On n'est pas des moutons

Mot-clé: journalisme

« Ça sent le bouchon »

« Ça sent le bou­chon » a osé la jour­na­liste sur France Inter ce matin pour lan­cer le mar­ron­nier esti­val. Et d’enfiler les cli­chés sur les dan­gers de la déshy­dra­ta­tion, les redou­tables micro-trot­toirs (sur auto­routes…) et, donc, les puis­santes pen­sées des che­va­liers à quatre roues. Il est reve­nu, l’heureux temps des bou­chons, ces « hiron­delles » qui annoncent l’été cani­cu­laire. Ce rituel jour­na­lis­tique est aus­si vieux que les hordes auto­mo­biles. C’est aus­si un mar­queur de socié­té. Ain­si cette archive de l’Ina datée du 1er juillet… 1968, sobre­ment inti­tu­lée « Arri­vée des tou­ristes sur la Natio­nale 7 : tra­fic auto­mo­bile et plages de la région », extraite de Pro­vence Actua­li­tés, Office natio­nal de radio­dif­fu­sion télé­vi­sion fran­çaise,  Mar­seille. Où la niai­se­rie du pro­pos atteste bien que la révo­lu­tion de Mai-68 a vécu.


Grand jour : le solstice d’hiver et les dix ans de « C’est pour dire »

C’est pareil chaque année mais pas tou­jours le même jour (le 21 ou le 22)  et jamais à la même heure. Ain­si, pour 2014, ça se passe aujourd’hui dimanche 21, à 23 h 03 mn 01 s. À par­tir de cet ins­tant le jour aura atteint sa plus courte durée. Il ne pour­ra plus que ral­lon­ger… C’est ce qu’on appelle le sol­stice d’hiver. Et vive la renais­sance du Soleil Invain­cu (Sol Invic­tus) ! – qui, rap­pe­lons-le, exprime le sens païen de Noël.

Pour le reste, rien ne change et tout change. Ou tout change pour que rien ne change. Déjà l’an der­nier, je devi­sais sur l’événement. L’an pro­chain itou, du moins je l’espère… Sans jurer de rien, vu que, selon ce cher Mon­taigne « Tous les jours vont à la mort, le der­nier y arrive ».

le-numéro-dix-avec-le-ruban-signifie-le-dixième-anniversaire-40234269Un évé­ne­ment astral qui est pas­sé inaper­çu ; pour­tant, il ne s’est pro­duit qu’une fois en une décen­nie ! Le 13 décembre 2004, en effet, parais­sait sur lemonde.fr le pre­mier article de « C’est pour dire », d’emblée avec un des­sin du grand Faber. Le pro­pos se vou­lait alors tour­né vers une approche cri­tique des pra­tiques jour­na­lis­tiques ; il s’est élar­gi, comme on sait, car à force de taper sur le même clou…

Le comp­teur de « C’est pour dire » tota­lise 1 392 articles, et encore, sans celui-là ! On par­lait jadis des pisse-copie. L’expression est pas­sée de mode, alors que la chose a atteint un niveau d’énu­ré­sie jamais éga­lé dans l’ère post-guten­ber­gienne. Est-ce grave, doc­teur ? Ou bien salu­taire ?  Je pen­che­rais plu­tôt pour un signe de san­té.

Plus de mille autres articles alors ? Hum !… Le ren­dez-vous de 2024 n’est pas garan­ti (voir le même Michel de Mon­taigne).


Le journalisme est (parfois) un sport de combat

Ouais, les repor­ters de guerre, les pho­to­graphes en gilets pare-balles, ils paient comme on dit un lourd tri­but à l’information. Certes. Mais il est d’autres ter­rains (presque) aus­si dan­ge­reux, ain­si qu’en témoignent ces deux vidéos d’archives jour­na­lis­ti­co-pugi­lis­tiques…

6 mars 1959 – Au cours de la retrans­mis­sion du com­bat de catch oppo­sant l « Homme mas­qué  » [alias Gil Voi­ney] à Roger Dela­porte, un match com­men­té avec verve par Roger Cou­derc, le jour­na­liste est pris à par­ti par Roger Dela­porte, à la des­cente du ring.

Emis­sion : Catch - 
Office natio­nal de radio­dif­fu­sion télé­vi­sion fran­çaise - réa­li­sa­teur
 Pierre Badel - com­men­ta­teur
 Roger Cou­derc - Docu­ment Ina

 

5 mars 1976 – Sur le pla­teau de l’émission « Apos­trophes », Moha­med Ali s’emporte contre l’ancien secré­taire de Sartre, Jean Cau, invi­té de l’émission, qui n’en mène pas large. « S’il y’a quelqu’un que je n’aime pas, c’est vous (il le pointe du doigt). Oh je vois quelque chose que je n’aime pas du tout... je sais que vous êtes suf­fi­sam­ment malin pour ne pas taper sur Moha­med Ali » ! Voi­là un boxeur qui ne man­quait ni de punch ni de flair.

Emis­sion : Apos­trophes - 
Antenne 2 - réa­li­sa­teur
 Jean Caze­nave - pro­duc­teur
 Ber­nard Pivot - Docu­ment Ina


Le progrès d’avant-hier : la voiture électrique (1942)

Ce film archi­vé par l’INA date du 26 avril 1968. Mais la nou­veau­té qu’il montre date de 1942. Il s’agit de « l’Œuf élec­trique  » mis au point par Paul Arzens, l’ingénieur de la SNCF, « père » des loco­mo­trices élec­triques « BB ». Outre quelques pro­pos du même Arzens, ces « Actua­li­tés » inter­rogent aus­si le pré­fet de police Mau­rice Gri­maud qui, dans le mois sui­vant du Joli Mai, va connaître une célé­bri­té à laquelle il est loin de s’attendre ici. Quoi qu’il en soit, les deux vision­naires nous pré­disent l’avenir radieux du « tout élec­trique » – et bran­ché au nucléaire pour quelques rayon­nantes décen­nies.

