ne peux pas oublier » atteste de cette empreinte indélébile de la guerre dont il refuse toute légitimation, même au nom de l’antifascisme. Il affirme dans « Refus d’obéissance », en 1937, que si un conflit éclate, il n’obéira pas à l’ordre de mobilisation.
  6. Rappel : Jusqu’à l’avènement d’Hitler, l’objectif principal du Parti communiste allemand demeurait la destruction du Parti social-démocrate. Voir à ce sujet Sans patrie ni frontières, de Jan Valtin, implacable témoignage d’un marin allemand sur le stalinisme en action. Ed. J-C Lattès, 1975.


Aidons Mme Lagarde à aller se rhabiller !

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Cliquez sur l’image, vous n’en croirez pas vos yeux. Il y a deux ans, «Closer», ce magazine de la vulgarité totale, publiait sans barguigner, avec leurs coûts respectifs («environ»), les élégances vestimentaires de Madame FMI. Cette pauvresse – «au goût très sûr pour les belles choses (et on la comprend)» – ne craignait pas d’étaler ainsi une garde-robe estimée à : 2800 + 1800 + 5900 + 3500 = 14.000 euros. [Merci François Ponthieu pour cette archive hors de prix !]

L’ « affaire Lagarde »… Quelle affaire ? On n’en parle déjà (presque) plus. Ça tourne si vite, le monde, l’actu, l’ordinaire des choses. Et aujourd’hui encore, un autre nouveau tour du monde, un nouveau héros à la voile. Et puis un héros de la chansonnette qu’on retrouve mort. 1 Toutes ces questions fondamentales. Tandis que les négligences, les étourderies de Madame Lagarde, ça c’est de la broutille à 400 millions, juste une insulte au peuple, même pas tancée par la Cour de Justice [sic] de la République – qui prononce en l’occurrence un véritable déni de justice. Sinon, comment justifier à la fois une faute et une non-faute ?

Alors, quelle République ? Voilà comment ils la galvaudent – les Lagarde, les Cahuzac, les Tapie et tant d’autres – la « Chose Publique », Res Publica ; ces escrocs, ces brigands, ces bandits – et j’en passe ! Cette République considérée comme une traînée, sur laquelle on ne se retourne même plus, une gueuse pour maquereaux profiteurs (pléonasmes) prêts à la refiler aux autres proxos du FN déjà en piste, prêts à la recycler au Nom du Peuple, bien sûr, et même de la République !

Une pétition circule pour exiger « un vrai procès pour Christine Lagarde ». Plus de 200.000 signatures ont été recueillies [la signer ici]. C’est encore trop peu compte tenu de l’outrage à ce qu’un George Orwell appelait la décence commune.

Car nous sommes bien en l’occurrence dans l’indécence totale. Des images de plus en plus nombreuses circulent sur la toile, prenant le relais des mots qui s’étouffent dans la colère, comme les miens ici.

Voici un échantillon de ces photos et dessins qui expriment une révolte des esprits, signes peut-être avant coureurs de révoltes « tout court » qu’ils n’auront pas vu venir

Notes:

  1. Thomas Coville et George Michael, selon la Une du Monde. Je n’ai rien contre eux, je souligne juste un ordre des valeurs médiatiques.

Trente minutes pour « se brosser le cerveau »… et repenser la démocratie

David Van Reybrouck (Bruges, 1971) a étudié l’archéologie et la philosophie. Ce qui peut être utile pour aller au fond des choses et réfléchir. Et aussi pour passer à l’acte, geste plus rare. Surtout lorsqu’il s’agit de repenser la démocratie à l’heure où celle-ci se porte au plus mal, en particulier là où elle est censée gouverner – ce verbe qui a donné le mot gouvernail… On le déplore, hélas, dans les cirques électoraux qui achèvent de discréditer le spectacle politicien, en Europe comme aux Etats-Unis.

En 2011, David Van Reybrouck lance le G1000, un sommet et une organisation de citoyens qui sert maintenant de plate-forme d’innovation démocratique en Belgique. Il y promeut la démocratie délibérative – ou participative. L’idée n’est pas neuve – elle remonte même à la Grèce antique [voir ici] –, mais se trouve ainsi vivifiée par une remise à jour avec pratique directe à partir du tirage au sort d’un groupe d’information, de réflexion et de décision. Sa réflexion se nourrit de ces pratiques et de maintes observations et considérations – notamment sur la paix intérieure de chacun. En quoi, elle peut prétendre à une portée universelle.

Ces trente minutes de vidéo [document de Télérama] valent le coup ; d’autant qu’elles permettent aussi une belle rencontre.

