On n'est pas des moutons

Castro selon Faber

© andré faber 2016

© andré faber 2016

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Cuba. Fidel Castro en apothéose funèbre

Mort, Fidel Cas­tro peut désor­mais accé­der à l’apothéose, der­nier grade qui man­quait à sa gloire. Il était temps car l’icône se cra­quelle. Les céré­mo­nies d’adieu au « com­man­dante » s’annoncent gran­dioses – de vraies pompes funèbres. Mais les « grands » de ce monde modèrent leurs élans « obsé­quieux »… Ils ne feront pas tous le voyage, pres­sen­tant que l’Histoire se garde désor­mais d’absoudre à l’aveuglette. Une page de Cuba s’est déjà tour­née pour les cen­taines de mil­liers d’exilés. Cette fois, c’est le livre du mythe révo­lu­tion­naire qui va se refer­mer sur un peuple abu­sé, gavé de palabres. Un peuple qui va enter­rer le Père sans l’avoir tué.

Un 1er mai, place de la Revolucion à La Havane [dr]

Un 1er mai, place de la Revo­lu­cion à La Havane [dr]

Il y en eut tant d’autres de ces céré­mo­nies à la gloire du « Com­man­dante » ras­sem­blant son mil­lion et plus de « com­mu­niants » ! Ce jour-là, c’était jour de fête : la Revo­lu­cion offrait la jour­née de congé, les sand­wiches et la bière. Il aurait fait beau sno­ber l’événement ! Sans par­ler de la vigi­lance des CDR, Comi­tés de défense de la révo­lu­tion qua­drillant le pays jusqu’aux blocs d’immeubles. Un fli­cage inté­gré aus­si­tôt la prise de pou­voir. Au départ, tout peut se jus­ti­fier dans un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. D’autant que l’ennemi ne tarde pas à sur­gir. Et que cet enne­mi sera tou­jours mena­çant, uti­le­ment mena­çant. Cas­tro en fera son dogme : « Dans une for­te­resse assié­gée, toute dis­si­dence est une tra­hi­son ». C’est une phrase de Saint Ignace de Loyo­la – n’oublions pas que Fidel Cas­tro a fré­quen­té l’école des jésuites à San­tia­go…

Le cas­trisme est enfant de l’Oncle Sam. Il lui a ouvert un bou­le­vard idéo­lo­gique et sur­tout poli­tique, selon la pra­tique impé­ria­liste consti­tu­tive des Etats-Unis, celle de la force imma­nente, mue par le dol­lar, les armes et bénie de la « main de Dieu » – In God we Trust. Il en fut ain­si des Amé­rin­diens, d’abord, puis des innom­brables inter­ven­tions de la CIA et des mili­taires 1 Avec son embar­go qui res­ta inef­fi­cace en fin de compte 2, le régime amé­ri­cain ne lais­sa plus d’autre choix à Cas­tro que de se tour­ner vers l’Union sovié­tique. De même que la faillite de l’URSS en 1990 impo­sa le mariage avec le Vene­zue­la de Cha­vez.

Par­mi les ado­ra­teurs de « Fidel » (et de Cha­vez), son cama­rade Jean-Luc Mélen­chon qui, lui, entre­ra bien dans l’Histoire avec deux fameux tweets (cli­quer pour les agran­dir) :

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La grande force de Cas­tro – au risque même d’un conflit nucléaire ! – a été d’internationaliser sa résis­tance à l’empire voi­sin 3. tout en exploi­tant à fond l’image biblique du David bar­bu­do affron­tant l’affreux Goliath, se prê­tant objec­ti­ve­ment à cette mise en spec­tacle dans lequel il tenait le sale rôle. D’où le capi­tal de sym­pa­thie accu­mu­lé par le régime de Cuba et sa « révo­lu­tion des Tro­piques » à base de rhum, cigares, sal­sa et petites pépées. De quoi séduire plus d’un Heming­way, et des cohortes de tou­ristes bien cana­li­sés, sans oublier les pré­cieux relais idéo­lo­giques que consti­tuaient les intel­lec­tuels éba­his, à l’esprit cri­tique en berne.

Ils accou­rurent à toute vitesse, pour se limi­ter aux Fran­çais, les Gérard Phi­lipe, Jean-Paul Sartre et Simone de Beau­voir, les Agnès Var­da, Chris Mar­ker, Jean Fer­rat, Ber­nard Kouch­ner, Claude Julien, les écri­vains Michel Lei­ris, Mar­gue­rite Duras, Jorge Sem­prun ou l’éditeur Fran­çois Mas­pe­ro. Même Fran­çois Mit­ter­rand, et Danielle sur­tout, pré­sen­tèrent leur dévo­tion au « com­man­dante », sans oublier évi­dem­ment Régis Debray – qui en revint sur le tard… Même de Gaulle, de Vil­le­pin et jusqu’à Dupont-Aignan saluaient Cas­tro le sou­ve­rai­niste !

Je dois dire que je fus – un peu – de ceux-là, ayant com­mis quelques articles pas très regar­dant sur les des­sous d’un sys­tème mani­pu­la­teur, avec l’excuse non abso­lu­toire de la jeu­nesse – c’était de sur­croît en mai 68 ! Je n’en fus pas pour autant récom­pen­sé : ayant émis quelques timides cri­tiques, Cuba me pri­va de visa pro­fes­sion­nel et dut, par la suite, me conten­ter d’une visite « tou­ris­tique », libre mais mal­gré tout un peu ris­quée. 4 Cepen­dant tout se pas­sa sans encombres. J’en tirai quelques articles, dont celui-ci, encore inédit.

Place d’Armes, dans la vieille Havane, novembre 2008. 

Agitant un petit dra­peau russe, le guide ras­semble son trou­peau du jour. Les bou­qui­nistes vendent la révo­lu­tion et ses pro­duits déri­vés plus ou moins jau­nis. Le Che, Cami­lo Cien­fue­gos, Heming­way et même Sartre, de Beau­voir. Et Fidel, certes. En bonne place sur son pré­sen­toir en bois peint, trône le Cien horas con Fidel, récit des cent heures que le lider maxi­mo a pas­sées en com­pa­gnie d’Igna­cio Ramo­net, qui fut patron du Monde diplo­ma­tique

Je m’interroge sur la cou­ver­ture du livre, sur la pho­to de Cas­tro, cas­quette et tenue « olive verde » de rigueur, regard noir, étrange, œil déjouant l’autre ; un œil trou­blant, comme absent. Il se tient la barbe, entre pouce et index qui semblent aus­si obli­ger le sou­rire. Sou­rire ou ric­tus ? Pose ou atti­tude de doute – il serait temps… L’image date d’avant la mala­die décla­rée.

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La Havane, place d’Armes. La bou­qui­niste a juré ses grands dieux qu’elle n’était pour rien dans ce rap­pro­che­ment pour le moins sacri­lège entre Pinoc­chio et les cent heures d’entretien Cas­tro-Ramo­net… [Ph. gp]

Cent heures…, soit, disons, vingt jours à pala­brer… Vingt jours, la durée de mon périple à tra­vers l’île, à la ren­contre « des gens » ; à les obser­ver et les écou­ter, à ten­ter de com­prendre dans sa com­plexi­té ce pays si atta­chant et dérou­tant. Au plu­riel et en espa­gnol, pala­bras veut dire dis­cours. En cubain, il ne peut s’agir que des grand-messes cas­tristes. Des offices paga­no-reli­gieux voués au culte du lider, place de la Révo­lu­tion, sous l’œil sta­tu­fié de José Mar­ti, l’Apos­tol et père de l’Indépendance, désor­mais secon­dé par l’effigie gran­diose du Che, devant une foule mil­lion­naire (mais si pauvre) sou­mise au prêche inter­mi­nable d’un boni­men­teur de car­rière…

Roi du bara­tin pom­peux autant que redon­dant et déma­gogue, Fidel Cas­tro aura pas­sé au total des mois entiers, voire des années à pala­brer. Ses dis­cours ont par­fois dépas­sé les sept heures, à l’image de l’enflure du per­son­nage, de son ego sans limites. Assu­ré­ment, un tel désir d’adoration par la mul­ti­tude est bien le propre des dic­ta­teurs et de leurs struc­tures carac­té­rielles ; ou bien aus­si, il est vrai, des pré­di­ca­teurs et autres évan­gé­listes si en vogue en ces temps de déses­pé­rance.

Je suis tou­jours devant ce bou­quin, m’interrogeant sur la moti­va­tion d’un Igna­cio Ramo­net cédant lui aus­si, façon « Monde diplo­ma­tique », à une forme d’adoration com­plice, fût-elle mâti­née de quelque audace cri­tique. Car l’autre tient le beau rôle, côté pou­voir, et le der­nier mot – au nom du pre­mier, « L’Histoire m’absoudra », que lan­çait Cas­tro lors de son pro­cès pour l’attaque en juillet 1953 de La Mon­ca­da, caserne de San­tia­go, l’autre grande ville cubaine. Un slo­gan de tri­bu­nal pro­non­cé tout exprès comme une for­mule de com’, et une mani­fes­ta­tion, déjà, du plus mons­trueux des orgueils. Car d’entrée de jeu – il s’agit bien de l’acte théâ­tral fon­da­teur de la saga cas­triste –, il exi­geait l’Absolution. Tout comme Hit­ler qui, avant lui, avait lan­cé la même pré­di­ca­tion. La com­pa­rai­son s’arrête là. Là où l’Histoire ques­tionne les fon­de­ments des pou­voirs et de leurs plus viru­lents agents, avant de pas­ser le relais aux scru­ta­teurs de l’inconscient.

Tan­dis que recu­lant d’un pas, je découvre, joux­tant le Cas­tro-Ramo­net, un autre livre, bien mali­cieux celui-là, dans le fond comme dans la pré­sence, si incon­grue sur le pré­sen­toir…  Las Aven­tu­ras de Pino­cho voi­sine, là, juste à côté d’un Com­man­dante sou­dai­ne­ment gêné par cette marion­nette au nez accu­sa­teur… La bou­qui­niste, que j’interpelle en bla­guant, elle-même rigo­lant de bon cœur, jure ses grands dieux qu’elle n’y est pour rien, que c’est là un pur fait du hasard ! Je ne la crois pas.

Le men­songe… Sur un mur, à Guan­ta­na­mo – la ville, pas la base états-unienne –, je relève ce graf­fi­ti décré­pi : « Revo­lu­cion es no men­tir jamas ». Ne men­tir jamais… La brave injonc­tion, comme on en trouve tant, aux cou­leurs désor­mais sou­vent déla­vées. À Bara­coa, pointe orien­tale de l’île, assis à la porte d’un entre­pôt vide, un jeune gar­dien enca­dré par deux longues cita­tions murales de José Mar­ti. Qu’en pense-t-il ? Il se lève pour les lire comme s’il les décou­vrait à l’instant : « Son pala­bras anti­guas », des vieux mots, résume-t-il avant de se ras­seoir. Comme si la bonne et vieille pro­pa­gande s’était usée d’elle-même, polie par les ans, fati­guée. Comme si le men­songe d’État n’opérait plus, même pas par oppo­si­tion.

A l’aéroport régio­nal, dans la petite salle d’attente pour le vol vers La Havane, une télé dif­fuse son émis­sion d’éducation poli­tique. Il y est jus­te­ment ques­tion, une fois de plus, de la Mon­ca­da et du fameux slo­gan « L’histoire m’absoudra ». Je suis le seul étran­ger, semble-t-il – et le seul à regar­der cet écran dont tout le monde se contre­fout.

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San­tia­go. Même si des amé­lio­ra­tions récentes ont été appor­tées, les Cubains conti­nuent à s’entasser dans des sortes de bétaillères pour se rendre au tra­vail. [Ph. gp]

La pro­pa­gande éle­vée comme un art poli­tique suprême. Une pra­tique redou­table et ancienne. Voi­ci com­ment j’en fus vic­time –  en mai 68 !…Jeune Tin­tin débar­qué là-bas pour son pre­mier grand repor­tage, regrou­pé à l’arrivée avec cinq ou six autres jour­na­listes euro­péens. Pro­po­si­tion de mise à dis­po­si­tion d’un mini­car, d’une inter­prète – Olga, char­mante blonde… – et d’un « accom­pa­gna­teur » à fine mous­tache noire, Eduar­do, non moins affable. Pro­gramme de visite allé­chant. Le Che venait de mou­rir en Boli­vie et le régime cas­triste s’affairait à orches­trer son immor­ta­li­té. Mai 68 était amor­cé, en France et ailleurs dans le monde, la Tché­co­slo­va­quie pas encore remise au pas – une affaire de semaines. La crise des fusées, 1962, déjà loin­taine. Cuba cueillait les divi­dendes d’une sym­pa­thie inter­na­tio­nale pas seule­ment de gauche.

Et la petite bor­dée de jour­na­listes allait se faire avoir dans la grande lon­gueur, Tin­tin y com­pris, bien sûr. On nous bala­da ain­si – c’est bien le mot – dans le décor révo­lu­tion­naire en construc­tion, de plan­ta­tions de tabac en plage du « débar­que­ment » (Playa Giron, « Baie des Cochons », mer­ce­naires, CIA, Kennedy,1961), de la ferme de Fidel et son éle­vage de cro­co­diles en match de base-ball, etc. Que la révo­lu­tion est jolie ! 

Man­quait tout de même le pom­pon, qui allait nous être pro­po­sé, comme sup­plé­ment au pro­gramme, par l’aimable Eduar­do et néan­moins com­mis­saire poli­tique – com­ment aurait-il pu en être autre­ment ? Le soup­çon ne m’en vint tou­te­fois que tar­di­ve­ment, un matin très tôt où ayant ren­dez-vous avec un oppo­sant (car il y en avait déjà !), je m’aperçus qu’Eduardo me filait de près, m’obligeant à renon­cer et à rebrous­ser che­min…– J’ai une pro­po­si­tion à vous faire, nous dit-il un matin, en sub­stance : aller à l’île des Pins, tout juste rebap­ti­sée « île de la Jeu­nesse », afin d’y visi­ter l’ancienne pri­son de Batis­ta, où Cas­tro lui-même fut enfer­mé, et aujourd’hui trans­for­mée en lycée modèle…

Com­ment ne pas adhé­rer à une telle offre ? La chose s’avérait bien un peu com­pli­quée à orga­ni­ser, mais voi­là l’escouade embar­quée, puis débar­quée dans l’île au tré­sor cas­triste. On n’y séjour­ne­rait qu’une jour­née et une nuit, selon un emploi du temps char­gé. Char­gé et contra­rié par quelques aléas mal­en­con­treux. Ce qui n’empêcha pas la visite d’une ferme elle aus­si modèle, ni de la mai­son qu’Hemingway avait dû fré­quen­ter jadis. Mais de la fameuse ex-pri­son, nous ne pûmes rien voir. Ce n’était pas si grave, puisqu’elle s’était ins­crite dans nos ima­gi­na­tions. Quelques « détails » suf­fi­raient à nour­rir nos papiers. Ce qui fut fait…

Extrait de mon repor­tage paru en juillet 68 dans plu­sieurs quo­ti­diens régio­naux : « Quelle est l’image la plus hal­lu­ci­nante ? La crèche des bam­bins de San Andrès para­chu­tée en pleine Sier­ra de los Orga­nos ? […] Ou encore cette pri­son de Batis­ta trans­for­mée en école tech­nique à l’île de la Jeu­nesse ? » Bien joué, non ? Car il s’était bel et bien agi d’une manœuvre gros­siè­re­ment sub­tile. Si gros­sière qu’elle ne pou­vait que mar­cher ! Com­ment eus­sions-nous pu sus­pec­ter un tel stra­ta­gème alors que rien n’avait obli­gé nos « hôtes » à orga­ni­ser une telle expé­di­tion à l’île de la Jeu­nesse ? Les dif­fi­cul­tés pra­tiques pour nous y ame­ner ajou­tait encore à l’évidente bonne foi de ses orga­ni­sa­teurs…

imgresOr, ce n’est que huit années plus tard que j’eus la révé­la­tion de l’entourloupe : lorsque parut, fin 76 chez Bel­fond,  7 ans à Cuba – 38 mois dans les pri­sons de Fidel Cas­tro. Pierre Golen­dorf [ancien cor­res­pon­dant de L’Humanité à La Havane] y racon­tait par le détail les condi­tions de son arres­ta­tion et de son incar­cé­ra­tion à La Havane, puis… à l’île des Pins. Dans ce qui était bel et bien demeu­ré une pri­son-modèle !