En plus de la musi­quette bien datée qui accom­pagne gaie­ment ce petit film, on découvre que la presse pré-soixante-hui­tarde a déjà pris goût au redou­table micro-trot­toir, ce degré zéro du jour­na­lisme, désor­mais triom­phant dans nos médias.

Comme disait Alexandre Via­latte, pris dans un embou­teillage : « On n’arrête pas le pro­grès, il s’arrête tout seul  ».

  • Emis­sion « Pano­ra­ma »,
    Office natio­nal de radio­dif­fu­sion télé­vi­sion fran­çaise (ORTF)
    Jour­na­listes : Michel Le Paire ; Ber­nard Corre ;
    Par­ti­ci­pants : Paul Arzens ; Mau­rice Gri­maud.

Docu­ment Ins­ti­tut natio­nal de l’audiovisuel


« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 3/4 – Croqué par Jules Renard

jean-jauresIls étaient contem­po­rains, se ren­con­traient et s’appréciaient, fré­quen­tant ces mêmes « salons », lieux de dis­pu­ta­tion intel­lec­tuelle à l’image des salons des Lumières, qui pré­cé­dèrent la Révo­lu­tion. Voi­ci le por­trait que Jules Renard brosse de Jean Jau­rès dans son Jour­nal (22 décembre 1902)

« Jau­rès. L’air, un peu, d’un ours aimable. Le cou court, juste de quoi mettre une petite cra­vate de col­lé­gien de pro­vince. Des yeux mobiles. Beau­coup de pères de famille de qua­rante-cinq ans lui res­semblent, vous savez, ces papas aux­quels leur grande fille dit fami­liè­re­ment : « Bou­tonne ta redin­gote, papa. Papa, tu devrais remon­ter un peu tes bre­telles, je t’assure. »

Arrive, en petit cha­peau melon, le col du par­des­sus rele­vé.

Une affec­ta­tion de sim­pli­ci­té, une sim­pli­ci­té de citoyen qui com­mence bien son dis­cours par « Citoyens et citoyennes », mais qui s’oublie quel­que­fois, dans le feu de la parole, jusqu’à dire : « Mes­sieurs ».

Des gestes courts -- Jau­rès n’a pas les bras longs --, mais très utiles. Le doigt sou­vent en l’air montre l’idéal. Les poings pleins d’idées vont se cho­quer quel­que­fois, le bras tout entier écarte des choses, ou décrit la para­bole du balai. Jau­rès marche par­fois une main dans la poche, tire un mou­choir et s’en essuie les lèvres.

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Jules Renard (1864 - 1910). Il fau­drait lui dire : « Au fond, vous n’êtes pas un vrai socia­liste ; vous êtes l’homme de génie du socia­lisme. »

(Je ne l’ai enten­du qu’une fois. Ceci n’est donc qu’une note.)

Le début lent, des mots sépa­rés par de grands vides. On a peur : n’est-ce que cela ? Tout à coup, une grande vague sonore et gon­flée, qui menace avant de retom­ber dou­ce­ment. Il a une dizaine de vagues de cette ampleur. C’est le plus beau. C’est très beau.

Ce n’est pas la tirade comme l’est une strophe de cinq ou six beaux vers dits par un grand acteur. Il y a cette dif­fé­rence qu’on n’est pas sûr que Jau­rès les sache, et qu’on a peur que le der­nier n’arrive pas. Le mot « sus­pen­du » a toute sa force à son pro­pos. On l’est vrai­ment, avec la crainte de la chute où Jau­rès... nous ferait mal.

Entre ces grandes vagues, des pré­pa­ra­tions, des zones où le public se repose, où le voi­sin peut regar­der le voi­sin, dont un mon­sieur peut pro­fi­ter pour se rap­pe­ler un ren­dez-vous et pour sor­tir.

Il parle deux heures, et boit une goutte d’eau.

Quel­que­fois -- rare­ment -- la période est man­quée, s’arrête court, et les applau­dis­se­ments s’éteignent tout de suite, comme ceux d’une claque.

Il cite le grand nom de Bos­suet. Je le soup­çonne, quel que soit son sujet, de tou­jours trou­ver le moyen de citer ce grand nom.

Ce qu’il dit ne m’intéresse pas tou­jours. Il dit de belles choses, et il a rai­son de les dire, mais peut-être que je les connais, ou que je ne suis plus assez peuple, mais, sou­dain, une belle for­mule comme celle-ci :

-- Quand nous expo­sons notre doc­trine, on objecte qu’elle n’est pas pra­tique : on ne dit plus qu’elle n’est pas juste.

Ou, encore :

-- Le pro­lé­ta­rien n’oubliera pas l’humanité, car le pro­lé­ta­rien la porte en lui-même. Il ne pos­sède rien, que son titre d’homme. Avec lui et en lui, c’est le titre d’homme qui triom­phe­ra.

Une voix qui va jusqu’aux der­nières oreilles, mais qui reste agréable, une voix claire, très éten­due, un peu aiguë, une voix, non de ton­nerre, mais de feux de salve.

Une gueule, mais le coup de gueule reste dis­tin­gué.

Le seul don qui soit enviable. Sans fatigue, il se sert de tous les mots lourds qui sont comme les moel­lons de sa phrase, et qui écor­che­raient, tom­bant d’une plume, les doigts et le papier de l’écrivain.

Quel­que­fois, un mot mal employé dit le contraire de ce qu’il veut dire, mais le mou­ve­ment -- le fameux mou­ve­ment cher aux hommes de théâtre -- laisse le mot impropre et emporte le sens avec lui.

Très peu de ses phrases pour­raient être écrites telles quelles ; mais, si l’oeil est un tain, l’oreille est un enton­noir.