• On peut lire aussi : Contre les élections de David van Reybrouck, Actes Sud, 220 pp., 9,50 €.


Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Comment ne pas en rajouter, inutilement, à ce flot médiatique mondial déversé à propos de Trump et de son élection ? Car le nombril du monde, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capitale du Capital 1. Qu’un histrion milliardaire en prenne les gouvernes, c’est dans « l’ordre des choses ». Dans un certain ordre de certaines choses : celles de l’argent-roi en particulier, de la croissance à tout-va, de l’exploitation sans bornes des ressources naturelles et des humains entre eux. Le climat planétaire n’est vraiment pas bon.

La nouveauté, cette fois, c’est que les Cassandre de tous poils en sont restés sur le cul. Tous médias confondus, analystes, prévisionnistes, sondeurs n’avaient envisagé « le pire » que sous l’angle quasi anecdotique, une vision cauchemardesque aussitôt refoulée, comme pour mieux en conjurer l’éventualité. C’était impensable.

Tellement impensable que cet « ordre des choses » commandait de ne pas y penser. L’impensable résultait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet organique du « clan Clinton », rejet tripal – car vécu au plus profond d’êtres frustrés économiquement, socialement, culturellement. Trump va sans doute les « trumper », puisque c’est un bandit politique qui a su les séduire (au sens premier : Détourner du vrai, faire tomber dans l’erreur) en sachant leur parler, avec le langage de la vulgarité dans lequel ledit peuple a la faiblesse de se complaire et de se reconnaître.

Et cela, à l’opposé des « élites », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réalité vécue en dehors des sphères de l’entre-soi. On peut mettre dans ce panier des « instruits cons ». 2 Dans cette catégorie, on mettra notamment la « classe » des journalistes et assimilés. Je mets le mot entre guillemets car il n’est pas exact, pas juste, en ce sens qu’il désignerait un ensemble homogène ; ce n’est pas le cas, car il faut considérer les exceptions, même si elles sont plutôt rares, surtout aux Etats-Unis. Parmi elles, Michael Moore. Il a été l’un des rares à pressentir la victoire de Trump, dès le mois de juillet dans un article sur son site intitulé « Cinq raisons pour lesquelles Trump va gagner » 3.

moore-trump

Le réalisateur 4 prévoyait notamment une sorte de « Brexit de la Ceinture de rouille », en référence aux États de la région à l’industrie sinistrée des Grands Lacs traditionnellement démocrates et qui pourtant ont élu des gouverneurs républicains depuis 2010. Selon Moore, cet arc est « l’équivalent du centre de l’Angleterre. Ce paysage déprimant d’usines en décrépitude et de villes en sursis est peuplé de travailleurs et de chômeurs qui faisaient autrefois partie de la classe moyenne. Aigris et en colère, ces gens se sont fait duper par la théorie des effets de retombées de l’ère Reagan. Ils ont ensuite été abandonnés par les politiciens démocrates qui, malgré leurs beaux discours, fricotent avec des lobbyistes de Goldman Sachs prêts à leur signer un beau gros chèque ».

Cette « prophétie » s’est réalisée mardi… D’ailleurs ce n’est pas une prophétie mais la déduction d’une analyse de terrain propre à la démarche de Moore. 5

Reconnaissons aussi à un journaliste français, Igniacio Ramonet (ex-directeur du Monde diplomatique), d’avoir lui aussi pensé l’« impensable ». Le 21 septembre, il publiait sur le site Mémoire des luttes, un article sous le titre « Les 7 propositions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la crise dévastatrice de 2008 (dont nous ne sommes pas encore sortis), plus rien n’est comme avant nulle part. Les citoyens sont profondément déçus, désenchantés et désorientés. La démocratie elle-même, comme modèle, a perdu une grande part de son attrait et de sa crédibilité.

[…]

« Cette métamorphose atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague populiste ravageuse, incarnée à l’époque par le Tea Party. L’irruption du milliardaire Donald Trump dans la course à la Maison Blanche prolonge cette vague et constitue une révolution électorale que nul n’avait su prévoir. Même si, apparemment, la vieille bicéphalie entre démocrates et républicains demeure, en réalité la montée d’un candidat aussi atypique que Trump constitue un véritable tremblement de terre. Son style direct, populacier, et son message manichéen et réductionniste, qui sollicite les plus bas instincts de certaines catégories sociales, est fort éloigné du ton habituel des politiciens américains. Aux yeux des couches les plus déçues de la société, son discours autoritaro-identitaire possède un caractère d’authenticité quasi inaugural. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irrités par le « politiquement correct » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accusé de « raciste ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et perçoivent que la « parole libérée » de Trump sur les Hispaniques, les Afro-Américains, les immigrés et les musulmans comme un véritable soulagement.