J’avais – nous avions tous, ces jour­na­listes « bala­dés », été enfu­més, mou­chés, abu­sés. Mais la leçon, il faut le recon­naître, appa­rut magis­trale. 5. Cha­peau l’intox ! On recon­nais­sait là un vrai savoir-faire sans doute acquis dans quelque école sovié­tique. Les élèves cubains mon­traient de réelles dis­po­si­tions à éga­ler sinon à dépas­ser les maîtres for­més à la redou­table pro­pa­gande sta­li­nienne. Dépas­ser, non : sur­pas­ser, puisque le régime a tant bien que mal sur­vé­cu à l’effondrement de l’URSS et qu’il conti­nue à œuvrer avec constance et effi­ca­ci­té dans son art consom­mé de la pro­pa­gande.

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À n’en pas dou­ter, aujourd’hui, dans toute l’île, de La Havane à San­tia­go, la machine mys­ti­fi­ca­trice est en chauffe maxi­male pour mon­ter au zénith de la pro­pa­gande mon­diale le spec­tacle des obsèques du « lider maxi­mo », dieu du socia­lisme…

Cette machine-là n’a jamais ces­sé de tour­ner, durant plus d’un demi-siècle ! Deux géné­ra­tions y ont été sou­mises ; à com­men­cer par les Cubains, bien sûr, mais aus­si l’opinion mon­diale abreu­vée au mythe entre­te­nu de l’héroïsme cas­triste et gue­va­riste. 6

L’historien – et a for­tio­ri le « pauvre » jour­na­liste sont bien dému­nis face aux tor­nades mys­ti­fiantes dont les récits prennent force mythique de Véri­té éter­nelle et risquent ain­si de les empor­ter. Ce que décrit bien, entre autres, l’écrivain et phi­lo­sophe suisse Denis de Rou­ge­mont :

« […] les mythes tra­duisent les règles de conduite d’un groupe social ou reli­gieux. Ils pro­cèdent donc de l’élément sacré autour duquel s’est consti­tué le groupe […] un mythe n’a pas d’auteur. Son ori­gine doit être obs­cure. Et son sens même l’est en par­tie […] Mais le carac­tère le plus pro­fond du mythe, c’est le pou­voir qu’il prend sur nous, géné­ra­le­ment à notre insu […] » 7

Le mythe est insi­dieux, il nous pénètre aisé­ment par le biais de notre apti­tude à la croyance, ce désir de cer­ti­tude autant que de ras­su­rance. Les révo­lu­tions s’y ali­mentent et l’alimentent par néces­si­té de durer. C’est ain­si qu’elles com­mencent « bien » (ça dépend pour qui, tou­te­fois…), avant de s’affronter à la dure réa­li­té, qu’il fau­dra plier par la vio­lence et le men­songe. Il n’en a jamais été autre­ment, de la Révo­lu­tion fran­çaise à la bol­che­vique, en pas­sant par le cas­trisme, le maoïsme et jusqu’aux « prin­temps arabes ».

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Tri­ni­dad. Croi­se­ment d’américaines. Entre les deux ailes de la Ply­mouth, le gamin en tee-shirt « Mia­mi Beach » tire la langue au pho­to­graphe… et à un demi-siècle de cas­trisme. [Ph. gp]

Res­tons-en au cas­trisme et une illus­tra­tion de son carac­tère mons­trueux, dont cer­tains se sou­viennent peut-être car elle fit grand bruit. Il s’agit de l’affaire Ochoa, sol­dée par des exé­cu­tions, en 1989 :
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Arnal­do Ochoa. Com­plice for­cé et vic­time d’un pro­cès sta­li­nien.

Arnal­do Ochoa, géné­ral de tous les com­bats, héros natio­nal – Sier­ra Maes­tra, San­ta-Cla­ra avec le Che, Baie des Cochons, puis Vene­zue­la, Éthio­pie et Ango­la – condam­né à mort et exé­cu­té en 1989 pour « tra­fic de drogues ». Il avait eu le tort de résis­ter aux Cas­tro et peut-être même de pré­pa­rer une évo­lu­tion du régime. Démas­qué, Fidel lui avait impo­sé un mar­ché de dupes : prendre sur lui ce tra­fic de drogues entre Cuba et les nar­cos de Colom­bie que la CIA s’apprêtait à mettre au grand jour, en échange d’une condam­na­tion à la pri­son avec une libé­ra­tion arran­gée ensuite. D’où la confes­sion auto­cri­tique de Ochoa, qui fut cepen­dant exé­cu­té, avec d’autres, un mois après sa condam­na­tion à mort. Le régime fit de ce pro­cès lit­té­ra­le­ment sta­li­nien, tenu par des juges mili­taires, retrans­mis en direct à la télé­vi­sion, une opé­ra­tion de pro­pa­gande dont il a le secret. On peut en suivre les prin­ci­pales phases sur inter­net. C’est stu­pé­fiant – sans mau­vais jeu de mots.

Les diri­geants cubains ont tou­jours vou­lu mas­quer toute dis­si­dence et même tout désac­cord avec la ligne poli­tique. Le régime ne peut admettre que des « déviances » (« folie », « per­ver­sions sexuelles »)  ou des « fautes morales » per­son­nelles. À Cuba, la presse est unique, sous contrôle éta­tique total ; de même la magis­tra­ture ; et aus­si toute l’économie, en grande par­tie aux mains des mili­taires… Il n’y a plus que les Cubains abu­sés, ou rési­gnés à la ser­vi­tude volon­taire, faute d’avoir pu s’exiler – j’en ai ren­con­tré ! Ailleurs, notam­ment en France, la dés­illu­sion a com­men­cé à poindre, y com­pris à Saint-Ger­main-des-Près ; il n’y a plus que le res­tant des com­mu­nistes encar­tés et des Mélen­chon mys­ti­co-cas­tristes pour allu­mer des cierges en hom­mage au Héros dis­pa­ru.

Tan­dis que, de La Havane à San­tia­go, « on » s’échine à faire per­du­rer le mythe de la Revo­lu­cion éter­nelle – ¡ Has­ta siempre ! Patria o muerte ! Les der­niers acteurs de cette pièce dra­ma­tique s’effacent peu à peu ou meurent avec cette han­tise : Que l’Histoire ne les acquitte pas.

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Notes:

  1. Pour rap­pel : Iran (1953), Gua­te­ma­la (54), Cuba, Baie des Cochons (61), Bré­sil, Sud-Viet­nam (64), Répu­blique domi­ni­caine, Uru­guay (65), Chi­li (73), Argen­tine (76), Gre­nade (83), Nica­ra­gua (84), Pana­ma (89).… Sans oublier la Guerre du Golfe, le Koweït, l’Irak, l’Afghanistan…
  2. J’ai déjà sou­li­gné à quel point cette mesure ser­vit à mas­quer l’incurie du gou­ver­ne­ment des Cas­tro, en par­ti­cu­lier l’échec de la poli­tique agraire déci­dée par Fidel lui-même. Voir à ce sujet la clair­voyante ana­lyse de René Dumont dans son ouvrage Cuba est-il socia­liste ? (La réponse est dans la ques­tion…) Dans la ter­mi­no­lo­gie cas­triste et sa pro­pa­gande, l’embar­go a tou­jours été tra­duit par blo­queo. Or, il ne s’agit nul­le­ment d’un blo­cus au sens mari­time et aérien. Les échanges com­mer­ciaux avec Cuba ont été com­pli­qués mais non blo­qués. Même des com­pa­gnies éta­su­niennes ont com­mer­cé avec Cuba, où un car­go amé­ri­cain assu­rait une navette com­mer­ciale par semaine, ain­si que je l’avais rele­vé sur place.
  3. Résu­mé par la for­mule de Gue­va­ra :« Allu­mer deux, trois, plu­sieurs Viêt­nam »
  4. Jour­na­liste sans visa pro­fes­sion­nel, tou­riste incer­tain débar­quant à La Havane par­mi les 400 tou­ristes fran­çais quo­ti­diens. J’avais été pho­to­gra­phié ici-même en 68 pour les besoins d’une carte de presse cubaine – que j’ai gar­dée…. Il est vrai que c’était avant l’informatique. Mais je venais de lire ou relire toutes ces his­toires ter­ribles de répres­sion, ces témoi­gnages des Golen­dorf, Val­la­da­rès, Huber Matos et leurs années de geôles ; par­cou­ru les rap­ports de Repor­ters sans fron­tières, du CPJ (Centre de pro­tec­tion des jour­na­listes) et de l’IFEX (Échange inter­na­tio­nal de la liber­té d’expression) sur la répres­sion des jour­na­listes et des mili­tants des droits de l’homme ; pris contact avec des confrères de retour de repor­tage… Tout ce qu’il fal­lait pour les­ter de para­no mon équi­pe­ment de base.
  5. Ce fut aus­si ma plus belle leçon de jour­na­lisme : pra­ti­quer stric­te­ment le scep­ti­cisme métho­dique. En 1986, Albin Michel publia Mémoires de pri­son, Témoi­gnage hal­lu­ci­nant sur les pri­sons de Cas­tro. Il s’agissait du récit de l’écrivain cubain Arman­do Val­la­da­rès, déte­nu durant 22 ans, tor­tu­ré, libé­ré après une vaste cam­pagne inter­na­tio­nale.
  6. Il y aurait tant à dire sur l’icône Gue­va­ra, nom­mé en 1959 par Fidel Cas­tro com­man­dant et « pro­cu­reur suprême » de la pri­son de la for­te­resse de la Cabaña. Il est ain­si sur­nom­mé le car­ni­ce­ri­to (le petit bou­cher) de la Cabaña. Pen­dant les 5 mois à ce poste il décide des arres­ta­tions et super­vise les juge­ments qui ne durent sou­vent qu’une jour­née et signe les exé­cu­tions de 156 à 550 per­sonnes selon les sources. 
  7. D. de Rou­ge­mont, L’Amour et l’Occident, 10/18, 2001

Cuba. Castro, le tyran illusionniste

2382184templateidscaledpropertyimagedataheight177v3width312cmpartcom-arte-tv-wwwPour­tant sacra­li­sé, immor­ta­li­sé, Fidel Cas­tro a fini par mou­rir. Quatre-vingt-dix ans. Tout de même, les dic­ta­tures conservent… Ses obsèques vont être gran­dioses, c’est bien le moins pour cou­ron­ner la fin d’un tel règne. Neuf jours de deuil natio­nal ! Quatre jours à bala­der ses cendres, reliques d’une « révo­lu­tion » sanc­ti­fiée, spec­tacle poli­tique, ico­no­gra­phique, reli­gieux, média­tique… Je pèse mes mots, qui pointent les angles du grand Spec­tacle qui, en effet, a pro­duit, entre­te­nu, consa­cré le cas­trisme. Com­ment cela s’est-il opé­ré ? Com­ment cela a-t-il tenu, durant plus d’un demi-siècle ? Com­ment cela per­dure-t-il encore, mal­gré les désor­mais évi­dentes dés­illu­sions ?

Com­ment devient-on tyran ?

Chez les anciens Grecs, « tyran » dési­gnait un homme qui avait pris le pou­voir sans auto­ri­té consti­tu­tion­nelle légi­time. Le mot était neutre, tout comme la chose, n’impliquant aucun juge­ment sur les qua­li­tés de per­sonne ou de gou­ver­nant. 1 Le paral­lèle avec Cuba et Cas­tro, si loin dans le temps et les lieux, c’est la constance du pro­ces­sus d’évolution du Pou­voir. Dans la Grèce antique, de tyran en tyran, l’exercice du pou­voir passe peu à peu d’une forme disons libé­rale à celle d’un pou­voir mili­taire incon­trô­lé. Et les tyrans le devinrent dans le sens d’aujourd’hui.

En tant que phé­no­mène idéo­lo­gique, le cas­trisme peut s’analyser selon plu­sieurs angles :

le contexte géo­po­li­tique de la guerre froide pla­çant Cuba entre le mar­teau et l’enclume des impé­ria­lismes amé­ri­cain et sovié­tique ;

l’habileté machia­vé­lique de Fidel Cas­tro dans sa conquête et sa soif du pou­voir avec un sens extrême de la com­mu­ni­ca­tion, mêlant mys­tique et mys­ti­fi­ca­tion ;

la com­pli­ci­té objec­tive des « élites » occi­den­tales sur­tout, mais aus­si tiers-mon­distes, fas­ci­nées par le cas­trisme comme « troi­sième voie » poli­tique.

Ces trois piliers prin­ci­paux ont per­mis à Cas­tro d’asseoir une dic­ta­ture « aimable », sym­pa­thique, voire huma­niste – une « dic­ta­ture de gauche » a même osé Eduar­do Manet, dra­ma­turge fran­çais d’origine cubaine ! « Poids des mots, choc des pho­tos », sur­tout s’il s’agit d’images pieuses, celles du héros moderne, incar­na­tion du mythe biblique de David contre Goliath. Images ren­for­cées par les mul­tiples ten­ta­tives d’assassinat (plus ou moins réelles, sinon arran­gées pour cer­taines) menées par la CIA, jusqu’au débar­que­ment raté d’opposants dans la Baie des Cochons. Ce fias­co mili­taire ajoute à la gloire du « com­man­dante », gon­flant la légende com­men­cée dans la Sier­ra Maes­tra avec la gué­rilla des bar­bu­dos, sym­pa­thiques débraillés fumant le cigare en com­pa­gnie de leur chef adu­lé, fort en gueule et belle-gueule, taillé pour les médias et qui sau­ra en user et abu­ser – le New York Times et CBS envoient bien vite leurs repor­ters.

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L’icône au ser­vice de la mytho­lo­gie. Que la révo­lu­tion était jolie !

