On n'est pas des moutons

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On n’a jamais le temps…

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…le temps nous a

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Grèce, carnet de voyage. 6) Paros. À l’origine d’Aphrodite de Milo

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[Ph. Marie-Lan Nguyen]

Vénus-Aphro­dite de Milo, vedette du Louvre. [Ph. Marie-Lan Nguyen]

Iles des Cyclades, Paros, 14 juin 2016. Des cha­peaux et cas­quettes, che­mi­settes, t-shirts et la pano­plie pos­sible de sou­ve­nirs et coli­fi­chets. Étroite et tout en lon­gueur, la bou­tique de Nikó­laos, sur le port des pêcheurs, s’enfonce dans son obs­cu­ri­té que com­bat un néon bla­fard. Comme à Athènes, dans les rues tou­ris­tiques de Monas­ti­ra­ki, on se croi­rait dans un bazar, ou dans un souk. La pre­mière hypo­thèse ren­ver­rait aux guerres médiques (- Ve siècle) oppo­sant grecs et Mèdes, autre nom des Perses, les actuels Ira­niens. La seconde, plus vrai­sem­blable car moins loin­taine, serait liée à l’occupation des Otto­mans, les Turcs d’aujourd’hui – occu­pa­tion qui a tout de même duré quatre siècles !

De cette occu­pa­tion il reste au moins deux abcès de fixa­tion :

L’île de Chypre, cou­pée en deux, un peu à la manière irlan­daise, ver­sion orien­tale. Voi­là plus de 40 ans (1974) que les deux com­mu­nau­tés, quand elles ne se font pas la guerre, s’observent en chiens de faïence 1 ;

La basi­lique Sainte-Sophie, fleu­ron de la chré­tien­té du temps où Istan­bul s’appelait Constan­ti­nople, car conçue au IVe par Constan­tin 1er, suc­ces­si­ve­ment basi­lique chré­tienne, mos­quée puis musée. En 2012, un grou­pus­cule isla­miste et natio­na­liste violent fait cam­pagne pour que le musée rede­vienne une mos­quée, notam­ment en orga­ni­sant une prière musul­mane sous la cou­pole byzan­tine. Un an après, Erdoğan déclare envi­sa­ger que cette trans­for­ma­tion ait lieu…

Alors, ne « leur » par­lez pas de ces « bar­bares » ! – au sens d’Hérodote : étran­gers par­lant un lan­gage incon­nu. Ou alors, « ils » vous en par­le­ront, par exemple, à pro­pos de l’accord par lequel l’Europe s’est défaus­sée sur la Tur­quie d’Erdoğan au sujet de l’accueil des réfu­giés – syriens notam­ment. Je me sou­viens avoir abor­dé la ques­tion, à l’école d’Architecture d’Athènes, avec Elef­the­ria 2, évo­quant alors le sens grec de l’hospitalité, remon­tant au moins à Homère et à L’Iliade

croix drapoÀ Athènes encore, mon ami Geor­gios, m’a fait remar­quer que la capi­tale grecque, mal­gré la pré­sence assez nom­breuse de musul­mans, est la seule en Europe à n’abriter aucune mos­quée… C’est que l’Église grecque demeure omni­po­tente, son hyper pré­sence – tant dénon­cée au plus fort de la crise grecque – bor­du­rant les limites d’une théo­cra­tie. Rap­pe­lons à ce sujet que les popes sont sala­riés de l’État 3 ; que les biens consi­dé­rables de l’Église échappent en par­tie à l’impôt ; que dans les écoles, chaque jour­née démarre par une prière col­lec­tive avec pré­sence obli­ga­toire (la prière elle-même ne l’est tou­te­fois pas…) ; que chaque église et tout édi­fice public sont sur­mon­tés du dra­peau natio­nal dont la hampe se ter­mine par une croix… [☞ Pho­to]

DSCF5136Oui, oui, je suis tou­jours là, dans mon souk de Paros…, à far­fouiller sur l’étagère où s’alignent les petits bustes en faux marbre blanc. Petits bustes mais grands hommes (on par­le­ra des femmes plus loin) de la Grèce antique. J’aimerais y trou­ver mon vieux pote Épi­cure 4, en guise de sou­ve­nir. Chaus­sant ses lunettes, Nikó­laos vient à ma res­cousse. Seuls Hip­po­crate, Poséi­don, Homère, Pytha­gore répondent à l’appel et aus­si Socrate. Va pour Socrate ! un brave type aus­si 5.

Sur ces entre­faites, com­ment ne pas cau­ser poli­tique ? Oui, de l’Europe en par­ti­cu­lier, et de Mme Mer­kel spé­cia­le­ment. L’Allemagne n’a pas la cote ici, ça non ! La France, oui… Ce qui me vaut un rabais de 50 cen­times d’euro sur mon buste socra­tique. Ain­si scel­lée, l’amitié fran­co-hel­lé­nique, aborde la ques­tion des mili­taires, État dans l’État, et deuxième plaie de la Grèce déplore Nikó­laos. Je résume : Tan­dis qu’ils nous ser­raient la cein­ture, nos poli­ti­ciens ont conti­nué à ache­ter des armes, à l’Allemagne et à la France – sous le pré­texte clas­sique de la droite grecque qui exploite le « dan­ger » turc ! Troi­sième plaie du pays : les arma­teurs richis­simes qui, eux non plus, ne paient pas ce qu’ils devraient payer en impôts. Les pavillons de com­plai­sance, c’est une injure à nos vingt pour cent de chô­meurs – et plus de la moi­tié chez les jeunes !

C’est alors qu’une cliente met fin à l’édito du jour.

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- - -

Paros est certes une île des Cyclades – on compte 250 îles, îlots et îlots-rochers. Seules 24 sont habi­tées. Paros s’en dis­tingue, enfin elle s’en dis­tin­guait, par son marbre, qui fut le plus répu­té de l’Antiquité. D’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té incom­pa­rables. Il se dit que Napo­léon exi­gea que son tom­beau fût en marbre de Paros… – ce dont je me contre­fous. Voi­ci pour­quoi :

Par­lons pour com­men­cer de l’Ori­gine du monde, fameux tableau de Cour­bet datant de 1866 – 150 ans seule­ment [que, soit dit en pas­sant, Lacan s’était d’ailleurs payé, enfin que lui avaient payé ses for­tu­nés et névro­sés clients]. Eh bien ici, à Paros, nous sommes car­ré­ment à l’origine de l’origine… c’est-à-dire à l’origine de Vénus, issue des pro­fon­deurs géo­lo­giques – en mil­lions d’années. C’est en effet dans le marbre de Paros qu’a été sculp­tée la Vénus de Milo – 22 siècles…–, ce chef d’œuvre aujourd’hui expo­sé au Louvre 6, sculp­té non pas par Praxi­tèle comme on l’a cru un temps, mais plu­tôt par Alexandre d’Antioche.

Je passe sur les détails concer­nant la décou­verte de la sta­tue sans bras par un labou­reur sur l’île de Milos (on disait « Milo » jadis), puis négo­ciée et ven­due plu­sieurs fois avant d’être don­née au Louvre par Louis XVIII. Née de un ou deux blocs de marbre de Paros, il serait inté­res­sant de recons­ti­tuer l’itinéraire de cette sublime sta­tue, sans par­ler de son modèle – on peut rêver… – et de l’ensemble qui, au demeu­rant, aurait dû s’appeler l’Aphro­dite de Milo, car cette déesse de l’amour appar­tient plei­ne­ment à la Grèce et à sa mytho­lo­gie.

14062016-DSCF6361Bien sûr, le jour­na­liste de ter­rain (même en retraite) s’est ren­du sur place, d’un coup de scoo­ter… Clas­sées site his­to­rique, les car­rières de Mara­thi sont aban­don­nées depuis le XIXe siècle. Lieu étrange : une val­lée aux flancs éven­trés, par­se­més de quelques bâti­ments en ruines et de mon­ceaux de pier­railles, restes de l’exploitation pas­sée. L’entêtant par­fum des immor­telles imprègne l’air chaud de juin. Pas le moindre guide, per­sonne alen­tour. Je trouve sans dif­fi­cul­té l’entrée de la pre­mière gale­rie, la plus par­lante des trois. Mes pho­tos s’imposent ici pour com­prendre mon évo­ca­tion de l’Ori­gine du monde – le tableau et la chose…  [Voir en tête de l’article, et ci-des­sous] Je ne suis pas des­cen­du au-delà de la zone la plus sombre… assi­mi­lable à une intru­sion dans l’intimité d’Aphrodite… 

Les anciennes mar­brières de Paros se trouvent à Mara­thi, à quelques kilo­mètres de Pari­kia, la « capi­tale » de l’île. Jusqu’au XIXe siècle, on y tirait le fameux marbre parien ou « lych­ni­tis ». Son appel­la­tion vient du fait que son tirage était effec­tué dans des gale­ries sou­ter­raines sous la lumière des lampes à huile (en grec : lych­nos).
La trans­pa­rence de ce marbre est excep­tion­nelle : la lumière y pénètre jusqu’à 7 cen­ti­mètres de pro­fon­deur (1,5 cen­ti­mètre pour le marbre dit « pen­té­lique », de la mon­tagne Pen­te­li).
De ce marbre naquit, non seule­ment la Vénus de Milo, mais aus­si l’Hermès de Praxi­tèle, les korês de l’Acropole, la Vic­toire de Délos, la Vic­toire de Samo­thrace, le temple d’Apollon et le tré­sor des Sif­niens à Delphes, le temple de Zeus à Olym­pia et le temple d’Apollon à Délos. Plu­sieurs pièces du Musée Archéo­lo­gique de Paros sont consti­tuées de ce marbre.
Ces mar­brières sont les uniques mar­brières sou­ter­raines de lych­ni­tis au monde, alors qu’aux car­rières à ciel ouvert de la région on tirait de la magné­site.

C’est en remon­tant de ces pro­fon­deurs que je vais faire une de ces belles ren­contres qui illu­minent le Voyage. M’avançant le long d’un jar­di­net fleu­ri d’orchidées sublimes, il vient à ma ren­contre, tout sou­rire, main ten­due. Voi­ci Tas­sos : sculp­teur soli­taire, il vit et tra­vaille ici entre sa mai­son­nette et son ate­lier au grand air.

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Tas­sos. La belle ren­contre.

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Marbre de Paros, roche de lumière.