Une idée large, et indis­cu­table, le sou­tient : c’est comme l’épine dor­sale de son dis­cours. Exemple : le pro­grès de la jus­tice dans l’humanité n’est pas le résul­tat de forces aveugles, mais d’un effort conscient, d’une idée tou­jours plus haute, vers un idéal tou­jours plus éle­vé. »

»> La suite 4/4 ci-des­sous 


« 31 juillet 1914, Jaurès est arrivé tard à L’Humanité… » 4/4 – Son fameux discours sur le courage (Albi, 1903)

jean-jaurèsC’est un dis­cours pro­non­cé en 1903 devant les élèves du lycée d “Albi dans lequel il a fait ses débuts comme ensei­gnant, 32 ans plus tôt, après avoir obte­nu l’agrégation de phi­lo­so­phie. Jau­rès brosse à cette occa­sion un pre­mier bilan de sa vie, évoque « l’insensible fuite des jours… », une réflexion sur le temps qui passe ; la confiance dans l’avenir, dans la mémoire, mais aus­si sa fidé­li­té à son pas­sé, son angoisse devant les risques de guerre, la mon­tée des périls (un de ses pre­miers grands dis­cours sur ce thème), sa défense non pas de l’utopie de la paix mais du réa­lisme de la paix. 

Jau­rès pri­vi­lé­gie l’action et la volon­té des hommes et vante le cou­rage dont il fait un des res­sorts de son dis­cours et de sa vie. Jau­rès expose sa phi­lo­so­phie per­son­nelle, faite de luci­di­té et de dés­in­té­res­se­ment ; c’est dans cet éloge du cou­rage qu’il pro­nonce sa for­mule célèbre : « Le cou­rage, c’est d’aller à l’idéal et de com­prendre le réel ».

Extraits sur le thème du cou­rage.

[…]

L’humanité est mau­dite, si pour faire preuve de cou­rage elle est condam­née à tuer éter­nel­le­ment.

■ Le cou­rage, c’est de ne pas livrer sa volon­té au hasard des impres­sions et des forces ; c’est de gar­der dans les las­si­tudes inévi­tables l’habitude du tra­vail et de l’action.

■ Le cou­rage dans le désordre infi­ni de la vie qui nous sol­li­cite de toutes parts, c’est de choi­sir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebu­ter du détail minu­tieux ou mono­tone ; c’est de deve­nir, autant qu’on le peut, un tech­ni­cien accom­pli ; c’est d’accepter et de com­prendre cette loi de la spé­cia­li­sa­tion du tra­vail qui est la condi­tion de l’action utile, et cepen­dant de ména­ger à son regard, à son esprit, quelques échap­pées vers le vaste monde et des pers­pec­tives plus éten­dues.

La cause des Armé­niens

« Voi­là dix-huit ans que l’Europe avait insé­ré dans le trai­té de Ber­lin (13 juillet 1878) l’engagement solen­nel de pro­té­ger la sécu­ri­té, la vie, l’honneur des Armé­niens […] que l’Europe devrait deman­der des conptes annuels et exer­cer un contrôle annuel sur les réformes et sur les garan­ties intro­duites par le sul­tan dans ses rela­tions avec ses sujets d’Asie Mineure. Où sont ces comptes? sont ces contrôles? 

[…] Devant tout ce sang ver­sé, devant ces abo­mi­na­tions et ces sau­va­ge­ries, devant cette vio­la­tion de la parole de la France et du droit humain, pas un cri n’est sor­ti de vos bouches, pas une parole n’est sor­tie de vos consciences, et vous avez assis­té, muets et, par consé­quent, com­plices, à l’extermination com­plète ... »

Jean Jau­rès, dis­cours du 3 novembre 1896 à la Chambre.

Ces paroles rendent assour­dis­sant la parole feu­trée de nos actuels « socia­listes » à pro­pos du mar­tyre des Pales­ti­niens.

■ Le cou­rage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un pra­ti­cien et un phi­lo­sophe.

■ Le cou­rage, c’est de com­prendre sa propre vie, de la pré­ci­ser, de l’approfondir, de l’établir et de la coor­don­ner cepen­dant à la vie géné­rale.

■ Le cou­rage, c’est de sur­veiller exac­te­ment sa machine à filer ou à tis­ser pour qu’aucun fil ne se casse, et de pré­pa­rer cepen­dant un ordre social plus vaste et plus fra­ter­nel où la machine sera la ser­vante com­mune des tra­vailleurs libé­rés.

■ Le cou­rage, c’est d’accepter les condi­tions nou­velles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la com­plexi­té presque infi­nie des faits et des détails, et cepen­dant d’éclairer cette réa­li­té énorme et confuse par des idées géné­rales, de l’organiser et de la sou­le­ver par la beau­té sacrée des formes et des rythmes.

■ Le cou­rage, c’est de domi­ner ses propres fautes, d’en souf­frir mais de ne pas être acca­blé et de conti­nuer son che­min.

■ Le cou­rage, c’est d’aimer la vie et de regar­der la mort d’un regard tran­quille ; c’est d’aller à l’idéal et de com­prendre le réel ; c’est d’agir et de se don­ner aux grandes causes sans savoir quelle récom­pense réserve à notre effort l’univers pro­fond, ni s’il lui réserve une récom­pense.

■ Le cou­rage, c’est de cher­cher la véri­té et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du men­songe triom­phant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applau­dis­se­ments imbé­ciles et aux huées fana­tiques. »

Jean JAURÈS, Extrait du Dis­cours à la Jeu­nesse, Albi 1903

L’intégralité du dis­cours ici.

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Jean Jau­rès © Archives natio­nales


Dieudonné vs Patrick Cohen. Quand fascisme et journalisme voguent sur le même bateau

Dieu­don­né est un facho. Un facho qui s’affiche sans ver­gogne et comme il y en a de plus en plus. Ses pro­pos anti­sé­mites sur le jour­na­liste de France Inter, Patrick Cohen, sont acca­blants et sans appel : « Tu vois, lui, si le vent tourne, je ne suis pas sûr qu’il ait le temps de faire sa valise. Moi, tu vois, quand je l’entends par­ler, Patrick Cohen, j’me dis, tu vois, les chambres à gaz… Dom­mage. »

Mais en cher­chant à dépas­ser l’indignation sans frais, on peut tout de même se deman­der pour­quoi ce Dieu­don­né s’en prend-il ain­si à ce Cohen-là, à ce Patrick de la radio publique.