Aujourd’hui, en ces temps d’homélies, on entend sur les radios clai­ron­ner la doxa consis­tant à blan­chir les excès « auto­ri­taires » en les met­tant sur le dos des méchants Amé­ri­cains et leur « embar­go », cause de tous les maux des mal­heu­reux et valeu­reux Cubains ! Ledit embar­go a certes cau­sé de forts obs­tacles dans les échanges com­mer­ciaux, et finan­ciers sur­tout, avec l’île ; mais il ne les a pas empê­chés ! Les États-Unis sont même le pre­mier pays pour les échanges com­mer­ciaux (hors pro­duits stra­té­giques, certes) avec Cuba. Cet embar­go – tou­jours qua­li­fié de blo­cus par le gou­ver­ne­ment cubain, ce qu’il n’est nul­le­ment ! – a sur­tout ser­vi à ren­for­cer, en la mas­quant, l’incurie du régime, char­geant ain­si le bouc émis­saire idéal. J’ai mon­tré tout cela lors d’un repor­tage publié en 2008 dans Poli­tis [L’espérance était verte, la vache l’a man­gée, décembre 2008 – dis­po­nible en fin d’article] qui m’a valu les foudres de Jeanne Habel, poli­to­logue spé­cia­liste de Cuba, et d’être trai­té d’ « agent de la CIA »…

Pas­sons ici sur l’itinéraire du « futur tyran »,  même si les bio­gra­phies sont tou­jours des plus éclai­rantes à cet égard. Rap­pe­lons juste que Cas­tro fut sou­te­nu par les Etats-Unis dès son oppo­si­tion à la dic­ta­ture de Batis­ta. Après la prise de pou­voir en 1959, son gou­ver­ne­ment est recon­nu par les États-Unis. Nom­mé Pre­mier ministre, Cas­tro est reçu à la Mai­son Blanche où il ren­contre Nixon, vice-pré­sident d’Eisenhower. Les choses se gâtent quand Cas­tro envi­sage de natio­na­li­ser indus­tries et banques, ain­si que les sec­teurs liés au sucre et à la banane. Il se tourne alors vers l’Union sovié­tique – qui achète au prix fort la qua­si-tota­li­té du sucre cubain. C’est la casus bel­li : les États-Unis n’auront de cesse d’abattre le « régime com­mu­niste » ins­tau­ré à 150 kilo­mètres de ses côtes.

J’ai aus­si fait appa­raître dans ce même repor­tage com­ment le refrain de « la san­té et de l’éducation gra­tuites », una­ni­me­ment repris dans les médias, relève avant tout de slo­gans publi­ci­taires. Sans même par­ler de la qua­li­té des soins et de l’enseignement, leur « gra­tui­té » se trouve lar­ge­ment payée par la sous-rému­né­ra­tion des sala­riés cubains : l’équivalent d’une quin­zaine d’euros men­suels en moyenne !

Si tou­te­fois ce régime a tenu sur ses trois piliers boi­teux, c’est au prix d’une coer­ci­tion du peuple cubain. À com­men­cer par le « récit natio­nal » – l’expression est à la mode – entre­pris dès la prise du pou­voir par Cas­tro, pro­pa­gé et ampli­fié par l’enseignement (gra­tuit !) sous forme de pro­pa­gande, et par les médias tous dépen­dants du régime. Coer­ci­tion dans les esprits et aus­si coer­ci­tion phy­sique par la sur­veillance et le contrôle étroits menés dans chaque quar­tier, auprès de chaque habi­tant, par les Comi­tés de défense de la révo­lu­tion. De sorte que la dis­si­dence appa­raisse comme unique forme pos­sible d’opposition – d’où l’emprisonnement poli­tique, l’exil clan­des­tin, la per­sé­cu­tion des déviants.

castro-colombe-1Tyran, certes, Cas­tro était aus­si et peut-être d’abord un séduc­teur des masses dou­blé d’un illu­sion­niste. Ses talents dans ce domaine étaient indé­niables et à prendre au pied de la lettre : ain­si quand, lors d’un de ses inter­mi­nables ser­mons, quand il fait se poser, comme par miracle, une blanche colombe sur une de ses épaules… La séquence fut fil­mée, pour entrer dans l’Histoire… mais la super­che­rie démon­tée quelques années plus tard.

Le cas­trisme, ai-je sou­li­gné dans mes repor­tages, est avant tout un régime de façade – tout comme ces façades d’allure pim­pante, res­tau­rées pour la cause, entre les­quelles se fau­filent les tou­ristes béats au long des cir­cuits des voya­gistes. Ces tou­ristes peuvent aus­si, bien sou­vent, être rejoints par nombre de jour­na­listes, écri­vains, poli­ti­ciens et divers intel­lec­tuels en mal de fas­ci­na­tion exo­tique.

La mort de Cas­tro n’implique pas for­cé­ment celle du cas­trisme. Mais que sur­vi­vra-t-il de cette dic­ta­ture illu­sion­niste après la mort de ses mani­pu­la­teurs, une fois que l’Histoire, la vraie, aura fait sur­gir la réa­li­té d’un demi-siècle de fal­si­fi­ca­tions ?

 

>Mon repor­tage de 2008 dans Poli­tis :gpon­thieu241208­po­li­tis ; et la Tri­bune qui s’ensuivit de Jeanne Habel : 1038_­po­li­tis-30-31-j-habel ; enfin, ma réponse : poli­tis_1041­re­ponse-gp-260209

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Un régime de façades. [Ph. gp]

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Notes:

  1. Les anciens Grecs, Moses I. Fin­ley, Ed. Mas­pe­ro, 1971.

Syrie. Alep ou la mort tombée du ciel

par Tho­mas Clu­zel (France Culture)

Consa­crée à l’agonie d’Alep et de sa popu­la­tion, la revue de presse de Tho­mas Clu­zel ce matin ( 25/11/16 ) sur France Culture expri­mait avec force l’insoutenable folie meur­trière des hommes, cette étrange espèce, la seule qui s’acharne à la mort de ses sem­blables et, plus au-delà encore, à son auto­des­truc­tion. Tan­dis que la « classe poli­tique et média­tique »  glose sur le com­bat de coqs télé­vi­suel de la veille, qui n’en semble que plus déri­soire. Pour­tant, le germe de la guerre n’est-il pas déjà tapi dans cette course au pou­voir ? Com­ment pas­ser de la com­pé­ti­tion à la coopé­ra­tion, de l’injustice à l’entraide, de l’indifférence à la soli­da­ri­té ? Réflexion en pas­sant, pour en reve­nir au mar­tyre d’Alep :

Sur une vidéo publiée sur le site du New York Times, une femme raconte que le bruit d’un avion annonce qu’une bombe est sur le point de s’écraser sur la ville. Les secondes s’écoulent. Elle anti­cipe l’explosion qui ne tar­de­ra plus. Et redoute qu’un mur ou même un bâti­ment entier ne s’effondre sur elle. Elle ima­gine le pire, la mort. Et puis ouvre les yeux, pour se rendre compte qu’elle est tou­jours vivante. Un immeuble vient pour­tant, en effet, de s’écrouler. Celui d’à côté. Dans cette vidéo de près de trois minutes et inti­tu­lée « à la recherche des bombes dans le ciel d’Alep », des rési­dents de la ville assié­gée racontent, un à un, au quo­ti­dien amé­ri­cain, leurs impres­sions lorsque le bruit d’un avion vient à se rap­pro­cher jusqu’au moment de déchi­rer, lit­té­ra­le­ment, le ciel.

Quand un pro­fes­seur avoue que ses sens lui jouent par­fois des tours, que dans ses oreilles résonnent, par moment, des bruits de moteur qui n’existent pas et qu’il lui arrive même, quand c’est le cas, de se moquer de lui-même et d’en rire, d’autres, à l’instar de cette infir­mière, racontent que les bom­bar­de­ments, les des­truc­tions, les cris des habi­tants effrayés fuyant par­tout où ils le peuvent, sont deve­nus leur rou­tine quo­ti­dienne. Tous décrivent la ter­reur qui les sai­sit, à chaque fois qu’ils voient l’un de ces engins de mort tra­ver­ser le ciel d’Alep.

En publiant ces témoi­gnages, le site du New York Times vient ain­si nous rap­pe­ler, de la plus poi­gnante des manières, que si le week-end der­nier (tan­dis que les Nations Unies ten­taient, une nou­velle fois, de négo­cier un arrêt du conflit) les bom­bar­de­ments ont dimi­nué, en revanche, dès lun­di (à peine acté l’échec des négo­cia­tions de la veille) ils ont aus­si­tôt repris avec une inten­si­té dra­ma­tique. Ces attaques sont aujourd’hui les plus vio­lentes enre­gis­trées depuis deux ans, pré­cise tou­jours le quo­ti­dien amé­ri­cain, avant d’ajouter : désor­mais les bombes d’Alep laissent 250 000 per­sonnes vivre en enfer. Hier encore, au moins 32 civils, dont cinq enfants, ont péri dans ces bom­bar­de­ments, pré­cise ce matin le site d’Al Ara­biya. Il s’agit de l’un des bilans les plus éle­vés, sur une seule jour­née, depuis le début de la vio­lente cam­pagne menée par l’armée syrienne sur le sec­teur de la deuxième ville du pays, tenu par les insur­gés.

En un peu plus d’une semaine, ce ne sont pas moins de 300 per­sonnes qui ont trou­vé la mort à Alep. Il faut dire qu’aux mis­siles, aux obus, aux barils d’explosifs et aux bombes incen­diaires s’ajoutent, éga­le­ment, des attaques chi­miques à la chlo­rine. Sans comp­ter que de vio­lents com­bats se déroulent, à pré­sent, au sol. La semaine der­nière, les forces loya­listes sont entrées pour la pre­mière fois dans un quar­tier au nord-est de la ville. Le régime a éga­le­ment chas­sé les insur­gés d’une ancienne zone indus­trielle.

« Alep, un assaut contre l’humanité », c’est le titre, cette fois-ci, de cet édi­to à lire dans les colonnes du Temps de Lau­sanne. Le jour­nal y raconte, notam­ment, com­ment sur place habi­tants et secou­ristes conti­nuent de fil­mer les scènes, plus insou­te­nables les unes que les autres : ces bébés pré­ma­tu­rés, dans un hôpi­tal en flammes, extir­pés de leur cou­veuse par des infir­mières pani­quées et posés à même le sol, où ils fini­ront vrai­sem­bla­ble­ment par suc­com­ber ; ou bien encore cet homme, visi­ble­ment proche de la folie, qui exhibe en pleine rue un membre arra­ché par une bombe (celui d’un voi­sin, d’un proche, ou d’un incon­nu) et qui n’en finit plus de hur­ler.

L’enfer s’est abat­tu sur Alep. Au point que les Alep­pins, eux-mêmes, en viennent à regret­ter désor­mais les semaines pré­cé­dentes, lorsque les flammes n’étaient encore qu’intermittentes. A Genève, un méde­cin suisse (ori­gi­naire d’Alep), l’un des fon­da­teurs de l’Union des orga­ni­sa­tions syriennes de secours médi­caux, est à court de mots : « Il reste aujourd’hui moins d’une tren­taine de méde­cin, dit-il, et il n’y a plus le moindre bloc opé­ra­toire qui fonc­tionne ». Les der­niers témé­raires qui ont ten­té, il y a quelques semaines, de for­cer les bar­rages, afin de faire entrer du maté­riel médi­cal dans les quar­tiers rebelles de la ville, ont été pris pour cible par des avions et ont échap­pé à la mort de jus­tesse. Depuis, l’étau s’est encore res­ser­ré. Ici comme ailleurs. Dans les ban­lieues sud de Damas, éga­le­ment aux mains de la rébel­lion, là-bas ce sont les ambu­lances qui sont tra­quées par les drones russes, explique tou­jours le méde­cin. « Lorsqu’ils arrivent à loca­li­ser l’endroit où ces ambu­lances convergent, l’aviation frappe. C’est ain­si qu’ils détruisent les der­niers hôpi­taux. »

En début de semaine, devant le Conseil de sécu­ri­té des Nations Unies, le chef des opé­ra­tions de l’ONU (Ste­phen O’Brien) avouait : les der­nières rations ali­men­taires ont été dis­tri­buées le 13 novembre der­nier. Et tan­dis que l’eau potable et l’électricité sont de plus en plus rares, la famine sera bien­tôt géné­rale. Ou dit autre­ment, si les res­pon­sables des Nations-Unies se disent aujourd’hui « à court de mots » pour décrire ce qui se passe à Alep, sous les bombes, les Alep­pins sont, eux, à court de vivres. Dans les der­niers tracts lar­gués par les héli­co­ptères du régime, les habi­tants qua­li­fiés de « chers com­pa­triotes » sont appe­lés à « s’abstenir de sor­tir dans les rues ». En d’autres termes, il n’y est même plus ques­tion de les enjoindre à quit­ter la zone rebelle, mais seule­ment à se ter­rer sous le déluge.

Pen­dant ce temps et en dépit des condam­na­tions à l’étranger, la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, elle, semble plus que jamais impuis­sante à contre­car­rer la déter­mi­na­tion de Damas et de ses alliés (russe et ira­nien) à recon­qué­rir l’ensemble de la ville. D’où, d’ailleurs, cette décla­ra­tion déses­pé­rée d’un membre de l’un des conseils locaux admi­nis­trant l’opposition à Alep, à lire dans les colonnes du Irish Times. « Au monde entier, nous vou­lons dire sim­ple­ment deux choses : arrê­tez de pré­tendre vous sou­cier de notre sort et agis­sez ; ou alors lan­cez sur nous l’une de vos bombes nucléaires, que nous puis­sions mou­rir et quit­ter enfin cet enfer, une bonne fois pour toute ».

Tho­mas CLUZEL

Ver­sion audio ici :

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Trump. « Impensable », puisqu’impensé

Com­ment ne pas en rajou­ter, inuti­le­ment, à ce flot média­tique mon­dial déver­sé à pro­pos de Trump et de son élec­tion ? Car le nom­bril du monde, on le sait bien, se situe aux États-Unis, capi­tale du Capi­tal 1. Qu’un his­trion mil­liar­daire en prenne les gou­vernes, c’est dans « l’ordre des choses ». Dans un cer­tain ordre de cer­taines choses : celles de l’argent-roi en par­ti­cu­lier, de la crois­sance à tout-va, de l’exploitation sans bornes des res­sources natu­relles et des humains entre eux. Le cli­mat pla­né­taire n’est vrai­ment pas bon.

La nou­veau­té, cette fois, c’est que les Cas­sandre de tous poils en sont res­tés sur le cul. Tous médias confon­dus, ana­lystes, pré­vi­sion­nistes, son­deurs n’avaient envi­sa­gé « le pire » que sous l’angle qua­si anec­do­tique, une vision cau­che­mar­desque aus­si­tôt refou­lée, comme pour mieux en conju­rer l’éventualité. C’était impen­sable.

Tel­le­ment impen­sable que cet « ordre des choses » com­man­dait de ne pas y pen­ser. L’impensable résul­tait en effet de l’impensé. Ce fut le pari gagnant de Trump, celui de parier sur le rejet orga­nique du « clan Clin­ton », rejet tri­pal – car vécu au plus pro­fond d’êtres frus­trés éco­no­mi­que­ment, socia­le­ment, cultu­rel­le­ment. Trump va sans doute les « trum­per », puisque c’est un ban­dit poli­tique qui a su les séduire (au sens pre­mier : Détour­ner du vrai, faire tom­ber dans l’erreur) en sachant leur par­ler, avec le lan­gage de la vul­ga­ri­té dans lequel ledit peuple a la fai­blesse de se com­plaire et de se recon­naître.

Et cela, à l’opposé des « élites », les soi-disant sachants, les « qui ne savent rien du tout » de la réa­li­té vécue en dehors des sphères de l’entre-soi. On peut mettre dans ce panier des « ins­truits cons ». 2 Dans cette caté­go­rie, on met­tra notam­ment la « classe » des jour­na­listes et assi­mi­lés. Je mets le mot entre guille­mets car il n’est pas exact, pas juste, en ce sens qu’il dési­gne­rait un ensemble homo­gène ; ce n’est pas le cas, car il faut consi­dé­rer les excep­tions, même si elles sont plu­tôt rares, sur­tout aux Etats-Unis. Par­mi elles, Michael Moore. Il a été l’un des rares à pres­sen­tir la vic­toire de Trump, dès le mois de juillet dans un article sur son site inti­tu­lé « Cinq rai­sons pour les­quelles Trump va gagner » 3.