Lui ne par­lant que le grec, et moi pas…, notre échange sera sur­tout ges­tuel, rehaus­sé d’onomatopées, et néan­moins des plus cha­leu­reux. Un rien sur­réa­liste, il me montre en se bidon­nant son ins­tal­la­tion, au sens artis­tique : un treuil en bois, un coup de mani­velle pour remon­ter une seau empli d’eau ima­gi­naire (tout est sec alen­tour) ; enfin, un volet peint en bleu ouvrant sur un miroir, un peigne et le mot « Kali­me­ra » (Bon­jour). Tas­sos fait sem­blant de s’éclabousser le visage, qu’il a tout pou­dré de blanc ain­si que la mous­tache. Nous « dis­cu­tons » un bon moment ; puis il m’indique sur un papier l’entrée de la troi­sième gale­rie. À mon retour, nous repren­drons notre par­lotte, notam­ment sur le marbre de Paros ; il me montre ses œuvres sculp­tées, sa pho­to en sol­dat, ses sacs de blé, dont je ne sai­sis pas la des­ti­na­tion… Quand il écarte les bras pour me signi­fier qu’il vit au para­dis, je lui demande de le prendre en pho­to. Voyez vous-même ! Enfin, il me fait un cadeau – pré­cieux : un mor­ceau de marbre, de cette roche si pure qu’elle laisse pas­ser le soleil. Il me l’emballe avec soin dans un papier blanc sur lequel il écrit son nom.

Rien n’aurait pu me faire plus plai­sir que ce cadeau !

(À suivre)

Pho­tos de gp, sauf men­tion

 

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Notes:

  1. Depuis 1974, la par­tie nord de l’île, située au-delà de la ligne verte contrô­lée par les troupes de l’ONU, est sous occu­pa­tion mili­taire turque et en 1983, ce ter­ri­toire s’est pro­cla­mé Répu­blique turque de Chypre du Nord sans que celui-ci soit recon­nu par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, en dehors de la Tur­quie.
  2. Voir dans Grèce, car­net de voyage. 4) San­to­rin, consi­dé­ra­tions au-des­sus du vol­can
  3. Comme en Alsace-Moselle, depuis Napo­léon et le concor­dat…
  4. Voir : Grèce, car­net de voyage. 5) Paros. Conver­sa­tion rési­née avec Épi­cure
  5. Je m’y réfère dans tout le car­net, ou presque…
  6. En pas­sant : de quoi sont consti­tués les musées du monde, et les plus fameux d’entre eux, sinon de « pièces rap­por­tées » ?

Ensablement, par Faber

BD violence petit

© faber 2016

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Benoîte Groult : « Tant qu’on a la curiosité, le désir dans la tête »

Benoite_Groult_-_Comédie_du_Livre_2010

Benoîte Groult, à la Comé­die du Livre de Mont­pel­lier en 2010. Ph. Esby.

La roman­cière et fémi­niste Benoîte Groult est morte hier à 96 ans, lun­di 20 juin, à Hyères (Var) où elle rési­dait. Benoîte Groult fut la pre­mière à avoir dénon­cé publi­que­ment les muti­la­tions géni­tales fémi­nines dans son livre Ain­si soit-elle, publié en 1975. « Elle est morte dans son som­meil comme elle l’a vou­lu, sans souf­frir », a indi­qué sa fille, Blan­dine de Caunes.

J’avais eu un grand plai­sir à la ren­con­trer en 1998 – elle avait alors 78 ans – pour un entre­tien sur la sexua­li­té et les vieux, paru l’année d’après dans mon livre écrit avec Roger Dadoun, Vieillir & jouir, Feux sous la cendre (Éd. Phé­bus). Livre aujourd’hui épui­sé, ce qui m’autorise à publier ici cet entre­tien.

Éga­le­ment jour­na­liste, Benoîte Groult a notam­ment tra­vaillé à Elle et Marie-Claire, et a long­temps était jurée du prix Fémi­na. Elle avait d’abord publié, avec sa sœur Flo­ra, des livres comme Jour­nal à quatre mains (1958). Plu­sieurs best-sel­lers avaient sui­vi, comme La Part des choses (1972) et plus récem­ment La Touche étoile (2006).

Un mot la repré­sente, qu’elle fait d’ailleurs sien : curio­si­té. Son cre­do, son secret, son élixir. Benoîte Groult a les yeux mêmes de la curio­si­té,  pim­pante qua­li­té qui garde l’être debout parce que dési­rant. Ce qu’on n’ose plus dire aujourd’hui aux dames – même si on s’autorise désor­mais à deman­der leur âge –, on ne pour­rait s’en empê­cher devant elle : « 78 ans, vrai­ment ? Mais vous ne les faites pas ! » Elle ne s’en excuse pas, non, sauf en met­tant cette chance sur le dos de la géné­tique. Enfin, un peu seule­ment, par modes­tie en somme, alors que son secret plus vrai sans doute réside dans un art consom­mé de prendre la vie : en actrice de son deve­nir. Benoîte n’a pas tou­jours été debout, elle le rap­pelle en pas­sant ci-après. C’est qu’il a fal­lu batailler, sans jamais bais­ser la garde car le renon­ce­ment veille, ce «salaud et con» par­fois dégui­sé en homme. En homme ? À dis­cu­ter, s’agissant de cette sous-varié­té de gyno­phobes dont le regard-phal­lus tra­verse la femme – sur­tout l’étiquetée «vieille» – sans la voir.

Benoîte Groult : …Avant, 50 ans, c’était vrai­ment le vieil âge. Alors qu’aujourd’hui, les femmes qui ont entre 40 et 60 ans, et même plus, on s’y trompe ! Tant de chose ont chan­gé : les œstro­gènes, les hor­mones et même la chi­rur­gie esthé­tique.

• La vieillesse est bien désor­mais une notion rela­tive, mais qui bute quand même sur des réa­li­tés…

– Elle bute sur les mala­dies : rhu­ma­tismes, his­toires car­diaques, etc., L’âge rend plus vul­né­rable. Ce qui n’exclut pas une vie sexuelle qui puisse atteindre la plé­ni­tude. Je fais par­tie de la pre­mière géné­ra­tion à avoir béné­fi­cié de tout ça, qui prend des œstro­gènes depuis déjà 20 ans…

• …Vous avez aus­si bien mili­té dans ce sens !

– Oui. Il ne faut pas oublier que la méno­pause, par exemple, était encore un de ces tabous dont on ne par­lait pas; les trois quarts des méde­cins en France disaient : mais lais­sez faire la nature ! De même pour la contra­cep­tion. La sexua­li­té envi­sa­gée après la méno­pause, ça deve­nait quelque chose d’un peu dégoû­tant, obs­cène – pour une femme, du moins ! Pour l’homme, la ques­tion de l’âge demeu­rait beau­coup plus floue. Voyez encore aujourd’hui un Gre­go­ry Peck qui, à 80 ans, refait une série d’enfants – il en avait déjà sept ou huit – avec une secré­taire…

• On cite tou­jours volon­tiers ces cas célèbres : Cha­plin, Vic­tor Hugo… Il y a beau­coup plus de tolé­rance envers les hommes.

– Tou­jours ! On a tolé­ré leurs maî­tresses, leurs infi­dé­li­tés, leur liber­té sexuelle, leur lan­gage cru. Aujourd’hui, les femmes entrent, peut-être par la petite porte, mais enfin elles entrent sérieu­se­ment aus­si dans les mêmes liber­tés. Mais on conti­nue à ne pas le dire ! Le livre de Simone de Beau­voir, La Vieillesse, est tom­bé comme un pavé dans un silence géné­ral, dans un dégoût ! Il faut dire qu’elle a tou­jours eu le chic pour mon­trer les phé­no­mènes phy­sio­lo­giques… – elle ne s’était pas récon­ci­liée avec son corps. Elle décri­vait la vie dans des hos­pices où les femmes avaient une demande sexuelle exa­cer­bée, rele­vaient leurs che­mises, se mas­tur­baient en public – bref, son livre était atroce. Il n’a pas été lu, d’ailleurs per­sonne ne vou­lait entendre par­ler de la vieillesse. Aujourd’hui, la vieillesse a tout de même pris un autre aspect, même s’il y a tou­jours des endroits peu réjouis­sants, des mou­roirs…

• Qu’est-ce donc pour vous que la vieillesse ?

– Tant que les cinq sens fonc­tionnent, qu’on peut mar­cher, conti­nuer à faire ce qu’on aime : aller à la pêche (j’ai une mai­son en Irlande à cause de ça, avec des casiers à homards !), exer­cer ce qu’on aime… Évi­dem­ment, je ne fais plus de ski ; il y a des choses aux­quelles il faut renon­cer, quand ça demande une force phy­sique trop grande. Tant que je pour­rai lire… Je com­prends très bien Mon­ther­lant qui s’est sui­ci­dé parce qu’il était deve­nu aveugle. Pour moi, ce serait l’horreur ! Sourde, je m’en arran­ge­rais, mais ne plus pou­voir lire, ni regar­der mon jar­din… Donc, il y a bien des choses qui seraient rédhi­bi­toires. Je me dirais : je suis vieille, ma vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Au fond, la vieillesse c’est d’abord une ques­tion de san­té.

• Et si la san­té fait défaut, la sexua­li­té aus­si ?

– Non. Je crois qu’il y a des mala­dies qui s’accommodent du désir amou­reux – la tuber­cu­lose, par exemple. Tant qu’on a la curio­si­té, le désir dans la tête, tout est encore pos­sible. La curio­si­té main­tient en vie car elle pousse vers l’amour, le désir de l’autre et de voir com­ment ce sera de faire l’amour. L’essentiel, vrai­ment, c’est bien la curio­si­té : si on est curieux de quelque chose, de quelqu’un de nou­veau, de com­ment ça se passe autour et avant…, l’envie encore de voya­ger, de vivre un prin­temps, de revoir ce prin­temps qui est tou­jours dif­fé­rent… C’est ça qui main­tient en vie, cette sorte d’élan.

• La curio­si­té passe aus­si par une rela­tion char­nelle, non ?