Alain Pont­vert, un lec­teur du Monde (20/12/2013), déplace quelque peu l’angle de vision dans ces termes :

« Patrick Cohen un jour­na­liste irré­pro­chable et exempt de tout esprit par­ti­san ou com­mu­nau­ta­riste ??? C’est une blague ??? Lisez Schnei­der­mann puisque l’article ne le met même pas en lien : les gens que le « ser­vice public » vu par Patrick Cohen ne doit pas invi­ter car « ils ont contre­ve­nu à un dogme » (lequel?) ».

Voi­là ce que raconte Daniel Schnei­der­mann dans Libé­ra­tion (17/03/13) : « Cela se passe au micro de l’émission C’est à vous (France 5). Chro­ni­queur de cette émis­sion, Patrick Cohen reçoit son col­lègue Fré­dé­ric Tad­deï, ani­ma­teur de Ce soir ou jamais, qui vient d’être trans­fé­rée de France 3 à France 2. Et Cohen ne va pas le rater, Tad­deï. A pré­sent qu’il est pas­sé sur France 2, chaîne ami­ral, Tad­deï conti­nue­ra-t-il d’inviter les mau­dits, comme il le fai­sait à l’abri de la (rela­tive) confi­den­tia­li­té de France 3 ? «Vous invi­tez des gens que l’on n’entend pas ailleurs, mais aus­si des gens que les autres médias n’ont pas for­cé­ment envie d’entendre, que vous êtes le seul à invi­ter.» Et Cohen cite quatre noms : Tariq Rama­dan, Dieu­don­né, Alain Soral et Marc-Edouard Nabe. Un théo­lo­gien, un humo­riste, un publi­ciste inclas­sable, un écri­vain : voi­ci la liste des pros­crits, des inter­dits, des ban­nis, dres­sée pour la pre­mière fois, tran­quille­ment, sur un pla­teau de télé convi­vial et sym­pa­thique. Ins­tant de véri­té. »

Le débat s’engage alors, ain­si que pour­suit Schnei­der­mann :

« Cohen : «Moi, j’ai pas envie d’inviter Tariq Rama­dan.» Tad­deï : «Libre à vous. Pour moi, y a pas de liste noire, des gens que je refuse a prio­ri d’inviter parce que je ne les aime pas. Le ser­vice public, c’est pas à moi.» «On a une res­pon­sa­bi­li­té. Par exemple de ne pas pro­pa­ger les thèses com­plo­tistes, de ne pas don­ner la parole à des cer­veaux malades. S’il y a des gens qui pensent que les chambres à gaz n’ont pas exis­té.» […] «Si je dis « j’ai des doutes sur le fait que Lee Har­vey Oswald ait été le seul tireur de l’assassinat de Ken­ne­dy à Dal­las », vous m’arrêtez ?»«Évi­dem­ment pas.»«Quelle dif­fé­rence ? Tout ce qui n’est pas défen­du est auto­ri­sé. Je m’interdis de cen­su­rer qui que ce soit, à par­tir du moment où il res­pecte la loi.»

Voyons même la vidéo de l’émission en ques­tion :

  (Lire la suite…)


Document. Dumayet et Desgraupes, Pierre-s angulaires du scoop rimbaldien

Ce 25 novembre 1954, sur­gis­sant de la brume arden­naise, chaus­sés de leurs bottes de caou­tchouc, affron­tant bra­ve­ment la gadoue, Pierre Dumayet et Pierre Des­graupes ont fleu­ré miam-miam le scoop d’enfer.

Clope au bec, gabar­dine de flic, les Roux-Com­ba­lu­zier du jour­na­lisme let­tré, allure madrée et fière d’épagneul picard en approche du gibier, sont venus (exprès de Paris, avec toute une équipe tech­nique) inter­vie­wer Mon­sieur Fri­co­tot, contem­po­rain d’Arthur Rim­baud.  Le pay­san, en cas­quette, un peu endi­man­ché dirait-on, a été posé au pied de sa char­rue, bâton à la main. Par la gauche, Madame Fri­co­tot vient se ran­ger dans le champ, façon Ange­lus de Millet. « Bon­jour Madame ». Mais c’est à Mon­sieur qu’on cause. Ça tourne. On branche le micro. Les ques­tions fusent (ils s’y mettent à deux). Quant aux réponses, elles valent leurs 2 min 42 s de jour­na­lisme à haute inten­si­té docu­men­taire…

« Bon, ben, j’crois qu’on vous a deman­dé à peu près tout… Au revoir Mon­sieur, R’voir madame… »

––

Archive de l’Ina.

MOTS CLÉS de l’Ina : jour­na­liste pay­san Rim­baud Arthur vie rurale champ boue botte Témoi­gnage


Adresse aux jeunes peut-être futurs journalistes et autres rêveurs romanesques

Jeunes peut-être futurs jour­na­listes, pos­tu­lants ou appren­tis des si nom­breux lieux de for­ma­tion, rêveurs roma­nesques qui s’identifient à la pim­pante grande repor­ter et redres­seuse de torts des films hol­ly­woo­diens et des séries télé, …

… il est encore temps de bien ques­tion­ner votre voca­tion et pour cela, …

…plus encore, de vous impré­gner de la réa­li­té d’aujourd’hui du métier d’informer.

Ce n’est pas l’ancien de la pro­fes­sion qui lance sa pro­phé­tie de vieux schnok,

c’est que les condi­tions d’exercice dudit métier ont tel­le­ment chan­gé, à l’image de la pla­nète mon­dia­li­sée et de l’information déma­té­ria­li­sée.