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Le réa­li­sa­teur 4 pré­voyait notam­ment une sorte de « Brexit de la Cein­ture de rouille », en réfé­rence aux États de la région à l’industrie sinis­trée des Grands Lacs tra­di­tion­nel­le­ment démo­crates et qui pour­tant ont élu des gou­ver­neurs répu­bli­cains depuis 2010. Selon Moore, cet arc est « l’équivalent du centre de l’Angleterre. Ce pay­sage dépri­mant d’usines en décré­pi­tude et de villes en sur­sis est peu­plé de tra­vailleurs et de chô­meurs qui fai­saient autre­fois par­tie de la classe moyenne. Aigris et en colère, ces gens se sont fait duper par la théo­rie des effets de retom­bées de l’ère Rea­gan. Ils ont ensuite été aban­don­nés par les poli­ti­ciens démo­crates qui, mal­gré leurs beaux dis­cours, fri­cotent avec des lob­byistes de Gold­man Sachs prêts à leur signer un beau gros chèque ».

Cette « pro­phé­tie » s’est réa­li­sée mar­di… D’ailleurs ce n’est pas une pro­phé­tie mais la déduc­tion d’une ana­lyse de ter­rain propre à la démarche de Moore. 5

Recon­nais­sons aus­si à un jour­na­liste fran­çais, Ignia­cio Ramo­net (ex-direc­teur du Monde diplo­ma­tique), d’avoir lui aus­si pen­sé l’« impen­sable ». Le 21 sep­tembre, il publiait sur le site Mémoire des luttes, un article sous le titre « Les 7 pro­po­si­tions de Donald Trump que les grands médias nous cachent » 6. Extraits :

« Depuis la crise dévas­ta­trice de 2008 (dont nous ne sommes pas encore sor­tis), plus rien n’est comme avant nulle part. Les citoyens sont pro­fon­dé­ment déçus, désen­chan­tés et déso­rien­tés. La démo­cra­tie elle-même, comme modèle, a per­du une grande part de son attrait et de sa cré­di­bi­li­té.

[…]

« Cette méta­mor­phose atteint aujourd’hui les Etats-Unis, un pays qui a déjà connu, en 2010, une vague popu­liste rava­geuse, incar­née à l’époque par le Tea Par­ty. L’irruption du mil­liar­daire Donald Trump dans la course à la Mai­son Blanche pro­longe cette vague et consti­tue une révo­lu­tion élec­to­rale que nul n’avait su pré­voir. Même si, appa­rem­ment, la vieille bicé­pha­lie entre démo­crates et répu­bli­cains demeure, en réa­li­té la mon­tée d’un can­di­dat aus­si aty­pique que Trump consti­tue un véri­table trem­ble­ment de terre. Son style direct, popu­la­cier, et son mes­sage mani­chéen et réduc­tion­niste, qui sol­li­cite les plus bas ins­tincts de cer­taines caté­go­ries sociales, est fort éloi­gné du ton habi­tuel des poli­ti­ciens amé­ri­cains. Aux yeux des couches les plus déçues de la socié­té, son dis­cours auto­ri­ta­ro-iden­ti­taire pos­sède un carac­tère d’authenticité qua­si inau­gu­ral. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irri­tés par le « poli­ti­que­ment cor­rect » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accu­sé de « raciste ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Et per­çoivent que la « parole libé­rée » de Trump sur les His­pa­niques, les Afro-Amé­ri­cains, les immi­grés et les musul­mans comme un véri­table sou­la­ge­ment.

[…]

« A cet égard, le can­di­dat répu­bli­cain a su inter­pré­ter, mieux que qui­conque, ce qu’on pour­rait appe­ler la « rébel­lion de la base ». Avant tout le monde, il a per­çu la puis­sante frac­ture qui sépare désor­mais, d’un côté les élites poli­tiques, éco­no­miques, intel­lec­tuelles et média­tiques ; et de l’autre côté, la base popu­laire de l’électorat conser­va­teur amé­ri­cain. Son dis­cours anti-Washing­ton, anti-Wall Street, anti-immi­grés et anti-médias séduit notam­ment les élec­teurs blancs peu édu­qués mais aus­si – et c’est très impor­tant –, tous les lais­sés-pour-compte de la glo­ba­li­sa­tion éco­no­mique. »

Ramo­net détaille ensuite les « sept mesures » en ques­tion, que je vous invite à connaître pour mieux com­prendre en quoi les outrances de Trump – mise en avant, en effet, par le média­tisme mou­ton­nier et spec­ta­cu­laire – n’ont pu gom­mer le réa­lisme de ses pro­po­si­tions auprès des plus concer­nés, les lais­sés pour compte du libé­ra­lisme sau­vage et rava­geur.

Mer­cre­di soir au JT de 20 heures sur France 2, Marine Le Pen n’a pas man­qué de tirer son épingle de ce jeu brouillé, devant un jour­na­liste en effet bien for­ma­té selon la pen­sée domi­nante, à l’image du « tout Clin­ton » por­tée par la fan­fare média­tique.

Pour la pré­si­dente du Front natio­nal,  « la démo­cra­tie, c’est pré­ci­sé­ment de res­pec­ter la volon­té du peuple. Et si les peuples réservent autant de sur­prises, der­niè­re­ment, aux élites, c’est parce que les élites sont com­plè­te­ment décon­nec­tées. C’est parce qu’elles refusent de voir et d’entendre ce que les peuples expriment. [… ces peuples] « on les nie, on les méprise, on les moque bien sou­vent. Et ils ne veulent pas qu’une petite mino­ri­té puisse déci­der pour eux ». Tout cela envoyé en toute séré­ni­té, sur la petite musique des « élites et du peuple » façon FN, une musi­quette qui en dit beau­coup sur les enjeux de l’élection de l’an pro­chain.

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Notes:

  1. Les bourses du monde se sont « res­sai­sies » en quelques heures…
  2. C’était l’expression de mon père pour dési­gner les poli­ti­ciens et les tech­no­crates ; je la trouve juste, et je suis fier de citer ma source…
  3. http://michaelmoore.com/trumpwillwin/
  4. On lui doit notam­ment Roger et moi (sur la crise dans l’automobile) ou encore Bow­ling for Colum­bine (le culte des armes à feu)
  5. Les médias de masse états-uniens, comme les autres ailleurs, reflètent cette sépa­ra­tion élite/peuple ; autre­ment dit entre ceux qui parlent « du peuple » (les ana­lystes dis­tin­gués se pla­çant en posi­tion haute…), et ceux qui parlent « au peuple » (le plus sou­vent, hélas, les chaînes « popu­laires » – celles des télés-réa­li­té chères à Trump – et les « tabloïds », chantres du diver­tis­se­ment vul­gaire). On retrouve là aus­si le cli­vage entre jour­na­lisme de ter­rain et jour­na­lisme assis. Ce qui me rap­pelle une sen­tence émise par un confrère afri­cain : « Il vaut mieux avoir de la pous­sière sous les semelles que sous les fesses » ! À ce pro­pos, on aura noté que nos médias hexa­go­naux ont dépla­cé des cohortes de jour­na­listes-pro­phètes pour « cou­vrir » l’élection états-unienne. Et, où se sont-ils amas­sés, ces chers jour­na­listes : dans le nom­bril du nom­bril du monde, à Man­hat­tan, par­di ! En avez-vous lu, vu et enten­du depuis le Bronx, ou bien à Detroit (Michi­gan), à Baton Rouge (Loui­siane), à Ama­rillo (Texas) ?… par exemple.
  6. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

États-Unis. Elle rit, Clintrump

élection Amériques 5

© faber 2016

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Qui a dit « Je suis Haïti » ? Personne

Ce monde a le tour­nis. Ce monde donne le tour­nis. Et on ne sait plus où tour­ner la tête : la Syrie, l’Irak, la Libye, la Pales­tine, la Soma­lie, le Yémen et tous ces lieux de conflits sans fin, incom­pré­hen­sibles à la plu­part d’entre nous, à défaut de pou­voir les expli­quer. À ce sinistre tableau géo­po­li­tique, il faut désor­mais ajou­ter celui des dérè­gle­ments cli­ma­tiques qui risquent d’égaler bien­tôt ceux de la folie des hommes – d’ailleurs ils en relèvent aus­si. C’est sans doute le cas de l’ouragan Mat­thew qui s’est déchaî­né sur une par­tie des Caraïbes, dévas­tant en par­ti­cu­lier Haï­ti où il a cau­sé près de 1.000 morts et semé la déso­la­tion.

Quelles sont les consé­quences du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur les cyclones ?

Fabrice Chau­vin, cher­cheur au Centre natio­nal de recherches météo­ro­lo­giques : – Selon les modèles scien­ti­fiques les plus pré­cis, le nombre glo­bal de cyclones dans le cli­mat futur devrait être stable, voire en légère baisse. Mais dans le même temps, on s’attend à une hausse des cyclones les plus intenses, qui s’explique notam­ment par l’augmentation des tem­pé­ra­tures des océans. On va aller vers des phé­no­mènes plus puis­sants, asso­ciés à des pluies plus intenses, d’environ 20 % supé­rieures. [Le Monde, 07/10/2016]

Haïti. Un autre mal­heur a frap­pé cette île tant de fois meur­trie – y com­pris par les dic­ta­tures suc­ces­sives –, c’est celui de l’indifférence. Car les « obser­va­teurs » n’avaient d’yeux que pour les États-Unis. « Seraient-ils tou­chés eux aus­si par cette même tem­pête ? » Seule cette ques­tion comp­tait. Rien ou presque pour les vic­times haï­tiennes. Pas même un « Je suis Haï­ti »…

C’est pour aler­ter le monde sur cette soli­da­ri­té à géo­mé­trie variable que Miguel Vil­lal­ba Sán­chez, un artiste espa­gnol, a réa­li­sé ce des­sin :

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« Per­sonne n’est Haï­ti », en effet.

« Je suis Char­lie, je suis Orlan­do, je suis Paris, je suis Bruxelles »… Mais pas de « Je suis Haï­ti »… Pour­quoi ? Pays trop petit, trop loin, trop noir, trop pauvre, trop…

Ce pays (situé sur la même île que la Répu­blique Domi­ni­caine), qui a quand même per­du 900 per­sonnes dans l’ouragan Mat­thew, n’a pas sus­ci­té d’émotion en pro­por­tion de son drame. Tous les regards média­tiques étaient bra­qués vers Mia­mi. En cher­cher les causes revient à ques­tion­ner l’état du monde, la géo-poli­tique, l’injustice, les conflits, le cli­mat… On en revient au point de départ.

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Cette pho­to de l’Unicef résume tout. Contre l’indifférence, on peut adres­ser un donhttps://don.unicef.fr/urgences/ 

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Japon. L’élection d’un gouverneur rebat les cartes du nucléaire

En pro­ve­nance du Japon, la nou­velle n’a pas ému nos médias : la région où se trouve la plus puis­sante cen­trale ato­mique du monde, Kashi­wa­za­ki-Kari­wa (sept réac­teurs), va désor­mais être diri­gée par un gou­ver­neur anti­nu­cléaire. Ce qui rebat les cartes de l’énergie ato­mique – pas seule­ment au Japon.

Ryui­chi Yoneya­ma, 49 ans, a en effet rem­por­té, hier dimanche, les élec­tions dans la pré­fec­ture de Nii­ga­ta (nord-ouest du Japon). L’autorisation du gou­ver­neur étant requise pour la remise en ser­vice des réac­teurs arrê­tés depuis Fuku­shi­ma, cette nou­velle donne consti­tue un coup dur pour Tep­co, l’exploitant qui espé­rait sau­ver ses finances en relan­çant ces sept réac­teurs, les seuls lui res­tant après l’arrêt des deux cen­trales de Fuku­shi­ma, suite à la catas­trophe de mars 2011. Dès ce lun­di, le cours de Tep­co a dévis­sé de 8 % à la bourse de Tokyo (la plus forte chute du Nik­kei : -7,89% à 385 yens).

La cen­trale de Kashi­wa­sa­ki avait été sérieu­se­ment bous­cu­lée par un impor­tant séisme en juillet 2007 qui avait pro­vo­qué un incen­die et des fuites d’eau radio­ac­tive. Depuis, alors que la cen­trale est tou­jours à l’arrêt, huit incen­dies se sont décla­rés dans les dif­fé­rentes uni­tés [Source : The Japan Times, 6/3/2009]. Pour autant, les auto­ri­tés ont don­né le feu vert en février 2009 pour le redé­mar­rage (désor­mais com­pro­mis) de l’unité n°7.

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La cen­trale nucléaire de Kashi­wa­sa­ki a frô­lé le désastre lors du séisme du 16 juillet 2007 qui a pro­vo­qué un incen­die et des fuites d’eau radio­ac­tive pré­fi­gu­rant la catas­trophe de Fuku­shi­ma moins de 4 ans plus tard. [Ph. d.r.]

L’Agence inter­na­tio­nale pour l’énergie ato­mique (AIEA) avait alors dépê­ché une mis­sion diri­gée par le Fran­çais Phi­lippe Jamet, haut diri­geant de l’Auto­ri­té de sûre­té nucléaire fran­çaise (ASN). Le rap­port publié s’était conten­té de quelques recom­man­da­tions ano­dines, assu­rant que les cen­trales japo­naises pou­vaient résis­ter à tout évé­ne­ment sis­mique ou cli­ma­tique. La catas­trophe de Fuku­shi­ma a dra­ma­ti­que­ment rabais­sé le caquet de nos arro­gants experts. 1

Aujourd’hui, trois seule­ment des 54 réac­teurs nucléaires japo­nais sont en ser­vice mais le gou­ver­ne­ment de l’ultranationaliste (et ultra pro­nu­cléaire) Shin­zo Abe use de toutes les pres­sions pour essayer d’obtenir la redé­mar­rage d’autres réac­teurs, mal­gré l’opposition de la popu­la­tion.

Ces réou­ver­tures sont contre­car­rées par des déci­sions de jus­tice ou par le veto de cer­tains gou­ver­neurs régio­naux. Voi­là pour­quoi l’élection de Ryui­chi Yoneya­ma à la tête de la région de Nii­ga­ta est un coup ter­rible por­té aux pro­jets fous des pro­nu­cléaires (et au cours en bourse de Tep­co) : ce cou­ra­geux nou­veau gou­ver­neur va refu­ser la remise en ser­vice des sept réac­teurs de Kashi­wa­sa­ki.

Sous peu, les trois réac­teurs japo­nais en ser­vice devront s’arrêter pour main­te­nance et, comme ce fut déjà le cas pen­dant près de deux ans en 2014 et 2015, le Japon fonc­tion­ne­ra à nou­veau avec 0% de nucléaire. Si 130 mil­lions de Japo­nais peuvent vivre sans nucléaire, com­ment pré­tendre encore que c’est « impos­sible » pour deux fois moins de Fran­çais ? 2

Notons encore que cette élec­tion et ses consé­quences consti­tuent une mau­vaise nou­velle pour les nucléa­ristes fran­çais – entre autres – et en par­ti­cu­lier pour EDF et Are­va qui misent sur le retour de la droite au pou­voir pour relan­cer leur offen­sive sur le mar­ché mon­dial de l’énergie, y com­pris en France, bien enten­du !

C’est vrai­sem­bla­ble­ment pour cette rai­son de pros­pec­tive poli­tique (pour ne pas dire de pro­ba­bi­li­té) qu’EDF s’est enga­gée, dans un contrat fran­co-chi­nois, à livrer à Hink­ley Point, sud de l’Angleterre, d’ici à fin 2025 – sans déra­page du calen­drier et des coûts – deux réac­teurs nucléaires EPR de 1 650 méga­watts cha­cun pour un devis de près de 22 mil­liards d’euros. Cela, alors que les chan­tiers EPR en cours dérapent sur les coûts et les délais, et que les finances de l’entreprise fran­çaise sont au plus bas.