– Pas tou­jours. J’étais en train de lire, à mon avis l’un des plus beaux livres sur un amour qui ne devient jamais char­nel, c’est de Doris Les­sing, Si Vieillesse pou­vait, les car­nets de Jeanne Som­mers. Elle raconte l’histoire d’un coup de foudre : une femme de 60-65 ans qui, dans  le métro, se coince un talon, tombe et croise le regard d’un homme ; il a à peu près le même âge qu’elle; elle le regarde et c’est le coup de foudre comme quand on a 20 ans ! Et ils se ren­contrent dans Londres, déjeunent au res­tau­rant, vont à la cam­pagne ensemble. Je ne sais pas pour­quoi ils ne passent jamais au fait… Chez elle, ça ne s’arrange pas, à cause d’une petite nièce… Lui a une femme malade –  bref, c’est pour moi l’une des plus belles his­toires d’amour, même s’il n’y a pas tout à fait la solu­tion… Ils en rêvent tous les deux… Je trouve que c’est une his­toire tou­jours pos­sible. Même si on y a un peu peur de mon­trer son corps – ça date tout de même d’une ving­taine d’années…

• Est-ce que ces obs­tacles, réels ou ima­gi­naires, ne consti­tuent pas aus­si une manière de se pro­té­ger d’un risque,  de ce risque dû à l’âge peut-être, de décep­tions éven­tuelles quant au corps, aux formes, aux défaillances orga­niques ?

– Sûre­ment. Mais aujourd’hui il y a tel­le­ment de jeunes qui sont obèses, ou qui ont les seins qui tombent à trente ans… Fina­le­ment, l’important c’est la façon dont on s’appréhende plu­tôt que la réa­li­té des choses.

• Il fau­drait sans doute la confiance mutuelle pour oser cette curio­si­té, affron­ter ce désir qui cor­res­pond aus­si à une mise en dan­ger… Et si on ne l’a pas, cette confiance, la fuite serait peut-être comme une manière de salut, de sécu­ri­sa­tion ?

– On risque peut-être plus les décep­tions ou les ratages, mais après tout c’est aus­si le sort de toutes les ten­ta­tives que de ne pas réus­sir à coup sûr.

• Com­ment l’histoire de votre couple avec Paul Gui­mard est-elle aus­si mar­quée par cette ques­tion de l’âge et de l’amour ?

– Il y a 45 ans que l’on est ensemble ! On s’est marié un peu sous le contrat Sartre-de Beau­voir, à savoir que l’autre n’est pas votre pri­son­nier, qu’il regar­de­ra ailleurs. Donc, on a connu des nau­frages, des résur­rec­tions. Ça a été un peu agi­té, mais on avait tel­le­ment de bonnes rai­sons de vivre ensemble – des goûts en com­mun, les mêmes idées poli­tiques, éthiques, etc. –, qu’on a sur­mon­té les aven­tures et les aléas.

• Sans doute y a-t-il une dis­tinc­tion à opé­rer avec des couples comme le vôtre qui pré­sentent un côté mer­veilleux du seul fait déjà de ces longues années en com­mun. Le fait qu’il y ait eu du temps est admi­rable en soi…

– Oui, et ça redonne une forme d’amour qui est tout à fait autre chose, qui n’est peut-être pas mêlé de sexua­li­té – car la sexua­li­té exige un peu l’excitation de l’inconnu, de nou­veau­té qu’on n’a évi­dem­ment plus avec les années. Et puis aus­si, on a trop vu peut-être de ces moments de mala­die de l’un ou de l’autre… Il y a quelque chose pour la sexua­li­té qui se trouve un peu éteint mais rem­pla­cé par cette durée, cette conni­vence, cette com­pli­ci­té…

• …Qui n’est évi­dem­ment pas pos­sible quand l’un des deux, le plus sou­vent la femme, se retrouve seul…

– La soli­tude, aujourd’hui, a chan­gé de visage. Il y a cin­quante ans, la soli­tude c’était à l’image d’une vieille fille aban­don­née, repliée sur elle-même. Aujourd’hui, des femmes de 50-60 ans reprennent quel­que­fois des études; et il y a aus­si les voyages en com­mun, toutes sortes de choses qui font naître des ren­contres. Des femmes, veuves, s’aperçoivent brus­que­ment qu’elles adorent le théâtre, ou apprennent une langue… Des richesses appa­raissent une fois les enfants éle­vés. On peut dire aus­si qu’aujourd’hui l’amitié entre les femmes est née, ce qui apporte aus­si une grande richesse – peut-être même la décou­verte qu’on aime les femmes, qui sait ? Donc il y a des com­pen­sa­tions. Je pense aux vieillards d’il y a 70 ans : il n’y avait pas la télé à la mai­son, les soi­rées devaient être inter­mi­nables… De nos jours, on trouve beau­coup de clubs, pas seule­ment du troi­sième âge, sim­ple­ment des clubs de ren­contre, d’écriture, de mise en forme… Tout ça per­met de rire avec d’autres. Et les femmes sont deve­nues des per­sonnes qui connaissent l’amitié – les hommes avaient déjà ça, les anciens bou­listes de je ne sais quoi, les clubs de foot, les anciens com­bat­tants : toutes sortes de lieux de ren­contres entre hommes. Main­te­nant, les femmes les ont aus­si ! Tout cela excite beau­coup les facul­tés spi­ri­tuelles et le désir.

• On voit de temps à autre des couples de per­sonnes âgées «par­tir ensemble» en se don­nant la mort. On pense au comé­dien Jean Mer­cure et sa femme, à Roger Quillot, le maire de Cler­mont-Fer­rand, et la sienne. Qu’en dites-vous ?

– Je ne serai sans doute pas de ces couples-là. En géné­ral, c’est l’homme qui a une grave mala­die et sa femme l’accompagne dans la mort. Le plus grand drame, c’est celui de Mme Quillot : sur­vivre au sui­cide. Là, les méde­cins ont très mal agi, elle était à l’article de la mort, il n’y avait qu’à lais­ser faire les choses, c’était sa volon­té, elle l’avait dit ! Oui, il y a encore cette capa­ci­té d’amour total d’une femme pour un homme. J’ai l’impression, mais ça c’est per­son­nel, qu’on est plus heu­reuse si on a des amours plus dis­per­sés. Par cer­tains côtés, je peux trou­ver ça mons­trueux de la part de l’homme, cette appro­pria­tion dans la mort. Je pense à ce vers de l’Affiche rouge, d’Aragon : « Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant ». Il faut se dire ça dans un couple, d’une façon ou d’une autre, même si on n’aura plus d’enfants à pro­pre­ment par­ler ; on pour­rait aus­si bien dire : « Et je te dis de vivre et de voir tes enfants ». C’est dif­fi­cile à vivre la liber­té réci­proque, sûre­ment. On prend des risques, c’est fati­guant ! Toutes les liber­tés, au début, ont été une angoisse, comme celle, jus­te­ment, d’avoir ou non un enfant, d’user ou non de cette liber­té avant d’arriver à 45 ans, quand brus­que­ment c’est trop tard.

• Le fait d’ « entrer en vieillesse » peut-il bou­le­ver­ser sa concep­tion de la sexua­li­té ?

– Moi, je ne trouve pas. Le drame, en réa­li­té, ce n’est pas la vieillesse, c’est le regard des hommes sur la vieillesse des femmes. Parce qu’on s’aperçoit qu’ils ne vous regardent plus ! Ça c’est ter­rible, ter­rible ! Des gar­çons jeunes, jamais ils ne me portent une valise sur un quai de gare, jamais ! Comme la poli­tesse n’existe plus et que la séduc­tion de la dame n’est pas écla­tante, ils vous ignorent tota­le­ment : le regard vous tra­verse. 

• N’est-ce pas aus­si le signe inverse : celui de ne pas vous consi­dé­rer comme une vieille dame ?

– Non, parce que par exemple, pour mes filles : l’une est une brune, per­sonne ne l’aide; l’autre, blonde assez agui­cheuse, en mini-jupe, ne traîne jamais une valise ! Évi­dem­ment la coquet­te­rie est, chez la fille, un signe de la demande. Alors, quand on n’a plus les signes, eh bien ils sont d’une vache­rie, d’un mépris ! Pour­tant, les femmes, elles, regardent les hommes vieux ! Elles peuvent les trou­ver beaux, la preuve : elles les épousent, elles font des enfants avec eux. La femme ne divise pas la vie en âges rédhi­bi­toires. Parce qu’elles s’intéressent beau­coup à l’âme, ça a l’air idiot…, disons à l’esprit, au charme ; elles sentent qu’il les écou­te­ra, qu’il a un talent, autre chose que les signes exté­rieurs ; je trouve que les femmes ont une façon beau­coup plus intel­li­gente, et vaste, et large, d’aimer. Elles peuvent aimer un homme très laid qui a un charme inté­rieur. Alors que pour se faire aimer quand on est laide, alors là, on a beau avoir l’âme admi­rable !… C’est beau­coup plus dif­fi­cile et rare. Le plus ter­rible c’est quand on n’a pas autre chose, quand on tout misé sur l’amour, toute sa vie ; le jour où l’on est trans­pa­rent pour les hommes, qu’est-ce qu’on fait ? Effec­ti­ve­ment, il reste la mas­tur­ba­tion.

• Ou toute une gamme de com­pen­sa­tions…

– Oui…, mais il faut les avoir ! S’il n’est pas trop tard. Tout le monde n’est pas Thé­rèse d’Avila pour subli­mer dans la foi reli­gieuse…

• …ou la créa­ti­vi­té lit­té­raire !

– Bien sûr ! Les hommes, c’est très impres­sion­nant, vivent encore selon des cri­tères d’il y a trente ans ou trente siècles ! C’est-à-dire qu’après 50 ans, il n’y a plus rien à faire d’une femme, même pas la regar­der ! Même pas lui dire par­don quand on la cogne ! On n’existe plus ! Alors, le tout mêlé à la dure­té de ce temps…

• Votre constat est sévère. Diriez-vous quand même qu’il y a une évo­lu­tion ?

– Oui. Il y avait autre­fois… cinq pour cent d’hommes et aujourd’hui peut-être dix ou quinze qui sont capables de se dire – comme dans cette pièce de Yas­mi­na Reza qui se passe dans un train, une ren­contre entre un homme et une femme : « Tiens, je suis là avec cette femme, elle ne me plaît pas for­mi­da­ble­ment, mais on va par­ler, elle est peut-être inté­res­sante. » Après, à cha­cun de jouer. Oui, il y en a un peu plus qui font atten­tion…

• Il faut aus­si que la femme accepte, qu’elle ne se dise pas : encore un qui va me dra­guer.

– Oui. Mais aujourd’hui les femmes sont assez grandes, elles ont moins cette peur d’être dra­guées. Autre­fois, si un homme vous adres­sait la parole dans la rue, on pre­nait un air pin­cé, on ser­rait les jambes… On a une atti­tude plus déten­due. C’est le regard des hommes qui reste très impres­sion­nant, très gla­çant.