Et si en prime vous fan­tas­mez sur les héros « des grands conflits qui font les grands repor­ters »,

lisez en prio­ri­té le témoi­gnage d’une jeune et cou­ra­geuse pigiste ita­lienne, Fran­ces­ca Bor­ri, que sa pré­sence sur le front de la guerre civile en Syrie a lit­té­ra­le­ment trans­for­mée – tout autant d’ailleurs que l’indifférence plus ou moins char­gée de mépris oppo­sée par ses confrères. Et aus­si par le public.

Son article a été publié le 1er juillet 2013, sur le site de la “Colum­bia Jour­na­lism Review”, Il est repris sur le site du Nou­vel Obs sous le titre

« Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien ».

Là non plus, on ne pour­ra pas dire « je ne savais pas ».

 

• Voir aus­si :

BONNE NOUVELLE. Les journaux sont foutus, vive les journalistes !


BONNE NOUVELLE. Les journaux sont foutus, vive les journalistes !

par John Mac­Gre­gor, cher­cheur au dépar­te­ment Socio­lo­gie des médias du MIT

Cet article a été publié à l’origine sur CINQsurCINQ.net, mon site pro­fes­sion­nel désor­mais fer­mé pour cause de retraite. Il a ensuite été mis en ligne le le 07/12/2004 sur ce blog, c’est pour dire.com. Je lui redonne ici une nou­velle actua­li­té, un peu à la manière dont les médias audio-visuels, à la faveur de l’été, pra­tiquent la redif­fu­sion. 

En presque dix ans, l’analyse a gar­dé de sa per­ti­nence et d’une cer­taine jus­tesse d’anticipation. Ain­si en ce qui concerne l’apparition sur inter­net de plu­sieurs sites d’information dont, jusqu’à pré­sent, seul Media­part semble avoir trou­vé le modèle jour­na­lis­tique et éco­no­mique.

Cette décen­nie aura vu la dégra­da­tion géné­rale de l’économie de la presse d’information et, paral­lè­le­ment, l’accélération de la déma­té­ria­li­sa­tion des sup­ports au pro­fit d’internet et des outils « nomades ». Par­mi ceux-ci, les smart­phones ont pris la pre­mière place non seule­ment en tant que sup­port d’information, mais dans le pro­ces­sus même de pro­duc­tion d’information.. Les « réseaux sociaux  »  sont ain­si deve­nus des médias à part entière – moins le pro­fes­sion­na­lisme des jour­na­listes (notion d’ailleurs toute rela­tive, on le sait, et l’article ci-des­sous évoque lar­ge­ment cet aspect). Face­book et Twit­ter notam­ment devancent désor­mais les médias tra­di­tion­nels dans la « course » aux nou­velles; bien plus, ils les squeezent lit­té­ra­le­ment dans le rôle dévo­lu à l’information dans les pro­ces­sus his­to­riques (révo­lu­tions arabes, révoltes turque et bré­si­lienne en par­ti­cu­lier).

C’est peut-être sur le plan tech­nique que l’article de « Mac­Gre­gor » se trouve le plus dépas­sé, quoique de manière très rela­tive : ain­si le sup­port en plas­tique élec­tro­nique n’a pas été géné­ra­li­sé, étant pour le moment sup­plan­té par les tablettes ; ain­si, les centres d’impression délo­ca­li­sés des jour­naux n’ont-ils pas vu le jour : la pres­sion éner­gé­tique n’étant sans doute pas encore assez convain­cante et les camions conti­nuent à rou­ler à tout va ; sur­tout, le pro­ces­sus accé­lé­ré de la déma­té­ria­li­sa­tion par le numé­rique est en passe de faire sau­ter cette étape et avec elle une par­tie impor­tante de l’économie du papier d’impression.

Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel, on ne peut que consta­ter amè­re­ment – aux excep­tions près, certes notables mais mino­ri­taires – un affai­blis­se­ment du jour­na­lisme actif – posi­ti­ve­ment cri­tique – au détri­ment d’une indus­trie du retrai­te­ment d’informations de secondes mains (« experts », agents de com”, lob­byistes, et jusqu’aux réseaux sociaux !) On voit ain­si pros­pé­rer dans les médias de masse cette « infor­ma­tion blanche  » que déplore Mac­Gre­gor, et qui s’autoalimente à l’intérieur d’un sys­tème clos. Une « infor­ma­tion » qui se nie, autant dire une dés­in­for­ma­tion à base de mimé­tisme, voire de consan­gui­ni­té mena­çant l’espèce jour­na­lis­tique par excès de cli­chés, « mar­ron­niers », micro-trot­toirs, pipo­li­sa­tion, géné­ra­li­sa­tions, approxi­ma­tions, incul­ture, tics et fautes de langue, non recou­pe­ments, non contex­tua­li­sa­tion… 

Le bon côté de ce triste constat, c’est, comme se plaisent à dire les mana­geurs, qu’il y a « des marges de pro­gres­sion  ».

Lire l’article


L’Équipe à genoux devant le client Roi

« Jour­na­lisme spor­tif » : un oxy­more. C’est-à-dire l’alliance incon­grue de deux élé­ments aus­si oppo­sés que l’huile et l’eau. Sum­mum du genre atteint par L’Équipe qui, au len­de­main du match PSG-OM, n’a pas craint d’accommoder son lec­to­rat en ména­geant la chèvre PSG et le chou OM (c’est une image, hein !). Et voi­là le tableau, selon l’édition, pari­sienne ou mar­seillaise :

Imaginons L'Huma publiant une édition de droite…

Ima­gi­nons L’Huma publiant une édi­tion de droite…

Comme le note Daniel Schnei­der­man (Arrêt sur images), les heb­dos aus­si « sont cou­tu­miers des cou­ver­tures régio­na­li­sées. « Le vrai pou­voir à Mont­pel­lier », « Stras­bourg demain », « les dix qui font Le Havre », « ceux qui comptent à Vier­zon »: en cou­ver­ture du Point ou de L’Express, ça en jette au lec­to­rat local, sup­po­sé flat­té que la presse pari­sienne, du haut de Sa Pari­sia­ni­tude, s’intéresse à lui. »

Le mérite de L’Équipe, si on peut dire, c’est de mettre car­ré­ment les pieds dans le plat de la déma­go­gie clien­té­liste ou, vul­gai­re­ment par­lant, du léchage-de-cul.