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Notes:

  1. On peut prendre la mesure de cette arro­gance lors d’un débat télé­vi­sé de « C dans l’air » dif­fu­sé sur la Cinq en 2007, peu après le séisme qui avait secoué la cen­trale de Kashi­wa­sa­ki. Débat auquel par­ti­ci­pait Sté­phane Lhomme, de l’Obser­va­toire du Nucléaire, pré­co­ni­sant la fer­me­ture d’urgence d’au moins 20 réac­teurs au Japon si l’on vou­lait évi­ter un nou­veau Tcher­no­byl. Aver­tis­se­ment bien sûr non pris en compte. À peine quatre ans plus tard, c’était Fuku­shi­ma.
  2. Bien sûr, c’est là qu’on res­sort le contre argu­ment de l’effet cli­ma­tique (tant nié par les mêmes avant son évi­dence) pro­vo­qué par les éner­gies fos­siles. Tan­dis que le « tout nucléaire » a frei­né le déve­lop­pe­ment, en France notam­ment, des éner­gies alter­na­tives renou­ve­lables.

Boues rouges en Méditerranée. Déjà Alain Bombard, en 1964 !

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Avant de se jeter dans la mer, la conduite a par­cou­ru 50 km depuis l’usine Alteo de Gar­danne.

Les oppo­sants au rejet de boues rouges par l’usine Alteo de Gar­danne dans le parc natio­nal des Calanques se ras­semblent ce wee­kend à Cas­sis. Une his­toire vieille de plus d’un demi-siècle ! Dès 1964, Alain Bom­bard dénon­çait ce scan­dale lors d’un ras­sem­ble­ment d’opposants à Cas­sis. Deux ans après, il enfon­çait le « clou » dans ce docu­ment de l’Ina où il s’en pre­nait aus­si au mépris du prin­cipe de pré­cau­tion. Cin­quante deux ans après, moyen­nant quelques acco­mo­de­ments « cos­mé­tiques », l’industriel Alteo conti­nue à pol­luer gra­ve­ment la Médi­ter­ra­née. Avec la béné­dic­tion du gou­ver­ne­ment et la rési­gna­tion de la ministre de l’Environnement.

 

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1964. Alain Bom­bard à Cas­sis. [Ph. Le Gabian déchaî­né]

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26 sep­tembre, 500 oppo­sants devant la pré­fec­ture à Mar­seille [Ph. Feli­zat]

• Une pétition a déjà recueilli près de 350 000 signatures. On peut la signer ici.

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Équinoxe. Le 22 septembre, aujourd’hui…

Ça n’a l’air de rien, c’est une jour­née comme ça, comme les autres… Croit-on. Ben non, c’est un 22 sep­tembre ! Pas n’importe quel jour, ain­si que me le rap­pelle une amie chère avec un bou­quet fleu­ri d’une chan­son de Bras­sens. Et quelle chan­son, quel poème ! Les voi­ci :

Un vingt-deux de sep­tembre au diable vous par­tites,
Et, depuis, chaque année, à la date sus­dite,
Je mouillais mon mou­choir en sou­ve­nir de vous...
Or, nous y revoi­là, mais je reste de pierre,
Plus une seule larme à me mettre aux pau­pières:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

On ne rever­ra plus au temps des feuilles mortes,
Cette âme en peine qui me res­semble et qui porte
Le deuil de chaque feuille en sou­ve­nir de vous...
Que le brave Pré­vert et ses escar­gots veuillent
Bien se pas­ser de moi pour enter­rer les feuilles:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Jadis, ouvrant mes bras comme une paire d’ailes,
Je mon­tais jusqu’au ciel pour suivre l’hirondelle
Et me rom­pais les os en sou­ve­nir de vous...
Le com­plexe d’Icare à pré­sent m’abandonne,
L’hirondelle en par­tant ne fera plus l’automne:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Pieu­se­ment noué d’un bout de vos den­telles,
J’avais, sur ma fenêtre, un bou­quet d’immortelles
Que j’arrosais de pleurs en sou­ve­nir de vous...
Je m’en vais les offrir au pre­mier mort qui passe,
Les regrets éter­nels à pré­sent me dépassent:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Désor­mais, le petit bout de cœur qui me reste
Ne tra­ver­se­ra plus l’équinoxe funeste
En bat­tant la bre­loque en sou­ve­nir de vous...
Il a cra­ché sa flamme et ses cendres s’éteignent,
A peine y pour­rait-on rôtir quatre châ­taignes:
Le vingt-deux de sep­tembre, aujourd’hui, je m’en fous.

Et c’est triste de n’être plus triste sans vous

Autre rap­pel, venu des étoiles et de la méca­nique céleste : Non, l’automne ne com­mence pas tou­jours le 21 sep­tembre. La preuve, cette année, il s’est déci­dé pour ce jeu­di 22 sep­tembre (et prin­temps dans l’hémisphère sud). Ç’aurait aus­si pu tom­ber le 23, ce qui arrive.

Ain­si, ce chan­ge­ment de sai­son a lieu à l’instant de l’équinoxe où la ligne qui marque la limite entre le jour et la nuit à la sur­face de la pla­nète passe par les deux pôles. Le jour et la nuit ont alors exac­te­ment la même durée, tan­dis que le soleil se lève exac­te­ment à l’est et se couche exac­te­ment à l’ouest.

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Pour­quoi donc ces varia­tions dans la pen­dule astro­no­mique ?

La Terre n’évolue pas sur une orbite cir­cu­laire autour du Soleil mais selon une ellipse qui peut s’allonger plus ou moins selon les années et ain­si légè­re­ment déca­ler les sai­sons.

Autre com­pli­ca­tion, les années bis­sex­tiles qui, tous les quatre ans, ajoutent une jour­née (la 366e) à notre calen­drier, pour remettre la grande pen­dule à l’heure.

Cette année, donc, l’automne débute le 22 sep­tembre. Et il en sera ain­si jusqu’en 2093 où l’équinoxe d’automne tom­be­ra un 21 sep­tembre. Ça peut valoir le coup de tenir jusqu’à là. Cha­cun fai­sant ce qu’il veut et comme il peut.

Ah oui : ne pas oublier de fêter son 94e anni­ver­saire à Yvette Hor­ner !

L’automne, ça compte ! par Faber

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© faber

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5 Commentaires

EPR, Bayer-Monsanto, Alteo, Sarko… N’en jetez plus !

Il y a des jours… Des jours où le ciel s’assombrit au plus noir : relance de l’EPR fran­co-chi­nois en Grande-Bre­tagne ;  mariage mons­trueux de Bayer et de Mon­san­to – Mon­sieur Pes­ti­cide avec Madame OGM, bon­jour la des­cen­dance ! Alteo et ses boues rouges en Médi­ter­ra­née. Et en prime, le péril Sar­ko en hausse son­da­gière, sur les traces de Trump (il avait bien sin­gé son ami Bush) et son néga­tion­nisme cli­ma­tique…

L’affaire Alteo est loin d’être jouée !  L’usine de Gar­danne est l’objet d’une mise en demeure de la pré­fec­ture des Bouches-du-Rhône, suite à un contrôle inopi­né de l’Agence de l’eau. Celle-ci a en effet détec­té des effluents hors normes dans les rejets actuels en mer. Un comi­té de sui­vi doit tran­cher ce 26 sep­tembre.

Restons-en à la « Grande nou­velle ! », la «  nou­velle extra­or­di­naire! ». Ils n’en peuvent plus, côté fran­çais, d’exulter : la diri­geante bri­tan­nique, The­re­sa May, vient de vali­der « sous condi­tions » le pro­jet d’EDF de construire deux réac­teurs nucléaires EPR à Hin­ck­ley Point, dans le sud de la Grande-Bre­tagne. Reste, il est vrai, à connaître les­dites « condi­tions » de la « per­fide Albion ». On ver­ra plus tard. Ne bou­dons pas la joie « exul­tante », donc, du secré­taire d’État à l’industrie qui va jusqu’à évo­quer « un nou­veau départ » pour la filière nucléaire fran­çaise ; Hol­lande n’est pas en reste, et même son de cloche, c’est le mot, du patron d’EDF qui joue là, cepen­dant, l’avenir finan­cier de sa boîte sur­en­det­tée et acces­soi­re­ment l’avenir de ses sala­riés.

Le sujet est clai­ron­né sur les télés et radios, sans grand dis­cer­ne­ment comme d’habitude, c’est-à-dire sans rap­pe­ler la ques­tion de fond du nucléaire, sous ses mul­tiples aspects :

sa dan­ge­ro­si­té extrême, éprou­vée lors de deux catas­trophes majeures (Tcher­no­byl et Fuku­shi­ma)– et plu­sieurs autres acci­dents plus ou moins mino­rés (Threee Miles Island aux Etats-Unis, 1979), ou dis­si­mu­lés (catas­trophe du com­plexe nucléaire Maïak, une usine de retrai­te­ment de com­bus­tible en Union sovié­tique, 1957, l’un des plus graves acci­dents nucléaires jamais connus).

sa noci­vi­té poten­tielle liée aux risques tech­no­lo­giques, sis­miques, ter­ro­ristes ; ain­si qu’à la ques­tion des déchets radio­ac­tifs sans solu­tion accep­table ; sans oublier les risques sani­taires et éco­lo­giques liés à l’extraction de l’uranium et au trai­te­ment du com­bus­tible usa­gé (La Hague, entre autres) ;

son coût exor­bi­tant, dès lors que sont pris en compte les coûts réels d’exploitation, des inci­dents et acci­dents, de la san­té des popu­la­tions, des éco­no­mies locales rui­nées (Ukraine, Bié­lo­rus­sie, pré­fec­ture de Fuku­shi­ma-Daï­chi) , du trai­te­ment des déchets, du déman­tè­le­ment si com­plexe des cen­trales en fin d’exploitation ;

ses incer­ti­tudes tech­no­lo­giques spé­ci­fiques aux réac­teurs EPR en construc­tion pro­blé­ma­tique – Fin­lande, Fla­man­ville et Chine –, tou­jours retar­dés, selon des bud­gets sans cesses rééva­lués.

Coco­ri­co ! L’annonce est por­tée sur le ton triom­phal, glo­ri­fiant l’ « excel­lence fran­çaise » et les retom­bées pro­mises avec des emplois par mil­liers ! Certes.

Mais les éner­gies renou­ve­lables, ne devraient-elles pas créer aus­si des mil­liers d’emplois – de la recherche à la pro­duc­tion ? Selon des cri­tères autre­ment éco­lo­giques et éthiques que ceux du nucléaire – rap­pe­lons en pas­sant que l’extraction et le trai­te­ment ini­tial de l’uranium (com­bus­tible fos­sile, limi­té lui aus­si), sont très émet­teurs de gaz à effet de serre (engins miniers gigan­tesques ; trans­port du mine­rai jusqu’aux usines loin­taines, comme à Pier­re­latte dans la Drôme.

Évi­dem­ment, la « ques­tion de l’emploi » demeure un élé­ment déter­mi­nant ; au point de blo­quer toute dis­cus­sion réelle, c’est-à-dire de fond, hon­nête, qui évite le piège du « chan­tage à l’emploi ».

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L’usine Alteo de Gar­danne (Bouches-du-Rhône) ©alteo

« L’écologie, c’est bien beau, mais ça ne donne pas du bou­lot ! » : paroles d’un ano­nyme de Gar­danne inter­ro­gé par la télé sur l’affaire des boues rouges pro­duites par l’usine Alteo 1. Argu­ment bien com­pré­hen­sible, qui oppose une néces­si­té immé­diate à une autre, dif­fé­rée dans le temps et autre­ment essen­tielle, cepen­dant : celle des dés­équi­libres bio­lo­giques qui menacent la vie marine et, par delà, humaine.

Cette semaine aus­si, sur le même registre, on a vu les syn­di­ca­listes de Fes­sen­heim mani­fes­ter pour leur emploi mena­cé par la fer­me­ture annon­cée de la cen­trale nucléaire. Des cégé­tistes, en l’occurrence, vont ain­si jusqu’à dénon­cer « une inco­hé­rence » dans la volon­té poli­tique de vou­loir main­te­nir l’emploi chez Alstom à Bel­fort tout en « détrui­sant » ceux de Fes­sen­heim. Ce pro­pos passe tota­le­ment à la trappe l’enjeu éco­lo­gique lié à une cen­trale nucléaire ayant dépas­sé la limite de sa durée de vie. On com­pare deux situa­tions incom­pa­rables, de même qu’on oppose ain­si une logique locale « court-ter­miste » à des enjeux por­tant sur l’avenir de l’espèce humaine. On pointe là un gouffre d’incompréhension fon­da­men­tale oppo­sant le temps d’une vie d’homme à celui de l’espèce humaine.

Concer­nant pré­ci­sé­ment l’affaire des boues rouges et des effluents toxiques reje­tés dans la Médi­ter­ra­née, il y aurait cepen­dant une solu­tion tech­nique avé­rée pré­sen­tée depuis plu­sieurs mois à Alteo. Mais la « logique » finan­cière semble s’opposer à cette solu­tion. L’élimination totale des déchets toxiques implique en effet un coût que les action­naires du fond d’investissement état­su­nien dont dépend Alteo refusent par prin­cipe – c’est-à-dire par inté­rêt ! Même oppo­si­tion symé­trique, là encore, entre inté­rêts indi­vi­duels immé­diats et inté­rêts rele­vant du bien com­mun et de la conscience éco­lo­gique glo­bale.

On se trouve pré­ci­sé­ment dans l’enjeu expri­mé par le « pen­ser glo­bal - agir local », selon la for­mule de Jacques Ellul 2, reprise et por­tée à son tour par René Dubos 3. C’est là une dua­li­té de ten­sions, que recouvrent bien nos actuels erre­ments de Ter­riens mal en point. En fait, on peut affir­mer sans trop s’avancer que le « pen­ser glo­bal » de la plu­part de nos contem­po­rains se limite à l’« agir local ». Autre­ment dit, de la pen­sée de lil­li­pu­tiens ne voyant guère au-delà de leur bout de nez court-ter­miste. Et encore ! Car il n’y par­fois pas de pen­sée du tout, une preuve :

 

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La non-conscience éco­lo­gique, ou l’inconscience de l’homo « peu » sapiens menace l’humanité entière. [Ph. gp]

Un tel outrage à la beau­té du monde (voir l’arrière plan : Mar­seille, plage des Goudes) me rend tris­te­ment pes­si­miste sur l’avenir de l’humanité. Ici, ce n’est pour­tant qu’un for­fait d’allure mineure, ordi­naire – cepen­dant à haute por­tée sym­bo­lique – aux côtés des agres­sions et des pol­lu­tions majeures : mers et océans à l’état de pou­belles, agri­cul­ture chi­mique, éle­vages indus­triels, défo­res­ta­tion, déser­ti­fi­ca­tion, sur­con­som­ma­tion-sur­dé­jec­tions, atmo­sphère satu­rée par les gaz à effet de serre ; dérè­gle­ment cli­ma­tique, fonte des glaces et mon­tée des eaux… Un désastre ample­ment amor­cé – sans même par­ler des folies guer­rières et ter­ro­ristes. Et j’en passe.

Ain­si à Gar­danne, ville dou­ble­ment rouge : rou­gie par les pous­sières d’alumine qui la recouvre, et rou­gie par qua­rante ans de muni­ci­pa­li­té com­mu­niste et à ce titre asser­vie à la crois­sance et à son indus­trie, fût-elle dévas­ta­trice de l’environnement natu­rel et de la san­té humaine. Il en va de même ici comme à Fes­sen­heim et pour toute l’industrie nucléaire, sou­te­nue depuis tou­jours par les com­mu­nistes et la CGT, tout autant que par les socia­listes et toute la classe poli­tique et syn­di­ca­liste, à l’exception des éco­lo­gistes, bien enten­du, et d’EELV en par­ti­cu­lier.