• Qu’est-ce que ça pro­voque en vous ?

– De la ran­cune contre eux ! Je trouve que c’est des cons et des salauds : les deux ! C’est bête parce qu’il y a sou­vent quelque chose à tirer d’une rela­tion avec quelqu’un, qui que ce soit ! Et c’est vache parce qu’ils n’ont pas cette gen­tillesse. Moi, je suis gen­tille avec les vieilles dames ; avec si peu on les illu­mine ! Ils pour­raient le faire, ça ne leur coû­te­rait rien, on ne leur demande pas de cou­cher avec elles ! Et dans les livres, je n’ai jamais, ces der­niers temps, vu par­ler du sexe des femmes avec autant de haine et d’horreur. Comme si les femmes n’étaient que des sacs à mala­dies, à puan­teurs. Dès que la femme n’est plus exac­te­ment dans le cré­neau qui le fait ban­der d’avance, c’est la haine qui rem­place l’attirance. Ça relève d’une gyno­pho­bie éhon­tée, encore très sen­sible dans beau­coup de romans d’hommes où ils peuvent racon­ter ce qu’ils veulent, comme si toutes ces femmes vieilles étaient en manque d’amour. Les femmes sont moins deman­deuses que ça ; il s’imaginent qu’on est des goules et qu’on vou­drait les vam­pi­ri­ser. Les femmes ont déjà bien assez peur d’elles-mêmes !

• On entend dire par­fois que le fémi­nisme a presque fait son temps. Il y a là, pour­tant, sur cette ques­tion du vieillis­se­ment et de l’amour, un ter­rain d’action bien réel.

– Moi, je conti­nue à être fémi­niste ! Tant que dure­ra cette rela­tion de pos­ses­sion, de pou­voir, de vio­lence à l’encontre de la femme. Une rela­tion qui peut être d’ailleurs très insi­dieuse. Rap­pe­lons-nous par exemple des pre­miers rap­ports Kin­sey sur la sexua­li­té aux États-Unis ; ils pré­ten­daient que plus on était culti­vées plus on avait du mal à atteindre l’orgasme. L’année d’après, ils ont publié une deuxième édi­tion en disant : Nos recherches n’étaient pas com­plètes, c’est le contraire ! Plus on est culti­vé, plus on rem­place ce qui ne va pas phy­si­que­ment par l’excitation céré­brale, un films por­no, de la lit­té­ra­ture éro­tique, ce qu’on veut… On jouit mieux quand on a l’esprit plus déve­lop­pé. Ils avaient dit le contraire !, tel­le­ment ça les ennuyait cette idée qu’une femme intel­li­gente per­dait de son ani­ma­li­té !

• Quels sont vos pré­ceptes de vie ?

– Une dose d’égoïsme, au meilleur sens du terme. Si on s’oublie, le jour où les enfants font leur vie ailleurs,  le mari aus­si par­fois, ou il meurt, eh bien, si on ne s’aime plus soi-même, qu’est-ce qui vous reste ? C’est en s’aimant qu’on est le plus rayon­nant fina­le­ment. Bien sûr, il y a aus­si une ques­tion de tem­pé­ra­ment, de chance. Et aus­si ce fait d’avoir vécu au siècle où j’ai vu les femmes sou­mises à un cadre, à un car­can – moi-même aus­si d’ailleurs, n’osant m’affirmer, ni prendre la parole dans une réunion poli­tique, effa­cée… Il fal­lait entrer dans le rôle de grand-mère…

• Il y a une vision de la grand-mère ou du grand-père…

– …Oui, impor­tante, je m’en aper­çois…

• …mais en même temps égoïste de la part des enfants. Ne fau­drait-il pas savoir ne pas être une bonne mamie ou un bon papi ? Ce qui serait aus­si une manière de l’être.

– Je le crois . Parce que les enfants sont très cruels et peuvent mépri­ser ce grand-parent qui les attend comme le mes­sie, et ils ne viennent pas. 

• Ne peut-on dire aus­si qu’il y a un tabou entre les parents, cette fois, et les enfants ?

– Les enfants n’aiment pas bien, en effet, entendre par­ler de la sexua­li­té des parents – sur­tout quand ils ont 70 ans !

• On n’en parle pas.

– Pas dans les détails, ce que je trouve d’ailleurs très bien. De même qu’à l’inverse les parents n’ont pas à connaître de la sexua­li­té de leurs enfants. C’est tou­jours une affaire per­son­nelle, intime.

• Fina­le­ment, qu’est-ce qui peut encore nour­rir cette curio­si­té que vous consi­dé­rez comme le sel de la vie, sinon de l’amour et de la sexua­li­té ?

– Eh bien, ne serait-ce que de lire – des romans d’amour par exemple –, ce qui main­tient dans un état de sen­si­bi­li­té pro­pice à « ça » et à se dire : C’est vrai que les com­men­ce­ments sont une chose mer­veilleuse ! Se ren­con­trer aus­si, se faire des confi­dences, aller au ciné­ma, bref : res­ter en contact avec la vie.

Entre­tien avec Gérard Pon­thieu„ octobre 1998.

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Grèce, carnet de voyage. 5) Paros. Conversation résinée avec Épicure

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Iles des Cyclades, 13 juin 2016. Voi­là ce qui m’amène ce soir, ayant vidé une demi-bou­teille de ret­si­na [Voir enca­dré ci-des­sous] sous la ton­nelle d’une chouette taverne sur le port de Pari­kia, île cycla­dique de Paros, entre San­to­rin et le Pirée. Je m’y suis réga­lé de sar­dines grillées tout en devi­sant et papo­tant en « glo­bish ». Puis…

…Puis je me suis per­mis de conver­ser avec Épi­cure, vieux pote à la jeu­nesse éter­nelle. Non pas tant parce que je me tapais la cloche ; ou alors, si, jus­te­ment. Parce que voi­là bien un phi­lo­sophe grec de l’Antiquité qui demeure par­mi les plus mal connus, voire mécom­pris. « On » en a fait le chantre de l’hédonisme, le pape des jouis­seurs, voués aux plai­sirs insa­tiables. Contre-sens !

Le vin rési­né est un vin blanc ou rosé léger auquel est ajou­tée de la résine de pin au cours de la fer­men­ta­tion. La résine sta­bi­lise le vin, lui per­met­tant de mieux résis­ter à la cha­leur. Elle lui donne aus­si son goût si par­ti­cu­lier. Cette pra­tique remon­trait à l’Antiquité lorsque l’étanchéité des amphores à vin était assu­rée par un badi­geon­nage interne de résine. Ce goût  a été gar­dé comme une valeur gus­ta­tive. Dio­ny­sos s’est char­gé du reste…

Pour Épi­cure, en effet, il ne s’agit nul­le­ment de se goin­frer des plai­sirs à la manière du Gar­gan­tua de Rabe­lais, et autres hédo­nistes. L’important, pour lui, est de par­ve­nir à une auto­suf­fi­sance dans la gou­verne de sa vie, autre­ment de ne pas deve­nir dépen­dant en quoi que ce soit – on par­le­rait de nos jours d’addiction – à la bouffe notam­ment. La mesure des plai­sirs, dit-il, par l’exercice d’un « rai­son­ne­ment sobre » est la marque de cette auto­no­mie ; elle s’oppose à la recherche per­ma­nente et sans fin des jouis­sances immé­diates. En quoi notre époque, du point de vue « occi­den­tal », n’est nul­le­ment épi­cu­rienne ! En quoi un Pierre Rah­bi et sa « sobrié­té heu­reuse » le serait autre­ment plus qu’un Jean-Pierre Coffe (lequel, d’ailleurs, est mort…)

Le plai­sir, selon Épi­cure, est prin­cipe et but de la « vie heu­reuse », ce qui sup­pose une déli­mi­ta­tion réci­proque des plai­sirs et des peines ; à cet égard, la dou­leur est le mar­queur déter­mi­nant : il faut pri­vi­lé­gier les seuls dési­rs natu­rels et néces­saires ; le plai­sir qui en résulte implique l’exclusion de la dou­leur. On peut, dés lors, connaître l’ata­raxie, état de quié­tude sans troubles ni dou­leurs.

L’usage des drogues s’oppose à cette concep­tion épi­cu­rienne puisqu’elle conduit à l’insatisfaction et même à la dou­leur liée au manque, tout en créant une dépen­dance phy­sique, maté­rielle et morale – le contraire de l’autonomie.

« Quand nous disons que le plai­sir est notre but, nous n’entendons pas par là les plai­sirs des débau­chés ni ceux qui se rat­tachent à la jouis­sance maté­rielle, ain­si que le disent ceux qui ignorent notre doc­trine, ou qui sont en désac­cord avec elle, ou qui l’interprètent dans un mau­vais sens. Le plai­sir que nous avons en vue est carac­té­ri­sé par l’absence de souf­france cor­po­relle et de troubles de l’âme. » (Épi­cure, Lettre à Méné­cée)

« Il n’est pas pos­sible de vivre de façon bonne et juste, sans vivre avec plai­sir. » (Ibid.)

Telle était l’état de ma réflexion, hier soir dans ma taverne à Paros… Vous me direz : tout le monde ne peut s’offrir des sar­dines grillés arro­sées de ret­si­na face à la mer Égée ; pas « tout le monde » en effet, mais « du monde », s’agissant de ces mil­liers, voire mil­lions d’homos tou­ris­ti­cus, qui, sur toutes les mers, errent de port en port à bord d’hôtels flot­tants ?

J’en étais là, en pen­sant aus­si à ce qu’on appelle la « sagesse popu­laire » (décli­nai­son rela­tive de la phi­lo­so­phie) qui, au tra­vers d’une chan­son pour­tant très conne exprime un bon sens somme toute assez épi­cu­rien (mais trans­gres­sé à l’occasion de noces et beu­ve­ries !) :

Boire un petit coup c’est agréable
Boire un petit coup c’est doux
Mais il ne faut pas rou­ler des­sous la table
Boire un petit coup c’est agréable
Boire un petit coup c’est doux
 

Ne pas rou­ler des­sous la table, serait le zeste (ou le reste) d’épicurisme mêlé au bon sens popu­lo…

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Grèce, carnet de voyage. 4) Santorin, considérations au-dessus du volcan

SatelliteIles des Cyclades, 11 juin 2016. Vient l’heure de phi­lo­so­pher un peu. 1 Aimer la sagesse en Grèce, sinon à quoi bon s’y trou­ver.  Je remonte phy­si­que­ment dans les temps anciens, encore plus anciens. Me voi­ci en effet « au des­sus du vol­can », sinon dedans ; dans la mâchoire de San­to­rin – Thi­ra en grec, Θήρα – avec ses îlots comme coin­cés en tra­vers du gosier.