On dira qu’après tout, ce n’est jamais là que l’application à la presse spor­tive d’un bon prin­cipe de mar­chan­di­sage : plaire au client, qui est Roi.

Où l’on voit bien aus­si qu’il y a lieu de dis­tin­guer entre crise des médias et crise du jour­na­lisme, et ne pas réduire la réflexion à l’opposition toile contre papier.

 

Post scrip­tum, dans la fou­lée et en ver­sion « cou­vrez ces épaules que je ne sau­rais voir » :

Oscars: Une agence de presse iranienne recouvre les épaules de Michelle Obama

 


Olivier Voisin. Le photographe mort à la guerre

Photo AFP

Pho­to AFP

Oli­vier Voi­sin pho­to­gra­phiait la Syrie en guerre. Il en est mort, à 38 ans, atteint par des éclats d’obus. Je viens de lire son der­nier cour­riel [ci-des­sous], adres­sé à une amie. Très beau et émou­vant témoi­gnage, parce que lucide aus­si. Lui non plus n’était pas obli­gé d’y aller. Jus­te­ment, il y était. Pour­quoi ? Quelle néces­si­té l’avait pous­sé là, au triste milieu de la folie humaine ? Le savait-il lui-même ? au delà d’un « des­tin », de la néces­si­té de croû­ter (à pas bien cher, quand on y pense, au prix de la peau du repor­ter), puis ren­du addict à l’adrénaline, cette drogue auto-pro­duite par un corps mena­cé de mort.

Dans la presse, le sta­tut d’indépendant – free lance –, vue de l’extérieur, se paie de beau­coup d’illusions. On y est libre que selon la lan­gueur de la chaîne qui rat­tache au mar­ché de l’information, cyni­que­ment for­mu­lé par le slo­gan de Paris-Match : « le poids mots, le choc des pho­tos ». Une for­mule aujourd’hui rame­née au pas grand chose de cette infla­tion par laquelle  la nou­velle s’est réduite au potin, l’information au tout-spec­tacle.

Un ami pho­to­graphe d’Olivier Voi­sin, Antoine Vit­kine, rap­pelle cette réa­li­té, écri­vant à son pro­pos :

« Indé­pen­dant, il devait sans cesse four­nir des pho­tos aux agences pour pou­voir vivre de son métier. Cette pres­sion éco­no­mique le tenaillait. Il pre­nait des pho­tos magni­fiques, qui sou­vent n’intéressaient pas les agences, pas assez «news» sans doute, et qu’il ne cher­chait guère à faire connaître, hap­pé qu’il était par les conflits qu’il cou­vrait, pen­sant déjà à son pro­chain repor­tage. »

Voi­ci donc le texte du cour­riel envoyé par Oli­vier Voi­sin à une amie ita­lienne, Mimo­sa Mar­ti­ni, la veille du jour où il a été bles­sé. Celle-ci l’a ren­du public sur Face­book. Comme écrit de son côté Antoine Vit­kine, « ce texte doit être lu. Il est pas­sion­nant, bou­le­ver­sant, il lui res­semble et il témoigne de l’horreur, de l’impasse du conflit syrien. Il raconte aus­si ce qu’est la vie d’un pho­to­graphe de guerre indé­pen­dant, et plus encore, il raconte l’homme qu’était Oli­vier Voi­sin. »

 On peut voir cer­taines de ses pho­tos sur son site web.

Syrie, 20 février 2013

Enfin j’ai réus­si par pas­ser! Après m’être fait refu­sé le pas­sage à la fron­tière par les auto­ri­tés turques, il a fal­lu pas­ser la fron­tière illé­ga­le­ment de nou­veau. Un pas­sage pas très loin mais à tra­vers le no man’s land avec quelques mines à gauche et droite et le paie­ment de 3 sol­dats. Me voi­là tout seul à pas­ser par le lit d’une rivière avec à peu prêt deux kilo­mètres à faire tout en se cachant pour ne pas se faire remar­quer par les mira­dores. Putain, j’ai eu la trouille de me faire pin­cer et de faire le mau­vais pas. Et puis d’un coup le copain syrien qui m’attend et que je retrouve comme une libé­ra­tion. Le sac et sur­tout les appa­reils pho­tos fai­saient à la fin 10000kg sur les épaules.

La Voi­ture est là avec les mecs de la sec­tion de com­bat que je rejoins au nord de la ville de Hamah, deux heures de route nous attendent et on arrive tous feux éteints pour ne pas se faire voir. Les mecs m’accueillent for­mi­da­ble­ment bien ! et sont impres­sion­nés par le pas­sage tout seul de la fron­tière plus tôt.

Les pre­miers tirs d’artillerie se font entendre au loin. J’apprends que les forces loya­listes tiennent plus de 25 km au nord de Hamah et que la ligne de front est repré­sen­tée plu­tôt par les démar­ca­tions entre ala­wites et sun­nites. Alors les forces d’Assad bom­bardent à l’aveugle et ils res­tent très puis­sants. Par chance les avions n’attaquent plus tant le temps est pour­ri!

Les condi­tions de vie ici sont plus que pré­caires. C’est un peu dure. La bonne nou­velle, je pense que je vais perdre un peu de ventre mais au retour je vais avoir besoin de 10 douches pour rede­ve­nir un peu pré­sen­table!

Aujourd’hui je suis tom­bé sur des familles qui viennent de Hamah et qui ont per­dues leur mai­son. Ils vivent sous terre ou dans des grottes. Ils ont tout per­du. Du coup ça rela­ti­vise de suite les condi­tions de vie que j’ai au sein de cette com­pa­gnie.