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Notes:

  1. L’ancienne usine Pechi­ney de Gar­danne, créée en 1893, appar­tient depuis 2012 au fonds d’investissement H.I.G Capi­tal basé à Mia­mi. Alteo se pré­sente comme le « pre­mier pro­duc­teur mon­dial d’alumines de spé­cia­li­té ». Alteo Gar­danne emploie 400 sala­riés et 250 sous-trai­tants
  2. Pro­fes­seur d’histoire du droit, socio­logue, théo­lo­gien pro­tes­tant, 1912-1994. Pen­seur du sys­tème tech­ni­cien, ses idées sont notam­ment déve­lop­pées en France par l’association Tech­no­lo­gos
  3. Agro­nome, bio­lo­giste, 1901-1982 Auteur de nom­breux ouvrages, dont Cour­ti­sons la terre (1980) et Les Célé­bra­tions de la vie (1982)

Cinéma. « Toni Erdmann », subversif Père Ubu

S’il n’y avait qu’un film à voir ces temps-ci, ce serait bien ce « Toni Erd­mann » (d’autant que je n’en ai pas vu d’autre…) Un film comme aucun autre. Certes, sa fac­ture for­melle est plu­tôt clas­sique : pas besoin de faire des numé­ros de cla­quettes quand le fond l’emporte d’une manière aus­si magis­trale. Au départ, l’histoire ordi­naire d’un père et d’une fille que la vie « moderne » a éloi­gnés, jusqu’à les rendre étran­gers l’un à l’autre. His­toire banale, sauf que les per­son­nages ne le sont pas, banals.

Le père, d’abord et sur­tout, consta­tant l’abîme qui menace sa fille, prise dans l’absurde tour­billon du monde mor­ti­fère du biz­ness, du coa­ching – tout ce bla­bla secré­té par le règne de la mar­chan­dise mon­dia­li­sée. Son ins­tru­ment d’action, à l’efficacité impa­rable – c’est le sujet du film – ce sera la dis­tance cri­tique por­tée par l’humour et, plus encore, par la déri­sion, pla­nètes deve­nues inat­tei­gnables à cette jeune femme froide, réfri­gé­rée, fri­gide. Com­ment peut-elle encore être sa fille, celle-là qui sur­git entre deux avions, pres­sée, absente, l’oreille col­lée au por­table, habillée en croque-mort, en noir et blanc, à la vie grise, vide de sens et de sou­rires ?

De ce nau­frage annon­cé va sur­gir, en sau­ve­teur lou­foque, ce Toni Erd­mann à l’humour déjan­té, lour­dingue, qui fout la honte à cette jeune femme for­ma­tée, taillée (dans son tailleur strict) pour la com­pé­ti­tion entre tueurs affai­ristes – bref, le spec­tacle de l’« actu ». Il débarque donc dans son uni­vers de morgue, armé d’une per­ruque, de fausses dents et jusqu’à un cous­sin-péteur – une pano­plie de Père Ubu pour un com­bat contre l’absurdité. « Je vou­lais savoir si tu avais le temps de vivre un peu » lui dit-il, tan­dis qu’elle n’entend pas, deve­nue sourde à la vie vivante, abs­traite comme de l’art « contem­po­rain », mar­chan­dise elle-même, au ser­vice du monde mar­chand, de la finance qui tue le tra­vail et les hommes.

Mais rien n’est dit expli­ci­te­ment de tout ça : pas de dis­cours ni démons­tra­tions ; tout sur­git ici dans la lumière de l’écran, des per­son­nages, des situa­tions – Éros contre Tha­na­tos, dans l’ordinaire mena­cé des vies déré­glées, mena­cée comme l’humanité tout entière, par ce réchauf­fe­ment qui refroi­dit : en fait un refroi­dis­se­ment géné­ra­li­sé, une gla­cia­tion des rela­tions entre les êtres en repré­sen­ta­tion : le monde rem­pla­cé par son spec­tacle.

Un grand film sub­ver­sif, oui, qui fait tom­ber les masques, dénonce les jeux de sur­face minables, rap­pelle à l’impé­rieuse et pro­fonde urgence de vivre.

Mais atten­tion ! dan­ger : si jamais votre des­tin vous a conduit à œuvrer dans ce monde du coa­ching, du mana­ge­ment, de la lutte des requins contre les sar­dines…

…n’allez sur­tout pas à la ren­contre de ce Toni Erd­mann ! Vous pour­riez ne pas vous en remettre.


♦ Film alle­mand de Maren Ade avec Peter Simo­ni­schek, San­dra Hül­ler (2 h 42). Sur le Web : www.hautetcourt.com/film/fiche/302/toni-erdmann

L’Autrichien Peter Simo­ni­schek (ex-pro­thé­siste den­taire, trop beau pour être vrai) et l’Allemande San­dra Hül­ler y sont géniaux.

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Boues rouges dans les calanques de Marseille : Royal rejette la responsabilité sur Valls

Les mon­ti­cules de boues rouges reje­tées par l’usine d’alumine Alteo de Gar­danne, qui recouvrent les fonds marins du Parc natio­nal des calanques (Bouches-du-Rhône), inquiètent les spé­cia­listes, mais aus­si les défen­seurs de l’environnement.

boues-rouges-calanques-marseille

Les déchets liés à la fabri­ca­tion de l’alumine sont reje­tés en mer par un tuyau long de 50 km. Des mil­lions de tonnes de « boues rouges » conte­nant métaux lourds, élé­ments radio­ac­tifs et arse­nic sont accu­mu­lés au fond de la Médi­ter­ra­née, dans le Parc natio­nal des Calanques. [Tha­las­sa-F3]

La ministre de l’Environnement, Ségo­lène Royal, inter­ro­gée sur le rejet de ces déchets en mer, a impu­té à son Pre­mier ministre l’absence de lutte contre ce fléau : elle assure avoir vou­lu les inter­dire, mais que  « Manuel Valls a déci­dé le contraire ».  « C’est inad­mis­sible », assène la ministre devant la camé­ra de « Tha­las­sa », dif­fu­sé ven­dre­di 2 sep­tembre sur France 3.

Un permis de polluer pour six ans

Le pré­fet de la région Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur a auto­ri­sé en décembre la socié­té Alteo à pour­suivre l’exploitation de ses usines sur le site de Gar­danne et à reje­ter en mer, pen­dant six ans, les effluents aqueux résul­tant de la pro­duc­tion d’alumine. La déci­sion avait pour­tant été aus­si­tôt dénon­cée par Ségo­lène Royal, rap­pelle Le Monde.

La déci­sion d’interdire ces déchets incombe au chef du gou­ver­ne­ment, affirme Ségo­lène Royal :   »[Manuel Valls] a pris cette déci­sion. Il a don­né l’ordre au pré­fet, donc le pré­fet a don­né l’autorisation. Je ne peux pas don­ner un contre-ordre », ajoute-t-elle.

[Source : Fran­cein­fo, 30/8/16]

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Islamisme. Une insulte contre la foi et tout bascule dans le fanatisme (re-publication)

En juillet 2012, un extrait de 14 minutes d’une vidéo anti-islam titrée L’Innocence des musul­mans était pos­tée sur You­Tube, met­tant le feu aux poudres isla­mistes. Dès le 11 sep­tembre, des attaques furent menées, notam­ment, contre des mis­sions diplo­ma­tiques états-uniennes. Furent ain­si prises d’assaut l’ambassade des États-Unis en Égypte et le consu­lat à Ben­gha­zi (Libye) où l’on déplo­ra quatre morts, dont l’ambassadeur.

Inno­cence of Mus­lims, pro­duite en 2012, fut alors attri­buée à un cer­tain Nakou­la Bas­se­ley Nakou­la, un copte égyp­tien rési­dant en Cali­for­nie, sous le pseu­do­nyme de « Sam Bacile ». Selon lui, il s’agissait de dénon­cer les hypo­cri­sies de l’islam en met­tant en scène des pas­sages de la vie de Maho­met…

À cette occa­sion, une de plus, j’avais publié un article sur lequel je viens de retom­ber et qui me semble tou­jours assez actuel, hélas, pour le publier à nou­veau.

Hier une vidéo, aujourd’hui un habille­ment. Et tou­jours les déchaî­ne­ments fana­tiques, des affron­te­ments, des vio­lences, des morts.

Il a donc suf­fi d’une vidéo de dix minutes pour rani­mer la flamme du fana­tisme isla­miste. Cette actua­li­té atter­rante et celle des vingt ans pas­sés le montrent : des trois reli­gions révé­lées, l’islam est aujourd’hui la plus contro­ver­sée, voire reje­tée 1. Tan­dis que la judaïque et la chré­tienne, tapies dans l’ombre tapa­geuse de leur concur­rente, font en quelque sorte le dos rond – ce n’est pas leur tour. En ce sens, elles peuvent se don­ner à voir comme les « meilleures », alors qu’elles n’ont pas man­qué d’être les pires dans leurs époques his­to­riques flam­boyantes, et qu’elles ne sont tou­jours pas en reste pour ce qui est de leurs dogmes, les plus rétro­grades et répres­sifs. 2

Préa­lable : par­ler « reli­gions » ici c’est consi­dé­rer les appa­reils, et non pas leurs adeptes, ni leurs vic­times plus ou moins consen­tantes. C’est donc par­ler des cler­gés, des dogmes et des cohortes acti­vistes et pro­sé­lytes. On en dirait autant des idéo­lo­gies, dont les pires – fas­cistes et nazies –, construites comme des reli­gions, ont enta­ché l’Histoire selon des sché­mas simi­laires. Donc, dis­tin­guer les « humbles pécheurs » consen­tants, ou mys­ti­fiés par leurs « libé­ra­teurs », tout comme on ne confon­dra pas ces mili­tants aux grands cœurs abu­sés par les Sta­line, Hit­ler et autres tyrans de tous les temps.

Par­lons donc de l’islam poli­tique, mis en exhi­bi­tion dra­ma­tique sur la scène pla­né­taire, vou­lant en quelque sorte se prou­ver aux yeux du monde. Aus­si recourt-il à la vio­lence spec­ta­cu­laire, celle-là même qui le rend chaque jour plus haïs­sable et le ren­force du même coup dans sa propre et vin­di­ca­tive déses­pé­rance. Et ain­si appa­raît-il à la fois comme cause et consé­quence de son propre enfer­me­ment dans ce cercle vicieux.

Que recouvre l’islamisme, sinon peut-être la souf­france de cette frac­tion de l’humanité qui se trouve mar­gi­na­li­sée, par la faute de cet « Occi­dent » cor­rom­pu et « infi­dèle » ? C’est en tout cas le mes­sage que tente de faire pas­ser auprès du mil­liard et plus de musul­mans répar­tis sur la pla­nète, les plus acti­vistes et dji­ha­distes de leurs meneurs, trop heu­reux de déchar­ger ain­si sur ce bouc émis­saire leur propre part de res­pon­sa­bi­li­té quant à leur mise en marge de la « moder­ni­té ». Moder­ni­té à laquelle ils aspirent cepen­dant en par­tie – ou tout au moins une part impor­tante de la jeu­nesse musul­mane. D’où cette puis­sante ten­sion interne entre inté­grisme mor­ti­fère et désir d’affranchissement des contraintes obs­cu­ran­tistes, entre géron­to­crates inté­gristes et jeu­nesses reven­di­ca­tives. D’où cette pres­sion de « cocotte minute » et ces mani­fes­ta­tions col­lec­tives sans les­quelles les socié­tés musul­manes ris­que­raient l’implosion. D’où, plus avant, les « prin­temps arabes » et leurs nor­ma­li­sa­tions poli­tiques suc­ces­sives – à l’exception notable de la Tuni­sie.

Un nou­vel épi­sode de pous­sées clé­ri­cales d’intégrisme se pro­duit donc aujourd’hui avec la pro­mo­tion d’une vidéo déni­grant l’islam dif­fu­sée sur la toile mon­diale et attri­buée à un auteur israé­lo-amé­ri­cain – ou à des sources indé­fi­nies 3. Pré­texte à rani­mer – si tant est qu’elle se soit assou­pie – la flamme des fana­tiques tou­jours à l’affût.

On pour­rait épi­lo­guer sur ces condi­tion­ne­ments rep­ti­liens (je parle des cer­veaux, pas des per­sonnes…) qui se déchaînent avec la plus extrême vio­lence à la moindre pro­vo­ca­tion du genre. De tout récents ouvrages et articles ont ravi­vé le débat, notam­ment depuis la nou­velle fièvre érup­tive qui a sai­si les sys­tèmes mono­théistes à par­tir de son foyer le plus sen­sible, à savoir le Moyen Orient. De là et, par­tant, de la sous-région, depuis des siècles et des siècles, au nom de leur Dieu, juifs, chré­tiens, musul­mans – et leurs sous-divi­sions pro­phé­tiques et sec­taires – ont essai­mé sur l’ensemble de la pla­nète, ins­tal­lé des comp­toirs et des états-majors, lan­cé escouades et armées entières, tor­tu­ré et mas­sa­cré des êtres humains par mil­lions, au mépris de la vie hic et nunc, main­te­nant et ici-bas sur cette Terre, elle aus­si mar­ty­ri­sée. Et le tout au nom d’un Au-delà hypo­thé­tique, pros­cri­vant à cha­cun sa libre conscience et l’art d’arranger au mieux la vie brève et, de sur­croît, pour le bien de l’entière huma­ni­té.

Va pour les croyances, qu’on ne dis­cu­te­ra pas ici… Mais qu’en est-il de ces sys­tèmes sécu­liers pro­li­fé­rant sur les plus noirs obs­cu­ran­tismes ? On parle aujourd’hui de l’islam parce que les guerres reli­gieuses l’ont repla­cé en leur centre ; ce qui per­met aux deux autres de se revir­gi­ni­ser sur l’air de la modé­ra­tion. Parce que l’islamisme « modé­ré » – voir en Tuni­sie, Libye, Égypte ; en Iran, Iraq, Afgha­nis­tan, Pakis­tan, etc. – n’est jamais qu’un oxy­more auquel judaïsme et chris­tia­nisme adhèrent obsé­quieu­se­ment, par « cha­ri­té bien com­prise » en direc­tion de leur propre « modé­ra­tion », une sorte d’investissement sur l’avenir autant que sur le pas­sé lourd d’atrocités. Pas­sé sur lequel il s’agit de jeter un voile noir, afin de nier l’Histoire au pro­fit des mytho­lo­gies mono­théistes, les affa­bu­la­tions entre­te­nues autour des mes­sies et pro­phètes, dont les « bio­gra­phies » incer­taines, polies par le temps autant que mani­pu­lées, per­mettent, en effet, de jeter pour le moins des doutes non seule­ment sur leur réa­li­té exis­ten­tielle, mais sur­tout sur les inter­pré­ta­tions dont ces figures ont pu être l’objet. Quid, en effet, d’un Maho­met tel que dépeint ici ou là – c’est selon évi­dem­ment – comme ignare, voleur, mani­pu­la­teur, cupide et ama­teur de fillettes ? Pas plus réel que sa divi­ni­sa­tion, ni celle de Moïse et de Jésus construits hors de leur propre réa­li­té, selon des contes infan­tiles psal­mo­diés et fai­sant appel à la plus totale cré­du­li­té.