Remon­tée dans le temps au double sens :

D’abord, une his­toire de déluge quand cette île des Cyclades explo­sa lit­té­ra­le­ment, vers 1550 avant JC, cau­sant un ras-de-marée apo­ca­lyp­tique (on ne disait pas encore tsu­na­mi, puisque le Japon n’existait pas ¿), et for­mant cette cal­dei­ra si par­ti­cu­lière, comme un immense chau­dron bor­dé de falaises ver­ti­gi­neuses, bible ouverte pour géo­logues.

santorin-carteLe nom antique de l’île est Thé­ra, de même que la ville antique fon­dée à l’époque archaïque. Selon les auteurs anciens, son pre­mier nom aurait été Kal­lis­té, « la plus belle » ou « la très belle » ; elle aurait été rebap­ti­sée Thé­ra en l’honneur du fon­da­teur mythique de la colo­nie dorienne, Thé­ras. Le nom de San­to­rin est venu des Véni­tiens au XIIIe siècle en réfé­rence à Sainte Irène, San­ta Iri­ni. De là San­to Rini puis San­to­ri­ni. Après le rat­ta­che­ment de l’archipel à la Grèce en 1840, celui-ci reprend offi­ciel­le­ment le nom antique de Thé­ra (ou Thi­ra) mais l’usage de San­to­rin a été conser­vé.

D’après les cher­cheurs, l’éruption est une des ori­gines pos­sibles du mythe de l’Atlantide. Elle pour­rait aus­si être à l’origine des « dix plaies d’Égypte ». Mais là, nous des­cen­dons de plu­sieurs crans dans le ration­nel véri­fiable.

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Un livre ouvert pour géo­logues.

– Ensuite, remon­tée dans le temps cultu­rel. Le cata­clysme a sans doute accé­lé­ré l’implantation en Crète de la civi­li­sa­tion mycé­nienne (de Micènes en Grèce conti­nen­tale), au détri­ment de la civi­li­sa­tion minoenne (du roi légen­daire Minos) déve­lop­pée sur les îles de Crète et de San­to­rin de - 2700 à 1200. [Mer­ci qui ?]

Les consé­quences de tout cela – comme nous pour­rions spé­cu­ler sur les consé­quences dans le futur plus ou moins loin­tain du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur la « civi­li­sa­tion » qui sur­vi­vra – ont por­té sur la culture au sens plein : hié­rar­chie des croyances, des mythes, des pro­duc­tions poé­tiques, artis­tiques, et par­ti­cu­liè­re­ment archi­tec­tu­rales.

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Une vue du « chau­dron » depuis l’île de Thi­ra­sia.

Au-des­sus du vol­can, disais-je, au sens propre et pas seule­ment lit­té­raire 2. En effet, en 1950, un fort séisme dévas­ta les vil­lages de Fira et Oia, où j’ai fait halte. Le livre de Lowry, lui, se situe dans l’intermonde, entre le ciel et l’enfer. En m’accueillant hier, ma logeuse m’a assu­ré que « le para­dis, c’est ici ». Ça se peut bien. Sur­tout le para­dis des pri­vi­lé­giés, de la gent tou­ris­ti­ca, déver­sée par pleins fer­ries – et notam­ment les nou­veaux riches chi­nois. Main­te­nant que la Chine, sur­tout, a cap­té nos indus­tries de base, il nous reste à leur vendre nos pro­duits de l’industrie tou­ris­tique et des loi­sirs ; tant qu’ils ne dupli­que­ront pas ces mer­veilles comme San­to­rin…

Depuis mon char­mant coin de para­dis, donc, je consulte la télé ; sa dizaine de chaînes (dans les hôtels, des cen­taines) confirment l’état du monde mon­dia­li­sé. Mêmes débats caco­pho­niques sur décors hyper­co­lo­rés, mêmes cos­tumes bleu sombre des poli­ti­ciens dans l’hémicycle ; mêmes des­sins ani­més tapa­geurs cen­sés dis­traire les petits ; mêmes publi­ci­tés révul­santes. Pas de doute, l’Europe avance !

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Le timide dra­peau étoi­lé va-t-il par­tir en lam­beaux ?

Europe : encore une inven­tion grecque ! Enfin le mot, sinon l’idée et la chose…

Dans la mytho­lo­gie, Europe (en grec ancien Εὐρώπη / Eurṓpē) est une prin­cesse phé­ni­cienne – je passe sur le pedigree…Selon une ver­sion du mythe, Europe, fille du roi de Tyr, une ville de Phé­ni­cie (actuel Liban) fit un rêve. Le jour même, Zeus la ren­con­tra sur une plage, se méta­mor­pho­sa en tau­reau blanc, afin de l’aborder sans l’apeurer et échap­per à la jalou­sie de son épouse Héra. Impru­dente, Europe s’approche de lui. Che­vau­chant l’animal, elle est enle­vée sur l’île de Crète…

…Et ils eurent beau­coup d’Européens !

600px-2_euros_GrèceJe viens de prendre mon billet de fer­ry pour Paros ; l’employé me rend la mon­naie, dont une pièce de deux euros. Je lui demande s’il en aurait une por­tant l’effigie d’Europe. Comme il n’en a pas, j’ajoute : « C’est sans doute à cause de la crise… » Il me répond, calme, sans acri­mo­nie : « Sans doute, et on devra s’en sou­ve­nir. »

J’avais for­cé­ment abor­dé cette ques­tion avec Geor­gios, à Athènes ; il m’avait répon­du : « La crise, il n’y a qu’à regar­der autour de soi… » Nous étions dans son quar­tier, à Exaer­chia, où la débrouille et la soli­da­ri­té arron­dissent les angles. Mais en géné­ral, pour ce que j’ai pu en voir, les dif­fi­cul­tés ne sont pas fla­grantes. Il n’y a ni plus ni moins de clo­chards à Athènes que dans les rues de Paris ou Mar­seille. Et, de même, les bars sont pleins de gens insou­ciants d’allure, et même gais… « Bien sûr, m’a fait remar­quer Elef­the­ria – « Liber­té » en grec ; peut-on por­ter plus beau pré­nom ? –, bien sûr, nous ne le mon­trons pas ! Mais la crise nous touche très dure­ment. Beau­coup de jeunes au chô­mage vivent chez leurs parents. Moi-même, j’ai de la chance, j’ai un emploi [elle est secré­taire à l’Université], mais je fais par­tie de cette classe moyenne qui doit désor­mais faire beau­coup de sacri­fices. Nous ne pou­vons même plus nous offrir de petits plai­sirs comme d’aller au théâtre, par exemple. Sur­tout, nous nous sommes sen­tis humi­liés quand nous avons été soup­çon­nés de tra­vailler peu et de tri­cher avec l’État. »

On ferait le même constat en France, et aus­si ailleurs dans l’Union…  Pas de doute, l’Europe avance !

Devant moi, le grand bleu égéen (de la mer Égée), des îles sur tout l’horizon, au proche et au loin­tain. Je me dis que l’Europe a repris d’une main ce qu’elle a don­né de l’autre. Sur­tout, elle a don­né aux riches, au détri­ment des pauvres. Comme le dit le vieil adage, les pauvres ne sont pas bien riches, certes… mais ils sont si nom­breux ! Oui, le grand nombre fait la richesse. En favo­ri­sant le sys­tème ban­caire, en sou­te­nant la Grèce des nou­velles indus­tries du Tou­risme, de la Culture et des Arts (en par­ti­cu­lier dès les Jeux olym­piques de 2004), elle a, en effet, embel­li et pour­vu d’équipements impor­tants (comme le métro, aus­si per­for­mant que beau) cer­taines par­ties du pays et sur­tout cer­tains lieux d’Athènes. Vue sous l’angle « macro », l’économie a engrais­sé – au détri­ment de l’économie quo­ti­dienne, celle des reve­nus, des loyers, du pain.

Cette par­tie de la popu­la­tion à hauts reve­nus n’a pas été frap­pée par la crise. Les beaux quar­tiers d’Athènes, comme dans la plu­part des capi­tales occi­den­tales, exhibent bou­tiques et de voi­tures de luxe. Ce cercle res­treint, déploie sa richesse osten­ta­toire et recouvre le petit monde deve­nu qua­si trans­pa­rent, assu­jet­ti aux miettes de l’indécent ban­quet.  

Je vais ren­trer au pays en rébel­lion, comme en l’ayant quit­té, dans les manifs et les grèves. J’ai croi­sé hier soir un groupe de 160 Bre­tons dont l’avion n’a pu décol­ler pour Brest… Il n’y a pas qu’à San­to­rin que le situa­tion est vol­ca­nique. D’ailleurs, comme aurait dit Mon­sieur Prud­homme 3, « Le char de l’Europe navigue sur un vol­can. »

–––––––

Ci-des­sous, un petit jeu de mes cartes pos­tales (cli­quer des­sus). Les pho­tos sont de bibi, sauf men­tion, et, comme les textes, sous Licence Crea­tive Com­mons [voir colonne de droite].

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Notes:

  1. Je conti­nue à sou­li­gner en pas­sant cer­tains mots fran­çais de racines grecques.
  2. Au-des­sous du vol­can (Under the Vol­ca­no), roman de l’écrivain bri­tan­nique Mal­colm Lowry (1947). John Hus­ton en tira un film aus­si fameux.
  3. Mon­sieur Prud­homme, per­son­nage cari­ca­tu­ral du bour­geois fran­çais du XIXe siècle, créé par Hen­ri Mon­nier.

Athènes, carnet de voyage. 3) « Rencontres avec des hommes remarquables »*

Athènes, 9 juin 2016.  Il faut des jours pour connaître une ville comme Athènes, archi sécu­laire, si riche de beau­té et d’histoire. La par­cou­rir à pied, prendre les trans­ports en com­mun, s’y perdre, croi­ser les habi­tants. Des jours, et encore… Se méfier des pre­mières impres­sions, rare­ment les bonnes (contrai­re­ment à l’adage) ; ce sont celles des pré­ju­gés. Alors reve­nir sur ses pas, mar­cher, res­pi­rer, sen­tir. Odeurs, sons, lumières. Pas tou­jours « joli », « char­mant », dès lors que ça vit.