Je fais les pho­tos et je suis même pas sûr que l’afp les prennent.

Il fait très froid la nuit. Heu­reu­se­ment que je me suis ache­té un col­lant de femme en Tur­quie du coup c’est pour moi un peu plus sup­por­table.

L’artillerie tire toutes les 20 minutes à peu prêt et le sol tremble sou­vent.

Le pro­blème j’ai la sen­sa­tion qu’ils tirent à l’aveugle et ont quand même des canons assez puis­sants pour cou­vrir une ving­taine de kilo­mètres.

Il y a peu de com­bats directs. Les mecs ont besoin d’à peu prêt 20000 us $ pour tenir en muni­tions entre 2 à 4 heures de bas­ton. Du coup ils se battent peu. Ils font rien du coup la jour­née. Je me demande com­ment ils peuvent gagner cette guerre. Ca confirme ce que je sen­tais. La guerre va durer très long­temps. Alors le chef du chef vient par­fois en rajou­ter une couche, apporte un mou­ton pour man­ger, les mecs vont alors cou­per du bois dans la forêt aux alen­tours. Il apporte aus­si des car­touches entières de ciga­rettes et le soir fait prier tout son monde ! Cer­tains sont très jeunes. Ils ont per­du déjà une ving­taines de leurs cama­rades, d’autres sont bles­sés mais sont quand même pré­sents et je pense sur­tout à Abou Ziad, qui a per­du un oeil et c’est lui qui confec­tionne les roquettes mai­son pour les balan­cer durant les com­bats. Il est brave et cou­ra­geux. Tou­jours devant, tou­jours le pre­mier à tout, pour aider, pour cou­per le bois, don­ner des ciga­rettes, se lever. Avec quelques mots d’arabes on essaie de se par­ler. Evi­dem­ment les dis­cus­sions tournent sou­vent sur la reli­gion mais eux ne se consi­dèrent pas sala­fistes. Entre nous si c’était le cas je serais plus vivant. J’aime être avec lui. Quand les autres me demandent des trucs -évi­dem­ment avec le maté­riel appor­té- c’est tou­jours lui qui les « dis­putent » et de me foutre la paix!

(Lire la suite…)


Trop forts, ces journalistes !

© faber

© faber

Les « épi­sodes nei­geux » se ramassent à la pelle et les jour­na­listes « de ter­rain » sont mobi­li­sés tels les agents de l’Équipement et leurs saleuses. Bra­vons les cli­chés comme les intem­pé­ries, célé­brons les mar­ron­niers qui fleu­rissent sous les blancs man­teaux à l’immaculée blan­cheur, pour la joie des petits et des grands. Tan­dis que les micro-trot­toirs tur­binent à plein régime, tenus par les petites-mains gre­lot­tantes des sta­giaires à l’avenir incer­tain comme la météo. Et pleuvent en flo­cons drus les fortes décla­ra­tions des Mon­sieur et Madame Michu « qui n’avaient jamais vu ça »

Le 20 heures de dimanche soir sur France 2 a ain­si tenu un bon quart d’heure, à l’égal de tout grand évé­ne­ment. Météo, Algé­rie, Mali, hié­rar­chie quand tu nous tiens. Il est à parier que les autres chaînes auront fait au moins aus­si bien. Et que les jour­naux n’auront pas été en reste. Le plu­ra­lisme des médias, c’est fon­da­men­tal.


Porno-misère, autre genre télévisuel

Comme des mil­lions d’autres, je me branche chaque soir ou presque sur le jour­nal télé, celui de France 2. Ailleurs, ça doit être pareil, toutes chaînes confon­dues, dans un sys­tème com­mun où le spec­tacle domine. Donc, on étend un regard voyeur sur la scène mon­diale – enfin, de cette par­tie super­fi­cielle du monde relié au sys­tème tech­nique média­tique. Le réseau tisse sa toile en éten­dant son emprise à fina­li­té mar­chande ; c’est pour­quoi il n’y tra­vaille qu’en sur­face, ou à la crête des aspé­ri­tés, sur­tout pas en pro­fon­deur.

 

Donc, hier soir, comme les autres soirs, « mon » JT pré­sen­tait « sa » séquence « émo­tions ». Aujourd’hui, rayon pau­vre­té, voi­ci Fabienne, jeune mère céli­ba­taire, cais­sière à 800 euros par mois, qui ne peut plus payer sa fac­ture d’électricité. Larmes le long de la joue.

– Salauds de riches !
– Cause tou­jours ! Des­sin de Faber ©

 

La veille, rayon « illet­trisme », ces tra­vailleurs en fait qua­si anal­pha­bètes, se retrou­vant en appren­tis­sage basique, avec des méca­niques intel­lec­tuelles grip­pées, appe­lant des efforts dou­lou­reux. Cet homme est mon­tré de près, la camé­ra scrute, tra­vaille à la loupe, de son œil de rapace. Le visage se prête si bien à l’exploration, l’homme est un peu rustre, c’est un pro­lo « brut de décof­frage » ; pour un peu on irait avec l’endoscope, fouiller jusque dans ses tripes. Il résiste, l’homme autop­sié par la camé­ra, il veut faire bonne figure, sou­rit, croit domi­ner le ric­tus. Il parle de son fis­ton, qu’après il pour­ra même aider à ses devoirs. Et sou­dain éclate en san­glots. Et la camé­ra qui insiste, le pour­suit, le traque.

 

La Crise a ouvert tout grand le champ de la misère à ces ter­ro­ristes modernes, l’œil de rapace rivé au viseur, mitraillant en silence, ne lâchant pas la proie, qu’ils téta­nisent, qu’ils médusent par­fois d’un regard obs­cène de cyclope.

 

Tels sont ces por­no­graphes adeptes du gros plan, mon­trant des nez, des yeux, des rides comme on exhibe des bites et des chattes.

 

Qui isolent la par­tie du tout afin d’en extraire la larme intime, la perle lumi­neuse du monde en dérive et en spec­tacle.