[…]

« A cet égard, le candidat républicain a su interpréter, mieux que quiconque, ce qu’on pourrait appeler la « rébellion de la base ». Avant tout le monde, il a perçu la puissante fracture qui sépare désormais, d’un côté les élites politiques, économiques, intellectuelles et médiatiques ; et de l’autre côté, la base populaire de l’électorat conservateur américain. Son discours anti-Washington, anti-Wall Street, anti-immigrés et anti-médias séduit notamment les électeurs blancs peu éduqués mais aussi – et c’est très important –, tous les laissés-pour-compte de la globalisation économique. »

Ramonet détaille ensuite les « sept mesures » en question, que je vous invite à connaître pour mieux comprendre en quoi les outrances de Trump – mise en avant, en effet, par le médiatisme moutonnier et spectaculaire – n’ont pu gommer le réalisme de ses propositions auprès des plus concernés, les laissés pour compte du libéralisme sauvage et ravageur.

Mercredi soir au JT de 20 heures sur France 2, Marine Le Pen n’a pas manqué de tirer son épingle de ce jeu brouillé, devant un journaliste en effet bien formaté selon la pensée dominante, à l’image du « tout Clinton » portée par la fanfare médiatique.

Pour la présidente du Front national, «la démocratie, c’est précisément de respecter la volonté du peuple. Et si les peuples réservent autant de surprises, dernièrement, aux élites, c’est parce que les élites sont complètement déconnectées. C’est parce qu’elles refusent de voir et d’entendre ce que les peuples expriment. [… ces peuples] « on les nie, on les méprise, on les moque bien souvent. Et ils ne veulent pas qu’une petite minorité puisse décider pour eux ». Tout cela envoyé en toute sérénité, sur la petite musique des « élites et du peuple » façon FN, une musiquette qui en dit beaucoup sur les enjeux de l’élection de l’an prochain.

Notes:

  1. Les bourses du monde se sont «ressaisies» en quelques heures…
  2. C’était l’expression de mon père pour désigner les politiciens et les technocrates ; je la trouve juste, et je suis fier de citer ma source…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notamment Roger et moi (sur la crise dans l’automobile) ou encore Bowling for Columbine (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de masse états-uniens, comme les autres ailleurs, reflètent cette séparation élite/peuple ; autrement dit entre ceux qui parlent « du peuple » (les analystes distingués se plaçant en position haute…), et ceux qui parlent « au peuple » (le plus souvent, hélas, les chaînes « populaires » – celles des télés-réalité chères à Trump – et les « tabloïds », chantres du divertissement vulgaire). On retrouve là aussi le clivage entre journalisme de terrain et journalisme assis. Ce qui me rappelle une sentence émise par un confrère africain : « Il vaut mieux avoir de la poussière sous les semelles que sous les fesses » ! À ce propos, on aura noté que nos médias hexagonaux ont déplacé des cohortes de journalistes-prophètes pour « couvrir » l’élection états-unienne. Et, où se sont-ils amassés, ces chers journalistes : dans le nombril du nombril du monde, à Manhattan, pardi ! En avez-vous lu, vu et entendu depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michigan), à Baton Rouge (Louisiane), à Amarillo (Texas) ?… par exemple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer. » F. Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, 1925
    ––––
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      Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

      Philippe Casal, 2004 - Centre national des arts plastiques - Mucem, Marseille

    • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

      La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste.
      (Claude Lévi-Strauss)

    • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

      Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexualité / politique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numéro, ci-dessus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
    • «Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl»

      Comme un nuage, album photos et texte marquant le 30e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986). La souscription étant close (vifs remerciements à tous les contributeurs !) l'ouvrage est désormais en vente au prix de 15 euros, franco de port. Vous pouvez le commander à partir du bouton "Acheter" ci-dessous (bien préciser votre adresse postale !)

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      Il s'agit d'un album-photo de qualité, à tirage soigné et limité, 40 p. format A4 "à l'italienne". Les photos, prises en Provence et notamment à Marseille, expriment une vision artistique sur le thème d’« après le nuage ». Cette création rejoignait l’appel à l’organisation de "1.000 événements culturels sur le thème du nucléaire", entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fukushima) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tchernobyl).
    • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

      L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Russel)

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      Le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies. Montaigne - Essais, I, 26

      La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s'est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la vérité s'y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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