DSCF5670 Dans mes sou­ve­nirs, si loin­tains, la place Omo­nia fleu­rait bon le lieu pres­ti­gieux. Aujourd’hui, ça sent plu­tôt la pisse et la pau­vre­té. Pareil pour la rue Athi­nas, la déesse fon­da­trice et comme négli­gée dans cette artère peu enga­geante. On dépasse l’Hôtel de ville, quel­conque. Mais c’est là que je croise mon pre­mier « grand homme », et pas n’importe lequel : Péri­clès, en pied et en marbre.

Ça y est, j’ai mis le doigt dans l’engrenage his­to­rique ! C’est bien l’inconvénient avec ces innom­brables sta­tues : soit elles vous narguent et vous ren­voient à votre igno­rance crasse…, soit elles vous obligent à savoir. J’avais bien enten­du par­ler du « siècle de Péri­clès », comme d’une sorte d’âge d’or athé­nien… DSCF4917Pas de quoi nour­rir un topo his­to­rique, ni l’occasion d’en impo­ser un, dont je serai d’ailleurs inca­pable. Mais l’Histoire nous rat­trape, et tout spé­cia­le­ment ici, à chaque coin de rue ou presque, ne serait-ce que sur les plaques bleues émaillées (c’est aus­si leur rôle). De plus, l’étranger de pas­sage, se croit tenu de pous­ser le vice en fré­quen­tant nombre de musées.

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C’est ici, dans ce Musée de l’Acropole, que sont expo­sées cinq des six vraies caria­tides de l’Erechtéion. La cin­quième se trouve au Bri­tish Museum, à Londres. La sep­tième est en prime… [Ph. gp]

DSCF4964Ain­si, je sors du Musée de l’Acropole, le tout beau tout moderne : splen­dide en effet, un monu­ment en soi, bâti sur des ruines – la Grèce, pays de ruines et de mythes superbes – que l’on sur­plombe en mar­chant sur un plan­cher de verre ! Tan­dis que là-haut, sur cette col­line ins­pi­rée, d’abord cita­delle anti-bar­bares, des géné­ra­tions d’architectes et de bâtis­seurs géniaux ont ten­té de conju­rer le temps en édi­fiant un temple, puis d’autres, et même des théâtres… Tan­dis que d’autres géné­ra­tions de tra­vailleurs de la pierre se relaient encore, de nos jours, pour répa­rer, sau­ve­gar­der, res­tau­rer.

Sur l’Acropole, le Par­thé­non, notam­ment, porte les stig­mates de sa si longue his­toire – vingt-cinq siècles ! En grec ancien, par­thé­non signi­fie « appar­te­ment de jeunes filles ». En l’occurrence, il s’agissait d’accueillir la sta­tue d’Athé­na, fille de Zeus, déesse de la sagesse, de la guerre, des arti­sans, des artistes et des ensei­gnants. Une sacrée charge ! D’autant qu’Athéna était aus­si la pro­tec­trice de la cité qui porte son nom. Sa sta­tue, d’ivoire et d’or mas­sif, fut détruite lors d’un incen­die, au Ve siècle. De mul­tiples répliques ont été pro­duites, dont celle qui domine l’Académie d’Athènes [pho­to ci-des­sous]. Encore et tou­jours des sta­tues donc. Et c’est là que je retombe sur mes pieds : à qui doit-on l’édification du Par­thé­non ? À Péri­clès, par­di !

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Deux mots et quelques sur ce Péri­clès, que la modes­tie ne devait pas étouf­fer. On l’a même dit assez méga­lo et déma­go sous ses allures de démo­crates. Ce qui a fait l’objet de livres savants. Tou­jours est-il qu’en grec ancien Περικλῆς / Per­iklễs, signi­fie lit­té­ra­le­ment « entou­ré de gloire ». Né à Athènes vers 495 av. J.-C, il y est mort en 429. [Mer­ci Wiki]. Il acquit sa gloire en guer­rier, sur les fronts des guerres médiques et celles du Pélo­pon­nèse – Thu­cy­dide, le « repor­ter de guerre » dont j’ai déjà par­lé ici, l’admirait beau­coup. Ce n’était pas le cas d’Aris­to­phane, poète et auteur de théâtre, ce Molière de bien avant (- Ve siècle), qui se le paie lit­té­ra­le­ment comme va-t-en guerre assoif­fé de pou­voir. Très près de nous, feu Umber­to Eco lui a taillé un cos­tume de popu­liste… Ce qui nous amè­ne­rait à enta­mer le cha­pitre énorme et inépui­sable de la Démo­cra­tie selon ses innom­brables pen­seurs grecs. Je m’en gar­de­rai bien – par faci­li­té de blo­gueur peu apte aux Tra­vaux d’Hercule. Mais l’actualité poli­ti­cienne, à Athènes comme à Paris et par­tout dans le monde méri­te­rait ce retour aux fon­de­ments his­to­riques et phi­lo­so­phiques. 1

J’en ai donc fini, pour ma part, avec cette pre­mière ren­contre. Lais­sons Périk­lès devant l’Hôtel de ville, pas­sons le grand mar­ché (ago­ra en grec) à pois­son et à viande [« vaut le détour » cepen­dant]. Et voi­là sur qui je tombe : Dio­gène, il se trou­vait en bas de la rue d’Athinas, accrou­pi sur le trot­toir, rata­ti­né sur ses genoux, tout maigre, presque nu, les côtes saillantes. Quand j’ai mis un euro dans sa sébile en plas­tique, il a levé les yeux et a sou­ri. C’était lui !

– Mais Dio­gène était de Sinope, pas d’Athènes. Et il logeait dans une jarre.

– Je sais, et alors ? Il était en vadrouille et venait sou­vent à Athènes. C’était bien lui ! (Je n’ai pas eu l’impudeur de le prendre en pho­to. Sans doute ne m’aurait-il  pas envoyé paître par un « Barre-toi de mon soleil ! » ?)

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Et voi­ci Hip­po­crate, ren­con­tré un peu plus loin, quar­tier de Psi­ri. Dégui­sé en vieux rocker, jouant de la gratte élec­trique devant le rideau bais­sé d’une phar­ma­cie sur lequel son image avait été bom­bée. C’était bien lui !

– Lui, le « père de la méde­cine », tu rigoles ?

– Vois com­bien son illustre por­trait pro­tège sa réin­car­na­tion moderne ! Et comme il nous pro­tège encore : Hip­po­crate fut le pre­mier méde­cin à avoir reje­té les super­sti­tions et les croyances qui attri­buaient la cause des mala­dies à des forces sur­na­tu­relles ou divines. Cha­peau !

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Main­te­nant voi­ci Socrate, per­met­tez ! Je sor­tais de l’ancien Ago­ra, je l’ai repé­ré, déam­bu­lant, par­lant à voix haute et sans cesse. J’ai croi­sé son regard ami­cal. Il m’a accor­dé la per­mis­sion d’une pho­to. Et il m’a dit, en grec aca­dé­mique : « À tout à l’heure ! » Et ne l’ai plus revu.

– Ce n’est pas Socrate, il était laid comme un pou ! Le tien est beau comme Zeus.

– Alors, c’était Socrate dégui­sé en Zeus !

En vrai, il s’appelle Gar­ga­la. Ne par­lant ni anglais ni fran­çais, sauf pour dire « A tout à l’heure » et « Mer­ci », je ne sais ce que sa chienne de vie a pu lui réser­ver….

J’en viens à mes héros per­son­nels « modernes », en fait uni­ver­sels. Zor­ba, Alexis, celui qui m’a ame­né en Grèce à mes 17 ans, l’ado finis­sant que le Cré­tois Nikos Kazant­za­ki venait de tour­ne­bou­ler…. Celui-là de Zor­ba, mon exem­plaire du jour, soixan­te­naire che­nu, je l’ai vu hier dans Exar­chia atta­blé à une ter­rasse avec une jeune femme et un enfant, le teint rou­geaud, sou­rire au vent, par­lant fort, che­mise dépoi­traillées. C’était lui, bien sûr !

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Et la vielle copine de Zor­ba, la Bou­bou­li­na, n’était pas loin : aper­çue sur l’avenue Aka­di­mia, toute enfa­ri­née et empar­fu­mée, robe bleue à fleurs, hauts-talons sca­breux, des dread­locks jusqu’aux fesses. C’était elle, mais oui !

Ce voyage, je le vis comme un double retour aux sources :

– les miennes, celle de mon pas­sage de l’ado à l’adulte, si pos­sible à la vie d’homme ;

– les sources de notre civi­li­sa­tion dans ce monde si déso­rien­té. Ça ne pou­vait être plus essen­tiel, sur­tout vers la fin d’une exis­tence.

–––––––––

*J’emprunte à Peter Brook le titre de son film consa­cré à la vie de Georges Gurd­jieff (1979).

Pho­tos de gp.

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Notes:

  1. J’apprends que Mon­te­bourg sug­gère de rem­pla­cer les séna­teurs élus par des citoyens tirés au sort… Quoi, aurait-il eu connais­sance du sys­tème démo­cra­tique de la Grèce antique ? J’espère reve­nir sur ce cha­pitre.

Athènes, carnet de voyage. 2) Exárcheia, territoire anarchiste

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Athènes, 7 juin 2016.  J’ai quit­té dimanche le quar­tier de Metaxour­gio pour celui d’Exárcheia. Comme si j’avais migré des Ternes à Ménil­mon­tant, à Paris. Ou bien, à Mar­seille, de Vau­ban au cours Julien – ce qui est plus juste. Je me trouve à une enca­blure du Musée archéo­lo­gique et plus près encore de l’École poly­tech­nique. Comme qui dirait « au cœur du pro­blème » grec.

Quoi, pro­blème ? Depuis le « traîne-couillons » uni­ver­sel qui char­rie le tou­riste ici comme par­tout, Athènes pré­sente le charme des capi­tales à haut niveau cultu­rel-mar­chand ; son cir­cuit emprunte les hauts-lieux entre­te­nus car ren­tables. En jupette, avec leurs sou­liers à pom­pons, les gardes pré­si­den­tiels (evzones) per­pé­tuent leur rituel désuet – désuet en appa­rence, mais à sym­bo­lique pro­fonde : la fus­ta­nelle, cette jupe, serait for­mée de 400 plis rap­pe­lant les quatre siècles d’occupation turque (je revien­drai sur la ques­tion turque).