 

Qui nous trans­forment en voyeurs, culpa­bi­li­sés ou jouis­seurs secrets de nos pri­vi­lèges, com­pa­tis­sants jusqu’à la séquence sui­vante – une vedette, un spor­tif – qui fera aus­si­tôt oublier celle-ci.

 

Et avant-hier, encore, c’était cet ouvrier agri­cole meur­tri par sept années en pri­son sous l’accusation men­son­gère de viol. Pleurs ren­trés.

 

Et ce soir, de quelles larmes la fameuse « séquence émo­tions » nour­ri­ra-t-elle l’interminable feuille­ton de cette lita­nie télé/visuelle – vue à dis­tance, de loin, hors contexte, si peu poli­tique ?

 

Enfants-mar­tyrs, ou enfants-sol­dats ; Noël du « sdf » ; mamie sans famille à l’hospice… La réserve sociale des dému­nis, des lais­sés pour compte est inépui­sable. Elle peut même, au besoin, se gros­sir de la détresse ani­male. Atten­tion cepen­dant à bien en « gérer les richesses » télé/géniques. Cette éco­no­mie-là aus­si est déli­cate. Rien ne serait plus contre-pro­duc­tif qu’un abus dans ce domaine ; comme dans tout autre – celui du luxe, par exemple, son pen­dant symé­trique. Ain­si, en fait-on des kilos, c’est le cas de le dire, avec un Depar­dieu pseu­do-exi­lé, visant à sous­traire au fisc du pays qui l’a fait roi – des riches et des cons – 1,4% de son immense for­tune. Minable, va ! Oui, mais il nous emmerde, le minable, du haut de sa Tour d’Argent comme nous le montre si bien Faber et son des­sin ci-contre.

 

L’essentiel étant, tout de même, que les injus­tices res­tent assez sup­por­tables pour qu’on sup­porte l’Injustice.


Japon. L’apocalypse-bidon « vécue » en chambre par le « grand reporter » du Nouvel Obs

Grand repor­ter ou pas, « Albert-Londres » ou non, Nou­vel-Obs ou Mon cul sur la com­mode : du pipeau ! Les faits :  le Nou­vel Obser­va­teur du 17 mars publie neuf pages de des­crip­tion apo­ca­lyp­tique et de témoi­gnages dou­lou­reux sur la catas­trophe japo­naise, signées du grand repor­ter Jean-Paul Mari. L’article a été entiè­re­ment écrit à Paris, à par­tir de témoi­gnages et de des­crip­tions parus ailleurs dans la presse sans qu’aucune source ne soit men­tion­née. C’est ce que révèle l’hebdo Les Inrocks dans sa livrai­son du 29/3 sous le titre « Nou­vel Obs: 5 astuces pour écrire un repor­tage au Japon depuis Paris ».

 

 

Camille Pol­lo­ni décor­tique la manip” et pousse même la confra­ter­ni­té jusqu’à cui­si­ner le bidon­neur. Jean-Paul Mari invoque quelques expli­ca­tions « tech­niques » (« C’est un pro­blème de temps, j’ai écrit dans l’urgence. Si j’avais une jour­née de plus pour le réécrire, je met­trais la source de ces témoi­gnages. »), même pas des excuses (vaut mieux pas d’ailleurs), pour se plan­quer en fait der­rière un piteux paravent : le Nou­vel Obser­va­teur n’a pas appo­sé la men­tion « envoyé spé­cial », il ne pré­tend donc pas que son jour­na­liste se trou­vait au Japon. De même est-il sti­pu­lé « récit » et non « repor­tage ». Ouais… D’où vient alors cet art filou du « on s’y croi­rait » ? Du fait que rien n’est faux, tout étant pom­pé chez les « confrères » de Libé, du Pari­sien, du Guar­dian et autres sources inter­né­tées.

 

Le tout est réus­si dans le genre, entre récit de fic­tion-véri­té et effets de plume limite cli­che­tons. Échan­tillon : « Le temps s’est arrê­té. Plus d’heure, plus d’avant, plus d’après. Pas encore l’apocalypse. Tout est sus­pen­du. Le ciel est froid, clair, enso­leillé. Dans la baie, les bateaux se balancent sur une mer d’hiver. Sur la côte, en face, un port de pêche, des toits bleus, des han­gars. Sur la rive proche, des mai­sons, des par­kings, des voi­tures, un poteau de signa­li­sa­tion, un nom, celui de la ville, moderne : Miya­ko. Et puis là, à quelques mètres du rivage, une ligne bour­sou­flée, comme un bour­re­let, quelque chose d’incompréhensible. On dirait un ser­pent géant, lourd, obs­cur, qui roule des écailles mons­trueuses. Une vague.

 

Allez donc voir direc­te­ment la chose sur le site des Inrocks, c’est une belle dénon­cia­tion de ce mal ram­pant qui imprègne le « jour­na­lisme » moderne, consacre le jour­na­liste assis comme le pro­to­type d’une fin d’un monde celui où la seule ligne pour un jour­na­liste [était] « la ligne de che­min de fer ». Paroles fameuses dont Albert Londres avait fait son cre­do – avec lequel, à l’occasion, il eut lui aus­si bien pris ses aises pour arran­ger les faits à sa conve­nance…

 

Tiens, avec toutes ces pho­tos « HD », ces films en abon­dance, si je m’offrais un Grand repor­tage à Fuku­shi­ma même, avec sur­vol de la cen­trale à l’agonie, paroles radieuses du pilote de mon héli­co­ptère, témoi­gnage « exclu­sif » d’un liqui­da­teur héroïque, tranche de vie des pêcheurs de Sen­daï, et cae­te­ra. J’ai déjà le titre : « J’ai sur­vé­cu à la fin du monde ». Est-ce là l’avenir rayon­nant du futur Nou­veau jour­na­lisme ?


  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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    « Si vous ne chan­gez pas en vous-même, ne deman­dez pas que le monde change »

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