Mais, admet­tons que les hommes aient créé leurs dieux par néces­si­té, celle de com­bler leurs angoisses exis­ten­tielles, de pan­ser leurs misères, leurs ver­tiges face à l’univers et devant l’inconnu des len­de­mains et d’après la mort. Admet­tons cela et regar­dons l’humanité dans la pers­pec­tive de son deve­nir et de son évo­lu­tion – dans le fait de se lever sur ses deux jambes et même de se mon­ter sur la pointe des pieds pour ten­ter de voir « par des­sus » ce qui abaisse, s’élever dans la condi­tion d’humains dési­rant, par­lant, connais­sant, com­pre­nant, aimant.

Alors, ces reli­gions d’ « amour », ont-elles appor­té la paix, la vie libre et joyeuse, la jus­tice, la connais­sance ? Et la tolé­rance ? Ou ont-elles alié­né hommes et femmes – sur­tout les femmes… –, mal­trai­té les enfants, mépri­sé les ani­maux ; incul­qué la culpa­bi­li­té et la sou­mis­sion ; atta­qué la phi­lo­so­phie et la science ; colo­ni­sé la culture et impré­gné jusqu’au lan­gage ; jeté des inter­dits sur la sexua­li­té et les mœurs (contra­cep­tion, avor­te­ment, mariage et même l’alimentation) ; com­man­dé à la poli­tique et aux puis­sants…

Torah, Bible, Évan­giles, Coran – com­ment admettre que ces écrits, et a for­tio­ri un seul, puisse conte­nir et expri­mer LA véri­té ? Par quels renon­ce­ments l’humain a-t-il che­mi­né pour fina­le­ment dis­soudre sa ratio­na­li­té et son juge­ment ? Mys­tère de la croyance… Soit ! encore une fois pas­sons sur ce cha­pitre de l’insondable ! Mais, tout de même, la reli­gion comme sys­tème sécu­lier, comme ordre ecclé­sial, avec ses cohortes, ses palais, ses for­te­resses spi­ri­tuelles et tem­po­relles… Son his­toire mar­quée en pro­fon­deur par la vio­lence : croi­sades, Inqui­si­tion (je voyais l’autre soir sur Arte, Les Fan­tômes de Goya, de Milos For­man… ; une his­toire de tout juste deux siècles !), guerres reli­gieuses, Saint-Bar­thé­le­my, les bûchers, et aus­si les colo­ni­sa­tions, eth­no­cides, sou­tiens aux fas­cismes… Ça c’est pour le judéo-chris­tia­nisme.

Côté isla­misme, qui dit se dis­pen­ser de cler­gé, son emprise ne s’en trouve que plus entiè­re­ment diluée dans les socié­tés, d’où l’impossible laï­cisme des isla­mistes, se vou­draient-ils « modé­rés ». Et que pen­ser de cette vio­lence endé­mique deve­nue syno­nyme d’islam, jusque dans nos contrées d’immigration où d’autres extré­mismes en nour­rissent leurs fonds de com­merce natio­na­listes ? Sans doute un héri­tage du Coran lui-même et de Maho­met pré­sen­té dans son his­toire comme le « Maître de la ven­geance » et celui qui anéan­tit les mécréants… Voir sur ce cha­pitre les nom­breuses sou­rates invo­quant l’anéantissement des juifs, chré­tiens et infi­dèles – tan­dis que, plus loin, d’autres ver­sets pro­mulguent une « sen­tence d’amitié » – contra­dic­tion ou signe oppor­tu­niste de « tolé­rance » ? Voir en réponse les fat­was de condam­na­tion à mort – dont celles de Sal­man Rush­die par Kho­mei­ny (avec mise à prix rehaus­sée des jours-ci ! 4) et de Tas­li­ma Nas­reen qui a dû s’exiler de son pays, le Ben­gla­desh. Voir l’assassinat de Théo van Gogh à Amster­dam, poi­gnar­dé puis ache­vé de huit balles et égor­gé en pleine rue ; dans un docu­men­taire, il venait de dénon­cer le trai­te­ment réser­vé aux femmes dans l’islam.[Le voir ci-des­sous.] 5

Même double lan­gage chez le dieu juif Yah­vé pour jus­ti­fier…l’extermination de cer­tains peuples de Pales­tine (dont les Cana­néens…) Cela en ver­tu du fait que les juifs seraient « le peuple élu de Dieu », dont le pre­mier com­man­de­ment est « Tu ne tue­ras pas » ! Ce fan­tasme juif ali­mente en les légi­ti­mant le colo­nia­lisme et ce qui s’ensuit en Pales­tine et l’affrontement des théo­cra­ties. Affron­te­ment éga­le­ment par affi­dés inter­po­sés et leurs États ou orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes : Bush contre Al Quaï­da, Tsa­hal contre le Hez­bol­lah, « kami­kazes » contre popu­la­tion civile. Vio­lences innom­mables, guerres sans fin.

Quant au film « blas­phé­ma­toire » qui agite de plus belle les fana­tiques isla­mistes, il est curieux que nos médias de masse, radios et télés, semblent en contes­ter la légi­ti­mi­té du fait qu’il serait bri­co­lé, mal fice­lé, « pas pro »… Comme s’il s’agissait d’une ques­tion d’esthétique ! Quoi qu’il soit et quels que soient ses com­man­di­taires, il fait bien appa­raître par les répliques qu’il pro­voque le niveau de fana­tisme impré­gnant les pays musul­mans. Ce qui s’était déjà pro­duit avec les cari­ca­tures danoises de Maho­met, dont cer­tains avaient, de même, contes­té la qua­li­té artis­tique ! Et Goya, au fait, lorsqu’il repré­sen­tait les visages de l’Inquisition, était-ce bien esthé­tique ? 6

La ques­tion ne porte aucu­ne­ment sur la nature du « sacri­lège » mais sur la dis­pro­por­tion de la réplique engen­drée, allant jusqu’à mort d’hommes – l’ambassadeur états-unien et de ses col­la­bo­ra­teurs en Libye, vic­times sacri­fi­cielles et à ce titre tota­le­ment ins­crites dans un pro­ces­sus d’expiation reli­gieuse !

Et plus près de nous, que dire des pro­vo­ca­tions menées à Paris devant l’ambassade amé­ri­caine ? Et aus­si à La Cour­neuve, lors de la fête de l’Huma où Caro­line Fou­rest a été cha­hu­tée, mena­cée, insul­tée et empê­chée de débattre – entre autres sur ces ques­tions d’intégrisme qui font les choux gras du Front natio­nal !

Comme quoi, pour résu­mer, une insulte contre la foi – ou ce qui en tient lieu –consti­tue un crime plus grave que de s’en prendre à un être vivant.

17 sep­tembre 2012

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Notes:

  1. En dehors du monde musul­man, évi­dem­ment… Bien que des oppo­si­tions plus ou moins décla­rées appa­raissent ça et là dans l’islam.
  2. Même si on met un peu à part le judaïsme : cette reli­gion sans visée pla­né­taire directe retrouve tou­te­fois le chris­tia­nisme – ne dit-on pas le judéo-chris­tia­nisme ? – et l’islamisme dans cette même volon­té de péné­trer jusque dans les têtes et les ventres de cha­cun. En ce sens, celles qui se pré­sentent comme les « meilleures » par­viennent bien à être les pires dans leurs manœuvres per­ma­nentes d’aliénation. De même que leur « modé­ra­tion » demeure rela­tive à leur stra­té­gie hégé­mo­nique.
  3. Sources qui demeurent encore floues quatre ans après.
  4. 2012
  5. Dans ma ver­sion de sep­tembre 2012, j’avais man­qué, à tort, d’évoquer le cas de Ayaan Hir­si Ali, femme poli­tique et écri­vaine néer­lan­do-soma­lienne connue pour son mili­tan­tisme contre l’excision et ses prises de posi­tion sur la reli­gion musul­mane. Elle fut mena­cée de mort par Moham­med Bouye­ri, assas­sin du cinéaste Theo van Gogh, notam­ment à la suite de sa par­ti­ci­pa­tion au court-métrage du réa­li­sa­teur qui dénon­çait les vio­lences faites aux femmes dans les pays musul­mans.
  6. Le Guer­ni­ca de Picas­so n’est pas non plus une œuvre esthé­tique !

Le burkini, accessoire islamique ou glaive contre la laïcité

Dites-donc, les ami(e)s, ça fait deux bons mois que j’ai car­ré­ment déser­té la toile ! Et pas de pro­tes­ta­tions… À sup­po­ser que j’aie pu man­quer à d’aucuns, voi­ci une bonne ration qui devrait vous tenir au corps. Même s’il s’agit d’un sujet indi­geste. Comme l’est l’actu et ce monde si mal en point. Enfin, conso­la­tion : l’Euro de foot, c’est fait. Le Tour, aus­si. De même les JO. Pas­sons enfin à la poli­tique, la bonne, vraie, bien poli­ti­cienne. Voi­ci le temps béni de la mas­ca­rade (pré)électorale. Les jeux ne sont pas faits, mais si quand même, au sens des camem­berts dépas­sés…

Nous sommes début août à Mar­seille. La scène se passe juste avant l’affaire du siècle, dite du bur­ki­ni.

Un couple d’amis (Elle et Lui) et moi-même, nous remon­tons d’une jouis­sive bai­gnade pour rega­gner la Cor­niche et la voi­ture. Jetant un coup d’œil plon­geant sur la plage où nous avons nagé – qui, tenez-vous bien, s’appelle Plage du Pro­phète, tous les Mar­seillais connaissent… – , nous sur­plom­bons du regard deux nageuses côte à côte. L’une en maillot, l’autre entiè­re­ment habillée en noir, bar­bo­tant, accro­chée à une bouée.

Lui (à ma droite) :

– Ah, comme c’est beau et pai­sible ! Ces deux femmes si dif­fé­rentes et qui se baignent ensemble comme ça, sans pro­blèmes…

Je ne dis rien, trou­vant mon pote bien angé­lique dans sa vision du monde. Mais, bon…, depuis que je nage à ses côtés, on a eu connu d’autres tem­pêtes et dis­pu­tailles…

Elle (à ma gauche) :

– Ouais… Peut-être, mais moi, je ne me vois pas à la place de la femme habillée, devant sor­tir de l’eau avec le tis­su tout col­lé, sous ce soleil, avec le sel et le sable sur la peau !…

Moi (entre les deux, mais pen­chant vers Elle) :

– D’accord avec toi ! En plus, je vois tout de même chez cette femme un renon­ce­ment au bien-être, ce qui est dom­mage, mais enfin… Ce qui me contra­rie sur­tout c’est la sou­mis­sion à un ordre moral – reli­gieux en l’occurrence.

Bon. C’était midi pas­sé, il fai­sait faim (et beau), on n’allait tout de même pas se gâcher un pareil moment de vie. On monte dans l’auto et les por­tières se referment sur le débat à peine amor­cé.

burkini

Calanques de Mar­seille, juillet 2016. La mode s’empare du reli­gieux bana­li­sé, mar­chan­di­sé. Un pro­sé­ly­tisme ordi­naire… [Ph. gp]

Depuis, il y a eu ces inter­dic­tions décré­tées par des maires – de quel droit au juste, en ver­tu de quel pou­voir, dans quel but réel, à défaut d’un but avoué ? Quand j’entends des voix de droite et d’extrême droite bran­dir le mot « laï­ci­té », comme ils par­le­raient de culture ou de fra­ter­ni­té… pour un peu je sor­ti­rais mon revol­ver (hep, c’est une image, hein, une réfé­rence… cultu­relle ! 1) Car ils parlent d’une cer­taine laï­ci­té, la leur, qu’ils assor­tissent d inter­dic­tion, de rejet, d’exclusion. Une laï­ci­té cache-sexe, j’ose le dire, d’une atti­tude en gros anti-musul­mane, voire anti-arabe.

Et puis il y eut cette décla­ra­tion de Manuel Valls à pro­pos de ces maires cen­seurs : « Je sou­tiens […] ceux qui ont pris des arrê­tés, s’ils sont moti­vés par la volon­té d’encourager le vivre ensemble, sans arrière-pen­sée poli­tique. » Et c’est qu’il en connaît un rayon, le pre­mier ministre, en matière d’arrière-pensée poli­tique ! Une autre belle occa­sion de se taire. 2

Par­lons-en de l’« arrière-pen­sée poli­tique » ! Puisqu’il n’y a que ça désor­mais en poli­tique, à défaut de pen­sée réelle, pro­fonde, sin­cère, por­teuse de sens et non pas d’intentions cachées et autres coups four­rés. Tan­dis que ces mêmes poli­ti­ciens se gar­ga­risent de Démo­cra­tie et de Répu­blique, avec majus­cules. Ain­si, quoi qu’ils déclarent, ou éructent, s’est selon, et spé­cia­le­ment sur ces registres des inter­fé­rences por­tant sur les reli­gions – en fait sur le seul pro­blé­ma­tique islam –, se trouve enra­ci­né dans l’arrière-monde poli­ti­cien des fameuses « arrière-pen­sées » évo­quées par Valls. On ne sau­rait oublier que la par­tie de poker men­teur en vue de la pré­si­den­tielle de 2017 est for­te­ment enga­gée.

C’est pour­quoi, s’agissant de ces ques­tions dites du « vivre ensemble », la parole poli­tique ne par­vient plus à offrir le moindre cré­dit, à l’exception pos­sible, épou­van­table, des « vierges » de l’extrême droite, encore « jamais essayées » et, à ce titre, exer­çant leur séduc­tion auprès des élec­teurs échau­dés et revan­chards, ou incultes et incons­cients poli­ti­que­ment autant qu’historiquement. D’où les sur­en­chères ver­bales qui se suc­cèdent en cas­cades. Ce sont les mêmes qui pour­raient élire un Trump aux Etats-Unis, ou qui ont déjà voté pour un Orban en Hon­grie, un Pou­tine en Rus­sie, un Erdo­gan en Tur­quie, etc. – sans par­ler des mul­tiples offres popu­listes qui tra­versent l’Europe et tant d’autres pays. 3

La perte de cré­dit des poli­ti­ciens explique en grande par­tie la grande fatigue de la démo­cra­tie : pro­gres­sion des abs­ten­tions et des votes de refus lors des élec­tions ; sus­pi­cion crois­sante à l’égard des élites consi­dé­rées comme… éli­tistes, se regrou­pant et se repro­dui­sant dans l’entre soi des mondes de l’économie, des « déci­deurs » et des médias acca­pa­rés par les finan­ciers. Le tout, avec pour corol­laire la mon­tées des vio­lences urbaines et des inci­vismes ; les replie­ments et affron­te­ments com­mu­nau­ta­ristes ; le sen­ti­ment d’insécurité ; le rejet de l’Autre, la xéno­pho­bie, l‘antisémitisme et le racisme.

Toutes choses qu’on peut essayer de com­prendre et même d’expliquer, sans pour autant les jus­ti­fier – comme l’a hélas pré­ten­du le même Valls déjà cité ici pour la « per­ti­nence » de ses pro­pos. Com­ment vou­loir orga­ni­ser la polis – la cité – si on renonce à en com­prendre les (dys)fonctionnements ?