DSCF5528Le tou­risme se nour­rit gras­se­ment du folk­lore et de ses cli­chés. Mais quel heu­reux pri­vi­lège, ma foi, de dégus­ter un verre de ret­si­na (vin blanc rési­né) sur une ter­rasse au pied de l’Acropole ! La crise grecque, où ça ?

Ici, à Exár­cheia, ils connaissent. Pris entre deux quar­tiers bour­geois, Εξάρχεια (en grec moderne) est renom­mé pour être le foyer de l’anarchisme en Grèce. Anar­chie, mot grec à l’origine [je les sou­ligne désor­mais en pas­sant] : an, pré­fixe pri­va­tif : absence de, et arkhê, hié­rar­chie, com­man­de­ment. Je me régale ici de l’étymologie – encore du grec ! Que serions-nous sans ces racines ? [La que­relle du grec au col­lège n’est pas ano­dine ; pour en avoir été pri­vé, j’en mesure l’importance fon­da­men­tale un demi-siècle plus tard.] Je m’amuse à l’idée de taqui­ner l’étymologie du mot éty­mo­lo­gie : c’est ce qui éclaire le sens des mots et, ain­si, ouvre la pen­sée. On voit bien que tout se tient chez l’animal pen­sant-par­lant, et écri­vant et vivant à l’occasion.

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« Tout ou toute une his­toire »… Mar­tial, lec­teur scru­pu­leux, s’interroge sur l’accord de « tout » dans mon pré­cé­dent titre. Moi aus­si… J’ai véri­fié : « tout » est ici un adverbe, inva­riable, car il exprime le sens de « com­plè­te­ment », « tout à fait ». Mau­dit fran­çais !

Exár­cheia, donc. Rues étroites, plu­tôt sinis­trées d’allure : pas mal de rideaux métal­liques bais­sés, pein­tur­lu­rés, tag­gés comme le moindre recoin. Affiches à pleins murs. Cou­leurs vives sur la ver­dure des arbres, nom­breux. Quar­tiers de squats et aus­si d’imprimeurs, d’éditeurs, dis­quaires, bou­tiques, cyber­ca­fés et épi­ce­ries bio ; beau­coup  de librai­ries, par­fois chics ou bien car­ré­ment « anar », tan­dis que la « com’ » tente sa per­cée, avant-poste d’une boboï­sa­tion qui gagne vers les hau­teurs. Quar­tier « à part », sorte de no man’s land où la police est inter­dite de ter­ri­toire, ou alors seule­ment les robots-cops, quand ça chauffe pour de vrai.

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Je me dois ici de vous pré­sen­ter Geor­gios chez qui je loge, dans son coquet appart’ de la rue Solo­mou, tout en cou­leurs pim­pantes. La qua­ran­taine, regard écar­quillé et sou­rire radieux, il est prof d’informatique et pho­to­graphe che­vron­né. A par­cou­ru une par­tie du monde. Mais ne connaît pas, ou à peine, et de nom, ses ancêtres phi­lo­sophes des temps antiques – il est de son époque, dans l’ « ici et main­te­nant » de nos urgences sans ave­nir (ou alors lequel ?) Geor­gios parle un anglais « fluent » [L’anglais qui est deve­nu ici la seconde langue, comme dans tous les pays à langue régio­nale – salut les Qué­bé­cois de mon cœur ! L’anglais domi­na­teur, média­teur utile, et rata­ti­neur de par­ti­cu­la­ri­tés essen­tielles – tout se paie !] Geor­gios est aus­si cycliste urbain 1 (il y en a si peu à Athènes), mais hier, une por­tière lui est ren­tré dedans en lui cas­sant le bras, et le vélo. Depuis, je trouve que son english est deve­nu chao­tique et j’ai plus de mal à le com­prendre… Sa com­pagne, Alexia, aus­si sym­pa­thique et enjouée ; ingé­nieure, fran­cophone, mili­tante huma­ni­taire, Amnes­ty inter­na­tio­nal, etc.

DSCF5536C’est ain­si qu’hier soir (tard), je me suis retrou­vé avec eux deux sur une ter­rasse fes­toyante, en haut d’un vieil immeuble voi­sin tenu par « Noso­tros », non pas un squat mais ce qu’ils appellent un « espace social libre », lieu auto­gé­ré de résis­tance.

Résis­tance à quoi ? À tout, par­di ! C’est bien le moindre, quand on consi­dère l’état du pays, que l’on dit en déla­bre­ment – sur­tout l’état d’Athènes qui agglo­mère presque la moi­tié de la popu­la­tion grecque (plus de 4 mil­lions sur 10 mil­lions de Grecs envi­ron. 2 Bien sûr, ça ne se voit pas « en pas­sant ».

Noso­tros (de l’espagnol, cette fois : nous), ras­semble des anar­chistes « soft », de la mou­vance anti-auto­ri­taire, des paci­fistes, plu­tôt non-vio­lents. Plu­tôt, car on ne sait jamais trop ce qui peut arri­ver. Et il s’en est pas­sé des choses dans cette Exar­cheia la noire 3 : C’est à Exar­cheia que com­mencent les émeutes de décembre 2008, après la mort d’un ado­les­cent de 15 ans, tué par balle par un poli­cier, dans une rue du quar­tier. C’est aus­si à Exar­cheia que débute le sou­lè­ve­ment contre la dic­ta­ture des Colo­nels en novembre 1973, lors de la révolte étu­diante de l’Uni­ver­si­té poly­tech­nique natio­nale d’Athènes et éva­cuée par les mili­taires put­schistes le 17 novembre 4

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Cette sculp­ture, à l’entrée de l’École poly­tech­nique, honore les vic­times du sou­lè­ve­ment de novembre 1973, quand les Colo­nels put­schistes décident d’une inter­ven­tion bru­tale. Dès les pre­mières heures du same­di matin 17 novembre 1973, un char-blin­dé pénètre de force au sein de l’université. La vio­lence de l’attaque est sau­vage : il y a offi­ciel­le­ment 34 morts, mais en véri­té beau­coup plus. Des cen­taines de bles­sés se cachent pour évi­ter l’arrestation. Des mil­liers d’arrêtés et d’emprisonnés vont subir la tor­ture par la police mili­taire.

Donc cette nuit, du haut de cette ter­rasse, de jeunes résis­tants refai­saient le monde, qui en a bien besoin. Un repas avait été pré­pa­ré spé­cia­le­ment en soli­da­ri­té avec des réfu­giés syriens – on sait qu’ils sont nom­breux à être pas­sés par l’île grecque de Les­bos – ou y avoir tré­pas­sé en mer. Aujourd’hui, le gou­ver­ne­ment grec a fer­mé la fron­tière, détour­nant le flux vers la Tur­quie.

Vu d’ici, de la gauche de gauche athé­nienne, Alexis Tsi­pras (actuel pre­mier ministre) est aus­si « popu­laire » de Valls et Hol­lande auprès de « Nuit debout ». Geor­gios, le bras droit dans le plâtre, raconte en rigo­lant l’histoire sui­vante : Tsi­pras, à la télé, évo­quant des sou­ve­nirs d’enfance, rap­pelle s’être cas­sé le bras gauche et que, gau­cher, il dut se faire droi­tier… « Ce qui ne lui fut pas bien dif­fi­cile », n’ont pas man­qué de com­men­ter les Grecs, gogue­nards…

C’est tout pour aujourd’hui ; j’étais par­ti pour vous pré­sen­ter d’autres amis, des illustres antiques, car j’ai flâ­né hier, selon ma dérive, dans l’ancien ago­ra. Et j’y ai croi­sé Socrate, si si ! Suite au pro­chain numé­ro (c’est ce qu’en pub, on appelle du tea­sing – qui ne vient pas du grec !)

PS - En ren­trant ce soir, Geor­gios m’apprend qu’un homme a été tué ce matin de deux balles de pis­to­let, sur la place Exár­cheia, là dans notre quar­tier, où je viens de pas­ser… Affaire de drogue, semble-t-il. Ce qui ne sau­rait guère effa­rou­cher un Mar­seillais…

Bonus (latin) : pano­ra­ma (grec) sur le quar­tier d’Exárcheia. Je revien­drai plus tard sur l’École poly­tech­nique. (Pho­tos de gp).

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Notes:

  1. Je l’étais aus­si, jusqu’à ce que des malo­trus volent mes deux vélos, dont l’électrique de mes 70 balais, en grande par­tie finan­cé par de géné­reux action­naires. Je devais le signa­ler…
  2. La dia­spo­ra grecque (omo­ge­nia) repré­sen­te­rait quelque 6,5 mil­lions de per­sonnes sur les cinq conti­nents et prin­ci­pa­le­ment au États-Unis (de 3 à 4 mil­lions). Chi­ca­go, avec 300 000 Grecs est la troi­sième ville grecque du monde après Athènes et Salo­nique. Source : Biblio­monde. 
  3. Exar­cheia la noire, au cœur de la Grèce qui résiste, de Yan­nis You­loun­tas, pho­tos Maud You­loun­tas. Les Édi­tions Liber­taires, 2013. Un film a éga­le­ment été réa­li­sé par les mêmes auteurs.
  4. Z, le film de Cos­ta Gavras aurait pu/dû se tour­ner à Exar­cheia, mais la dic­ta­ture des colo­nels l’en empê­cha. Le tour­nage eut lieu à Alger qui, par son archi­tec­ture, res­semble beau­coup à Athènes.

Athènes, carnet de voyage. 1) Tout une Histoire

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Athènes, 5 juin 2016. Pour­quoi là ? Tout une his­toire – per­son­nelle. Et toute l’Histoire du monde – enfin cette par­tie qui remonte à l’Antiquité datée et à ce monde qui a ser­ti la Médi­ter­ra­née comme une perle pré­cieuse, ce bijou appe­lé civi­li­sa­tion – bien qu’elle ne soit pas unique. Si on s’en sou­vient tant, après vingt-six siècles, c’est parce qu’ils avaient inven­té l’alphabet – alpha, béta « Ils », ces Grecs lumi­neux à qui l’on doit l’irruption de la pen­sée pen­sante et donc cri­tique, l’élévation de la conscience d’être au monde, et dans quel monde au juste ? Et naî­tront ain­si le ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel et l’amour de la sagesse, la phi­lo­so­phie, puis les sciences, les arts, l’histoire, la poli­tique. Mais aus­si la guerre ! Et enfin la démo­cra­tie, tou­jours recom­men­cée…

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Trois tiers pour consti­tuer une ville. Le qua­trième pour l’immortaliser. [Ph. gp]

On s’en sou­vient car ils ont beau­coup écrit… Non pas qu’ils aient inven­té l’écriture, elle venait des Sumé­riens, et peut-être même des Chi­nois si on remonte à la nuit des temps anciens. Mais les Perses, pro­ba­ble­ment, expor­tèrent cette inven­tion fon­da­trice lors de leurs inva­sions bar­bares – bar­bare : qui parle une autre langue, ain­si que le rap­porte Héro­dote 1, le père de l’Histoire et même du jour­na­lisme.

Hérodote et Thucydide, inventeurs de l'histoire. Bustes du Musée archéologique de Naples. [d.r.]

Héro­dote et Thu­cy­dide, inven­teurs de l’histoire. Bustes du Musée archéo­lo­gique de Naples. [d.r.]

Ses enquêtes autour de la Médi­ter­ra­née déli­mi­taient le monde connu. Il mesu­rait les dis­tances en stades… (ce que per­pé­tuent les jour­na­listes actuels quand ils disent « grand comme trois ter­rains de foot ») et, au delà, en jours de marche ou de navi­ga­tion à voile. Il décou­vrait le monde, alors si petit en appa­rence connue ; ce monde qu’il par­cou­rait pour l’agrandir, ain­si qu’un Can­dide pré-vol­tai­rien.

Il faut aus­si saluer Thu­cy­dide 2, conti­nua­teur d’Hérodote mais en repor­ter de guerre, celle du Pélo­pon­nèse. Pour dire bien vite que les écrits abondent, ins­cri­vant ain­si l’histoire grecque et ses œuvres innom­brables au Patri­moine de l’Humanité. Par­mi ces illustres auteurs se dis­tingue cepen­dant un cer­tain Socrate qui, lui, n’écrivait pas (en tout cas il n’a pas lais­sé d’écrit connu) ; il en char­geait ses dis­ciples et l’un d’eux tout par­ti­cu­liè­re­ment : Pla­ton.

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Les fon­da­teurs de l’Académie des arts : Socrate et son élève, Pla­ton. À l’arrière-plan, l’Université antique. [Ph. gp]

Socrate était un par­leur, un vrai beau par­leur, pas un bara­ti­neur. Entou­ré de ses élèves, il par­lait, mar­chait, ques­tion­nait, pré­ten­dait qu’il ne savait rien. Moyen­nant quoi il éle­va le doute au rang de la connais­sance… Mais ce pre­mier des scep­tiques et des ratio­na­listes, ques­tion­na tout autant les dieux – jusqu’à dou­ter de leur exis­tence. On ne lui par­don­na pas. Et il but la ciguë – jusqu’à la lie.

Je ne vais sur­tout pas pré­tendre ici racon­ter l’histoire de la Grèce « des ori­gines à nos jours »… Mais plu­tôt tenir un car­net de voyage, sur le mode impres­sion­niste et « déri­vant », au sens où Bre­ton puis les situs appré­hen­daient la ville en y déam­bu­lant comme un esquif sans voile, allant au gré des cou­rants sen­so­riels. Remar­quez que ces let­trés, à l’occasion un peu pré­ten­tieux sinon pom­peux, n’avaient rien inven­té. Mon­taigne, quelques siècles avant eux, avaient pra­ti­qué la chose sans besoin de la nom­mer :

« Moi, qui le plus sou­vent voyage pour mon plai­sir, ne me guide pas si mal. S’il fait laid à droite, je prends à gauche, si je me trouve mal propre à mon­ter à che­val, je m’arrête. [...] Ai-je lais­sé quelque chose à voir der­rière moi ? j’y retourne. C’est tou­jours mon che­min. Je ne trace aucune ligne cer­taine ni droite, ni courbe. » 3

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Figu­rine de marbre de la col­lec­tion cycla­dienne du Musée natio­nal d’archéologie (3000 ans avant notre ère) [P. gp]

C’est qu’on n’invente rien ! ou si peu. Depuis des mil­lé­naires – pour ne pas remon­ter au Déluge et au-delà… – que l’Homme s’est mis à pen­ser, par­ler, créer, agir… il s’est beau­coup répé­té, a beau­coup copié et reco­pié, voire sin­gé, en croyant inno­ver. Les vraies inven­tions sont si rares, quelque fois acci­den­telles et, le plus sou­vent, for­melles. Rares, même dans les arts ! Picas­so et tant d’autres n’ont-ils pas « récu­pé­ré » les créa­tions afri­caines, sculp­tures et masques rituels notam­ment. Ou bien n’ont-ils pas « pom­pé » ces sculp­tures de l’époque dite cycla­dienne 4, dont peut s’enorgueillir le splen­dide Musée archéo­lo­gique d’Athènes ? [Gale­rie pho­to ci-des­sous. Cli­quer sur les vignettes pour les agran­dir.]

Ce musée, j’y ai pas­sé l’après-midi com­plet, jusqu’à érein­te­ment. De la Culture grand C dans la splen­deur totale et dans des condi­tions muséo­lo­giques excep­tion­nelles.. Des col­lec­tions pré­his­to­riques remon­tant jusqu’à sept mil­lé­naires « avant » ; puis des sculp­tures par mil­liers, de marbre ou de bronze ; des céra­miques et des terres-cuites ; des bijoux en or ; des vases « à en lou­cher » aurait dit Bras­sens – si on me per­met cet ana­chro­nisme sacri­lège…

Qu’on se ras­sure, je ne vais pas écrire un énième guide gré­co-savant. Plu­tôt ten­ter de vous embar­quer dans ma dérive athé­nienne (et au-delà, on ver­ra), toute sub­jec­tive, mais tout de même ancrée au sol, attes­tée par des pho­tos, rela­ti­ve­ment plus « objec­tives » certes. Voi­là pour ce pre­mier épi­sode.

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Notes:

  1. Auteur d’une grande œuvre his­to­rique, les His­toires, éga­le­ment appe­lée Les Enquêtes, Héro­dote, est né vers 484 av. J.-C. à Hali­car­nasse en Grèce d’Asie mineure (Tur­quie actuelle), mort vers 420 av. J.-C.
  2. Homme poli­tique et his­to­rien athé­nien, né vers 460 av. J.-C., mort, peut-être assas­si­né, entre 400 et 395. Dans sa quête de « la véri­té », il a inven­té la rigueur métho­dique et aus­si le recou­pe­ment des sources d’information.
  3. Essais III, 9 De la vani­té.
  4. Des îles Cyclades. Objets datant d’environ 3000 ans avant notre ère.

Télévision. Collaro chez les ploucs, ou le mépris anthropologique

« Col­la­ro chez les ploucs ». Repor­tage sur un couple d’agriculteurs de Condé-sur-Seulles, dans le Cal­va­dos. Lui a échoué au per­mis de conduire. Elle est à la remorque… Et Sté­phane Col­la­ro – qui serre la main du mon­sieur mais pas celle de la dame… – d’y aller de sa déma­go­gie d’amuseur public et de son mépris des gens simples de la cam­pagne. Alors, pour­quoi publier à nou­veau ? Parce que  ce mépris vaut anthro­po­lo­gie, tant pour les obser­vés que pour l’observateur. Sans nier que c’est quand même poi­lant, tout en témoi­gnant d’une époque et d’une forme de télé­vi­sion (Antenne 2, émis­sion La Lor­gnette, 2 avril 1978. © Archives Ina).

Dans un autre registre, mais proche, revoyons cet autre mor­ceau d’anthologie : Dumayet et Des­graupes, Pierre-s angu­laires du scoop rim­bal­dien 

Comme quoi la « télé-réa­li­té », dès ses ori­gines, c’est d’abord la réa­li­té de la télé.

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Ben oui : baisser le Smic ! (Faber)

© faber - 2016

 

 

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Pourquoi il serait bon de garder un peu de fuel

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André Brahic dans le cosmos

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[Ph. dr]

« C’est un feu d’artifice qui vous hyp­no­tise  » a-t-on pu dire de lui 1 :  astro­nome et astro­phy­si­cien, André Bra­hic est mort d’un can­cer ce 15 mai à Paris, où il était né il y a 73 ans. Un grand bon­homme, comme on peut le dire avec fami­lia­ri­té pour expri­mer admi­ra­tion et sym­pa­thie. Je ne l’ai pas connu mais j’en ai eu l’impression, tant il me sem­blait proche à cha­cune de ses inter­ven­tions à la radio – plus rare­ment à la télé. Son enthou­siasme, son sens de la répar­tie, de l’humour et de l’improvisation dans ses expli­ca­tions cepen­dant rigou­reuses, étayées par un art de la méta­phore… tout cela fai­sait d’André Bra­hic un remar­quable vul­ga­ri­sa­teur scien­ti­fique.

Pas­sion­né par le cos­mos et ses mys­tères, éti­rant son insa­tiable curio­si­té entre le big-bang et l’infinité des mondes, il fut aus­si le décou­vreur des anneaux de Nep­tune, dont il était un spé­cia­liste, ain­si que de Saturne.

Il avait aus­si par­ti­ci­pé à la mis­sion Cas­si­ni, dont la sonde du même nom fut lan­cée le 15 octobre 1997 en direc­tion de Saturne pour arri­ver aux alen­tours du 1er juillet 2004. La mis­sion, ini­tia­le­ment pré­vue pour une durée de quatre ans, a été pro­lon­gée jusqu’en 2019, compte tenu de la richesse des pre­mières obser­va­tions. Ain­si André Bra­hic devait-il être membre de la com­mu­nau­té Cas­si­ni jusqu’en 2021, mis­sion qu’il ne pour­ra hono­rer. Son nom a été don­né à un asté­roïde.

Comme tous les épris de connais­sance, il savait ques­tion­ner l’inconnu avec phi­lo­so­phie. Ain­si cette idée selon laquelle les mythes sont néces­saires aux hommes : ils leur per­mettent de se soli­da­ri­ser, de se sen­tir ensemble… Jusqu’à se faire la guerre !

André Bra­hic est notam­ment l’auteur de livres comme Enfants du Soleil et De Feu et de glace (Éd. Odile Jacob).

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Notes:

  1. « André Bra­hic, super­star ! », La Marche des sciences, d’Aurélie Luneau, France Culture, octobre 2014.

BD de comptoir, par Faber

faber

© Faber 2016

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    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

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    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
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