Ain­si quand on déplore la « bar­ba­rie » d’extrémistes reli­gieux en invo­quant l’« obs­cu­ran­tisme », on n’explique en rien la dérive vers l’extrême vio­lence des sys­tèmes reli­gieux – isla­mistes en l’occurrence 4. Se plaindre de l’obscurité par l’absence de lumière ne fait pas reve­nir la clar­té. C’est ici que je place « mon » Bos­suet, ce bigot éru­dit : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils ché­rissent les causes » 5 … Dieu se marre, moi avec : je ris jaune tout de même. De ma fenêtre, les reli­gions sont une des causes pre­mières des affron­te­ments entre humains, notam­ment en ce qu’elles valident des croyances fra­tri­cides, ou plu­tôt homi­cides et géno­cides ; les­quelles génèrent les injus­tices et les dérè­gle­ments sociaux qui ali­mentent l’autre série des « causes pre­mières » de la vio­lence intra espèce humaine. J’ajoute, l’ayant déjà dit ici, que je consi­dère aus­si le nazisme et le sta­li­nisme sous l’angle des phé­no­mènes reli­gieux.

indigenes-republiqueDe l’autre côté, accu­ser la Répu­blique de tous les maux, jusqu’à vou­loir l’abattre, au nom d’un pas­sé colo­nial inex­piable, qui vau­drait malé­dic­tion éter­nelle aux géné­ra­tions sui­vantes, c’est dénier l’Histoire et enfer­mer l’avenir dans la revanche, la haine et le mal­heur. C’est notam­ment la posi­tion de mou­ve­ments « pyro­manes » comme Les Indi­gènes de la Répu­blique par­lant de « lutte des races sociales » tout en qua­li­fiant ses res­pon­sables de sou­chiens – néo­lo­gisme jouant per­fi­de­ment sur l’homophonie avec sous-chiens et vou­lant en même temps dési­gner les « Fran­çais de souche » chers aux Le Pen.

Ce qui m’amène à évo­quer l’affaire de Sis­co, ce vil­lage du Cap corse qui a vu s’affronter des habi­tants d’origine magh­ré­bine et des Corses… d’origine. Je n’y étais pas, certes, et ne puis que me réfé­rer à ce que j’en ai lu, et en par­ti­cu­lier au rap­port du pro­cu­reur de la Res publicæ – au nom de la Chose publique. Selon lui, donc, les pre­miers se seraient appro­prié une plage pour une fête, « en une sorte de caï­dat » ; ce qui ne fut pas pour plaire aux seconds… Tan­dis que des pho­tos étaient prises, incluant des femmes voi­lées au bain… Cas­tagnes, cinq bles­sés, police, voi­tures incen­diées. Pour résu­mer : une his­toire de ter­ri­toire, de concep­tion socié­tale, de culture.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme se nour­rit aus­si de bien des naï­ve­tés. Sur­tout, il est vrai, auprès d’une cer­taine gauche d’autant plus volon­tiers accueillante que bien à l’abri des cir­cuits de migra­tion… Les Corses sont des insu­laires [Excu­sez le pléo­nasme…] et, comme tels, his­to­ri­que­ment, ont eu à connaître, à redou­ter, à com­battre les mul­tiples enva­his­seurs, des bar­bares – au sens des Grecs et des Romains : des étran­gers ; en l’occurrence, et notam­ment, ce qu’on appe­lait les Sar­ra­sins et les Otto­mans, autre­ment dit des Arabes et des Turcs. D’où les nom­breuses tours de guet, génoises et autres, qui par­sèment le lit­to­ral corse, comme à Sis­co. Des monu­ments – du latin « ce dont on se sou­vient » – attestent de ce pas­sé dans la dure­té de la pierre autant que dans les mémoires et les men­ta­li­tés – même éty­mo­lo­gie que monu­ment !

Ain­si les Corses demeurent-ils on ne peut plus sour­cilleux de leur ter­ri­toire et, par delà, de leurs par­ti­cu­la­rismes, sou­vent culti­vés à l’excès, jusqu’aux natio­na­lismes divers et ses variantes qui peuvent se tein­ter de xéno­pho­bie et de racisme [Enre­gis­tré après l’affaire de Sis­co, un témoi­gnage affli­geant de haine en atteste ici : https://www.youtube.com/watch?v=rPvKFUt0PH0 ]

En face, d’autres insu­laires, selon leur propre his­toire : « expor­tés » par l’Histoire (il ne s’agit nul­le­ment de nier la réa­li­té et les effets du colo­nia­lisme) et en par­ti­cu­lier les migra­tions éco­no­miques, ain­si deve­nus insu­laires, c’est-à-dire iso­lés de leur propre culture et sur­tout de leur reli­gion. Tan­dis que la récente mon­dia­li­sa­tion, telle une tem­pête pla­né­taire, relance avec vio­lence les « chocs des cultures » – je ne dis pas, exprès « civi­li­sa­tions » 6 Mais c’est un fait que l’intrusion mili­taire de l’Occident dans le monde musul­man, sous la hou­lette des Bush et des néo-conser­va­teurs états-uniens a consti­tué un cata­clysme géo­po­li­tique ne ces­sant de s’amplifier, abor­dant aujourd’hui le rivage corse de Sis­co et qui, si j’ose dire, s’habille désor­mais en bur­ki­ni.

Retour donc au fameux bur­ki­ni avec la posi­tion de la Ligue des Droits de l’Homme qui, dénon­çant le rac­cour­ci par lequel des maires lient le port du bur­ki­ni au ter­ro­risme, ajoute dans son com­mu­ni­qué : « Quel que soit le juge­ment que l’on porte sur le signi­fiant du port de ce vête­ment, rien n’autorise à faire de l’espace public un espace régle­men­té selon cer­tains codes et à igno­rer la liber­té de choix de cha­cun qui doit être res­pec­tée. Après le « bur­ki­ni » quel autre attri­but ves­ti­men­taire, quelle atti­tude, seront trans­for­més en objet de répro­ba­tion au gré des pré­ju­gés de tel ou tel maire ? Ces mani­fes­ta­tions d’autoritarisme […] ren­forcent le sen­ti­ment d’exclusion et contri­buent à légi­ti­mer ceux et celles qui regardent les Fran­çais musul­mans comme un corps étran­ger à la nation. »

Pour la LDDH, certes dans son rôle, il s’agit de mettre en avant et de pré­ser­ver le prin­cipe démo­cra­tique pre­mier, celui de la liber­té : d’aller et venir, de pen­ser, de prier, de dan­ser, de s’habiller, etc. dès lors qu’on n’attente à qui que ce soit et à aucune des liber­tés. C’est aus­si la posi­tion des Femen qui, tout en déplo­rant l’enfermement des femmes dans le vête­ment, entendent défendre le libre choix de cha­cun.

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Les Ira­niens sont de plus en plus nom­breux à poser avec, sur la tête, le voile de leur fian­cée, de leur épouse, de leur mère ou de leur fille ! Nom de code sur les réseaux sociaux : #menin­hi­jab

Le hic vient cepen­dant de ce que le bur­ki­ni n’est pas l’équivalent symé­tri­que­ment inver­sé du biki­ni et qu’on ne peut pas s’en sor­tir avec une for­mule comme « quel que soit le signi­fiant… » ; cette tenue exprime en effet un conte­nu reli­gieux affir­mé, reven­di­qué – ce que n’est pas le biki­ni, qui relève de la mode, ou seule­ment de la mar­chan­dise ves­ti­men­taire. Il est aus­si vrai que le bur­ki­ni a été inven­té et lan­cé par des acteurs de la mode et que son com­merce atteint aujourd’hui des som­mets et que, comme tel, son conte­nu reli­gieux semble tout rela­tif… Ain­si, bur­ki­ni et biki­ni ne pré­sen­te­raient pas qu’une proxi­mi­té lexi­cale, ils par­ta­ge­raient une fonc­tion éro­tique sem­blable par une mise en valeur du corps fémi­nin comme le font le ciné­ma et la pho­to por­no­gra­phiques, pas seule­ment par la nudi­té crue, mais aus­si par le mou­lage des formes sous des vête­ments mouillés. Le pro­blème demeure cepen­dant : il est bien celui de l’intrusion du reli­gieux dans le corps de la femme et dans sa liber­té. Par delà, il pousse le glaive des dji­ha­distes dans le corps si fra­gi­li­sé des démo­cra­ties « mécréantes », inci­tant à des affron­te­ments de type eth­niques et com­mu­nau­taires, met­tant à bas l’idéal du « vivre ensemble », pré­ludes à la guerre civile. Une telle hypo­thèse – celle de l’État isla­mique – peut sem­bler invrai­sem­blable. Elle n’est nul­le­ment écar­tée par les voix par­mi les plus éclai­rées d’intellectuels de culture musul­mane. C’est le cas des écri­vains algé­riens comme Kamel Daoud et Boua­lem San­sal ou comme le Maro­cain Tahar Ben Jel­loun.

À ce stade de l’explication (Valls n’est pas tenu de s’y ran­ger…), quelles solu­tions envi­sa­ger pour désa­mor­cer ce pré­lude à la guerre civile aux noms d’Allah et de Dieu (pour­tant unique selon les mono­théismes – le judaïsme, reli­gion du par­ti­cu­lier eth­nique, demeu­rant en l’occurrence au seuil de la polé­mique, ayant assez à faire avec l’usage public de la kip­pa… ; et le boud­dhisme tota­le­ment en dehors) ?

Pour ma part, non sans mûres réflexions, je serais ten­té d’en appe­ler à la stricte laï­ci­té « à la fran­çaise », selon la loi de 1905, comme solu­tion sus­cep­tible d’apaiser les conflits : pas de signes reli­gieux (disons osten­ta­toires) dans l’espace public. On note­ra à ce sujet que les tolé­rances actuelles des reli­gions par rap­port aux mœurs demeurent rela­tives, récentes et fra­giles – voir la réac­tion du mou­ve­ment Famille pour tous et du cler­gé catho­lique, pour ne par­ler que de la France ! Donc pré­fé­rer la Laï­ci­té pour tous afin que les vaches soient bien gar­dées… Au delà de la bou­tade, il est vrai que le risque demeure pour les femmes musul­manes de se voir exclues tota­le­ment de l’espace public, et des plages en par­ti­cu­lier. À elles alors de se rebel­ler, y com­pris et peut-être d’abord contre leurs domi­na­teurs mâles, obsé­dés sexuels tra­vaillés par un appa­reil reli­gieux datant du VIIIe siècle. À moins qu’elles ne pré­fèrent l’état de ser­vi­tude, lequel rele­vant de la sphère pri­vée, loin de tout pro­sé­ly­tisme au ser­vice d’une néga­tion de la vie et du droit à l’épanouissement de tout indi­vi­du, homme, femme, enfant.

Je recon­nais que l’injonction est facile… Elle a valu et vaut tou­jours pour les femmes qui, dans le monde, sont tout juste par­ve­nues à se libé­rer, ou même par­tiel­le­ment. C’est qu’il leur a fal­lu se battre. Tan­dis que leurs droits dure­ment acquis sont par­fois remis en cause – le plus sou­vent sous la pres­sion reli­gieuse plus ou moins directe. Elles se sont sou­le­vées dans le monde isla­mi­sé et conti­nuent de le faire, en avant-gardes mino­ri­taires, trop sou­vent au prix de leur vie. Il leur arrive même d’être sou­te­nues par des hommes. Comme actuel­le­ment en Iran, avec cette cam­pagne appuyée par des pho­tos où des hommes appa­raissent voi­lés aux côtés de femmes têtes nues. J’ai failli écrire « cha­peau ! »

––––

Com­ment ne pas appré­cier ce billet de Sophia Aram, lun­di sur France inter. Indis­pen­sable, cou­ra­geuse, pétillante Sophia – la sage ico­no­claste. Mais « gro­tesque », cette affaire ? Puisse-t-elle dire vrai !

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Notes:

  1. Dans une pièce de Hanns Johst, dra­ma­turge alle­mand nazi, la cita­tion exacte : « Quand j’entends par­ler de culture... je relâche la sécu­ri­té de mon Brow­ning ! »
  2. Par­mi ces maires, celui de Vil­le­neuve-Lou­bet (06), Lion­nel Luca, favo­rable au réta­blis­se­ment de la peine de mort… convain­cu du rôle posi­tif de la colo­ni­sa­tion. Sym­pa.
  3. Et, tiens ! revoi­là le « sar­ko » tout flam­bant-flam­bard, revir­gi­ni­sé à droite toute. Deux de ses idées d’enfer : « Toute occu­pa­tion illi­cite de place sera immé­dia­te­ment empê­chée, et les zadistes seront ren­voyés chez eux. » « En cas de dégâts sur la voie publique à la suite d’une mani­fes­ta­tion à laquelle ils auraient appe­lé, les syn­di­ca­listes devront régler les dom­mages sur leurs propres deniers. »
  4. Quelle reli­gion, dans le fil de l’Histoire, pour­rait se dédoua­ner de tout extré­misme violent ?
  5. Cita­tion attri­buée à Bos­suet, évêque de Meaux (avant Copé), pré­di­ca­teur, 1627-1704.
  6. Je ne sou­haite pas ici débor­der sur la contro­verse autour du livre de Samuel Hun­ting­ton, Le Choc des civi­li­sa­tions, paru en 1997.

  • © Ch.- M. Schulz

    « Il fau­drait com­prendre que les choses sont sans espoir et être pour­tant déci­dé à les chan­ger. » F. Scott Fitz­ge­rald, Gats­by le magni­fique, 1925
    ––––
    « Le plus grand dérè­gle­ment de l’esprit, c’est de croire les choses parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu qu’elles sont en effet. » Bos­suet

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    Philippe Casal,, 2004 - Centre national des arts plastiques

    Phi­lippe Casal, 2004 - Centre natio­nal des arts plas­tiques - Mucem, Mar­seille

  • Et ça, c’est tentant aussi…

  • La réa­lité vraie n’est jamais la plus manifeste. (Claude Lévi-Strauss)

    La réa­lité vraie n’est jamais la plus mani­feste.
    (Claude Lévi-Strauss)

  • 2sexpolLa Revue Sexpol ressuscitée !

    Parue de 1975 à 1981, la Revue Sex­pol (sexua­li­té / poli­tique), ses 39 numé­ros et 2000 pages ont res­sus­cité par la grace de la numé­ri­sa­tion. Un DVD est désor­mais dis­po­nible, au prix coû­tant de la numé­ri­sa­tion, de la dupli­ca­tion et des frais de port, soit 16 euros avec jaquette cou­leur et boî­tier rigide ou 11 euros sans. Ren­sei­gne­ments et com­mande en cli­quant ici ou sur la cou­ver­ture du der­nier numé­ro, ci-des­sus. En savoir plus ici sur Sex­pol.
  • « Comme un nuage – 30 ans après Tchernobyl »

    Comme un nuage, album pho­tos et texte mar­quant le 30e anni­ver­saire de la catas­trophe de Tcher­no­byl (26 avril 1986). La sous­crip­tion étant close (vifs remer­cie­ments à tous les contri­bu­teurs !) l’ouvrage est désor­mais en vente au prix de 15 euros, fran­co de port. Vous pou­vez le com­man­der à par­tir du bou­ton « Ache­ter » ci-des­sous (bien pré­ci­ser votre adresse pos­tale !)

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    Il s’agit d’un album-pho­to de qua­li­té, à tirage soi­gné et limi­té, 40 p. for­mat A4 « à l’italienne ». Les pho­tos, prises en Pro­vence et notam­ment à Mar­seille, expriment une vision artis­tique sur le thème d’« après le nuage ». Cette créa­tion rejoi­gnait l’appel à l’organisation de « 1.000 évé­ne­ments cultu­rels sur le thème du nucléaire », entre le 11 mars 2016 (5 ans après Fuku­shi­ma) et le 26 avril 2016 (30 ans après Tcher­no­byl).
  • L’argument fon­da­men­tal pour la liberté d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances (Ber­trand Russel)

    L’argument fon­da­men­tal pour la liber­té d’expression est le carac­tère dou­teux de toutes nos croyances. (Ber­trand Rus­sel)

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    Le vrai miroir de nos dis­cours est le cours de nos vies. Mon­taigne - Essais, I, 26

    La véri­té est un miroir tom­bé de la main de Dieu et qui s’est bri­sé. Cha­cun en ramasse un frag­ment et dit que toute la véri­té s’y trouve. Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

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